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JOYEUX NOËL LES GENS !


Chapitre 36 – Accalmie

Cela faisait plusieurs années que les chefs de cartel ne s'étaient pas réunis en si grandes pompes. Depuis quatorze ans, pensa Giovanni. Depuis la création de la Ligue Souterraine.

Même si elles paraissaient démantelées, les Teams Aqua, Magma et Plasma n'avaient pas totalement disparu du monde souterrain. Archie se laissa aller à un long soupir exaspéré.

— Diane de Fresnelle n'aura de cesse de nous causer des problèmes, affirma-t-il d'une voix agressive. Je ne sais même pas pourquoi tu nous as réunis, Giovanni.

Le boss de la Team Rocket se fendit d'un sourire avant de se tourner vers les deux représentants d'Olympe. La dernière fois, Flash l'Insaisissable avait refusé de prendre part au débat, brandissant une neutralité évidente pour ne pas avoir à trancher.

Quand Giovanni avait contacté Autrui afin de lui délivrer l'invitation à cette réunion exceptionnelle, la réponse ne s'était pas fait attendre bien longtemps. Et elle était positive, quoiqu'il eût choisi d'envoyer deux délégués plutôt que venir en personne. Et quels délégués ! Autrui avait le sens du spectacle. Il n'avait pas trouvé mieux que dépêcher sur place la célèbre June l'Insaisissable et son frère aîné. Ensemble, ils en imposaient, c'était certain. Ce fut d'ailleurs Octavian qui se chargea de répondre à Archie, d'une voix polie qui ne souffrait pourtant aucun compromis :

— Ce n'est pas Diane de Fresnelle qui nous cause souci pour l'instant. C'est son cadet. Et il ne s'agit pas de ça.

June hocha doucement la tête. Elle releva ses yeux vers Archie.

— Pour qu'Olympe sorte de sa neutralité, c'est que c'est bien plus profond que le conflit qui vous avait réunis il y a quatorze ans. Il ne s'agit pas d'une remise en cause de la Répartition, c'est de toute façon de bonne guerre de tenter d'empiéter sur le marché des autres. Ce sont nos existences entières qui sont menacées. Croyez-vous qu'ils s'arrêteront à la Ligue Souterraine ?

— Galvanisés par leur réussite, ils risquent fort de se mettre après nous, grogna le représentant de la Team Magma.

June cligna des yeux.

— J'en suis convaincue. Le général Sévignan est insatiable. Il se peut que nous soyons tous une marche des escaliers le conduisant au sommet de sa carrière.

— Exagération, s'indigna Archie en balayant la remarque d'un geste du poignet agacé. Quand bien même ce général tiendrait tant à tous nous détruire, il n'est pas à la tête de l'État-Major. Et le gouvernement n'a jamais rien fait contre nous, je ne vois pas pourquoi ça changerait maintenant.

D'un même geste exaspéré, les Foehn et Giovanni grognèrent. Les débats s'annonçaient par avance exténuants. Octavian glissa sa main sous la table pour en dissimuler le tremblement convulsif et, d'un léger mouvement de nuque, June l'incita au calme. Elle aussi se lassait déjà de ces palabres. Elle aussi aurait voulu être aux côtés de Juliane et Seth – surtout aux côtés de Seth –, mais ce n'était pas leur lutte. Ils étaient justement présents pour faire en sorte d'intervenir sans modifier la scène des pouvoirs en place. Sans avoir l'air d'outrepasser la fonction souterraine et méconnue d'Olympe, la régulation, la neutralité. Prendre ostensiblement parti pour la Ligue Souterraine était mettre en péril l'ensemble de l'organisation d'Autrui. Il avait déjà pris des risques en envoyant Sha aux côtés de Cash.

Pour pouvoir intervenir sans attirer l'attention, Sha avait dû renoncer à Olympe et le cadet de June devait être sacrément happé dans sa guerre pour ne pas avoir noté cette évidence. Pourtant, à aucun moment la secrétaire n'avait paru hésiter. June retint un petit sourire en se souvenant des paroles rapportées par son mari : « Olympe ou Horus, mon choix est fait. Depuis longtemps. »

La mort de la jeune femme était cruelle, mais dans son impassibilité, June se disait qu'il valait mieux ça. Si elle avait survécu, elle n'aurait plus pu accompagner son frère, faisant pour lui bien plus qu'il ne le pensait. Elle était fière de l'homme qu'était devenu l'adolescent capricieux qu'elle avait élevé. Vraiment.

Au fond, cette guerre, quelle que pût en être l'issue, allait profondément bouleverser le paysage souterrain. Il serait bien exceptionnel, à marquer d'une pierre blanche, que l'ensemble des cartels prît un même parti. Toutefois, ils étaient encore loin de ce stade utopique, constata la meurtrière en saisissant au vol les mots entre Giovanni et Archie.

Tout n'était qu'affaire de stratégie. Damer le pion de l'adversaire. Personne ne savait qu'Olympe était déjà impliquée dans le conflit, pas même Giovanni. Et aucun des autres n'imaginait que le boss de la Team Rocket avait pris parti pour eux, y voyant sans doute son propre intérêt.

Parfois, June enviait sa sœur.

Pour Neko, le monde souterrain se limitait à des jeux, de l'extrême et une source de revenus distrayante. Elle n'avait pas conscience de la complexité du système et combien ceux qui mettaient un doigt dans l'engrenage vieillissaient prématurément. L'insouciance de la voleuse faisait beaucoup d'envieux, au sein d'Olympe. Elle provoquait aussi quelques moqueries, mais June se tenait du côté de ceux qui jalousaient cette capacité d'abstraction. Sa petite sœur était de toute façon trop bien pour se laisser ronger par ce système.

Cette machinerie aux rouages dissimulés était sur le point de s'effondrer et l'Insaisissable voyait que chacun cherchait quel avantage il pourrait en tirer. Ce fut au tour d'Octavian de l'inciter au calme d'un geste discret.

Lui aussi se sentait devenir fou, quand il entendait que les vies de ses cadets pouvaient ne tenir qu'à une histoire de profit. Sans doute était-il le seul de la fratrie à détester ce qu'il faisait. June, avec le temps, avait appris à aimer son métier. Elle envisageait même de prendre un disciple, chose à laquelle elle s'était refusée les premières années de son engagement auprès de Flash.

À cette époque, elle affirmait que l'enseignement de son maître mourrait avec elle, ou qu'il ne survivrait qu'à travers Autrui. Octavian contempla les traits de sa sœur, la voyant serrer les dents, ses doigts sur le manche du couteau qu'elle gardait près d'elle.

Oh oui, sa sœur avait changé, depuis qu'elle avait enfoncé la lame de ce même couteau dans la gorge de leur mère, s'approchant par-derrière et virevoltant pour briser la nuque de leur père avant qu'ils n'eussent le temps de pousser le moindre gémissement de surprise ou de terreur. Elle ignorait qu'Octavian avait assisté à ça. Qu'il l'avait vue exécuter son premier contrat d'un air placide. Refusant de laisser l'horreur et le dégoût l'envahir comme à l'époque, Octavian préféra revenir dans le débat, pour écouter la réponse qu'Archie formulait à Giovanni.

— … aucune confiance en aucun de vous. D'ailleurs, je ne vois même pas pourquoi Olympe voudrait intervenir, ajouta Archie en balançant un regard assassin sur Octavian et June.

Le frère de Neko respira un grand coup, enfonça ses ongles dans la cuisse de la tueuse à gages assise à sa droite quand il entendit la lame glisser hors de son fourreau. Il ne fallait surtout pas qu'elle exécutât quiconque sans sommation. Il laissa échapper un soupir volontairement un peu agacé, mais visiblement retenu.

— Autrui, comme vous tous ici, défend ses intérêts. La Ligue Souterraine–

— N'est même pas une véritable organisation, interrompit Archie. Pas de leader, pas de hiérarchie, aucun but vraiment concret.

— Ces propos diffèrent tant de ceux que tu tenais à l'époque où de Fresnelle a monté cette organisation.

