Chapitre 35
Kara dirige le fauteuil roulant de Carl et vous adaptez votre rythme au leur, flânant plus que marchant dans la rue bordée de maisons chics. La plupart sont anciennes et leur hauteur est prétentieuse, tout comme les bas-reliefs taillés dans la pierre qui s'inspirent des profils grecs. Sous la lueur blanche des lampadaires, ces figures figées sont plus terrifiantes, ressortant avec un contraste violent.
Dans les voitures garées sur la chaussée, vous reconnaissez celle du lieutenant Anderson qui est d'un silence inhabituel. Pas le moindre riff de guitare, pas la moindre voix grave ne s'en échappe. À l'instar, les déviants qui restent discrets, ne trahissant aucune trace. Vous savez qu'ils sont dans les alentours, mais vous ignorez où exactement. Peut-être qu'ils se sont glissés dans une impasse pleine d'ombres, peut-être qu'ils errent dans un parc sans lumière. Quoiqu'il en soit, ils sont présents et vous leur faîtes confiance.
« Vous connaissez les Newman, Carl ?
— Seulement de nom. Je crois qu'ils ont fait fortune dans le trading quand c'était encore un secteur uniquement humain.
— La bonne vieille méthode… et vous ne les avez jamais rencontrés ?
— Jamais. Je ne pense pas qu'ils s'attendent à ce que je vienne : ils ont envoyé des invitations à quelques personnes connues pour frimer. »
L'avantage est que la présence de la célébrité éclipserait la vôtre et celle de Kara, vous couvrant pour mieux entrer dans la bergerie, ou bien la meute ? Vous ignorez ce que vous y trouverez exactement, ou même si vous pourrez trouver quelque chose. Le but principal est déjà d'attirer un acheteur, de préférence actif dans cette affaire, et que Kara puisse enregistrer des renseignements. Si l'acheteur était innocent, elle pourrait toujours s'enfuir comme tant de déviants l'avaient déjà fait. Mais qui achèterait un androïde défectueux et bradé à un inconnu ? Un innocent ? Vous en doutez.
Il vous vient alors une idée :
« Je ne veux pas jouer les paranos mais je viens de penser… Si les androïdes envahissent le territoire des traders, ça réduit leurs chances de faire fortune. Alors que produire de la Red Ice, c'est un business plus sûr et qui restera exclusif aux humains. »
Carl qui hoche doucement la tête avec un rictus :
« Je suis particulièrement pessimiste quant à l'humanité, docteur, alors je ne peux pas vous contredire. Les personnes motivées par l'argent trouveront toutes les initiatives possibles. Et puis, tant qu'aucune loi ne protégera nos machines, elles seront vulnérables. » Avec beaucoup de sympathie, le peintre tapote la main de Kara qui reste silencieuse. « Allez, assez avec les complots, nous arrivons. »
Vous inspirez l'air de la nuit jusqu'à sentir vos poumons se gonfler de douleur : vous êtes prête à plonger dans ce monde et à gratter ce vernis coloré.
Se dresse devant vous un escalier en marbre, bordé par des buis fleuris qui délimitent deux chemins en parallèle, plus longs mais plats que vous devez emprunter pour Carl. Ce détour vous permet de détailler la demeure avec ses hautes fenêtres, donnant un aperçu de l'intérieur. Des ombres immenses glissent sur les plafonds, tordues et agitées comme des démons. Un androïde, un VS400 loué pour l'occasion, vous accueille à l'entrée, habillé comme un majordome du siècle précédent. Inutile de présenter le carton d'invitation, le creux de sa paume fait apparaître un hologramme équivalent.
« Je vous souhaite une excellente soirée, monsieur Manfred. »
Il s'incline avec un respect tout victorien avant de vous regarder, vous accordant les mêmes marques de politesse :
« Je vous souhaite également une excellente soirée, madame. »
Mais il n'accorde pas un seul regard à Kara qui glisse à côté de lui sans mots, poussant le fauteuil.
