Recrutement Musclé
Je passe une nuit étrange dans la ferme pillée. Mes quatre bras cassés ne me posent pas trop de problèmes, même si je me sens clairement poursuivis par les regards furibonds de la demoiselle colossale. Mais ils ont bien assez à faire avec ceux que j'ai amochés. Pour ma part, je suis le premier surpris de m'en tirer sans la moindre égratignure. À peine si j'ai une légère douleur musculaire au poignet à cause de mon geste trop rapide sans l'avoir échauffé. Pour leur éviter l'envie de me trucider dans mon sommeil, j'ai retrouvé l'échelle menant au faux-plafond, qui, comme je le supposais, servais de chambre à coucher pour plusieurs personnes. Et en retirant l'échelle en haut, du moins me suis-je garanti contre une trop facile attaque nocturne, même si je me résous à passer une autre nuit en armure et le pire de tout, sans manger.
À l'aube, je constate que je suis encore vivant et libre de mes mouvements, ce qui est déjà appréciable. La pluie a cessé, mais mes lascars n'ont pas laissé mourir le feu et une bonne chaleur règne à l'intérieur de la bicoque. Je passe rapidement la tête par-dessus le rebord pour voir ce qu'ils fabriquent.
Je manque de me relancer à l'assaut de cette compagnie en réalisant qu'ils déjeunent. Je crève de faim dans mon coin pendant qu'on mange sous mon nez. Il y'a de quoi laisser Din'Ganar me faire exécuter un massacre !
Je me retiens tant bien que mal, même si ça me met d'assez mauvaise humeur.
- Vous allez quelque part ? M'enquiers-je d'un ton narquois.
L'homme aux deux lames, dont je n'ai pas eu le plaisir de la conversation hier soir, me foudroie du regard en déchiquetant d'un air presque provocant sa viande séchée. L'archer a le nez enflé et est obligé de s'arrêter fréquemment de manger pour respirer par la bouche. Le cavalier au bouclier et à la hache me retourne aussi un regard noir dont l'effet est largement diminué par les joues de hamster qu'il se paie en enfournant de monstrueuses bouchées de pain et de fromage. La colosse ne s'est pas départie de son regard assassin.
Voilà qui fait plaisir à voir dès le matin. On se sent aimé.
- Nous allons essayer de retrouver la piste des pillards, m'informe l'archer qui semble avoir les meilleures manières de tout le groupe malgré que je lui aie probablement cassé le nez.
- Avec la pluie qu'il y a eu hier ? Reprends-je incrédule. Vous croyez aux miracles !
- Je suis plutôt doué pour retrouver des pistes, m'informe poliment l'archer au milieu du silence de ses camarades. Mais vous marquez un point, je pense que ce sera effectivement fort difficile.
- Chercher leur piste après ce déluge ? Tu peux employer la définition "impossible" mon gars.
- Parce que vous avez une meilleure idée ? Explose soudain la géante.
Je lui dédie un regard de dédain digne d'un elfe. J'en suis d'autant plus fier que je l'exécute d'un seul œil.
- Oui, elle s'appelle "la logique", lui réponds-je de mon ton le plus pédant.
J'ai eu pas mal de temps pour réfléchir hier soir et je me suis posé sérieusement la question de comment je ferais pour trouver leurs pillards. Bon, le but premier de ma réflexion était plutôt de réfléchir à comment gagner un centre habité, mais de fil en aiguille, j'en suis venu à penser à cette possibilité et à dresser des plans.
Bizarrement, j'ai capté l'attention de toute l'assemblée et je souris sous mon voile de mon soudain accès de popularité.
- Premièrement, dis-je en tendant la main pour leur montrer mon index. Vu la quantité de cadavres dehors et la tendance des pillards à ne pas attaquer à moins de se trouver avec une confortable supériorité numérique, je dirais que vous avez affaire à au moins deux douzaines d'individus, ce qui est quand même une bande de belle taille.
L'archer commence à lancer des regards inquiets à ses camarades qui eux semblent un peu perdus.
- C'est quoi "douzaines dindividus" ? Demande le cavalier au bouclier alors qu'il a encore la bouche pleine.
- Douzaine, ça veut dire douze Hardred, lui explique rapidement l'archer. C'est un peu plus que tes deux mains.
- Ils n'étaient pas plus que ça? Réfléchis le dénommé Hardred en regardant ses mains.
Super, je suis tombé sur un génie !
Je retiens une violente envie de m'écraser la paume sur la figure. S'ils ne savent pas compter, alors ils sont déjà mal partis.
- Mais non Hardred, ils sont DEUX, douzaines. Deux fois un peu plus que tes mains, reprends l'archer.
Le cavalier au bouclier a l'air de commencer à réaliser, et les deux autres aussi.
- Ça fait quand même beaucoup, commente l'homme aux deux lames d'une voix étonnement fluette.
La colosse fixe son bout de pain d'un air de profonde frustration.
Et la lumière fut… Bon d'accords elle est petite, mais au moins elle existe.
- Donc ils sont relativement nombreux, reprends-je. Ce qui signifie aussi qu'ils ont besoin d'une certaine quantité de provisions pour se maintenir en état et en ramener en plus chez eux. Cette ferme a peu leur fournir une certaine réserve, mais nous ne sommes pas encore assez avancés dans la bonne saison pour que la première récolte ait pu être effectuée. Donc ils ont attaqué pour l'essentiel des greniers vides. Ce qui m'amène au deuxième point : Ils vont devoir refaire leurs réserves souvent. Et s'ils ont pris le temps d'interroger les anciens occupants de cette ferme, ils doivent savoir où se situe le village le plus proche.
Je vois à l'illumination dans le regard de l'archer que celui-ci a compris où je voulais en venir.
- Donc, reprends-je avant qu'il ne me coupe. Vous connaissez un village proche ?
- Oui ! S'exclame l'archer. Il y'a un petit village à moins d'une journée de cheval au Sud-Ouest d'ici !
- Et pour mon petit dernier, dis-je d'un air satisfait, vous avez tout au plus trois jours de retards sur vos pillards. S'ils sont à pieds, vous saurez en arrivant au village s'ils les ont vus ou pas. S'ils ne les ont pas vus, ça voudra dire qu'ils ont continué plein Ouest. Sinon, vous pourrez demander aux villageois par où ils sont partis. Et s'il n'y a plus de villageois, ils auront quand même laissé des traces à suivre.
Le Sud-Ouest ce n'est pas vraiment la bonne direction pour des sauvages du pays de Dun en fuite, mais ce n'est au final qu'un détour. Je préférerais qu'ils n'y soient pas passés. J'aimerais bien aussi me trouver du travail parce qu'on ne va certainement pas m'offrir l'hospitalité avec ma dégaine de chevalier gris.
- Un instant ! S'exclame la colosse. Qui nous dit que vous ne cherchez pas à nous égarer ?
Je lève un sourcil sous le coup de la surprise.
J'y gagne quoi à vous perdre idiote ?
Je hausse les épaules et reprends de mon ton le plus ironique.
