Chapitre 36
Laid so low
Comme je vous aime bien (si,si) et que je vous ai laissés sur des charbons ardents la semaine dernière, je poste ce chapitre par avance, en espérant qu'il fera votre bonheur ^^
"Laid so low" est une chanson de Tears for Fears
Bonne lecture !
Draco était debout devant la fenêtre, en train de fumer, en peignoir. Pas besoin de dessin pour deviner qu'il était nu en dessous, qu'il avait couché avec la crapule. J'ai refermé la porte derrière moi, m'habituant peu à peu à l'obscurité, fasciné par la braise incandescente de la cigarette.
Il flottait une drôle d'odeur dans la pièce, comme un baume médicinal, j'ai aperçu un morceau de cuir sur le lit, et un éclat métallique au travers d'un sac de sport entrouvert.
Un flot de bile amère m'est monté à la bouche, un dégoût infâme et pourtant comme un soulagement de savoir la vérité, enfin. J'ai rabattu le couvre-lit sur les draps pour ne plus voir l'objet du délit, Draco n'a pas tourné la tête vers moi. En le regardant plus attentivement j'ai constaté qu'il tremblait, je me suis demandé si c'était de honte ou de manque.
Il paraissait incroyablement frêle dans le grand peignoir blanc, presque moins pâle que lui. Je me suis entendu lui dire :
- Tu t'es bien foutu de moi, hein ? Quand je pense que tu me racontais que tu étais clean ! C'était faux, hein ? Et les cours de mode, c'était de la connerie aussi, je parie. C'est ça que tu faisais en fait, à Londres, ai-je articulé péniblement, écœuré.
Je me suis retenu de dire : « Tu faisais la pute, comme avant » parce que les putes, elles, font ça pour de l'argent, pas par vice, et que c'était une insulte facile. Habituelle entre nous. Je me suis aussi retenu de lui avouer que le plus douloureux c'était qu'il se soit foutu de ma gueule, pendant tout ce temps.
Une blessure d'amour propre, qui guérirait enfin quand je lui aurais dit tout ce que je pensais de lui et de son attitude, vraiment. L'occasion rêvée de lui régler son compte.
Une jouissance verbale inouïe, si je me laissais aller…
- Tu vois ? Je te l'avais dit, a-t-il murmuré en déposant délicatement sa cendre dans un verre plein de champagne.
- Dit quoi ?
- Que je te décevrais. Que je n'en valais pas la peine. Je t'avais prévenu, a-t-il repris d'un ton amer.
- Putain Draco mais c'est quoi ces conneries ! Tu vas pas recommencer ton cinéma de la pauvre petite chose qui ne peut pas lutter, tu te fous de moi, là !
Il s'est enfin tourné à demi vers moi, il était livide mais se tenait droit :
- Allez, vas-y, crache ta hargne, mon chéri, ça te fera du bien.
- M'appelle pas mon chéri ! Je ne suis pas un de tes clients, moi. Tu m'écœures, tu sais ? T'as tout pour être heureux et tu te laisses aller à ça. T'es qu'une pourriture…
- Oui, vas-y, mon ange, insulte-moi bien, et tu pourras me baiser, après, pour bien conclure. Parce que ça te plait, la pourriture, hein ? C'est ça qui t'excite, au fond, pas vrai ? Les raclures, le cuir, tout ça. C'est ça que tu aimes, et que tu enrobes avec tes jolis mots. Tu crois que je te connais pas ?
Je me suis approché de lui, poings serrés, la rage au ventre. Il fallait qu'il se taise, absolument, parce que c'était faux. Entièrement faux. Et je le détestais de penser ça, de me soupçonner, moi qui étais absolument clean, depuis quelques mois.
- Tais-toi, Draco. Tais-toi !
- Pourquoi ? Parce que tu ne veux pas savoir la vérité ? C'est plus facile de croire que je suis une pute et toi un saint que d'affronter la vérité, hein ?
- Ferme-la !
