Chapitre 293 : Mycroft Holmes et ses petites déductions... (Le 24 octobre 1889)

POV narrateur :

Louis posa sa sœur au sol et la poussa en direction du canapé. Ses joues étaient inondées de larmes depuis qu'elle s'était fait rabrouer sauvagement.

– Pourquoi il me chasse ? Je voulais juste lui faire un câlin, moi.

– Liza, Sherlock a bien précisé qu'il voulait être seul et qu'il ne fallait pas le déranger, tenta de lui expliquer son frère. Hors, c'est précisément ce que tu n'as pas fait.

Sa mère se pencha vers elle et lui essuya ses joues, tandis que le jeune chien jappait à côté de sa petite maîtresse. Elizabeth se pencha et le caressa sur son dos.

– Ma puce, la réprimanda sa mère, quand Sherlock demande à être seul, tu dois obéir. Ce que tu n'as pas fait, une fois de plus.

– Quand papa il est pas en forme, je lui fais un gros câlin et il ne me chasse pas, précisa-t-elle en essuyant elle-même ses larmes.

Soupirant parce qu'elle ne savait pas qu'elle mouche avait piqué Sherlock, Hélène tenta d'apaiser sa fille qui ne comprenait pas toujours le caractère spécial du détective. Entre un homme qui témoignait toujours son affection à la petite et l'autre, beaucoup plus froid, qui cachait ses sentiments, l'enfant se trouvait perdue. Ce qui fonctionnait avec le premier était inopérant sur le second, même si Sherlock faisait en sorte de ne pas être distant avec la petite.

– Sherlock n'est pas comme Alessandro, ma chérie, la consola-t-elle en lui frottant le dos. Ne confonds pas les deux. Et n'oublies pas que tu dois obéir. Il avait demandé à être seul. Un jour, toi aussi tu voudras que l'on te laisse tranquille dans ta chambre et tu seras mécontente si on ne t'écoute pas.

Pas convaincue pour deux sous, Elizabeth renifla et marmonna qu'elle ne voulait que lui prouver son affection au moyen d'un gros câlin. Avisant que son père était entré dans le meublé à la suite du gros monsieur, elle couru vers lui pour se jeter dans ses jambes.

– Il m'a crié dessus et m'a mis à la porte ! pleurnicha-t-elle en serrant les jambes de son père très fort.

– On n'entre jamais dans la chambre des autres sans y avoir été invitée, ma puce, lui rappela son père, sans entrer dans son jeu. Là, monsieur Holmes avait été clair : il voulait être seul. Tout le monde l'a entendu et toi, tu as désobéi une fois de plus.

– Tu es fâché sur moi ? lui demanda-t-elle en levant les yeux vers lui.

– La prochaine fois que l'on te dit quelque chose, écoute et obéi, la gronda son père. On n'entre pas dans la chambre des gens sans y avoir été invitée !

Le comte ne savait pourquoi l'Anglais désirait être seul, mais vu sa rencontre houleuse avec le père, il pouvait comprendre qu'il ait les nerfs à fleur de peau. De toute façon, les règles étaient strictes en matière de chambre et Liza savait qu'elle ne pouvait pas y entrer sans autorisation. D'ailleurs, ils la fermaient toujours à clé pour la nuit afin d'éviter que l'un des enfants ne surprenne le comte avec Lorenzo, ce qui aurait eut des conséquences fâcheuses.

Soulevant sa fille dans ses bras, il l'emmena vers le canapé, suivi du chien.

– Par contre, moi je ne suis pas contre un gros câlin… Il paraît que tu en as en réserve ?

La petite se blottit dans ses bras et son père la berça sous le regard bienveillant de Mycroft.

– Il était méchant le vieux monsieur, déclara l'enfant tandis que son père lui caressait les cheveux. Il dit des méchantes choses à Louis. Je l'aime pas !

– Rassure-toi, tu ne le reverras pas, ma puce, la rassura son père. Et puis, ton frère sait se défendre.

Ayant envie de se faire dorloter aussi, le jeune chien posa ses deux pattes avant sur le rebord du fauteuil dans le but de se hisser dessus mais le comte le repoussa. Dépité, il se roula en boule à ses pieds, soupirant à fendre l'âme.

