Chapitre 36
Un vrai couple
La jeune fille a beau retourné le problème en tous sens, les faits ne changent pas, et son état ne va pas en s'améliorant. Depuis la veille, Yûki n'en finit pas de se poser des questions, de comprendre comment et pourquoi sa soirée ne s'est pas déroulée comme elle aurait du pourquoi Hiro n'est pas venu. Elle l'a attendu. Deux heures durant, elle a attendu devant le Joliana, elle a attendu qu'il la rejoigne au lieu qu'il a lui-même fixé. Elle a attendu qu'il l'appelle au moins, qu'il la rassure. En vain. Hiro ne l'a pas appelé, ne lui a pas envoyé d'e-mail. Ni hier, ni même aujourd'hui. Tous les efforts qu'elle a fourni, sa timidité qu'elle a surmontée, les projets qu'elle a dressé… Il ne reste rien. A l'image du maquillage que sa sœur lui a savamment et patiemment appliqué, il ne reste rien du vernis brillant avec lequel elle a tenté de masquer ses failles, sa médiocrité. Peut-être était-il déjà trop tard ? Peut-être Hiro s'est-il déjà lassé d'elle ? Serait-ce parce qu'elle a mal agi et s'est montrée trop entreprenante ? Après tout, peut-être Hiro n'apprécie-t-il pas les filles entreprenantes n'éprouvant aucune difficulté à prendre l'initiative ? Ou encore… Peut-être Hiro s'est-il rendu compte de son inexpérience avec les hommes et s'en trouve gêné ?
Yûki écrase du bout des doigts, une larme qui se forme au coin de son œil. La situation dans laquelle elle se trouve lui paraît sans issue et la jeune fille sent comme une haute vague de désespoir venir s'abattre sur elle. Elle voudrait tant que cela fonctionne avec Hiro ! Autrement, comment guérir de lui ? Lui… La porte s'ouvre, la tirant de pensées qu'elle ne veut plus avoir, et Mariko apparaît, portant un plateau comprenant deux tasses et quelques pâtisseries qu'elle dépose avec précaution sur son bureau, avant de se tourner vers elle.
- Tiens, mange un peu. Tu as besoin de prendre des forces.
Yûki fait signe de la tête que non. Sa gorge est nouée, et son estomac contracté. Elle ne peut pas manger.
- Ne sois pas têtue, et croque à pleines dents dans ce délicieux gâteau conçu expressément par ma mère. Tu ne voudrais quand même pas la vexer ?
- Non, bien sûr…
- Alors fais-moi plaisir, et mange.
Les lèvres sèches, Yûki s'empare tout d'abord d'une tasse, remplie de chocolat. La boisson est chaude, juste ce qu'il faut. Elle déglutit difficilement.
- Merci, Mariko.
- Ne me remercie pas, il n'y a vraiment pas de quoi. Tu te souviens ? Il y a quelques mois, nous nous trouvions dans des rôles inversés. Quelle amie serais-je, si je te laissais seule lorsque tu as besoin d'aide ? Hum ?
Yûki baisse la tête sous le regard chaleureux et plein de sollicitude de son amie elle se met à pleurer tout doucement, en silence, ses mains sur ses genoux.
- Mariko… Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? Pourquoi ne suis-je donc pas capable d'avoir une relation amoureuse ? Je sais bien, que je ne suis ni très jolie ou intelligente. Mais suis-je réellement si inintéressante, que l'on me montre si peu de considération ?
Le cœur de Mariko se serre et se fend devant le spectacle que lui offre son amie. La jeune fille reste la tête penchée, masquant son visage vraisemblablement trempé de larmes sa voix chevrotante est faible, si faible… Mariko souffre de voir Yûki dans un tel état. Yûki, d'ordinaire si persévérante dans ses efforts, si courageuse à sa manière discrète mais entêtée, est aujourd'hui complètement abattue. Et cela, Mariko le refuse de toutes ses forces. Yûki est une jeune fille bien, une amie chère à son cœur, elle s'est promis de tout mettre en œuvre pour la voir toujours souriante et heureuse. Parce que lorsqu'elle en a eu besoin, Yûki l'a aidée à s'en sortir et ne l'a jamais laissé tomber.