- Mais si tu m'aimais, comme tu le prétends, tu m'écouterais, au moins. Tu chercherais à comprendre pourquoi je…
- Comprendre quoi ? Que t'es qu'une pute ? C'est bon j'ai compris, pas besoin de dessin, ai-je rétorqué avec une voix bizarre, rauque, qui m'a effrayé.
J'étais contre lui, poings serrés, fou de rage, luttant contre l'envie de l'étrangler et lui me fixait d'un air narquois, pas même effrayé.
Il s'est légèrement penché vers moi, a frôlé mon sexe puis m'a soufflé à l'oreille :
- Oui, t'as tout compris, mon chéri. Et moi aussi, je te comprends, tu sais. Vas-y, fais-toi plaisir Harry, va au bout de ton désir, cette fois.
- Tais-toi, par pitié ou…
Le flux de colère me brûlait les veines, je me suis mordu la lèvre au sang, plantant mes ongles dans mes paumes, tremblant d'exaspération.
- T'en es même pas capable, tu vois. T'es qu'une couille molle, au fond, a-t-il continué en me soufflant la fumée de sa cigarette au visage, avec mépris.
En posant mes mains sur sa gorge j'ai repensé en un quart de seconde à un article que j'avais lu dans le train, en venant, qui parlait de « la réalisation de la prophétie » sans vraiment en comprendre le lien véritable. C'était une pensée parasite, inadéquate. Je l'ai chassée en me laissant aller au flux de colère, de rage absolue qui montait de mon ventre à mes mains, qui envahissait tout mon corps, tout mon esprit, réclamant vengeance.
J'ai regardé mes doigts serrer son cou fin, il a fermé les yeux, j'ai vu la peau de son visage virer à l'écarlate, il était grotesque et moi ça me faisait du bien de me venger, du bien de serrer à en avoir mal, de voir le beau visage s'enlaidir.
Comme si j'en avais rêvé toute ma vie, comme si je n'avais attendu que ça, cette vengeance.
Ses yeux ont commencé à se révulser et une grimace ridicule a déformé ses lèvres, comme un sourire, et j'ai vu qu'il ne luttait pas, qu'il s'abandonnait à l'étau de mes mains. Ses mots me sont revenus en un flash « Parfois je me dis que j'aimerais aller jusqu'au bout pour que ça s'arrête, enfin » et j'ai pris peur. Pourquoi ne se débattait-il pas ? La réponse m'a frappé comme une gifle.
J'étais l'instrument de sa vengeance, rien de plus.
Sa vengeance contre son père, qui était devenue sa vengeance contre lui-même.
Pathétique.
Ma colère est retombée d'un coup, j'ai relâché ma prise et il est tombé lentement le long de la vitre, évanoui. Je me suis précipité à genoux devant lui, épouvanté, tremblant comme un fou.
Comment j'avais pu faire ça, comment j'avais pu vouloir le tuer, moi qui l'aimais comme un fou ? Par quelle volonté ? Un sentiment d'irréalité totale s'est emparé de moi, je me croyais en plein cauchemar, incapable de trouver les bons gestes. J'ai imploré :
- Draco, je t'aime, pardonne-moi, je suis devenu fou, je crois…
Mes larmes tombaient sur son visage qui reprenait peu à peu ses couleurs, mais il respirait très faiblement.
- Oh mon dieu, comment ça a pu arriver. Je vais appeler un médecin. Pardonne-moi.
J'ai posé ma bouche sur la sienne, essayant de me souvenir de mes vieux cours de secouriste, soufflant de l'air dans sa bouche inerte mais il ne reprenait pas conscience.
- Diego ! Diego ! Au secours !
Ce dernier s'est matérialisé à coté de moi en poussant un cri, les mains sur les lèvres, effrayé :
- Mais qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce que tu as fait ?
- Appelle le SAMU, une ambulance, vite !
- Tu… tu es sûr ?
- Oui, vite, il ne respire pas bien, vite !
Je ne me rappelle pas bien de la suite, les pompiers sont arrivés toutes sirènes hurlantes, ils m'ont bousculé pour l'emmener, tandis que l'un d'eux m'interrogeait en anglais. J'étais tétanisé, incapable de répondre, je ne possédais plus un mot d'anglais, mon esprit était ailleurs, dissous, évaporé.
