Deuxième partie : Devenir chevalière

Lydwina – Chapitre 4

AVERTISSEMENT : la première partie du chapitre traite de façon assez explicite un acte chirurgical qui pourra éventuellement choquer les plus sensibles. Je conseille aux lecteurs les plus jeunes ou les plus sensibles de se rendre directement à la deuxième séparation par les « * * * ».

La douleur envahit brusquement chacune de ses cellules, s'enfonça comme un poignard acéré dans ses nerfs. La moindre particule de son être se tendit, frémit et à s'arqua en une danse incontrôlable. Sa bouche qu'il n'eut pas le temps de trouver trop sèche s'ouvrit et un cri inhumain, qu'il ne reconnut pas en jaillit, comme une soupape de sécurité censée protéger son cerveau assailli de toutes parts par d'innombrables messages au même contenu « Assez ! J'ai trop mal ! ».

Il ne sentit pas le froid envahir la chambre suite au départ de la Norne du futur. Il n'entendit pas le claquement sec de la porte qui s'ouvrait à toute volée sur deux chevaliers aux regards encore lourds de sommeil mais déjà alertes face à un danger potentiel. Il ne goûta pas au contact de la peau douce et fraîche de celle qu'il aimait et qu'il avait voulu protéger au prix de ses souffrances actuelles.

A cet instant précis, chaque fibre de son corps appelait la mort avec une intensité dont il ne se serait jamais cru capable. Il n'entendit au final qu'un vague bourdonnement, sans doute une voix toute proche, avant de retomber dans un sommeil peuplé de créatures fantomatiques qui n'avaient d'autre but que de le tourmenter sans cesse.

* * *

- Frey ! Par Allfadir1 ! Frey ! Est-ce que vous m'entendez ?

- Princesse Lydwina, vous devriez vous éloigner ... laissez-lui quelques minutes pour revenir à lui, conseilla Mime de sa voix mélodieuse tout en lui attrapant gentiment mais fermement le bras pour l'éloigner du triste spectacle qui s'offrait à eux.

Certes le chevalier Frey venait d'émerger du profond coma dans lequel il était plongé depuis des jours, mais le réveil était on ne peut plus brutal. Shun acquiesça et entoura délicatement les épaules affaissées de la jeune femme dans un mouvement protecteur.

- Venez ... vous devriez faire demander la guérisseuse Ysolde.

- Vous avez raison ... il faut qu'elle vienne auprès de lui !

Lydwina se reprit et arbora un air digne en sortant de la pièce sous le regard des deux hommes qui n'osèrent échanger un regard avant son départ. Shun s'approcha du lit et posa sa main sur le front du blessé qui gémissait à rythme régulier dans son sommeil.

- Il délire, commenta-t-il d'une voix douce.

- La douleur doit être trop forte. Je vais tenter de le calmer avec ma musique, cela avait l'air de l'apaiser quand il était dans le coma.

Mime sortit pour chercher sa lyre dans la chambre voisine et revint avec l'instrument. Il se cala sur le rebord de la fenêtre, laissant retomber l'une de ses jambes et pinça les cordes. Aussitôt le son mélodieux des notes emplit toute la chambre. Shun observa le blessé qui cessa de convulsionner mais continua de gémir doucement.

- On dirait que ça marche moins bien qu'auparavant.

- Sans doute parce que son esprit est pleinement conscient de ce qui l'entoure depuis son réveil.

- Oui ... mais tu devrais poursuivre. Son état est quand même plus stable.

Mime hocha la tête sans ajouter un mot et le silence tomba, brisé seulement par la douce mélopée et les plaintes irrégulières de Frey.

Shun s'appuya contre le mur, laissant la musique envahir son esprit et sa vision se troubler comme s'il rêvait. Cela faisait plusieurs jours qu'ils se relayaient tous deux au chevet du blessé, tentant de prodiguer les soins aussi bien que l'aurait fait la guérisseuse. Celle-ci avait quitté le palais d'Odalwar, déclarant qu'elle ne serait plus utile au chevalier avant son réveil. Elle ajouta sur le pas de la porte que quelqu'un allait bientôt arriver chez elle et que cette personne aurait également grand besoin de secours. Les deux hommes avaient échangé un regard chargé d'incompréhension devant cette déclaration sibylline mais n'avaient pas eu droit à plus d'explication.

Depuis, ils veillaient à changer régulièrement les bandages, de préférence hors la présence de la jeune princesse, ne voulant aggraver le sentiment de culpabilité qui l'avait envahi depuis son réveil. Shun n'était pas médecin ou infirmier, loin de là, mais il était persuadé que Frey ne sortirait pas indemne de cette épreuve.

Le feu avait laissé d'importantes brûlures sur ses membres et son thorax. La peau calcinée et noire de ses jambes et de son bras droit avait fini par se décoller, laissant les chairs à nu mais en bonne voie de guérison grâce au baume d'Ysolde. Le processus de cicatrisation serait sans doute extrêmement long et, devant son état, Shun regrettait une nouvelle fois de ne pas l'avoir rapatrié d'urgence dans le centre médical du Sanctuaire où une équipe médicale aurait sans doute pratiqué des greffes de peau et l'aurait confiné en milieu stérile.

