A l'intérieur de la tente spacieuse qui avait été dégagée à la va-vite pour accueillir tant de monde, le commandant avait eu la décence de leur laisser quelques minutes pour s'asseoir et boire un coup.
C'est là que Clarke put examiner de plus près l'état lamentable de ces missionnaires qui avaient pris le risque immense et inconsidéré de se jeter dans la gueule du loup pour venir l'y chercher.
Octavia et Monty étaient penchés sur cette troisième personne dont elle n'avait toujours pas vu le visage, ainsi que Quint, le général massif et belliqueux qu'elle reconnaissait à l'arrière de son crâne chauve et buriné par le soleil. Eux avaient l'air intacts, ce qui la rassura, mais ce ne semblait être le cas d'aucun autre. Elle fit asseoir Lincoln fermement pour palper ses côtes fragiles et vérifier qu'aucune d'elle ne se serait dessoudée, et l'obligea à lui expliquer où il s'était pris des coups pour s'assurer que rien n'était trop grave. Quand Nyko, invité certainement par un geste de Lexa, entra à son tour dans la tente encombrée par les généraux bruyants quoique patients, elle le laissa la remplacer pour les soins avec un regard empli de gratitude, et se retourna pour jauger l'état des deux derniers.
Bellamy avait lui aussi fait asseoir Finn, avec l'aide d'une Raven apparue à leurs côtés comme par magie, mais lui-même semblait mal en point ; ses gestes étaient lents et maladroits, ses coupures bleutées à l'arcade sourcilière et à la lèvre suggéraient que sa peau s'y était rompue sous la force de coups assez violents. Mais ce que Clarke remarqua surtout, dans les quelques secondes dont elle disposait pour les observer avant que le commandant n'ordonne qu'on lui fasse un compte-rendu, c'était la main crispée de Finn sur son bras gauche et, juste au-dessus, l'épaule tremblante qui dessinait un angle étrange sous son tee-shirt.
"Hosh op !"
Le commandant avait étendu ses deux mains dans un geste pour leur intimer le silence à tous.
"Racontez-nous, les invita-t-elle, ce qu'il s'est passé et qui il est."
Elle désignait la silhouette toujours fermement maintenue par Octavia, mais qui s'était mise à genoux. Il n'était donc qu'inconscient, à sa sortie du char.
"Nous avons vu Jasper", annonça Bellamy de but en blanc en fixant non pas Lexa, mais Clarke.
"Où ça ?
- A Polis. On a essayé de l'emmener avec nous, mais… il a refusé."
Une pause se fit dans l'assemblée, tandis que les généraux tentaient de retrouver sur le visage de leur chef les informations qui leur manquaient. Seul Finn, pâle et tremblant de tout son corps derrière Bellamy, n'avait pas le regard fixé sur lui.
"Excusez-moi Commandant, reprit ce dernier, Finn a une épaule démise, est-ce que…"
Sans plus attendre, Lexa fit un geste impatient de la place de Finn vers l'entrée de la tente :
"Nyko !"
Celui-ci s'empressa, avec l'aide de Raven, de l'emmener à l'extérieur loin de la vue et des oreilles de l'assemblée. Partagée entre son désir de rester entendre le récit de Bellamy et celui d'aller les aider avec Finn, Clarke décida de faire confiance aux connaissances de Nyko - il était certainement plus apte qu'elle à remettre une épaule en place - et se retourna vers Lexa.
Celle-ci fixait Bellamy en attendant qu'il reprenne, mais elle aurait juré que son regard avait croisé le sien une seconde plus tôt.
"Il était avec une fille. Jasper, je veux dire. Elle l'a emmené se cacher avant qu'on ait pu s'expliquer, parce que les gardes étaient en train de nous rattraper. J'imagine qu'elle ne voulait pas qu'on nous voie ensemble, mais…"
Son regard s'était perdu, et il avait froncé les sourcils.
"... J'ignore pourquoi, il tenait à rester avec elle, il ne semblait pas être leur prisonnier mais plutôt leur invité."
A ces mots, il lança un regard équivoque à Clarke, remettant cependant à plus tard son récit à elle de ce qu'il s'était passé après leur séparation.
Un hurlement perçant emplit soudain toute la tente. C'était la voix de Finn, et cela venait de l'extérieur. Le coeur de Clarke se mit à battre à tout rompre ; elle essayait de le calmer, se remémorant à quel point se faire remettre une articulation en place était douloureux mais passager.
Sans broncher, le commandant reprit :
"Quoi d'autre ?
- Nous avons réussi à endommager encore un peu plus certains de leurs équipements, notamment les caméras qu'ils ont fixé sur le flanc ouest de la muraille. Et nous avons pris un otage - sans quoi nous ne serions pas là."