Diego a répondu aux questions du pompier et a montré le sac avec les menottes dont il a extirpé une corde, mal à l'aise. Le pompier m'a craché son mépris par une phrase que je n'ai pas comprise, mais j'ai réalisé qu'en invoquant un jeu sexuel Diego venait peut-être de me sauver la vie. Sauf si Draco disait le contraire à son réveil, mais j'étais prêt à payer mes fautes et aller en prison pour qu'il vive, si nécessaire.
Je l'aimais à en crever, je m'en suis aperçu en voyant l'ambulance disparaître au coin de la rue, et en m'entendant hurler.
oOo oOo oOo
Les heures suivantes m'ont paru saccadées et infinies en même temps, à commencer pas l'interrogatoire du policier dépêché sur les lieux à qui je n'ai répondu que par onomatopées, sans mentir cependant : sur le moment, sous le choc, je me rappelais de rien, que des lèvres gercées au goût de tabac froid de Draco, son corps soudain lourd dans mes bras, son teint violacé et ma rage changée en terreur. Je me souviens que je regardais mes mains sans comprendre les questions du policier, et encore moins les réponses de ma bouche crispée, mauvais anglais qui m'arrangeait bien, dans le fond. Que retenir contre moi dans ces conditions ?
Le cauchemar continuait. Pourtant quelques minutes plus tôt, il y avait eu Draco à côté de la fenêtre, là, bien vivant. Désabusé mais vivant, fumant sa cigarette, les traces du sexe partagé avec l'autre encore partout sur le corps, qui m'avaient rendu fou, même si je ne les avais pas vues sous le peignoir. Les imaginer était bien pire, bien plus cruel.
Il y avait aussi eu son regard perdu, son rictus amer, le poison de ses lèvres, tous ces mensonges entre nous, les siens, les miens, qui nous avaient pété à la gueule. Enfin.
Après m'avoir confisqué ma carte d'identité le policier est reparti avec mon numéro de portable, épée de Damoclès sur ma tête. Il m'a dévisagé comme un malade, un sale pervers, tout en me précisant que je ne devais pas quitter le territoire. Comment lui expliquer que le petit jeu auquel j'avais joué avec Draco était bien pire qu'un jeu sexuel classique, même s'il avait abouti aux mêmes conséquences ?
Quand il a claqué la porte derrière lui, le studio était chamboulé, les chaises renversées par les pompiers, Diego pleurait sur son canapé multicolore et je me suis demandé si j'avais besoin d'un avocat ou d'un psy, cherchant vainement la réponse dans les traces de boues sur le plancher hors de prix, définitivement abîmé.
En me laissant tomber sur une chaise j'ai commencé à remonter le fil des évènements, dans ma tête, pour trouver une quelconque réponse logique. Je ne savais pas comment j'avais échappé à la garde à vue et encore moins comment j'allais reprendre mes cours, car ma vie s'arrêtait là, dans cet appartement londonien ravagé. Une chape de plomb nommée culpabilité m'empêchait de me lever, de penser correctement. Je ne sais pas combien de temps je suis demeuré immobile, yeux clos, espérant disparaître, me fondre dans le tissu de la chaise, m'évaporer jusqu'au ciel, pour y rejoindre Draco.
J'ai senti une petite pression sur l'épaule et j'ai entendu une voix douce :
- Tu veux aller le voir ?
- Quoi ?
- Draco… Tu veux aller le voir ? Il doit être dans l'hôpital le plus proche. Moi j'y vais en tout cas, a dit Diego en me souriant faiblement, essayant de cacher son émoi.
- Je… je ne sais pas. Tu crois que je peux ? ai-je interrogé, mal à l'aise devant tant de gentillesse. Après ce que s'est passé…
- Mais tu ne l'as pas fait exprès, hein, Harry ?
Il y avait un tel espoir dans sa voix que j'ai acquiescé, comme un idiot :
- Non, bien sûr que non. Je l'aime, tu le sais. J'ai juste un peu… perdu les pédales.