- Riens ne vous le dit. Mais en connectant vos deux neurones entre elles, vous pourriez peut-être vous demander ce que je gagnerais à vous perdre.
- Mettre vos amis les pillards en sureté et partager leur butin avec eux ! S'exclame-t-elle ironiquement.
D'accords, madame est adepte des idées fixes.
- Primo : Si j'étais avec les pillards, lui fais-je remarquer, je ne vous donnerais pas des pistes pour les trouver, je vous amènerais directement à eux pour que vous vous fassiez massacrer une bonne fois pour toute et arrêtiez de me sortir des inepties à tout bout de champ. Secundo : Si j'étais avec les pillards, je serais parti avec eux plutôt que de moisir ici à attendre d'éventuels poursuivants tout seul. Et enfin tertio : Le prochain qui me traite de pillard, je l'empale au mur avec son arme et je me sers de son cadavre comme cible d'entraînement !
Je constate avec une certaine satisfaction qu'au moins l'archer et le cavalier au bouclier ont perdus quelques couleurs. L'homme aux deux lames me regarde sombrement, mais ne fait pas de commentaires. Quant à la dame, j'ai droit à un puissant regard de colère et une grimace de mépris.
Putain, je lui souhaite bonne chance pour se trouver un mari à cette furie. Avec un caractère pareil, elle découragerait un Nazgûl.
Le reste du déjeuner se passe en silence pendant que je redescends de mon perchoir après avoir déployé des efforts de paranoïaque pour être sûr qu'ils n'ont pas piégé le sol d'une quelconque façon. Mais finalement ils n'ont rien tenté de la sorte et je sors avant eux pour profiter d'aller boire à la rivière. Je me souviens parfaitement que me remplir l'estomac d'eau vas juste me donner l'envie de pisser, mais bon dieu qu'est-ce que ça peut soulager. Je regrette amèrement de ne rien avoir d'autre que mon casque pour tenter d'emporter de l'eau et je me vois mal me trimballer avec mon casque remplis d'eau.
Bon, le village est à une journée de cheval, soit un peu plus d'une journée, voir une journée et demie de marche dans mon cas. C'est foutu si je ne trouve pas à bouffer entre deux. En plus, une fois sur place, on ne va pas me loger et me nourrir pour mes beaux yeux comme chez les elfes.
Ma meilleure chance serait de convaincre l'autre équipe de me prendre en croupe. Mais avec la talée que je leur ai mis hier, il y'a peu de chances que ça arrive. L'autre solution serait de leur piquer un cheval, mais comme ils vont au même endroit que moi, ça m'attireras sans doute plus d'ennuis qu'autre chose.
Aucune bonne solution.
Je regarde la rivière. Rien ne me vient à l'esprit si ce n'est qu'elle est poissonneuse.
Tiens c'est vrai, je vois au moins deux poissons qui traînent paresseusement dans le courant.
Pris d'une inspiration subite, je me rappelle de la seule fois où nous avons fait de la pêche à la main avec mon père. Sans grand succès d'ailleurs. Mais mon père n'avait pas d'épée, au contraire de moi.
Je m'approche le plus précautionneusement possible de la position de mon poisson en dégainant Din'Ganar. Pour une fois, celle-ci ne reconnait pas mes intentions et n'en appelle pas au meurtre et au bain de sang, ce qui me convient tout à fait. Je pose les deux pieds sur la berge et lève tranquillement l'arme au-dessus de l'eau. Je vise ma proie au mieux et enfonce subitement la lame dans les flots.
J'ai mal estimé la distance et, si j'entaille bien le poisson, celui-ci s'enfuit en quatre battements de queue, laissant derrière lui une fine trainée sanglante.
Je grogne mais me maitrise pour ne pas m'emporter. Il y a un deuxième poisson plus haut dans le courant qui n'a pas remarqué ce qui est arrivé à son collègue. À nouveau je m'en approche doucement. Sauf que celui-ci se laisse dériver plus au milieu de la rivière, se mettant légèrement hors de portée.
Je pousse un grognement écœuré. Je ne peux plus l'avoir autrement qu'en sautant à pieds joints depuis le bord de l'eau et j'ai toutes les chances de le manquer dans ces conditions.
Allez Faust ! Pour ton dîner !
Je saute à pieds joints, mais la secousse due à mon envol avertit ma proie et elle se tire d'un battement de nageoire. Je pousse un juron sonore et abandonne tout semblant de dignité en lançant mon épée comme le harpon qu'elle n'est pas.
Je manque largement ma cible qui disparaît dans le courant tandis que je retombe à quatre pattes dans l'eau glaciale de la rivière.
J'insulte le poisson sur tous les tons, le traite de tous les noms et le maudis d'une façon qui ferait s'évanouir un catholique pratiquant.
Tout à ma tâche hautement existentielle, je ne réalise qu'à la dernière minute qu'une ombre colossale vient de me recouvrir. Je pâlis immédiatement.
Fais chier ! Surpris le froc baissé comme un bleu ! Et Din'Ganar qui est au moins à deux mètres !
- Qu'est-ce que vous faites ? Le saltimbanque ? Me demande la voix soupçonneuse de Mewyn.
Bon point, elle a pas trop l'air d'être d'humeur à trucider.
- Ho, ben j'ai vu un poisson… et puis j'ai pensé que je pourrais peut-être…
- L'attraper ? Suggère-t-elle du ton de celui qui n'y croit pas.
- Ouais… Je songeais surtout à le manger, réponds-je un peu amèrement.
Plusieurs secondes s'écoulent avant que je l'entende commencer à pouffer. Je grogne mon mécontentement. Elle finit par exploser de rire.
- Vous… Vous étiez vraiment… en train de… de pêcher ? Me demande-t-elle entre deux crises de rire.
Vas-y rigole… Et étouffe-toi avec !
Je me relève aussi dignement qu'il soit possible quand on a les bottes et le bas du pantalon trempé. En deux pas, je récupère Din'Ganar que je rengaine après l'avoir essuyée à l'aide de ma cape. Puis, je me retourne vers mon interlocutrice, mais celle-ci est déjà repartie vers ses compagnons en titubant comme une ivrogne à force de se marrer.
Ha ha ha !
J'ai envie de lui tirer la langue dans le dos, mais avec ma chance habituelle on va me voir et j'aurais l'air encore plus con.
Je m'abstiens temporairement et décide de faire le tour d'un bout de rivière pour voir si je n'arrive pas à remettre la main sur un autre poisson.
Cette fois, la chance ne me souris pas et je décide que je suis bon pour crever la dalle un autre jour.
Je ferais mieux de gagner le village plutôt que de perdre mon temps ici.
Je ramasse de l'eau avec mon casque, aussi ridicule cela soit-il et je me mets en route dans la direction indiquée par l'archer. Ceux-ci sont encore en trains de se préparer dans la cour de la ferme quand je les quitte.
Bon débarras, de toute façon je vais les recroiser plus loin.
