Chapitre 36 : Une forêt pleine de surprises
Lorsqu'il était petit, Gauvain n'avait rien de l'enfant obéissant. Turbulent, rebelle, et indiscipliné, il donnait du fil à retordre à ses parents et en particulier à son père qui se voyait forcé de le punir régulièrement. En face de leur maison se trouvait une forêt qui abritait une petite clairière, et Gauvain avait l'habitude d'y être envoyé après chacune de ses bêtises pour réfléchir seul et en silence aux conséquences de ses actes. Le futur chevalier y avait donc passé une bonne partie de son enfance, assis dans l'herbe ou adossé à un arbre, isolé dans ce petit coin paisible de forêt où se côtoyaient la végétation et quelques animaux inoffensifs. Le temps qu'il avait passé sur place sans la moindre distraction extérieure se comptait en heures, et il revenait toujours beaucoup plus calme de ces petits séjours forcés. Il avait appris à en tirer parti et à profiter de ces instants pour faire le point sur les soucis de son quotidien afin d'y voir plus clair.
En grandissant, Gauvain n'avait pas beaucoup changé. Même après la mort de son père, il avait gardé son tempérament révolté, et Arthur le constatait tous les jours à Camelot. Le chevalier était frondeur et insoumis, même s'il respectait le roi comme il avait jadis respecté son père. Mais ce n'était pas tout : il avait aussi gardé l'habitude de s'isoler dans les bois lorsqu'il était submergé par les problèmes ou simplement confus.
C'était ainsi qu'il se retrouvait aujourd'hui dans la forêt qui bordait la cité de Camelot, adossé à un tronc comme il en avait l'habitude étant petit, plongé dans ses pensées et tentant de se remettre de la nouvelle qui venait de lui être assénée.
Merlin était Emrys.
-Est-ce que vous pouvez m'entendre ?
A ces mots, Arthur s'immobilisa. Sa main était posée sur le pommeau de son épée, prête à la saisir en cas de danger.
-Qui êtes-vous ? demanda-t-il en se retournant. Où êtes-vous ?
Il n'y avait personne d'autre que lui dans la forêt : ni devant, ni derrière. Devait-il reprendre son chemin comme s'il n'avait rien entendu ? Retourner à Camelot et se convaincre qu'il n'avait qu'imaginé cette voix ?
-Est-ce que vous pouvez m'entendre ? répéta la voix.
Une voix féminine. Le roi n'arrivait pas à savoir d'où elle provenait. De plus, il avait l'impression de la reconnaître.
-Oui, répondit-il. Je vous entends.
Mais je ne vous vois pas. Arthur entendit un soupir de soulagement suivi d'une exclamation :
-J'avais peur de ne plus avoir assez d'énergie pour vous contacter !
C'était un message télépathique : la jeune fille qui parlait n'était pas à proximité.
-Je reconnais votre voix, dit-il.
Il fouillait sa mémoire sans parvenir à mettre le doigt sur le nom de la personne qui s'adressait à lui.
-Je m'appelle Aithusa, je suis …
-La dragonne blanche ! Celle qui a survolé Camelot pour encourager les sorciers à lutter contre Mordred !
La voix se fit plus timide :
-Oui c'est bien moi…
Arthur hésita à répondre mais choisit finalement de se taire. La situation le dépassait, il valait mieux qu'il attende de voir ce que la dragonne lui voulait. Les questions viendraient plus tard.
-Excusez-moi de vous contacter de cette façon, Arthur, je n'ai pas d'autre choix, et ce que j'ai à vous dire est extrêmement urgent.
Il ne répondit toujours pas, alors elle poursuivit :
-Voilà… Vous avez probablement remarqué que les éléments se liguaient contre vous depuis ce matin pour vous empêcher de parler à Merlin… Eh bien c'est moi qui en suis responsable.
Le souverain se raidit. Qu'est-ce que… ? Mais… Pourquoi ? Comment ? Telles furent ces premières pensées. L'incompréhension, le doute et le sentiment global d'être totalement dépassé se bousculaient dans son esprit. Une multitude d'interrogations se pressaient dans sa tête, ne pouvant être formulées que par un seul mot :
-Quoi ?!
-C'est à cause de moi que vous n'avez pas pu parler à Merlin de toute la matinée, c'est moi qui ai mis tous ces obstacles sur votre chemin : d'abord Gauvain, puis Perceval, Guenièvre, Viviane et Chris. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour éviter que vous ne disiez à Merlin ce que vous souhaitez lui dire depuis votre réveil. Et si je vous contacte maintenant c'est pour vous le dire en personne et vous avertir : vous ne devez surtout pas révéler à votre valet que vous comptez autoriser l'usage de la magie à Camelot. Ou pour être plus exacte… vous ne devez pas le lui dire maintenant. Dans quelques temps viendra le moment précis où vous devrez lui donner cette information, mais il est crucial que vous ne disiez rien trop tôt ou trop tard.