Maxie, de la Team Magma, n'avait même pas pris le soin de fixer son rival dans le blanc des yeux pour énoncer cette phrase. Il regardait devant lui, la jeune femme ronde qui ne s'était pas présentée, mais qu'il savait être l'Insaisissable June Foehn. Les arguments de Giovanni, ceux des envoyés d'Olympe, avaient fait écho aux craintes que le leader de la Team Magma entretenait depuis le début de la révolte souterraine. S'il n'avait pas vraiment envie de s'impliquer davantage – il peinait déjà suffisamment à refaire surface depuis que son groupe avait été mis en déroute –, il était tout de même curieux d'entendre les propositions de la Team Rocket et d'Olympe avant d'arrêter son avis sur la question.

Plusieurs choix s'offraient à chaque parrain : déclarer une guerre ouverte – soit à la Ligue Souterraine, soit au gouvernement – ou rester neutre. Faire corps, ou bande à part. Il retint une exclamation dédaigneuse. La géopolitique était déjà complexe dans le monde diurne, elle se compliquait encore davantage quand il fallait composer avec l'univers sous la surface.

Octavian, le bras droit d'Autrui, lui adressa un sourire poli, alors qu'Archie se renfonçait dans son siège en bougonnant.

— En fait, expliqua le frère de June, la Ligue Souterraine est une véritable organisation. Elle possède une hiérarchie, certes un peu obscure, mais réelle. – il passa sous silence qu'elle était appliquée uniquement quand ça arrangeait les dresseurs souterrains – Ils ont également des chefs–

— Oui, s'écria Archie, incapable de se taire plus longuement. Diane de Fresnelle !

— Parmi d'autres, contra June sans masquer son agacement. Ils utilisent le système de conseil.

— Et leur but, affirma Giovanni pour couper court au débat qu'il sentait naître puissant et stérile, est clairement de s'amuser. J'ai déjà eu à pâtir de la Ligue Souterraine et je pense être le plus à même de réclamer vengeance, mais réfléchissez à ce qu'engendrerait la mort de cette organisation. Privés de Diane de Fresnelle, la Répartition serait menacée.

C'était son but. Bien entendu. Il avait des agents dans la place, des agents bien placés qui fréquentaient du beau monde. Jamais il n'aurait cru que ces incapables de Jessie, James et Miaouss seraient un jour d'une quelconque utilité. Lorsque Diane de Fresnelle serait tombée, à présent que son cadet et héritier était porté déserteur, il ne resterait plus qu'à sortir du circuit son élève, le jeune homme qui guidait la résistance à la surface. Puis à s'emparer de force de Sinnoh. C'était simple. Mais pour écarter les soupçons, il devait prôner la notion d'équilibre.

Depuis le début des conflits, il avait démasqué des espions des autres Teams dans ses rangs. Plutôt que les couler dans du béton et faire passer ces morts pour des suicides, il avait distillé des rumeurs. Pour ses adversaires, la Team Rocket allait mal et avait tout intérêt à maintenir le semblant de stabilité qui existait. Évidemment, la Team Rocket évoluait mieux que jamais et était tout à fait apte à conquérir Sinnoh. Comme les trois autres Teams n'étaient pas dans un meilleur état que ce que paraissait être la Team Rocket, ils allaient se ranger de son côté.

Oh bien sûr, il n'était pas assez bête pour impliquer toute la Team Rocket, ce serait trop flagrant. Il allait laisser ses trois agents en faction et voter pour la totalement liberté d'action d'Olympe, pour qu'Autrui pût intervenir sans que cela fût considéré comme une quelconque prise de position en faveur de l'un ou l'autre des différents cartels.

Doucement, il secoua la tête.

— La Ligue Souterraine n'empiète pas vraiment sur la Répartition et de Fresnelle n'a jamais essayé d'interférer par le biais de cette organisation. Elle n'est pas un danger pour nous.

— Et la situation actuelle ? argua l'envoyé de la Team Plasma en prenant la parole pour la première fois.

Giovanni se retint de grimacer quand il constata qu'Archie esquissait un sourire satisfait et que Maxie lui donnait raison d'un hochement de tête. Les émissaires d'Autrui se renfrognèrent instantanément en échangeant des regards sombres. L'intervention de cet homme, qui n'était pas N, venait de faire basculer la majorité. Le chef de la Team Rocket retint un souffle de soulagement quand l'Insaisissable prit la parole.

— Dans cette affaire, il faudrait bien plus blâmer la fratrie de Fresnelle que la Ligue Souterraine. Même si Bastien de Fresnelle a signé son crime de sa marque souterraine, n'était-il pas en route pour arranger une rencontre entre sa sœur et quelques-uns de vos hommes ?

De nouveau, la majorité bascula. Archie s'apprêtait à soulever une nouvelle objection, mais il n'en eut pas le temps. À peine avait-il ouvert la bouche qu'Octavian plaquait sa main sur la table et se levait.

— Bon, maintenant, ça suffit. C'est bien assez. Nous ne sommes pas là pour déterminer si, oui ou non, la Ligue Souterraine est réellement fautive dans cette affaire ni même pour vous inciter à intervenir ! Vous ne voulez pas ? Très bien. Restez dans vos coins, avec vos lâchetés. Mais laissez Olympe sortir de sa neutralité l'espace de quelques mois, le temps de cette guerre !

Giovanni s'empêcha de justesse d'applaudir de toutes ses forces. Tout se déroulait selon ses prédictions et même mieux encore. L'intervention impulsive de l'émissaire d'Autrui lui évitait d'avoir à faire cette suggestion et donc à risquer de dévoiler une partie de son plan, d'être percé à jour. C'était une bénédiction que N ne fût pas présent. Trop perspicace, le leader des Plasmas aurait sans le moindre doute perçu le frémissement au bord des lèvres du Rocket suprême.

Maxie hocha doucement la tête, secrètement soulagé par la proposition d'Olympe. Lui-même n'avait en aucun cas les moyens de s'impliquer dans cette traque, pas plus qu'il n'en avait l'envie. Il ne parvenait pas réellement à se projeter dans l'avenir, mais il sentait que ce micmac indescriptible allait rejaillir d'une drôle de façon sur l'organisation de la Répartition.


Jessie resta un long moment devant la porte de la salle à manger où elle savait parfaitement que se trouvait Neko, la Neko, hésitant quant à la méthode à adopter pour s'attirer l'attention de la célèbre voleuse et finalement entamer une discussion avec elle.

Elle n'avait pas été si embarrassée depuis le retour de Sexy-Morveux, qui, elle en était sûre et certaine, avait jeté un regard envieux à sa silhouette.

Sous son bras, on pouvait voir quelques magazines de fournisseurs, notamment Sycophante & Cie, les plus à la pointe en matière d'accessoires à larcins. Elle avait aussi pris un livre intelligent, Le Rouge et le Noarfang, et quelques autres objets, ne sachant pas lequel serait le plus à même de lui valoir l'attention de la voleuse.

Elle hésita une fois de plus à ouvrir la porte, ignorant parfaitement le regard que lui lança Lime en passant – il se dirigeait vers la cuisine d'un pas presque conquérant. Depuis qu'Annabelle lui faisait les yeux doux, il se croyait maître en son domaine et peut-être n'avait-il pas tort – puis elle appuya sur la clenche avant de faire un pas en avant.

Neko était installée dans un canapé, regardant fixement le plafond, renversée sur l'assise comme si ses rangers ne salissaient pas le tissu écru. Près de la cheminée inusitée, Zoroark méditait.

Tournant finalement les yeux vers Jessie, Neko ne consentit à se redresser que lorsqu'elle vit le magazine que tenait la Rocket.

— C'est le dernier Syco-Cie ? demanda-t-elle, des étoiles au fond des prunelles. La dernière fois que j'ai discuté avec un collègue, il m'affirmait qu'ils allaient sortir un nouveau type de perceuse. Plus léger, plus maniable et surtout, silencieux. C'est le cas ?

