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Avertissement : Aulus est un pervers. Un vrai pervers. Et Zmyrina est un peu folle. (désolée, vous êtes prévenus.)
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CHAPITRE XXXVI
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Aulus Flavius jubilait. Ils étaient si stupides.
Personne ne surveillait la cour d'honneur. Les chevaux attendaient sagement dans la petite écurie réservée habituellement aux visiteurs de marque. Prêts à partir. Il était parti. Avec trois hommes. Des bergers avaient voulu les arrêter. À pieds ! Quelle farce ! Ils leur étaient passé dessus. Ils espéraient les avoir tous tués.
Deux heures de course le séparaient de Patara. Le chemin se découpait assez clairement entre les pierres, les arbres et les broussailles, pour tenter un galop souple. Silus lui assurerait de l'avance. Son absence passerait longtemps inaperçue. Assez longtemps pour qu'on ne le rattrapât pas.
Le Cupidon quitterait le port sans encombre, même en pleine nuit. L'accès au grand large ne présentait aucun danger particulier. Le navire de Julia devait se trouver à quai. Il pourrait envoyer des hommes le couler, le brûler. Aulus lui était passé sous le nez à Ostie, il recommencerait et cette fois, elle ne le retrouverait pas.
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Le cauchemar ne finirait jamais.
« On peut le rattraper, proposa Aeshma. »
Astarté fronça les sourcils.
« On ne va pas le laisser partir, argua Aeshma. Il reviendra, et même s'il disparaît en Orient, vous passerez votre vie entière à regarder par-dessus votre épaule, domina, ajouta-t-elle en se tournant vers Julia. Vous craindrez toujours pour votre fils. Pour vos gens. Laissez-moi y aller.
- Tous les cavaliers doivent partir, décida Julia. »
Les thraces assurèrent qu'ils se chargeraient de surveiller les prisonniers.
« Enyo, tu es responsable de ce type, lui dit Aeshma en tirant la tête de Silus en arrière. Il ne doit ni mourir ni s'échapper. Tu as bien compris ?
- Mmm.
- Il est à toi. Ne le tue pas. Par contre, tu peux le frapper s'il t'embête.
- Je n'y manquerai pas. »
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Publius se présenta avec Celer, le prétorien qui lui restait. Sura était mort avant que Serena ne lui eût porté secours. Tidutanus avait perdu deux gardes, mais Ursus et Corvinus étaient toujours là. C'étaient eux qui avaient ramené Atalante à la villa. Elle souffrait d'un affreux mal de crâne et à chaque inspiration, elle retenait un gémissement. Serena l'auscultait quand la jeune Syrienne vit les dominas, le dominus et son fils. Elle se détendit soudain. Un peu. Serena la rassura sur le sort de Marcia, l'inquiéta sur celui de Britannia, de Galini et de Germanus.
Sabina était assise en tailleur à côté d'elle. Elle surveillait ses camarades.
« Atalante, l'appela l'hoplomaque.
- Ça va ? s'inquiéta Atalante qui avait laissé sa camarade avec une flèche plantée dans le dos.
- Bah, je peux plus bouger le bras, j'ai un mal de chien dans l'épaule, Serena a dû demander à un costaud de me retirer la flèche de l'omoplate, j'ai cru qu'il allait me l'arracher et que mon bras lui resterait avec dans la main, mais à part ça... Tout roule.
- ...
- D'accord, j'ai tourné de l'œil, concéda la meliora. Mais ça va mieux. Et j'ai toujours mon bras gauche, conclut Sabina en agitant le bras en question devant elle. Qu'est-ce qui t'est arrivé ?
- J'ai sauté du balcon, lui répondit la grande rétiaire.
- Pour une fille si raisonnable, tu as parfois de drôles d'idée.
- Je voulais aider Aeshma, se justifia Atalante
- Ah... Aeshma, évidemment...
- …
- Et ça a marché ?
- On m'a fracassé la tête, avoua la grande rétiaire en grimaçant. Mais comme tu peux le voir... fit-elle en se retournant vers l'endroit où se tenait Aeshma.
- Aeshma est vivante, conclut Sabina
- Oui.
- Elle a vu ta tête ?
- Non.
- Je m'en doutais, ricana l'hoplomaque.
- …
- Vous ne vous êtes pas encore engueulées, sourit Sabina.
- Je ne suis pas sûre qu'elle aille mieux que moi.
- En attendant, elle s'en va.
- Quoi ?! s'écria la grande rétiaire. »
Elle se retourna, vit que Sabina n'avait pas menti et repoussa les mains de Serena.
« Atalante, ne bouge pas, protesta la jeune soigneuse.
- Donne-moi ce truc et c'est bon. »
La grande rétiaire s'empara d'un tissus et partit à grands pas. Elle claqua de la langue à l'intention de Dacia et de Caïus, secoua la tête quand Celtine et Ajax firent mine de se lever.
« Atalante ! tenta de la rappeler Serena.
- Tu ne l'arrêteras pas, lui dit Sabina en secouant la tête. On n'arrête jamais Atalante quand elle est partie.
- Mais elle va où ? souffla Serena dépitée.
- Ça, je n'en sais rien. Demande aux dominas. »
Serena renonça à demander aux dominas, à rattraper Atalante, à coincer Aeshma qui ne lui paraissait pas au meilleur de sa forme malgré l'énergie qu'elle avait déployée à traîner le centurion derrière elle et celle qu'elle mettait à suivre, sinon à précéder les dominas.
Elle avait trop à faire et personne pour la seconder à part sa mère et Méléna. Elle ne savait même pas où se trouvait Temon. Il n'avait pas fait partie des assaillants. Galini gémit. La jeune esclave soupira. Elle ne s'en sortirait jamais et Aeshma n'était pas prête de lui venir en aide ni d'échanger son habit de gladiatrice contre celui de médecin.
« Tu peux me demander n'importe quoi, lui dit gentiment Sabina. Je suis peut-être diminuée, mais j'ai assez d'autorité pour transmettre tes ordres à mes camarades. Tu soignes les nôtres, ils se plieront de toute façon à tes quatre volontés. Ils ne craignent pas la vue du sang et ils savent tous plus ou moins se rendre utiles auprès des blessés.
- Merci, accepta Serena. Alors, est-ce que tu pourrais... »
Serena ne connaissait pas Sabina, elle apprit cette nuit-là à apprécier la jeune gladiatrice. Elle bavardait sans cesse, plaisantait aussi bien avec les gladiateurs qui leur prêtaient mains fortes, qu'avec les blessés. Elle rassura ceux qui n'avaient pas assisté à la fin des combats, elle força Marcia à rester coucher et à se rendormir quand la jeune auctorata reprit conscience, elle borda Galini qui avait froid et apprit dix fois plus de choses que n'en savait Serena sur Gaïus en interrogeant Routh. La jeune femme était intarissable quand il s'agissait du petit garçon et Sabina, avide de nouvelles histoires, l'encouragea à lui parler.
L'hoplomaque aida aussi Boudicca à manger et à boire. Serena lui avait posé trente points de sutures, ses abdominaux lui avaient sauvé la vie, mais ils avaient été déchirés en maints endroits et la jeune fille ne pouvait plus se lever ni se coucher sans crier.
À un moment, Serena n'avait plus entendu la voix de Sabina. La meliora s'était endormie près de Boudicca. Elle était assise par terre et sa tête reposait sur son bras gauche appuyé sur un banc. Serena eût bien aimé vérifier son épaule, la jeune gladiatrice s'était beaucoup démenée et son pansement aurait mérité d'être changé. Mais elle n'osa pas la déranger. Berival qui veillait encore, apporta une couverture et ils l'arrangèrent doucement autour des épaules de la jeune femme.
« Va dormir, Serena, l'enjoignit le forgeron. Je veillerai pour toi et je te réveillerai si un blessé requiert tes soins.
- Tu es fatigué, toi aussi.
- Je ne compte pas allumer la forge demain, aucun travail urgent ne m'attend vraiment. Je peux dormir quand je veux. Par contre toi...
- Tu me réveilles s'il se passe quoi que ce soit. Maman et Méléna sont parties dormir et Hanneh a disparu. Les gladiateurs ont mis en place des tours de garde et...
- Dors, Serena.
- Je tiendrai compagnie à Berival, annonça Tibalt. Comment va Dolon et son fils ?
- Bien, le rassura Serena. Les blessures étaient profondes, mais sans grande gravité. Tibalt ? demanda la jeune femme sans cacher ses appréhensions. Où es Temon ?
- Au campement. Je l'y ai renvoyé après qu'il ait parlé aux dominas. Je ne voulais pas qu'il vienne avec nous. Il aurait couru des risques inutiles.
- Merci, dit-elle avec reconnaissance.
- Je vais te préparer ton lit. »
Berival plia plusieurs couvertures qu'il étendit sur le sol, invita la jeune soigneuse à s'y allonger et la borda soigneusement.
« Repose-toi sans crainte, Serena.
- Mmm. »
Il attendit qu'elle s'endormît pour rejoindre Tibalt. Temon voulait demander à la domina de les affranchir lui et Serena, il voulait se marier avec elle. Ce soir, Serena avait gagné plus que son affranchissement et Berival était persuadé que Julia Mettela, quand tout serait devenu calme, partagerait pleinement son avis.
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Julia avait déposé un baiser sur le front de Gaïus, elle lui avait assuré qu'elle revenait très vite. L'enfant ne savait pas s'il devait la croire ou pas. Quintus non plus.
« Julia...
- Je sais, Quintus, mais on doit définitivement mettre fin à tout ça, cette nuit. Aeshma a raison. »
Elle tendit les mains vers son fils.
« Gaïus, dit-elle en le prenant dans ses bras. Il est tard, il faut que tu ailles dormir.
- Où est Routh ?
- Elle est partie se reposer, intervint Pagona. Tu la verras demain.
- Les méchants lui ont fait du mal ?
- Pas trop, décida de ne pas mentir la jeune femme.
- Je veux la voir.
- D'accord, accepta Pagona. Viens avec moi, mais seulement si après lui avoir dit bonne nuit, tu vas te coucher. »
Julia reposa l'enfant par terre et Gaïus referma sa main sur celle de Pagona.
- Tu dors avec moi ?
- Oui, si tu veux.
- Et avec Papa ?
- Euh... »
Julia et Quintus échangèrent un regard, le premier dans lequel Quintus retrouva la femme qu'il aimait.
« C'est d'accord, Gaïus, accepta le jurisconsulte. On dormira tous les trois et Tovias veillera sur nous. »
L'enfant hocha gravement la tête. Il se jeta soudain sur Julia, referma ses bras sur ses jambes et se serra de toutes ses forces contre elle. La jeune femme s'accroupit. Elle l'enlaça doucement et l'embrassa dans le cou.
« Je reviens dès que je peux, lui murmura-t-elle.
- Demain matin ?
- Demain.
- Un câlin ? »
Julia le serra brièvement dans ses bras et à travers ce geste simple, elle tenta d'exprimer tout l'amour et la tendresse qu'elle éprouvait pour son fils, elle essaya de répondre à son désir de savoir que sa mère l'aimait, qu'elle ne l'avait pas oublié et qu'elle ne le quitterait jamais.
« Je t'aime, Gaïus, lui souffla Julia. »
L'enfant se serra plus fort encore contre elle, puis il se retourna vers son père et Pagona, et exigea d'aller voir Routh. Julia se releva.
Gaïa était déjà partie. Elle se retrouva face à Atalante. Dacia et Caïus se tenaient derrière la grande gladiatrice.
« Je viens avec vous, domina.
- Tu ne sais pas monter à cheval et tes camarades non plus, rétorqua Julia.
- Caïus se débrouille et pour Dacia et moi, vous nous prendrez en croupe.
- Tu es blessée.
- Je ne vous laisse pas partir avec seulement Aeshma, Tidutanus et ses gardes, deux prétoriens et votre sœur. C'est hors de question. Ajax reste avec Sabina et les autres pour veiller sur vos gens, mais nous, on vous accompagne. »
Julia ne discuta pas. Elle n'augurait qu'une perte de temps inutile. Atalante ne se laisserait pas fléchir.
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La jeune Syrienne eut le plaisir de retrouver Astarté dans la cour. La Dace s'était imposée auprès de Gaïa. Gaïa lui avait opposé un refus catégorique quand Astarté avait exigé de les accompagner. Aeshma s'était rangée à l'avis de la jeune Alexandrine : prendre Astarté en croupe les retarderait.
La Dace aux larges épaules avait tergiversé le temps de deux battements de cœur. Puis, elle avait brutalement saisi Aeshma par le bras et l'avait traînée un peu plus loin, ignorant ses protestations et serrant plus rudement encore sa camarade. Elle s'était penchée à son oreille.
« Écoute bien, Aesh, je ne te laisse pas partir et je ne laisse pas partir la domina sans moi. Une seule gladiatrice ? Marcia n'est même pas là. Tidutanus et ses gars ne valent rien, je n'ai pas confiance dans les prétoriens pour protéger les dominas, et toi... »
Astarté avait donné des petits coups du dos de la main sur la poitrine et l'estomac de sa camarade. Aeshma avait serré les dents et étouffé un cri de douleur.
« Je ne veux pas savoir, Aesh. Pas maintenant, mais si tu ne me soutiens pas, je te mets à terre. Je te trouve tarée, je sais que tu peux te battre, même si tu es en train de crever, mais contre moi en pleine forme, tu ne fais pas le poids et tu ne peux pas prendre le risque de te passer de moi. Je suis avec toi depuis le début. On a tué ensemble, on s'est vendues ensemble, on s'est prostituées ensemble, tu étais là quand j'ai saigné Téos, j'ai vu ce type humilier Julia Mettela, j'ai vu... laisse-moi mettre fin à cette histoire avec toi.
- Mais...
- Aesh, tu crois qu'Aulus va galoper en pleine nuit comme en plein jour ?
- Non, concéda la jeune Parthe.
- Alors ?
- Je t'emmène, accepta Aeshma.
- C'est moi qui t'emmène, Aesh. J'appartiens à la familia de Gaïa, je suis son garde du corps, t'es juste une invitée, la provoqua gentiment Astarté.
- T'es con, Astar, tu sais ça ?
- Mais j'ai raison.
- Pff... souffla Aeshma. »
Astarté avait raison. Aeshma n'était qu'une gladiatrice en vadrouille, quand Aulus Flavius serait mort, elle réintégrerait le ludus et Astarté resterait auprès de la domina.
- On va où ? demanda la grande Dace.
- À Patara.
- Pourquoi ?
- C'est l'option la plus plausible.
- Il pourrait se planquer dans les montagnes.
- Il ne le fera pas, il sait que les bergers parcourent les montagnes, qu'ils le suivraient. Mais s'il embarque...
- On ne sait pas où il ira ? Comme c'est déjà arrivé ?
- Mouais. »
Aeshma n'avait formulé aucune remarque quand Julia les avait rejointes en compagnie d'Atalante, de Dacia et du jeune auctoratus. Elle aurait préféré des thraces, mais elle était contente qu'Atalante fût présente. Contrariée parce que la jeune Syrienne portait un bandage sur la tête et que Serena n'avait pas eu le temps de la laver correctement, mais bêtement contente.