-Il va me falloir quelques explications, Dame Aithusa…
Les dragons faisaient-ils partie d'une noblesse? Quoiqu'il en soit, Arthur avait la sensation que ce titre convenait à la jeune dragonne.
-Commencez par me dire pourquoi il est si important que je ne dise rien à Merlin. Nous verrons ensuite comment vous avez appris ce que je souhaitais lui dire, comment vous savez que ce n'est pas le bon moment, comment vous avez pu mettre ces obstacles sur mon chemin et par quel miracle vous semblez capable de connaître et contrôler tous les individus présents et futurs.
Son ton faussement serein et moqueur trahissait nettement sa fébrilité. Il espérait vraiment qu'elle n'allait pas lui donner une réponse énigmatique incompréhensible qui ne répondrait absolument pas à ses questions avant de l'abandonner sur place avec pour seule consigne de ne rien dire à Merlin. Il ne supporterait pas de se trouver face à de nouvelles interrogations en plus de celles qui l'accablaient déjà depuis plusieurs semaines. D'ailleurs, il ne savait toujours pas où était Emrys. Etait-ce encore ce mystérieux sorcier tout puissant qui avait envoyé la dragonne ? Comment le souverain pouvait-il être certain qu'elle avait raison ? Devait-il lui obéir sans connaître les tenants et les aboutissants de l'affaire ? Arthur entendit un nouveau soupir:
-Le mieux serait que je vous raconte tout depuis le début, dit la dragonne.
Arthur vérifia qu'il était bien seul dans cette partie de la forêt avant de se laisser glisser au pied d'un arbre pour s'installer confortablement contre le tronc.
-Je vous écoute, Dame Aithusa.
Merlin entra dans la forêt pour se rendre chez Morgane, et il se mit à chercher un endroit discret pour prendre l'apparence de Guy. Soudain, avant d'avoir eu le temps de faire quoi que ce soit, il entendit quelqu'un l'appeler d'une voix faible et légèrement étranglée :
-Emrys ?
Etait-ce un druide ? Le ton était celui d'un homme étonné de le voir ici. Le valet se tourna et répondit sans réfléchir :
-Oui ?
Devant lui, adossé à un arbre, se tenait le seigneur Gauvain.
Arthur eut l'impression que quelqu'un prononçait le nom d'Emrys non loin de lui, mais il n'y avait personne dans les environs. C'était étrange, on aurait presque dit la voix de Gauvain…
-Je vous écoute Dame Aithusa, répéta-t-il pour se débarrasser de cette pensée insolite.
-Tout d'abord il faut que vous sachiez une chose : l'enfant que vous avez poursuivie dans les rues de Camelot… c'était moi. Emrys est un Seigneur des Dragons très particulier qui m'a transmis une partie de son humanité lorsqu'il a déclenché l'éclosion de mon œuf. Je prenais mon apparence humaine pour me déplacer dans Camelot, mais je n'y suis pas retournée une seule fois depuis ce jour là… J'ai eu beaucoup de mal à me remettre de ce qu'il s'est passé parce que… parce que le sorcier que vos chevaliers ont tué était mon ami.
La douleur de la dragonne était perceptible dans ses mots, qu'elle hachait sous le poids de l'émotion. Quant à Arthur, il peinait sous le coup d'un tout autre sentiment : la honte. Une honte intense et brûlante, accompagnée d'une vague de dégoût et de profonds regrets. Passé le premier instant de surprise en apprenant que la dragonne et la petite sorcière étaient une même personne, le souverain avait été ébranlé par le rappel des injustices irréparables qu'il n'avait cessé de commettre.
-Je suis vraiment navré pour votre ami, Ma Dame. J'espère pouvoir me racheter auprès de vous et du reste du peuple magique.
La réponse de la dragonne lui brisa le cœur :
-J'aimerais pouvoir vous dire que je comprends, dit-elle au bord des larmes, mais Sylt est mort tué par vos hommes… Je ne suis pas encore prête à vous le pardonner.
Il n'y avait aucune rancœur chez Aithusa, les seuls sentiments qui émanaient d'elles étaient la détresse et le déchirement. Le roi devinait en elle une enfant blessée par la vie qui restait enfermée dans le deuil sans envie d'en sortir. Il n'appartenait qu'à elle de se remettre de cette perte mais il était encore trop tôt pour cela. Elle irait mieux au fil du temps, et Arthur se promit de lui venir en aide si elle n'y parvenait pas. Il lui devait au moins cet effort.
Un souvenir lui revint alors à l'esprit :
-Merlin s'est occupé de Sylt, dit-il doucement. Il a demandé à emporter son corps et, connaissant maintenant les convictions de mon valet, je pense qu'il en a pris grand soin.