— Regarde par toi-même, si tu veux, hasarda Jessie en tendant le magazine, osant finalement s'approcher d'un peu plus près.

La voleuse se renversa sur le canapé, passant une main dans ses cheveux pour les remettre en place. Les boucles élégantes frôlaient sa peau et Jessie l'envia profondément. Elle avait toujours rêvé d'être aussi cool que Neko. La dresseuse souterraine s'empara du magazine d'un mouvement preste et entreprit de le feuilleter alors que Jessie s'installait du bout des fesses juste à côté.

— Je… Je suis voleuse, moi aussi, affirma-t-elle d'une voix de plus en plus confiante.

— Ah oui ?

Interpelée, Neko leva les yeux et adressa un de ses rares sourires à Jessie qui était persuadée qu'elle pouvait maintenant mourir heureuse : elle était devenue l'amie de Neko. Rien que ça. Enfin quelque chose qui ferait pâlir Cassidy d'envie.

— Tout à fait, continua-t-elle. Spécialiste du vol de Pokémons. J'ai saisi quelques spécimens d'envergure, notamment un Sulfura.

— Pas mal… Quelle agence ?

— Je suis un peu le numéro trois de la Team Rocket, se vanta Jessie alors que Neko la fixait sans ciller.

— Moi, je bosse pour Olympe quand je ne suis pas en Ligue.

Bien sûr, la Rocket n'ignorait rien de la Légende qui se tenait devant elle. Neko replongea dans son magazine et émit un son appréciateur.

— Tu as vu les caractéristiques de ce bijou ? dit-elle en désignant une perceuse.

Jessie regarda par-dessus son épaule, le cœur battant. Elle observa le modèle, lut les données techniques du constructeur, puis contempla le prix en déglutissant. Au moins, elle savait pourquoi elle, quand elle bossait encore contre Sexy-Morveux, n'avait jamais eu du matériel de qualité.

— Effectivement, avec ça, tu es tranquille.

— Ma plus belle victoire, c'est le diamant de Sinnoh, ajouta Neko en se voulant indifférente, changeant de sujet. Je l'ai volé.

La précision était inutile et l'applaudissement qui surgit de derrière les fit toutes deux sursauter. Artik se tenait près d'une fenêtre, parfaitement immobile. Sans doute était-il là depuis longtemps et les deux criminelles n'avaient rien remarqué.

— Tu as réussi à patienter cinq minutes avant de caser ton exploit, chaton, je suis fier de toi.

— Oh ta gueule, Artik. C'est moi ou c'est un cheveu blanc, juste là, sur ta tempe ? asséna Neko d'un ton belliqueux, les paupières plissées.

L'autre dresseur fut incapable de retenir un geste, touchant sa tempe, foudroyant Neko des yeux, alors qu'elle lui tirait une langue taquine.

La chamaillerie n'irait sans doute pas plus loin. Ces deux-là se couvaient d'un regard protecteur. Jessie se tassa dans un coin de canapé, pour observer la suite. Neko se redressait déjà, portant la main à sa ceinture où n'étaient plus ses pokéballs et Zoroark s'éveilla alors que le gothique sortait une pokéball.

— Tu vas souffrir. Chasse à l'homme.

— Un contre un, approuva Neko. Zoroark, on y va.

Sitôt dit, sitôt fait. Jessie n'eut pas le temps de comprendre ce qu'il se passait que les deux dresseurs souterrains disparaissaient par la fenêtre. Émue, elle laissa un rictus ravi s'étaler sur ses lèvres.

C'était le plus beau jour de sa vie. Elle avait réussi à arracher un sourire à la magnifique, la sublime, la divine Neko. Et ça, c'était vraiment inestimable.


Engoncé dans un manteau, les mains enfoncées dans les poches et le nez caché dans une écharpe à la teinte marine, il attendait. Cela faisait déjà plusieurs jours qu'il errait de squat en squat, dissimulant au mieux sa présence aux yeux des débris humains qui vagabondaient dans ces lieux nauséabonds, se demandant combien de temps Clarence Lowery mettrait à s'apercevoir de sa venue.

S'il était d'abord caché afin de pouvoir apprivoiser cette ville terne et presque meurtrière, Cash n'avait à présent plus cette même angoisse sourde qui avait vibré au fond de son estomac tout le temps de son entraînement. Il ne doutait pas qu'il s'agissait là d'une réminiscence ridicule d'un sentiment depuis longtemps évaporé. Les cheveux blonds de sa nuque étaient dissimulés derrière un col relevé, mais cela n'empêchait pas un vent sournois de s'infiltrer à travers le tissu, le glaçant de part en part sans qu'il ne pût contenir les quelques tremblements de ses lèvres bleuies.

Le mois de juin n'était pas clément, cette année et Safrania n'arrangeait rien. La cité morbide avait changé depuis sa dernière venue, mais pas assez pour le perdre, ni pour mettre un terme à des souvenirs évanescents qui le faisait grimacer de dégoût. Il avait presque oublié les raisons de son séjour si près de la Tour Aimantée, avant de devoir éviter des ennemis tapis dans l'ombre, guettant le moindre mouvement de la Ligue Souterraine.

Comme une piqûre de rappel, la présence des forces armées de Pokémon Island dans la ville l'avait poussé à se cacher plus encore. Il les avait suivis, mais les avait perdus par quatre fois et avait été incapable de débusquer leur repaire, devant une fois de plus esquiver et dissimuler sa présence à trop de détracteurs.

Tout d'abord, il devait éviter les agents de la championne locale, qui n'avait nullement l'intention de prêter main forte à la Ligue Souterraine. Elle s'était rangée du côté du pouvoir légal et Cash ne pouvait pas lui reprocher d'avoir vu les subventions que faisaient miroiter le gouvernement comme une sainte providence. Morgane avait des sentinelles dans tous les coins et même les Pokémons pouvaient être ses alliés.

Et certains des membres d'Olympe seraient trop heureux de ne pas lui prêter main forte s'il se retrouvait dans un pétrin inextricable. Être talentueux attirait plus d'ennuis que d'amis. L'égo des individus moyens l'étonnerait sans doute encore toute une vie.

Ensuite, il y avait l'armée, mais il n'était guère utile d'approfondir l'aversion que les caninos militaires entretenaient pour lui. Ce n'était pas personnel, c'était leur métier et il ne leur en voulait pas, même si leurs patrouilles lui mettaient des bâtons dans les roues.

Pour finir, il y avait les Unis, groupe fidèle entourant Clarence Lowery, reine incontestée du monde souterrain de l'imprenable Safrania. Et eux avaient toutes les raisons d'en faire une affaire personnelle. Il grimaça légèrement, baissant la tête pour croiser le regard de Persian et hocher le menton. C'était pourtant ce groupe-là qu'il avait décidé d'alerter de sa présence, parce qu'ils étaient les plus utiles. Sans eux, malheureusement, il ne pourrait jamais atteindre la réplique du Cyanhydre et la détruire.

Il avança lentement, se permettant même le luxe de siffloter un air connu, son Pokémon sur les talons. Il espérait que les Unis avaient maintenu la Tour Aimantée sous bonne garde, il souhaitait de toutes ses forces que la Grande Clarence eût tout deviné de ses intentions.

Cornèbre tournait toujours dans le ciel, en cercles concentriques. Rien à signaler. Cash jura. Il allongea la foulée, soufflant un grand coup et retirant ses mains du fond de ses poches, il alla finalement se mettre à découvert. La discrétion dont il avait preuve jusqu'à présent s'avérait être une ennemie. Que les Unis le repèrent vite, avant l'armée, de préférence.

Le bitume gris et sale aux environs de la Tour Aimantée était encore humide des dernières averses qui avaient battu le pavé de la ville. Les craquelures du sol regorgeaient d'une eau noire aux reflets verdâtres et le seul trouble du silence provenait de morceaux de la vieille Tour abandonnée qui tombait en ruine. Ils s'écrasaient par terre dans un écho sinistre qui le poussa à froncer les sourcils, rendant son regard plus vif encore, si tant était qu'il eût besoin de ça. Il fit claquer sa langue en contemplant la bâtisse délaissée, se rappelant cette époque où des Magnétons la gardaient. La déchéance des lieux mettait en relief la fin brutale de ce passé et il jappa un peu, profondément agacé.

