— Par le caleçon de Merlin ! pesta Nymphadora.

La tasse qu'elle venait malencontreusement de faire tomber était éclatée en mille morceaux sur le sol, et le café qu'elle contenait formait à présent une jolie flaque. Remus répara les dégâts d'un coup de baguette et posa sur sa femme un regard inquiet.

— Dora, tout va bien ?

Elle était constamment sur les nerfs ces derniers jours. Plus maladroite que d'habitude, elle jurait plus fréquemment, était sujette à de nombreux sautes d'humeur et évitait sans cesse son regard. S'il ne connaissait pas sa totale incapacité de lui cacher un secret, Remus aurait juré qu'elle lui dissimulait quelque chose.

— Oui, oui, tout va bien, répondit-elle avec humeur. Je vais prendre ma douche.

Remus la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle disparaisse derrière la porte en bois éraflé, pensif. Au début, il pensait que son changement d'humeur était dû à la perte de Fol Œil. Une des étapes du deuil était bien la colère après tout. Mais il avait rapidement abandonné cette hypothèse lorsqu'il l'avait vu sourire face à une vieille photo représentant son mentor. Quoiqu'il se passe dans sa tête, cela n'avait rien à voir avec le défunt Auror.

Il sursauta presque lorsque la porte se rouvrit de nouveau et livra passage à une Nymphadora toujours en pyjama. Elle semblait nerveuse et ne cessait de se mordiller les lèvres, ses yeux se posant sur à peu près tout sauf lui.

— Tout ne va pas bien, avoua-t-elle enfin. En réalité, j'ai quelque chose à te dire.

— Je t'écoute, la poussa Remus d'un ton encourageant.

Elle tordait ses mains devant elle, toujours incapable de le regarder. Enfin, après ce qui lui sembla une éternité, elle prit une profonde inspiration et fixa ses yeux dans les siens. Elle était si pâle qu'il craignit durant quelques instants qu'elle lui annonce qu'elle était atteinte d'une maladie mortelle.

— Je suis enceinte.

Ces mots, à peine murmurés, lui firent l'effet d'un coup de poing dans l'estomac. Bouche bée, Remus ne sut que dire durant de longues secondes. La joie se disputait à la peur sous son crâne, cette peur qu'il avait eu tant de mal à réprimer après son mariage et qu'il avait jusque-là réussit à tenir en veilleuse.

— Tu… Tu es enceinte, répéta-t-il d'un ton sourd.

C'était comme si sa voix lui parvenait de loin, très loin. La terreur lui étreignait la gorge. Un enfant, maintenant ? Alors que Voldemort était à deux doigts de prendre le pouvoir ? Alors qu'une épée de Damoclès planait au-dessus de leurs têtes ? Comment avaient-ils pu être aussi imprudents ? Ses yeux hantés d'une lueur d'épouvante se posèrent sur le ventre plat de sa femme. Et si ce bébé était comme lui ? Cela voudrait dire qu'il avait condamné la femme qu'il aimait à la même existence que sa propre mère. Une existence de nomade, une vie de constantes humiliations, à dissimuler un enfant qui allait devenir de plus en plus violent, une véritable malédiction.

Mais lorsque ses yeux remontèrent le long du corps de Dora jusqu'à se poser sur son visage aux lèvres tremblantes et aux yeux remplis de larmes, il sentit la honte l'envahir. Il repoussa sa chaise d'un geste si brusque qu'elle tomba au sol et rejoignit sa femme en deux grandes enjambées, avant de l'envelopper dans une étroite étreinte. Elle referma ses bras sur lui, s'accrochant à son dos avec l'énergie du désespoir. Il avait apparemment réagi exactement comme elle le redoutait.

Il ferma les yeux et la serra encore plus fort contre lui. Quels que soient ses doutes ou ses craintes, il ne pouvait pas laisser Dora être atteinte par tout ceci. Il devait être fort, et présent, peu importe la peur qui lui rongeait le cœur. Il n'avait pas le droit de la faire pleurer.

— Ca va aller, murmura-t-il. Tout va bien se passer.

Il ne voyait pas encore comment, mais il fallait qu'il s'en persuade. Il sentit ses doigts se raccrocher plus fort encore à sa chemise, comme pour le retenir.

— Promets-moi que tu ne partiras pas. Promets-moi qu'on restera ensemble.

La gorge de Remus se serra. Comment faire une telle promesse, alors que la guerre qui se profilait pouvait à tout moment les arracher l'un à l'autre ?

— Je suis là, ne t'en fais pas, murmura-t-il d'une voix rassurante. Je suis là.

Nymphadora releva la tête et s'écarta de lui, scrutant son visage avec intensité. Il tenta de le rendre le plus neutre possible. Il ne voulait pas l'accabler pour ses erreurs à lui.

— On va être parents, finit-elle par dire.

Elle eut un mince sourire, et l'embrassa avec tendresse. Il eut du mal à répondre à son baiser, mais elle ne sembla pas le voir, et se serra contre lui avec beaucoup plus de calme que quelques minutes plus tôt. Par-dessus son épaule, Remus fixait son reflet dans la surface déformée de la cafetière.

Même ainsi, il ressemblait à un fantôme.