L'enfant posa son index devant ses lèvres, réfléchissant et hésitant à parler. Puis, elle se lança dans sa théorie qui lui avait traversé l'esprit lorsqu'elle se trouvait dans le couloir.

– Oui, mais si le vieux monsieur très méchant c'est le papa de Sherlock, alors, c'est un peu mon grand-père à moi, non ? interrogea-t-elle le comte d'un regard.

Cherchant du regard une réponse du côté de son épouse, le comte ne trouva qu'un regard meurtri, Hélène n'ayant rien d'autre à lui proposer que la vérité. Cette dernière aurait mieux aimé que sa fille ne fasse pas le lien entre elle et le père de Sherlock. Trop tard, le mal était fait.

– Je vais monter du café et du thé, proposa Meredith en s'esquivant rapidement. Et de l'alcool pour ceux qui le veulent.

Sa dernière phrase fut criée alors qu'elle descendait déjà les marches, fuyant la pièce pour laisser les autres seuls.

– Bonne idée, soupira Hélène. Excellente idée, même. Il faudra beaucoup d'alcool pour oublier.

Puis, se tournant vers Louis, elle lui frotta le dos.

– Comment te sens-tu, mon bonhomme ? demanda-t-elle au garçon qui avait l'air tout chamboulé.

– Un peu secoué, je dois dire…

Le regard un peu vide, Louis ressemblait plus à un garçon dont l'esprit l'aurait déserté subitement, le laissant telle une coquille vide.

– Il n'a pas été tendre avec toi, mais ne tiens pas compte de ce qu'il t'a dit, l'encouragea Hélène.

Le blondinet enleva sa veste, résistant tant bien que mal à l'envie de la jeter en l'air. Obligé de porter un costume, il détestait cela. Ce fut Hélène qui la lui prit des mains.

Ravalant sa déception et son chagrin, il parvint à articuler, non sans mal :

– Je ne devrais pas tenir compte des paroles méchantes qu'il m'a dites, mais ça m'a fait mal… En plus, ce qui fait le plus mal, c'est que Sherlock ne m'ait pas défendu beaucoup. Il est resté silencieux…

– Il a eu bien raison ! s'exclama Hélène en l'agrippant par les épaules. Tu as tenu tête à son père tout seul et de façon magistrale, mon garçon. Tes réponses ont fait mouche parce qu'elles l'ont blessées au plus profond de lui-même. Je suis fière de toi, Louis.

Et elle l'embrassa sur les cheveux en le serrant contre elle, sans qu'il réagisse.

– Son père me dit des horreurs et Sherlock reste muet, répéta-t-il, hébété. J'ai onze ans et j'ai dû affronter son père tout seul… Me défendre moi-même. Si je n'avais pas eu les réponses à ses insultes, il n'aurait pas levé le petit doigt pour moi.

Réfléchissant à toute vitesse, Hélène compris le silence de Sherlock et tenta de le faire accepter à Louis. Cela allait mieux entre Louis et Alessandro, ce n'était pas pour briser les relations avec l'autre côté de la Manche.

– Louis, il a eu raison de ne pas te défendre, lui expliqua-t-elle avec douceur. De toute façon, les insultes de Siger ne doivent pas t'atteindre, il ne te connaît pas. De plus, en te défendant seul, tu as gagné sur lui.

– Il s'est avancé pour me frapper et Sherlock n'a pas bougé ! s'écria le garçon, encore sous le choc que celui qu'il appréciait plus que tout, n'ait pas levé le petit doigt.

– Ce n'était pas à lui de te défendre, Louis, essaya-t-elle de lui faire comprendre. N'oublie pas que Sherlock s'est élancé dans les escaliers, mais il était trop loin. Il a crié « non », comme nous tous. Mais une autre personne était tout à fait capable de l'empêcher de te frapper, et cette personne l'a fait ! Sherlock savait pertinemment bien qu'Alessandro te défendrait. C'était à lui de le faire, pas à un autre. Sa respectabilité de père de famille aurait été mise à mal, si un autre était intervenu avant lui.

Tournant sa tête vers le canapé, Louis regarda Alessandro avec un air bête.