Je marche un bon moment en me servant essentiellement du soleil et des montagnes pour garder le cap. J'estime qu'il est presque midi quand un bruit de trot m'apprends que l'équipe des quatre têtes de pioches m'a rejoint.
- Vous allez par-là ? S'étonne l'archer en passant à côté de moi tandis que le reste de son équipe me dépasse.
- Oui, réponds-je naturellement.
- Ha ? Mais vous en avez encore pour un bon moment à marcher, me dit-il en ralentissant son cheval pour rester à ma hauteur.
- Je suis au courant, Dis-je d'un ton railleur. Mais quand t'a pas de canasson pour te porter, ben tu te sers de tes propres guiboles.
- Laisse-le Méadras ! S'exclame l'homme aux deux lames.
Je regarde l'archer et lui adresse un petit sourire moqueur.
- Je crois qu'on t'a appelé. Tu ne devrais pas te dépêcher d'accourir ou un truc du genre ?
- Non, pourquoi ? S'étonne mon interlocuteur.
- Moi j'en sais rien, mais au ton qu'emploie ton copain, on dirait presque qu'il siffle son chien. En tout cas, c'est l'impression que j'ai, réponds-je en haussant les épaules.
-Thédolaf a toujours été comme ça, me réponds l'archer en haussant les épaules à son tour.
Il m'étonne. Je n'emploie pas mon ton le plus engageant, mais ce mec semble ne pas s'y arrêter pour taper la causette avec moi.
- Ça ira le nez au fait ? M'enquiers-je en jetant un regard à son nez étrangement déformé par ce qu'il a bourré dedans.
- Cela devrait aller, me répond-il en le tâtant précautionneusement. Mewyn me l'a remis en place hier soir. Elle connaît plein de trucs pour soigner les coups.
- Ça j'en doute pas, réponds-je avec un sourire amusé. On dirait qu'elle a passé sa vie à se battre avec le physique qu'elle a.
- Ce n'est guère loin d'être le cas, me réponds l'archer d'un air complice. Déjà quand elle était petite, elle se battait avec les autres garçons du village comme si elle en était un elle-même.
- Ha ? Réponds-je pour l'encourager à m'en dire plus.
- Oui, il faut dire qu'avec un père comme le siens, elle avait de qui tenir. Pas une bagarre de taverne ne se déroulait où celui-ci n'était pas au milieu de la mêlée.
- Il buvait beaucoup ? Questionne-je.
- Il continuait à boire alors que tous les hommes du village avaient depuis longtemps roulé sous la table ! S'exclame l'archer en éclatant de rire. Il était d'une force colossale aussi.
Je remarque qu'il commence à perdre un peu son sourire.
- Cela ne rendait d'ailleurs pas service à Mewyn.
J'hausse un sourcil.
- Pourquoi ? Il lui tapait dessus ?
- Ho non. Mais c'était presque pire. Son père était un éternel optimiste. Jamais un jour à mettre de côté en prévision pour le lendemain. Il passait presque tout son temps à boire ce qu'il gagnait dans la journée et l'alcool le rendait joyeux et insouciant. Mewyn est restée longtemps très maigre à cause de ça. Surtout l'hiver, elle mangeait rarement à sa faim.
Je regarde le monstrueux dos de la fille.
Mal nourrie ? Ben mon colon, qu'est-ce que ça aurait donné si elle l'avait bien été ?
- Elle a pas trop l'air mal nourrie, fais-je remarquer à l'archer.
- C'est parce que son père est finalement tombé malade. Il n'a plus pu travailler et Mewyn est allée faire son travail à sa place.
- Il faisait quoi comme travail ? Bûcheron ?
- En effet.
J'aurais dû parier!
- Et elle a commencé quand ?
L'archer réfléchis un peu.
- Je ne suis pas doué avec les chiffres, mais je crois que ça doit faire bien quatre ou cinq ans… Elle devait avoir… treize ans…
- QUOI ? M'exclame-je surpris.
Je me retourne vers la fille et la regarde.
Attends, treize plus quatre ou cinq… Ça fait dix-sept ou dix-huit ans !
- C'est fou ! Je lui aurais donné au moins vingt-cinq ans ! M'exclame-je à voix haute.
- Elle n'a pas encore dix-neuf ans, m'apprends l'archer. De cela je suis sûr, mais je suis moins sûr de son âge exact. Elle ne sait que très mal compter, ce qui n'aide pas. Mais elle travaillait dans les bois quand l'ancien nous apprenait au village.
Je reste un moment silencieux.
- Mais son paternel, il a bien fini pas s'en remettre de sa maladie ? M' curieux.
Mon interlocuteur baisse le regard à ma question.
- Hélas, il s'agissait d'une maladie dont on ne guéri jamais. Cette étrange mal qui saisi souvent les aînés d'un certain âge a saisi son père très tôt et celui-ci ne reconnaissais plus sa propre fille.
Ha, Alzheimer. Effectivement, ça ne doit pas être drôle tous les jours à la maison.
- Je comprends mieux pourquoi elle a préféré s'engager pour traquer les pillards, dis-je. S'éloigner un peu ça ne doit pas faire de mal.
L'archer me jette alors le premier regard de dégout auquel j'aie eu droit depuis un moment.
- Son père est mort, dit-il en déversant tout son mépris dans sa voix. Comme le miens et celui de tout le monde dans notre village. Nous comptons parmi les seuls survivants. Nous ne sommes pas là par choix, nous voulons nous venger.
Je le regarde différemment d'un coup.
En fait ils ne sont pas si cons que ça, ils sont justes désespérés.
Quand on y réfléchit, ce n'est pas forcément mieux.
- Désolé, je pouvais pas savoir, dis-je d'un ton grinçant à l'intention de mon interlocuteur.
D'accords je m'excuse, mais t'avais pas de vrai raison de me parler sur ce ton, connard.
Celui-ci se calme un peu, mais continue de m'adresser un regard pas très engageant.
En fait, ils ont tous un souci. Mon Dieu quel équipe !
Après quelques secondes, il talonne son cheval et me laisse continuer seul ma route.
La "route" en question se trouve être un long trajet à travers la plaine avec autant de points de repères que de se trouver en plein milieu de l'océan. À force de bouger et d'avoir faim, j'en chope presque le mal de mer à voir les collines bouger à la périphérie de mon champ de vision.
Pitié, que quelqu'un m'achève… Crever de faim au milieu d'une pleine d'herbe, il y'a de quoi pleurer.
Le poids de mon armure n'arrange rien, mais je n'arrive pas à me résoudre à la laisser. Et puis, j'ai fini par m'y habituer à force de la porter tout le temps. Malgré sa facture Orque un peu grossière, elle m'a bien servit jusqu'ici.
En milieu d'après-midi je me mets à chanter, manière comme une autre de passer mes crises de délire. Je balance tout ce qui me passe par la tête, en commençant par les éternelles ritournelles du roi Dagobert pas foutu de s'habiller à l'endroit, puis en virant sur des chants plus traditionnel comme la comptine des chevaliers et pour finir, parce que je suis complètement dans le délire, les bonnes vieilles chansons paillardes.