Le roi espérait ainsi apporter un peu de réconfort à la dragonne.
-Merci, répondit-elle avec une reconnaissance non feinte. C'est une bonne chose. Je reconnais que j'ai eu beaucoup de mal à retrouver mes esprits après la mort de Sylt, d'autant que j'ai ressenti dans ma propre chair le coup d'épée qui l'a abattu. Emrys m'a trouvée errant dans les rues de Camelot complètement sous le choc et il m'a prise sous son aile. Il m'a conduite hors de la cité et m'a confiée à mon mentor, qui m'a emmenée sur l'île des Bénis pour que je me ressource.
-Vous avez senti la lame dans votre propre chair ? répéta Arthur sans comprendre. C'est un autre de vos pouvoirs ? Combien en avez-vous exactement ? Ils semblent presque illimités.
La voix d'Aithusa devint plus sérieuse :
-J'ignore moi-même l'étendue de ce que je peux faire. Comme tous les dragons, j'ai des aperçus de l'avenir et je peux communiquer par télépathie. De plus je suis un dragon blanc, ce qui me rend capable d'influer sur le destin, de le modifier : c'est ce que mon mentor m'a appris. Ensuite il y a les pouvoirs qu'Emrys m'a transmis en me faisant éclore : il a mis en moi à la fois des capacités de sorcellerie et une part d'humanité qui me permet de me changer en humaine. Et enfin il y a une dernière chose… celle dont vous me parlez… ce pouvoir qui me fait ressentir les souffrances les plus intenses de mes proches. Je ne sais pas d'où il me vient, peut-être est-ce un mélange de la magie et l'humanité venant toutes deux d'Emrys… Si je prends le temps de vous expliquer tout cela c'est parce que ces pouvoirs m'ont amenée à vous contacter.
-Que voulez-vous dire ?
-Après quelques jours sur l'île, j'ai commencé à retrouver mes esprits, et c'est à ce moment là que mes pouvoirs ont commencé à se manifester à nouveau… Cela a commencé par des aperçus du futur : j'ai vu que vous alliez bientôt vous détacher de la ligne d'Uther et décider d'autoriser la magie. Cette vision s'est d'ailleurs aujourd'hui réalisée, même si vous n'êtes pas encore passé aux actes… Mais c'est après ce premier aperçu de l'avenir que les choses se sont compliquées : mon aptitude à ressentir la douleur de mes proches s'est mêlée aux bribes d'avenir que je percevais, et j'ai été terrassée par un désespoir très fort qui n'était pas le mien. Je me suis rendu compte que cette émotion violente que je ressentais était celle de Merlin… Pas le Merlin actuel mais celui du futur. Ce désespoir, cet état d'effondrement absolu, c'est ce qu'il ressentira dans quelques temps… Et c'est une catastrophe bien pire que ce que vous pouvez imaginer, car ce moment coïncidera avec celui de l'attaque de Mordred sur Camelot. A cause de l'état de faiblesse de Merlin, vous serez vaincu et l'armée de sorciers prendra le pouvoir.
-Que va-t-il se passer ? D'où viendra le désespoir de Merlin?
Le roi buvait les paroles d'Aithusa, commençant véritablement à s'inquiéter.
-Je ne sais pas du tout, répondit malheureusement la dragonne. Tout ce que je sais c'est que ce sentiment ne sera pas causé par votre mort, Arthur. Je sais sans aucun doute que vous serez encore en vie lorsque Merlin atteindra cet état d'esprit.
-Mais il peut s'agir de la mort d'une autre personne, n'est-ce pas ?
-C'est une possibilité… mais elle n'est pas certaine. La mort d'un proche n'est pas la seule chose qui puisse faire perdre aux hommes la force d'affronter la vie.
-Vous m'effrayez… Que voulez-vous dire ? Merlin va perdre la force d'affronter la vie ?
-Il va sombrer dans un état de déprime de plus en plus profond qui le conduira à s'isoler, mais je n'en sais pas plus. J'ignore s'il envisagera de prendre sa propre vie… Je ne pense pas… Cela ne lui ressemblerait pas...
A présent, le roi était complètement terrifié :
-Que pouvons-nous faire pour l'empêcher ?
-Rien du tout, dit Aithusa. Comme je ne connais pas la raison qui poussera Merlin à s'emmurer dans une telle douleur, je n'ai aucun moyen d'agir contre ce destin… En revanche, il existe une solution pour y mettre fin une fois que cela se sera produit : une solution pour tirer votre valet du mal être une fois que celui-ci l'aura envahi.
Le souverain fronça les sourcils : la dragonne semblait attendre une réponse de sa part. Espérait-elle qu'il devine lui-même quelle était cette solution ?
