La matinée était morne et nuageuse ; sombre et terne, le monde avait l'air d'un décor plat, sans relief, peint en trompe-l'œil sur le voile uniformément gris du ciel. Plat, gris. Et froid.
Triste…
On aurait dit que le monde entier ce matin partageait les sentiments de Malon…
Triste, le teint pâle, le visage fermé, les yeux humides et le cœur gros, la jeune fermière aux longs cheveux acajou se déplaçait à petits pas, bougeait à petits gestes, comme pour se faire toute petite, transparente, disparaître…
Oui, elle aurait voulu disparaître…
Le moindre souffle d'air la faisait frissonner ; tout lui faisait mal, mal à pleurer, mal à vouloir mourir ; elle touchait le fond du désespoir…
…la veille au soir, elle avait eu ses règles.
Elle sentit les larmes couler à nouveau le long de ses joues.
Sa nuit d'amour avec Link, sa toute première expérience sexuelle, avait tellement bouleversé son corps qu'il s'en était déréglé, et sa lune ne s'était pas levée… Alors un fol espoir était né dans le cœur de la douce jeune fille : un tel retard… oui ! Elle était enceinte !
Elle était enceinte de Link !
Elle portait en elle l'enfant de Link, l'enfant de l'homme quelle aimait, le fruit de leur amour…
C'était pour le lui apprendre qu'elle avait tenté de l'approcher dans la foule la veille lors du triomphe. Mais qu'avait-elle espéré ? Pas même elle n'avait pu seulement l'apercevoir…
Alors elle avait renoncé.
Renoncé à lui…
Au moins il lui restait son enfant, cette vie fruit de leur seul instant d'amour partagé qui grandissait en elle ; si elle ne pouvait pas l'avoir, lui le héros inaccessible, trop grand, trop beau, trop fort, trop bien pour elle, au moins aurait-elle un souvenir vivant de lui, la plus belle des consolations…
Alors le soir en rentrant, quand elle s'était subitement sentie mal et avait sans crié gare souillé son jupon de sang, ne pouvant que comprendre à cette vue qu'elle s'était trompée, le monde s'était écroulé autour d'elle…
Enfermée dans sa chambre, elle s'était effondrée sur son tapis et avait pleuré, pleuré à fendre l'âme, pleuré jusqu'à ce qui ne lui reste plus aucune force et qu'elle sombre dans un sommeil sans repos proche de la mort.
Jamais de sa vie elle n'avait été aussi malheureuse…
C'était son dernier espoir qui venait de s'envoler…
Alors ce jour-là, c'était comme déjà morte, morte à l'intérieur, un fantôme, une ombre incapable d'interagir avec un monde gris et froid qu'elle ne voyait plus, n'entendait plus et ne sentait plus qu'elle tentait en vain de s'acquitter de son travail à la ferme ; pour faire illusion…
Mais elle ne parvenait même pas à faire illusion…
Sous le ciel gris et dans le courant d'air froid, il y avait plus de trois heures qu'elle n'avait toujours pas fini d'entreposer les ballots de foin…
Essuyant une larme en reniflant bruyamment, elle prit la fourche à deux mains. Trop haut ; pas assez fermement…
Quand elle souleva le paquet de foin ficelé, le poids mal réparti lui donna toutes les peines du monde ; plissant les yeux, serrant les dents, poussant un petit grognement de douleur, elle insista, tira plus fort de ses mains mal placées qui glissaient, mais le poids du ballot pesa plus lourd qu'elle à l'autre bout, elle sentit l'outil lui échapper, et bascula en arrière…
Elle allait heurter durement le sol d'épaisses planches de bois dur, quand deux mains larges, chaudes et puissantes la rattrapèrent en pleine chute avec assurance…
Ces mains… larges, chaudes et puissantes…
Elle n'osa d'abord croire ce que lui chuchotait son cœur.
Ça ne pouvait être que son père…
Elle se remit d'aplomb sur ses pieds, et se retourna lentement vers lui pour le remercier ; mais quand elle se trouva face à son sauveur, elle crut sentir son cœur s'arrêter de battre…
Link !