- Les pédales ? a-t-il répété avec étonnement, et j'ai réalisé qu'il ne devait pas connaître cette expression.
- C'est …ça veut dire que c'était pas volontaire.
- C'est lui qui t'avait demandé ? a-t-il repris après une longue hésitation.
- Demandé quoi ?
- Eh bien… tu sais bien. Le jeu sexuel… il aimait bien ça ? C'est lui qui voulait ?
Une brusque nausée m'a tordu l'estomac, et j'ai opiné sans répondre, pour ne pas aggraver mon cas. Alourdir mon âme d'encre. J'étais entièrement responsable, même si j'étais persuadé que c'est lui qui l'avait voulu, oui, pour en finir. Je me sentais tout aussi coupable de n'avoir pas su le protéger contre ce salaud, et contre son père, l'autre salaud.
Contre tous les salauds de la terre, dont je faisais partie.
Diego m'a tendu la main et m'a aidé à me remettre debout, pour aller enfiler mon manteau. En voyant mon sac avec mes cours dedans j'ai réalisé qu'il ne s'était écoulé que quelques heures depuis mon arrivée surprise, et pourtant je n'étais plus le même homme. Plus le petit étudiant en droit tranquille, mais un meurtrier en puissance. Mon visage livide dans le miroir avait pris 10 ans, mes 10 ans de condamnation si Draco en décidait ainsi, à son réveil. S'il se réveillait.
Mon amour tiendrait ma vie entre ses doigts comme j'avais tenu la sienne dans mes mains, il y avait une justice, à n'en pas douter. Ou peut-être la vengeance, à la place, mais je l'avais bien cherché. J'ai flanqué un coup de pied dans mes cours, ils ne m'avaient servi à rien, pas la peine d'arriver en licence pour se conduire comme un assassin…
« Crime passionnel » tournait en boucle dans mon esprit alors que nous marchions vers le métro, muets. Le stress et le froid me bloquaient les épaules et presque la respiration, j'ai fini par souffler en m'asseyant dans la rame du métro nauséabond. Diego ne me regardait pas et c'était bien comme ça, je le suivais mécaniquement, l'esprit vide.
En arrivant devant la porte de l'hôpital mon rythme cardiaque s'est accéléré, une peur panique m'a coupé les jambes et je me suis écroulé sur un banc, incapable d'avancer. Le froid m'engourdissait les membres mais je n'arrivais plus à bouger, tétanisé de peur.
- Vas-y d'abord, je… je n'y arriverai pas. S'il est mort, je vais hurler, alors je… je préfère t'attendre ici, ai-je balbutié.
- Tu es sûr ? Tu vas mourir de froid !
« Ce serait trop beau » ai-je pensé en secouant la tête, et il levé les yeux au ciel avant de s'éloigner, le regard plein de reproches. En plus d'être un assassin j'étais un lâche, je me sentais tellement nul que j'aurais voulu ne jamais exister. En voyant passer une famille devant moi j'ai pensé à la réaction de ma mère quand elle saurait ça, et j'ai vraiment eu envie de disparaître, pour y échapper.
Au bout de quelques horribles minutes Diego m'a fait signe de monter, depuis une fenêtre, et j'ai pris le chemin de l'entrée, comme dans un rêve. J'ai attendu l'ascenseur avec la gentille famille, le père et deux petites filles qui se rendaient au second, service maternité, et je les ai enviés, de tout mon cœur. Je me suis arrêté au troisième, urgences, écœuré par l'odeur entêtante, et j'ai erré dans les couloirs, perdu par les indications en anglais.
- Harry ! Par là…
Diego était au bout du couloir, agitant la main, j'ai marché vers lui sans réfléchir, priant pour que Draco soit réveillé.
Je l'ai vu tout de suite en entrant dans la pièce sur un grand lit médicalisé, un masque sur le nez. Les larmes me sont instantanément montées aux yeux, je l'aimais tellement, il paraissait si jeune et fragile dans cet amas de machines que le choc m'a secoué de sanglots, et je me suis avancé lentement, prêt à fuir s'il faisait un geste pour me rejeter.