Personne dans le hall, juste des échos bruyants de discussions, de verres et de rires qui s'entrechoquent. Vous adressez un dernier sourire à Kara avant d'avancer vers la porte coulissante. Le grand salon est traversé par un mur en verre, divisant la pièce pour permettre au jour et à la nuit de se côtoyer : le blanc est omniprésent de votre côté, scintillant sous un lustre argenté et les canapés sont recouverts de coussins aux nuances nacrées dont les invités profitent, alors que de l'autre côté, les lumières sont tamisées pour faire régner l'ombre et des néons tracent leurs lignes froides, révélant les corps qui les frôlent. L'obscurité vous empêche d'en voir davantage.
Il y a finalement des échantillons variés de l'humanité : l'homme étant un animal grégaire, plusieurs groupes se sont formés. Une femme blonde, aussi haute que fine, porte une combinaison pantalon marine et ses paupières sont recouvertes d'un gloss fuchsia qui attire la lumière à chaque fois qu'elle change de direction pour parler avec ses interlocuteurs : une petite dame aux cheveux noirs coupés au carré et un jeune homme avec une longue tresse qui porte sobrement un jean sombre et une chemise rouge. Ailleurs, des jumeaux s'étaient amusés à s'habiller avec une similarité exacte, attirant ceux qui prétendent pouvoir les différencier. Des sexagénaires se reposent sur le rebord des fenêtres, des verres de champagne à la main, arborant fièrement des tenues sans succès aujourd'hui. Zigzaguent entre ces groupes quelques androïdes qui proposent de quoi boire ou manger, mais beaucoup d'invités sont venus avec leur propre robot, comme un domestique dont on ne se sépare pas. L'un d'eux doit même improviser un pas de danse sur l'ordre de son maître pour attirer un peu l'attention.
La présence de Carl Manfred est rapidement remarquée et quelques fans viennent braver les distances pour lui parler, le sujet principal étant la date du prochain vernissage et l'éventail de prix proposé. Vous restez un moment, écoutant plus que parlant, votre présence étant insignifiante pour les invités qui se sont approchés.
Puis, dans l'indifférence la plus totale, vous laissez Kara avec le vieil homme pour vous éclipser : seule, vous pouvez flâner entre les rencontres dispersées avec plus de liberté, tendant l'oreille. Les buffets proposent des alcools et pour éponger, une grande quantité de quoi grignoter. Bien sûr, pas le moindre cristal rouge dans la pièce, ç'aurait été trop audacieux.
Quand vous vous approchez du mur en verre, une partie coulisse automatiquement, vous invitant à entrer. Alors vous vous risquez dans cette nuit artificielle. Des corps dansent sur une musique pourtant discrète : cachés, ils ne peuvent pas être ridicules. À votre droite, un homme se déhanche. Il a les cheveux bouclés, courts, semble séduisant mais quand vous sentez la forte odeur de sueur, vous vous éloignez immédiatement, le nez retroussé.
Vous êtes une ombre qui glisse, ne rencontrant que le néant, distinguant des silhouettes à peine suggérées, les parfums se heurtant dans les mouvements de danse. Finalement, vous préférez ressortir vers la lumière : vous sentez que vous n'avancerez pas dans l'enquête en restant ici.
De nouveau dans le salon blanc, vous entendez au vol une blague amusante, alors vous éclatez de rire et entrez facilement dans le cercle qui réunit trois individus : il y a deux femmes et l'une d'elles attire votre attention avec les paillettes sur sa bouche violette, une teinte qui va à sa peau d'ébène et ses dents blanches n'en rayonnent que davantage. L'homme est un quinquagénaire qui semble en être au verre de trop tant sa langue dérape sur ses mots.
Vous demandez alors :
« Vous connaissez les Newman ? Je ne sais même pas à quoi ils ressemblent !
— Moi non plus, » répond la femme aux lèvres prune, « j'accompagne seulement. Je ne sais même pas s'ils sont dans les parages.
— Si, » renchérit la deuxième dame, une rousse avec une robe jaune qui annonce que les jours d'été ne tarderont pas, « je sais à quoi ils ressemblent et je les ai vus il y a… oh, je dirais une heure.