Mariko fronce les sourcils et serre les poings. Kobayashi Hiro est tombé bas sur l'échelle de son estime, très bas mais puisque Yûki semble tenir à lui, le moins qu'elle puisse faire c'est lui laisser une chance de se rattraper. Après tout, peut-être Kobayashi a-t-il une raison valable pour avoir posé un lapin à sa meilleure amie et l'avoir fait attendre deux heures durant devant un club, jusqu'à une heure avancée de la nuit. Il vaut mieux pour lui ! Mariko inspire et prend sa décision. Pour le bien de Yûki, la situation doit être tirée au clair le plus rapidement possible. Si elle peut aider à ce que le couple de son amie fonctionne, elle agira.
- Yûki… Je ne veux pas t'entendre dire ce genre de choses, et encore moins que tu ne les penses. Tu n'es rien de tout cela. Je n'excuse pas le comportement de Ko… Hiro, mais je ne veux pas non plus le condamner pour de mauvaises raisons. S'il ne répond pas ou ne t'appelle pas, peut-être qu'il a de bonnes raisons, un empêchement. Non, ne t'affole pas, je ne dis pas qu'il a été victime d'un accident mais toutes les hypothèses sont envisageables. Tu devrais essayer de l'appeler ce matin, peut-être auras-tu plus de chances ?
Mariko laisse le temps à Yûki de digérer ses propos, de reprendre le contrôle de ses émotions.
- Je ne sais pas… J'ai peur de ce qui peut arriver. Peur de ne pas obtenir de réponses, peur d'apprendre que tout est terminé. Je ne veux pas vivre avec des fantômes, je veux compter pour quelqu'un.
- Eh bien ! Je ne vois qu'une solution. Il te faut prendre le taureau par les cornes. Pourquoi te contenter d'appeler Hiro ? Provoque les événements, prends des initiatives. Va chez lui !
- Aller… chez Hiro ?
- Oui, tu as bien entendu. Le confronter à son domicile, je pense que c'est ta meilleure chance.
- Mais je… Et s'il n'est pas chez lui ?
- Au pire, tu rencontreras ses parents ou sa sœur je suis sûre qu'ils te renseigneront sans rechigner.
- Je ne peux pas me présenter comme cela…
- Et pourquoi pas ? Au cas où tu l'aurais oublié, tu es la petite amie de Kobayashi Hiro. Pourquoi ne serais-tu pas bien accueillie par ses proches ?
Elle n'est pas sûre de vraiment savoir ce qu'elle fait, pas certaine d'en avoir vraiment envie, mais… Mariko s'est montrée si persuasive ! Et puis… Il y a cette petite porte cachée au fond de son esprit et de son cœur, cette porte qu'elle ne parvient que difficilement à condamner et qui profite de sa détresse pour s'entrebâiller. Cette porte qui l'obsède, la brûle, la glace… Cette porte qu'elle doit absolument garder close. Alors même si elle est complètement déboussolée; même si elle ignore comment elle se retrouve dans la rue, serrée dans sa veste en jeans, revêtant pour l'occasion une tunique longue et des sneakers blanches prêtées par Mariko.
Yûki frissonne, transie davantage par l'appréhension que par le froid. Les mêmes questions continuent de défiler dans sa tête malgré les encouragements de son amie. Hiro a-t-il l'intention de rompre avec elle ? Voilà ce qui l'angoisse le plus. La peur chevillée au corps, la jeune fille continue d'avancer, la route au domicile de Hiro prenant des allures étranges de chemins de croix menant à l'échafaud. Yûki marche lentement, sa main droite refermée sur une feuille de papier pliée en quatre. Dessus, soigneusement écrite, l'adresse de Hiro. Cette information, elle ne la connaissait même pas, elle n'a pu l'obtenir que grâce au service de renseignement – les relations – de Mariko. Cette pensée assombrit davantage son humeur. Mariko le lui a justement rappelé, elle est la petite amie de Hiro.
Alors pourquoi ? Pourquoi ne connaît-elle même pas son adresse ? Pourquoi n'a-t-il jamais cru d'intérêt de la lui communiquer ? Comme s'il ne souhaitait pas la voir réellement entrer dans sa vie, en faire partie. Mais peut-être est-ce le cas ? Peut-être Hiro s'est-il déclaré à elle dans le but de se moquer d'elle ? Peut-être se trouve-t-elle être, une nouvelle fois, l'enjeu d'un pari entre amis ? La jeune fille sent la nausée l'envahir et la tête lui tourner. Non… Elle ne peut le croire ! Elle ne veut pas le croire ! Pas lui ! Pas Hiro ! Il est celui dont elle rêvait au début, l'homme parfait. Toujours souriant, affable, serviable… Il appartient à son monde ! Il ne peut pas la blesser, la faire sentir être encore plus bas que terre ! Non, non, non ! Yûki s'arrête de marcher avec l'envie folle de faire marche arrière, alors qu'elle se trouve à présent à l'entrée d'une résidence d'entreprise si semblable à celle dans laquelle sa famille vit.