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Il n'y avait pas assez de chevaux, même si chaque cavalier prenait quelqu'un en croupe. Tidutanus renonça à partir. Il avait suffi du regard combiné des trois melioras pour qu'il comprît. Atalante et Aeshma mentaient sur leur état, mais il ne pouvait pas les forcer à rester ici, alors que les sœurs Mettela partaient mener leur ultime combat. Dacia combattait mieux que lui ou ses hommes, Caïus aussi. Trois gladiateurs même avec deux blessés vaudraient toujours mieux que trois gardes. Cinq gladiateurs motivés vaudraient mieux que cinq légionnaires. Publius Buteo, en qualité de prétorien, représentait l'Empereur, le droit. Sa présence protégerait les dominas et les gladiateurs des mensonges d'Aulus Flavius.
« Je garderai la villa, dit-il. »
Il s'inquiétait. Il attrapa Astarté par la manche avant qu'elle ne montât derrière Gaïa Mettela.
« Astarté ? »
Il soupira.
« Quoi ? demanda la Dace aux larges épaules
- Tes camarades...
- Je sais.
- Vous... toutes les trois, vous... Fais attention, conclut-il brusquement. »
Il tourna les talons, il n'avait pas le temps de lui dire tout ce qu'il voulait lui avouer, de lui demander pardon. Pardon pour toutes les années qu'il avait passé à l'ignorer, à la mépriser, pour ne pas avoir protégé ses amours, pour avoir laissé Téos la punir injustement, pour les avoir vendus elle et Lucanus. Et puis, la remercier, il ne savait pas trop de quoi. La remercier de s'être battu avec ses camarades sur l'Artémisia, pour Enyo qui lui avait sauvé la vie lors de la tempête, pour Galus qui lui avait servi de la soupe, pour Aeshma qui avait pris soin de lui et de ses hommes après leur course folle à travers la Lycie.
Pourquoi maintenant ? Parce qu'il avait peur qu'elles ne revinssent pas. Qu'Aeshma et Atalante, déjà blessées, prissent de nouveaux coups qui leur seraient cette fois fatals. Qu'elles soient moins vives, moins vigilantes. Plus lentes, plus vulnérables.
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Les cavaliers talonnèrent leurs montures et les cinq chevaux partirent au trot. Ursus et Corvinus les regardèrent disparaître dans la nuit, puis ils se hâtèrent de rejoindre Tidutanus qui marchait les épaules étrangement basses.
« Atalante et Aeshma sont blessées, dit Corvinus en arrivant à sa hauteur.
- Je sais, répondit sombrement le chef de la garde.
- On n'aurait peut-être pas dû les laisser partir.
- Aeshma est immortelle, déclara Ursus très sérieusement. Elle est bénie des Dieux, rien ne peut l'abattre.
- C'est une juste une femme, Ursus, rétorqua Corvinus.
- Un démon. Tu savais qu'Aeshma était un démon chez les Parthes ?
- C'est quoi un démon ?
- Un dieu mauvais et teigneux qui écrase toujours tout le monde.
- Ouais, c'est une bonne description d'Aeshma, rit Corvinus. Mais comment tu sais ça ?
- J'ai un jour demandé à Sabina si elle savait pourquoi Aeshma avait choisi ce nom de gladiature.
- Et tu lui fais confiance ?
- Sabina connaît des tas d'histoires. D'ailleurs, j'ai aussi demandé à Marcia et elle m'a confirmé qu'Aeshma était un dieu de la destruction et de la colère.
- Elle en porte juste le nom, Ursus. Elle n'est une incarnation de ce dieu.
- Boudicca est persuadée qu'Aeshma a été investie du pouvoir de sa déesse des victoires, Andrasta, et que celle-ci a pris possession d'Aeshma pendant l'amazonachie.
- Et tu y crois ?
- Chef, vous n'y croyez pas ? demanda Ursus à Tidutanus.
- …
- Ursus, le morigéna Corvinus. Comment tu peux croire qu'un dieu se préoccupe d'une gladiatrice ?
- Avec les dieux, tout est possible, le détrompa pourtant Tidutanus.
- Ah, tu vois ? déclara Ursus ravi à son camarade. »
Personne ne lui enlèverait jamais la conviction que le sang d'Aeshma n'était pas tout à fait humain, qu'une part de la jeune gladiatrice était d'essence divine. Une révélation qui datait du jour où elle était apparue sur le chemin du ludus, seule, miraculeusement vivante. Elle n'avait pas seulement survécu, elle était revenue. Qui serait revenu au ludus revêtir sa manica et son casque, affronter une mort héroïque et absurde alors qu'il pouvait vivre libre, si ce n'était un héros à qui un dieu avait imposé des épreuves ?
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Que les dieux eussent joué avec la vie d'Aeshma, qu'elle eut ou non hérité d'une essence divine, la course jusqu'à Patara s'avéra une épreuve extrêmement douloureuse. Elle s'était débrouillée pour monter seule. Jamais elle n'aurait supporté des bras enroulés autour de sa taille. Aeshma n'avait pas trouvé le courage ou l'honnêteté de s'ausculter. D'évaluer les dégâts qui se cachaient sous sa paenula. Elle se devait de tenir sa promesse à Julia et elle ne pouvait imaginer les deux dominas partir sans elle affronter Aulus Flavius.
Aeshma se sentait coupable. Elle savait que le père de Marcia serait mort, qu'elle eût vécue ou pas, qu'Aulus aurait cherché à détruire Julia même si la jeune femme ne l'avait pas soutirée aux désirs du procurateur. Mais personne ne pouvait dénier son implication. Ses responsabilités. Marcia et Julia Mettela pouvaient l'avoir pardonnée, Aeshma ne pourrait jamais oublier le sang qu'elle avait versé. Elle leva la tête. L'immense cheval noir galopait devant son pommelé. Astarté se tenait fermement à la domina. Aeshma n'avait pas traversé et vaincu l'océan avec elle, avec Gaïa Mettela, pour l'abandonner maintenant et elle se sentait responsable aux yeux de Marcia de la vie de Julia. Sa jeune pupille aimait la jeune femme et Aeshma savait que Quintus Valerius deviendrait son tuteur quand s'achèverait son contrat d'auctorata. Que cette adoption légale représenterait beaucoup plus qu'un simple acte juridique pour Marcia. Aeshma avait tué son père, elle protégerait la mère que s'était choisie sa jeune pupille. Jusqu'à la mort.
Atalante s'était donnée la même tâche à accomplir, même si sa grande taille lui avait valu de se retrouver accrochée à Publius Buteo. Dacia, plus petite, était montée derrière Julia. La grande rétiaire espérait que le trajet lui permettrait de récupérer de sa chute. De se reposer un peu et d'être prête à tenir sa place aux côtés d'Astarté et d'Aeshma. Aux côtés des dominas. De Julia comme de Gaïa.
Elle éprouvait des sentiments très différents envers les deux sœurs. Elle se sentait ridiculement proche de Gaïa Mettela et éprouvait un mélange de déférence respectueuse et d'admiration enthousiaste envers Julia. Elle aimait beaucoup la jeune femme. Atalante était trop modeste et trop simple pour comprendre qu'elle et Julia se ressemblaient beaucoup. Elles étaient toutes les deux posées et réfléchies, leurs affections étaient sincères et profondes. Généreuses. Elles se montraient extrêmement indulgentes envers les gens qu'elles aimaient, mais relevaient sévèrement leurs fautes et leurs errements. Les deux jeunes femmes, la gladiatrice et la domina, se mouvaient dans le monde avec le même détachement, avec cette même élégance et cette même douceur parfois teintée de mélancolie, cette même force et cette même assurance qu'acquièrent ceux qui ont souffert, qui ont tout perdu, mais qui n'ont jamais succombé à l'amertume, à la violence ou la haine, ceux qui se sont battu contre leur destin, qui se battent encore contre lui, mais qui négocient avec leur passé, pour vivre au mieux leur présent et se construire un avenir plus serein.
Marcia était comme elles.
La jeune fille adorait Aeshma et elle aimait Astarté, mais elle ne partageait pas leurs âmes tourmentés. L'âme tourmentée de Gaïa Mettela. Les affections ne s'embarrassaient pas de règles, elles se nouaient au gré du temps et de l'espace, elles trouvaient leur équilibre et s'enrichissaient parfois, dans la similitude. Parfois, dans la différence. Les histoires et les cœurs se croisaient et s'entrecroisaient au gré des circonstances et des rencontres. Libres de toute raison.
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Le navire craquait. Chloé le sentait rouler sous elle. Une illusion soigneusement entretenue par sa peur car dehors, le calme régnait sur la nuit.
Les amarres pendaient, immobiles, aussi immobiles que le Cupidon. En prêtant l'oreille, on aurait peut-être pu entendre le clapotis discret de minuscules vaguelettes caressant plus qu'elle ne la heurtait, la coque du Cupidon. La mer bougeait à peine, une brise à peine perceptible effleurait la surface des flots sans parvenir à la rider. Les fils suspendus aux haubans frémissaient à peine.
La troisième veille allait bientôt sonner ou claquer. Le port dormait, les auberges étaient closes, les ivrognes ronflaient, les prostitués récupéraient. Seules des patrouilles de miliciens faisaient parfois entendre leurs caligaes sur la chaussée. Il restait peu de temps avant que la ville ne s'éveillât avec le soleil, du moins, ceux qui avaient des affaires à traiter ou les artisans. Les boulangers faisaient déjà chauffer leurs fours, les tisserands et les forgerons travaillaient toute l'année du lever au coucher du soleil et l'on profitait des mois d'hiver pour entreprendre des travaux de gros œuvres et de voiries.
Malgré tout, l'activité de la capitale de Lycie-Pamphylie ralentissait en hiver. Les échanges commerciaux se limitaient aux villes les plus proches. Un peu de cabotage et quelques convois par voies de terre. Dans un mois, si le temps se montrait clément, l'activité terrestre reprendrait, dans deux mois, les grandes routes maritimes se couvriraient de navires et Patara fourmillerait à nouveau d'activités. L'hiver était le temps des plaisirs, des représentations théâtrales et des munus. Des dîners entre gens de bonne compagnie et des promenades. De la chasse et du repos. On se réfugiait aux thermes, on entretenait sa forme par des exercices gymniques et du sport. On réglait les contentieux commerciaux et administratifs, ce qui expliquait l'absence du propréteur Sextus Constans Baebius et du centurion à Patara. Les habitants y étaient entre eux.
Étrangers, bergers, journaliers agricoles, voleurs, voyageurs, marchands, négociants, aventuriers venus de l'est lointain ou s'apprêtant à y partir, ne reviendraient donner des couleurs à la petite cité qu'à la fin du mois de mars.
La ville et la mer qui s'étendait derrière la jetée qui prolongeait le cap naturel contre lequel s'appuyait le port, ne présentaient ni danger ni sujet à s'inquiéter de l'heure ou du lendemain. La nuit présageait une aube sereine et une journée calme et ensoleillée. La brise viendrait, mais elle ne lèverait pas de vagues, elle ne secouerait pas les branches des pins et des chênes verts et ne ploierait pas les ramures d'oliviers sur son passage.
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Chloé n'avait pas aimé Rome. Elle avait trouvé la ville trop grande, trop peuplée et surtout trop bruyante. Le bruit ne cessait jamais dans la capitale de l'Empire. Plus encore la nuit que le jour. Elle avait souvent mal dormi et les trois mois de combats, les morts qui s'étaient succédé, les blessures, les banquets, ne l'avaient pas aidée à passer des nuits sereines.
De la traversée entre Ostie et Myra, elle gardait le souvenir des nuits glaciales, d'une attente et d'une course haletante dont elle n'avait tout d'abord pas su le but.
Les gladiateurs avaient instauré une discipline et s'étaient astreints à des entraînements, mais elles les avaient sentis tendus. Plus encore Marcia, Atalante, Astarté et Aeshma. Elle avait découvert les dominas tourmentées et quand Saucia lui avait demandé de s'occuper de Julia Mettela, Chloé avait retrouvé des tensions, des réactions et un corps qui, comme ceux des gladiateurs ou des gladiatrices, lui avait arraché des larmes qu'elle avait soigneusement dissimulées. Saucia avait su parce que Saucia savait toujours, et Chloé avait laissé couler ses larmes silencieuses sur son épaule.
Elle avait aussi recherché la présence d'Atalante parce que celle-ci l'apaisait. Mais la grande rétiaire lui avait paru plus sombre que d'habitude. Chloé en l'observant avait décelé plusieurs causes dont certaines lui semblaient inexplicables.
La jeune gladiatrice se montrait particulièrement attentive à Aeshma et à Marcia ce qui n'était pas étonnant. Elle suivait souvent Astarté du regard, ce qui l'était un peu plus.
Atalante avait pris Julia Mettela sous son aile et son regard se durcissait parfois quand elle découvrait la domina taciturne ou franchement triste.
Chloé avait pensé ne pas avoir bien entendu la première fois qu'Atalante avait appelé Gaïa Mettela par son prénom. La seconde fois, elle n'en avait pas cru ses oreilles et ensuite, à chaque fois que cela se produisait, elle marquait un temps d'arrêt. Aeshma avait passé un mois et demi seule avec la jeune Alexandrine et c'était Atalante qui l'appelait par son prénom ? C'était si étrange.
Et puis, il y avait le mystère Zmyrina. Chloé ne comprenait pas pourquoi Atalante s'inquiétait pour cette esclave. Elle et Marcia. Aeshma aussi dans une moindre mesure. Avec beaucoup plus de discrétion, mais non moins d'attention.
Pourquoi ?
Et pourquoi cette esclave avait soudain décidé de se travestir en courtisane de luxe pour retirer au procurateur de Lycie toute chance de s'évader une fois encore ?
Elle avait demandé à Astarté, à Saucia, à Sabina. Elle avait demandé timidement à Atalante. Qui était cette esclave ? Qu'est-ce qu'elle avait de spécial ? Astarté ne savait rien, Sabina et Saucia non plus. Atalante avait répondu qu'elle avait sauvé la vie de Marcia. Chloé n'avait pas été dupe, la grande rétiaire lui dissimulait une information. Une information qui échappait à tous ceux qui avaient approuvé l'idée imprudente et folle de Zmyrina. Même Néria ne savait rien. Elle ne savait même pas de quelle région du monde était originaire cette fille. Cette prostituée qui ne devait même pas avoir son âge et qu'ils avaient suivie sur un navire qui pouvait à tout moment se refermer sur eux comme un piège.
Chloé avait promis de se jeter à l'eau. Si elle s'y trouvait contrainte, cela voudrait dire qu'elle laisserait Saucia derrière elle ? Elle se rapprocha de la masseuse. Elles étaient allongées l'une à côté de l'autre sur un divan. Zmyrina s'était installée comme une reine soutenue par tous les coussins qu'elle avait pu trouver sur un deuxième divan. Lucius avait placé un siège dans un coin et il dormait la bouche ouverte. Son glaive à la main, posé sur ses genoux. Chloé aurait préféré un gladiateur. Sabina ou Astarté. Au moins, elle aurait pu leur parler. Parce que Chloé n'arrivait pas à se détendre, à fermer les yeux et à penser à autre chose qu'à la mort qui les guettait. La sensation qu'elle avait eue d'être enfermée dans un tombeau quand la porte de la cabine s'était refermée sur eux, subsistait. Toujours aussi présente et angoissante.