Au-dessus de lui, Cornèbre modifia légèrement ses mouvements, lui signalant une présence qui l'observait depuis quelques minutes et Persian feulant bassement.

Cash finit par perdre patience. Son temps était précieux, et le jeu que menait l'Uni lui coûtait des minutes qu'il pourrait mettre à profit pour exécuter son plan. Il avait une vengeance à accomplir et le souvenir d'Ange le percuta de plein fouet, maculé de sang et diffusant dans sa bouche un goût de bile et de fer. Secouant la tête, le dresseur souterrain fit accélérer les choses.

— Je veux parler à la Grande Clarence.

Sa voix n'avait été qu'un murmure, à peine appuyé par le croassement de Cornèbre qui s'était finalement posé et guettait depuis les toits. Cash ne bougea pas d'un millimètre pendant plusieurs minutes supplémentaires, malgré le vent qui se leva quand il eût fini sa phrase, faisant voler les pans de son manteau. Le ciel semblait s'être encore assombri et l'orage ne saurait tarder.

Safrania m'en veut toujours, grimaça-t-il avant de se morigéner. Une ville ne pense pas. Personne ne peut influencer le temps. C'était juste un été de merde qui s'annonçait. Qu'il laisse les superstitions infantiles à ceux qui acceptaient d'y croire. Il aurait dû prendre un parapluie.

Les premières gouttes s'écrasèrent au sol et il s'enfonça davantage dans son manteau, replaçant le col contre sa nuque sur laquelle son tatouage commençait à s'estomper. Une voix moqueuse s'éleva derrière lui.

— Et t'es qui pour penser avoir le droit de réclamer comme ça de causer à la Grande Clarence ?

— Une vieille connaissance, répliqua-t-il avec un sourire en pivotant vers la personne qui venait de s'adresser à lui.

L'homme qui émergea de l'obscurité dévorante d'une ruelle adjacente était bien loin d'être impressionnant. D'une taille moyenne, les yeux aussi clairs que ses cheveux, un nez retroussé et des lèvres fines et larges, Luis avait perdu les traits d'enfant qu'il avait la dernière fois qu'ils s'étaient vus. L'attitude bravache et belliqueuse, il ne faisait aucun doute que ce n'était pas lui qui plaiderait la cause de Cash devant Clarence. Le dresseur souterrain soupira profondément. De toute façon, il n'avait pas compté sur lui. S'arrêtant à quelques mètres de lui, l'uni – comment diable pouvait-il être seulement vêtu d'un bermuda et d'un tee-shirt par ce temps ? Et comment diable pouvait-il penser qu'un bermuda était de bon goût ? – ouvrit les bras, englobant l'ensemble de la ville pour asséner :

— Tu n'es pas le bienvenu ici.

Plusieurs mouvements incitèrent le dresseur souterrain à balayer du regard le reste de la cour, tournant légèrement sur lui-même, alors que Cornèbre croassait une fois de plus. Persian se recula en gestes lents, tête basse, et prêt à passer à l'attaque dès qu'il sentirait son dresseur accablé par le danger.

Cependant, Cash était bien loin d'être inquiet par l'arrivée de l'ensemble des Unis qu'il avait connus. Au contraire, son visage sembla se détendre et il éclata de rire.

— Quel comité d'accueil impressionnant, tança-t-il en tendant un regard ironique à Luis. Je veux voir Clarence.

Les trois autres Unis qui l'encerclaient – deux femmes et un homme – roulèrent des yeux, l'homme ayant tout de même une ébauche de sourire, le visage dissimulé dans l'ombre d'une cape dont il ne se défaisait que pour dormir. Luis grogna un peu plus et Cash trouva que ça lui donnait un air de Ronflex mal réveillé. Tout dans l'attitude de l'Uni qui lui faisait face clamait qu'au moindre mot de travers, le dresseur souterrain en répondrait par des coups.

Exaspéré, Cash tenta de le détromper :

— Je ne viens pas pour lui conter fleurette.

— Alors quoi d'autre ?

Luis s'était avancé, sortant une pokéball de sa poche, plissant des yeux pleins d'un désir d'en découdre avec le dresseur souterrain, chose qui lui titillait la pokéball depuis suffisamment longtemps pour que Cash modifiât légèrement ses appuis et perdît son sourire.

Un mouvement sa droite lui signala que le troisième homme, Dany, était enfin sorti de son ombre, asseyant sur Luis un semblant d'autorité. L'Uni énervé parut se détendre un peu, mais il suffit d'un regard sur la silhouette de Cash pour que ses yeux s'assombrissent de haine.

— Quoi d'autre ? répéta-t-il d'une voix pressante.

Cash haussa un sourcil moqueur.

— Ah ça ne te plairait pas si je te disais que j'ai l'intention de récupérer ce qui m'appartenait corps et âme.

Les poings de Luis se serrèrent, tremblèrent convulsivement. L'espion s'offrit le luxe d'un rire sardonique, sans pour autant baisser sa garde. Il adorait toujours autant faire sortir les gens de leurs gonds, et ce petit entraînement avec le caninos de Clarence lui permettrait de ne pas perdre la main.

— Ça te rendait malade de la savoir avec moi…

— La ferme, grogna l'Uni dans un mouvement vif qui fut avorté.

Le troisième homme le ceinturait avec force pour l'empêcher de se jeter sur le dresseur souterrain pour lui refaire le portrait, les nerfs trop rapidement mis à mal par les mots de Cash. Il était vrai que tous avaient pensé que la Grande Clarence n'avait absolument rien à faire avec ce pauvre mec sorti d'une campagne désuète et lointaine.

Il s'extirpa de la poigne de son ami d'un coup de coude qui ripa sur les cotes de l'autre Uni et il se jeta finalement en avant, saisissant Cash par le col de son manteau et le plaquant durement contre le pilier d'un auvent tout près.

Peu effrayé, un sourire satisfait ne quittant pas ses lèvres, Cash n'esquissa pas un geste pour se défendre. Il se contenta de bouger à peine contre la colonne de métal rouillé, pour être mieux installé qu'il ne l'était, une arrête saillante appuyant douloureusement contre son omoplate.

— Elle m'avait choisi, mais tu me trouvais indigne d'elle. Je n'étais même pas un Safranien, continua-t-il. Même pas un élu de la ville.

— Mais tu vas la fermer, ta grande gueule ?

Dany soupira, les deux femmes ne bougèrent pas. Ce n'était de toute façon pas nécessaire. Luis n'avait aucune chance contre Seth, même s'il levait la main pour le frapper.

Le coup de poing partit avec puissance et rapidité. Mais aucune attaque rageuse ne pouvait atteindre l'espion, qui écarta le bras qui le maintenait contre la colonne et se baissa simplement. Les doigts s'éclatèrent contre l'arrête saillante et Luis se retrouva à terre, les jambes fauchées par Cash, qui arborait toujours son petit sourire satisfait. L'Uni se releva d'un geste vif et empreint d'habitude et se remit en position.

Puis une voix claqua.

— Ça suffit.

Luis renonça à toute velléité de combat et les autres Unis s'écartèrent, alors que Cash exécutait une volte-face, l'appréhension faisant palpiter le sang contre ses tempes. Elle était enfin là. Ses paupières closes s'ouvrirent et un regard tendre adoucit un peu ses traits pendant qu'il contemplait la femme qui s'approchait de lui, suivie par un Goélise.

— Tout de même, te voilà, Clarence. J'ai failli attendre.

Les Unis s'évaporèrent dans l'ombre, pour laisser le chemin à leur reine, qui se posta devant Cash, l'observant de haut en bas. Il patienta le temps qu'elle ait terminé son examen, agacé qu'elle se donnât cette peine, comme si elle ne le reconnaissait pas. Finalement, elle plongea son regard dans le sien.