-Vous le savez Arthur, je vous ai contacté précisément pour cette raison. Moi qui suis seule capable de faire en sorte qu'une vision ne se réalise pas, j'ai pris contact avec l'unique personne qui puisse alléger les souffrances à venir de Merlin : vous. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit tout à l'heure : dans quelques temps viendra le moment précis où vous devrez dire à Merlin que vous souhaitez supprimer la loi contre la magie. Mais il est crucial que vous ne lui disiez rien trop tôt ou trop tard. Le moment de cette révélation devra être celui qui précèdera l'attaque de Mordred sur Camelot, vous devrez donner cette information à votre valet lorsqu'il sera au plus profond de sa douleur. J'y ai beaucoup réfléchi et je pense que recevoir cette nouvelle est la seule chose qui pourra lui redonner le courage d'affronter l'ennemi. La seule chose qui pourra empêcher une défaite de Camelot. C'est pourquoi il est important que vous ne lui en parliez que le moment venu.
Pourquoi était-il si important que Merlin soit en forme lors de l'attaque de Mordred ? Etait-ce en raison de ses liens avec Emrys ? La protection qu'apportait le sorcier était-elle compromise si Merlin n'allait pas bien ? Et pourquoi est-ce que la seule chose capable de redonner des forces au jeune valet était de savoir qu'Arthur allait ramener la magie dans le royaume ? Cela avait certainement encore un rapport avec Emrys… mais lequel ?
-D'accord, répondit le souverain, je ne dirai rien à Merlin pour l'instant. Mais j'aimerais comprendre en quoi l'état d'esprit de mon valet est si déterminant pour le dénouement de la bataille contre ces mages. Emrys, Morgane et Mordred sont de grands sorciers, je comprends donc l'importance de leur rôle. Et les différents rois et reines présents en ce moment à Camelot ont des armées entières sous leur contrôle, je comprends donc l'importance de leur rôle. Mais pourquoi Merlin ?
-Si je suis votre raisonnement, alors tout indivividu pouvant avoir une influence sur les personnes que vous avez citées a aussi un rôle déterminant dans cette bataille, n'est-ce pas ?
-Je… Ah.
Comment le souverain avait-il pu l'oublier ? Sur qui Merlin avait-il une influence ? La réponse était plus qu'évidente : il pouvait agir sur le comportement d'Arthur lui-même, l'un de ces nombreux rois ayant à leur disposition une armée.
-L'état de Merlin aura une influence sur les décisions que je prendrai durant cette bataille, comprit le souverain. Mais dans ce cas… y a t-il une décision précise qui sera modifiée par cela ?
-Vous n'avez pas assez de recul, rétorqua la dragonne. Merlin a une influence sur plusieurs des personnes que vous avez citées. Il ne s'agit pas uniquement de vous.
- Sur plusieurs personnes ? Sur Emrys aussi alors ?
Le valet et le sorcier étaient peut-être amis… Merlin était lié à cet homme d'une manière qu'Arthur ne comprenait pas.
-Oui, répondit Aithusa. Sur Emrys sans aucun doute. Mais aussi sur Morgane et Mordred.
-De quelle manière ?
-Je ne sais pas tout, Sire. L'avenir n'est pas un livre ouvert pour moi, j'arrive tout juste à lire les titres des chapitres.
Arthur avait l'impression de discuter avec l'un de ces rois diplomates qui n'osaient pas donner leur véritable opinion de peur de froisser une partie du peuple et de devoir faire face à une révolte.
-Vous en savez plus que vous ne voulez bien le dire, souligna-t-il.
-C'est vrai. Comme certains secrets ne sont pas les miens, il ne m'appartient pas de les révéler.
Il tenta une autre question :
-Comment pouvez-vous être si sûre qu'apprendre mes intentions sortira Merlin de son état de désespoir ? Pourquoi est-ce la seule chose qui puisse lui remonter le moral ? Est-ce que c'est par amitié pour Emrys qui a subi la loi contre la magie toute sa vie ?
-Si l'on veut…
-Vous ne comptez plus répondre à mes questions, si je comprends bien.
-Je peux répondre à celle que vous m'avez posée au début de notre conversation si vous le souhaitez. Vous expliquer comment je m'y suis prise pour vous empêcher de parler à Merlin durant toute la matinée.
Il marqua une pause, pesant le pour et le contre, hésitant d'abord à insister mais se résignant finalement à accepter ce qui lui était proposé.
-Je vous écoute, Dame Aithusa.
Note : J'ai vraiment mis beaucoup de temps à publier cette fois-ci, il faut que je trouve un moyen de poster plus rapidement… J'espère que ce chapitre ne vous a pas trop frustrés et qu'il vous a plu :) Merci à Abeille, dobbymcl et Gwenetsi pour vos reviews; les commentaires de tout le monde me font toujours autant plaisir !