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Des pas claquèrent sur pont, des pas impérieux et autoritaires, pressés et exigeants. La jeune masseuse se redressa et posa machinalement la main sur Saucia. Une main crispée. Chloé avait de la poigne, Saucia se réveilla.
« Chloé ?
- Il arrive, souffla Chloé tétanisée par la peur.
- Qui ? demanda Saucia.
- Lui. »
Saucia réalisa qui Chloé entendait par « lui ».
« Chloé, l'appela-t-elle d'une voix dure. Pourquoi es-tu ici ? Pourquoi es-tu venue ?
- Je ne sais pas, gémit la jeune masseuse.
- Chloé !
- Pour toi, Saucia, je ne voulais pas que tu restes seule avec des inconnus. Avec Lui.
- Tu sais pourquoi je suis venue ?
- Non, enfin...
- Pour les dominas, répondit Saucia. Et aussi parce que nous sommes tous partis pour soutenir Marcia, Aeshma, Atalante et Astarté. Nous deux, elles ne nous ont pas choisies, mais je ne les aurais jamais laissées partir sans moi, même si je ne savais pas pourquoi elles se battaient. Et puis... Il y a eu Julia Mettela.
- Oui, souffla Chloé qui avait pleuré sur Saucia pour cette même raison.
- Et cette histoire de vengeance à travers son fils, dont à vrai dire, je n'ai pas tout compris. Et puis, ce que toi, tu m'as dit à propos d'Aeshma, ce que t'a dit Astarté et confirmé Ajax. Que cet Aulus Flavius était responsable des sévices qu'elle avait subis.
- …
- Tu ne l'as pas vue quand elle est rentrée ce matin-là. Tu as échappé à cela, Chloé. C'était la fois de trop. Je ne sais même plus si je dois rester au ludus, ce qui m'y retient encore. Téos, Herennius... Comment peuvent-ils ? Je ne supporte plus.
- Tu veux quitter le ludus ?! s'écria Chloé catastrophée.
- Je ne sais pas, mais ce dont je suis sûre, c'est que je ne laisserai jamais plus ce type faire du mal à quelqu'un. »
Chloé lui attrapa le bras.
« Tu ne vas pas l'attaquer ? »
Saucia garda un silence buté.
« Saucia, c'est un soldat.
- Nous aussi on a un soldat, répliqua la jaune femme. Va le réveiller, je réveille Zmyrina. »
Un tombeau.
Que pouvait un seul prétorien contre tout un équipage, un procurateur et ses propres soldats ?
Saucia était aussi folle que Zmyrina.
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Aulus Flavius referma son poing sur la tunique du Capitaine de Cupidon.
« Tu sais ce qu'il en coûte de désobéir à mes ordres ?
- Dans un quart d'heure, dominus. Dans un quart d'heure, je serai prêt à appareiller. Mais j'ai besoin de tous mes hommes pour manœuvrer le Cupidon.
- Un sablier, Calvus.
- Les amarres seront larguées avant que le sable n'ait fini de s'écouler, promit le capitaine. Mon second est déjà parti chercher les hommes qui manquent. Mais...
- Mais ?
- La brise n'est pas encore levée, dominus. »
Aulus Flavius tourna son visage vers l'horizon.
« Combien de temps ?
- La quatrième veille vient de sonner.
- Et… ?
- La brise devrait bientôt venir.
- Je veux partir au plus tôt, déclara Aulus Flavius contrarié. Sors les rames. En silence. Je ne veux réveiller tout Patara.
- Il fait nuit, dominus.
- À quoi sert que je paie un pilote, s'il ne peut pas se déplacer les yeux fermés sur les côtes de la Lycie et de la Pamphylie ? Vous lâcherez la voile au matin.
- Bien, dominus.
- Tu as repéré des navires appartenant à Julia Mettela ?
- Le Magnaninus attend le printemps pour partir à Rome et la Stella Maris est arrivée avant-hier.
- Le Magnaninus est une coque ronde sans rameurs ?
- Oui.
- Qui était à bord de la Stella Maris ?
- L'intendant du Grand Domaine, Marcus Severus. J'ai aussi vu Spyros et un prétorien.
- Personne d'autre ?
- Une femme qu'il m'a semblé connaître, peut-être une servante de Julia Mettela et un grand type très costaud. J'ai aperçu une autre femme, mais je ne la connais pas.
- Tu n'as pas vu Julia Mettela ou sa sœur ?
- Je n'ai pas vu Julia Mettela et je ne suis pas sûr de pouvoir reconnaître sa sœur. »
Aulus se mâchouilla les lèvres.
« Dominus, osa enfin annoncer la Capitaine au procurateur. Une femme vous attend dans votre cabine.
- Une femme ?
- Une prostituée, un cadeau de Septimus Larcius.
- Tu es sûr que c'est une prostituée ?
- Oh, oui, dominus, il n'y a pas de doutes à avoir là-dessus, elle est tatouée.
- Et tu l'as laissée monter à bord ?
- J'ai mal fait ? s'inquiéta le Capitaine.
- Je ne sais pas. Crassus, va t'assurer avec tes deux camarades que ce n'est pas un piège. Je ne veux pas de mauvaise surprise. »
Le soldat fronça les sourcils.
« Débrouille-toi, mais ne la souille pas.
- Bien, dominus. »
Si Septimus lui avait bien adressé ce petit cadeau et si la fille lui plaisait, Aulus l'emmènerait avec lui jusqu'à Sidé. Elle se débrouillerait ensuite pour rentrer à Patara ou partir ailleurs.
Il attendit. Le soldat revint rapidement.
« C'est bon, mais elle est accompagnée.
- Qui ?
- Un homme armé et deux femmes.
- Comment sont les femmes ?
- Une vieille servante et une souillon.
- Vire tout le monde... La servante est vraiment âgée ?
- Une trentaine ou une quarantaine d'années.
- Dis-lui de rester, fais sortir les deux autres. Installe-les sous bonne garde sur la plate-forme arrière. »
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Lucius rechigna à quitter la cabine.
« Le procurateur n'abîmera pas ta maîtresse, il n'est pas du genre à casser les cadeaux qu'on lui fait, lui affirma Crassus.
- Va, Lucius, déclara Zmyrina. »
Le prétorien commençait à trouver que son principale lui avait confié une mission inutile et vouée à l'échec. Le procurateur destitué n'était pas descendu dans la cabine. Détenait-il seulement l'enfant ? Et que ferait-il s'il l'avait ? Le confierait-il comme prévu à Chloé ? La toute jeune Chloé qui se jetterait à l'eau en criant « Aeshma » ? C'était complètement idiot, conclut-il alors que les gardes armés d'Aulus le conduisait sur la petite plate-forme arrière et lui ordonnait de s'asseoir. Aulus avait arrêté Chloé.
« Comment s'appelle ta maîtresse ?
- Zmyrina, Zmyrina d'Antioche, répondit Chloé d'une voix tremblante.
- Vous résidez où ?
- À Antioche.
- Mmm, apprécia Aulus. Que fait ta maîtresse ici ?
- Euh... »
Aulus soupira, on ne tirait jamais plus de trois phrases cohérentes de ces esclaves stupides.
« Fiche-moi le camp et fais-toi oublier.
- Oui, dominus, murmura Chloé. »
Aulus Flavius était seul, réalisa-t-elle. Il n'avait pas ramené le fils de Julia Mettela avec lui. Elle s'en ouvrit discrètement au prétorien. Il haussa les épaules. Que pouvait-il y faire ?
« Mais qu'est-ce qu'on va faire ? chuchota-t-elle.
- Rien, on ne va rien faire.
- Mais...
- Zmyrina fera ce pour quoi elle a prétendu venir et on repartira ensuite tranquillement.
- Mais...
- Je suis tout seul, s'excusa le prétorien.
- On n'aurait jamais dû venir, souffla Chloé. »
Cette certitude se renforça encore quand les marins qui passaient du bon temps à terre regagnèrent le bord, vertement accueillis par leur capitaine, et que celui-ci ordonna de préparer les gaffes et de sortir les rames.
« Il y a des rames ? souffla la jeune masseuse au prétorien.
- Le Cupidon est le navire personnel du procurateur.
- Mais La Stella Maris n'en avait pas.
- La Stella Maris est un navire marchand. »
Les amarres furent larguées. Le navire lentement repoussé. La proue se détacha d'abord et bien dirigé par le Capitaine et son second, le Cupidon s'écarta peu à peu du quai. Il vira de bord, puis la proue pointa en direction du sud-ouest. Une fois qu'il estimerait la jetée franchie, le pilote mettrait le cap au sud, en direction du large. Il n'infléchirait sa route vers l'est qu'au lever du jour.
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Gaïa n'avait pas su depuis combien de temps le procurateur s'était enfui. Le berger qui avait tenté avec ses camarades de l'arrêter avait déclaré : « Pas longtemps ». Pas longtemps pouvait aussi bien signifier une demi-heure, une heure ou une veille.
Elle avait cédé à Astarté et accepté que chaque cavalier fût accompagné d'un compagnon, parce qu'elle avait besoin de bras armés, mais rien ne l'assurait qu'Aulus Flavius serait encore à quai quand ils arriveraient. Il n'y avait pas de vent. La Stella Maris était un navire vif et rapide, mais sans vent, il ne valait pas mieux qu'un tronc d'arbre. Le Cupidon était équipé pour manœuvrer à la rame. Il n'avait pas la vélocité d'un navire de liaison de la flotte romaine, mais en l'absence de vent, il pouvait quitter la côte et aller chercher le vent et les courants au large. La nuit n'arrêterait pas un homme aux abois.
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Si Aulus Flavius avait veillé à faire le moins de bruit possible en arrivant en ville, les cinq chevaux emmenés par Bruna et Tempestas firent autant de bruit qu'un détachement d'auxiliaires. Aulus Flavius s'était fait discrètement reconnaître des milices urbaines qui gardaient l'entrée de la ville, Publius hurla sa qualité de centurion et de speculatores augusti, ses ordres de mission et le nom de l'Empereur.
Ils traversèrent la ville en trombe.
Quand ils arrivèrent au port, le Cupidon n'était plus à quai.
On ne pouvait même pas espérer prendre son élan et sauter. Il est trop loin.
« La Stella Maris, souffla Aeshma.
- Tu as vu des rames sur la Stella Maris ? répliqua Gaïa avec humeur. »
Astarté affirma sa prise sur la taille de la jeune domina, l'incitant à ne pas continuer, à ne pas s'en prendre à Aeshma.
« C'est trop tard, souffla Publius dépité qu'Aulus lui eût encore glissé entre les doigts.
- Le canot ! pourquoi ne pas se servir du canot ? s'écria Julia. À quatre rameurs, on rattrapera le Cupidon.
- Vite ! approuva Gaïa. »
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Néria était accrochée au bastingage, elle le serrait à s'en briser les phalanges. Si elle le lâchait, elle tomberait à genoux et vomirait sur le pont sa peur, son angoisse, sa bêtise et sa faiblesse.
Le principale ne savait quelle décision prendre. Devait-il abandonner son camarade ou sauter dans le canot et tenter un abordage ? Avec qui ? Avec Antiochus ? Severus ? Spyros, Andratus, les marins et des esclaves ?
Andratus avait envie de pleurer. Il pleurait sans s'en apercevoir, de rage et de détresse.
Antiochus regardait le Cupidon disparaître dans la nuit, le cœur gelé.
Spyros se souvenait de Chloé et de Saucia, de leur gentillesse, de la jeunesse de Chloé et de son dévouement.
Stravos, le capitaine de la Stella Maris, avait l'affreuse sensation d'avoir été trahi par son navire, de n'avoir pas su anticiper, d'avoir été battu. Il était si fier de sa Stella ! Elle ne valait rien, un dieu capricieux avait décroché son étoile du firmament et en tombant, elle s'était transformée en pierre. Les pierres coulaient et disparaissaient. Capitaine d'un caillou ? La Stella était un vulgaire caillou. Les marins qui ne dormaient pas, attendaient des ordres qui ne viendraient pas.
Les rameurs serraient leurs avirons.
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« Passerelle ! Passerelle ! cria-t-on soudain du quai »
Les cris secouèrent la torpeur mortelle dans laquelle s'étaient englués l'équipage et les passagers de la Stella Maris. Dans une précipitation confuse, tout le monde changea de bord.
« La domina ! soufflèrent Silia, Spyros, Stravos, plusieurs marins et Néria, sans qu'on sût s'ils appelaient ainsi Julia ou Gaïa.
- Julia ! s'écria Andratus. »
Le Capitaine lança l'ordre de sortir la passerelle. Des marins sautèrent sur le quai pour s'occuper des chevaux. Astarté, Dacia et Caïus escaladèrent le bastingage, les deux prétoriens les imitèrent. Atalante plaça une main sur l'épaule de Gaïa quand elle s'engagea sur l'étroite planche de bois qui servait à monter à bord. Aeshma monta sans aide et sans effort, mais Astarté et Dacia échangèrent un regard d'intelligence.
« Le canot est-il à l'eau ? demanda Julia.
- Oui, domina. Avec des rameurs prêts à partir. Antiochus est déjà à bord.
- Vite ! »
Atalante se pencha par-dessus le bastingage. Il ne tiendra à plus de dix dans le canot. Douze à la rigueur. Quatre rameurs parce qu'aucun gladiateur ne savait se servir d'un aviron et des combattants, pas de passagers, par d'archers. Pas d'archères. Pas cette fois-ci.
Dacia et Caïus étaient déjà descendus rejoindre Antiochus et lui apprenaient tout ce qu'il y avait à savoir. Le lutteur se détendit en apprenant que Gaïus ne se trouvait pas à bord du Cupidon et que Gaïa, Julia et Quintus étaient sains et saufs. Il était prêt à se battre, il alla se placer à l'arrière du canot. Celer, le prétorien qui s'était battu à la villa, aussi. Aeshma s'apprêtait à enjamber le bastingage quand une conversation capta son attention.
« Gnaeus, demandait Publius Buteo à son principale. Où est Lucius ? »
Le principale prit une grande inspiration avant de répondre.
« Sur le Cupidon. »
Publius resta un moment interdit.
« Sur le Cupidon ? Il nous a trahis ?
- Non, non, se défendit avec énergie le principale. Lucius ne ferait jamais ça !
- Alors, que fait-il sur le navire d'un homme que nous avons pour ordre d'arrêter ?
- Il protège Zmyrina, répondit Néria d'une voix éteinte. »
Aeshma reprit pied sur le pont, elle avait mal entendu.
« Zmyrina est sur le Cupidon ?! s'insurgea Atalante furieuse.
- Avec Chloé et Saucia.
- Néria... prononça très lentement Gaïa.
- J'ai voulu m'y opposer, domina. Personne n'a voulu m'écouter. Ils voulaient pouvoir récupérer le petit dominus si Aulus Flavius revenait avec lui.
- Mais comment... fulmina Atalante. Comment un prétorien, deux masseuses et une... femme espéraient récupérer un enfant sur un navire hostile ?
- Chloé sait nager, elle aurait sauté à l'eau, expliqua Néria sur un ton qui démontrait qu'elle trouvait cette idée stupide. Ils étaient tous contre moi.