— Tu n'es pas le bienvenu à Safrania.

La Reine de Safrania soupira légèrement en replaçant une mèche de cheveux.

— J'aimerais que tu cesses de pousser mes amis à bout pour pouvoir me parler, « Cash ». Ou peut-être préfères-tu que je t'appelle Horus ?

Le message était clair. L'espion ne sembla même pas étonné qu'elle fût au fait de ses nombreuses identités, elle qui l'avait connu sous son nom de baptême. Mais n'était-elle pas la Grande Clarence ? Si lui savait tout sur le monde souterrain en dehors de Safrania, elle était l'underground de cette cité. Incontestablement incollable sur les moindres recoins de la ville, sur les plus petites créatures qui la peuplaient. C'était pour ça qu'il voulait la voir.

— Je t'aurais bien dit de m'appeler maître, mais je voudrais qu'on reste professionnels, je ne suis certainement pas là pour tes beaux yeux.

Il n'avait pas pu contrôler l'amertume qui noyait sa voix et la rendait basse, dangereuse, aigre. Clarence dégagea ses cheveux, haletant légèrement sous l'atmosphère étouffante d'un début d'été et Cash nota enfin qu'il semblait être le seul à ressentir aussi profondément l'humidité et le froid de la ville.

— Quel caractère de merde, jura Luis alors même que tous les autres Unis tentaient de se faire oublier.

— Ça sert bien plus que tu ne le crois, le caractère, répliqua Cash avec un petit sourire. Tu devrais essayer d'en avoir de temps en temps, c'est plutôt sympa.

Dany laissa échapper un demi-rire et s'excusa d'un geste auprès de son ami. Clarence pinça les lèvres et se tourna vers les autres Unis.

—Retournez à vos postes, dit-elle en signe d'assentiment à la visite de Cash. Je m'en occupe.


L'angoisse sourde qui vibrait dans l'estomac des habitants permanents de la Tour Extrême leur paraissait presque délicieuse, tant elle n'était pas liée à un événement sordide. Max devrait arriver d'un instant à l'autre et Flora sentait monter en elle l'appréhension délicate qu'elle n'avait pas imaginée ressentir de nouveau, après les morts, les explosions, les poisons et la Ligue Souterraine. C'était un sentiment d'une banalité à pleurer et qu'elle avait l'impression d'être seule à éprouver. La plupart des dresseurs souterrains s'étaient mis en tête de faire un accueil merveilleux au Champion d'arène qui avait sacrifié ses jambes sur l'autel de cette guerre.

La table était installée dans le vaste parc, Artik et Drew étaient en cuisine, bien déterminés à inonder le groupe de tellement de nourriture qu'ils prendraient vingt kilos juste en sentant la bonne odeur des plats et quand le Dresseur Givré avait prononcé cette phrase, Neko avait coulé vers elle un regard moqueur. La voleuse n'avait pas eu besoin de les dire pour que Flora devinât ce qu'elle pensait de vingt kilos supplémentaires retombés sur les hanches de la coordinatrice.

Sacha n'avait pas émis le moindre commentaire depuis trop longtemps pour que ce fût réellement rassurant. À vrai dire, c'était lui qui inquiétait le plus la jeune maman. Elle craignait une réaction trop brutale et qu'il n'eût absolument pas pensé à épargner Max du fait de son handicap. La plupart du temps, tout le monde essayait d'éviter d'en parler, mis à part Lime, qui avait le tact d'un Rhinoféros.

Elle tournait donc en rond, ressassait les pires des scénarios qui pourraient avoir lieu, passait parfois la tête par la porte de la cuisine pour constater que Drew et Artik se chamaillaient à coup de légumes émincés et de crème fouettée, pour savoir lequel des deux serait le plus rapide à terminer son plat puis elle revenait dans le jardin pour contempler Sacha et Neko qui s'amusaient à terroriser gentiment le jeune Stup. Attila veillait sur eux avec une bienveillance parfois ternie par les regards qu'il jetait à la fenêtre de la chambre où Ln s'était réfugiée avec Mini-Terreur. Flora offrit une grimace au Fondateur, n'ayant pas le cœur à lui demander si elle descendrait prendre un repas avec eux.

— Elle a des choses à ruminer, lança Attila. Ça lui passera.

— Tu penses ?

— Quelquefois, prononcer une vérité à haute voix lui donne un corps qu'on préférerait ne jamais lui offrir, prophétisa Attila. Cesse de t'inquiéter, petite Flo. Psyko n'est pas le monstre insensible que tu imagines. Il saura traiter ton frère comme il le mérite.

— Oui, mais…

Flora soupira et tira finalement une chaise sur laquelle elle se laissa tomber. Son meilleur ami riait à gorge déployée un peu plus loin et Pikachu semblait lui tourner le dos, boudeur alors que Neko tentait visiblement de ne pas s'esclaffer – on ne vexe pas un pokémon qui a une telle FatalFoudre, faut voir à pas non plus déconner –, mais elle peinait à réprimer le fou rire. La coordinatrice passa une langue timide sur ses lèvres avant d'ouvrir la bouche.

— Je n'aimerais pas que Psyko, dans sa délicatesse légendaire, fasse des réflexions déplacées… Il blesserait Max et…

— Max, ou toi ? glissa sournoisement Attila en faisant mine de se perdre dans la contemplation du paysage.

— Pardon ?

— Je pense que c'est surtout toi qui as peur d'être blessée et que les commentaires de Psyko mettent en relief ton impuissance face au handicap de ton frère. Pour cette fois, Flora, reste en retrait et observe. Tu pourras peut-être enfin remarquer que Max n'est plus un petit garçon et qu'il assume mieux son rôle que n'importe quel autre Champion d'Arène. Il a une volonté de fer, je le sais, j'en ai parlé avec Annabelle. Il n'y a que toi pour t'inquiéter autant de cette rencontre.

Elle n'eut pas le temps de s'insurger et argumenter que le carillon de la porte résonnait dans toute la Tour de Combats. Si elle l'avait pu, elle aurait raconté à Attila à quel point l'avis de Sacha comptait pour Max, bien qu'ils fussent toujours en conflit, à quel point l'enthousiasme du dresseur souterrain avait inspiré le Champion dans son enfance et que son frère serait complètement détruit si Sacha osait ne serait-ce que penser un mot de travers.

La propriétaire des lieux était déjà en train d'ouvrir la porte, Max faisant rouler son fauteuil jusque dans l'entrée quand Flora se présenta à lui. Elle lui tendit une joue, laissant son frère l'embrasser, puis saluer les autres. Neko et Psyko étaient toujours dans le jardin à martyriser Stup, trop loin pour entendre la sonnerie.

Quand l'ensemble du groupe débarqua sur la terrasse, Drew et Artik les bras chargés de plats, Attila disparu dans les étages afin d'aller chercher Lime et Ln, les trois qui étaient en train de s'entraîner arrivèrent. Sacha salua Max, avant de s'asseoir à la place que lui avait désignée Ondine et ne prononça pas un mot. Tout le monde s'installa, dans un joyeux chaos et le Champion n'avait toujours pas lâché son ami du regard, le scrutant sans honte, attendant qu'il levât les yeux vers lui. Finalement, le silence et l'ignorance furent trop importants et, alors que le dresseur au Pikachu était en train d'allègrement se servir d'une salade bizarre, Max, installé à sa gauche, prit la parole :

— Tu ne dis rien, Psyko ?

S'arrêtant en plein mouvement, Sacha observa Max, ne jetant pas un œil sur les accoudoirs du fauteuil, son armature bleu électrique. Il haussa finalement les épaules et poussa sa chaise, se levant, embrassant le visage de Max d'un regard amusé.

— Qu'est-ce que tu veux que je dise ? Tu as enfin une taille socialement acceptable. Je suis dresseur souterrain, vainqueur de la Ligue Souterraine, ex génie extrême tu n'es qu'un petit champion d'arène. Fin de l'histoire.