C'était Link qui était là devant elle, Link, le sauveur du royaume, le héros inaccessible, l'amour de sa vie qui avait daigné honorer de sa présence de glorieux héros leur modeste ferme…
Il était tellement beau qu'il semblait presque irréel, ses cheveux d'or soyeux en bataille une mèche devant le front, ses grands yeux d'un bleu d'azur au regard doux, sa bouche aux fines lèvres ourlées terriblement sensuelle ; il ne portait que sa tunique et son bonnet verts, sans la chemise et les chausses blanches dessous, sans son épée dans le dos, sans même ses mitaines de cuir fétiche aux mains, et ses bras nus irradiaient la puissance, leurs muscles déliés pointant sous leur peau hâlée marquée ça et là de cicatrices…
Elle eut un mouvement de recul.
Ce n'était pas possible…
Elle ne pouvait pas se réjouir de le voir, elle ne pouvait pas laisser la joie et l'espoir la gagner à nouveau ; elle souffrirait trop alors quand il la quitterait à nouveau, car il la quitterait, c'était certain…
Comment un héros, sauveur d'un royaume, vainqueur d'un sorcier maléfique, aurait-il pu rester avec une misérable fermière ? Qu'avait-il à faire d'elle ?
Pourquoi même était-il là aujourd'hui ?
Pour… en prendre son plaisir ?
La baiser ?
Après tout, il avait tous les droits de l'exiger…
Mal à l'aise et profondément meurtrie à sa vue qui ravivait toute la douleur de ses espoirs déçus, la jeune fille aux longs cheveux acajou détourna son visage.
« Malon, est-ce que je peux te parler ? »
La voix était tremblante et le ton réservé.
Rien à voir avec l'arrogance à laquelle elle s'attendait de la part d'une vedette adulée ; elle sentit son cœur battre plus fort…
Lui parler de quoi ?
Il n'y avait rien à dire…
Elle ne put toujours pas se résoudre à le regarder dans les yeux ; il baissa tristement la tête et lâcha sur un ton amer :
« Oui… je comprends que tu ne veuilles même pas me regarder… »
Ils se tenaient face à face, très près l'un de l'autre, en proie au trouble, leurs regards refusant de se croiser ; la tension était palpable…
Link eut un rire nerveux, avant de reprendre, avec difficulté, comme si les mots ne voulaient pas sortir :
« Ah… Pour que nous soyons parfaitement à égalité, j'avais pensé me présenter à toi totalement nu et sans défense, mais, euh… J'ai réalisé que ce qui est beau et émouvant de la part d'une femme aurait été obscène de la part d'un homme… »
Ce fut au tour de Malon de ne pouvoir réprimer un rire nerveux, en rougissant comme une pivoine…
Mais à bien y réfléchir, sans son épée dans son dos, sans sa chemise et ses chausses blanches sous son pourpoint vert, sans ses mitaines de cuir à ses mains, il était nu et sans défense : ces accessoires dont il s'était défait, c'était ses attributs de héros, et sans eux il n'était plus que le petit garçon qu'elle avait connu…
Tout à coup elle sentit son humilité, sa bonne volonté, l'effort qu'il faisait ; touchée, enfin elle éprouva le désir de le regarder dans les yeux.