Ses jambes tremblent, son front et ses mains se couvrent de sueur, et elle doit prendre appui contre un mur pour ne pas s'effondrer. Elle ne peut pas… Elle ne peut pas avancer. Ses connections nerveuses semblent s'être toutes bloquées, aucun message ne parvient à ses membres. Jusqu'à ce que son téléphone sonne. Yûki sursaute brusquement, rappelée à la réalité, et s'empare de l'appareil claironnant dans son sac à main.
- Allô…
- Matsuoka Yûki ! Ne me dis pas que tu te trouves encore devant la porte de Hiro, attendant que le ciel te tombe sur la tête ?
La voix douce et pleine d'empathie fait Yûki se mordre la lèvre inférieure.
- J'ai peur, c'est plus fort que moi, Mariko. J'ai vraiment très peur ! Et si jamais je découvrais que Hiro n'a fait que se moquer de moi depuis le début ? Et si je n'étais rien d'autre que l'enjeu d'un pari ? Oh ! Je ne pourrais pas le supporter une fois encore, je n'en aurais pas la force.
- Yûki… Je ne peux rien te promettre. J'ignore ce qu'il se passe avec Hiro. Mais ce dont je suis certaine, c'est que je serais toujours de ton côté. Je serais la première à applaudir si toute cette affaire ne repose que sur un malentendu ou un problème quelconque que Hiro aurait eu, et je serais encore la première à réagir et à lui chercher des noises, s'il s'avère que Kobayashi Hiro est la dernière des ordures. Mais si tu veux en avoir le cœur net, et pouvoir aller de l'avant, il va te falloir rassembler toutes tes forces, ta volonté, et frapper à la porte de Hiro. Cela, tu es la seule personne à pouvoir le faire. J'ai confiance en toi, et tu le devrais également. Alors vas-y, jette-toi à l'eau, et appelle-moi dès que tu as franchi le cap. D'accord ?
- D'accord…
Yûki met un terme à la conversation en promettant à Mariko de la rappeler, puis porte le téléphone à hauteur de sa poitrine en inspirant profondément. Son amie a raison, elle doit agir. Elle doit agir, il le faut, si elle souhaite un jour, devenir aussi admirable que Tsukushi et Mariko. Une fois calmée, la jeune fille traverse la grande cour commune avant de gravir les escaliers. Ses pas la portent lentement, mais elle finit par reprendre confiance rien n'est encore joué. Mariko a raison, elle doit agir comme elle en a l'habitude, elle doit suivre son cœur. Et son cœur lui souffle justement de ne pas fuir et de s'accrocher coûte que coûte. Une dernière inspiration, et Yûki sonne à l'appartement 30B. quelques secondes plus tard, une jeune fille aux cheveux nattés lui ouvre la porte. La sœur de Hiro, probablement.
- Bonjour, j'espère ne pas déranger. Je suis Matsuoka Yûki, une… camarade de classe de Kobayashi. Je souhaiterais le voir, si cela ne pose pas de problème.
- Hiro ? Pas de problème, il est là, dans sa chambre. Mayumi et Takuya sont déjà arrivés. Je ne savais pas qu'il y aurait un autre invité. Mais comme on le dit, plus on est de fous et plus on rit. La chambre de Hiro est à l'étage, c'est la première porte. Amusez-vous bien !
Yûki obtempère. Mayumi ? Takuya ? C'est la première fois qu'elle entend ces deux noms. Mais ce qui la blesse est que Hiro ne prends pas la peine de se déplacer pour leur rendez-vous, mais n'oublie pas d'inviter ses amis le lendemain. Yûki ne sait si elle doit en pleurer ou se mettre en colère. La jeune fille n'a pas le temps de cogiter là-dessus, la porte de la chambre s'ouvre sur Hiro, apparemment en excellente forme, le sourire aux lèvres. Mais lorsque le regard du jeune homme tombe sur elle, son expression change du tout au tout. Incrédulité, gêne, incompréhension se disputent sur son visage.