On pouvait entendre les Mucioles voler. Toute conversation s'était avortée au début de la réplique de Sacha. Ondine et Flora sentirent toute couleur déserter leurs visages alors qu'elles crispaient leurs mains sur la nappe cirée sous la violence du propos. Était-il devenu dingue ? Flora leva la tête vers Attila qui secoua la sienne avant de désigner Max du menton.

Ce dernier avait rougi et balbutiait. Il lui fallut quelques secondes pour reprendre une contenance et il tapa du poing sur la table, faisant sursauter Annabelle.

— Je vais te le carrer au fond d'un orifice au choix, mon fauteuil, tu vas voir si je ne suis qu'un petit champion d'arène. Je suis Max, de Clémentiville, pas le premier venu !

— Je sais, répondit Psyko sans se départir de l'amusement qui luisait sur son visage, mais je suis quand même meilleur. Un jour, je t'apprendrai, promis.

Le rire clair de Max finit par contaminer tout le monde et Sacha ne comprit absolument pas pourquoi Ondine le dévisageait avec autant de fierté au fond des prunelles. Ce n'était pas comme s'il avait fait quoi que ce soit d'exceptionnel.

Sacha continua à babiller, dans une joie tout enfantine, Annabelle renchérissait, ponctuant ses anecdotes d'intégration à la Ligue par quelques détails qu'elle avait appris d'Hydro et Max passa un moment des plus agréable.

Il se surprit à rire plusieurs fois en compagnie des autres dresseurs souterrains. S'il s'était habitué à Lime avec facilité, il était encore persuadé que la plupart d'entre eux étaient une bande de criminels sans honneur.

À vrai dire, Artik était suffisamment sympathique pour qu'il acceptât de rire à ses blagues et Neko était vraiment une très belle femme. Plusieurs fois, il se surprit à bégayer quand elle le regardait et il se détesta pour ça, d'autant plus qu'il sentait que sa sœur allait lui en vouloir jusqu'à ce que mort s'ensuivît.

Ln(3) ne se présenta pas de la journée. Elle était restée enfermée avec son fils dans sa chambre, malgré les suppliques répétées d'Attila et Annabelle.

Perdu dans ses pensées, le jeune homme ne vit pas Artik et Sacha échanger quelques mots avant de lancer un regard dans sa direction. Le temps s'étant rafraîchi, ils s'étaient tous mis à l'abri dans le salon, certains d'entre eux désertant carrément la table pour aller ici ou là, vaquant à leurs occupations.

En peu de temps, il se retrouva soulevé jusqu'à un canapé dont le moelleux l'avait tenté pendant près de trente minutes et Sacha lui subtilisait son fauteuil roulant en criant « ON TE LE RAMÈNE, ON VA JUSTE L'ESSAYER ! ». Le dresseur au Pikachu eut à peine le temps de dire ça que Neko se jetait sur son élève, le tirant par le bras en scandant « Stup d'abord ! » alors que ledit Stup se récriait. Max le plaignit subrepticement.

Il y eut des cavalcades, des cris, des gémissements de douleur, des bruits de chute et de nombreux rires, alors que tous ceux qui restaient encore échangeaient des regards mi-amusés mi-atterrés. Finalement, Max leva les yeux au ciel.

— Je m'attendais à pire.

— Attends qu'ils commencent à se le lancer dessus juste pour s'amuser, grogna Lime.

— Ça me ferait une bonne excuse pour rester ici et profiter davantage de mon neveu, philosopha Max remerciant Lime mentalement.

Le résistant avait sans nul doute compris que le Champion ne parlait nullement de cet emprunt de fauteuil, mais bien de ses retrouvailles avec Sacha.

— Et il faut laisser les débiles se divertir, compléta-t-il, sinon…

La sentence à la fin de la phrase fit trembler tous les autres. Arceus seul savait ce qu'il se passerait si ces quatre-là tombaient à court d'activités avant de tomber à court d'énergie…


Les traits de Sacha étaient déjà moins tirés. Les quelques nuits de repos convenables qu'ils avaient pu prendre dans la Tour de Combats avaient totalement gommé les cernes qu'il trimballait auparavant et à présent, il était plus serein.

Dracaufeu était mort. Cette pensée lui serrait encore le cœur, mais il ne se sentait plus capable de céder à la folie et à la colère comme ça avait été le cas naguère. Dracaufeu était mort et il acceptait l'idée avec plus de facilité. Le temps lissait les chagrins, paraissait-il.

Appuyé contre un mur qu'il aurait auparavant trouvé trop blanc, il ne pouvait s'empêcher de remarquer que la lumière qui s'y reflétait allait se perdre dans la chevelure d'Ondine qui se coiffait, le regard fixé sur son miroir. Elle tentait de dompter les épis du réveil, fredonnant légèrement, les yeux encore gonflés par une nuit réparatrice.

Avant même qu'il n'eût pu s'en apercevoir, un sourire charmé ourlait ses lèvres. L'été approchait et la douceur de la saison lui permettait d'oublier. La plupart du temps, il ne se souvenait pas de la guerre. Quand venait le moment de se rappeler les morts, il semblait émerger d'un rêve trop beau pour se prendre la réalité en pleine face. La réalité brûlait les yeux et faisait perler des larmes au bord de ses paupières. Et il n'en voulait pas, pas maintenant.

C'était plus facile d'être insouciant. Quelques jours. Quelques semaines. Pour se souvenir de l'inconscience qui le saisissait avant. Il avait presque l'impression que des siècles s'étaient écoulés depuis qu'il avait enterré Rudy dans un trou à l'aide de son Taupiqueur.

La radio grésillait au fond de la pièce. Bientôt, une mélodie de blues remplit l'espace et Sacha se décolla du mur, tendant une main encore recouverte de plaies et de bleus en direction d'Ondine, attrapant délicatement son poignet pour l'inciter à se lever, ce qu'elle fit, un air interrogateur figé sur le visage.

— Danse avec moi, souffla-t-il d'une voix enjôleuse.

La légère couleur voltorbe qui envahit les joues de championne d'Azuria jurait avec ses cheveux roux. Elle se laissa embarquer, se concentrant autant que possible sur la chaleur du corps qu'elle tenait près d'elle. Lentement, ses paupières s'abaissèrent et elle glissa son nez dans le cou de Sacha, ses mains se nouant derrière sa nuque.

D'abord, elle se laissa guider par Sacha, un peu raide, c'était leur première danse. Puis, quand elle fila enfin dans la musique, bercée par la respiration du garçon dans son oreille, elle finit par balancer les hanches, ses pieds se faisant plus dociles.

Ils dansaient. Ça n'allait probablement durer que trois minutes, mais déjà le temps se dilatait, comme les pupilles de Sacha qui la regardait sans ciller, il voulait garder son visage gravé à jamais dans sa mémoire. Leurs cœurs battaient rudement dans leur cage thoracique et l'un comme l'autre se prenait à espérer que jamais les émotions ne pussent s'appauvrir et finir par les abandonner.

Elle le trouva soudainement plus beau et plus désirable que jamais. Les mois de fuite, les combats avaient injecté dans son regard une lueur hantée qui le vieillissait et rendait ses traits plus sages, une illusion qu'elle souhaitait voir disparaître au plus tôt. Il était magnifique dans cette fragilité qui pulsait par vagues hors de son être. C'était subtil, mais elle pouvait le sentir : une main serrée plus fortement, une déglutition fébrile, un regard qui semble l'analyser et la fixer dans une mémoire qui n'oublie pas, elle, qu'elle verra d'autres combats, d'autres horreurs, et qui cherche une merveille à opposer à tant de noirceur.

Le temps que la musique s'essoufflât, elle avait basculé sur le matelas, dans une impulsion guidée par Sacha. Du revers de la main, elle caressa sa joue, consentement tacite à prolonger la matinée dans un lit trop confortable pour être délaissé si tôt dans la journée. Les autres attendraient. La guerre pouvait bien patienter quelques heures de plus hors de leur chambre. Rien ne pouvait les atteindre, ils étaient enfermés dans un cocon opaque. Le reste du monde n'existait que si on lui prêtait attention et ils ne le souhaitaient pas une seconde.