Quand leurs regards se croisèrent, la même décharge électrique les traversa tous deux ; cette chaleur dans la poitrine…
Elle était si belle avec ses cheveux flamboyants et son teint opalescent, sa petite bouche en cœur et ses grands yeux d'un bleu cristallin, son visage de poupée de porcelaine et son corps aux formes si parfaites et insolemment féminines…
Elle l'ignorait, et ne pouvait même pas le concevoir, mais Link était aussi bouleversé à sa vue qu'elle à la sienne…
« Malon, souffla-t-il, je viens te demander pardon… »
Ses yeux s'arrondirent et son cœur bondit dans sa poitrine ; un fol espoir, encore faible mais déjà bien vivant, venait de naître en elle, mais elle n'en avait pas encore conscience ; pour l'heure elle était seulement stupéfaite, incrédule et presque gênée de cette situation surréaliste où lui, un héros, s'abaissait devant elle, une trainée…
« Je me suis conduit comme un infâme salaud avec toi, poursuivit le jeune homme. J'ai honte de moi à me donner des claques. Tu t'es offerte à moi, ma toute-jolie, tu m'as offert ton cœur et ton corps… et moi je les ai pris, sans rien t'offrir en retour… »
Malon se sentait à chaque mot qui sortait de sa bouche un peu plus embarrassée ; elle avait l'impression de le forcer à se justifier d'une faute après l'avoir d'abord forcé à la commettre ; elle se sentait sale et grotesque, une pauvre idiote détestable, probablement la seule fille au monde pour qui coucher avec un garçon était un tel problème…
« Non, s'empressa-t-elle de le flatter comme elle s'y sentait poussée par le prestige de Link et sa propre insignifiance, c'est moi qui l'ai voulu. »
Le ton se voulait conciliant, mais la voix tremblait ; elle était au bord des larmes, sur le point de craquer, de ne plus parvenir à supporter plus longtemps sa honte et sa souffrance…
« Tu ne le voulais pas réellement, corrigea-t-il avec un doux sourire. J'aurais dû le comprendre, et agir en conséquence… Tu n'avais aucune expérience, moi si, c'était donc à moi de savoir jusqu'où ça pouvait aller ; c'est moi qui ai failli. Tout ça c'est ma faute. »
À ces mots, elle poussa un cri déchirant.
De toutes ses forces.
De tout son cœur…
Elle s'effondrait ; comme un barrage finit par se rompre sous la pression des tonnes d'eau trop longtemps contenues, elle laissait enfin s'échapper d'elle dans ce cri, dans ses larmes coulant à flots de ses beaux yeux, les jours, les heures interminables de ténèbres, de culpabilité, de chagrin, de douleur insupportable qui la rongeaient de l'intérieur au point que c'était à peine si elle parvenait à tenir debout, tout ce trop-plein d'émotions qui jaillissait d'elle à lui vriller les tympans, à lui arracher la gorge, à lui faire éclater les tempes…
« J'ai cru que c'était ma faute ! hurla-t-elle comme à-demi folle de se sentir tout à coup délestée du poids de sa culpabilité, de sa honte et de sa douleur. J'ai cru que c'était ma faute, que tu me rejetais parce que j'étais une trainée, une salope ! Je me suis sentie comme une salope ! Pourquoi tu m'as fait ça, pourquoi tu m'as fait ça, pourquoi tu m'as fait ça ? »
Elle répéta cette question désespérée qui n'attendait pas de réponse en martelant la poitrine de Link de coups de poings, et, Déesses ! si son chagrin lui faisait mal à mourir, jamais en revanche une douleur physique ne lui avait paru aussi douce que ces hématomes qu'il sentait les petits poings de son amie blessée imprimer sur la peau de son torse comme autant de justes punitions bien méritées pour le crime immonde qu'il avait commis envers elle ; soudain sa voix s'étrangla, et elle cessa de hurler en même temps que de le frapper, pour chanceler sur ses jambes et s'effondrer sur elle-même, libérée, vidée, baignée de larmes ; il tendit les bras avec précipitation pour la soutenir et, sans trop savoir ce qu'il faisait, s'il en avait encore le droit, il la serra contre lui, ne pouvant se retenir de fondre en larmes à son tour…
« Pardon, répétait-il comme hypnotisé, pardon… C'est moi le salaud… Pardon… »
Malon pleurait doucement à présent.
De bonheur…
Bien sûr elle avait rêvé que Link lui accorde à nouveau un peu d'attention ; mais jamais elle n'aurait osé rêver qu'il pousse jusqu'à s'humilier à ses pieds !