– Sherlock a bien négocié parce qu'il savait qu'Alessandro te défendrait par rapport à son père, ajouta Hélène. C'était la meilleure chose à faire. Il n'a pas eu le choix, il ne pouvait pas intervenir. Ce n'était pas à Sherlock d'intervenir mais à ton beau-père. Si Sherlock était intervenu, il aurait ajouté de l'eau au moulin de son père et ce dernier aurait eu plus de matière à lui reprocher.

Voyant qu'on l'observait, le comte fit un petit signe de la main à son épouse et à Louis. Ce dernier se rendit compte que c'était Alessandro qui avait empêché Siger Holmes de s'en prendre à lui, lui qui l'avait défendu.

Il se remémora la scène et se souvint que Sherlock avait crié, comme tous les autres, sans compter qu'il avait descendu l'escalier. Mais Alessandro était le plus proche et, son sang n'avait qu'un tour, empoignant le père de Sherlock par le col, il l'avait menacé. De plus, il avait sorti le couteau quand le père de Sherlock l'avait traité de bâtard.

Un discret coup de coude d'Hélène le fit redescendre sur terre.

– Merci, Alessandro, murmura l'enfant, avec un sourire.

– Personne n'a le droit de faire du mal à mes enfants, répliqua le comte fermement. L'Anglais est un homme intelligent, il savait que jamais je ne laisserais son père porter la main sur ma famille.

– Il a tout de même défendu tante Meredith… stipula le garçon blond.

– Elle n'avait personne pour la défendre, elle, tout le contraire de vous, déclara Alessandro. Si je n'avais pas été là, jamais il n'aurait laissé son père vous toucher.

– Tu comprends, Louis ? demanda Hélène en posant ses mains sur ses épaules.

Il acquiesça.

Avisant soudain que Mycroft se tenait au centre de la pièce, Hélène se rendit compte qu'elle ne l'avait même pas salué. Au moment où elle allait le faire, il la devança.

– Je manque à tous mes égards. Bonjour, Hélène, fit-il en se dirigeant vers elle, tout sourire, prenant une main dans la sienne. Ou plutôt, madame la comtesse.

Se baissant, il lui fit le baisemain.

– Mon prénom suffira, Mycroft. Bonjour à vous. Je suis désolée, avec toute cette agitation, j'avais totalement oublié de vous saluer.

Il l'étreignit avec force et la serra dans ses bras. Ensuite, se tournant vers Louis, il le souleva de terre, voulant le faire tournoyer dans les airs. Mycroft le reposa bien vite au sol, sous prétexte que le blondinet avait pris du poids, et il leur dit :

– Vous m'avez manqué, vous deux. Surtout toi, garnement ! J'aurais aimé que nos retrouvailles se passent d'une autre manière. Je m'excuse pour les écarts de mon père.

– Ce n'est rien, soupira Hélène. Le mal a été fait à un autre.

Son regard se porta vers la porte de la chambre fermée de Sherlock, se demandant ce qu'il ressassait. Son père l'avait attaqué de manière fourbe, frappant là où cela le plus mal : dans la culpabilité qu'il éprouvait suite à la mort de Christine et de l'enfant qu'elle portait. Son père avait moins de remords que lui… du moins, jusqu'à ce qu'il leur avoue qu'il s'en voulait tout de même. Ses excuses et se confession étaient de toute façon arrivée trop tard. Le mal était fait et Sherlock ne voulait voir personne.

La voix de Mycroft la tira de ses pensées.

– Je constate qu'il y a eu du changement depuis la dernière fois…

Le frère de Sherlock regardait Elizabeth, toujours blottie dans les bras de son père. Hélène sourit.

– Vous avez une nièce, Mycroft, déclara-t-elle.

– Adorable, mais caractère bien trempé, non ? gloussa le grand homme.

– La fille de son père, lui rétorqua Hélène en regardant tendrement sa fille.

Se tournant vers elle, Mycroft sourit :

– Sherlock n'est pas adorable…

Le regard d'Hélène se fit rêveur.

– Tout dépend… Mycroft, je vous présente ma fille, Elizabeth, ainsi que mon époux, le comte Alessandro Trebaldi. Je ferai l'impasse sur tous ses titres.