- Il faut y aller, les pressa Astarté. Dominas, vous restez toutes les deux ici.
- Il est... commença Julia. »
Atalante se dressa devant elle.
« Le canot est trop petit. Vous êtes de bonnes archères, mais vous ne nous servirez à rien. Il faut des manieurs de glaive.
- Atalante... tenta Gaïa qui sentait la colère monter.
- Domina, Atalante a raison, intervint Astarté d'un ton tranchant. On n'a pas le temps de discuter et j'ai les poings durs.
- Tu n'oserais pas ? répondit Gaïa qui avait très bien compris la menace implicite.
- Je ne suis pas Antiochus. Je me fous que vous me mettiez aux fers ou que vous me donniez les verges, je suis responsable de votre sécurité, si je dois vous mettre au tapis pour vous protéger, je le ferai.
- Astar... urgea Atalante. »
Publius avait déjà poussé son principale à descendre dans le canot en lui promettant une petite mise au point pour plus tard.
« C'est elle, centurion, tenta-t-il de se justifier. Elle a dit qu'elle était une louve et qu'en dix ans, elle avait appris comment faire manger n'importe qui dans sa main. Qu'elle le séduirait et qu'il aurait tellement envie de la baiser qu'il en oublierait tout le reste. »
Aeshma serra les poings et retint un hurlement de rage. Si elle ne se maîtrisait pas, elle allait démolir le prétorien à coups de poing. Sa respiration s'accéléra.
« Ne t'inquiète pas, il ne lui arrivera rien, on la récupéra avant, lui chuchota Atalante doucement. On les récupérera tous.
- Je vais la tuer, grinça Aeshma entre ses dents. Elle, Saucia et Chloé.
Atalante lui serra gentiment l'épaule, Aeshma gémit, la grande rétiaire s'excusa et l'invita à descendre avec elle dans le canot.
Astarté se retourna vers Gaïa.
« Domina ?
- Quoi ?
- Rien. »
Gaïa n'avait pas entendu, elle n'avait pas remarqué la réaction d'Aeshma. La Parthe aurait pu être en colère que Zmyrina eût entraîné les deux masseuses dans cette imprudente aventure, mais Astarté ne pouvait s'empêcher de penser que la réaction de colère d'Aeshma trouvait sa raison ailleurs.
Les mots d'Atalante : « Il ne lui arrivera rien » « On la récupérera avant ». Elle parlait de Zmyrina, pas de Chloé ni de Saucia, et Aeshma avait réagi aux paroles du prétorien. Aeshma n'avait jamais rencontré cette fille avant de monter sur la Stella Maris et, durant la traversée, la Dace aux larges épaules n'avait rien remarqué qui pût laisser penser du contraire.
Alors ?
Alors, Marcia et Atalante savaient.
« Comment Zmyrina a-t-elle pu concevoir une idée aussi stupide ? Elle ne connaît même pas le procurateur et elle n'est à mon service que depuis deux mois, entendit Astarté. »
Gaïa Mettela ne savait rien non plus. Astarté se renfrogna, qu'Atalante lui cachât des petits secrets passait encore, mais Marcia ? Et puis même, elle croyait bénéficier de la confiance de ses trois camarades. D'accord, elle parlait beaucoup, mais elle savait garder des secrets. Marcia et Aeshma le savaient très bien.
« Astar, râla Aeshma. Grouille de descendre ou on part sans toi. »
Astar, elle l'appelait Astar et elle ne lui faisait pas confiance ? Merde.
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Les marins se courbèrent sur leurs rames et tirèrent dans un même élan puissant. Le canot se détacha de la Stella Maris et fila rapidement sous les yeux inquiets de ceux qui restaient à bord du navire, impuissants. Julia attrapa la main de Gaïa, leur avenir ne dépendait plus que des treize hommes et femmes embarqués sur le petit canot. Aulus Flavius possédait assez de venin en lui pour leur empoisonner la vie depuis l'autre bout du monde.
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Aeshma sentait l'épaule amicale d'Atalante appuyée contre elle. La jeune Parthe hésitait entre l'angoisse et la colère. Elle fixa son esprit sur le procurateur et la colère l'emporta. Elle la canalisa et celle-ci se transforma lentement. Aeshma se glissa sous son armure de gladiatrice. Celle qu'elle revêtait par-dessus sa manica, son casque et ses ocréas. Une armure qui la protégeait mieux que sa parma, qui éveillait tous ses sens, qui la portait au-delà de sa fatigue, du froid, de la chaleur et des blessures. Une armure qui lui assurait souvent la victoire, mais qui l'entraînait parfois à des excès sur et en dehors du sable. Une armure que les meilleurs gladiateurs revêtaient aussi, parce qu'on ne survivait pas longtemps sans elle, parce qu'on ne pouvait pas exceller sans elle. Parfois, c'était la qualité et la résistance de cette armure plus que la technique qui assuraient la victoire.
On n'entendait que le bouillonnement des rames qui frappaient l'eau, de l'étrave qui fendait les flots noirs. Les discrets ahanements d'effort des rameurs. Les guerriers, comme Aeshma se préparaient au combat. Atalante et Astarté seraient les meilleures, les trois melioras se valaient.
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Le canot rattrapa peu à peu le Cupidon. Très bas sur l'eau, personne ne décela son approche. Seize rames battaient l'eau à grand bruit et après s'être suffisamment éloigné, le Capitaine avait donné l'ordre de donner du tambour. Les marins avaient d'abord calé leurs efforts sur le rythme sourd, puis une mélodie était née rapidement sur leurs lèvres, d'abord un murmure, puis un véritable chant. Ils n'entendirent pas le canot taper contre la coque. Les grappins s'accrocher au bastingage. Les marins étaient sourds. Sourds à ce qui se passait au-delà de leurs rames. Seul comptait le rythme, le rythme du tambour, le rythme de chant, le rythme des corps qui se penchent en avant et s'étirent en arrière, celui des bras en miroir.
« C'est risqué, souffla Astarté.
- Reste ici, rétorqua Aeshma sèchement.
- On monte les premiers, déclara Publius.
- Rêve pas, maugréa Aeshma. »
Elle bouscula le centurion, attrapa une corde et se hissa rapidement à bord. Atalante et Astarté avaient lancé les deux autres grappins et ne laissèrent pas plus aux prétoriens l'occasion de monter les premiers à bord et de tenter une intimidation pour rallier l'équipage du Cupidon à leur cause.
Publius Buteo avait espéré se faire reconnaître comme centurion du prétoire. Les marins n'accompagneraient pas Aulus Flavius dans son périple s'ils partaient au-delà des frontières orientales de l'Empire. Ils continueraient à naviguer. S'opposer à un envoyé de l'Empereur ferait d'eux des criminels, des rebelles. Le Cupidon et son équipage naviguaient d'un port à l'autre pour charger et décharger des marchandises ou des passagers. La petite coque ronde à rame n'était pas profilée pour poursuivre de gros navires marchands et les arraisonner. Son équipage n'avait pas pour vocation de se lancer dans des abordages sanglants, de tuer des équipages et de piller des cargaisons. Le capitaine et ses hommes ne se lanceraient pas dans une vie de pirates qui les mèneraient immanquablement à se noyer ou à périr cloués sur une croix. Ils se soumettraient. Du moins, ils se seraient soumis si les gladiatrices lui avaient laissé la possibilité de parler au capitaine et aux hommes du Cupidon. Le cri farouche que lança Aeshma en sautant sur le pont, puis Astarté et Atalante, lui enleva tout espoir de négocier une reddition.
Dacia, Caïus et Antiochus montèrent ensuite. Le principale attendit l'ordre de s'y opposer. Publius leva les mains en signe d'impuissance. Il n'avait aucune envie d'affronter maintenant des gens qui s'étaient battu à ses côtés. Il passait la main. Il leur accordait cette concession parce qu'ils menaient un combat personnel et généreux. Publius et ses hommes obéissaient à des ordres. La mort ou la vie d'Aulus Flavius ne représentaient rien pour les prétoriens et si peu de chose pour celui qu'ils servaient. Qu'importait réellement à Titus qu'Aulus Flavius fût vivant ? Le procurateur avait de toute façon été démis de ses fonctions, désapprouvé et, s'il fuyait, il ne ferait que précéder une condamnation à l'exil.
Le centurion n'était pas persuadé que, malgré le meurtre de Kaeso Valens Atilius, Titus eût condamné Aulus Flavius à mort. L'Empereur manageait trop le Sénat pour cela. Aulus Flavius n'avait pas revêtu la toge sénatoriale qu'il avait sans doute visée, mais son cousin Marcus Flavius en était un membre éminent. Il était très proche d'Aulus Flavius et Titus ne prendrait jamais le risque de s'en faire un ennemi. Le tribun Valens Atilius n'était après tout qu'un petit chevalier sans clientèle, sans fortune et ne bénéficiait de la protection d'aucun puissant.
Aulus Flavius s'était montré arrogant, malhonnête et manipulateur, l'exil suffirait à sa peine.
Mais pour Julia et Gaïa Mettela, de la mort ou de la vie du procurateur dépendraient leur avenir et leur bonheur, et les gladiateurs étaient prêts à mourir pour assurer à ces deux femmes une vie exempte de menaces. Ils poursuivaient aussi une vengeance. Des vengeances. Personnelles, ou au nom de gens qu'ils aimaient.
En ce qui concernait Marcia Atilia et Julia Mettela. Les raisons de les venger étaient claires. Mais d'autres s'y étaient rajoutées que Publius n'arrivait pas à identifier et quand il en avait une vague idée, il ne les comprenait pas. Il soupçonnait les gladiateurs de ne pas toujours les identifier non plus, d'être motivés par une multitude de facteurs qui mêlaient amitié, dévouement, honneur, frustration, esprit de corps, fidélité, goût pour l'aventure et espoir d'une vie meilleure.
Leur combat était juste. Titus ne s'était montré ni sage ni juste envers les sœurs Mettela et Publius Buteo, parce qu'il avait aimé Kaeso Valens Atilius, parce qu'il avait été séduit par Marcia Atilia, pouvait mettre en sommeil son devoir de légionnaire, oublier que les gladiateurs étaient des esclaves et des réprouvés, et se joindre à leur combat. Mettre son bras et ses hommes à leur service. Lucius et son principale méritaient une punition exemplaire, pour avoir pris une initiative dangereuse et sans rapport avec la mission qu'il leur avait confiée. Publius oublierait, ses deux hommes s'étaient peut-être montré imprudents, mais le centurion ne pouvait nier que leur intentions eussent été louables, généreuses et courageuses.
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Aulus Flavius avait observé les manœuvres et n'avait pas bougé du pont jusqu'à ce que le Cupidon se fût suffisamment éloigné de la côte pour qu'il se sentît en sécurité. Personne ne viendrait plus entraver sa fuite. Silus avait su dissimuler son départ et ni Julia ni ses maudits gladiateurs ne l'avaient rattrapé.
Il était libre et Julia regretterait un jour ou l'autre de s'être dressée contre lui. Son fils, son stupide mari, sa sœur ou Marcia Atilia. Tous, les uns après les autres, s'il en avait la possibilité, sauraient un jour ce qu'il en coûtait d'aimer une menteuse et une esclave malhonnête.
Une esclave… Dire qu'il s'était abaissé à espérer la séduire et qu'elle s'était permis de le rejeter. Qu'il l'avait respectée. Une gifle et l'injonction de se soumettre voilà ce qu'elle avait mérités. La prison l'avait trop dégoûté pour profiter d'elle, mais il ne regrettait pas trop de ne pas l'avoir lui-même baiser. Silus avait déployé des trésors d'inventivité et de vigueur pour lui offrir un très joli spectacle. Un sourire pervers fleurit sur ses lèvres au souvenir de Julia humiliée par le centurion. Plus que joli. Jouissif.
Cette pensée alluma son désir. Il porta une main sur son bas-ventre et grogna doucement. Il espéra soudain que le cadeau de Septimus tînt ses promesses parce que si c'était le cas, il tombait réellement à point nommé et Aulus se ferait un plaisir d'en jouir jusqu'à plus soif. Le départ du Cupidon méritait une célébration digne de son dieu tutélaire, il se ferait son servant et la lupa honorerait ainsi sa déesse.
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Saucia arrangeait la coiffure de Zmyrina quand le procurateur entra sans s'annoncer. Il s'arrêta un instant sur le seuil. Le tableau était charmant. La servante ne présentait pas un physique aussi ingrat que l'avait laissé supposer les paroles du capitaine. Elle n'était peut-être pas toute jeune, mais elle avait des traits agréables et sa longue tunique serrée étroitement sur sa taille, laissait présager un physique tentant, aussi tentant à la caresse que l'étaient ses bras noueux et sa peau sans défaut. Le cadeau de Septimus, assise sagement sur un siège, arborait un air sérieux.
Elle croisa le regard du procurateur et la jeune femme n'eut soudain plus rien de sérieux ou de sage.
Elle vrilla ses yeux dans les siens, esquissa un sourire qui releva à peine les commissures de ses lèvres, pencha légèrement la tête sur le côté, croisa lascivement ses jambes l'une sur l'autre dévoilant des pieds nus et une cheville fine, qui donna tout de suite à Aulus l'envie de s'en emparer. Saucia suspendit son mouvement, Zmyrina la rappela sèchement à l'ordre et s'abandonna en gémissant à ses soins.
Aulus referma la porte et s'y adossa, les bras croisés, un sourire satisfait et gourmand aux lèvres. Il appréciait le jeu plein de promesse. Les yeux de Zmyrina retrouvèrent les siens. La jeune femme ne cachait pas son plaisir et le procurateur ne cherchait pas à dissimuler son désir. Il grimaça une moue entendue quand Zmyrina abaissa un moment le regard sur son bas-ventre et leva un sourcil amusé et provoquant.
La fille lui plaisait, elle connaissait bien son métier. Il prendrait son temps et profiterait peut-être de la servante. Ce genre de filles en savait souvent autant que leur maîtresse sur le sujet.
Saucia s'efforçait d'oublier la présence du procurateur. Elle fréquentait les gladiateurs depuis presque vingt ans. Les filles étaient souvent pudiques et réservées, certains l'étaient chez les garçons, mais ils ne pouvaient pas vraiment cacher leur excitation et leur désir quand ils se trouvaient nus. Certains ricanaient, fiers de leur virilité, les nouveaux en général, ceux qui pensaient que les masseuses se sentiraient flattées. D'autres rougissaient de confusion. Certains souriaient, charmeurs et tentateurs. Même après des années de refus, ils espéraient toujours. D'autres esquissaient une moue gênée qui leur servait à s'excuser.
Leurs frustrations entretenaient leur ardeur au combat, mais les exercices physiques ne suffisaient pas toujours à les détourner des exigences de leur virilité. C'était surtout compliqué pour les esclaves, les auctoratus pouvaient toujours s'échapper à un moment ou à un autre et s'offrir des plaisirs tarifés. Samia s'abandonnait parfois à un gladiateur, Saucia ne disait pas toujours non, mais bien plus rarement oui. Chloé était intouchable et les gladiatrices n'étaient pas toujours aisée à convaincre quand, miraculeusement, l'attention de Téos et des doctors se relâchait. Espérer s'attirer les faveurs d'Astarté ne suffisait pas à leurs énergiques besoins. La grande Dace, pourtant très active, choisissait et consommait avec parcimonie et selon ses humeurs. Les regards que surprenaient Saucia lui semblait parfois pathétiques, parfois pervers, le plus souvent tristes avant de se charger de colère et de dépit.