Son regard gris s'est ancré au mien, il a levé la main doucement, pour me faire signe de le rejoindre, alors je me suis approché pas à pas, comme s'il était un animal craintif.
Comme sa main ne retombait pas j'ai glissé la mienne dans sa paume fraîche, tentant de retenir mes larmes, mais la pression de ses doigts dans les miens les a fait jaillir à nouveau, malgré moi.
Il était si beau et si confiant, si tendre que je me suis redis que je l'aimais plus que tout.
Passionnément.
A la folie.
- Je suis désolé, Draco. Je t'aime, tu sais… je t'aime plus que tout, ai-je murmuré en me penchant sur lui, et Diego a détourné la tête, bouleversé.
Draco a accentué la pression sur mes doigts, et j'ai répété « Je t'aime, je t'aime, je t'aime » comme une litanie, sans reprendre mon souffle, jusqu'à ce que je voie l'esquisse d'un sourire sur ses lèvres fines.
- Je ne te quitterai jamais mon amour, plus jamais. Et on se dira tout, hein ? On ne se cachera plus rien, jamais…
Une ombre est passée dans son regard, que je n'ai pas su interpréter, ou pas voulu.
C'était trop tôt, alors j'ai repris les mots d'amour, les déclarations, en français et en mauvais anglais, jusqu'à l'arrivée d'un interne qui m'a chassé d'un geste du bord du lit. Il a vérifié ses constantes puis est reparti en lâchant une phrase vaguement menaçante, que je n'ai pas comprise.
A ces mots Diego s'est approché de Draco et lui a murmuré plusieurs phrases rapides, et ce dernier a brièvement fermé les paupières, montrant qu'il avait compris. Sur ces entrefaites le policier est entré avec une collègue, et nous a sèchement demandé de sortir.
- Tu veux un café ? a demandé Diego en me regardant avec insistance, alors j'ai dit oui et je l'ai suivi au distributeur, inquiet.
- Qu'est-ce qu'ils … ?
- Chuuuutt. Tais-toi, Harry. Viens, je te paie un capuccino, tu en as bien besoin.
Nous nous sommes assis sur des chaises en plastique à côté de plantes en plastique, décor déprimant, à regarder passer patients, malades et visiteurs, souvent les plus pâles.
- Alors ? ai-je demandé à Diego mais il a posé un doigt sur sa bouche et j'ai recommencé à boire ma boisson chaude, fadasse et sucrée.
Les policiers sont repassés devant nous, nous jetant un coup d'œil hargneux, et après le départ de l'ascenseur mon compagnon d'infortune s'est penché vers moi :
- J'ai dit à Draco que j'avais déclaré à la police que c'était un jeu sexuel qui avait mal tourné, pour qu'il dise pareil. A moins qu'il ne décide de dire autre chose, a-t-il ajouté avec un soupir, en haussant les épaules d'un geste d'impuissance.
- Mais… Pourquoi t'as fait ça ? Pourquoi t'as menti ?
Il a baissé les yeux et j'ai eu l'impression de voir un autre homme, bien loin du boute-en-train habituel. Un homme blessé.
- Je sais pas. J'ai eu pitié.
- Pitié ? De qui ?
- De toi. Je sais que le monstre c'est pas toi, c'est lui. Le vieux qui était là avant toi. C'est lui qui torture Draco, c'est à cause de lui qu'il a repris la drogue.
- Quoi ?
- Tu le savais pas, hein ? Ça fait plusieurs semaines qu'il le poursuit, qu'il l'appelle, qu'il débarque à toute heure, et Draco est pas bien.
- Quoi ? ai-je répété, abasourdi.
- Il t'a rien dit à toi non plus, hein ? J'ai déjà essayé de l'interroger, mais il se ferme comme une huître, il dit que c'est son problème à lui. Pourtant parfois il est dans un sale état, après…
J'ai secoué la tête, incrédule :
- Il couche avec lui chez toi et tu laisses faire ça ?
- Tu veux que je fasse quoi ? Je ne couche plus avec Draco depuis longtemps tu sais, depuis qu'il t'a retrouvé. Tu ne le savais pas ?