Entendant son épouse parler de lui, le comte se leva et se dirigea vers le frère aîné, Elizabeth agrippée à son cou.

– Les présentations ont été faites dans le corridor, lui assura Mycroft. Vous étiez tous monté, sauf votre mari et Meredith. Il m'a salué et nous nous sommes présentés. Par contre, je n'ai pas encore eu le temps de faire plus connaissance avec ce petit bout.

Du bout de son index, il lui chatouilla le menton.

– Vous êtes le frère de Sherlock ? demanda l'enfant.

– Oui, je suis son grand frère, fit Mycroft en lui serrant la petite main.

Puis, écartant ses bras, il lui demanda :

– Tu veux venir dans mes bras ?

Hésitante, Liza regarda son père qui lui fit un signe de tête. Alors, elle lâcha le cou de son Italien de père pour passer dans ceux de Mycroft.

– Allez, fais-moi le plaisir de m'embrasser sur la joue, l'enjoignis Mycroft.

– Liza, Mycroft est ton oncle…

– Ma famille s'est agrandie, aujourd'hui, constata l'enfant en se grattant le haut du crâne. Mais mon grand-père, il n'est pas gentil, je ne veux pas le voir. Je peux retourner dans les bras de mon papa ? lui demanda-t-elle ensuite.

Presque à regret, Mycroft tendit l'enfant à Alessandro.

– Pourriez-vous éclairer ma lanterne, Hélène ? lui demanda Mycroft. Au sujet de…

D'un regard, il désigna l'enfant.

– Comment ? s'étonna Hélène en le regardant avec un air interrogatif. Vu votre réponse au télégramme de Sherlock, je croyais que vous saviez déjà tout.

– Simples déductions, ma chère, précisa Mycroft en se frottant les mains. Malheureusement, je me pose encore quelques questions.

– Vous n'aviez qu'un télégramme dans lequel votre frère vous demandait de venir sans faute pour demain… Pourtant, vous saviez pour Elizabeth ! Vous avez répondu : « Me demandai quand tu allais te décider à me l'annoncer – Que lui offrir ? ».

Mycroft jeta un regard vers les enfants et hésita à répondre.

– Louis, fit-il en se tournant vers le garçon qui jouait avec le chien, je te charge de surveiller ta sœur et de faire en sorte que sa curiosité et elle restent à une bonne distance de l'ancienne chambre du docteur Watson.

– Pourquoi ? s'interrogea le blondinet, laissant sa main en suspend, ce qui lui valu un coup de dents de la part du chiot.

– Nous devons discuter, tes parents et moi.

Hélène le regarda avec un petit sourire.

– Vous contrôlez tout, ainsi, Mycroft ? demanda-t-elle avec une pointe de sarcasme.

– Non, je dois avouer que votre diable d'avocat est hors de tout contrôle, répondit Mycroft feignant le sérieux. Il ferait une recrue de choix au Ministère, si on pouvait le faire obéir. Malheureusement, si on peut faire obéir un chien, il en est tout autrement avec un loup.

– Ne pouvons-nous pas discuter dans cette pièce ? demanda le comte, peu chaud pour se lever du canapé.

– Hum, réfléchit l'aîné des frères Holmes, non, je ne pense pas… Si votre épouse veut une réponse à sa question et moi, des réponses aux miennes, il vaut mieux parler entre nous…

Une fois passé dans l'ancienne chambre du docteur Watson, Mycroft s'assis sur le bord du lit, faisant pencher le matelas vers le sol. Hélène, avisant une chaise, la tira vers elle tandis que son époux posait un morceau de ses fesses sur l'appui de fenêtre.

– Si madame Hudson vous voyait assis sur le couvre-lit immaculé et non froissé, elle en ferait une crise d'apoplexie, déclara Hélène en imaginant la tête de la logeuse de Sherlock.

Mycroft sourit.

– Alors, commençons, proposa Alessandro. Vous deviez répondre à la question de mon épouse… A quel sujet ?

– Comment diable Mycroft a-t-il pu faire une déduction sur le télégramme que Sherlock lui a envoyé… Vous saviez pourquoi Sherlock vous demandait de venir. Vous saviez qu'il voulait vous présenter Elizabeth et que nous allions fêter son anniversaire. Mais comment diable ?

