Chapitre 36 : L'arrestation.

Il s'était écoulé trois jours depuis la désastreuse entrevue des garçons avec le géant.

Ce matin-là, alors qu'il prenait son petit-déjeuner avec ses camarades de deuxième année, une chouette hulotte vint se poser sur la table juste devant lui. Un morceau de papier grossièrement plié était accroché à sa patte, sur lequel était écrit « HARRY ».

Il détacha le mot et récompensa la chouette en lui donnant un bout de viande crue. Manifestement satisfaite, elle repartit d'un battement d'aile.

Harry déplia le message. Il reconnut immédiatement l'écriture laborieuse et difficilement déchiffrable de Hagrid. Ron, à côté de lui, se pencha alors et lut par-dessus son épaule en plissant les yeux d'un air incertain.

« Il veut qu'on le rejoigne chez lui à midi ? demanda Ron en chuchotant.
- On dirait bien.
- Mais comment on va faire ça ? On n'a pas le droit de se séparer du groupe… »

Cette fois-ci, la cape d'invisibilité ne leur suffirait pas : en pleine journée, il leur faudrait justifier la moindre absence auprès de leurs camarades. Pourtant, le mot laissait présager quelque chose de très important, et il fallait donc absolument qu'ils trouvent un moyen.

« On a quoi comme cours en fin de matinée ? demanda Harry.
- Lockhart, répondit Ron en haussant les épaules.
- Tu crois qu'on peut tenter le coup en sortant de son cours ?
- Faut voir. Mais avec quel prétexte ?
- Aucune idée. Mais on a quatre heures pour trouver. »


Après deux heures de cours, ils n'avaient toujours pas trouvé d'idée.

« J'ai beau réfléchir, je ne trouve pas de solution, dit Harry tout bas à Ron en sortant du cours de métamorphose. »

Ils suivirent le groupe d'élèves en direction de la salle de leur prochain cours.

« En fait, continua-t-il, le plus simple aurait été de renvoyer un message à Hagrid, ce matin, en lui expliquant qu'on ne peut pas sortir seul et qu'il faut donc qu'il vienne nous chercher à la fin des cours…
- Peut-être, répondit Ron, mais il a dit qu'il fallait être très discret, et que personne ne devait être au courant.
- Ouais, ouais. »

Une heure plus tard, Harry avait un semblant de solution.

« Je crois que j'ai une idée, glissa-t-il à Ron pendant un exercice théorique sur les sorts d'attaque.
- Ah oui ? s'enthousiasma son ami. C'est quoi ton plan ?
- Ben justement, y a pas de plan. »

Le sourire de Ron se décomposa, laissant place à une mine perplexe.

« Comment ça ?
- Je vais improviser. »

À la fin du cours, Harry attrapa Ron par le bras et se dirigea vers le bureau du professeur Lockhart.

« Vous faites quoi ? demanda Seamus qui passait en sens inverse.
- On a quelques questions à poser.
- Ah bon ? Mais on s'en va, nous…
- T'inquiète pas, répondit Harry. Lockhart nous accompagnera tout à l'heure, allez-y. »

Seamus haussa les épaules, et toute la classe sortie en direction du réfectoire.

Lockhart était assis derrière son bureau, lisant et corrigeant les devoirs des sixième année.

« Hum, monsieur ? demanda Harry.
- Ah, c'est toi mon garçon ? dit Lockhart avec un grand sourire. Que puis-je pour toi ?
- J'avais une question au sujet du sortilège oppugno… improvisa Harry.
- Ah, un fameux sortilège que celui-ci ! s'extasia Lockhart. Il m'a déjà sorti de bien des situations, tu peux me croire !
- Justement, dans quel genre de cas peut-on l'utiliser ? Vous, par exemple, dans quel contexte l'avez-vous déjà utilisé ? »

Lockhart bascula en arrière dans son fauteuil et regarda dans le vide d'un air inspiré.

« Je me rappelle m'en être une fois servi contre une meute de loups-garous.
- Une meute de loup-garou ? s'étonna Ron. Je ne savais pas qu'ils se déplaçaient en groupe…
- Oui, heu, ils n'étaient en fait que trois, mais l'idée est là. Bref. Il existe un sortilège, très puissant, qui force les loups-garous à se retransformer en homme. »

Harry n'avait encore jamais abordé la lycanthropie en cours, et ce qu'il en savait provenait essentiellement de films de série B… Autant dire rien, donc.