Leurs soupirs et leurs rires traversaient la porte close de leur chambre et allaient s'échouer dans un couloir presque désert. Et peu importait que la seule silhouette chancelante à arpenter la Tour retînt difficilement la dérobade de ses genoux en entendant les éclats de joie, ivre de jalousie et de chagrin. Ce combat-là n'était certainement pas le leur.


Dans la cuisine, seule la tétée d'un bébé brisait le silence dans lequel Neko était venue se réfugier en dépit de la présence de l'espèce de grosse qui servait de meilleure amie à Psyko. Les deux femmes s'ignoraient, suintant un mépris si âcre que tous ceux qui les approchaient craignaient de s'y irriter. Aucune des deux n'avait envie de prononcer un mot qui pourrait déraper, déclencher un conflit. C'était un statu quo relativement acceptable et c'était de toute façon ce qu'elles pouvaient se témoigner de mieux. Aucune des deux ne cèderait face à l'autre et cette fois-ci, c'était à celle qui se montrerait la plus responsable.

Mais ce calme trop agaçant, Neko n'en pouvait plus. Elle avait besoin de quelque chose, d'une activité, n'importe quoi, même un scrabble avec la grand-mère qui vivait en face aurait convenu. Ln, Lime et Annabelle s'étaient enfermés dans un bureau avec Stup et Attila, les trois mecs bizarres de la Team Rocket campaient en sous-sol pour s'entraîner durement et finalement atteindre un niveau de dressage convenable – autant dire qu'il y avait du boulot –, Artik dormait et Psyko et la Rouquine étaient apparemment trop occupés à se soupirer dessus pour empêcher la voleuse de finir par se dessécher d'ennui. Drew et Flora prenaient un déjeuner en compagnie de leur mouflet et la grosse feignait de lire son journal, même si ses yeux ne bougeaient pas d'un pouce et la voleuse faisait tout son possible pour ne faire aucune remarque – Neko se mordait tellement la langue qu'elle aurait pu la confondre avec une pastille pour la gorge.

Son café refroidissait dans le large bol qu'elle avait choisi pour ce premier repas de la journée. Peut-être devrait-elle profiter du calme pour aller méditer avec Zoroark et Mentali, afin de renforcer leur symbiose. C'était ennuyeux, mais ça restait une activité qui serait sans nul doute bien plus exaltante que regarder Drew nourrir son gamin au biberon, en émettant des sons de papa béat exaspérants.

Elle allait se lever pour sortir dans le parc quand elle sentit une petite main potelée lui tirer la manche. Elle tourna la tête et retint de justesse un mouvement de recul. C'était Mini-Terreur. Il la contemplait avec de grands yeux émerveillés et elle ne put s'empêcher de se redresser. Un admirateur de huit ans restait un admirateur quand même. Baissant le regard, le petit garçon eut un sourire.

— Tu sais quoi ? Lime, ben, il m'a prêté Gobou.

— Oui ? Pourquoi ?

— Lime, il dit que, ben, Artik il aime bien Gobou, surtout le matin.

Une idée diabolique naquit dans l'esprit de Neko alors qu'elle hochait la tête avec ferveur. Artik dormait encore et il la tuerait si elle osait le réveiller. Mais si c'était Mini-Terreur, elle ne pourrait être tenue pour responsable. L'éclair machiavélique de son regard ne réussit pas à échapper à Flora qui fronça les sourcils et abaissa son journal, ouvrant la bouche. Elle s'apprêtait visiblement à dire quelque chose, puis finalement se ravisa dans un soupir de dépit.

Elle n'aurait jamais gain de cause auprès de Neko ni auprès de Mini-Terreur qui ne l'aimait pas. Plutôt qu'observer ce petit méfait se monter, elle demanda à récupérer leurs fils à Drew. Il s'exécuta avec un regard étonné et finalement remarqua le manège de la voleuse qui se leva après avoir chuchoté dans l'oreille du gamin de Ln.

— Où vas-tu entraîner cet enfant, Neko ?

— On ne quittera pas la propriété, promis !

Le sourire innocent qui dévora les visages des deux compagnons de méfait ne berna pas le coordinateur qui les laissa tout de même partir. Elle n'en ferait qu'à sa tête et il savait qu'elle disait vrai. Probablement un mauvais coup à destination d'Artik. Et qui était-il, lui, pour empêcher Neko de vouloir jouer un sale tour à ce mec qui accaparait les pensées de sa femme ? À vrai dire, il avait plutôt l'intention d'aller s'installer confortablement dans un endroit où il pourrait profiter du spectacle sans laisser croire qu'il a la moindre chose à se reprocher à ce propos.


Stup appuyait tellement ses doigts sur ses paupières que de petits points de lumière commençaient à se distinguer sur le noir chair du voile qui obstruait sa vue. Sur la table, il y avait un bout de papier, recouvert d'une écriture régulière et brouillonne, un paradoxe qui éclairait tout à fait la personnalité de l'être malfaisant qui en était l'auteur.

Quand il releva la tête, il fixa son regard dans les yeux d'Attila.

— Et tu n'as pas eu de nouvelles depuis ?

Le colosse secoua le menton et Lime grogna, resserrant ses doigts sur ceux d'Annabelle qui gardait son attention rivée sur l'écran de la télévision qui bourdonnait au fond de la pièce. Ln humidifia ses lèvres dans un petit bruit mouillé.

— Ça veut pas dire que le gosse a calanché, ça. Sérieux, Attila, te laisse pas contaminer. Faites-lui confiance. C'est Horus, il voit tout, entend tout et sait tout, imita-t-elle dans une caricature qui arracha des sourires forcés. Il va pas crever.

Il y eut un nouveau silence et Stup joignit ses mains en une prière muette, appuyant ses doigts contre sa bouche. Ln n'avait pas tort. Cash avait la fâcheuse tendance à refuser de mourir quand on le lui demandait. Il y avait donc peu de chance pour qu'il fût pris. Il était tout de même inquiétant de n'avoir eu aucun signe de sa part depusi qu'il était arrivé aux alentours de Safrania. Il aurait dû au moins rendre compte de son avancée.

Cependant, ce petit con était un solitaire. Il détestait remettre le moindre rapport, car ce serait admettre qu'il n'était pas à son propre compte. Peut-être effectivement, qu'il n'y avait pas matière à s'inquiéter. Sa main gauche s'abattit sur la table en forme de poing, dans un bruit légèrement étouffé.

— Demandons à June, lança-t-il. S'il y a eu le moindre problème, elle sera au courant.

Ln hocha la tête en même temps que Lime et Attila et Annabelle pinça les lèvres. Évoquer la tueuse à gages lui rappelait Reggie. Reggie qu'elle avait plus largement délaissé depuis que Lime était entré dans sa vie. Elle n'avait pas pu s'empêcher de se laisser aller avec le dresseur souterrain. Ses pensées s'éloignant quelque temps de la réunion, le Génie Extrême se lamenta une nouvelle fois sur la complexité des rapports humains. Ou peut-être était-ce son propre épicurisme qui l'agaçait autant. Elle avait freiné cette relation, pour ne pas se précipiter et se jeter dans quelque chose qui ne serait pas à la hauteur en temps de paix. Malgré tout le romantisme de cette idée, un enchaînement de batailles toutes plus douloureuses les unes que les autres ne permettait pas de construire une histoire viable sur plusieurs années.

Et elle aurait continué ainsi un long moment si Reggie ne lui avait pas dit d'arrêter ce double jeu. Ce qu'elle considérait comme du bon sens, il le vivait comme une trahison. Par la force des choses, elle s'était retrouvée à lui demander pardon, serrée contre son cœur.

Elle sortit de ses pensées quand Lime lâcha ses doigts pour s'emparer de la télécommande et monter le son de la télé. Sur l'écran, un journaliste trop zélé se jetait à la suite du général Sévignan pour lui arracher quelques mots et Ln pâlit quand son ancien amant se tourna vers la caméra.

