Chapitre trente six
Londres, Le Palais, mercredi 12 août 1801. Matin.
Jane fut surprise de la foule qui attendait dans le couloir lorsqu'elle se décida à faire savoir qu'elle était réveillée et qu'elle souhaitait prendre son petit déjeuner.
La porte fut ouverte et une véritable troupe fit irruption dans ses appartements.
Une domestique armée d'instruments de mesure divers la passa rapidement en revue avant qu'elle ne soit conduite, gentiment mais fermement vers la salle d'eau où un bain chaud fut prêt en en temps record.
Lavée, bichonnée, coiffée par une véritable artiste, elle se retrouva habillée de la plus belle robe turquoise qu'elle ait jamais vue en train d'être dirigée vers un des salons du Palais.
Pour se retrouver face à un individu nettement ventripotent et à des montagnes de victuailles.
– Je ne vous ai pas attendue pour commencer, fit l'homme qu'elle ne pouvait pas ne pas reconnaître, mais je vous assure qu'avec mon appétit vous aurez sans doute fini avant moi malgré tout…
Elle fit sa plus élégante révérence et, comme on le lui avait appris, évita de regarder son Altesse dans les yeux.
– Oubliez les bêtises qu'on vous a inculqué, fit-il en se resservant une dose gargantuesque de chocolat chaud. Nous aimons bien que les gens auxquels nous parlons nous regardent. C'est plus facile pour découvrir qu'on nous ment…
Elle eut l'air choquée.
– Quelqu'un chercherai à mentir à votre Altesse ?
– Tout le monde, tout le temps, ricana-t-il en buvant une belle gorgée.
Il indique le siège lui faisant face.
– Installez-vous et rendez hommage à ma table. Comme vous voyez, elle est bien pourvue et nous apprécions que nos hôtes prennent plaisir à manger en notre compagnie.
Jane ne se le fit pas dire deux fois –on obéit à son souverain, ça aussi on le lui avait inculqué– et elle fut très satisfaite de ce qu'elle trouva en face d'elle. Et, de tout temps, elle avait eu un excellent appétit et les circonstances étaient, en plus, un peu particulières.
Il semble que certaines activités ouvrent l'appétit…
– Joli coup de fourchette, fit le Prince de Galles au bout d'un certain temps. Cela fait plaisir. D'habitude mes hôtes sont plutôt réticents.
Elle lui répondit d'un sourire qui lui apprit pourquoi cette femme intéressait d'Arcy.
Elle n'était peut-être pas la plus belle des femmes d'Angleterre –les plus belles, ils les avaient testées– mais elle était sans nul doute possible la plus… Il hésita. Brillante, était un excellent terme. Elle brillait comme si elle avait été illuminée de l'intérieur. Et comme elle était belle –pas de doute à ce sujet– ça donnait une combinaison qui était fort inhabituelle.
– Votre table est à la mesure de sa renommée, finit-elle par répondre lorsqu'elle eut avalé les restes de sa dernière bouchée. Jamais je n'ai eu le plaisir de boire un chocolat aussi particulier. Son amertume lui confère une texture que je trouve extraordinaire et vos brioches tiennent plus du sublime que tout ce que j'ai jamais eu le plaisir de manger jusqu'ici…
– Ce n'est que juste que le sublime du repas, soit à la hauteur du sublime de mon invitée.
Elle lui fit la grâce de rougir comme plus personne n'avait rougi en sa présence ces dix dernières années.
Mais ses yeux étaient brillants et pleins d'une force et d'une sérénité qu'il ne put s'empêcher de lui envier.
– Il semble que ces derniers temps, fit-elle, les compliments dithyrambiques soient de sortie. J'ai bien peur de n'être ni aussi parfaite ni aussi sublime que certains choisissent de me voir.
– Ce n'est pas un choix, répondit-il galamment, c'est une évidence qui s'impose à tous.
Il eut un geste pour englober la table et son hôte.
– Qui sommes-nous pour refuser de voir la beauté lorsqu'elle se révèle à nous ?
Elle se cacha derrière sa tasse et ses yeux furent parcourus d'étincelles joyeuses.
– Des flagorneurs ?
Il protesta avec véhémence et elle lui fit la grâce de reconnaître qu'effectivement il n'était pas le seul ni le premier à lui faire compliment de son apparence physique.
Lorsqu'ils eurent ainsi, pendant quelques minutes, échangé force compliments, elle finit par le regarder dans les yeux.
– Je suppose que je suis là à cause de la visite de ce matin ?
– Laquelle ? La mienne ou la vôtre ?
Il eut la satisfaction de constater qu'il était, à volonté, capable d'obtenir son éclatante rougeur.
– Je n'avais pas connaissance qu'il vous eut vu, fit-elle en essayant de ne pas perdre le fil de son discours.
– Je pense qu'il est d'abord passé vous voir, fit le Prince de Galles. Il m'a dit qu'il faisait les choses importantes en premier. Aurais-je été lui que j'eus fait tout pareil.
Nouvelle petit pointe de rougeur sur les joues de sa vis-à-vis.
Ou c'était la comédienne la plus extraordinaire de Grande Bretagne ou elle était vraiment ce qu'elle paraissait être.
– Nous n'avons guère parlé, fit-elle en redevenant sérieuse, et ce que nous avons dit n'avait, je le pense, nul intérêt pour le Royaume.
Il avait une petite idée de ce qu'ils avaient faits. Il avait une excellent idée de ce qu'il aurait fait s'il avait été en sa compagnie et –last but not least– s'il avait eu le physique athlétique du français.