« Malheureusement il est très difficile de le lancer lorsqu'on court avec des loups-garous à ses trousses, continua Lockhart en riant. De ce fait, il a bien fallu que je trouve quelque chose d'autre. En l'occurrence, ce fut ce fameux sortilège, avec lequel j'ai fait pleuvoir sur eux des galets par dizaines, les obligeant à battre retraite. Alors qu'ils s'enfuyaient, j'ai pu utiliser des sortilèges d'immobilisation, et…
- Vous les avez attaqués dans le dos ? demanda Ron, abasourdi.
- Hum, eh bien, dit Lockhart d'un air gêné. Peu importe, l'exemple visait simplement à donner un usage de ce sortilège d'oppugno. Disons qu'il permet, en se servant d'objets proches, de se défendre face à un groupe, ou tout simplement de se défendre avec une attaque multiple, ce qui empêche toute esquive. »

Il regarda les deux enfants, visiblement mécontent d'avoir raconté cette action peu glorieuse qui consiste à attaquer des adversaires en fuite.

« Allez-y, maintenant, dit-il sèchement. C'est bientôt l'heure du repas. »

Harry et Ron n'en espéraient pas tant. Ils filèrent, et en sortant de la salle Harry prit la cape dans son sac et la jeta sur eux.

« Eh ben, lâcha Harry. Moi qui préparais déjà une excuse pour lui fausser compagnie, voilà qu'il nous fout dehors… »


Harry frappa contre la porte de la cabane de bois, et immédiatement celle-ci s'ouvrit. Hagrid jeta dehors un regard suspicieux puis sans un mot leur fit signe d'entrer.

« J'ai p'us beaucoup d'temps, dit-il lorsqu'il eut refermé la porte. Faut d'suite qu'j'vous dise tout. »

Il les fit s'asseoir

« Vous aime bien les mioches. Veux pas qu'vous m'croyez c'pable dans c't'histoire, alors j'vais tout v'raconter.
- Je… Mais comment ça, vous n'avez plus beaucoup de temps ? demanda Harry.
- I' vont v'nir. J'le sais. I' vont v'nir me chercher et pis m'amèn'ront à Azkaban, pour sûr. Aujourd'hui, demain, j'sais pas, mais bientôt. »

Harry et Ron se regardèrent d'un air dérouté.

« 'Coutez moi bien. Quand qu'j'étais à Poudlard et qu'j'avais seize ou dix-s't ans, j'ai pu ach'ter à un voy'geur un œuf d'acromentule. C't'un genre d'ar'gnée géante, et j'l'ai caché dans l'ch'teau pendant que'ques temps. C'tait un peu comme mon bébé, voyez ? »

Il agrémentait son discours de nombreux mouvements de mains.

« Pis y a eu ces attaques, continua-t-il d'une voix sombre. On a r'trouvé une élève morte, tuée par une cr'ature inconnue. Mais Aragog, à c't'époque, j'vous l'dis de suite, était même pas ass' grand pour sortir s'prom'ner dans l'ch'teau, alors c'tait sûr'ment pas lui. Mais on m'a accusé, pis tout semblait clair pour eux : j'tais l'coupable idéal, et Aragog était forc'ment l'monstre… »

Il y eut alors quelques coups frappés à la porte.

« Planquez-vous ! » leur ordonna Hagrid tout bas en se précipitant vers l'entrée.

Harry et Ron s'enveloppèrent dans la cape d'invisibilité et se logèrent dans un coin de la cabane. Hagrid entrebâilla la porte.

« Bonsoir, Hagrid, dit la voix de Dumbledore.
- Que, heu, qu'est qui s'passe ? demanda le géant d'une voix tremblotante. Pas déjà ?
- Si, j'en ai bien peur, répondit le directeur. Pouvons-nous entrer ?
- Ben, je, enfin… Oui, sûr. »

Il ouvrit la porte plus largement, laissant le passage à Dumbledore suivit par trois hommes. Le premier était un petit homme corpulent, avec les cheveux mal coiffés et de grands cernes, et qui portait un costume débraillé. Le second était un grand homme noir large d'épaule, à la mine peu rassurante et au crâne chauve. Le dernier, enfin, était le professeur Brûlopot. Il avait l'air inquiet.

« M'sieur l'min'stre, dit Hagrid en s'inclinant devant le petit homme.
- Venons-en au fait, voulez-vous ? répondit le ministre.
- Euh, oui.
- Bien. Vous savez, j'imagine, le pourquoi de notre visite aujourd'hui.
- Ben, c't-à-dire qu'on m'a prévenu qu'viendrez, alors…
- Très bien. »

Le ministre prit une chaise et s'assit.

« Les, hum, incidents qui sont survenus récemment à Poudlard, vous en conviendrez, rappellent étrangement à notre mémoire d'autres incidents qui sont survenus à l'époque de votre scolarité à Poudlard. Vous voyez de quoi je veux parler, Rubeus ?
- Je… Oui.
- Devant de telles similitudes, évidemment, il est difficile de ne pas vouloir rechercher le précédent coupable, et de l'accuser une nouvelle fois. »

Debout devant la cheminée, Dumbledore restait silencieux, le regard vague. Brûlopot, lui, semblait se contenir, mais était manifestement nerveux.