- Matsuoka ? Mais… Que fais-tu ici ?
Cette fois-ci, elle en est certaine, Hiro se fiche vraiment d'elle. L'expression de peine qui s'affiche alors sur le visage de la jeune fille est alors si douloureuse, que Hiro en reste sans voix.
- Pourquoi je suis ici… Je t'ai attendu. Hier soir. Jusqu'à minuit. Mais toi, tu n'es pas venu. Tu ne m'as même pas appelée. Pourquoi?
Les grands yeux de Yûki confrontent ceux de Hiro, mais le silence lourd qui les entoure ne s'éternise pas. Yûki voit deux bras blancs et fins se jeter par-dessus les épaules de Hiro, et un petit visage encadré de longs cheveux noirs venir frotter sa joue contre celle du jeune homme, par derrière.
- Hiro ! Mais qu'est-ce que tu fiches ? Je l'attends toujours mon soda ! Tiens ? De la visite ? Et une fille en plus ! Ne me dis pas que tu as profité de mon absence pour me tromper, hum ?
- Mayumi ! Ne dis pas n'importe quoi !
- Oh ! Ne fais pas semblant d'être choqué… Je sais que tu ne te sens pas bien lorsque je suis loin de toi…
Ce-disant, Mayumi, ainsi que Hiro l'a nommée, vient poser des lèvres brillantes à la base du cou du jeune homme qui sursaute avant d'exiger de la jeune femme qu'elle cesse immédiatement. Les pupilles de Yûki se dilatent, et son pouls s'emballe. Hiro s'est vraiment moqué d'elle, d'une manière dont elle ne l'aurait jamais cru capable. Elle retient ses larmes à grand peine.
- Si on ne peut même plus plaisanter maintenant…
Mayumi tire la langue dans le dos de Hiro avant de se placer auprès du jeune homme.
- Bon, je vais m'occuper des présentations puisque tu n'as pas l'air de t'en soucier. Je suis Saito Mayumi, amie d'enfance de Hiro. Et vous êtes ?
- Matsuoka… Matsuoka Yûki.
- Matsuoka, hein? Hiro, petit cachottier... Tu ne m'avais pas dit que tu t'étais enfin trouvé une petite amie? Et plutôt mignonne, en plus ? Tu as vu ça, Takuya ? Ou alors tu le savais déjà mais tu ne m'as rien dit pour me faire la surprise ? Petit Hiro est devenu grand, si je m'y étais attendue…
Plutôt mignonne ? Yûki croit sentir comme de l'ironie dans les propos. De la moquerie. De la méchanceté presque. Choquée, elle en oublie de répondre.
- Mais non, Mayumi ! Matsuoka est une camarade de classe, rien de plus.
- Une camarade de classe ? J'espère que tu dis la vérité, tu sais que je n'aime pas partager. Takuya, tu connais Matsuoka ?
Yûki voit Saito Mayumi tourner la tête vers une troisième personne se trouvant à l'intérieur de la chambre de Hiro une voix grave s'élève.
- Hiro t'a déjà répondu, Matsuoka est dans sa classe. Tu devrais te calmer un peu, ou bien tu vas l'effrayer. Hiro, pourquoi ne fais-tu pas entrer Matsuoka ? Tu ne vas tout de même pas la faire rester sur le pas de la porte.
- Ah ! Oui, bien sûr. Entre, Matsuoka…
Yûki s'exécute, frôlant dans l'opération, l'épaule de Mayumi. Bientôt, les quatre jeunes gens se retrouvent dans la même pièce, Takuya qu'elle reconnaît comme étant élève dans leur lycée, affalé à la tête du lit de Hiro, Hiro à son pied, Mayumi installée entre les deux hommes, comme en terrain conquis, échangeant des plaisanteries et riant avec eux. Yûki demeure sur sa chaise, silencieuse, invisible elle suit les interactions entre Hiro, Mayumi, Takuya. Elle, Matsuoka Yûki, est de trop. Elle ne devrait pas être là, elle n'aurait jamais du venir. Hiro prend la peine de lui adresser quelques banalités d'usage, avant de réserver toute son attention à Takuya et surtout… Mayumi. Yûki découvre que l'on peut se sentir seul, même à deux, et la leçon est cinglante. Elle le sentait, et maintenant cela se confirme, elle ne connaît pas Hiro, elle ne connaît absolument rien de son supposé petit ami…