Il se consola en se disant que Lui n'avait sans doute pas d'aussi bonnes brioches pour le petit déjeuner.
Ni aussi belle compagnie.
– Détrompez-vous, ma chère, même si vous n'avez échangé que des paroles d'amour…
Nouvelle attaque de rougeur. Il commençait à y prendre goût, c'était sûr.
– Sa seule présence à vos côtés est un excellent signe pour l'Angleterre.
– Il a déjà refusé de mettre un terme à son invasion en contrepartie de…
Elle rougit de plus belle. Au point qu'il en vint à se demander si d'Arcy avait vraiment cueilli le fruit où s'il s'était contenté de lui faire une cour polie et de lui poser de petits baisers sur le bout des doigts.
Sûr qu'elle en rougirait tout autant si on y faisait allusion.
– …Moi, finit-elle par avouer.
– Ce fut patriotique de le lui proposer mais probablement très vain. Aucun chef de guerre ne survivrait à une telle décision alors que les troupes sentent que la victoire est proche.
Elle lui jeta un regard inquiet.
– Il semble si sûr de leur victoire, fit-elle en se mordillant la lèvre inférieure. Comme si nous étions déjà vaincus.
Le Prince de Galles reposa sa tasse et repoussa son assiette –presque vide, il faut l'avouer– et la regarda par-dessus la table.
– J'ai bien peur qu'il n'ait raison d'avoir confiance. D'une certaine façon nous, vos dirigeants, nous avons échoué dans notre tâche. Nous avons omis de nous doter d'une véritable défense en tablant sur notre insularité et la puissance de notre marine. Et nous n'avions pas tout à fait tort. Tant que notre marine empêchait l'ennemi de parvenir à nos côtes, nous étions tranquilles. Nous avons juste refusé de prendre en compte l'improbable.
– Et l'improbable est arrivé, murmura Jane.
– A plus d'un titre, mademoiselle Bennet. Nous doutions qu'ils puissent débarquer. Nous nous sommes trompés. Nous doutions qu'il put y avoir un élément positif dans ce débarquement, nous nous trompions tout autant.
– L'élément positif ce devrait être moi, je me trompe ?
– Aucunement… Le fait que d'Arcy vous aie rencontrée et qu'il aie décidé que vous aviez de l'importance pour lui est une excellente chose.
– Je ne vois pas en quoi… Il ne me susurre aucun secret militaire et il a décidé de continuer à envahir notre pauvre Angleterre. Hormis la honte d'être aimée par un ennemi, je ne vois pas du tout ce que mon pays va pouvoir récupérer de ma désastreuse situation.
– Parce que vous ne voyez pas encore l'intérêt que votre "situation" va présenter à l'avenir.
Il récupéra la serviette qu'il avait bloqué sous le col de sa chemise et la jeta à terre.
– Nous pouvons nous faire des illusions, enfoncer nos têtes dans le sable et refuser de voir la réalité de notre position. Mais, en toute bonne foi, notre position est celle d'un futur vaincu. Nous n'avons juste pas les moyens de nous opposer à lui et les troupes les plus proches et les plus aguerries sont en Irlande et si je les retire, l'Irlande s'enflamme.
– Pourquoi ne pas les rejoindre ? Si vos meilleures troupes sont en Irlande, en vous y rendant vous pourrez bénéficier de leur protection et vous pourrez vous y retrancher jusqu'à ce que la situation change. Cela m'étonnerait fort que les français vous surprennent une seconde fois comme à Brighton.
– Abandonner la Grande Bretagne ?
– Vous dites vous-même qu'elle est perdue. Je ne vois pas ce qu'il y a de répréhensible de partir alors qu'il reste un espoir, et un espoir proche. L'Irlande comme tête de pont pour une reconquête c'est quand même plus pratique que le Canada, non ? Surtout si vous vous débrouillez pour garder l'île de Man. Les Français devront répartir leurs défenses sur une plus grande longueur de côtes. Depuis Man, en deux heures vous pouvez débarquer vos troupes en écosse du Sud ou au Cumberland. Et même si la Navy n'est plus aussi forte qu'il y a quelques semaines, elle existe toujours. Elle devrait être capable de protéger la Mer d'Irlande le temps que vous passiez vos troupes. Et après, ce sera une affaire de quelques batailles.
– Peut-être pas seulement, fit le Prince de Galles, je doute que les Français hésitent à fortifier les côtes s'ils savent que nous sommes en Irlande.
Jane le regarda en fronçant des sourcils.
– Vous en parlez comme si ces côtés étaient déjà entre les mains des Français. La plupart sont encore à nous, pourquoi ne pas faire en sorte que le moment venu, les Français aient d'autres problèmes que de s'occuper de ce qui arrive par la mer ? Je ne sais pas, mettez des mines sous tous les endroits où ils risquent de construire des forts. Et faites-les sauter au moment où vous voulez débarquer. Ou creusez des galeries dans les falaises pour que nos soldats puissent monter sans risquer de se faire tirer dessus…
Le Prince de Galles lui fit signe qu'il en avait assez entendu tout en atténuant son geste brusque par un sourire.
– N'en jetez, mademoiselle Bennet, j'ai reçu le message et je vais voir avec mes conseiller ce qu'il y a lieu de faire dans cette direction.
Avec l'aide de ses deux porteurs préférés il s'extirpa de son fauteuil et après lui avoir fait un baise main se dirigea vers sa salle de travail.
– Veuillez reconduire mademoiselle Bennet à ses appartements et prévenez le général Fitzwilliam que je l'attends séance tenante.