- La digue du cul ! La morale pour les dames ! La digue du cul ! La morale pour les dames ! Faut dormir le cul nu ! La digue ! La digue ! Faut…
Je m'interromps en remarquant enfin un détail qui ne m'avait pas frappé jusque-là. Il y'a un putain de gros nuage de fumée légèrement à ma gauche dans la direction que je suis. Le genre de gros nuage que ferait un bled en train de finir de cramer à mon avis.
Ho non… Pas encore…
Je déprime un bon coup. Si la ville a brulé, je vais de nouveau pas pouvoir bouffer. Mais bon, comme la soirée est déjà bien installée et que j'ai presque plus de lumière, je suis mon nouveau point de repère plus par dépit que par un acte bien réfléchis. Je mets encore plusieurs heures à arriver, si bien que le soleil est déjà couché depuis un petit moment quand je découvre finalement le village sinistré. Je me suis pas trop trompé, il a été passé à la torche, et entièrement. Tout est en ruine et un village de tentes de fortunes a vu le jour un peu en retrait à l'ombre d'une colline avoisinante, pas loin de la petite rivière qui approvisionne le tout en eau. Quelques feux épars signalent la présence des survivants, mais des ombres continuent de se mouvoir lentement dans les ruines. On sent l'abattement et le désespoir ramper jusqu'ici et ça me fait perdre l'envie de continuer à délirer comme un fou.
Je m'approche de l'endroit quand soudain trois formes jaillissent littéralement d'une colline proche.
- Halte ! Qui vas là ? Me lance le baryton sonore d'un homme visiblement pas très enclin à la causette.
Je jette un œil intrigué, mais il s'est arrangé pour se positionner avec un feu dans le dos qui ruine ma vision nocturne et ne me permet pas de distinguer ses traits.
- Un voyageur égaré, réponds-je. J'ai vu la fumée de loin.
J'entends un léger craquement et je devine que mon interlocuteur a bandé un arc court quand celui-ci coupe nettement les flammes qui se trouvent à l'arrière-plan. Ses compagnons ne l'imitent pas, ce qui me mets mal à l'aise.
- Nous n'apprécions guère les voyageurs par les temps qui courent, me dit-il d'un ton très peu engageant.
- J'aurais deviné tout seul, lui réponds-je froidement. Laissez-moi deviner, je n'ai plus qu'à aller mourir de faim ailleurs, c'est bien ça ?
Mon interlocuteur me toise un moment avant de faire signe à ses hommes de baisser leurs armes.
- Vous avez perdu votre cheval ? Me demande-t-il d'un ton suspicieux.
- On peut dire ça, réponds-je en songeant que je l'ai laissé au camp d'Elrond comme le dernier des abrutis. Je me suis perdu il y'a un peu plus de deux jours. Mon cheval portait mes provisions.
- Vous n'aviez rien sur vous ?
- Nan, je ne pensais pas que je pourrais me perdre si facilement. Mais j'avais bu… finis-je en haussant les épaules.
Un léger grognement amusé parcourt mes trois gaillards.
- Pas d'ici hein ?
- Non.
- Cela se voit. Il ne faut jamais quitter son cheval dans les plaines. C'est comme de sauter à la mer quand on est marin. Si l'on a de la chance, il arrive que l'on rejoigne un bout de terre habitable.
- Ben là j'en ai rejoint un, mais visiblement je ne suis pas le bienvenue, grogne-je un poil agacé.
- Du calme. Vous ne semblez pas faire partie des pillards responsables de… Ça.
Il tend le bras en direction du village en ruine pour illustrer son propos et je hoche la tête, autant pour compatir que pour confirmer.
- Nous n'avons plus guère de possessions, mais nous vous offrirons le pain et le sel pour ce soir.
Le pain et le sel ? C'est quoi cette histoire ?
- Vous pouvez garder le sel, le pain suffira, réponds-je vaguement surpris.
Je devine que mes interlocuteurs s'adressent des regards, mais dans l'obscurité, je ne parviens pas à distinguer ce dont il s'agit.
- Vous ne connaissez pas la coutume ? Me demande mon interlocuteur.
J'ai gaffé je crois.
- Heu… Non ? De quoi s'agit-il ?
- Et bien, quand vous êtes invité chez quelqu'un, la coutume veut que l'on partage le pain et le sel pour se souhaiter la bienvenue.
- Ha, réponds-je d'un ton aussi neutre que possible.
Quelle idée stupide ! Du pain et du sel ! Un verre de vin serait mille fois plus convivial !
- Je serais enchanté de partager le pain et le sel avec vous, mais je crains que le miens ne soit légèrement absent.
- Nous nous en doutions un peu, me répond le milicien en esquissant un vague sourire.
D'un geste, il m'invite vers un des feux près des tentes. En fait de pain et de sel, je reçois un bol de bouillon épaissi avec des céréales et un peu de pain légèrement rassis. Mais comme c'est mon premier repas depuis trop longtemps, je fais l'impasse sur son goût insipide et mange tout mon bol. Hélas, je n'ai pas droit à un deuxième service.
Je suis installé au bout d'un abris de toile déjà bondé et je passe plutôt une mauvaise nuit. Plusieurs enfants braillent pendant celle-là et me réveillent sans cesse.
Pitié ma pauvre tête ! Je veux roupiller moi ! Trouvez-leur un bouchon et faites-leur fermer leur clapet !
Finalement, le soleil se lève et mets fin à ma trop courte nuit. Le village en ruine déborde déjà d'activité et je repère sans mal la géante au milieu d'une bande d'hommes, en train d'aider à déblayer des décombres.
C'est pas ici que je vais me trouver du travail moi. Pourtant si je veux arrêter de dépendre des autres, il faudra bien que je gagne ma vie.
Presque aussitôt après, une clameur monte des tentes et des gens montrent l'est du doigt. En suivant cette direction, je vois arriver un petit groupe de cavaliers en arme. Tandis que je les observe, une vielle femme à côté de moi s'exclame "les hommes du roi, enfin !".
Quelque chose me dérange chez ces gars, mais je n'arrive pas à définir quoi. En même temps, la dernière fois que j'ai croisé des cavaliers du Rohan, je n'était pas exactement dans le même camp qu'eux. Je réalise un peu tard que j'ai porté la main à ma cicatrice au ventre sans y penser et je me dépêche de l'ôter.
La dernière fois, je portais haut et fort les couleurs de la Main Blanche. Aujourd'hui, je ne suis plus qu'un inconnu en gris. Bon d'accords, avec une armure et une épée très similaire…
Je décide de me faire discret pendant qu'ils seront en ville.
Je trouve faicvlement à m'occuper quand un gamin rebondi contre ma botte et me fixe d'un air ahuri. Il ne doit pas avoir plus de trois ans d'après mon estimation. Il pousse un petit cri en me pointant du doigt, ce qui confirme mon opinion. Je me penche et lui adresse un sourire.