Elle avait beau connaître le cheminement des déductions de Sherlock, elle-même se piquant d'en faire aussi, pour le plus grand plaisir du détective, mais celle de Mycroft, elle avait eu beau se creuser les méninges, elle ne comprenait pas. Sauf si Mycroft l'avait espionné, fait suivre… mais dans ce cas-là, ce n'était plus de la déduction mais de la tricherie.

– Pour que mon frère m'envoie un télégramme, cela devait être bigrement important, non ? gloussa l'aîné. Il avait même précisé que je devais venir, quoiqu'il se passe. Ce ne pouvait être pour une enquête, il se serait déplacé, sachant que je suis un grand casanier. Donc, c'était pour tout autre chose. Laquelle ? Votre retour ? Oui, mais ce ne pouvait pas être que votre retour, Hélène. Si vous étiez revenue vers lui, il ne m'aurait pas invité aux retrouvailles, omettant même de me le signaler. De toute façon, je l'aurais su… Donc, il devait y avoir autre chose. Louis ? Sans aucun doute, quoique, ce garnement serait venu me saluer en compagnie de maître Higgins. Pas besoin de Sherlock. Donc, ce ne pouvait pas être que votre retour et celui du petit… Il y avait autre chose de caché là-dessous ! Mais quoi ? Votre disparition avait été abrupte, Hélène, soudaine, sans que je sache ce qu'il s'était passé entre vous deux. Nous étions en octobre 1885 et vous quittez le pays subitement, pour ne plus y revenir, sans que votre argent placé à la banque ne bouge d'un millimètre. Donc, vous aviez une autre source de revenu. Laquelle ? puisque ni votre avocat, ni Sherlock, n'ont touché à votre compte pour vous transférer des fonds. Sans oublier que vous partiez huit mois après votre rencontre avec Sherlock… Vous aviez joué le rôle de son épouse pour son enquête et je savais que vous aviez continué à vous fréquenter ensuite. J'avais même de bons espoirs pour vous deux…

Mycroft resta quelques secondes dans le silence, reprenant son souffle.

– Vous étiez donc partie parce que vous étiez enceinte de lui, c'était la seule solution plausible, surtout que, à partir d'un moment, plus personne ne vous a vu, ni le docteur Watson, ni madame Hudson, alors que vous voyiez toujours avec mon frère. La seule théorie qui résistait à tout, c'était une grossesse, Hélène. Vous étiez d'ailleurs repartie en Normandie, un mois après votre retour, avec Amélia, pour soi-disant « confier Louis à vos connaissances », le marquis Armando et son épouse… Pourquoi vouloir une chose pareille ? Pourquoi confier l'enfant que vous veniez de prendre sous votre aile à d'autres personnes ? Hormis pour ne pas que le garçon ait connaissance de votre état. Il est malgré tout revenu avec vous. Pourquoi ? Parce que cet enfant savait que vous attendiez un enfant… Je ne sais pas comment il a appris, mais il a gardé le silence.

Interloqué, le comte regarda Mycroft avec une stupeur égale à celle qu'il avait éprouvé lorsque le détective avait brossé son portait d'après ses déductions.

Hélène avait beau avoir l'habitude, les explications de Mycroft lui avaient retirées toutes les couleurs du visage. Beaucoup de souvenirs affluèrent dans sa tête, des bons et des mauvais. C'était les mauvais qui ne devaient pas remonter à la surface et elle lutait de toutes ses forces pour les empêcher de déferler dans son esprit tout en gardant un sourire. Mycroft ne devait pas savoir ce qu'il s'était réellement passé !