— Je suis ravie de ne pas être la seule intruse. » votre conclusion fait rire votre entourage qui lève leur verre à votre remarque.
Avec une voix très basse, l'homme remarque toutefois :
« Mais je vous ai vue entrer avec le fameux Carl Manfred. Même si je connais les Lowson, des amis proches des Newman, bah je me sens moins fier face à vous maintenant. Comment vous le connaissez ?
— Qui ne connaît pas Carl Manfred ? » répondez-vous spirituelle, ce qui fait rire la femme aux lèvres brillantes.
« C'est un secret ?
— Oui. Imaginez que tout le monde m'imite, Carl serait dépassé ! Mais si vous voulez, je vous le présente. Tient ! Que dîtes-vous de me présenter les Lowson ensuite ? Mon carnet d'adresses est un peu vide en ce moment. »
L'homme semble ravi par cette proposition et accepte cet échange social. Tout en vous dirigeant vers Carl et Kara, vous réfléchissez à une façon d'approcher les Lowson : parler de thirium comme si de rien n'était ? Absurde. Leur demander quelques grammes de Red Ice ? Suicidaire.
Votre regard croise alors celui de Kara et vous songez à un plan.
Jusqu'à maintenant, Kara était restée sagement derrière le fauteuil de Carl, lui apportant un verre quand il le demandait avec cette douceur dont Markus lui avait parlé. Même si peu aimeraient retourner dans leur précédent foyer, les déviants enviaient presque la vie qu'avait menée Markus avec le peintre excentrique, car l'androïde leur avait parlé d'un accès libre à la bibliothèque, de l'épanouissement à travers la musique, des duels d'échec où il pouvait gagner sans être sermonné après… Et surtout, un lien père-fils que les androïdes n'auraient jamais imaginé.
Kara découvrait enfin cette figure qui avait aidé Markus à être ce qu'il était désormais et appréciait leur rencontre.
Quand Carl vous voit arriver avec l'homme, il glisse à l'androïde :
« J'en vois un qui m'a l'air pétillant, je vais jouer le vieux qui est dur d'oreille. »
Pour ne pas trahir ce plan, Kara retient un rire et, fidèle androïde, elle reste immobile à votre approche. Vous remarquez tout de suite la différence chez Carl qui prétend une surdité inhabituelle. Le peintre demande plusieurs fois à l'admirateur ivre de répéter, donnant une situation comique qui vous permet de discuter tout bas avec Kara :
« Ma question va être absurde, mais est-ce les androïdes ont mal quand ils tombent ?
— Non, nous ne ressentons pas la douleur physique.
— Même les déviants ?
— Même les déviants.
— Parce que cet homme connaît les Lowson, ce qui nous permettrait de les approcher, mais je n'ai qu'une idée pour attirer leur attention sur le vif du sujet. Le thirium.
— Que je trébuche pour que je saigne ?
— Oui… Ce serait l'idée. »
Vous avez honte de proposer cette idée à Kara et espérez que les autres androïdes ne vous en voudront pas trop. Elle réfléchit un instant, calculant les risques de différents accidents si elle heurte la vitre, si elle chute dans les escaliers ou si elle se coupe avec un verre. La dernière option lui semble la plus sûre et la plus plausible, alors Kara vous en fait part et, penaude, vous la remerciez.
Après une demi-heure, Carl Manfred avoue être fatigué, désirant rentrer. Puisque vos marques sont posées et que votre présence s'est fondue dans cette soirée, vous laissez Kara appeler un taxi pour votre complice. Avant que l'androïde ne quitte le salon pour accompagner le peintre à l'extérieur, vous claquez des doigts devant quelques invités, attirant son attention :
« Kara, tu reviens juste après.
— Bien sûr, madame. »
Poussant le fauteuil avec une grande précaution, Kara garde un silence songeur : le départ de Carl Manfred marque le tournant de cette soirée et les rôles étaient maintenant distribués. Vous le lui avez fait comprendre.