- bonjour mon gars. Tu t'es perdu ? Lui dis-je d'une voix amusée.
Il ne me réponds pas de manière intelligible, comme je m'y attendais. Il agite les bras avec un sourire dans ma direction.
Enfin un putain d'habitant dans ce putain de pays qui vous accueille sans se méfier de vous.
- Rolf ! s'exclame une voix féminine.
Je me tourne pour voir arriver une femme d'un certain age qui s'interromps en me voyant. J'imagine facilement que je ne dois pas être très engageant, blindé de la tête aux pieds, borgne et armé jusqu'aux dents. Même si ma descripition de moi-même est un peu exagérée. Mais sans me démonter, je ramasse le bambin et le ramène à celle que je pense être sa mère.
- Ce charmant enfant vous appartiens ? lui demande-je avec un sourire amusé.
Elle me regarde d'un air un peu suspicieuse, mais elle hoche la tête.
- C'est mon petit frère, précise-t-elle.
Je lève un sourcil à cette mention. Serait-elle plus jeune que sa tenue et la saleté qui la recouvre le laisse supposer ?
- Ho. Veuillez me pardonner, je vous ai prise pour sa mère, réponds-je sans réfléchir.
Mais quel con ! Bravo Faust ! Tu viens de la traiter de vieille ! Tact zéro !
Elle pousse un profond soupir en tendant les mains pour me prendre le petit.
- On me le dit tout le temps, dit-elle d'un ton fatigué.
J'acquièsce de la tête, ne sachant pas quoi répondre à ça. Je remarque qu'elle me dévisage de la tête aux pieds sans se cacher. Puis elle m'adresse un pauvre sourire.
- Merci d'avoir retrouvé mon petit frère.
- De rien, mais c'est plutôt lui qui m'a trouvé. Il a du flair pour repérer les bonne personnes dans qui rentrer, dis-je en tentant une petite plaisanterie.
Elle glousse à cette mention et je réalise qu'elle n'a effectivement pas le timbre de voix d'une personne très vieille comme je le supposais.
- Il court partout depuis qu'il sait marcher, répond-t-elle d'un ton plus détendu. Je n'arrive pas à le tenir en place, c'est un vrai petit cheval fou.
Effectivement, le gamin s'agite beaucoup dans ses bras. Visiblement, il veut retourner par-terre.
- Je le constate, dis-je enjoué. Il vas falloir lui trouver un métier où on bouge beaucoup.
- Papa tenait la forge du village,dit-elle en hochant la tête. S'il a autant d'énergie pour courir, il ne devrait pas avoir de problème à reprendre la forge.
- "Tenait" ? Ne puis-je m'empêcher de relever.
Elle baisse les yeux vers les ruines du village et je comprends que j'ai commis une nouvelle maladresse.
- Je m'excuse ! Reprends-je un peu vite. Je ne suis pas d'ici, alors j'opublie un peu trop facilement la situation.
Pas vraiment une bonne excuse ça.
- Non, c'est bon… Moi aussi j'essaie d'oublier, reprend-t-elle d'une voix un peu éteinte. Mais ce n'est pas facile.
À ce moment, Rolf trouve enfin une prise solide et s'évade des bras de sa sœur qui n'a que le temps de pousser un petit cri agacé. Je ne sais pas pourquoi, mais la scène a un côté comique. Si comique que j'éclate de rire comme un abruti. La fille me regarde un bref instant avant d'être secouée elle aussi par les prémices d'un fou-rire. Elle plaque ses mains contre sa bouche et commence à rigoler elle aussi.
- Ce n'est pas drôle, déclare-t-elle entre deux éclats.
- C'est vrais, réponds-je avant de repartir de plus belle.
Rolf essaie de profiter de la confusion pour filer à l'anglaise, mais je le rattrape en trois pas et le suspends à nouveau en l'air contre son gré, ce que l'enfant n'approuve pas. La demoiselle me le reprends et calme son rire.
- Merci. Vous êtes différent des gens d'ici. Je ne connais même pas voptre nom.
- Faust Ignis, réponds-je en lui tendant la main. Et vous ?
Elle fixe ma main sans comprendre puis tends la sienne devant elle dans une excellente imitation de mon geste.
- Eryanne, répond-t-elle simplement.
Je saisi sa main et la serre, à sa grande surprise visiblement.
- Eryanne, c'est un plaisir de vous rencontrer, vous et Rolf.
Je mets un moment à réaliser qu'elle rougis en regardant nos mains. Je la libère de ma poigne de brute épaisse.
J'espère que j'ai pas serré trop fort.
Finallement, j'occupe une bonne partie de ma journée à rester coller à Rolf, ce qui arrange Eryanne car elle s'est retrouvée avcec toutes les femmes du village à devoir tout faire pour que les paresseux dans mon genre, ces parasites ambulants qu'on appelle "hommes", ne manquent de rien. Mais quand je lui propose de l'aider, elle me renvoie m'occuper de son petit frère en me disant que c'est bien plus approprié pour moi de surveiller un enfant que de fouiller des décombres.
J'avoue avoir une sainte horreur d'être sale quand je peux l'éviter. Mais je suis aussi assez honteux de constater qu'il n'y a presque que des femmes qui retournent les décombres à la recherche de quelque chose d'utile. Presque tous les hommes sont regroupés autour des cavaliers et je remarque que la pluspart sont armés avec ce qu'ils ont trouvé. Haches, marteaux, fourches ous imple gourdin. La colère se lit sur tout les visages et il est facile de deviner de quoi ça discute dans le coin. Moi en revanche, je vois bien une chose, aucun villageois n'est un guerrier. Savoir se battre n'est pas la même chose que savoir faire la guerre, or c'est un acte de ce dernier type qu'ils appellent de leurs voeux. Je distingue aussi mes quatres zigotos de la ferme abandonnée au milieu du groupe.
Qu'ils aillent se faire trucider sans moi, les pillards ne m'ont rien fait. Bordel, je les ai même accueillis à leur arrivée en Isengard et j'étais là quand Saroumane leur a distribué ses instructions et exortés à ne montrer aucune pitié.
Je serre le poing, geste qui n'échappe pas à Rolf. Au fond de moi, je sens aussi Din'Ganar qui s'en mêle avec ses désirs de carnages sanglants profondéments érotiques.
Quelle vie de rêve mes aïeux !
- Vous là ! s'exclame une voix.
Je tourne mon œil valide vers la voix. L'un des hommes qui est arrivé à cheval se tient à une demi-douzaine de mètres de moi, équipé de pieds en cape. En cape verte.
J'y suis ! Ce sont des soldats de l'armée régulière ! Pas de simples miliciens !
Voilà qui change un peu la donne. Ils ne sont qu'une douzaine, mais sont déjà bien plus dangereux que s'il y avait eu trois fois leur nombre en miliciens.
Finalement, les villageois ont peut-être une chance.
Je remarque aussi un mouvement un peu en arrière et je vois l'archer, Méadras si mes souvenirs sont bons, qui suis mon interlocuteur.
Génial, problèmes à l'horizon.
