Chapitre 36
Sirius était sur le qui-vive. Il tenait sa baguette soigneusement cachée dans les replis de sa robe, attendant le bon moment pour attaquer. Il avait fait bien trop d'erreurs, jusqu'à présent, il ne pouvait pas s'en permettre davantage. La vie de Harry était en jeu.
Finalement ses gardiens prirent une décision. Deux d'entre eux quittèrent la pièce, laissant Sirius avec les deux autres. Voilà qui arrangeait bien le jeune homme… Tout ce qu'il fallait, maintenant, c'était attendre quelques minutes supplémentaires pour être sûr que ces deux hommes s'étaient suffisamment éloignés.
« On va le retrouver, dit l'un de ses gardiens à voix basse.
- Il y a intérêt… Sinon Malefoy va entrer dans une rage folle !
- Ce n'est pas Malefoy, qui m'inquiète… »
De qui parlaient-ils ? De Harry ?
Faites que ce soit de Harry ! Faites qu'Isabelle soit parvenue à le libérer et qu'il soit maintenant en sécurité !
Les deux gardiens poursuivaient leur conversation à voix basse. Sirius dégagea lentement sa baguette, millimètre par millimètre. Il aurait l'effet de surprise pour lui, tout ce qu'il avait à faire, c'était de bien viser. Bien viser avec les mains liées…
Il dissimula sa baguette tant bien que mal sous son avant-bras. Il ne lui restait plus qu'à la faire remonter jusqu'à sa paume, et alors…
« On aurait dû le tuer, celui-là ! dit l'un des gardiens, le désignant d'un signe de tête. Comme on aurait dû éliminer Rogue dès qu'on l'a attrapé ! Maintenant, on va avoir des ennuis !
- Malefoy en a besoin pour Regulus… »
Regulus… Etait-il déjà dans le Manoir ? Et si oui, qu'est-ce que Malefoy était en train de lui faire ?! Lui faisait-il payer sa trahison à Voldemort ?
Il ne s'agissait pas que de sauver Harry. Son frère était peut-être en train de risquer sa vie, à cause de lui.
« Ouais… grommela le gardien. Regulus… Encore un autre qu'il faudrait éliminer ! »
Sirius inspira un grand coup et referma ses doigts sur sa baguette. Fut-ce le léger mouvement qu'il fit pour dégager sa baguette, ou le regard qu'il posa sur ses gardiens ? Ceux-ci le scrutèrent brusquement avec beaucoup plus d'attention. L'un d'eux commençait même à lever sa baguette…
Sirius lança le premier sort, visant aussi soigneusement qu'il le put, se pencha légèrement sur le côté pour parer une éventuelle contre-attaque, balança un deuxième sort…
Ses deux gardiens gisaient maintenant sur le sol, complètement saucissonnés.
« Vous aviez raison, Malefoy aurait dû me tuer, leur dit-il, en se libérant de ses liens. S'il a fait du mal à Harry ou Regulus… »
Il ne se donna pas la peine de poursuivre. Il s'assura que les deux hommes étaient bel et bien hors d'état de nuire, avant de sortir de la pièce.
Le couloir était désert. Mais cela ne durerait peut-être pas, il devait prendre une décision au plus vite. Mais où aller ? Il n'avait pas la moindre idée de l'endroit où Harry ni même Regulus pouvaient être enfermés. Et pas le temps de fouiller le manoir…
Il se métamorphosa. Sous sa forme canine, il était plus à même de traquer la piste de Harry, et il percevrait la présence des Mangemorts bien avant de les voir. C'était le moyen le plus sûr et le plus efficace.
Après avoir humé l'air longuement, il se mit en route, inspectant soigneusement chacune des portes qu'il croisait. Mais il ne trouva nulle part la trace de Harry, ni celle de Regulus. Il se sentait partagé entre le soulagement et l'angoisse. Si Harry n'était pas là, c'était peut-être parce qu'il avait déjà quitté le manoir, non ? A moins que ce ne soit pour une raison bien moins réjouissante… ?
Il trottinait de toute la vitesse de ses quatre pattes, l'oreille aux aguets, la truffe au sol. Il finit par trouver la trace ténue d'une odeur reconnaissable. Celle d'Isabelle. C'était un début, il décida de s'y raccrocher. Harry était peut-être avec elle.