Alors qu'ils attendent l'arrivée du taxi, Kara en profite pour remercier le peintre :
« Vous auriez pu héberger uniquement Markus, mais vous avez proposé de tous nous accueillir sans qu'il vous le demande. Nous sommes à l'abri grâce à vous. »
Héberger une quinzaine d'androïdes pour les protéger des agressions n'était pas une quête d'héroïsme pour Carl : il se souvenait avoir rendu service à Leo et certains des amis de son fils biologique assez suspects, alors offrir un toit temporaire à Markus et ses semblables était un geste qui traduisait tout simplement un amour paternel. Ses doigts effilés et fragiles se posent sur ceux de l'androïde, légers mais fermes.
« Vous aurez toujours des humains pour vous soutenir, tout comme ce docteur d'ailleurs, il suffit de voir comment elle s'investie dans cette affaire alors que ce n'est pas un devoir professionnel. »
C'était le dernier encouragement dont Kara avait besoin. Elle reste avec le peintre jusqu'à l'arrivé du véhicule, et quand le taxi s'éloigne, l'androïde porte toujours ce courage en elle, prête à revenir dans la demeure.
Quand Kara est de retour, elle vous suit avec docilité pendant que vous faîtes un autre tour du salon, attendant que l'homme un peu éméché revienne avec les Lowson. Vous vous arrêtez tout d'un coup, reconnaissant une silhouette qui vous rappelle vos années de fac : un homme d'un âge avancé, les cheveux cotonneux coiffés en arrière et la carrure similaire à celle d'un bouleau pâle et malingre.
« Professeur Greenwood ? »
L'homme squelettique dodeline de la tête vers vous et son regard gris s'allume :
« [V/N] ! Mais ne devrais-je pas plutôt dire docteur [V/N] ?
— Je n'arrive pas à me faire à l'idée que nous sommes collègues, » vous lui serrez la main avec un grand respect, « je reste votre élève et vous restez mon professeur. »
Il vous demande de vos nouvelles, vous lui demandez des siennes tout en vous installant sur un des canapés blancs. Kara joint les mains dans son dos et reste stoïque derrière vous, retrouvant pleinement sa fonction d'AX400.
« Alors, sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
— J'ai commencé à travailler sur l'alcoolisme dans le milieu professionnel, j'ai quelques… patients qui sont concernés par ce problème. Mais j'avoue que je suis déconcentrée par un autre sujet depuis quelques semaines…
— Ah, je reconnais bien là un de vos défauts : vous menez trop de projets en même temps. Mais je vous comprends, on se lasse d'un sujet, on trouve une nouvelle étude. Quel est cet autre sujet ? Est-il plus intéressant ? »
Vous marquez un temps avant d'avouer :
« Il est surtout unique. Je me pose de plus en plus de questions sur les androïdes et une possible psychologie des intelligences artificielles. »
Votre professeur reste interdit, surpris.
« C'est… curieux. Et unique en son genre, oui. » il croise une jambe par-dessus l'autre, place son coude sur le dossier du canapé, ce qui rend son regard encore plus lourd à supporter, « vous êtes sûre que ce projet vous mènera à quelque chose ?
— Non, mais si on devait s'arrêter à cette crainte, l'homme serait toujours un grand ignorant. »
Il hoche la tête mais renchérit, les doigts croisés :
« Est-ce que vous vous souvenez de l'étymologie du mot psychologie ?
— Bien sûr : la science de l'âme.
— Et est-ce que, d'après vous, les machines ont une âme ? »
Le professeur Greenwood adopte ce ton paternel, celui qui s'efforce de guider, de conseiller. Vous avez toujours pris beaucoup de plaisir à suivre ses cours, mais pour la première fois, vous percevez une note de condescendance dans ces questions et vous vous braquez :
« Est-ce que les hommes ont une âme ? Cela n'a pas été prouvé ou contesté non plus.
— Non, bien sûr, mais souvenez-vous de la division de la psyché suggérée par Platon : il y a les émotions, la cognition et la conation. Les machines ne connaissent aucune de ces trois notions, juste leur définition sans mesurer leur signification.