- Ben… non.
- Si. Il ne me raconte plus rien non plus, mais je voyais bien qu'il allait mal, sauf quand il partait à Paris, chez toi. Il t'aime, tu sais. Je ne l'ai jamais vu accro à quelqu'un comme à toi. J'espérais que tu pourrais l'aider.
J'ai dégluti difficilement, essayant de digérer ces informations et le cappuccino trop sucré.
Apprendre que Draco ne couchait plus avec son coloc était une chose, mais apprendre qu'il était harcelé par un salopard en était une autre, que je ne comprenais pas. Pourquoi ne m'avait-il rien dit, pourquoi n'avais-je rien vu ? A quel niveau de non communication en étions-nous arrivés, et comment ? Par manque de confiance en moi, ou en lui ?
Les questions se bousculaient dans ma tête, toutes plus cruciales les unes que les autres, toutes insolubles. Qui était cet homme pour que Draco se laisse faire, quelle sorte de chantage exerçait-il sur lui ? Ou Diego se trompait-il ?
J'essayais de me souvenir des paroles de Draco au sujet de cet homme, mais c'était loin, et flou. Il y avait eu un abus manifeste, quand il était adolescent, et une immonde histoire de photos. Mais c'était le passé, non ?
- Tu es sûr d'avoir bien compris ? Tu es sûr que Draco n'était pas… consentant ?
- Non, Harry, non. Il était trop mal, après, même s'il ne disait rien, je t'assure.
- Mais… il lui faisait quoi ? Il se passait quoi ? Tu as vu des traces sur lui ?
- C'est plutôt à toi que je devrais poser la question, Harry, c'est toi qui le voyais nu, plus moi. Il ne se promenait plus déshabillé, jamais.
Cette réflexion m'a interpellé, c'est vrai qu'il se cachait un peu ces derniers temps, j'en avais juste conclu qu'il était devenu pudique. Mais il y avait eu la trace sur sa hanche, aussi, et surtout son mensonge.
Mes poings se sont crispés et je me suis mis debout, pressé de retourner le voir. Diego m'a suivi jusqu'à la chambre, le bulgomme défraîchi crissait sous mes chaussures, je me sentais dans un état second. Quand nous sommes arrivés à la chambre une infirmière nous a avertis qu'il s'était endormi, a rappelé qu'il était tard et nous a priés de revenir le lendemain. Un poids est tombé dans ma poitrine, j'aurais tant voulu le revoir, encore un peu…
- Tu sais qui c'est ce type d'ailleurs ? l'ai-je interrogé en repartant vers la sortie, un peu angoissé.
- Il s'appelle James je crois, c'est un ami de son père. Il ne m'a pas raconté exactement ce qui s'était passé avec lui, mais je crois qu'ils se connaissent depuis longtemps.
- Et il vient souvent chez vous ?
- Au début, non. Et puis ces deux dernières semaines il s'est présenté plusieurs fois à notre porte, mais j'avais pour ordre de dire que Draco n'était pas là. Et puis Draco ne répondait plus au téléphone, ça m'avait paru étrange.
- Mais pourquoi tu l'as pas interrogé?
- Parce qu'il ne voulait rien dire. Tu le connais, non ? Il est muet comme une tombe quand il le décide, et il déteste qu'on lui pose des questions.
Je n'ai pas insisté, conscient que ça aurait été à moi de m'inquiéter et l'interroger, pas à Diego. J'étais complètement paumé après avoir été certain que le danger venait de lui ou du couturier KK, j'avais été bien abusé par les apparences, ou peut-être m'étais-je abusé tout seul. Plus aucune certitude ne pouvait me consoler, je ne connaissais pas bien Draco, je n'avais pas su le protéger, malgré mes promesses.
A la sortie de l'hôpital je suis resté quelques secondes interdit, incapable de savoir quoi faire et où aller, en pleine nuit. Le parking était presque désert, la température était toujours glaciale.
- Tu viens dormir chez nous, Harry ?