Ici, en Odalwar, dans ce château qui tenait à peine debout sur ses fondations et parcouru de courants d'air, le risque d'infection était si élevé qu'il lui semblait impossible qu'une maladie quelconque ne vienne encore s'ajouter à son calvaire. « A moins que le froid ne parvienne à tuer certaines bactéries dangereuses ... avant de ne le tuer » songea-t-il en frissonnant.

Son bras droit inquiétait encore d'avantage le chevalier d'Athéna. En fait, la peau n'existait plus jusqu'au dessus du coude et même Ysolde avait secoué la tête et s'était contentée de le bander, leur conseillant de surveiller son état. Et le constat actuel était plutôt alarmant ; les chairs noircies se nécrosaient progressivement, gonflaient et suintaient en dégageant une odeur nauséabonde depuis la veille.

Une longue cicatrice aux bords boursouflés et rouges vifs partait de son omoplate gauche et remontait le long de son cou jusqu'au-dessous de son oreille gauche. Ses cheveux avaient roussis sous le feu du brasier. Dans son malheur, son visage était resté plus ou moins intact, exception faite des cicatrices et multiples contusions qui le zébraient mais pour lesquelles Ysolde ne s'était pas alarmée.

Frey, tout entier prisonnier de ses démons, exhala un longue et sourde plainte qui ramena Shun dans la pièce. Il croisa l'étrange regard pourpre de son homologue asgardien qui continuait de faire courir ses doigts sur les cordes de la lyre. Leurs regards s'accrochèrent une fois encore et le coeur de Shun manqua un battement. Même dans cette situation dramatique, il ne pouvait s'empêcher de considérer Mime avec un oeil tout autre que lors de la bataille d'Asgard.

Mais à quoi pouvait-il bien penser lorsqu'il le dévisageait ainsi ? Il l'ignorait et à vrai dire en avait presque peur. Si quiconque avait pu deviner le trouble qui l'envahissait dès qu'il croisait le guerrier divin d'Eta, Shun en serait sans doute mort de honte. Il était incapable d'affronter son propre regard dans un miroir alors affronter celui des autres !

- Shun !

La voix de l'objet de ses émois le ramena à la réalité des choses. Il secoua la tête comme pour se réveiller complètement et le fixa avec un air un peu hagard.

- Oui ? Tu m'as parlé ?

Mime lui sourit avec une petite grimace ironique.

- Oui, mais je ne suis pas certain d'avoir été compris ... Ysolde vient d'arriver dans la cour. Elle sera là d'une minute à l'autre.

- Euh ... oui.

Mime s'arrêta de jouer et sauta sur ses pieds avec la grâce d'un chat avant de s'approcher du lit, se postant juste aux côtés de Shun.

- J'ignore à quoi tu pensais, mais tu semblais très loin.

La voix du musicien le caressa au moins aussi bien que sa musique l'avait fait quelques minutes plus tôt, lui faisant naître un frisson qu'il réprima. Il ne put répondre, Ysolde arrivant au même instant, Lydwina et Mauld sur ses talons.

Celle-ci qui n'avait pas participé aux soins de Frey pour s'occuper de sa jeune protégée, porta instinctivement sa main devant son visage en grimaçant.

- Par Odin, il dégage une odeur de mort !

Lydwina pâlit aussitôt à ces mots et ses mains encore bandées se mirent à trembler. Elle refoula ses larmes et croisa les bras pour reprendre contenance. Ysolde bouscula la vieille nourrice en bougonnant sur son manque de tact, se rendant directement auprès du blessé pour tâter son pouls et son front. Elle examina ensuite ses jambes et son bras droit, retardant ostensiblement le moment fatidique où elle ôterait le bandage du bras gauche.

Son regard croisa celui de Mauld qui prit Lydwina par le bras tentant de la faire sortir de la pièce.

- Venez, Lydwina, il serait préférable de sortir pour laisser Ysolde faire son travail.

Mais Lydwina n'était pas dupe. Elle avait assisté de nombreuses fois aux traitements d'Ysolde lorsqu'elle se rendait avec elle et Myrna dans les villages pour soigner les pauvres gens de son royaume. Son propre rôle était de faire sortir la famille et de l'accompagner lorsqu'il n'y avait plus grand chose à faire, laissant Ysolde et Myrna tenter l'impossible pour sauver le pauvre hère.

- Non ! Je veux rester ! C'est impossible ! Il vivra, je le sais !

Ysolde tourna la tête et la fixa de ses yeux clairs.

- Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, princesse. Vous avez déjà vu de nombreux blessés et malades, mais il ne s'agissait jamais d'une personne aussi proche de vous. Je ne vous le conseille pas, asséna-t-elle pour finir.

- Il est dans cet état parce qu'il a tenté de me sauver !

- Il est dans cet état parce qu'il a fait son devoir !

La voix de Mime arrêta le dialogue entre les deux femmes. Ysolde acquiesça et ôta avec précaution le bandage. Elle secoua la tête en signe de dénégation.

- Son bras est perdu, jusqu'au-dessus du coude. Si nous n'agissons pas, il risque de mourir à cause de l'infection.

Lydwina déglutit et s'avança vers le lit d'un pas sûr, le dos droit et les épaules rigides. Elle s'arrêta aux côtés d'Ysolde et s'obligea à regarder par elle-même le bras qui dégageait cette odeur putride. Elle ne pouvait donner tort à la guérisseuse, le bras paraissait bien irrécupérable.

- N'y a-t-il vraiment aucun autre moyen de le sauver ?