Aulus Flavius avait le regard concupiscent d'un homme qui obtenait toujours ce qu'il désirait.
Enfin, Saucia eût fini. Aulus Flavius et Zmyrina restèrent les yeux rivés l'un sur l'autre. Le procurateur se détacha soudain du battant de la porte et s'approcha. Zmyrina ne le quitta pas du regard. Quand il fut devant elle, il lui passa un pouce sur la lèvre inférieure. Elle posa une main sur sa hanche et son pouce caressa l'os iliaque dans un léger mouvement tournant. Il se baissa et l'embrassa goulûment.
Saucia restreint des envies de meurtre. Zmyrina ne représentait rien à ses yeux ou pas grand-chose, mais Marcia aimait bien la jeune fille, Atalante la surveillait toujours du coin de l'œil. La jeune esclave de Gaïa Mettela n'était pas désagréable. Mais plus que toute autre chose, regarder cet homme embrasser Zmyrina comme sa chose lui soulevait le cœur. Ce n'était pas la prostituée qu'elle regardait, c'était la jeune femme.
Aeshma.
Aeshma qui n'avait rien d'une jeune ingénue et d'une fille fragile, que ce type avait abîmée et violentée. Il avait joui de sa souffrance et des humiliations qu'il n'avait pas dû manquer de lui faire subir.
L'image de Julia Mettela s'imposa devant ses yeux, sa retraite durant dix jours dans la cabine de la Stella Maris, sa joue marquée par les verges, les cernes noirs qui ornaient ses yeux. Son corps abîmé et tendu.
Sa colère monta encore d'un cran.
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Aulus tirait d'une main impatiente sur la stola de Zmyrina.
« Les fibules, mon prince, lui chuchota la jeune femme en brisant un instant leur baiser voluptueux. »
Ses doigts trouvèrent. La stola tomba sur la taille de Zmyrina.
« La tunique aussi, gémit-elle obscènement. »
Elle ne portait pas de strophium. Aulus releva la robe sur les jambes de la jeune femme. Elle se souleva assez pour qu'il pût aisément la remonter rejoindre le haut de la tunique sur sa taille. Il s'installa à genoux entre ses jambes et sa bouche quitta les lèvres de la jeune femme offerte, pour ses seins. Zmyrina ferma les yeux, gémit longuement, cambra le dos, croisa ses chevilles sur les reins du procurateur et plongea ses doigts dans ses cheveux courts. Saucia blêmissait au fur et à mesure.
Révulsée.
« Mon prince, gémissait Zmyrina au bord de l'extase. »
Aulus se redressa et l'embrassa, il lui mordit la lèvre jusqu'au sang. La jeune femme cria. Un sourire satisfait s'afficha sur le visage du procurateur.
« Ta servante te rejoint parfois dans tes plaisirs ? lui demanda-t-il langoureusement.
- Ça arrive, répondit Zmyrina d'un ton mutin.
- J'ai pensé à quelques combinaisons plaisantes.
- Ne vous ai-je pas été offerte pour satisfaire tous vos plaisirs, mon Prince ?
- Déshabille-toi, ordonna-t-il en se relevant. »
Il croisa une fois encore les bras sur sa poitrine et regarda Zmyrina retirer ses vêtements.
« Je garde mes bijoux ? demanda-t-elle quand elle fut nue.
- Oui. »
Il tourna autour d'elle, passa un doigt sur son ventre, sur ses épaules, sur le bas de son dos, poussa plus loin. Saucia ferma les yeux. Le gémissement appréciateur de Zmyrina la dégoutta. Elle savait que la jeune femme simulait, mais c'était trop.
« Tu as déjà saigné pour un client ?
- Oui, haleta Zmyrina.
- Je ne parle pas de pénétration. »
La jeune femme ouvrit les yeux qu'elle tenait fermés.
« Mon corps est le seul garant de ma fortune, Seigneur. Si on me l'abîme, je n'ai plus rien à proposer.
- Qui te parle de l'abîmer ? Tu portes bien un tatouage de ta condition. Il ne te rend pas moins désirable à tes clients. Et puis, je suis sûr que tu connais des onguents qui effaceront bien vite d'innocentes scarifications. »
Elle n'allait pas accepter ? pensa Saucia.
Zmyrina laissa échapper un rire mutin.
« Un peu de douleur ne fait qu'amplifier le plaisir…
- Brave petite, susurra Aulus en lui flattant les fesses. Attends-moi, je vais chercher un flacon de vin, j'aime doubler mes plaisirs. »
Il sortit.
« Zmyrina, tu es folle ! lui murmura Saucia. Ce type est dangereux et tu l'encourages dans sa perversité.
- Plains-toi, il va nous fournir un pugio. Bien aiguisé en plus.
- Et tu comptes le saigner avec ?
- Pourquoi pas ? répondit la jeune femme en haussant les épaules.
- Ils nous balanceront à l'eau si on le tue et je ne sais pas nager.
- Moi non plus, répondit lugubrement la jeune femme.
- Un suicide ?
- Non, se défendit Zmyrina.
- Alors ?
- Je…
- Pourquoi fais-tu ça ? lui demanda Saucia
- Pour Aeshma.
- Aeshma ? Mais... »
Aulus Flavius interrompit leur discussion. Il brandissait fièrement un flacon à bout de bras.
« Du vin de Judée ! Lourd et capiteux à souhait. Je suis heureux comme un pinson amoureux et ton corps mérite le meilleur des nectars. J'en ai plein la cale et nous en profiterons tout le temps que durera cette traversée. Débouche-le, exigea-t-il de Saucia. Ta servante ne parle jamais ?
- Pas beaucoup, confirma Zmyrina.
- Elle n'est pas muette au moins ?
- Non.
- Elle sait crier quand on la baise ?
- Oui.
- Bien, se félicita Aulus en se frottant les mains.
- Tu voyages seul, mon prince ?
- Oui, seul et libre comme le vent. Je retrouverais mon chef de la garde à Sidé et après : à moi l'Orient !
- Je pourrais peut-être vous accompagner ? »
Le regard d'Aulus se chargea de mépris.
« Reste à ta place, je n'ai que faire d'une favorite ou d'une concubine. J'en ai perdu une cette nuit, mais je n'ai pas besoin d'une louve pour la remplacer. Fais bien ton métier et je t'accorderais une petite prime si tu m'apportes autant de plaisir que Septimus escomptait m'en offrir.
- Tu en auras plus encore que tu ne l'imagines. »
C'était insupportable. Aulus remarqua l'expression de Saucia.
« Tu auras droit toi-aussi à ma reconnaissance si tu sers bien ta maîtresse.
- Oublie-la, mon Prince, bouda Zmyrina. Et jouons. »
Aulus dégaina le pugio qu'il portait à la ceinture. Il pencha la tête. Il soulignerait le dessous des côtes et tracerait une ligne sous le nombril. Le sang s'écoulerait joliment jusqu'aux cuisses. Il sentait la jeune femme amusée et confiante, il ne lui ferait pas de mal et il ne l'abîmerait pas. Il tiendrait sa promesse.
« Tu es prêtes ?
- Mmm, Mmm, murmura Zmyrina les yeux brillants. »
Elle n'avait pas peur, elle savait qu'elle pourrait l'arrêter s'il allait trop loin et la présence de Saucia la confortait dans un certain sentiment de sécurité. Le plus dur serait de ne pas lui cracher sa haine à la figure. Mais elle avait de la pratique. Zmyrina était une actrice accomplie.
Elle le tuerait, mais elle attendrait d'avoir atteint un port pour donner une chance à ses camarades de partir, ou bien elle se débrouillerait pour le retrouver plus tard. En attendant, elle était coincée ici, sans avoir d'autre choix que de servir les fantasmes tordus de ce Romain dépravé.
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Le cri des trois melioras avait jeté la confusion. Les marins n'avaient pas d'armes, les rameurs s'empêtrèrent dans leurs rames et ils mirent du temps à s'organiser. Les glaives avaient déjà versé le sang avant qu'Antiochus, Caïus et Dacia se fussent lancés dans la bataille. Les soldats restés sur le Cupidon remontèrent de l'entrepont où ils se reposaient au chaud, prévenus par l'un des hommes qui avait accompagné Aulus Flavius dans sa fuite. Leur nombre égalait celui des assaillants. Leur arrivée redonna du cœur aux marins et stoppa Atalante et Aeshma dans leur élan. Elles se dirigeaient vers la cabine et au cri d'Astarté, elles revinrent prendre leur place parmi leurs camarades. Dans la mêlée qui s'ensuivit, les glaives ne furent plus d'aucune utilité, les poignards pas beaucoup plus. Aeshma ne dégaina même pas le sien.
Lucius abandonna Chloé qui se demandait comment les gladiateurs pouvaient se trouver-là. Elle se renfonça le plus qu'elle pouvait à l'extrémité de la passerelle. Elle ne pouvait rien faire pour les aider, mais si elle restait en vie, elle leur serait certainement utile plus tard.
Si l'arrivée des assaillants l'étonna, la présence d'Aeshma, d'Atalante et d'Astarté lui sembla normale, celle de Dacia qu'elle entendit jurer et de Caïus qu'elle entendit crier, l'inquiéta beaucoup plus. Elle retomba dans les affres qui lui torturaient l'esprit quand les gladiateurs quittaient le ludus pour aller combattre et qu'elle ne les accompagnait pas à l'amphithéâtre. Tant qu'elle ne les aurait pas revus, tant que personne ne lui avait dit qu'ils avaient survécu, Chloé ne pouvait qu'imaginer le pire. L'absence de Sabina. La meliora avait frôlé la mort plus d'une fois, les Dieux s'étaient toujours montrés cléments avec elle, mais cette fois ? Il manquait aussi Marcia. Enyo, les trois jeunes gladiatrices, Celtine, Ajax, Germanus, Galus. Dieux ! Dieux… ! Et les trois melioras avaient l'air tellement furieuses.
En revenant se lancer dans la bagarre, Atalante avait laissé Aeshma épauler Astarté et elle avait rejoint Dacia et Caïus. Elle servirait de liant entre les deux gladiateurs qui s'étaient rarement retrouvés à s'entraîner ensemble depuis quatre mois. Dacia avait l'habitude des combats en groupe et Caïus n'y connaissait pas grand-chose. Il se battait seul et ratait toutes les occasions que lui offrait la Dace de frapper ensemble et toutes les ouvertures qu'elle lui ménageait par habitude de combattre en compagnie de Britannia et de Celtine. Elle s'était découverte, Caïus n'avait pas réagi et la jeune bestiaire avait pris un coup de bâton sur le cou qui l'avait envoyée à terre. L'intervention d'Atalante lui sauva la vie. La grande rétiaire envoya valser le marin qui avait frappé Dacia et dégagea à coups de poing deux autres qui s'apprêtaient à frapper la Dace à mort.
« Debout, Dacia ! hurla Atalante. Caïus en équipe ! »
Le jeune rétiaire ne voyait rien. Il avait vu Dacia à terre, compris qu'il avait fait une erreur, puis un marin lui était tombé sur le dos, un autre l'avait attrapé par le devant de sa tunique. Il poussa sur ses jambes et emporta les deux hommes avec lui. Le tranchant d'une main brisa les vertèbres de l'homme qui se tenait devant lui. Il donna un coup de coude et se retourna prestement. Estomac, crochet dans la mâchoire, genou au visage. Le marin s'écroula au sol. Caïus se redressa et la hampe d'un pilum lui arriva en pleine figure, il partit violemment en arrière, se heurta au bastingage et passa par-dessus bord.
« Caïus ! cria Atalante. »
Elle ne pouvait rien pour lui, elle se retrouva seule avec Dacia, elles se connaissaient, elles n'avaient plus à gérer les maladresses de Caïus et les assaillants purent compter sur deux paires de gladiatrices mortellement efficaces. Aeshma et Astarté avaient déjà balayé une bonne partie des rameurs à elles seules. Antiochus jouait de sa force, il récupérait les hommes qui passaient les gladiatrices, les soulevait de terre et les renvoyait comme des sacs de sable. Les prétoriens venaient en arrière, ils ratissaient ce que les quatre femmes et le lutteur n'avaient pas déjà laminé. Une dizaine de marins gardèrent assez de force et de présence d'esprit pour se jeter à genoux. Et les mains jointes et levées devant eux, ils implorèrent la pitié de leurs bourreaux. Aeshma frappait, sourde à leurs prières. Les hommes hurlaient et geignaient. Astarté l'appela. La jeune Parthe abattit ses poings sur un homme, passa à un autre. Astarté s'interposa entre la jeune Parthe et sa troisième victime. Elle posa une main sur sa poitrine à la manière d'un arbitre quand un gladiateur n'entendait plus rien. Aeshma répondit à l'habitude. Elle abandonna aussitôt la lutte, même si elle resta vigilante. Trop vigilante.
« Aesh... »
La Parthe leva les yeux. Astarté lui trouva le regard fiévreux.
« C'est bon, Aesh, c'est fini. »
Aeshma regarda les marins à genoux, Astarté, puis Atalante et Dacia.
« Flavius... suggéra Astarté.
- Ouais, acquiesça la jeune Parthe.
- Où est-il ? demanda Aeshma en secouant vigoureusement un marin par le col de sa tunique.
« Qui, qui ? pleurnicha l'homme qui lui devait déjà un nez cassé.
- Aulus Flavius.
- Dans sa cabine, il est dans sa cabine. »
La gladiatrice n'avait pas besoin de parler pour que ses trois camarades lui emboîtassent le pas, pour qu'Antiochus les suivît sans d'inquiéter des coups qu'il avait reçus et que les prétoriens montassent la garde. Le principale regarda bizarrement son centurion, mais Publius Buteo ne dit rien. Le sort d'Aulus Flavius lui importait peu maintenant qu'il était pris. Les gladiatrices décideraient de son sort. Quel qu'il fût, il l'accepterait et les couvrirait, comme ses hommes le couvriraient lui sans qu'il eût à leur demander.
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Il restait deux gardes, deux imbéciles ou deux hommes loyaux. Que leur avait promis le procurateur pour qu'ils restassent à leur poste et ne quittassent pas le navire quand il en était encore temps ? Peut-être l'eau les terrifiait-elle plus que la perspective d'affronter des gens armés.
Aeshma était devant, elle para un glaive, s'accroupit brusquement et piqua le bas-ventre, Astarté se fendit par-dessus la jeune Parthe et frappa de taille le second garde juste à la naissance du cou. Aeshma le repoussa des deux mains quand il tomba sur elle. Elle se releva et enjamba les deux corps. Elle ne prit même pas la peine de vérifier si la porte était fermée ou pas, elle s'arrêta une demi-seconde, le temps qu'Astarté se retrouvât à côté d'elle.
« Deux, Trois ! »
Les gonds gémirent.
« Deux, trois, répéta Aeshma. »
La porte céda.
Aeshma entra la première, Dacia, Astarté et Atalante se faufilèrent derrière elle et se placèrent instinctivement en triangle. Prêtes à combattre, à frapper, à tuer. Antiochus suivait toujours.