Ce dernier poursuivit :

– Vous étiez donc partie en octobre pour accoucher en toute discrétion, cela, je l'avais déduit. Vous deviez revenir ensuite, mais vous n'êtes pas revenue, plongeant Sherlock dans la consternation puisqu'il ne s'attendait pas à ce que vous restiez en France. Si vous aviez eu tous les deux l'intention de garder l'enfant, il vous aurait recherché, ce qu'il ne fit pas. Donc, vous comptiez abandonner l'enfant, avec l'accord de Sherlock. Cela, je ne me l'explique pas. Mon frère qui aurait donné son accord pour abandonner la chair de sa chair ? Non, je ne le crois pas. Pourtant, s'il avait voulu l'enfant, il aurait enquêté, il aurait été en France, remué ciel et terre… Hors, il n'a rien fait. Autre détail : votre maison à Londres, que vous aviez louée, n'était pas loin de celle d'Amélia. Elle connaissait votre état. Pourtant, elle n'a pas remué ciel et terre pour vous retrouvez, lorsque vous n'êtes pas revenue. Étrange… Vous, de votre côté, si vous n'étiez pas revenue à Londres, c'est que vous aviez gardé l'enfant. Sherlock a dû le déduire. Malgré tout, il n'a pas levé le petit doigt. Quant à moi, malgré mes recherches, je ne vous ai pas retrouvé. Il est des phénomènes que je ne m'explique pas… Sherlock, Amélia, maître Higgins et même Louis qui ont l'air d'accord avec le fait que vous ne gardiez pas l'enfant, que vous l'abandonniez…

– Qui vous dit qu'Hélène ne voulait pas le garder, l'enfant ? demanda le comte.

– S'ils avaient voulu garder l'enfant, Sherlock aurait régularisé la situation. Là, il est resté muet et Hélène s'est cachée aux yeux de tous. Donc, si la grossesse était cachée, c'est que l'enfant allait être abandonné. Cela, je ne me l'explique pas. Certes, les autres ont peut-être protesté, mais au final, Hélène est partie, seule, sans Amélia. Or, c'est une personne tout à fait capable de gérer un accouchement. Beaucoup de détails ne collent pas avec le reste…

Mycroft fit une nouvelle pause dans son récit.

– Et puis, les années passent et tout à coup, un télégramme de mon frère ! s'exclama Mycroft. Je devais venir le 25, toutes affaires cessantes. Vous étiez donc de retour, avec l'enfant et Sherlock désirait me l'annoncer. Par contre Hélène, votre mari, je ne l'avais pas inclus dans mes déductions, pensant que maître Higgins vous avait avancé l'argent et qu'il le récupérait lors de votre retour, afin de ne pas alerter Sherlock. Ce que je ne m'explique pas, c'est votre mariage et le fait que Sherlock ait été d'accord sur le fait d'abandonner l'enfant. Il y a des petits détails qui clochent et je ne puis me les expliquer. Si Sherlock ne voulait pas de l'enfant, pourquoi ne pas lui avoir précisé que vous désiriez le garder, quitte à l'élever ailleurs ? Ou alors, vous aviez l'intention de l'abandonner, vous aussi, et vous avez changé d'avis en la mettant au monde ? Je refuse de penser que Sherlock aurait froidement décidé d'abandonner son enfant en vous interdisant aussi, par la même, de l'élever vous-même. Pourtant, cette horrible hypothèse expliquerait le silence autour de votre grossesse, votre départ, le fait que vous ne soyez pas revenue, que vous vous soyez mariée avec un autre homme et que votre avocat ait fait en sorte que l'on ne vous retrouve pas. Cela explique aussi pourquoi mon frère accepterait l'enfant maintenant, puisqu'elle a un père de substitution. Vous comprenez pourquoi je ne pouvais développer mes réflexions devant les enfants ? Elizabeth n'a pas à connaître les intentions passées de ses parents.

Hélène eut l'impression de recevoir un coup de poing. Mycroft avait été loin dans ses déductions, pourtant, il n'avait pas envisagé une autre hypothèse, une qui avalisait le comportement qu'ils avaient eu.

D'un geste de la main, Alessandro signifia à son épouse qu'elle avait toute liberté pour expliquer certaines choses.

– En effet, Mycroft, au départ il était question de confier l'enfant à une famille aimante, fit Hélène d'une voix blanche. Une amie d'Amélia, sage-femme de son état et qui habite en France, était présente à mes côtés et c'était elle qui devait trouver une famille pour l'enfant.

La bouche de Mycroft s'ouvrit en grand, béat de stupéfaction.