Elle avait repris ses esprits, et sentait autour d'elle que lui aussi reprenait peu à peu les siens… Il s'écarta d'elle un peu précipitamment, comme gêné de s'être permis une telle familiarité après le mal qu'il lui avait fait, et bien qu'il se soit détourné pour lui cacher ses yeux rougis, elle le vit clairement s'essuyer le nez du revers de la main…
« J'en suis d'autant plus désolé, reprit-il en retournant vers elle un visage à nouveau calme et digne mais où se lisait une profonde amertume, que tout est parti d'un malentendu… »
Alors, ébahie, tremblant d'émotion et de joie, elle le vit comme dans un rêve tendre les mains pour prendre les siennes, délicatement, sensuellement ; elle les lui laissa sans résistance ; les mains de Link étaient chaudes et légèrement râpeuses sur les siennes, un contact envoûtant sur sa peau…
Ce n'était plus une simple accolade de réconfort entre amis, c'était un geste clairement chargé d'érotisme, le tout premier geste vraiment érotique qu'il ait eu envers elle…
« …oui ma toute-jolie, commença-t-il d'une voix tremblante avant de s'interrompre un instant pour expirer bruyamment comme s'il avait toutes les peines du monde à parler, je… ma réputation de tombeur irrésistible est une pure légende. Je ne couche pas forcément avec toutes les filles qui me témoignent quelque intérêt comme tout le monde a l'air de le croire. La vérité est même très différente… Oh, merde, comment te dire ça… ? Je… je n'ai couché qu'avec quatre femmes en tout et pour tout…
– Seulement quatre à part moi ? s'étonna la jeune fille aux longs cheveux acajou d'une petite voix haut-perchée où s'entendait la surprise.
– Non, corrigea Link avec une moue penaude absolument adorable, quatre avec toi… »
Elle resta bouche bée.
Elle n'en revenait pas… c'était si peu ! Si peu pour un homme aussi beau, aussi attirant, aussi célèbre, aussi admiré, aussi recherché, qui avait tant d'opportunités… Pour céder aussi peu, il n'avait dû céder qu'aux plus exceptionnelles… et elle était l'une d'elles ?
« Malon, ce n'est pas ça l'important, l'interpella-t-il en la sentant tressaillir entre ses mains. J'ai beaucoup réfléchi et… de ces quatre femmes, trois m'ont purement et simplement violé. J'ai aimé ça, bien sûr, j'en ai profité, mais il n'en reste pas moins que ce sont elles qui ont pris l'initiative, ont décidé à ma place, m'ont quasiment forcé, comme si ma brutalité ne m'avait attiré que la brutalité… Toi seule t'es donnée à moi, par amour, au lieu de me prendre de force, uniquement par désir. Toi seule m'as donné l'amour. Et ton amour m'a bouleversé. Il m'a fait renoncer à cette brutalité, il m'a appris la tendresse… Il est tout ce que je désire aujourd'hui. Tu es tout ce que je désire aujourd'hui, alors… si tu… veux encore de moi, je veux le partager avec toi, faire ma vie avec toi. Je t'aime. »
Malon pleurait et riait à la fois, folle de bonheur ; jamais de sa vie elle n'avait été aussi heureuse ! Elle qui n'espérait plus rien, voilà qu'elle obtenait tout !
"Je t'aime".
Ces trois mots étaient plus que ce qu'elle espérait, ils étaient ce qu'elle voulait.
Ces trois mots venaient d'effacer en un instant des années d'absence, des mois d'incertitude et des jours de honte et de chagrin…
Un fourmillement dans tout le corps, le cœur battant à tout rompre, elle tremblait d'émotion ; il sentit ses mains se crisper et tressaillir dans les siennes ; il desserra son étreinte et les laissa aller ; aussitôt elle les porta en un geste précipité à ses joues rougies et brûlantes, puis à sa bouche, étouffant un éclat de rire ; à son tour il lui sourit ; pas un de ses sourires charmeurs irrésistibles, mais un sourire timide et doux ; les mains tremblantes, elle lui caressa le visage du bout des doigts ; ses joues imberbes ; ses pommettes hautes ; son nez droit et fin ; ses paupières closes de plaisir ; ses cils blonds et doux ; ses lèvres ourlées et sensuelles… les doigts glissaient insensiblement dans leur caresse vers la courbe de la mâchoire, l'arrière des oreilles pointues… ses mains lui enlaçaient la tête à présent ; elle l'amena à elle, approcha son visage du sien, et l'embrassa…
Un baiser.