- Non. Rassurez-vous princesse, il restera un grand guerrier. Odin lui-même est borgne et Tyr n'a-t-il pas sacrifié l'une de ses mains à la gueule de Fenril pour le bien de tous ?

Shun regarda l'une après l'autre les personnes présentes dans la pièce. La scène lui semblait tout-à-coup surréaliste. Ysolde parlait ni plus ni moins de couper le bras à un chevalier, Mime ne pipait mot, Lydwina recevait les informations sans ciller et Mauld préparait déjà le nécessaire à l'opération ... une faucille petite mais solide, avec une lame bien plus épaisse que celle qui servait à ramasser les herbes et plantes médicinales ... une bassine avec de l'eau chaude, des linges et bandages propres, une série de baumes et poudres ... un morceau de bois ...

- Vous ... vous ... bégaya-t-il avant de se reprendre devant leurs regards interrogateurs. Vous parlez bien de l'amputer ?

Le seul fait de prononcer ce mot le rebuta. Mime haussa un sourcil.

- Oui, si elle ne le fait pas, il ne survivra pas.

- Je ...

Il se tut, ne sachant exactement ce qu'il aurait pu ajouter ou dire pour les stopper. Par Athéna, pourquoi était-ce lui qui se trouvait ici et pas un autre ? Un chevalier d'or ou l'un de ses compagnons ou même Athéna aurait pu convaincre qu'en venir à de telles extrémités n'était peut-être pas nécessaire. Et pourquoi, par Athéna, n'avait-il pas amené Frey au Sanctuaire ou au Japon ... enfin, dans un hôpital.

Mime s'était rapproché de lui et scrutait toutes les émotions qui défilaient sur son visage d'ordinaire lisse et presque poupin, aujourd'hui aux traits tirés et soucieux.

- Je ne comprends pas ta réaction, s'éleva sa voix mélodieuse.

Shun l'observa longuement avant de murmurer.

- Et moi je ne comprends pas les vôtres. Mais je vous aiderai.

- Bien ! Affirma Ysolde. Vous allez le soulever et l'amener sur la table que Mauld vient de nettoyer. Vous le tiendrez pendant que je ferai au plus vite.

- Je vais adresser une prière à Odin et Eir, la déesse des guérisons. Ils nous prêteront assistance, dit simplement Lydwina en se dirigeant vers un petit autel sur lequel trônaient une statuette de bois à l'effigie de leur dieu, des bougies, des coupelles d'offrandes emplies d'huiles et de petits légumes secs.

- Il ne sera pas endormi avant que vous ne ...

Shun s'arrêta net tout en déposant Frey sur la table avec l'aide de Mime. Il ne parvenait à se faire à l'idée qu'il allait assister une guérisseuse dans l'amputation d'un guerrier. Pour un peu, il se serait cru dans un roman sur un poste médical avancé lors de la première guerre mondiale en Europe.

- Vous n'allez pas tourner de l'oeil quand même ! Grogna la vieille Mauld en le bousculant pour tenir la tête du blessé tout en lui fourrant le morceau de bois entre les dents. C'est quoi ce guerrier là qui s'émeut pour un oui ou pour un non ?

Shun baissa la tête sans répondre. Il se sentait une fois encore misérable et pire encore, il sentit le regard de Mime sur lui. Il n'osa relever la tête, de peur de croiser une lueur de mépris dans ses yeux. Il aurait eu trop mal. Il serra les dents, admirant le courage détaché de la princesse d'Odalwar qui récitait dans une langue ancienne légèrement gutturale une longue prière à leur dieu.

Quel monde étrange où se côtoyaient le merveilleux et l'horrible, l'irréel et le réalisme le plus cru. Il était à la fois attiré et dérouté par ce royaume et par ses habitants. Le hurlement de Frey lorsque Ysolde entama les chairs le ramena brutalement à la réalité. Le blessé se contorsionna et les chevaliers ne furent pas trop de deux pour tenter de le maintenir allongé sur la table. Il était aussi grand que Siegfried et était fort.

- Je vais entamer l'os, annonça Ysolde d'un ton neutre. Maintenez-le aussi fort que vous pourrez le faire !

Le hurlement inhumain de Frey confirma la déclaration de la guérisseuse. Shun serra les dents. La bile lui montait dans la gorge et la vue du sang noirâtre qui giclait sur le sol à ses pieds n'arrangeait rien. Mime, de l'autre côté, assura sa prise plus fermement, le sentant faiblir. Le bruit mat du bras à présent désolidarisé du corps de Frey annonça la fin de l'amputation.

Ysolde laissa tomber la faucille et appuya de toutes ses forces sur le morceau de bras. Le sang gicla à intervalles réguliers, d'abord d'un rouge presque noir puis progressivement rouge vif. Dès qu'elle vit le sang vermillon, elle le ligatura très serré puis saisit le couteau chauffé à blanc que lui tendait Mauld avant de l'appliquer sur la plaie. Le guerrier cria encore une fois, se raidit et retomba dans le coma.

« Dites-moi que c'est fini ! » songea Shun dans une supplique intérieure. Il pataugeait littéralement dans le sang comme dans un cauchemar.

- C'est fini ! Annonça Ysolde tout en pansant soigneusement le moignon afin de le préserver de toute infection. La cautérisation est faite, il ne risque plus de se vider de son sang. A présent, tout dépend de lui ... une nouvelle fois.