Octavia poussa sans ménagement l'homme plus en avant. Il avait l'air d'approcher la trentaine, revêtu du même uniforme de couleur claire qu'ils avaient vu sur les techniciens importants dans les salles des machines de Polis. Sa coupe de cheveux impeccable avait été ébouriffée, et il semblait impressionné mais relativement calme face à la foule de guerriers armés et patibulaires qui l'entouraient.
"Bonjour, hasarda-t-il en direction du commandant.
- Qui es-tu ?"
Elle s'était approchée lentement, le toisant de toute sa hauteur, et détachant ses mots dans ce ton grave et imposant qui intimait le respect.
"Je m'appelle Kyle Wick, si vous voulez tout savoir, mais appelez-moi Kyle."
Son ton était un peu trop insolent, et Clarke crut un instant que le commandant allait, en un seul geste, dégainer son sabre et lui couper la langue pour lui apprendre.
Mais rien ne bougea. Il se contentait de le fixer d'un air suspicieux et toujours fermé.
"Rang ? Poste ?
- Oh non, à part mon nom, je ne vous dirai rien."
Il s'était redressé fièrement tant que la prise d'Octavia le lui permettait, un sourire en coin.
Là, il était allé trop loin dans la hardiesse, pensa Clarke. Était-il complètement inconscient ou vraiment très courageux pour oser défier du regard et de la parole le chef de guerre dont les yeux lançaient à présent des éclairs ?
"Tu ne nous sers donc à rien", déclara alors Lexa d'un ton parfaitement détaché.
En une fraction de seconde, elle sortit son sabre de son fourreau dans un chuintement élégant, et l'abattit sur la tête de l'insolent.
"Non ! Non, pitié, je dirai tout…"
Le dénommé Wick, la tête baissée, semblait à présent beaucoup moins fier, les épaules tremblantes.
Le commandant avait délibérément arrêté son geste à un cheveu de celui-ci, juste à temps. Clarke ne doutait pas que tout cela avait été intentionnel, et ne put s'empêcher de ressentir une pointe d'admiration face à sa maîtrise, d'elle-même et de ses gestes. Ce léger coup de pression portait ses fruits : l'homme agenouillé avait perdu en une seconde son petit air suffisant, et semblait réaliser à présent à qui il avait affaire.
Le commandant réprima un sourire en coin, et le laissa balbutier pendant qu'il remettait son épée dans son fourreau.
"Je suis ingénieur à Polis, je connais tout ce qu'il s'y passe, je vous serai utile. Si vous me donnez juste un peu à manger je vous raconte tout, je m'en fous, moi, je suis pas d'ici. Suffit de me payer un peu plus, on peut toujours s'arranger…
- Tu as participé à l'élaboration des défenses de la Ville ? se permit de demander Clarke.
- Oui, évidemment, s'esclaffa-t-il, c'est grâce à moi qu'ils ont tout ça, je leur ai filé pas mal de trucs récupérés à Ville Nouvelle.
- Bien, décréta Lexa, il est notre prisonnier. Autre chose d'important à mentionner, Bellamy ?"
Celui-ci acquiesça.
"Je pense que les esclaves peuvent être un soutien important dans la ville, peuple du Komtrikru comme les autres. Il suffirait simplement de faire courir le bruit que votre armée est venue les libérer, ce qui se prépare en ce moment même, et ils se retourneront contre les habitants une fois l'attaque déclenchée. Ils sont tenus par les coups et par la peur, parce que des rumeurs courent dans la ville… Il n'est pas rare que certains disparaissent sans prévenir et sans jamais revenir, ils pensent qu'on les tue, mais ils ne savent pas pourquoi."
Le commandant attendait, pensif, à l'écoute de ces mots qui remettaient en cause le vague plan initial de tout exterminer dans Polis. Enfin… Clarke n'en savait rien, finalement. Elle n'avait jamais vraiment osé lui demander les détails de son projet, de peur d'être confrontée à une vérité qu'elle ne voulait pas entendre. Elle avait bien songé à tous les innocents de Polis, esclaves comme habitants, qui n'étaient coupables que de s'être trouvés au mauvais endroit au mauvais moment, mais le froid qu'il y avait entre Lexa et elle l'avait empêchée de considérer sérieusement l'idée d'aller solliciter un entretien. Le dernier s'était mal passé, et elle avait peur qu'un pas de travers ne condamne aussi l'aide apportée à ses amis.
"Qui sont-ils, ces esclaves ?
- Pour la plupart, ce sont des gamins perdus du Nouveau Monde qui ont été attrapés et vendus. Polis renfloue ses stocks régulièrement grâce aux caravanes de marchands d'esclaves - ils doivent être leurs meilleurs clients. A part ça… il me semble avoir déjà vu des esclaves tatoués à la manière du Komtrikru."