Un simple baiser, des lèvres, sans la langue, un chaste baiser maladroit de jeune fille en fleur, mais le meilleur qu'une femme lui ait jamais donné…
Tremblant, les yeux clos de bonheur, il leva les mains, les posa délicatement sur sa taille, les laissa glisser vers ses reins, se croiser, ses bras se resserrer autour d'elle et l'attirer à lui ; leurs visages se séparèrent, ils se regardèrent dans les yeux, se sourirent ; Malon posa sa tête sur l'épaule de Link, et lui sur la sienne ; il avait les bras passés autour de sa taille, elle avait les bras passés autour de son cou, et ils s'enlaçaient tendrement et passionnément, unis enfin…
Le sentir à nouveau contre elle…
La sentir à nouveau contre lui…
Un poids venait de s'enlever de ses épaules ; ou plutôt de son cœur… il s'abandonna complètement entre ses bras, contre son corps, chaud, tendre…
Il avait eu peur de l'avoir perdue.
Lui qui n'avait jamais eu peur de rien, affronté les monstres, les dangers et la mort elle-même sans jamais avoir eu peur de rien, à cet instant il avait eu peur de l'avoir perdue. Qu'elle ne lui pardonne pas, qu'elle ne veuille plus de lui.
Et après toutes les épreuves qu'il avait endurées bravement, c'était cette pensée, cette simple pensée qu'elle ne veuille plus de lui qu'il ne pouvait supporter…
Alors son bonheur à cet instant était si parfait qu'il en était purement inexprimable…
L'espace d'un instant, il eut la vision de son reflet, Dark Link, le Link Sombre ; et il sourit. Cet être né de son âme même, de ses désirs enfouis, avait pour seul désir d'aimer Malon… comme il avait été aveugle de ne pas comprendre plus tôt !
C'était tout simplement évident, une évidence qui s'était imposée à lui, le poussant à quitter le palais royal une heure plus tôt sans se retourner : c'était avec elle, pour elle qu'il voulait être un bon père, un bon époux et un homme bien…
Pour elle qui avait toujours été son point d'ancrage dans le monde des hommes, la première qui l'y avait accueilli et celle dont la bonté et l'amour l'avaient toujours soulagé de sa violence…
Il la serra plus fort contre lui, sa main droite remontant dans son dos et la gauche derrière sa tête, caressant et s'enfonçant avec volupté dans ses longs cheveux d'acajou flamboyant qui sentaient si bon la terre et les galets chauffés par le soleil.
Comme en écho à ce qu'ils ressentaient, le voile de nuages gris se déchira tout à coup juste au-dessus d'eux, dévoilant un soleil radieux, et un rayon doré de lumière éclatante vint se poser sur eux et rendre ses couleurs au monde…
« Je voudrais pouvoir te rendre ce que je t'ai pris, murmura-t-il tout près de son oreille. Je voudrais pouvoir te rendre ta virginité. Et retrouver la mienne, pour te l'offrir…
– Mais Link, souffla-t-elle sur un ton d'une gravité qu'il ne lui connaissait pas, par ces mots tu nous l'as rendue… »
Ils attendirent d'être vraiment prêts pour la perdre à nouveau ensemble, et ce fut parfait…
À peine vêtue d'une nuisette de soie pêche, debout devant la fenêtre de sa chambre adossée à son dormant, la princesse Zelda continuait de fixer le point à l'horizon où Link avait disparu depuis déjà longtemps.
Elle l'avait regardé s'éloigner sans se retourner sur sa jument rousse, traverser les jardins, passer le porche, devenir un point vert et doré au loin, partir pour ne plus jamais revenir.
Et elle souriait.