Elle se tut et Lydwina fit de même avant de s'approcher du guerrier toujours allongé sur la table. L'ourlet de sa robe se teintait de sang mais elle n'en avait cure. Elle plongea un linge propre dans une bassine d'eau claire et l'essora avant de nettoyer avec légèreté le visage au teint cireux du guerrier.

- Vegtamr2 va te guider sur le chemin du retour, chevalier Frey. Il te donnera la force pour surmonter cette épreuve et je serai à tes côtés.

Ysolde lui laissa quelques secondes avant de faire signe à Mime et Shun de soulever le guerrier et de l'emmener dans une autre chambre.

- Pourquoi ? Demanda Shun sans vraiment comprendre.

- Pour éviter tout risque d'infection et surtout pour brûler tout ce qui a té touché par le sang contaminé. Tout devra être nettoyé et une prière devra être prononcée. La chambre sera également inoccupée pendant au minimum sept semaines.

Shun ne s'interrogea pas plus longtemps. Il se renseignerait plus tard, s'il le souhaiterait.

- Je vais m'occuper de cela, marmonna Mauld tout en commençant à ramasser tout ce qui leur avait servi avant de le mettre dans une grande bassine.

Shun frémit en la voyant ramasser le bras et le jeter sans plus de manière sur la pile. Cette fois, ce fut trop pour lui. Il sentait la nausée le gagner et il sortit précipitamment après avoir déposé le corps inerte du blessé.

Il contourna le château et courut jusqu'à la lisière de la forêt, laissant son estomac se vider entièrement dans un grand renfort de crampes. Il resta courbé, deux larmes amères coulant le long de ses joues.

Shun avait participé à de nombreuses batailles, souvent sanglantes mais la scène à laquelle il venait d'assister l'avait plus secoué que tout ce qu'il avait pu voir auparavant. Ou peut-être était-ce le fait que tous l'avait vécu avec un détachement dont il ne se sentait pas capable ?

Il vit un linge blanc flotter mollement devant ses yeux et releva la tête. Mime lui tendait ce qui ressemblait à un mouchoir sans dire un mot.

- Je ne me doutais pas que celui qui avait contribué à ma défaite lors de la bataille d'Asgard serait aussi impressionné par un acte chirurgical ...

- Un acte chirurgical ! Répéta Shun en criant presque avant de se reprendre et de s'adosser au tronc d'arbre sur lequel il avait appuyé son bras. Je n'ai vu qu'une scène barbare ... une boucherie ...

Mime haussa un sourcil mais sa voix baissa d'une octave.

- Ysolde a très bien travaillé. La coupure était nette et la cicatrisation réalisée dans un temps extrêmement court.

- Je suis désolé, mais cela n'a rien à voir avec la chirurgie qui se pratique dans mon monde.

- As-tu déjà assisté à une opération de ce type dans « ton monde » ?

Shun se sentit soudain assez penaud. Il s'était permis de juger leurs pratiques sans avoir le moindre recul ou la moindre expérience en la matière.

Mime vit qu'il avait touché juste et n'en rajouta pas. Il comprenait le désarroi de son alter égo, venu en Asgard avec sans doute une somme d'idées préconçues et pas forcément justes. Il le ferait changer d'avis et s'adapter à leur mode de vie. Au moment où il prit cet engagement, il se sentit complètement ridicule. A quoi bon vouloir à tout prix enseigner et vouloir imposer son peuple, ses coutumes à un étranger destiné à repartir auprès des siens ?

Mime soupira et passa une main dans les mèches qui retombaient en désordre sur son front. Son sommeil était tourmenté depuis quelques temps ne lui apportant pas le repos et la récupération dont il avait besoin.

- Excuse mon comportement et mes remarques. C'était déplacé ...

La voix de Shun avait repris son doux timbre habituel, avec cette musicalité si particulière qui semblait le caresser autant que le léger vent estival. Ses mots passèrent comme un baume apaisant sur ses nerfs. Même s'il ne voulait pas l'admettre, la scène l'avait profondément ébranlé, d'autant plus que contrairement à Shun, il était conscient de la faible chance de survie du chevalier Frey. Mais cela, il ne voulait pas le dire à Shun qui culpabilisait déjà suffisamment pour les avoir laissé faire.

- Que pouvons-nous faire pour lui à présent ?

Le regard de Mime se perdit dans les prunelles de son vis-à-vis. Il y lisait une réelle inquiétude et une immense bonté dans lesquelles il se sentit s'enfoncer. Comment un homme tel que lui, aussi bon et pacifiste, avait-il pu devenir un guerrier si puissant ? Et pourquoi était-il attiré par lui ?

Mime s'appuya contre l'arbre en posant ses mains sur le tronc rugueux de chaque côté du visage lisse de Shun. Celui-ci retint son souffle en le voyant se rapprocher imperceptiblement de lui. Une onde électrique passa entre eux et il se perdit dans les prunelles rouges qui avaient pris une nuance d'un carmin profond. Sa bouche lui parut trop sèche, son souffle trop court et son corps tendu dans une douloureuse attente.

Il vit aussi le guerrier d'eta inspirer profondément et serrer d'un coup les poings sur l'écorce, s'égratignant légèrement les jointures. Il faisait marche arrière et Shun en aurait presque crié de frustration. Tout au long des jours qu'ils avaient passé ensemble, il avait compris que Mime était celui dont il avait besoin ... un besoin presque viscéral.