Je ne dis rien et attends la suite.
- Ce jeune homme, reprends le soldat en désignant l'archer, prétends que vous êtes mercenaire.
De la façon dont il crache presque le mot "mercenaire", j'en déduit qu'il ne doit pas avoir une haute opinion de ce métiers.
- C'est une possibilité intéressante, réponds-je d'un ton aussi neutre que possible.
Rolf essaie de me filer entre les jambes et je l'attrape pour le prendre dans mes bras, geste qui semble surprendre le soldat.
- C'est votre fils ? Me demande-t-il l'air surpris.
- Non, je le garde pour une amie, réponds-je honnêtement.
- Ha… reprends le soldat. Quoiqu'il en soit, il paraît que vous êtes assez fort et si vous êtes bien mercenaire, je tenais à vous signaler que nous serions peut-être intéressé à nous attacher vos services.
Je jette un coup d'œil agacé à Méadras avant de répondre.
- En même temps, être plus fort que lui est à la portée du premier milicien venu, dis-je d'un ton acide.
Le soldat jette un coup d'œil à l'archer qui acquièsce de mauvaise grâce.
- Ce n'est pas faux, commente mon interlocuteur après un instant d'hésitation.
Son ton a changé, je ne sais pas pourquoi, mais ça ne me dit rien qui vaille.
- Allez rendre cet enfant à sa famille, me dit le soldat en dégageant son épée de sa cape. Je voudrais me rendre compte de ce que vous valez.
Le geste est équivoque. Et il termine sa phrase en posant la main sur son arme. Je pousse un grognement agacé.
Rectification, ce mec est trop sûr de lui. S'il commande à cette troupe, je crois qu'elle ne dois pas valoir beaucoup mieux que les miliciens.
Je secoue la tête négativement.
- Vous venez de perdre le peu d'estime que j'avais pour vous, lui dis-je d'un ton froid. Si c'est vous qui commandez, je refuse de servir sous les ordres d'un arrogant qui cherche à faire parler les armes avant de réfléchir.
Mon interlocuteur devient livide. Je devine que j'ai frappé juste. Puis aussi subitement, il rougit et dégaine d'un geste.
- Espèce d'immonde bâtard ! Hurle-t-il en chargeant.
Chiotte ! J'ai le gamin dans les bras !
Je réalise aussi que si je ne dégaine pas, mon armure pourrait me protéger,. Mais elle ne protégera pas Rolf.
Je tiens déjà Rolf avec mon bras droit, si je dégaine, non seulement ce sera de ma mauvaise main, mais en plus je n'ai pas la longueur requise pour dégainer de la main gauche.
Merde ! Plus le temps !
Je fais un truc stupide qui m'aurait fait hurler sur l'abruti d'ourouk qui aurait eu une idée pareille. J'exécute un pas en avant pour intercepter sa charge.
Il est surpris, mais réagis vite en abbatant sa lame. J'interpose le dos de mon canon d'avant-bras gauche. L'acier tinte contre l'acier et Rolf pousse un cri appeuré. Je profite de la surprise de mon adversaire et écarte son arme en la faisant glisser contre mon armure. J'enchaîne sur un coup de boule qui le prends complètement par surprise. Mon casque aidant, le soldat titube en arrière, désorienté.
Aurais-je eu les mains libres, j'aurait probablement tenté de lui faucher les jambes mais je suis déséquilibré par le poids du petit. À la place, j'opte pour une solution aussi inélégante qu'efficace et lui balance ma grève de jambe droite dans son service trois pièces. Un couinement inarticulé et très haut perché s'échappe de la gorge du soldat et celui-ci s'effondre à genoux en se tenant l'entrejambe, son épée abandonnée dans l'herbe à côté de lui.
- Ouïe ! Grimace Méadras depuis derrière mon adversaire.
Je me retourne pour le fusiller du regard.
- Avant de raconter n'importe quoi, on tourne sept fois sa langue dans sa bouche pour réfléchir, crétin des Alpes ! Lui hurle-je dessus.
Dans mes bras, Rolf a commencé à pleurer. Ce qui immanquablement attire sa sœur et quelques villageois et villageoises. Le tableau les arrêtes net.
Putain, encore la chance !
Devant moi, le soldat, un bel ématome sur le front, se tient à genoux les mains entre les jambes, sont épée plantés dans le sol tandis que je menace du poing l'archer avec un enfant qui pleure entre les bras.
Bonjour la confusion.
Pour ne rien gâcher, les autres soldats arrivent au pas de course et pilent sur les freins en voyant la scène.
GÉNIAL ! MERCI BEAUCOUP LÀ-HAUT !
Je repose Rolf qui part en pleurant vers sa sœur. Les soldats se reprennent immédiatement et s'approchent en me pointant leurs lances dessus. S'il leur prend l'envie de les lancer, je sens que je vais devenir un joli porc-épic dans peu de temps. Je me vois mal esquiver une lance à cette distance. Deux d'entre eux vont voir leur collègue tandis que je recule.
- Par les bourses de mon étalon, qu'est-ce qui s'est passé ici ? S'exclame soudain un autre soldat qui débouche après coup.
Je réalise que j'ai commis une faute. Au casque ouvragé du nouvel arrivant, je comprend subitement que je ne m'adressais sans doute pas au véritable officier.
- Il a éttalé Béomer ! s'exclame l'un des hommes qui me tient en joue avec sa lance.
- Il m'a attaqué en premier, réplique-je d'un ton cinglant. Alors que j'avais en enfant entre les mains, il a dégainé son arme pour m'attaquer. Je me suis défendu.
- Cela est l'absolue vérité, clame Méadras à ma grande stupéfaction. Je l'ai vu ! Il a vaincu cet homme d'une seule main en protégeant le bambin qu'il tenait et sans dégainer sa propre épée !
L'étonnement se peint alors sur les traits des soldats et l'officier jette un coup d'œil surpris en direction de son subalterne. Puis il se tourne vers moi.
- Soldats, relevez vos armes ! Ordonne-t-il d'une voix claire mais qui résonne puissament.
Ses hommes obéissent aussitôt.
Une lueur d'espoir ?
- Savez-vous qui vous venez de molester ? Reprends l'officier en s'adressant à moi.
Un connard arrogant !
Un des hommes sous votre commandement. Probablement investi d'une autorité plus haute que celle de simple soldat. Un sergent ou quelque chose du genre ?
Mon nouvel interlocuteur hoche la tête.
- Il s'agit de l'instructeur de mes hommes ici présents.
Mon Dieu ! Si c'est ça l'instructeur, je peux attaquer l'armée du rohan demain et prendre la capitale avec quinze orques et sans aucune pertes.
- Il leur apprends seulement à lever le coude j'espère, dis-je d'un ton sarcastique.
FAUST TU ES UN CRÉTIN ! ARRÊTE DE RAJOUTER TROIS COUCHES À CHAQUES FOIS !
Malgré tout, un début de sourire flotte sur le visage de l'officier. C'est à n'y rien comprendre.