Il n'y avait plus personne à combattre, à frapper ou à tuer.
Debout devant une table, entièrement nue, Saucia leur tournait le dos, elle leur cachait Zmyrina dont on ne voyait que les jambes, des genoux aux pieds, écartées.
Le cadavre d'Aulus Flavius gisait à leurs pieds.
Saucia se retourna vivement, un pugio à la main. L'air halluciné, déterminée, prête à tuer.
Les trois gladiatrices restèrent saisies. Aeshma sentit le sol s'ouvrir sous ses pieds. Atalante sentit son cœur se serrer si douloureusement que sa vue se brouilla, elle se rapprocha de la jeune Parthe. Astarté maudit le sort d'avoir conduit Saucia à tuer.
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La jeune femme était autoritaire, elle savait se faire respecter, se faire obéir par des hommes et des femmes pour qui la violence était un mode de vie. Entre ses mains, les tueurs devenaient aussi dociles que des enfants sages. Saucia était si respectée et aimée des gladiateurs que personne, jamais, ne contrevenait à ses désirs, à ses recommandations ou à ses ordres. Aeshma ne craignait ni les fers, ni les entraves, ni les verges ou l'exposition, Téos et Herennius n'avaient jamais privé un gladiateur des soins qui lui étaient nécessaires, mais Saucia pouvait s'accorder cette liberté que personne n'oserait lui contester : celle de refuser des soins à un gladiateur qui lui avait déplu, et Aeshma, parfois si rétive à toute autorité, n'avait déplu qu'une seule fois à Saucia. Atalante et Astarté jamais. Mais plus que ce pouvoir, Saucia bénéficiait d'une autorité naturelle que lui enviait parfois Herennius et Typhon. Elle n'avait pas besoin de menacer et de punir pour se faire obéir.
Astarté avait toujours considéré Saucia comme une femme solide et indestructible. À l'image de ses mains, douces et fermes. Elle avait longtemps hésité avant de l'entreprendre. Saucia était plus âgée qu'elle et elle intimidait Astarté. Mais elle la troublait aussi et la jeune Dace avait eu la terrible envie de savoir qui était réellement la masseuse aux mains d'or. De se l'attacher un peu plus à elle. De se sentir plus à l'aise quand elle se tenait en sa présence. Elle craignait une rebuffade et une cruelle désillusion. Astarté, toujours si sûre de son pouvoir de séduction, s'était soudain trouvée incertaine. C'était peut-être cette soudaine timidité qui avait enfoncé les défenses de Saucia, mais Astarté, pour une fois avait sous-estimé la puissance de son pouvoir d'attraction.
Saucia était depuis longtemps tombée sous le charme de cette grande fille aux larges épaules, au teint halé, aux yeux couleur de miel, au sourire doux, timide, moqueur ou sarcastique, qui se battait avec force et élégance et parlait sans cesse. Quand Astarté avait vaincu ses craintes, Saucia avait succombé sur le champ. Elle était tombée bien longtemps auparavant. Elle n'avait pas hésité parce qu'elle désirait Astarté et qu'elle savait que la jeune gladiatrice ne l'entraînerait pas sur les rivages dangereux d'une relation amoureuse. Elle avait juste envie de connaître un peu mieux son corps et de sentir les mains de la jeune fille qu'était alors Astarté, sur son corps.
Astarté n'avait rien découvert de nouveau en entraînant, nue, Saucia dans son lit. La masseuse ne dissimulait aucun secret, aucune faiblesse, aucun vice et elle connaissait admirablement bien son corps. Saucia était la seule personne envers qui Astarté ne pouvait se départir d'une certaine timidité. La seule avec qui elle eût conscience d'avoir dix-sept ans, de n'être qu'une gamine. Six ans après, le même sentiment perdurait. Saucia serait toujours son aînée et Astarté la respecterait et l'aimerait toujours en tant que telle.
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Elle maudit le procurateur parce que son existence venait de briser celle de Saucia. Son premier meurtre. Saucia n'était ni une guerrière ni une gladiatrice, elle n'apprendrait jamais au fil des ans et des mises à mort, à se détacher de ses victimes, du sang qu'elle avait versé, de la vie qu'elle avait ôtée. Qu'Aulus Flavius eût mérité la mort, qu'elle eût peut-être voulu porter secours à Zmyrina, n'adoucirait en rien son expérience.
Atalante et Aeshma n'avaient jamais partagé leur couche avec la masseuse, elles lurent elles aussi le désarroi de la jeune femme, mais le corps allongé immobile sur la table, les glaçait plus encore d'angoisse.
Et puis, il eut un gémissement et Zmyrina appela Saucia à son aide.
« Saucia... S'il te plaît. »
La masseuse se retourna et aida Zmyrina à se mettre debout. Nouveaux gémissements. Aeshma se réveilla soudain, elle fit un pas, blêmit soudain et se retrouva une nouvelle fois immobile.
Sa sœur était en sang. Il s'écoulait de larges entailles pratiquées sur l'abdomen. Il recouvrait son ventre, son pubis, l'intérieur de ses cuisses et de ses genoux. Il souillait aussi sa poitrine, ses épaules, son cou, ses joues. Des marques de mains sanglantes ou imprimées en blanc sur fond rouge.
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Saucia n'avait pas supporté.
Zmyrina, le sourire aux lèvres à l'intention du procurateur, avait le plus souvent possible incité du regard la masseuse à ne pas bouger, à laisser faire. Les entailles s'étaient succédé : cinq sur l'abdomen et deux très longues dans le dos, sur les reins, de chaque côté de la colonne vertébrale. Saucia n'avait pas bougé, retenue par le regard ferme de Zmyrina.
Aulus avait ensuite contemplé son œuvre et félicité Zmyrina pour son stoïcisme.
« Il faut attendre un peu pour que ce soit parfait, avait-il dit. Tu as mal ?
- Oui, avait répondu Zmyrina pas un instant dupe des intentions du procurateur. Mais c'est...
- ... si excitant, conclut-il. »
Il avait trempé son doigt dans le sang qui obstruait le nombril de la jeune femme et l'avait obscènement glissé entre ses lèvres.
« Tu as bon goût, apprécia-t-il.
- Je n'ai jamais déçu un amant, mon Prince.
- Des amants ou des clients ?
- Des clients.
- Mmm, je suis impatient.
- Je peux peut-être... »
Saucia se mordit les lèvres. Elle n'avait jamais assisté à rien de plus répugnant et quand Zmyrina se laissa glisser à genoux, elle refusa de voir. C'était sans compter sur l'esprit lubrique du procurateur.
« Ta servante est bien pudique, reprocha-t-il à Zmyrina. »
Saucia ouvrit brusquement les yeux, s'il lui demandait de participer, elle s'enfuirait et se jetterait par-dessus bord. Elle avait atteint les limites de ce qu'elle pouvait supporter.
Zmyrina avait peut-être passé dix ans de sa vie à satisfaire des clients dans un bordel, mais ce temps-là était fini. Marcia l'avait achetée et elle servait Gaïa Mettela. La jeune femme avait soigné Julia Mettela, et puis même, la jeune femme ne portait aucune marque de sévices. Elle n'avait jamais été battue, fouettée sévèrement ou torturée. Il devait exister des règles dans les lupanars, des règles qui protégeaient les prostitués. Mais cet homme se jouait des règles, l'Empereur avait interdit sous peine de graves sanctions d'abîmer les gladiateurs pendant les jeux d'inauguration de l'amphithéâtre flavien, et cela ne l'avait pas empêché, sans contrevenir réellement aux ordres de l'Empereur, de massacrer Aeshma. L'Empereur ne protégeait pas Zmyrina. Aulus Flavius avait annoncé vouloir les emmener avec lui jusqu'à Sidé. Combien de temps prendrait la traversée ? Deux jours, trois, quatre, cinq ?
Il avait pris possession de son cadeau une demi-heure auparavant et déjà, il saignait Zmyrina comme une génisse promise en offrande à un dieu chthonien. Dans quel état serait la jeune femme au bout de cinq jours ? Dans quel état Saucia serait-elle ? Dans quel état serait Chloé si Aulus Flavius découvrait sous sa crasse factice et sa chevelure emmêlée que la souillon était une jeune fille tout à fait désirable ?
Penser que Chloé, qu'elle avait patiemment formée et protégée depuis que, sur l'instance de Téos, elle l'avait choisie encore enfant sur un marché aux esclaves de Corinthe, que la si sensible et si courageuse Chloé, que son élève préféré, pût tomber entre les mains perverses du procurateur, emporta la raison de Saucia.
Et quand Zmyrina se releva et qu'Aulus Flavius la poussa à s'allonger sur la table, les genoux relevés, les jambes écartées et qu'il posa son pugio pour plonger ses mains vicieuses dans le sang frais et en barbouiller le corps de la jeune femme avec, elle oublia qu'elle avait passé sa vie à soigner, que ses mains soulageaient et n'avaient jamais blessé. Qu'elles étaient pures et immaculées.
Saucia s'était déplacé dans le dos du procurateur. Il se méprit sur ses intentions et gémit doublement de plaisir au contact des deux corps de femmes pressés contre lui. Elle s'empara du pugio et frappa. À la base du cou. Elle pesa de tout son poids contre le dos d'Aulus Flavius. Les yeux de Zmyrina s'emplirent de terreur, mais elle serra les genoux et ses jambes s'enroulèrent autour de celle du procurateur. Il se retrouva immobilisé entre les deux femmes. Saucia frappa une nouvelle fois. Dans une tentative désespérée, Aulus referma ses mains autour du cou de Zmyrina. Saucia frappa une troisième fois. Les mains du procurateur se portèrent à sa gorge et il émit un râle étouffé. Zmyrina laissa pendre ses jambes et le procurateur s'affaissa entre la table et la masseuse.
Il était mort sans gloire, stupidement sans comprendre pourquoi une vulgaire prostituée et sa servante s'en étaient prises à lui. Il ne les avaient jamais vues. Il avait échappé aux prétoriens et aux gladiateurs pour tomber sur d'obscurs rebuts de l'humanité. Pourquoi ? Elles n'avaient rien dit, ne l'avaient accusé de rien, ne lui avaient fait passer aucun message.
Des voleuses ? De vulgaires voleuses ?
Il ne bénéficierait même pas d'un enterrement, elle le jetterait à l'eau et il errerait éternellement parmi les ombres. Il n'eut pas le temps d'invoquer une malédiction. Il était mort avant de toucher le sol.
Les deux jeunes femmes se retrouvèrent face à face.
Aeshma et Astarté avaient défoncé la porte à ce moment-là. Par la suite, Saucia fut incapable d'expliquer pourquoi ni elle, ni Zmyrina, ni le procurateur n'avait entendu les bruits de la bataille qui se jouait sur le pont. Le jeu du procurateur les avait tous les trois enfermés dans un cocon où rien n'existait d'autre que le désir du procurateur, l'angoisse dissimulée de Zmyrina et le dégoût de Saucia. Elles n'avaient réintégré le monde réel qu'au moment où les trois gladiatrices avaient surgi dans la cabine.
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« Abechoura, murmura Aeshma.
- Je n'ai rien, répondit faiblement Zmyrina. »
Elle avait du mal à reprendre pied avec la réalité. La douleur, l'anxiété, les efforts qu'elle avait déployés pour tromper le procurateur, son meurtre, le visage halluciné de Saucia, la porte qui sautait et pour finir, la présence inconcevable des trois gladiatrices, de sa sœur qu'elle avait quitté à Myra, qui était partie pour le Grand Domaine et qui se retrouvait avec elle sur un navire en pleine mer, concouraient à la plonger dans un monde irréel.
Le silence était retombé. Il ne fut un instant troublé que par le bruit d'une ancre qu'on jetait à la mer.
Saucia avait entendu Aeshma prononcer le nom étrange et inconnu. Elle avait compris qu'il s'adressait à Zmyrina parce que la jeune femme avait parlé juste après, qu'elle avait formulé un demi-mensonge, pour parer à une juste inquiétude et... à la fureur.
Saucia se porta rapidement au-devant de la jeune Parthe.
« Aeshma... la mit-elle en garde. »
La gladiatrice leva la main, prête à écarter la masseuse.
« Aeshma... »
Le ton était devenu aussi tranchant qu'une lame de pugio longuement aiguisée par Gaelig, l'armurier du ludus.
« Saucia... commença Aeshma. »
L'orage menaçait, l'un de ceux qui emportait la jeune gladiatrice dans un déchaînement de colère et de violence et la laissait ensuite pantelante et assaillie par la culpabilité. L'un de ceux que seule Atalante osait affronter, que seul par la force, Herennius arrivait à juguler.
« Je t'interdis, Aeshma, la menaça Saucia. Je t'interdis d'être en colère, je t'interdis de frapper qui que soit dans cette pièce, de te montrer violente et blessante. Je veux l'autre Aeshma. »
Saucia se mit soudain à pleurer.
« Autrement, tue-moi, je ne supporte plus. »
Elle plaça son pugio dans la main de la jeune Parthe.
« Saucia, je… balbutia Aeshma décontenancé par la détresse de la jeune femme. »
Astarté tourna la masseuse vers elle. Celle-ci tomba dans ses bras et se serra contre sa poitrine. Astarté lui murmura des paroles de réconfort, pas très à l'aise de se retrouver à consoler une femme auprès de qui elle venait se réfugier quand elle sentait que son monde se fissurait et qu'elle ne croyait plus en la magnanimité de Zalmoxis. Une femme dont la présence suffisait à lui apporter la paix.
L'attitude de Saucia avait douché les humeurs belliqueuses d'Aeshma, elle s'approcha de Zmyrina les sourcils froncés.
« Ce ne sont que des incisions, lui dit Abechoura que la colère de sa sœur impressionnait toujours autant malgré les années passées loin d'elle. C'est plus impressionnant que profond.
- Tarées, vous êtes tarées, grommela Aeshma.
- Vous avez libéré la villa ? demanda Zmyrina qui espérait ainsi ramener Aeshma à de meilleurs sentiments.
- Oui.
- C'est Saucia qui l'a tué, souffla Abechoura.
- Je sais.
- Ce n'était pas prévu.
- Rien ne se passe jamais comme on l'a prévu, dit Aeshma les yeux baissés sur les plaies que portaient sa sœur à l'abdomen. Merde ! jura-t-elle soudain. Mais quel putain de tordu de merde ! »
Atalante s'était approchée derrière, la vue du sang lui donna la nausée. Elle avait chaud et elle se mit à transpirer abondamment. Elle cligna des yeux plusieurs fois, mais la sueur lui obscurcissait la vue.
Tout était fini, c'était étrange.
Aulus Flavius était mort de la main d'une personne qu'il n'avait jamais vue avant ce soir, d'une main innocente et inconnue. Et il y avait ces deux sœurs devant elle. Aeshma, impassible et réservée, tellement semblable à elle-même que c'en était émouvant et Zmyrina qui tentait de la rassurer, de l'amadouer et de désespéramment passer au travers des réprimandes et des reproches qu'elle redoutait. Atalante eut soudain envie de prendre Zmyrina dans ses bras et de lui dire qu'elle l'aimait, qu'elle aimait Aeshma, que celle-ci ne l'avait jamais oubliée, qu'elle l'aimait, qu'elle avait souffert de son absence depuis le premier jour de leur séparation, qu'Aeshma était la sœur la plus géniale qu'on pût rêver d'avoir. Mais elle avait tellement chaud et la lumière des lampes à huile lui agressait tellement les yeux qu'elle remit ses déclarations à plus tard. Elle avait besoin de quelqu'un. Elle se tourna vers Astarté. Saucia pleurait toujours sur la jeune Dace aux yeux dorés, secouée par des sanglots nerveux. Une crampe lui vrilla le diaphragme. Elle se sentit tout à coup faiblir. Elle s'appuya sur l'épaule d'Aeshma.