Mais il comprenait ses réticences. Si lui-même avait fini par accepter ses sentiments, il savait que le même chemin devrait être parcouru par le guerrier et que cela ne serait pas facile au regard des coutumes en vigueur en Asgard.

Mime recula d'un pas aussi bien physiquement que moralement et se détourna sans dire un mot, cheminant d'un pas rapide vers le château. Que lui passait-il par la tête ? Pour un peu, il se serait giflé ! Un tel comportement après ce qu'ils venaient de vivre était non seulement stupide mais également indigne d'un guerrier divin.

* * *

Lydwina eut un vertige au moment où elle remit une pile de dossiers traités à l'un des jeunes garçons qui lui servaient d'assistant dans l'accomplissement des fonctions administratives liées à sa charge. Elle avait été contrainte de s'entourer d'avantage afin de pallier à l'absence de ses sœurs, qui, sans qu'elle s'en soit vraiment rendue compte lorsqu'elles l'assistaient, abattaient un travail remarquable.

Sa vue se brouilla un court instant avant qu'elle ne se reprit en voyant l'air consterné du jeune homme d'environ une quinzaine d'années.

- Princesse ? Vous allez bien ?
- Oui, oui ! Ne t'inquiète pas et va vite déposer ces documents et faire appliquer leur contenu. Nous n'avons pas de temps à perdre, l'automne sera bientôt là !
- Oui, Princesse …

Il tourna les talons et poussa la porte lorsqu'il fut sur le point de se raviser et de rajouter quelque chose. Mais le sourire de sa souveraine et son léger signe de tête le firent sortir.

Lydwina poussa un soupir et se laissa aller contre le dossier de son siège. Elle avait oublié de manger … et ce depuis la veille au matin. Autant dire qu'elle n'avait pas à aller chercher bien loin les raisons de son malaise d'autant qu'elle n'avait quasiment pas dormi car elle avait veillé au chevet de Frey une bonne partie de la nuit.

Elle se pinça l'arête du nez, cherchant à se concentrer. D'abord il lui fallait se nourrir sinon elle ne tiendrait pas et elle ne pouvait se permettre de faiblir. Malgré l'état de Frey, elle poursuivait son entraînement sous la houlette de Mime qui s'était provisoirement installé dans l'une des chambres du Palais depuis l'opération du guerrier divin. Shun, le chevalier d'Athéna, était également resté auprès d'elle et la secondait dans la gestion courant du royaume.

Les deux guerriers s'étaient remarquablement intégrés dans la vie du château, se faisant presque oublier tant leur présence était discrète mais ô combien secourable pour elle. Ils avaient chacun prévenus Hilda et Saori des évènements récents et s'étaient excusés de ne pouvoir rejoindre directement leurs rôles respectifs, préférant rester afin de la protéger jusqu'au rétablissement de Frey, sans préciser une date.

Aucun d'entre eux n'en aurait été capable. Même Ysolde qui était déjà revenu plusieurs fois vérifier la bonne cicatrisation de la plaie n'avait pas débordé d'optimisme à sa dernière visite, trois jours plus tôt. Certes, Frey s'était réveillé ; certes, il mangeait à nouveau à peu près normalement … mais il restait son absence totale de réaction depuis qu'à sa demande lors de son réveil, Ysolde avait ôté le bandage qui recouvrait le morceau restant de son bras.
Il n'avait eu aucune réaction, ni positive, ni négative, n'avait émis aucun commentaire ni posé aucune question. En fait, depuis son réveil, il était muré dans un silence et une froideur qui faisaient froid dans le dos.

Elle ne pouvait occulter le sentiment de culpabilité qu'elle ressentait à son égard, malgré les dires de Mime qui ne cessait de lui répéter que le guerrier avait accompli son devoir. Mais c'était bien plus que cela … elle était tombée amoureuse de cet homme avant ce drame et elle n'avait cessé de l'aimer. Elle savait qu'il avait ressenti la même chose qu'elle, lors de la soirée du solstice d'été juste avant l'incendie. Mais depuis son réveil tout avait changé … l'homme doux, généreux et souriant qu'il avait été semblait avoir disparu derrière une carapace de dureté, de douleur et d'indifférence. Non seulement vis-à-vis d'elle mais aussi face à toute personne.

Elle supposait qu'il s'agissait d'une étape normale dans la voie de la guérison, mais par Odin, qu'il était donc douloureux de voir la personne qu'on aime s'enfoncer ainsi, jour après jour, sans même constater l'ombre d'une amélioration.

Ysolde lui avait confié que physiquement parlant le pire était à présent derrière lui. La cicatrisation était en bonne voie, il n'y avait pas eu de surinfection et les douleurs devaient peu à peu s'estomper grâce aux potions qu'elle lui faisait prendre. Des potions plus fortes que celles qu'elle-même avait prises lorsque ses mains et ses pieds étaient encore à vif.

Lydwina se passa machinalement la main droite sur son bras gauche encore bandé et regarda la peau de sa main. Même si son nouvel épiderme avait remplacé l'ancien qui avait successivement cloqué puis pelé, il restait encore rougi et sensible. Ysolde lui avait conseillé de la laisser à l'air libre mais elle sentait tous les jours les regards de ceux qu'elle croisait s'égarer plus longtemps que nécessaire dessus.