L'odeur le conduisit jusqu'à l'escalier, qu'il descendit après s'être bien assuré qu'il ne risquait pas d'y croiser quelqu'un. Il y avait du bruit, en bas. Les Mangemorts semblaient s'être regroupés au rez-de-chaussée. Ce n'était pas une bonne chose : Sirius aurait beaucoup plus de mal à passer inaperçu.
Tapi au raz du sol, il glissa rapidement sur les dernières marches et se faufila dans un recoin sombre. Effectivement, il y avait beaucoup de monde, dans le hall. Des hommes armés de baguettes étaient postés devant l'entrée, apparemment déterminés à empêcher quiconque de sortir.
« Il est peut-être dans les étages, suggéra l'un d'eux à la cantonade.
- Et pourquoi serait-il monté ?
- Je ne sais pas, moi… Pour libérer son pote ? »
Ils ne parlaient pas de Harry. Ce n'était pas à cause de cela que tous les hommes de Lucius se mobilisaient. Sirius sentit une bouffée d'angoisse monter en lui. Harry était-il encore là-haut, quelque part, prisonnier ? Il fut tenté de remonter… Mais rien ne disait que Harry n'était pas au rez-de-chaussée… Et il avait suivi la piste d'Isabelle jusque là.
« Alors ? fit un homme qui déboula soudainement devant la porte. Vous l'avez trouvé ?
- Pas une trace ! Il est peut-être déjà parti. Malefoy est au courant ?
- Pas encore. Il va être furieux, quand il apprendra qu'il s'est sauvé ! »
Il ne pouvait s'agir que de Rogue, songea Sirius. Rogue s'était enfui. Et malheureusement, les hommes de Malefoy s'en étaient aperçus. Il serait difficile, maintenant, de quitter le manoir…
« Il faut surveiller Sirius, décréta l'homme qui venait d'arriver.
- Tu crois qu'il va essayer de le libérer ?
- Ah, tu vois, c'est ce que je disais ! s'exclama l'un des Mangemorts.
- Peut-être. Et Sirius fera son possible pour libérer Regulus. Il faut l'empêcher ! Claudius, tu montes voir si tout va bien avec Sirius. Moi, je descends prévenir Malefoy… »
Le cerveau de Sirius fonctionnait à toute vitesse. Regulus était donc là, quelque part, prisonnier. Sans doute Malefoy était-il avec lui… Je descends prévenir Malefoy… Lucius était quelque part dans le sous-sol, avec son frère.
Quelqu'un approchait des escaliers. Sirius se ramassa sur lui-même et recula le plus loin possible vers le mur. Ce n'était certainement pas le moment de se faire voir ! Il leva les yeux, à la recherche d'une issue et vit une porte, juste en face de lui. Sans hésiter, il reprit forme humaine, l'ouvrit et la referma prestement derrière lui.
Il était dans la cuisine. Planté au milieu des casseroles, un elfe le dévisageait de ses gros yeux globuleux. Sirius pointa aussitôt sa baguette sur lui. « Chut ! souffla-t-il. Pas un mot ! » L'Elfe le regarda avec inquiétude, mais n'émit pas le moindre son. Sirius s'appuya le dos à la porte, l'oreille aux aguets. Il entendit l'homme gravir les escaliers, mais rien d'autre. Il s'autorisa à respirer.
« Monsieur… ? couina l'Elfe.
- Est-ce que tu sais où est Harry ? demanda Sirius, sans baisser sa baguette.
- Harry ?
- Harry Potter ! L'enfant que ton maître a capturé pour le… Il va le tuer ! Dis-moi où il est ! »
L'Elfe ne quittait pas la baguette des yeux, visiblement effrayé. Et Sirius ne savait absolument pas comment s'y prendre avec lui. Il était vraisemblablement dévoué à Lucius. Alors comment le contraindre à l'aider ?
« Ton Maître est un homme mauvais, tenta-t-il. Tu le sais, n'est-ce pas ? Il s'en prend à un enfant de deux ans ! Je t'en prie, aide-moi à le sauver !
- Dobby ne sait pas où est Harry Potter », répondit l'Elfe.