— Général Sévignan, l'attaque de Carmin-sur-Mer avait-elle un objectif précis ? demanda le journaliste.

La spécialiste poison grommela dans sa barbe, son regard fixé sur un des coins de l'écran, où elle ne verrait aucunement les yeux d'Altaïr. Et entendre sa voix serra son cœur.

— Nous sommes toujours en pleine enquête. Il semblerait que la Ligue Souterraine ait abandonné l'attitude passive qu'elle conservait jusque là afin de révéler sa nature terroriste aux yeux du monde.

Il lui en voulait à mort, ça se devinait dans ses mots. Elle savait que si elle levait les yeux, elle ne verrait que haine, rancœur et velléité de vengeance. Elle passa donc à côté d'une expression étrange qui glissa sur le visage du général, faisant se tourner Attila vers elle. Le Fondateur la scrutait d'un air pensif. Finalement, peut-être avait-elle dit vrai, peut-être pouvait-elle le faire tomber.

À l'écran, Sévignan croisait les bras, tentant de reprendre une contenance.

— Comment ont-ils réussi à s'infiltrer dans votre base ?

— Nous n'en savons pour l'instant pas assez pour nous permettre une déclaration publique. Cependant, ne commettez jamais l'erreur de sous-estimer ces terroristes : ils ne sont ni inoffensifs ni gentils. L'attaque dont nous avons été la cible était probablement dans le but de pouvoir s'en prendre à Reshiram, dont vous n'ignorez pas la puissance de combat et l'efficacité.

— Peuvent-ils rivaliser ?

— Certains le peuvent.

Une fierté certaine éclaira le visage des dresseurs souterrains présents dans la pièce, alors que Ln se renfrognait de plus belle. C'était bien le problème. Certains seulement. Les autres se feraient hacher menu par Reshiram. Et elle craignait d'avoir titillé d'autant plus son envie de vengeance en le trahissant. Les ordres qui fuseraient bientôt seraient implacables, inéluctables, les gens présents dans cette pièce avaient tous le pied dans la tombe. Par sa faute.

Putain !

Elle se leva précipitamment, quittant la salle au bord des larmes, prétextant un besoin urgent de se plonger sous la douche. Elle allait probablement essayer de se noyer sous le jet d'eau, devina Stup en la regardant partir.

Attila la suivit des yeux aussi, posant une main sur l'avant-bras d'Annabelle pour l'empêcher de rejoindre la dresseuse souterraine. Elle darda sur lui un regard furieux, n'épargnant pas Lime non plus.

— Laisse-moi aller la voir, ça doit être difficile pour elle de croiser le regard de son violeur ! Franchement, Lime, tu n'as aucun tact !

Stup approuva doucement, alors que l'élève d'Aura levait les yeux au ciel.

— Vous êtes vraiment naïfs. Ce n'est pas son violeur, mais son ancien amant. Et notre ennemi. Je n'ai pas le temps d'épargner sa sensibilité.

Le spécialiste glace grimaça de dégoût. Il ne savait pas encore lequel des deux l'écœurait le plus : Ln, pour avoir accepté de se donner à un tortionnaire sadique ? Ou ledit sadique d'avoir laissé sa libido s'épancher pour Ln ? Finalement, l'un comme l'autre n'inspirait que l'horreur. Il comprenait pourquoi Neko refusait de poser les yeux sur Ln. C'était tellement traître, l'amitié.

Toute réflexion s'arrêta quand un hurlement, suivi d'une flopée de jurons, résonna dans toute la Tour de Combats.

— NEKOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOO !


C'était à la fois une ombre soudaine et le léger grincement de la porte qui l'arrachèrent à son sommeil, le mettant dans un état assez déroutant partagé entre une alerte et le coton d'un réveil difficile. Quand il reconnut le pas un peu brouillon de Mini-Terreur, Artik continua à faire semblant de dormir, tentant de retenir un rictus amusé. La respiration tremblante du gamin montrait qu'il s'apprêtait à lui faire un coup pendable, bien marrant. Un futur dresseur souterrain, à tous les coups.

Il était évident que l'enfant ne pourrait pas lui faire beaucoup de mal. Ce serait facile de parer le moindre saut sur l'estomac dont il était capable. Un petit rire échappa à Mini-Terreur et Artik grommela un peu, se tournant légèrement sur le lit, s'installant sur le dos.

Toute envie de rire lui passa quand il ouvrit les yeux et vit une énorme masse d'eau qui flottait au-dessus de lui. Il ne lui fallut que quelques secondes pour comprendre que l'ombre était Neko et Mentali, que le gamin avait juste fourni l'eau du Gobou de Lime et que cette immense quantité de flotte allait s'écraser sur lui pour l'arracher de son sommeil. Il se redressa, ouvrit la bouche pour hurler à l'infamie. Le liquide se déversa en un torrent qui le détrempa, inonda le lit, éclaboussa le parquet et il relâcha sa colère.

— NEKOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOO !

Le temps de se dépêtrer des couvertures qui l'encombraient, la voleuse avait déjà décampé en emportant le gosse dans ses bras, le balançant comme un sac à patates sur son épaule, alors qu'il lui tirait la langue, visiblement ravi d'avoir joué un mauvais tour à son aîné.

Un chapelet de jurons tous plus vulgaires les uns que les autres franchit ses lèvres quand il glissa sur le sol humide, battant des bras, s'écrasant violemment sur le mur. Se reprenant et rassemblant ses esprits, il saisit la pokéball d'Arcanin, avant de se lancer à la poursuite des deux complices, se jurant de leur faire payer : Mini-Terreur, par une attaque de chatouilles mortelle et Neko dans une chasse à l'homme qui la laisserait sur les rotules.

Il courut dans toutes les pièces. Passa devant la salle de bains dans laquelle s'était cloîtrée Ln et si le sanglot qui s'en échappa attira son attention un quart de seconde, il rangea ça dans une autre case de priorité. Plus tard. D'abord retrouver le Miaouss de gouttière qui lui servait d'élève et enfin, le chagrin de Ln.

Il traversa la pièce où les trois Rocket s'étaient retrouvés. Le Pokémon et le mec efféminé pointaient une direction, la fille en montrait une autre. Il suivit les conseils des deux mâles, ignorant parfaitement la dispute qui commença entre les trois comparses.

Il fonça dans la salle de réunion, esquiva Attila qui secouait la tête d'un air halluciné et semblait soulagé de les retrouver tels qu'ils étaient tous, évita Lime qui essaya de lui faire un croche-pied avant de se faire réprimander par l'ex de l'imbécile à grosse bite, puis sauta par la fenêtre.

Ses pieds frémirent quand ils entrèrent en contact avec l'herbe. Ébloui, il plissa les yeux, tentant de trouver sa voleuse dans l'océan vert et bleu qui encombrait son champ de vision. Il ne lui fallut que quelques secondes pour la repérer, en plein milieu, lui tirant la langue d'un air indécent. Elle s'était délestée de Mini-Terreur et le narguait.

Il fonça, ignorant les bouts de branche qui s'enfonçaient sous ses pieds, s'insinuant entre ses orteils. Elle n'était qu'à une dizaine de mètres et dans peu de temps, il tiendrait sa vengeance.

Quand il traversa l'illusion de Neko plutôt que saisir la jeune femme entre ses bras, il vacilla et s'écrasa dans une immense bassine remplie de jus de raisin. Un nouveau grognement de colère le secoua et un rire clair retentit sur sa droite. Il se tourna lentement, pour voir le gosse siroter une brique de jus de raisin, alors que Neko, étrangement, le laissait s'agripper à sa jambe comme si elle était la plus belle chose du monde.

Et Artik était assez d'accord. Étonné de faire ce constat malgré son énervement, il secoua la tête et se laissa aller dans la bassine de jus de fruits. Ça ne pouvait de toute façon pas lui faire de mal. Et la vengeance était un plat qui se mangeait froid. Ça tombait plutôt bien : un spécialiste glace traînait dans le coin.


Voilà, je pose ça là l'air de rien ! À bientôt ! (Vraiment, cette fois.)