Elle supposait que Frey, du fonds de son lit, devait ressentir la même gêne qu'elle et qu'il craignait cela. Tout comme il craignait sans doute de n'être plus capable de la protéger, de servir Hilda ou de porter une arme. Peut-être la détestait-il pour l'avoir mis dans cet état ? Après tout, son état résultait de la tentative d'assassinat que quelqu'un avait perpétré contre elle ?

Elle en était là de toutes ses suppositions lorsqu'elle entendit la porte s'ouvrir sur Mauld chargée d'un plateau qui paraissait trois fois plus lourd qu'elle.

- Il était temps que j'arrive! Bougonna-t-elle en considérant la pâleur de sa protégée. Quand te décideras-tu à manger et à reprendre des forces ? Bientôt, tu ne pourras plus rien faire ... tu n'auras plus les idées claires !

- Mauld, que ferais-je sans toi ? Tu es si dévouée ...

Mauld posa le plateau sur le bureau sans ménagement pour ce qui s'y trouvait, avant même que la jeune femme eut le temps de débarrasser.

- Mauld ! C'est important ... s'indigna Lydwina.

- Ce qui est important, c'est ta santé princesse ! Que deviendraient le royaume et tes soeurs si tu venais à tomber malade ... ou pire ...

Ces remarques finirent par faire fléchir ses dernières réticences et Lydwina finit par s'installer et manger le délicieux potage épais qu'on lui avait préparé. Mauld constatait que son humeur restait sombre. Sans doute pensait-elle encore à Frey. Elle affichait sa culpabilité sans même chercher à la cacher.

- Que puis-je faire Mauld ?

- Cesser de te morfondre tout d'abord ! Ce n'est pas digne d'une princesse d'Odalwar ! Aucune reine, aucun roi de ce pays n'a jamais baissé les bras face à l'adversité et ce n'est pas toi qui va commencer ... Tu es issue d'une lignée de guerrier tous plus puissants les uns que les autres ... ne leur fait pas honte !

Les paroles brutales de la vieille nourrice la firent partir loin en arrière, lorsque cette dernière lui contait le soir au pied de la cheminée les récits brutaux, ensanglantés et terrifiant des hauts faits d'armes de ses ancêtres.

- depuis combien de temps ne t'es-tu plus rendue au temple d'Odin, princesse ?

- trop longtemps sans doute, murmura Lydwina. Tu as raison, je dois réagir !

Son regard était plus clair, empli d'une nouvelle assurance. Elle finit son repas rapidement et se remit au travail sous l'oeil bienveillant de sa nourrice, ravie de la revoir avec cette énergie positive qui la caractérisait d'ordinaire.

La journée se déroula paisiblement et Lydwina ne sortit du bureau que lorsque le jour se mit à décliner. Elle sentit le courant d'air frais, déjà trop froid pour la saison. L'hiver à venir s'annonçait rigoureux et elle craignait des conditions extrêmes pour son peuple fragile mais trop fier pour l'admettre. Les habitants d'Odalwar, du plus jeune au plus ancien avaient tous en eux cette fierté qui les empêchait d'apprécier pleinement l'aide d'une main secourable mais qui les faisait tenir debout, jour après jour, malgré les terribles conditions de vie de leur patrie. Et toujours, dans leurs moments de doute, ils se tournaient vers leurs dieux ; Odin, Thor et parfois les terrifiantes Is et Isan.

La blanche Is apparaissait déjà au firmament encore rougeoyant des derniers rayons de soleil couchants. Elle était quasiment pleine. Les prêtresses de la caste d'Is devaient commencer leurs préparatifs pour la cérémonie de la pleine lune blanche. Celle où des cygnes, des colombes, des hermines ou tout autre animal au pelage immaculé seraient sacrifiés au nom de la froide déesse.

Lydwina eut un frisson mais ne s'arrêta pas. Ce soir elle n'irait pas voir Frey, elle n'irait pas se coucher pour trouver un sommeil réparateur, elle ne se rendrait pas dans son bureau pour tenter de trouver une autre solution pour aider son royaume et son peuple. Ce soir, elle allait se purifier et prier. Purifier son âme par la prière. Reprendre son rôle de gardienne de la religion d'Odin. Offrir ses pensées, son âme, son courage au dieu guerrier pour retrouver une certaine sérénité, un apaisement qui seul lui permettrait de se retrouver.

Elle chemina près d'une heure durant sur un étroit sentier avec pour seul éclairage une torche qu'elle tenait dans sa main droite. Sa robe et son manteau sombre à capuche qui la couvraient en lui donnant un aspect fantomatique s'accrochaient dans les ronces traversant le sentier peu fréquenté.

En effet, seuls les puissants du royaume et les prêtres pouvaient fréquenter ce temple d'Odin, installé au plus profond de la forêt dans une grotte aux nombreuses galeries. La légende voulait qu'Odin sous sa forme de dieu voyageur ait fait une halte dans ce lieu et ait demandé l'hospitalité au dirigeant de l'époque. Celui-ci n'avait pas encore de château dans lequel il pouvait s'abriter. Son peuple habitait alors dans la forêt sous des abris en bois peu sûrs et peu stables. Lui-même et les siens se réfugiaient dans ces grottes imprenables car invisibles, à la température constante.