« Aesh... murmura-t-elle. »
La jeune Parthe réagit par instinct et elle rattrapa la grande rétiaire avant que celle-ci ne s'écroulât par terre.
« Ata ! cria-t-elle. »
Atalante s'accrocha à sa camarade, ses doigts se refermèrent où ils purent. Aeshma grimaça, Zmyrina vint à son aide et elles accompagnèrent doucement la grande gladiatrice au sol. Saucia cessa soudain de pleurer, elle souffla un merci à Astarté et l'embrassa sur la joue. La masseuse en chef était de retour.
« Qu'est-ce qu'elle a ? s'inquiéta-t-elle
- Je ne sais pas, râla Aeshma. »
Ses mains exploraient le corps de la grande rétiaire. Elle ne trouva pas de blessure. Une ou deux côtes cassées peut-être. Sûrement.
« Ata, tu m'entends ? »
Atalante gémit.
« Qu'est-ce qu'elle a à la tête ? demanda Saucia.
- Je ne sais pas, elle a dû se prendre un coup.
- Défait son bandage. »
Le bandage dévoila une large et profonde plaie. Serena avait badigeonné la plaie avec du barbarum et fortement compressé la blessure. Atalante n'avait pas beaucoup saigné et Aeshma qui avait cru à une simple entaille, n'avait pas posé de question. Mais la plaie était profonde, étendue, et un large hématome commençait à se former.
« Quand est-ce qu'elle a été blessée ? demanda Aeshma.
- Quand elle a sauté du balcon, répondit Astarté. Elle s'est fait recevoir par Silus. Il devait avoir une pierre dans la main.
- Pourquoi tu ne m'as rien dit ? lui reprocha la jeune Parthe.
- Je n'ai pas sauté, Aeshma, il faisait nuit. Atalante semblait bien aller, comment j'aurais pu soupçonner ?
- T'es qu'une abrutie, cracha Aeshma. Si elle meurt, je te tue, Astarté.
- Et toi, si tu meurs ? Tu me tues aussi ?! s'emporta soudain la grande Dace.
- …
- Tu me prends pour une débile ?! Tu crois que je suis aveugle ? Je ne savais pas pour Atalante, mais pour toi, je savais ! »
Aeshma lui lança un regard mauvais.
« Tu fais chier, Aeshma ! Je ne t'aurais jamais empêché de venir, j'ai confiance en toi, en ta capacité de connaître tes limites. J'adore Atalante, mais pour les mêmes raisons, je ne lui aurais rien dit non plus si j'avais su. Et puis de toute façon, s'énerva Astarté. Personne ne peut se mettre en travers de votre chemin quand vous avez décidé quelque chose et je ne vois pas pourquoi je l'aurais fait.
- Je n'ai rien, siffla Aeshma.
- Non ?
- Non, répondit sincèrement la jeune Parthe.
- Parce que tu étais au combat, Aesh, se radoucit la grande Dace consciente qu'Aeshma était sincère. Tu es capable de faire abstraction de tes blessures dans ces cas-là, mais maintenant, c'est fini.
- Tu es vraiment débile, lança Aeshma d'un ton méprisant. »
La Dace frappa doucement Aeshma à l'abdomen. La petite thrace se plia en deux.
« Astarté ! lança Saucia furieuse.
- Elle est blessée et quand elle s'en rendra compte, il sera trop tard.
- Astar, je vais te tuer, coassa Aeshma. »
Elle lança un poing, Astarté partit en arrière. Avant que Dacia, Zmyrina et Saucia eussent fait un mouvement Aeshma et Astarté étaient déjà dressées l'une devant l'autre.
« Aeshma, je ne veux pas me battre avec toi.
- Je... commença la jeune Parthe. »
Elle porta sa main sur le côté. Elle la glissa sous la paenula qu'elle n'avait pas ôtée, sentit la tunique humide. Mouillée. Elle leva les yeux sur Astarté, tourna la tête vers Zmyrina.
« Choura, je... »
Elle ne finit pas sa phrase. Astarté la récupéra dans ses bras comme la petite Parthe l'avait fait avant elle pour la grande rétiaire.
« Sameen ! souffla Zmyrina.
- C'est pas vrai, souffla Saucia. Astarté, allonge-la, découpe ses vêtements, il faut que je vois ce qu'elle a. Dacia, aide-la.
- Et pour Atalante ?
- Je m'en occupe pendant que vous préparez Aeshma. Zmyrina, assieds-toi quelque part, je m'occupe de toi après.
- Ce n'est pas la peine, murmura faiblement Zmyrina. »
Elle s'agenouilla à côté d'Astarté et de Dacia, et leur proposa son aide. La Dace aux yeux dorés garda près d'elle la jeune femme nue et ensanglantée. Elle avait gardé Atalante et Aeshma, elle n'allait pas renvoyer cette fille qui jetait des regards éperdus sur sa camarade… qu'elle appelait Sameen. Dacia défit la ceinture d'Aeshma, puis elle tint les vêtements tendus et Astarté passa le pugio. Les trois jeunes femmes se rembrunirent quand Astarté écarta délicatement les vêtements et dévoila le corps de la jeune Parthe.
« Alors ? demanda Saucia.
- Pas génial, grommela Astarté. Deux coups de poignard, l'un n'est pas grave, mais l'autre, je ne sais pas… Je croyais qu'il l'avait frappée avec le poing, continua-t-elle d'un ton lugubre. Je n'avais pas vu qu'il était armé, je... »
Saucia lui posa une main sur l'épaule.
« Tu n'aurais arrêté ni l'une ni l'autre, Astarté, tu le sais très bien, et tu n'as rien à te reprocher.
- J'aurais…
- Dis-moi que tu n'as pas veillé plus attentivement sur ces deux sauvageonnes. »
Astarté ne répondit pas.
« Tu vois… Vous êtes des guerrières, vous vous êtes pris des coups, Aeshma n'en est pas à sa première blessure sérieuse et Atalante non plus.
- Atticus n'est pas là et Aeshma est la meilleure après lui.
- Je te remercie de ta confiance.
- Tu n'es pas médecin.
- Mais je me débrouille et Julia Mettela connaît certainement de bons médecins, Chloé m'a raconté que Sabina et Enyo lui devaient la vie.
- Je n'étais pas là… Ce salaud de Téos m'avait vendue à Capoue, rétorqua sombrement Astarté.
- Comment êtes-vous venus ? demanda Saucia qui n'avait pas envie de se remémorer ce pénible épisode.
- Avec un canot.
- Où sont les dominas ?
- Sur la Stella Maris.
- Va les prévenir. Je m'occuperai d'elles. Dacia, tu restes avec moi.
- Je suis à tes ordres, répondit la jeune bestiaire.
- Chloé va bien ? voulut savoir Saucia le cœur serré.
- Oui. »
La masseuse respira plus librement.
« Dis-lui que j'ai besoin d'elle.
- D'accord.
- Astarté ? l'appela-t-elle avant que la Dace ne se relevât
- Oui.
- Débarrasse-moi de ce chien crevé, dit-elle en désignant Aulus Flavius du menton. Je ne veux plus le voir. »
Astarté acquiesça de la tête. Elle s'agenouilla d'abord près d'Atalante et lui arrangea une mèche derrière l'oreille. Elle aurait aimé lui dire quelques chose, mais elle ne savait pas trop quoi et de toute façon, la grande rétiaire ne l'aurait pas entendue, cela ne servait à rien. Elle attrapa Aulus Flavius par le bras et le balança d'un mouvement de rein sur ses épaules.
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Les toits de la ville s'étendaient devant elle, rouges et oranges. Des saignées plus sombres marquaient l'emplacement des rues, des puits d'obscurité, celles des atriums ou des jardins quand un arbre pointait. Les montagnes se dressaient dans son dos, habillées de forêts, coiffées de neige. La mer encore sombre commençait à scintiller aux premières lueurs de l'aube naissante. Il faisait froid et elle avait les pieds glacés. Elle passa d'un pied sur l'autre pour les réchauffer un peu.
Elle se réveillait tôt depuis des années. Peut-être s'était-elle toujours levée tôt et que ce qu'elle pensait être une discipline apprise au ludus, n'était qu'une habitude banale acquise bien longtemps auparavant. Elle trouvait parfois étrange de se souvenir de si peu de choses de sa vie d'avant. Elle avait quinze ans quand Téos l'avait achetée à Antioche, treize ou quatorze quand elle avait été prise par des marchands d'esclaves. D'avant, elle ne se souvenait que de ses longues marches en forêt, des animaux et des plantes qu'elle y croisait. Pas des gens. Même pas de ses parents. Elle ne se souvenait même pas du jour où elle avait été faite captive. Peut-être parce qu'il n'y avait rien à se souvenir. Pourtant… Ou peut-être parce que c'était mieux de ne pas se souvenir. Si Atalante avait oublié sa nuit à Pergame, elle n'en aurait pas souffert par la suite. Les mauvais souvenirs empoisonnaient l'âme. Zalmoxis lui avait peut-être accordé une faveur.
Elle n'était pas la seule à être debout alors que la dernière veille ne s'était pas encore écoulée. La ville résonnait d'activité. La villa se trouvait dans un quartier relativement calme, mais elle avait entendu des artisans ouvrir leurs boutiques, des chars rouler et le marteau d'un forgeron tapait deux rues plus loin. Chaque matin, depuis quatre jours, Astarté se levait la première et montait sur la terrasse. Elle était restée dans son cubiculum le premier matin. De noires pensées l'avaient assaillie et elle avait manqué d'air.
Le deuxième matin, elle avait repris l'habitude qu'elle avait prise à Rome en entrant au service de Gaïa Mettela. Elle se réveillait, se lavait, buvait un verre de posca, attrapait un fruit et partait le manger sur la terrasse. Elle avait bien aimé ce petit rituel. Compris l'amour d'Aeshma pour les terrasses. On s'y trouvait au calme, l'air était vivifiant et on dominait le monde.
Oui, à Rome, elle avait ainsi savouré chaque début de journée. Elle était alors convalescente et elle n'avait pas eu le temps de s'ennuyer. Et puis, elle avait aimé l'ambiance qui régnait dans la maison des dominas.
Mais à Patara…
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Julia en apprenant qu'Atalante et Aeshma étaient blessés avait envoyé Andratus et Silia chercher un médecin. Elles n'avaient pas commenté la mort d'Aulus Flavius, simplement voulu connaître les circonstances de celle-ci. Si elles trouvèrent curieux que Saucia l'eût tué, elles n'en laissèrent rien paraître et ne demandèrent pas de détails. Elles attendirent l'arrivée du médecin, puis embarquèrent pour leCupidon. Les prétoriens montaient toujours la garde, mais Publius et Celer commençaientt à accuser la fatigue.
Astarté avait eu le plaisir de retrouver Caïus vivant dans le canot, les marins de la Stella Maris l'avaient repêché avant qu'il ne coulât à pique. Il était venu avec elle chercher les dominas et Astarté l'avait ensuite confié à Néria. Caïus avait sauvé ses dents, mais pas son nez. Le coup qui l'avait envoyé à l'eau lui avait réduit le cartilage en bouillie et le visage du jeune auctoratus gonflait à vue d'œil.
Les dominas avaient suivi Astarté dans la cabine. Chloé, pâle comme un linge, maintenait un pansement sur l'abdomen d'Aeshma. Antiochus veillait sur Atalante à qui Saucia avait refait un bandage. Dacia surveillait une gamelle d'eau qu'elle avait mise à chauffer sur un réchaud et Saucia lavait le corps de Zmyrina. La jeune esclave était affreusement pâle même dans la lumière chaude des lampes à huile. Aussi pâle que l'était Saucia quand elle se retourna et que Chloé, quand la jeune masseuse leva la tête. Les dominas présentèrent le médecin.
« Aeshma, dit Saucia. Excuse-moi, Zmyrina. »
Elle conduit le médecin à la petite Parthe.
« J'ai simplement lavé les plaies avec de l'eau bouillie.
- Tu as bien fait, lui répondit le médecin.
- Vous savez coudre les plaies ?
- Oui.
- Je ne sais pas si c'est grave, s'il lui a touché un organe interne. Je…
- Je vais voir.
- Naxos a sauvé Sabina et Enyo, déclara Julia. C'est un bon médecin. Le meilleur de la province.
- Merci domina.
- C'est une vérité.
- Puis-je compter sur ton aide ? demanda le médecin à Saucia.
- Bien sûr. »
Elle leva les yeux sur Astarté.
« S'il te plaît, tu peux t'occuper de Zmyrina ?
-Oui. »
C'était comme cela qu'elle avait su.
Elle avait appris beaucoup de choses dans cette cabine. Que Saucia pouvait être aussi dure qu'elle le paraissait et bien plus sensible qu'elle ne l'avait jamais avoué. Que Julia était une femme extraordinaire et que Gaïa aimait bien plus Aeshma que la grande Dace ne l'avait pensé.
Elle n'aurait pas su expliquer. Gaïa ne pleura pas, n'exprima aucun sentiment déplacé, mais Astarté décela son angoisse. Et puis, elle avait cette façon de regarder Aeshma évanouie sur le plancher de la cabine. Julia s'inquiétait, tout comme les masseuses et Dacia. Tout comme elle et Antiochus. Mais le cœur de Gaïa se serrait un peu plus douloureusement à la vue d'Aeshma. Tout comme elle. À la pensée d'Atalante. À la pensée de Marcia si la jeune fille avait été allongée à la place d'Aeshma.
Astarté avait toujours été persuadée que Marcia n'était pas pour elle, mais Atalante ? Qu'avait-elle à offrir à Atalante ? Perdre Marcia l'avait brisée. Elle avait conservé son affection, mais pas sa passion et son amour. Astarté ne voulait pas d'Atalante.
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Les entailles dont souffrait Zmyrina ne se révélèrent pas aussi superficielles que la jeune femme l'avait affirmé. Elle souffrait, physiquement et moralement. Son état éveillait des sentiments et des souvenirs désagréables auxquels Astarté aurait voulu ne pas penser.
Gaïa posait des questions au médecin et Astarté voyait en miroir sur les traits de Zmyrina l'effet que ses réponses avaient sur Gaïa. La jeune Dace se sentait écrasée par leur angoisse, elle avait envie de tourner les talons, de prendre Saucia par la main, de l'emmener dans un endroit tranquille, de l'embrasser et partager avec elle une étreinte douce et rassurante. Elle secoua la tête, elle devait se changer les idées.
« Alors comme ça, tu connais les petits secrets d'Aeshma ? dit-elle à Zmyrina avec un petit sourire en coin. »
Zmyrina posa sur elle un regard d'incompréhension.
« Tu connais son prénom.