– Vous aviez donc bien l'intention d'abandonner l'enfant ? murmura-t-il, choqué par l'aveu. L'enfant de Sherlock ? La chair de sa chair ? Je me refusais de croire à pareille hypothèse… Mais que vous est-il passé par la tête, bon sang ?

– Réfléchissez, Mycroft, l'enjoignit Hélène, luttant contre la nausée. Sherlock ne désirait pas de cet enfant, moi non plus. Il n'y a qu'une solution de plausible à pareil comportement.

– Il pensait que vous étiez enceinte d'un autre ? sursauta Mycroft. C'est cela ? J'ai éliminé l'impossible – que mon cadet soit devenu un monstre, et vous aussi – et ce qu'il me reste, aussi improbable que se soit, est la vérité… C'est une hypothèse que je n'avais pas envisagé. Vous aviez donc eu une autre relation…

Mycroft toussa, gêné de ses pensées et laissa sa phrase en suspens. Il n'aurait pas non plus avoué qu'il avait toujours pensé qu'Hélène était une honnête demoiselle et que jamais au grand jamais, il n'aurait pensé qu'elle n'était plus vierge lorsqu'elle était tombée amoureuse de son frère. Ne jamais laisser des hypothèses sur le côté sous le prétexte que la demoiselle avait l'air honnête, se morigéna-t-il. Sherlock, lui, ne l'aurait pas fait.

– Oui, avec mon fiancé, avoua Hélène, mentant sans vergogne pour camoufler le viol. Nous devions nous marier, je le croyais sérieux, mon beau-père était absent et j'avais besoin de réconfort. Deux jours plus tard, mon beau-père entamait des travaux dans ma chambre, me plaçait dans celle de ma défunte sœur et tentait de me tuer… Le lendemain, j'étais à Baker Street.

– Ma nièce est-elle née le 25 octobre ? demanda Mycroft, calculant dans sa tête à la vitesse de l'éclair. Si oui, elle n'est pas née à terme, mais fameusement en avance. Mais si elle est née à terme, alors, c'est qu'elle est née un mois plus tard…

– Née le 22 novembre, Mycroft, à temps et à heure, nous avons juste avancé sa fête d'anniversaire pour pouvoir le fêter avec tout le monde, à Londres.

– Diable, fut tout ce que murmura l'aîné après son calcul.

– Vous avez l'air surpris, monsieur Holmes, ironisa le comte. Vous ne connaissez pas votre frère aussi bien que vous le pensiez ?

– On ne connaît jamais les gens, monsieur le comte, répondit Mycroft. De toute façon, il fallait être deux pour…

Devant le regard noir d'Hélène, Mycroft évita de préciser le fond de sa pensée : à savoir que les femmes étaient des diablesses et que lorsqu'elles désiraient un homme, elles mettaient tout en œuvre pour y parvenir. Et d'après ses calculs, son frère et elle l'avait fait lors de son enquête chez le docteur Roylott.

Pour que son frère ait succombé à la tentation, il avait fallu des facteurs autres que les charmes d'Hélène, aussi tentateurs qu'ils soient. Sherlock savait résister. D'ailleurs, depuis le décès de Christine, il ne lui connaissait aucune femme, même pas une « publique ». S'il avait fait une faute, c'est qu'il en avait envie ou qu'il avait été drogué. « Non, impossible » fit Mycroft pour lui-même. Si c'était le cas, il ne l'aurait plus revue ensuite. Tandis que là…

Mycroft sourit en comprenant que son frère avait ressenti des sentiments pour sa jeune cliente, sans même s'en rendre compte. Mais comment ces deux là en étaient-ils arrivés à se désirer au point de terminer par… ? Le docteur Watson absent et directement ils avaient… ?

Non, pensa Mycroft, il a dû se passer autre chose pour que ces deux là finissent dans une position peu catholique qui avait mis Hélène enceinte. Certes, ils avaient dû affronter son fiancé qui n'était pas un enfant de cœur et qui s'était bien joué d'elle, mais de là à finir au lit, elle et Sherlock.

Mycroft se doutait qu'une chose plus grave avait eu lieu, mais il se garda bien de lui en faire part. Si elle ne voulait pas en parler, alors, il accepterait son pieux mensonge.