Selon ce récit qui passait de génération en génération, Odin aurait séjourné plusieurs jours en ces lieux et, pour remercier son hôte, il lui aurait laissé un glaive, une épée, un arc, un bouclier et une lance afin de se protéger de ses futurs ennemis. La lance à elle seule était entourée d'une légende encore bien plus belle. Il s'agirait de l'exacte réplique de celle d'Odin lui-même, capable de déchirer le ciel ou de fendre une montagne. Le dieu aurait précisé que ces armes ne devaient jamais être utilisées sauf en cas de légitime et ultime défense et seulement par des fils d'Odin.

La légende était restée mais pas ces armes fantastiques qui lui seraient pourtant bien utiles contre Hel. Cependant, il était resté autre chose de cette histoire ; un culte tenace pratiqué en ces lieux. Culte de purification, de méditation et de prière destiné à renforcer l'âme et le corps de ceux qui venaient en ces lieux.

Ses soeurs et elle étaient déjà toutes venues en ces lieux, toujours séparément car ce culte ne pouvait que se pratiquer seul. Elle avait été de loin la plus assidue ... avec Nelliana bien sûr qui avait pratiqué tous les cultes possibles en Odalwar. Les autres s'étaient trouvées d'autres voies. Logiquement Myrna s'était tournée vers Eir, la guérisseuse et Frigg, la terre nourricière, Essylt vers les elfes aériens et la belle Freya et Illyana vers le redoutable guerrier Thor et les redoutées Valkyries. Elle-même était restée au culte exclusif d'Odin, le tout-puissant, le sage, le père de tous les dieux.

Consciemment ou inconsciemment elles avaient toutes déjà fait une longue route vers le destin dans leurs propres terres durant leurs premières années de vie.

Elle arriva enfin devant la grotte. Avec l'aide de sa torche elle alluma les torches fixées au mur et se dirigea vers le fond encore plongé dans les ténèbres. L'air était frais et agréable, empli d'effluves dégagées par les mousses qui tapissaient les murs et les sols parfois glissants. Elle connaissait chaque centimètre carré de cet endroit car enfant, elle les avait arpenté sans relâche, cherchant toujours des réponses aux mêmes questions : « pourquoi mon père ne m'aime-t-il pas ? Pourquoi ma mère est-elle morte ? Est-ce que tout aurait été différent si cela s'était produit d'une autre façon ? »

Elle déboucha enfin sur la grotte dédiée au culte d'Odin. Circulaire, d'environ deux mètres de haut pour une dizaine de large, éclairée par quatre torches posées sur des armatures métalliques, avec en son centre une sorte d'autel formé par trois blocs de granit noir marbré de gris. Elle baissa sa capuche, ôta son manteau qui tomba sur le sol mousseux et sortit de sa petite besace plusieurs offrandes destinées à Odin. Elle les disposa sur l'autel, alluma deux bougies qui fumèrent à cause de l'humidité ambiante et s'agenouilla devant l'autel tout en fermant les yeux.

Son introspection et ses prières allaient commencer dans le silence apaisant de cet endroit isolé. Et elle se rendit vite compte qu'elle en avait grandement besoin. Les terribles doutes et son sentiment de culpabilité grandissant ne lui permirent tout d'abord pas d'atteindre la sérénité qu'elle souhaitait. Ses genoux tremblaient tout comme ses lèvres qui débitaient sans relâche sa litanie. Ses yeux commencèrent à piquer et elle sentit des larmes rouler sur ses joues. Un sanglot trop longtemps retenu l'obligea à se courber et elle émit une longue plainte sourde, lente. La boule qui lui serrait la gorge éclata brusquement et son corps se mit à trembler avant de convulser à terre. Elle pleura comme jamais elle ne l'avait fait dans sa vie sous la houlette de l'effigie silencieuse du dieu qu'elle avait choisi pour sa protection.

Elle ne se rendait pas compte du temps qui passait ni du sommeil qui s'emparait progressivement d'elle. Elle finit par sombrer dans un sommeil lourd et agité, à même le sol. Son esprit embrumé partit loin dans des rêves peuplés de guerriers revêtus de lourdes armures, de sanglantes batailles et de bruits de combats. Au milieu de ce tumulte elle entendit une voix lointaine, grave et assurée.

- Lydwina ... bientôt il sera l'heure pour toi de comprendre qui tu es et quelle est ta destinée ...

- ma destinée ? Répéta-t-elle sans comprendre.

- ton chemin sera encore long et douloureux ... Il vient seulement de commencer.

- j'ai mal ... si mal ... comme si cela n'allait jamais cesser.

- notre chemin est douloureux, ainsi va la vie de notre peuple dans le Nord ...

- pourquoi ? Pourquoi devons-nous souffrir sans fin ?

- Nous ne souffrons pas tous les jours ... toi, oui ... depuis que tu es tombée dans ce brasier ... depuis qu'il est allongé là-bas ... C'est de lui que tu parles, je suppose ...

- Oui, acquiesça-t-elle dans un souffle.

La brume qui l'entourait se dissipa un peu et le chaos sembla s'éloigner. La voix se rapprocha et la silhouette d'un homme d'âge mûr, fort et bien bâti s'approcha d'elle. C'était lui qui parlait avec cette voix à la fois rassurante et accusatrice.

- tu ne pourras l'aider si tu perds confiance en toi ... tu ne pourras l'aider que si toi-même tu es prête à le faire ...