- …
- Aeshma n'aime pas qu'on l'appelle comme cela. Elle ne reprend pas notre medicus ou Saucia quand ils l'emploient, ni Atalante. En fait, elle ne reprend personne si ce sont des gens qui l'ont connue avant qu'elle ne prenne son nom de gladiatrice, par contre, les autres, il vaut mieux qu'ils évitent.
- …
- Je m'étonne simplement qu'elle te l'ait révélé. Tu dois être spéciale à ses yeux. C'est parce que tu as soigné Julia Mettela ?
- Elle ne m'a rien dit. »
Zmyrina gémit, Astarté avait touché en point sensible.
« Excuse-moi.
- Je devrais le faire toute seule, suggéra Zmyrina.
- Tu ne pourras pas te laver le dos et je t'avoue que ça me détend de m'occuper les mains.
- Et c'est sur moi que tombe ton dévolu cette fois-ci ? »
Astarté décela une pointe d'ironie. Elle leva les yeux de son ouvrage. Zmyrina la regardait d'un air espiègle.
« J'ai une certaine expérience dans le domaine de la séduction et je crois que tu es une grande séductrice.
- …
- Une gentille séductrice, précisa doucement Zmyrina.
- …
- Les regards de tes camarades parlent pour eux et pour toi. J'ai passé un mois à ne rien faire d'autre qu'à vous observer sur la Stella Maris.
- …
- Tout le monde a ses secrets.
- Et le tien, quel est-il ? demanda Astarté.
- Je n'en ai pas.
- Mais Sameen en partage un avec toi, n'est-ce pas ? Jamais elle ne donnerait son nom à une étrangère.
- Elle ne me l'a pas donné, je le connaissais avant.
- …
- Je ne suis pas une étrangère. Sameen est ma sœur.
- Ta sœur ! s'écria Astarté. »
Tout le monde se retourna. Zmyrina fit mine de ne rien remarquer, c'était trop tard de toute façon. Elle hocha simplement la tête à l'intention d'Astarté. La jeune gladiatrice n'avait rien ajouté, elle avait simplement continué à prendre soin de la jeune femme. De la sœur d'Aeshma. Dans sa tête, elle dressa une liste de questions qu'elle allait soumettre à Atalante et Marcia. Et ses deux-là auraient intérêt à lui répondre. Elle se jura aussi de protéger Zmyrina. Choura comme l'avait appelée Aeshma.
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Aeshma n'était pas morte, Atalante non plus. Du moins pas encore.
Julia et Gaïa s'étaient désintéressées du sort d'Aulus Flavius. Elles laissèrent Publius Buteo décider. Le centurion avait récupéré le sceau du procurateur et les bijoux qu'ils portaient sur lui. Par respect pour un citoyen romain, il ne jeta pas le corps à l'eau, mais il le fit enterrer le lendemain dans une fosse commune. Son âme atteindrait les enfers. De là, Pluton en ferait ce qu'il voudrait. Passer son éternité dans le Tartare, où Aulus Flavius méritait d'être jeté, serait une peine bien plus pénible que celle d'errer à jamais dans le monde des non-morts. Publius et ses hommes éviteraient aussi de commettre une infamie et d'encourir la colère des dieux.
Depuis, les prétoriens logeaient à la caserne en attendant des jours meilleurs pour repartir à Rome. Astarté ne les avaient pas revus.
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Julia était repartie le lendemain matin pour le Grand Domaine, comme elle l'avait promis à Gaïus. Severus, Andratus, Dacia, Saucia et Caïus l'accompagnèrent. Gaïa demanda à Antiochus de les suivre.
Saucia avait confié Aeshma et Atalante à la garde de Chloé. Les blessés étaient plus nombreux au Grand Domaine et les gladiateurs se montreraient plus détendus et moins difficiles s'ils connaissaient l'un de leur soigneurs.
Astarté était restée avec Gaïa.
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La Dace aux yeux dorés soupira. La villa transpirait de tristesse. Et quand elle descendait de la terrasse, aucun rire, aucune plaisanterie ne l'attendait. Atalante était rarement consciente et quand elle l'était, on ne savait jamais si elle rêvait ou pas. Aeshma n'allait pas vraiment mieux, elle était très faible. Le médecin avait dû ouvrir l'abdomen et recoudre le foie. Il avait posé des drains, mais il avait prévenu les dominas. Elle avait perdu beaucoup de sang et elle risquait une infection. Si celle-ci survenait, la jeune femme n'y survivrait pas.
Zmyrina vivait un véritable cauchemar et Astarté l'avait retrouvée une nuit en train de pleurer en silence auprès du lit d'Aeshma. La grande Dace était entrée et s'était fait oublier dans un coin. Elle espérait que sa présence réconfortât la jeune femme. Elle s'était endormie et bien plus tard, elle avait entendu Zmyrina murmurer :
« Ne pars pas, pas cette fois, Sameen, pas encore une fois, s'il te plaît, bats-toi. »
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Gaïa avait failli étrangler la jeune esclave. Zmyrina ne lâchait pas Aeshma. Quand Gaïa venait, elle s'asseyait discrètement dans un coin. Gaïa n'y prêtait pas attention, mais la retrouver sans cesse assise près de la gladiatrice l'énerva. Elle se montra tolérante parce que Zmyrina avait pris soin de Julia, mais elle ne comprenait pas la constance et l'intention de la jeune femme. Elle en prit peu à peu ombrage. Quand elle trouva Zmyrina endormie la tête sur le lit où reposait Aeshma, la main dans la sienne, elle rentra dans une colère noire. Astarté était présente. Gaïa commença par réveiller brutalement Zmyrina, puis elle lui intima l'ordre de foutre le camp. Des insultes odieuses avaient suivi. Zmyrina ploya sous la surprise et la violence des attaques. Puis, elle reprit son aplomb. Astarté attrapa Gaïa par le bras et la tira brutalement dehors. Elle la traîna sans ménagement et sous une bordée d'invectives dans un salon. Quand elle s'arrêta, Gaïa la gifla violemment. Avant qu'elle ne recommençât à l'insulter et à la frapper, Astarté parla :
« C'est sa sœur, domina. Zmyrina est la sœur d'Aeshma.
- Quoi, mais comment... ? »
Stupéfaite par une telle révélation, Gaïa resta les bras ballants, elle n'avait pas relevé le cri de surprise d'Astarté sur le Cupidon. Elle n'avait pas cherché à savoir ce qu'il signifiait.
« Je ne sais rien, domina. C'est Zmyrina qui me l'a dit sur le Cupidon pendant que je la soignais. Mais je ne sais rien d'autre.
- Aeshma le sait ?
- Oui.
- Pourquoi n'a-t-elle rien dit ?
- C'est Aeshma, domina. À part à Atalante, elle ne raconte sa vie à personne. Et encore, je ne suis pas sûre qu'Atalante sache tant de chose que cela.
- Mais je croyais qu'elle avait confiance.
- Je la connais depuis neuf ans, on n'a jamais été de grandes amies, mais on ne s'est jamais détestées non plus. Je l'aime bien et c'est réciproque, mais elle ne raconte rien. En neuf ans, elle ne m'a jamais rien raconté. Vous la connaissez depuis deux ans et demi. »
Gaïa n'avait rien dit. Astarté comprenait sa tristesse et sa déception. Elle eut envie de la consoler.
« Elle est comme ça. Ça ne veut pas dire qu'elle ne vous aime pas ou qu'elle n'a pas confiance en vous, domina. Elle vous a fait confiance pour Atalante et je sais qu'elle vous estime beaucoup.
- …
- Vous lui avez tout raconté de votre vie ?
- Non.
- Pourquoi ?
- Parce que... »
Gaïa avait déjà eu cette conversation avec Julia. Elle avait formulé les mêmes reproches, invoqué les même déceptions. Julia lui avait opposé les mêmes arguments pour lui démontrer qu'elle se montrait injuste et égoïste.
« Elles ont été séparées dix ans, domina. Elles étaient encore enfants. Je pense qu'elles s'aimaient beaucoup. Dix ans, c'est long pour des enfants.
- Je n'ai plus qu'à m'excuser ?
- Auprès de Zmyrina ? C'est une esclave, vous vous en foutez ! »
Gaïa resta bouche-bée.
« Mais si vous voulez mon avis...
- Astarté...
- Ne dites rien, domina. Laissez-leur la liberté de vivre ou pas leur relation au grand jour. Peut-être qu'avant cela, elles ont besoin de se retrouver et de renouer les liens distendus par une trop longue séparation. »
Gaïa pencha la tête sur le côté.
« Tu es vraiment incroyable, déclara-t-elle mi-songeuse, mi-souriante.
- Pourquoi ?
- Je ne crois pas que Titus était conscient de la valeur du cadeau qu'il m'a offert.
- …
- Tu sais, Astarté, ma proposition tient toujours. Si tu veux partir, où que ce soit, tu peux. Quelques soient tes projets, je t'aiderais.
- Je ne veux pas partir.
- J'ai peur que tu t'ennuies.
- Vous n'êtes pas très ennuyante, grimaça la Dace aux yeux dorés
- Je te lasserai peut-être.
- Pas sûr, avait répondu cavalièrement Astarté. »
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Depuis, elle ne s'ennuyait pas, elle tournait en rond et ses camarades lui manquaient. Elle ne savait même pas s'ils étaient tous encore vivants. Britannia, Germanus, Boudicca. Galini. Sabina ne risquait rien, sauf de perdre l'usage de son bras. De n'être plus apte à combattre. Un sort plus terrible encore que la mort.
Si seulement Astarté avait pu parler, se distraire de ses sombres pensées, secouer la chape de tristesse qui l'étouffait, mais elle ne voyait jamais Chloé constamment collée à Atalante. La jeune masseuse eût pu la distraire, elle aimait converser avec elle. Mais Chloé était muette comme une carpe. On eût dit qu'Atalante et Aeshma lui avaient volé sa langue.
« Astarté ? »
Néria.
« J'ai préparé un plateau. Tu veux le partager avec moi ? »
Astarté se détourna du spectacle de l'eau qui doucement, acquérait sa couleur bleue et profonde, joyeuse, si peu en accord avec son humeur.
La jeune femme était la seule à surnager dans la morosité ambiante. Elle posa le plateau par terre et s'assit en tailleur à même le sol. Astarté prit place à ses côtés. Néria avait préparé du fromage frais aux herbes, un bol d'olives, une jatte contenait des poireaux en salade, et un pot en terre révéla, quand elle l'ouvrit, un ragoût de carottes et de navets. Deux pommes, deux poires et un quart de pain complétaient le menu bien trop copieux pour le premier repas de la journée.
Néria lui apportait toujours trop à manger. Les gladiateurs mangeaient ordinairement plus qu'il n'était coutume de le faire le matin, mais un gruau, du fromage et un fruit suffisaient à les maintenir en forme jusqu'au déjeuner. Elle n'avait pas vraiment faim, mais le ragoût la réchauffa. Néria cuisinait très bien. Astarté savait que la jeune femme préparait elle-même tout ce qu'elle lui servait.
« Tu ne manges pas beaucoup, remarqua Néria. Je peux te préparer autre chose si tu n'aimes pas.
- Non, c'est très bon, mais...
- Tu n'as pas faim, soupira Néria. Zmyrina ne mange rien, Chloé pas beaucoup plus et la domina encore moins. L'état d'Aeshma l'inquiète.
- Tu ne manges pas beaucoup non plus, observa Astarté avec justesse. »
Néria ne répondit pas. Elle se pencha pour prendre une olive et la grignota distraitement.
« Astarté ?
- Oui ?
- Zmyrina est la sœur d'Aeshma ?
- Oui.
- Et après, que va-t-il se passer ?
- Après quoi ?
- Quand tes camarades seront rétablis, Aeshma et Atalante, ceux qui sont restés au Grand Domaine, après, ils vont faire quoi ?
- …
- Ils vont rentrer ?
- …
- Retourner au ludus de Sidé ?
- Oui.
- Et toi, tu vas rester ?
- Oui.
- La domina aime beaucoup Aeshma. »
Astarté attrapa une pomme pour donner le change et se leva. Elle avança vers le bord de la terrasse. Du côté des montagnes et des bois. Néria contempla les larges épaules et le dos droit de la grande gladiatrice. Son attitude, un peu trop raide, la pomme qui demeurait intacte au bout de son bras. Elle se mordit un coin de la lèvre inférieure, elle n'avait pas voulu attrister la grande gladiatrice, mais elle cherchait désespérément quelqu'un avec qui partager son angoisse.
Aulus Flavius était mort et avec lui la menace qui avait pesé sur les familias de Gaïa, de Julia et de Quintus Valerius. Le temps eût dû être à la liesse. Mais de partout suintaient la désolation et la tristesse. La guérison des gladiatrices n'y changerait rien parce que leur rétablissement sonnerait l'heure des adieux. C'étaient eux qui pesaient sur les cœurs.
Quand Aeshma avait quitté l'Artémisia, les marins avaient pleuré, Néria avait pleuré. La domina n'avait pas pleuré, mais sa tristesse n'en avait été que décuplée.
Cette fois-ci, les adieux se multiplieraient. Des adieux qu'on ne pouvait s'empêcher de craindre définitifs.
Néria s'essuya les yeux. Renonça et laissa l'émotion l'envahir. Elle se leva. Astarté semblait si seule, si triste. Si solide. Elle se colla contre son dos, posa sa tête entre ses omoplates et glissa ses mains autour de sa taille. Astarté referma ses bras sur les siens. Elles restèrent ainsi un moment. Jusqu'à ce que les larmes de Néria se tarissent. Ensuite, la jeune femme bougea et Astarté se retourna. Néria lui caressa doucement le visage, elle se hissa sur la pointe des pieds et l'embrassa sur le coin de la mâchoire. Elle se recula. Plongea son regard dans le sien, découvrit ses sentiments en miroir dans ses yeux. Ses mains jouaient avec celles de la gladiatrice. Elle posa le front sur sa clavicule. Astarté dégagea une main et lui caressa la nuque du bout des doigts. Néria soupira. Elle se redressa, lut un accord, déchiffra une question. Elle serra la main d'Astarté en guise de réponse et entraîna la Dace aux yeux si tristes derrière elle.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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Le Tartare : Dans la mythologie grecque et romaine, le royaume des morts se nomme les Enfers.
Le Tartare se trouve au-dessous des enfers et y sont jetés, par décision divine, ceux qui ont enfreint les lois. Hommes comme dieux.
Les Cyclopes y furent enfermés par Ouranos, puis par Chronos avant d'en être délivrés par Zeus.
Mais c'est là aussi que Zeus y jeta pour l'éternité : Sisyphe, Tantale et les Danaïdes qui y subirent un châtiment à l'égal de leurs crimes :
- Sisyphe, peut-être parce qu'il avait dénoncé les amours de Zeus et d'Egine à Héra, roule éternellement un rocher en haut d'une montagne qui retombe en bas à chaque fois qu'il en atteint le sommet.
- Tantale, pour avoir donné à manger aux dieux la chair de son fils Pélops, attaché à un rocher voit s'éloigner de lui à chaque fois qu'il tend la main les fruits délicieux d'un arbre et l'eau fraîche et pure d'une rivière.
- Les Danaïdes, pour avoir assassiné leurs maris le soir de leurs noces, doivent éternellement remplirent un tonneau percé.
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