Sirius soupira, découragé.
« Le sous-sol. Ton Maître est au sous-sol, n'est-ce pas ? Je veux le voir. » Peut-être que s'il présentait les choses ainsi, L'Elfe ne verrait pas d'objection à le renseigner. « Comment fait-on pour descendre ?
- Au bout du couloir qui mène au bureau du Maître, il y a un escalier, répondit l'Elfe.
- Il faut traverser le hall… ?
- Oui. »
Cela n'arrangeait certainement pas Sirius. Traverser le hall signifiait se battre contre les hommes qui protégeaient la sortie. Pas la façon la plus sûre ni la plus discrète pour atteindre Lucius !
« Mais il y a un autre escalier… reprit l'Elfe, après s'être raclé la gorge d'un air gêné.
- Où ? demanda Sirius.
- Par là, répondit l'Elfe, désignant une autre porte, à l'autre bout de la cuisine. On accède au cellier et à la cave à vins par là. Et de là, vous aurez accès à tout le sous-sol. »
Sirius dévisagea l'Elfe en silence. Etait-il conscient de ce qu'il faisait, qu'il aidait de cette façon un ennemi de son maître ? Il n'avait pas le temps de creuser la question. Il traversa la cuisine, ouvrit la porte et découvrit l'escalier que Dobby avait mentionné. Il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, indécis. L'Elfe représentait-il une menace ? Celui-ci n'avait pas bougé, pourtant.
« Dobby a beaucoup de travail… murmura l'Elfe, comme s'il avait compris son dilemme. Pas moyen de quitter la cuisine, sinon le Maître se fâchera… »
Sirius esquissa un sourire, et choisit de lui faire confiance. De toute façon, les ennuis étaient devant lui, non ?
Il descendit l'escalier, jusqu'au cellier. Là, une porte donnait sur la cave à vin, une autre, sur un étroit couloir humide. Reprenant sa forme canine, il le longea, s'arrêtant net lorsqu'il aperçut l'homme écroulé contre le mur. Celui-ci ne fit pas un geste. Voilà qui devenait intéressant… Il approcha doucement. Il y avait une porte entrouverte, d'où s'échappaient des éclats de voix… Et ces odeurs, si familières… Harry. Et Regulus.
« Avada Kedavra ! »
Le cœur de Sirius manqua quelques battements. Non. Il avait mal entendu. Il n'y aurait aucun mort, derrière cette porte. Du moins, aucune personne à qui il tenait… il ne le supporterait pas.
Il y eut un hurlement – celui d'une femme…
Il parcourut la distance qui restait aussi vite qu'il le put, reprit forme humaine, repoussa le battant de la porte violemment et entra. Rogue lui tournait presque le dos, mais il tenait sa baguette à la main. Et dans la pièce… Le cri venait d'Isabelle Fudge. La jeune femme avait plaqué ses mains sur sa bouche, l'air horrifiée… Puis, Sirius vit les corps. Celui de Regulus, mais surtout, celui de Harry.
« Non… » murmura-t-il.
Il fit un pas vers l'enfant, chancelant. Non, ce ne pouvait pas être vrai. Harry ne pouvait pas être mort ! Il se précipita vers l'enfant, se jeta à genoux… Il n'osait pas le toucher. « Harry… » murmura-t-il, d'une voix étranglée. Il caressa sa joue du bout du doigt. Et quelque chose se rompit en lui. Il attrapa le petit corps par les épaules et le serra contre lui. Si désespérément inerte…
« Pourquoi… ? bafouilla-t-il. Oh, Harry ! »
Sa gorge se serra brusquement, alors que les larmes lui montaient aux yeux. C'était fini. Tout était fini. Harry était mort.
« Ecartez-vous ! » ordonna une voix impérieuse.
Il ne voulait pas l'écouter. Il enfouit le petit visage de Harry contre sa poitrine, les bras étroitement serrés autour de lui, ignorant la main qui se posait sur son épaule.
« Sirius, lâchez-le ! dit Isabelle. Vite ! Je peux peut-être… » Elle saisit l'enfant et chercha à l'extirper de l'étreinte de son parrain. « Qu'est-ce que… non ! protesta Sirius.