- Je vois que vous semblez avoir une haute opinion de vos capacités. Mais, malgré leur inexpérience, je doute fort que vous puissez seul faire face à dix hommes.
- Qui sait ? Dis-je en faisant craquer mes poings en les serrants l'un contre l'autre.
STOP AU BLUFF ! HALTE AU MASSACRE ! JE JOUE MA PEAU MOI !
Bizzarement ça ne me fait ni chaud ni froid. Je me sens même prêt à relever le défis. Un contre dix, ça peut être intéressant à voir. Je repère même déjà ma première cible en voyant un homme qui semble vraiment hésiter au millieu de ses camarades.
L'officier éclate de rire. Je le regarde un peu surpris.
- Vous me plaisez ! Déclare-t-il sans ambages. Il faut avoir un sacré cran pour oser ce genre de fanfaronnade dans votre situation. Et je devine qu'en plus vous seriez bien capables de réussir. J'ai vu le regard que vous avez lancé à mes hommes. Et vous aviez le regard d'un chasseur qui sélectionne ses proies.
Okay, lui est vraiment dangereux s'il a remarqué un détail pareil.
Du coup, j'en perds toute envie de foncer dans le tas. Ce qui semble encore accentuer le sourire de mon interlocuteur.
- Vous êtes mercenaire si j'ai bien tout compris, reprend-t-il d'un ton plus enjoué. Annoncez votre prix, je vous engage !
Je serre les dents.
Non mais pour qui il se prends ? Et mon avis dans tout ça ?
- JE ne suis pas une catin ! M'exclame-je hors de moi. JE décide si j'accepte un employeur ou non ! JE décide si le travail me convient ou pas ! Et enfin, JE ne suis pas à vendre !
Mon interlocuteur sourit encore plus largement, ce qui augmente proportionnelement ma colère.
- Je vous propose un sous d'argent par jour et une prime de dix sous d'argent supplémentaires par mois.
Toute la populace semble avoir leurs yeux qui essaient de leur sortir des orbites. Et l'officier semble rayonner de confiance.
De mon côté, je grince des dents. On vient de me faire une proposition concrète de rémunération pour la première fois depuis que j'ai attéris ici. Mais je réalise que je n'ai pas la moindre idée de la valeur de ce qu'on me propose. Me voilà bien avancé. En même temps, cet air d'assurance m'insupporte. Il donne l'impression d'avoir gagné je ne sais pas quoi et de n'avoir même pas fait d'effort pour ça.
Tant pis, j'ai dit que mon cul n'était pas à vendre et je vais lui gommer son sourire idiot de sa sale tronche.
- Tu peux te les mettre où je pense tes sous ! Et tant que tu y es, étouffe-toi avec, tu auras l'air moins prétentieux !
Le résultat ne se fait pas attendre. Il perds immédiattement le sourire et me regarde comme si j'étais un fou. Ce que je suis sûrement à voir la tronche que tire le reste de la populace. Je viens sans doute de refuser une petite fortune à leur yeux. Mais alors l'air dépité du mec lui, n'a pas de prix. Je m'autorise un sourire satisfait à cette vue.
Tu ne t'y attendais pas hein !
- Je double le prix ! S'exclame-t-il soudain, son sourire revenu d'entre les morts aussi vite qu'il l'avait perdu et j'ai l'impression de voir une lueur au fond de ses yeux qui ne me plaît pas.
Que…
J'en suis tellement surpris que je laisse pendre ma mâchoire comme le dernier des malapris en le regardant avec des yeux ronds.
- Je vois que mon offre te laisse sans voix ! Continue-t-il d'un ton presque affamé. Je tiens aussi à te préciser que je la fais à titre personnel et que je suis prêt à te garder comme homme d'armes par la suite.
Mais il est complètement sourd, ou il le fais exprès ? J'ai dit non !
- Accepte, je te promet que tu n'auras pas affaire à un ingrat !
Mais c'est qu'il y croit en plus !
- C'est quoi que tu comprends pas dans le mot "non" ? M'étonne-je un peu agacé.
- Tout est question de prix, me répond-t-il sans l'ombre d'une hésitation. Et assurément, un mercenaire de ton rang mérite une solde plus convenable que ce qu'offre l'armée.
Mais de quel rang il parle lui au juste ?
- Écoutes-moi bien, crème d'emplatres à la graisse de hérisson, reprends-je froidement en me servant de la plus belle insulte du capitaine Haddock. Tes propositions, tu te les roules bien serrées et tu te les fourres dans le cul, parce que je ne bosserais pas pour un homme comme toi !
- Ce n'est pas encore assez ? S'étonne l'officier.
Bon, cette fois je l'étrangle !
Je pousse un grognement de colère. Puis, j'écarte ma cape pour dégager mon épée et la dégaine. Les soldats relèvent leurs piques, mais je les ignores pour pointer ma lame dans la direction de mon emmerdeur en chef.
- Très bien ! Tu me veux ?
Je me mets en garde haute.
- Viens me chercher !
Un silence de mort s'abat sur l'assemblée, à peine dérangé par les pleurs étouffés de Rolf qui se trouve dans les bras de sa sœur.
Puis, le sourire agaçant reviens tandis que l'officier se glisse entre ses hommes en dégainant son épée de cavalier.
- Donc si je gagne, tu acceptes de me servir ? Me demande-t-il d'un air ravis.
- J'accepterais de reconsidérer ta proposition, réponds-je en martelant chaque mot.
Le sourire se fait plus éclatant encore.
Putain, ce type aurait dû bosser pour colgate, il se serait fait une fortune. Et il me casserait pas les burnes.
- Et bien, en garde donc !
Il remonte son épée devant lui.
- À trois ? Propose-t-il comme s'il s'agissait d'un divertissement.
- Et au premier sang, Grogne-je.
Il écarte les jambes et descend son centre de gravité. Je fais grincer le cuir de mes gants en resserant ma prise sur la poignée de Din'Ganar.
- Un, compte-t-il.
Il a tout avantage à attaquer, avec son arme beaucoup plus petite, il peut plus facilement me mettre en difficulté et faire en sorte que mon allonge ne devienne plus qu'un handicap pour moi. Il vas sans doute couvrir les cinq ou six mètres entre nous en trois pas. Si je veux faire jouer mes avantages, il faut que je le cueille avant.
- Deux.
Je laisse la force de mon épée couler en moi. Je vais essayer de l'écraser au premier coup.
- Trois !
Il s'élance, comme je le pensais. En deux longues foulées, il a couvert plus de la moitié de la distance. J'abats mon arme de toutes mes forces en grognant sous l'effort. Il voit le coup venir et se jette sur le côté au dernier moment.
Fumier !
J'ai mis trop d'inertie dans mon coup, je n'arrive pas à le dévier complètement malgré mes efforts. Mon adversaire passe juste à côté de moi et je fais un pas de côté désespéré pour tenter d'éviter la touche. Par miracle ou par chance, sa lame ne mord que contre l'acier de ma cuirasse sans faire plus de dégâts. Je parviens à poser le pieds et à changer d'appuis pour déporter D'in Ganar sur un coup horizontal. Alors ce mec m'esquive à nouveau en faisant une roulade.