Un sourire digne et doux, vaguement mélancolique mais pas vraiment triste, qui rendait plus noble encore son visage ciselé à la beauté parfaite de véritable reine de sang…
Link…
Non, elle n'était pas amoureuse de lui, et non, elle n'avait jamais eu l'intention de l'épouser.
Bon, soyons honnête : bien sûr qu'elle aurait préféré passer sa vie avec lui plutôt qu'avec l'un des enfarinés à perruque qui n'allaient pas tarder à se presser à la porte du palais pour lui demander sa main, et bien sûr qu'elle était amoureuse de lui…
Mais juste comme ces midinettes qui se sont entichées du héros national parce qu'il est célèbre ; pas vraiment, pas profondément.
Pas comme sa Malon…
Ni comme elle l'avait été de Sheik…
Elle savait qu'elle l'oublierait très vite.
La vraie raison pour laquelle elle lui avait sauté dessus comme elle l'avait fait, outre bien sûr une envie irrésistible sur l'instant, était qu'elle avait voulu le mettre à l'épreuve.
Une ultime épreuve.
Et il avait réussi l'ultime épreuve…
Elle lui avait offert son trône, sa fortune, son pouvoir et son corps, et lui n'avait écouté que son cœur et refusé ce qu'elle lui offrait, parce que ce n'était pas ce qu'il désirait.
Il avait su résister à la tentation.
Il avait eu la force, le courage et la sagesse de résister à la tentation…
À sa place, tout autre que lui se serait empressé d'accepter, et de s'emparer sans hésitation de cette perspective d'une vie oisive de luxe, de caprices et de débauche, devenant ce qu'il avait combattu, un nouveau Ganondorf.
Mais pas lui.
Ce qui prouvait, ironiquement, qu'il était le seul qui en soit digne…
C'était ce qu'elle lui avait avoué juste avant qu'il parte, plus morte que vive, redoutant qu'il explose de rage en découvrant qu'elle n'avait fait que lui jouer la comédie…
…il s'était contenté de lui sourire, de déposer un baiser sur son front et de lui glisser à l'oreille qu'il était soulagé et heureux que leur tendre amitié ne se finisse pas comme ça, mais qu'il avait à présent une autre erreur à rattraper…
Un courant d'air passa par la fenêtre ouverte en faisant frémir quelques mèches de ses cheveux d'ambre qui se déversaient en volutes sur ses épaules nues ; elle frissonna.
Elle se passa un bras devant la poitrine, et l'autre sur le ventre.
Lentement, sa main le caressa, descendit, caressa son pubis sous la soie légère et translucide, un doigt s'aventurant plus bas, entre ses cuisses…
Elle ferma les yeux et son sourire s'élargit…
Elle se souviendrait longtemps de sa première fois ; sa dernière peut-être…
Elle ne le reverrait peut-être plus jamais, mais au moins se souviendrait-elle longtemps, probablement toute sa vie, de son corps sur elle et en elle, de sa force, de sa chaleur, de sa douceur, du plaisir ineffable qu'elle avait pris de lui, des heures qu'ils avaient passées à se donner, se prendre, se donner et se reprendre encore du plaisir, un plaisir dont elle se demandait comment on pouvait en avoir honte…
Mais ça, l'histoire n'était pas obligée de le retenir.
L'histoire ne retiendrait pas que la princesse en détresse était une voluptueuse impudique qui avait pris son plaisir du héros sous prétexte de le mettre à l'épreuve ni que le héros n'était qu'un homme après tout et y avait cédé…
Non, l'histoire ne retiendrait que la version officielle qu'elle s'était déjà empressée de faire colporter partout dans le royaume : le héros Link avait vaincu le tyran Ganondorf, désormais scellé dans la Terre d'Or par le pouvoir des sept Sages, et rétabli la princesse Zelda sur le trône d'Hyrule.
Et bientôt l'histoire elle-même en aurait perdu le souvenir et deviendrait légende.
La légende d'une princesse pourchassée par un tyran à l'apparence monstrueuse à la recherche de la Triforce et sauvée par un jeune héros vêtu de vert.
La légende de Zelda.
FIN