- S'il vous plait ! insista Isabelle. Donnez-le moi ! »
Le regard qu'elle posa sur lui était tellement intense… Il relâcha son étreinte, presque malgré lui. La jeune femme souleva Harry et le posa délicatement sur le sol. Après avoir rapidement vérifié son pouls, elle lui appuya sur la poitrine plusieurs fois.
« Qu'est-ce que vous faites… ? souffla Sirius.
- Massage cardiaque… Je ne sais pas si… »
Elle ne finit pas, occupée à sa tâche.
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Stupéfait, Regulus regarda l'âme de Harry s'élever lentement au-dessus de son corps. Son âme, et quelque chose d'autre… Quelque chose de sombre et mauvais, que Regulus avait déjà rencontré auparavant…
Mon Dieu ! réalisa-t-il. Ce monstre a utilisé Harry comme Horcruxe… !
Il avait du mal à y croire, même avec ce morceau d'âme sous les yeux…
Mais il n'y avait pas un instant à perdre. Le pseudo Voldemort sembla brusquement prendre conscience de cet autre lui-même qui flottait maintenant juste au-dessus du corps de l'enfant. Il convergea aussitôt vers lui, aussitôt suivi par la forme indistincte de l'Evadé.
S'ils se fondent en une seule et même entité, ce sera une catastrophe… songea Regulus, désemparé.
La chose qui résulterait de cette union serait incroyablement puissante. Il ne lui resterait plus qu'à prendre possession d'un corps – de n'importe quel corps ! – pour s'ancrer dans le plan terrestre. Et plus rien ne l'arrêterait.
Regulus survola la pièce du regard, à la recherche de la tante Belvina. Elle était là, à quelques pas de lui, flottant dans son sillage. Son ange gardien, si pleine de bienveillance… « Qu'est-ce que je peux faire ? fut la question muette qu'il lui adressa.
- Attends qu'ils ne fassent qu'un, lui fut-il répondu. Ouvre le passage. Et combats. »
Il pouvait ouvrir d'autres plans… Il l'avait déjà fait, n'est-ce pas ? Sauf que la chose qu'il affronterait alors serait si forte… !
Et il y avait aussi Harry…
Il voyait l'âme du petit garçon devant lui, il ressentait son extrême désarroi. Tout comme il voyait la souffrance écraser Sirius et éteindre ce feu que Regulus avait toujours vu briller chez son frère. C'était insupportable…
Il ne pouvait pas permettre cela. Sirius ne devait pas perdre Harry.
« Harry ! » appela-t-il.
L'âme qui était Harry se tourna vers lui, troublée. Et Regulus s'efforça de contenir ses émotions, de ne laisser filtrer qu'une ferme et sereine persuasion. C'était difficile. Il était très conscient de ce qui se passait juste à côté de l'enfant, du combat que menaient les trois entités pour se dominer, s'amalgamer… Il n'avait que peu de temps, s'il voulait sauver Harry…
Il vit Isabelle allonger l'enfant sur le sol. Il ne savait pas ce qu'elle faisait, au juste, mais le lien qui unissait toujours l'âme de Harry à son corps cessa brusquement de s'amenuiser. S'il pouvait obliger l'enfant à réintégrer son enveloppe physique…
« Harry, tu dois redescendre, dit-il. Tu ne dois pas partir, pas maintenant… Sirius a besoin de toi… »
Il sentit quelque chose tressaillir, chez l'enfant.
Du coin de l'œil, Regulus vit les deux morceaux d'âme fusionner, additionnant leurs énergies pour repousser l'Evadé… Regulus pouvait déjà sentir le plan astral, autour de lui, se saturer de cette puissante force corruptrice qui ne pouvait être que le Mal absolu…
Regulus repoussa tant bien que mal la nausée purement psychique qui l'envahit pour se concentrer sur l'enfant. Mais celui-ci avait aussi senti les forces mauvaises se déchaîner autour de lui, et il avait peur, maintenant. Son lien vital flancha de nouveau, malgré les efforts d'Isabelle pour le maintenir.
« Non, Harry ! supplia-t-il. N'aie pas peur, retourne en bas, ils ne te feront pas de mal ! Sirius te protègera !