- Je … je ne sais pas. Je suis un peu perdu, là. Tu… tu n'as pas peur ?
- Peur ? De toi ? Bien sûr que non. Allez, viens. Tu te sentiras mieux après une bonne nuit de sommeil.
Il a glissé son bras sous le mien et je me suis senti bêtement reconnaissant, comme s'il m'offrait une seconde chance, comme si je regagnais le statut d'être humain. Je me suis dit qu'il était bien mieux que moi, plus humain et moins paranoïaque. Moins dangereux, surtout.
Après avoir hélé un taxi nous sommes rentrés sans un mot, sous le choc.
Je me suis couché rapidement après avoir avalé deux calmants, et j'ai commencé à m'interroger sérieusement sur moi-même, mes réactions et ma violence. D'où tout cela venait-il ? Perdais-je la tête ? Étais-je un meurtrier dans l'âme ?
Abruti par les calmants j'ai plongé dans un sommeil agité, peuplé de rêves violents.
oOo oOo oOo
Le lendemain matin en arrivant à l'hôpital avec Diego j'ai eu la désagréable surprise de trouver les parents de Draco dans sa chambre, installés sur des chaises près du lit.
A notre entrée ils se sont tus et sa mère a vite détourné les yeux, gênée. J'ai cruellement regretté d'être arrivé à un aussi mauvais moment, mais fuir aurait paru étrange, alors j'ai pris mon courage à deux mains et j'ai lancé un « bonjour » à la cantonade presque naturel.
Son père lui m'a dévisagé avec curiosité, et j'ai vu un petit sourire narquois déformer ses lèvres fines :
- C'est bien de prendre des nouvelles de ses victimes, n'est-ce pas ma chère ? a-t-il demandé à son épouse qui pâlissait. Très urbain.
Une exclamation étouffée a jailli du lit où se trouvait Draco, que j'ai regardé pour la première fois depuis notre arrivée. Il avait mauvaise mine mais respirait librement, sans appareil. Une vague de soulagement a envahi ma poitrine, malgré l'angoisse de me retrouver en présence son père. Je me suis dit que je mourrais de honte s'il décidait de tout révéler à ce moment-là, mais j'imaginais qu'il ne dirait rien en présence de son épouse, si distinguée. Visiblement la crainte du scandale était son seul frein, heureusement pour moi.
Je me sentais rougir sous son regard narquois, nous pensions sans doute tous les deux à la même scène, j'avais envie de disparaître sous terre, de me volatiliser. J'avais l'impression qu'il me regardait avec amusement, presque gourmandise. J'étais sûr qu'il se rappelait aussi parfaitement de mon corps que moi du sien, j'espérais juste qu'il ne soit pas rendu compte du plaisir que j'y avais pris, malgré moi.
Sans doute pour alléger la conversation Diego a lancé joyeusement :
- Mais tu as une mine superbe, Draco, un teint diaphane admirable. Dommage qu'on n'ait pas un défilé de prévu ! Tu sors quand ?
- Tout à l'heure. Je vais bien, a murmuré Draco d'une voix si faible que j'en ai eu mal au cœur.
- Parfait ! Tu reviens à la maison avec nous, alors ? On va bien s'occuper de toi.
- Sûrement pas, a repris la voix traînante de son père, aux inflexions méprisantes. Pas question que notre fils retourne avec ce… pervers. Nous allons porter plainte de ce pas, n'est-ce pas chérie ? Il faut que ce genre de fripouille se retrouve derrière les barreaux, pour le bien de la société.
J'ai serré les poings et ouvert la bouche pour répondre, mais Diego a posé une main apaisante sur moi, pour me faire taire. Je savais qu'à la moindre altercation je risquais des ennuis avec la justice, mon seul salut était de faire profil bas et prier pour que Draco ne me dénonce pas.
Narcissa Malfoy a pincé les lèvres avant de répondre d'une voix fluette :
- Je pense qu'il faut laisser le choix à Draco de porter plainte ou non, je ne voudrais pas que cela lui porte préjudice, vu les circonstances, a-t-elle répondu en fixant le bout de ses escarpins vernis.