« Voilà pourquoi nous sommes ici aujourd'hui, continua le ministre. Et je crains, je vous le dit, je crains que cette fois nous soyons réellement obligé de vous arrêter. »

Hagrid manqua de flancher.

« La dernière fois, nous vous avons laissé en liberté à la fois parce que vous n'étiez qu'un enfant, mais aussi parce que nous avions conclu à un malheureux accident. La bête dont vous vous occupiez, je dirais même que vous éleviez, a accidentellement attaqué et tué une élève, mais nous avions à l'époque considéré que vous n'étiez pas tout à fait responsable, et qu'il s'agissait plus d'une imprudence que d'une volonté de nuire. »

Dumbledore se racla la gorge distraitement.

« Eh bien, Fudge, dit-il d'une voix acide, il est étonnant que vous employiez le « nous » pour parler de décisions qui ont été prises avant même votre naissance… »

Il laissa sa phrase et suspens, et le ministre grimaça.

« Il est évident que lorsque je dis « nous », je parle du ministère, cette entité intemporelle à la tête de laquelle se succèdent des ministres dans une magnifique et légitime continuité. Je n'étais en effet pas né à l'époque qui nous intéresse, mais je m'associe aux décisions prises par mes prédécesseurs comme si elles étaient miennes. »

Fudge soutint le regard de Dumbledore pendant un moment, puis se tourna à nouveau vers Hagrid.

« Quoi qu'il en soit, ces circonstances atténuantes ne seront pas retenues cette fois : en tant qu'adulte responsable et parfaitement conscient des attitudes et comportements des créatures dangereuses, vous serez directement tenu pour fautif. Vous connaissez les risques, mais de nouveaux accidents sont malgré tout survenus. Plusieurs accidents, même ! Preuve que vous n'avez pas su – ou pas voulu – prendre les mesures nécessaires à temps.
- Mais, je… bredouilla Hagrid. J'suis innocent. À l'poque d'jà c'tait pas moi. Aragog n'a j'mais fait d'mal à personne ! »

Fudge se tourna vers Dumbledore.

« Aragog est le nom de la créature en question ?
- En effet.
- Eh bien, Rubeus, je suis tout prêt à croire en votre bonne fois, mais même si vous pensez sincèrement être innocent, votre responsabilité est engagée dans cette histoire. Votre négligence a déjà causé trois morts – peut-être involontairement, comme vous le dite, mais peu importe : trois morts quand même.
- Mais, mais non ! Aragog n'a rien fait, j'v'assure ! I' n'sortait j'mais d'son placard ! »

Fudge se tourna une nouvelle fois vers Dumbledore.

« Nous parlons bien d'une acromentule ?
- En effet.
- Eh bien, je dois dire que tout cela ne joue pas en votre faveur, Rubeus. Si vous en entêtez à soutenir l'innocence de cette chose, c'est que vous êtes encore plus irresponsable que je ne l'avez cru. Si devant les juges vous refusez de reconnaître vos torts, ils ne feront preuve d'aucune clémence.
- Mais puisqu'j'vous dis ! cria Hagrid. »

Le géant prit sa tête entre ses mains d'un air désespéré.

« Je… si je puis me permettre, dit alors Brûlopot. »

Fudge se tourna vers lui.

« Je vous écoute.
- J'ai moi-même examiné les marques laissées sur les corps par la chose qui a commis ces attaques. Et je peux vous assurer qu'il ne s'agit pas de morsure d'acromentule – ni d'une quelconque araignée. Pour être plus précis, je peux vous dire que cela ressemble davantage à la morsure d'un serpent.
- Un serpent ? s'étonna Fudge. Quel genre ?
- Je, heu… Je l'ignore, avoua Brûlopot. Un serpent que je ne connais pas, sans doute petit, mais utilisant un venin ayant des effets inhabituels.
- Et est-ce que le venin d'acromentule a ce genre d'effets ?
- Je, heu… hésita Brûlopot, qui se sentait acculé. Pas tout à fait, mais presque.
- Eh bien voilà qui est plié, déclara Fudge en se levant. Nous allons y aller, maintenant, nous avons parlé, parlé, mais il est l'heure. »

Il fit un signe au grand homme noir, et celui-ci se dirigea vers Hagrid en sortant sa baguette.

« Non, j'vous en prie, dit Hagrid. J'préfère partir en homme libre. J'vous jure qu'j'm'échapperai pas. »

L'homme se tourna vers le ministre, comme pour attendre une instruction.

« Je réponds de lui, dit alors Dumbledore.
- Très bien, en conclus Fudge. Dans ce cas, ce ne sera pas la peine d'utiliser d'entraves. De toutes manières, si vous tentez quelque chose, monsieur Shacklebolt ici présent n'aura aucune difficulté à vous rattraper, et cela constituera une circonstance aggravante.
- M'échapperai pas, répéta Hagrid.
- C'est dans votre intérêt, oui, conclut le ministre. »