Une roulade ! Non mais je rêve ! Il a fait l'école du cirque ! Pas l'école militaire !
Je ramène mon épée par-dessus mon épaule pour trancher de biais. Mais mon adversaire se révèle encore une fois une véritable anguille et roule de côté avant d'avoir eu le temps de se relever. Je plante Din'Ganar dans le sol en le manquant et pousse un cri de rage.
- Quelle force ! S'exclame mon adversaire en bondissant sur ses pieds de façon acrobatique.
- Quel cirque ! Réponds-je sarcastique. Monsieur a appris à se battre chez les elfes ou bien c'est un acrobate de foire qui vous as entrainé ?
Il continue à sourire et ce sourire me donne envie de l'écorcher vif.
- Mon père connaissait un elfe qui m'a en partie entrainé, admet-il
J'aurais dû m'en douter. Lia aussi était fervente partisanne des petits pas de côté et des dérobades à la dernière seconde.
D'accords, en fait mon allonge et ma force ne me servent à rien contre ce type. Je vais juste me fatiguer plus vite.
Je dois avant tout me ménager une ouverture et pour ça il n'y a pas trente-six solutions. Il faut que je le chope à un moment où ce macaque ne peut pas changer de direction.
Pendant qu'il esquive. Je dois placer mon attaque pendant qu'il esquive. Deux attaques suivies. Une qui sert de diversion et la vraie pour quand il ne pourras pas changer de trajectoire à la dernière seconde.
Je vais devoir faire quelque chose de stupide pour ça. Et j'espère que je n'aurais pas l'occasion de le regretter.
Mon adversaire revient à la charge. Cette fois, je tente presque la même manœuvre qu'avec le formateur. Je fais un pas pour intercpeter la charge. Comme je m'y attendais, il change subitement son angle d'attaque d'un pas de côté.
Sauf que je n'ai pas attaqué cette fois. Je lâche une main de sur Din'Ganar et interpose mon canon d'avant-bras. Le coups résonne et soulève quelques étincelles pendant que cette fois je tente d'abattre mon arme sur l'officier. Celui-ci se jette désespérément en arrière pour m'échapper. Et là, je plonge en avant pour lui attraper la ceinture de mon bras libre.
Il pousse un hoquet de surprise, ne s'attendant visiblement pas à ça et interpose sa lame en catastrophe contre la mienne. La pensée d'utiliser le pouvoir de Din'Ganar pour rendre ma lame spectrale un bref instant pour passer sa garde m'effleure. Mais si je fais ça, je le tue.
Mon épée émet une gerbe d'étincelles en rencontrant la sienne et Din'Ganar pousse un cri sauvage dans mon esprit. Elle veut goûter le sang de cet homme. Elle veut mordre sa chair et broyer ses os. Elle veut passer à travers son cœur et se baigner dans une mer écarlate. Je me sens subitement commencer à perdre pieds alors que la sauvagerie de mon arme me submerge.
Mon adversaire enchaine imméditament sur un coup de pieds un peu maladroit, mais qui a l'avantage de le repousser de moi. De nouvelles étincelles volent tandis que nos lames glissent l'une sur l'autre. Il reprends très rapidement son assiette mais à sa grande surprise, et à la mienne aussi, je suis déjà de retour sur lui et taille en biais dans sa direction. Il esquive tout juste, et j'ai à peine le temps de prendre conscience que j'ai lancé mon pieds en avant quand ma botte percute son plexus solaire. Le coup est bien plus fort que je ne l'aurais cru et il se plie en deux de façon grotesque. Son corps heurte durement le sol et il roule plus loin. Cette fois je parviens à me stopper avant que Din'Ganar ne me relance à l'assaut. Mon début de charge s'interromps donc bizzarement et je manque de perdre l'équilibre à mon tour. Ma jambe me fait mal et je comprends que je me suis tordu la cheville quand je l'ai frappé du pieds. Je suis forcé de reprendre mon équilibre en plantant mon épée dans le sol pour m'en servir comme d'une canne. J'ai le souffle court et je peine à calmer mon cœur.
- Ooouf… Grogne mon adversaire en roulant sur le dos.
Ha oui, premier sang…
Je dégage mon épée du sol et fais un pas vers lui. Il gémit bizzarement et je réalise en m'approchant qu'il rit.
- Mais tu arrêtes jamais de faire le guignol ? M'entends-je dire d'un ton excédé.
- … 'ai gagné, me dit-il en toussant.
PARDON ?
- Quoi ?
- J'ai gagné, répète-t-il plus fort.
Il m'exhibe son épée et j'y vois quelques traces de sang sur la pointe.
PUTAIN ! QUAND EST-CE QU'IL A FAIT ÇA ?
- Donc j'ai gagné, reprend-t-il avant de partir dans une nouvelle quinte de toux. Vous êtes d'une force exceptionnelle monsieur.
Je suis surtout possédé et dévoré par la soif de sang de ma lame.
Au fond de mon esprit, Din'Ganar gémit de frustration. Elle ne comprends pas pourquoi je l'ai interrompue. Elle est désemparée, perdue, mais n'essaie pas de rependre le contrôle comme elle vient de le faire. Elle se désole simplement du meurtre qu'elle n'a pas accomplis.
Tout un cadeau qu'il m'a fait le père Saroumane…
- Vous allez me servir ? Me demande-t-il.
Putain, mais c'est qu'il lâche pas l'affaire ce con.
- Vous quand vous avez une idée fixe… Commence-je énervé.
Puis je me calme. La tension de tout à l'heure a disparu. Je pousse un soupir en m'assieds précautionneusement.
J'ai besoin d'argent et ce boulot en vaux un autre. Qui plus est, ce n'est pas un boulet qui ne sait pas ce que veux dire combattre.
- Bon très bien. Je vais te servir un moment.
Il recommence à sourire.
- Mais si tu n'efface pas très vite ce sourire de ta gueule, je te l'éclate à coups de gantelets, c'est clair ? Reprends-je en grognant.
Incroyable mais vrai, il fait disparaître son sourire.
- Vous avez un cheval ? Me demande-t-il.
- Nan.
- Je vais vous donner l'un de ceux que noud avons en réserve.
- Trop aimable.
- Nous partons au point du jour, il faut rattraper ces brigands.
- Ben voyons, dis-je en soupirant de lassitude.
Jamais le temps de faire une pause ici.
- Au fait, c'est quoi votre nom ? Demande-je d'un ton fatigué.
- Seigneur ira très bien.
- Vas te faire foutre.
- Drôle de nom.
- Ce n'est pas plus mon nom que toit tu t'appelles "Seigneur".
- Très bien, je suis Bergen. Et toi ?
- Faust.
- Depuis quand sommes-nous passés au tutoiement ?
- Depuis que tu me fais chier.
Il glousse.
Putain, mais qu'est-ce que je fous ici ?