- C'est idiot ! On ne peut pas tolérer ce genre… d'agissement immoral, a-t-il ajouté avec un apparent dégoût, en me regardant du coin de l'œil.
L'ironie de la situation m'exaspérait, comment osait-il se montrer en père la pudeur, après ce qu'il m'avait fait ? J'étais persuadé qu'il partageait les mêmes pratiques que son ami, je sentais la colère se mêler à ma peur, avec l'envie de lui flanquer un coup de poing vengeur, comme si j'étais au bord d'un précipice attirant.
Une voix éraillée s'est élevée du lit, cachant une colère sourde :
- Pourquoi, père ? Je te rappelle que tu l'as tout à fait toléré il y a deux ans, sur la Riviera, quand j'ai été agressé. Tu as préféré étouffer l'affaire plutôt que porter plainte, pour éviter le scandale, tu te souviens ? Et tu avais raison, tout cela est du plus mauvais effet, dans notre milieu. Je ne porterai donc pas plainte cette fois non plus, toujours pour protéger ma famille, a ajouté Draco dans un souffle.
- Comment ? Mais comment oses-tu… ? a-t-il lancé en se levant d'un bond et en avançant vers le lit de son fils.
Sous nos yeux ébahis ils se sont affrontés du regard, le père et le fils, et pour la première fois j'ai lu la même détermination dans leurs prunelles acier, et la même haine. J'avais l'impression de l'affrontement de deux cobras, aussi dangereux l'un que l'autre.
Bien évidemment la référence à l'agression m'a terrifié, en un instant je me suis demandé si je n'avais pas été l'auteur de ces deux agressions, si je n'étais pas une sorte de serial killer, un monstre schizophrène. J'ai senti mes jambes fléchir et mon cœur partir au galop, avec la certitude que mes joues brûlaient et que tout le monde me regardait.
Je me suis dit que j'étais foutu, que Draco allait tout comprendre et faire le rapport avec la nuit sur la plage, enfin. Je serais le coupable idéal, il devinerait tout, tout ce que j'avais oublié et tout serait perdu, cette fois je n'échapperais pas à la prison. J'aurais fui si mes jambes m'avaient encore porté, mais j'étais plus mort que vif, tétanisé.
Son père a reculé d'un pas et s'est tourné vers son épouse :
- Partons. Je crois que notre fils n'a pas les idées très claires, pour l'instant. Nous en reparlerons plus tard, Draco, a-t-il ajouté d'un ton menaçant.
- Mon chéri, tu as bien réfléchi ? a murmuré Narcissa à son fils en se levant à son tour, accablée, tournant le dos à son époux. Tu ne veux pas rentrer à la maison avec moi ? Ou tu préfères que je te raccompagne dans ton appartement, à Chelsea, et que je reste un peu avec toi ? Tu es si pâle…
- Non. Je veux rentrer chez moi… Chez Diego, avec Harry, a soufflé Draco.
- Tu es sûr, mon chéri ? a répété sa mère d'un ton navré, et j'ai eu mal pour elle.
Comment accepter de laisser son fil avec son bourreau, même si elle croyait que ce n'était qu'un jeu sexuel ? Je l'ai admirée de ne pas lui faire de leçons de morale, de l'accepter comme il était, brisé, perverti. Elle a serré ses mains longuement, a posé un baiser sur son front blême et il a souri faiblement, minute d'émotion.
Après un dernier regard méprisant M. Malfoy est passé à côté de moi, prenant bien soin de me frôler, et m'a murmuré « Vous ne vous en tirerez pas comme ça…».
J'ai senti tous les poils de mon corps se dresser et j'ai cru que le plancher allait m'engloutir, pour une chute sans fin.
A suivre…
Allez, la suite ce week-end, promis… si vous ne m'avez pas assassinée entre-temps !
Dans un registre un peu plus gai, je vous rappelle que « Mon ciel dans ton enfer » est en vente en version collector sur le site des éditions YBY, avec des illustrations sublimes de Clock-D. Je vous invite à y jeter un œil sur leur site internet ou FB, elles sont magnifiques…