Bellamy jeta un regard à Clarke.
Ainsi, il en restait encore… Les maunons n'avaient pas exterminé tous les otages dix ans auparavant, ils en avaient gardé pour leur service… Voilà un élément qui pourrait faire hésiter le commandant à ordonner de tout tuer sans hésitation.
Et en effet, celui-ci semblait considérer l'idée dans l'échange de regards qui se tenait à présent entre lui et Anya.
Monty brisa le silence :
"Nous avons laissé une radio bricolée avec des talkie-walkies pour communiquer. Ils seraient un appui utile là-bas, au moins pour nous informer des décisions au sein de Polis. Simplement, la portée des ondes est trop courte, il faudrait se rapprocher encore un peu pour les contacter, mais je doute qu'ils puissent utiliser de nouveau leur canon."
Lexa avait écouté sans mot dire, encore une fois, et semblait sur le point de clore la séance, mais Quint, qui s'était jusque-là tenu silencieux, fit soudain un pas vers le dénommé Wick.
"Et toi, qu'en penses-tu ? articula-t-il avec un air rusé.
- Moi ? Euh, oui oui, très bien", répondit-il avec un air étonné qui semblait un peu faux.
Clarke avait oublié de surveiller ses réactions, elle s'en voulut immédiatement. Ils avaient quelqu'un du camp opposé entre les mains, et pas n'importe quel sous-fifre ; elle aurait dû y faire plus attention, au moment où ils avaient évoqué l'histoire des esclaves. Au moins pour savoir s'il en savait un peu plus…
"Très bien ? On parle d'écraser tout ton peuple comme de la vermine et tu es satisfait ?
- Je, euh… Je vous l'ai déjà dit, je n'ai rien à voir avec eux. Ils me payent bien, reconnaissent mon talent, mais c'est tout."
Clarke aurait dit pourtant qu'il n'en était pas très sûr, au début de sa phrase. Mais il reprit, d'un ton bien plus convainquant :
"De toute façon je vais au plus offrant, moi - les lois du marché, vous connaissez…
- Et les esclaves ? intervint Clarke.
- Alors ça, je m'en contref…
- Non, est-ce que tu sais ce qu'il advient d'eux après qu'on les enlève ?"
Il fit mine de réfléchir avec une moue exagérée, puis se retourna vers le commandant.
"Je meurs de faim et de soif, vous comprendrez qu'il m'est difficile de me souvenir dans ces conditions."
Sans prévenir, Quint fit un bond en avant et l'assomma d'un coup de poing sur le sommet du crâne. Clarke s'était tournée instinctivement vers Lexa, attendant qu'elle réagisse. Elle ne perçut qu'une étincelle de colère à l'égard de Quint, qui sembla vite s'éteindre quand le corps mou de Wick s'affaissa contre la jambe d'Octavia.
"Bien, soupira-t-elle avec impatience en fixant son général indiscipliné, nous reprendrons cet interrogatoire plus tard. Votre mission est terminée, informa-t-elle Bellamy, vous pouvez disposer, j'ai à parler avec mes généraux."
Sans discuter, Monty, Lincoln, Clarke, Bellamy et Octavia, non sans avoir repoussé Wick inconscient du pied pour s'en dégager, sortirent de la tente surchauffée.
Dehors, ils croisèrent Nyko, qui semblait les attendre.
"Votre ami ne va pas bien, s'empressa-t-il de dire à Clarke, je lui ai remis l'épaule en place, mais il semble très agité. Il s'est débattu quand j'ai fini et il s'est échappé, son amie l'a suivi."
Inquiète, elle hocha la tête et commençait à s'élancer vers la direction pointée du doigt par Nyko, mais il la retint par le bras :
"Vous devriez garder un oeil sur lui, il semble qu'il soit atteint par la fièvre", lui glissa-t-il pour que les autres n'entendent pas.
Face à ce double avertissement de la part d'un homme habituellement si rude, elle sentit soudain son coeur se mettre à cogner contre ses côtes ; Finn n'était pas bien. Quelque chose de grave allait se produire, elle le sentait. Sans pouvoir se l'expliquer, elle sentit une onde de panique raidir tout son corps et aveugler son esprit.
Sans s'en rendre compte, elle s'était dégagée de la prise de Nyko le visage livide, et s'était mise à courir en direction des traces de pas solitaires de Finn, oubliant les autres partis devant elle en direction du camp. Quand elle avait croisée Raven essoufflée sur son chemin, elle avait à peine pris le temps de l'écouter dire qu'il courait trop vite pour elle et de lui répondre d'une voix blanche de retrouver Octavia au campement ; elle était repartie dans la direction indiquée comme une automate montée sur ressorts.
La boule au ventre, elle avait un atroce pressentiment.