- Je ne comprends pas ...

L'homme se rapprocha d'elle jusqu'à se trouver à ses côtés. Deux loups le suivaient à distance, leurs yeux luisant faiblement dans la pénombre et le marasme environnant. Elle leva la tête vers lui et constata qu'il était borgne, même si une épaisse mèche de cheveux foncés lui barrait le visage.

- Seriez-vous ... ?

- peu importe qui je suis ... Ecoute-moi, fille d'Odalwar. Entends mes conseils. Tu dois reprendre le chemin qui t'es destiné. Ne t'en détourne pas, jamais, quel qu'en soit le prix. C'est ce seul chemin qui te mènera à la victoire contre la fille de Loki. C'est le seul chemin qui affranchira Asgard, ses royaumes et ses habitants du joug qui pèserait sur lui si tu venais à échouer. Tu n'es pas seule, fille d'Odalwar. Tu auras de l'aide pour résister et marcher vers la victoire ... mais seuls ton courage et ta détermination sans faille te conduiront à la victoire et à la sauvegarde des peuples du Nord.

Lydwina l'écouta attentivement ou plus exactement but ses paroles. L'homme se redressa, se détourna et commença à s'éloigner. Elle le retint par sa cape sous les grognements de ses loups. L'un d'eux lui écorcha l'épaule gauche d'un coup de griffes acérées. Elle se maintint l'épaule alors que de fins filets de sang coulèrent entre ses doigts.

- Pourquoi moi ? Pourquoi dois-je porter ce poids sur mes épaules et subir tout ceci ?

- C'est ton chemin, même si tu décides de t'en éloigner, tu y reviendras fatalement. Il est temps que tu comprennes. Il y a bien longtemps que tu le sais, que c'est décidé par d'autres forces que les tiennes, que les miennes.

- Mais que trouverai-je au bout du chemin ?

L'inconnu esquissa un sourire avant de se libérer de sa faible emprise d'un coup sec sur son manteau.

- Il n'y a que toi qui pourras répondre à cette question. De tes actes à venir, des décisions que tu prendras naîtront l'espoir ou le désespoir, la joie ou la peine, le deuil ou la vie.

Deux corbeaux au plumage d'un noir profond et envoutant se posèrent sur les épaules de l'homme qui ne faiblit pas sous leurs serres acérées et leurs poids respectables.

- retiens ceci, fille d'Odalwar, fille du guerrier le plus puissant et le plus respecté de tous les temps ... tu auras des choix à faire, des choix cruciaux pour l'avenir des hommes. Et cela commence avec le chevalier Frey ...

L'homme s'éloigna enfin avant de disparaître dans les brumes. Le vacarme qui les entourait quelques minutes auparavant la submergea d'un seul coup et la douleur du coup de griffe se réveilla. Ses oreilles bourdonnèrent et elle se sentit repartir dans un état semi-comateux.

Lydwina se redressa brutalement sur la terre lourde et fumée de la grotte. Les bougies posées sur l'autel s'étaient éteintes et les flammes des flambeaux des murs commençaient à vaciller. Elle se leva et sentit un tiraillement dans son épaule. Elle découvrit une plaie récente, plus exactement une griffure assez profonde avec du sang séché sur les pourtours.

- Ce n'était pas un rêve, murmura-t-elle.

Elle revit l'homme borgne, les corbeaux, les loups et ses yeux s'arrondirent.

- Odin ! Souffla-t-elle avant de reprendre d'une voix plus forte. Odin ! C'est Odin en personne qui est venu me conseiller ...

Elle ne comprenait pas pourquoi mais cette révélation lui fournissait une énergie intense, une immense envie de se battre et un courage qu'elle n'avait pas ressenti depuis des semaines. Son corps longiligne se redressa de toute sa hauteur et elle se tourna vers l'autel en joignant les mains :

- merci, père de tous les dieux. A présent, je sais ... je sais comment procéder ...

Elle se détourna et sortit de la grotte pour repartir vers le palais. Elle constata avec stupeur que la lune avait bien progressé dans le ciel. Elle en était réduite à un faible croissant. Ainsi, elle était restée plusieurs jours dans la grotte. Il était temps qu'elle se réveille !

Une seule pensée lui vint à l'esprit alors qu'elle allait à la rencontre de la voix de Shun qui l'appelait sans relâche. Il l'avait appelé « fille d'Odalwar, fille du guerrier le plus puissant et le plus respecté de tous les temps ». Comment un dieu tel qu'Odin pouvait penser ceci de son indigne de père ?

* * *

notes :

Odin revêt différents noms selon la situation ou la saga dans laquelle il apparaît. J'en utiliserai quelques uns au fil des chapitres.

Allfadir1 : « père de tout », nom courant d'Odin

Vegtamr2 : « Familier des chemins », autre nom d'Odin

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remerciements :

Merci à vous, lecteurs pour votre fidélité et vos commentaires malgré les périodes assez longues entre la publication de deux chapitres.

Un remerciement tout particulier à Chibi-Mu, aussi nommée Hydragundam pour son travail de relecture et de correction, me permettant ainsi de vous proposer un texte, qui je l'espère, saura vous contenter tant sur le fond que sur la forme.

Bonne lecture à vous tous ...

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pour la suite ...

le prochain chapitre sera axé sur les découvertes de Mu et Albérich et le nouveau chemin suivi par Myrna.