– Sherlock, tout comme vous, avez pensé que votre fiancé en était le père ? fit Mycroft en reprenant la discussion.

– Oui, vu comment il avait mal tourné et devant la noirceur de son passé, nous avions jugé bon que je ne garde pas l'enfant.

Mycroft ne dit rien mais un mot affreux s'imposa dans son esprit. Ne voulant pas remuer le couteau dans la plaie, ni mettre la jeune femme mal à l'aise, il se garda bien de signaler sa déduction. Hélène n'avait pas dû être consentante, avec son fiancé. Normal qu'elle n'ait pas voulu garder l'enfant, pensant qu'il était de son fiancé.

Sans le vouloir, il sourit tristement et cela s'afficha sur son visage. Reprenant vite contenance, il constata que personne ne l'avait surpris.

Ayant constaté que la femme que Sherlock aimait n'avait rien d'une Marie-couche-toi-là – comme il l'avait pensé il y a quelques minutes – Mycroft avait souri tristement, heureux qu'elle ne soit pas ainsi, mais triste d'avoir déduit la vérité. Hélène restait une femme bien, blessée et meurtrie dans sa chair, mais Mycroft avait eu raison de ne jamais envisager qu'elle en ait aimé un autre suffisamment que pour avoir une relation avec lui. Restait l'épineux problème du mari qui était prêt à élever l'enfant d'un autre. Stérile ? La meilleure solution. Ou de l'autre bord…

– C'est après que vous avez constaté qu'elle était de Sherlock ? fit Mycroft, revenant sur terre.

– Non, mais c'était ce que j'aurais souhaité… j'ai décidé d'attendre un peu.

– Et monsieur le comte ?

– Mariage de convenance, vous connaissez ? répliqua Hélène, sans rien ajouter.

– Oui, c'est une norme connue, mais les mariages de convenance se terminent tous par la naissance d'enfants, déclara Mycroft, pince-sans-rire.

– Je n'ai pas cette chance, monsieur, de pouvoir donner la vie, répondit le comte. Une bien vilaine fièvre, étant jeune, m'a privé de toutes mes chances.

– Qu'en savez-vous ? l'interrogea Mycroft, bien décidé à savoir si c'était la stérilité ou autre chose.

Toujours les fesses posées sur l'appui de fenêtre, le comte répondit :

– Ma vie ne fut pas faite que de cuillères en or dans mon café, monsieur Holmes, j'ai bourlingué sur l'océan et connu des femmes. Surtout une, mieux que les autres. Il me fut pourtant impossible de la mettre enceinte.

– Qui vous prouve que ce n'est pas elle la cause ?

– Veuve et deux enfants…

– Ah…

– Hé…

Hélène mit fin à ce petit jeu en déclarant :

– De toute façon, le contrat entre nous est bien clair : j'avais besoin d'un père pour ma fille et Alessandro avait besoin d'une famille. Rencontre due au hasard.

– Ton ami Karl dit toujours que le hasard, c'est Dieu qui se déguise pour voyager incognito… que c'est peut-être le pseudonyme de Dieu quand il ne veut pas signer.

– Alessandro, tu sais ce que je pense de Dieu…

Son mari soupira.

– Dites-moi, Mycroft, fit Hélène, vous qui étiez présent dans la pièce lorsque votre père est arrivé… Que s'est-il passé d'autre pour que Sherlock en arrive à crier sur Elizabeth ?

– Cela, très chère, je ne puis vous le dire, répondit l'homme du gouvernement de manière diplomatique. Ce n'est pas à moi de le faire…

– Je suis au courant de certaines choses, ajouta Hélène.

– Certes, ma chère, mais ce n'est à moi de vous dire ce qu'il s'est passé. Je laisse ce soin à mon cadet.

Tournant son regard vers le mur qui séparait les deux chambres, Mycroft se demanda ce que pouvait donc bien contenir la lettre que père avait remis à Sherlock. Tout ce qu'il espérait, c'est que père n'ait pas menti et que cette missive aide son cadet ou lieu de l'enfoncer dans cette culpabilité dans laquelle il se débattait depuis des années.


Oui, je suis encore plus vache que d'habitude... vous ne savez toujours rien de plus sur la lettre que Holmes lit dans sa chambre...