- Ecoute Regulus, Harry ! »
La voix était d'une incroyable douceur, la présence, plus chaleureuse que tout ce que Regulus avait connu jusqu'alors. Elle emplit le jeune homme de calme, de sérénité.
Il n'avait jamais vraiment côtoyé Lily Potter, de son vivant. Il le regrettait, maintenant.
« Tu dois repartir, Harry, dit la voix. Tu ne peux pas mourir maintenant… »
Regulus sentit l'enfant se tendre de toute son âme vers la présence chaleureuse de sa mère. Celle-ci le repoussa, gentiment mais fermement.
« Le monde a besoin de toi, Harry… murmura la présence.
- Sirius t'attend », renchérit Regulus, non sans réticence. Priver l'enfant de la présence si éblouissante de sa mère lui semblait cruel. Même si c'était pour le rendre à Sirius.
« Vis, Harry… » ajouta-t-il.
Il sentit un souffle chaud le frôler comme une caresse, puis une lumière douce et chaude enveloppa Harry… Et un instant, Regulus oublia la menace qui pesait sur eux tous, il lui sembla que le nœud de malfaisance qui flottait dans la pièce se réduisait, se ratatinait sur lui-même, vaincu par l'énergie positive que Lily Potter destinait à son fils.
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Harry ouvrit les yeux et battit des paupières, l'air égaré. Sirius eut un hoquet de surprise et tendit les bras vers lui. L'enfant était vivant… Severus en aurait sans doute été stupéfait, s'il n'avait pas encore l'esprit tout chamboulé par la certitude qu'un court moment, Lily avait été là… Il l'avait sentie, il en était sûr, il n'y avait jamais eu qu'elle, pour parvenir à lui communiquer un tel sentiment de paix. Parce qu'un bref instant, Severus avait même oublié l'horreur de ce qu'il venait de faire.
Le temps sembla se suspendre brusquement. La forme imprécise du pseudo Lord Noir s'était comme évaporée, et il régnait un silence pesant sur la scène.
« Bon sang, il n'est pas mort ! » s'exclama Malefoy, se redressant subitement.
Severus tourna la tête vers lui, en même temps que Sirius et Isabelle. Lucius braquait sa baguette sur Harry d'une main tremblante. Les doigts de Severus se raffermirent sur la sienne.
« C'est un monstre ! disait Lucius. Une chose abjecte qui refuse de mourir ! Il faut… Il faut le détruire ! »
Malefoy allait attaquer, Severus en était sûr. Il leva aussitôt sa propre baguette pour le contrer, mais son tir fut dévié au dernier moment, alors que Clements, qui venait tout juste de débouler dans la pièce, le repoussait de côté d'un coup d'épaule. Le sort de Severus frôla Lucius, le perturbant juste assez pour qu'il manque lui-même Harry d'un bon mètre.
Mais cela suffit à réveiller d'un seul coup tous les protagonistes de la pièce. Les Mangemorts relégués près des murs se souvinrent subitement qu'ils avaient une baguette eux-aussi, et s'empressèrent de les braquer sur Isabelle et Sirius. Brusquement conscient de la menace, celui-ci lâcha l'enfant et conjura un sort du bouclier en toute hâte.
« Il faut sortir Harry de là ! cria-t-il à Isabelle, alors que le maléfice lancé par Malefoy était dévié par son contre-sort.
- Et Regulus… ? » s'exclama celle-ci d'une voix tremblante.
Regulus. Son corps gisait toujours sur le sol, inerte. Pourtant, Severus était à peu près sûr qu'il n'avait pas été touché. Alors que lui arrivait-il ?
Mais le cri d'Isabelle avait aussi alerté Lucius. Délaissant Harry, il se tourna vers Regulus. Severus repoussa Clements qui l'attaquait de nouveau et plongea vers le corps du jeune homme. Il l'atteignit juste à temps pour repousser le sortilège de Malefoy.
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Regulus tourna toute son attention vers la chose qu'il lui fallait maintenant affronter. Il était incapable de définir qui, de l'Evadé ou de Voldemort, avait pris le pas sur l'autre. Tout ce qu'il voyait, c'était que l'entité qui résultait de leur fusion était à la fois dangereusement puissante et extrêmement instable.
Il fallait une forme physique, à cette chose. Quelque chose qui lui permettrait de contenir la formidable énergie magique qui la définissait. Et elle se tourna de façon très prévisible vers le seul corps immédiatement disponible : celui de Regulus lui-même. Mais elle ne maîtrisait pas encore totalement la somme de ses énergies. Sans doute la double conscience qui l'animait luttait-elle encore pour prendre le contrôle.
Il n'y avait pas une minute à perdre. Dans quelques secondes, peut-être, l'Entité aurait acquis suffisamment de maîtrise de sa propre puissance pour se couler dans le corps resté vacant sur le sol. Regulus fit le vide dans son esprit, oubliant la brève présence de Lily, le combat qui se déroulait juste sous lui en ce moment même, et jusqu'à la menace qui planait sur son moi physique. Il laissa sa magie se concentrer en lui.
Il existait d'innombrable plans, Regulus en avait parcouru plusieurs, sous sa forme astrale. Mais ouvrir des passages permettant de passer de l'un à l'autre était autrement plus difficile. Il fallait une bonne dose de magie, pour distordre le tissu d'un plan pour accéder à un autre. D'autant plus qu'il devait choisir des plans suffisamment éloignés pour être sûr que l'Entité ne serait plus une menace.
Il sentit la présence encourageante de Belvina à ses côtés – la seule aide qu'elle pouvait lui apporter. Il aurait tellement aimé que Lily reste un peu plus… !
Il se focalisa sur un point de l'espace devant lui, projetant sa magie autant que sa volonté par-delà ce point. Lentement, très lentement, il perça une brèche, un étroit espace où les règles de ce plan-ci se mêlaient à celles de l'autre, par-delà le point de rupture, une zone complexe qui servait de tampon et permettait aux deux mondes de coexister sans barrière.
Au-delà de la brèche, Regulus entraperçut un univers de couleurs, une folie psychédélique à lui donner le tournis…
L'Entité avait apparemment senti que quelque chose était en train de se produire. Elle cessa brusquement l'exercice de compression qu'elle exerçait sur sa propre forme, dans l'expectative. Regulus se plaça juste devant l'étroit passage qu'il venait d'ouvrir. Il allait devoir l'attirer là-dedans, maintenant. Et pour cela, il n'y avait qu'un moyen : il fallait attaquer. La forcer à se détourner du plan physique sous eux en l'obligeant à ne voir que lui et la menace qu'il pouvait représenter.
Il tendit toute sa volonté et lança un défi muet à l'Entité. Un instant, rien ne bougea, comme si le temps lui-même n'existait plus. Regulus retint son souffle…
Et d'un seul coup, l'Entité fondit sur lui.
Regulus avait beau s'être attendu au choc, rien ne l'avait préparé à plonger tête la première dans une telle corruption. L'Entité puait la malveillance à un degré que Regulus n'avait jamais rencontré. La somme de l'Evadé et de Voldemort. Elle le cernait, l'enveloppait étroitement, intimement, cherchant à absorber sa propre force vitale, sa propre énergie magique.
Regulus sentit la terreur le gagner. C'était bien trop puissant, jamais il ne parviendrait à bout de cette chose, son âme allait se dissoudre dans ce maelström infecte. Il lutta tant bien que mal pour conserver un semblant de maîtrise, mais c'était d'autant plus difficile qu'une part de lui-même s'efforçait toujours de garder le passage ouvert.
Il devait basculer de l'autre côté… Il le devait… Il n'en avait plus la force.
L'Entité pompait allègrement toute la magie en lui, la corrompait pour l'assimiler. Regulus avait l'impression que son âme était déchirée en menus morceaux prêts à être éparpillés aux quatre vents. Il allait perdre la partie…
Non, il ne pouvait pas. S'il abandonnait, tout était fini, cette chose affreuse qui le dévorait s'incarnerait dans le monde physique, et rien ni personne n'aurait la puissance nécessaire pour la détruire. Parce que cette chose n'obéissait à aucune loi terrestre. Elle se contenterait de passer d'un corps à un autre en ravageant tout sur son passage, dans sa boulimie d'énergie vitale…
Rassemblant le peu de volonté qui lui restait, Regulus bascula dans la brèche…