— Ce sont des mécanismes, chimiques ou sociaux : les androïdes vivent uniquement au contact de l'humanité, qui peut affirmer que leurs conduits ne fonctionnent pas de la même manière que nos synapses ? Et s'ils avaient un équivalent à notre hypothalamus ?
— Nous le saurions : l'homme construit ces machines depuis bientôt dix ans, nous aurions remarqué…
— Et comment expliquez-vous le comportement des déviants ?
— Comme le sous-entend CyberLife : des bugs informatiques.
— Je ne peux pas être d'accord. Les androïdes sont des machines mécaniques comme les hommes sont des machines biologiques : nous pouvons manipuler des souvenirs, des émotions, des réactions. La science est capable de faire tomber amoureux de force ou, au contraire, de supprimer un sentiment amoureux, car c'est une liaison chimique.
— Mais il y aurait de graves répercussions sur le patient si on inhibe cette connexion.
— Et peut-être que c'est la même chose chez un androïde, » du doigt, vous désignez les quelques robots présents dans le salon, les sourires figés et la stature statique, « vous savez à quoi ils me font penser ? À des dépressifs aux émotions émoussées. Peut-être que les déviants ne sont que des machines défectueuses, mais je ne veux pas prendre le risque d'ignorer leurs émotions. »
Impassible, Kara vous écoute pourtant avec une grande attention. Vos paroles ne se soucient pas de sa présence ou de son plaisir : elles sont honnêtes et réconfortent l'androïde.
« Est-ce que vous pensez que cette machine, » demande le vieil homme en désignant Kara derrière vous, « a conscience de ce qu'elle est ? De ce qu'est être heureux ou malheureux ? Je crois surtout que vos propos la laissent indifférente. »
Pour soutenir le plan, les pupilles bleues de la machine restent fixes et son expression semble glacée sur son visage, insensible à la moindre chaleur humaine. Sa LED, pourtant, laisse quelques nuances de jaune apparaître et Kara espère que le professeur ignore les significations de ces couleurs.
Lasse mais prête toutefois à défendre vos idées, vous êtes soulagée en remarquant que votre nouvel ami éméché est de retour dans le salon, accompagné de deux hommes, les Lowson.
« En tout cas, vous pouvez me faire confiance, professeur Greenwood, » votre voix est plutôt sèche et vous sentez une certaine raideur dans vos épaules quand vous vous levez, « si mes études me conduisent à quelque chose, vous serez le premier à le savoir. »
Et vous vous éloignez avec, vous l'espérez, avec de fierté pour appuyer vos arguments. Kara garde les lèvres closes, se retenant d'aborder le sujet : si elle a apprécié votre dévouement, elle redoute que votre discours ne s'ébruite et décrédibilise votre rôle.
Les Lowson forment un couple avec une différence d'âge et de style : Patrick, celui qui travaille à la Goldman Sachs Bank, fêtera bientôt ses cinquante-cinq ans et peut être fier de sa carrure solide. Des épaules larges et un torse bombé soutiennent une tête grisonnante au sourire carnassier et franc : l'américain dans toute sa splendeur. Frank, en revanche, doit avoir tout juste trente ans et possède une silhouette plus filiforme, plus excentrique aussi : les tatouages ont fleuri sur cette peau mate, recouvrant cette plage d'épiderme de fleurs, de ronces et des feuilles. Une redondance végétale mais très minutieuse qui a planté ses racines jusqu'à la nuque et le crâne rasé de l'homme.
« Je pensais que mon nouvel ami me présenterait deux hommes, mais l'un d'eux est en fait une œuvre d'art ! », votre exclamation flatte Franck qui tourne avec subtilité une main qu'il vous tend, faisant tourner ses tatouages pour exciter votre admiration. Vous percevez aussi une fragrance agréable : le plus jeune porte un parfum à base de cèdre. Viril et sylvestre, s'accordant à son apparence.
« Vous vous connaissez en art, visiblement, puisqu'on dit que vous êtes arrivée avec le peintre Carl Manfred.
— C'est vrai. Enfin, je ne suis pas dans l'art pour autant, juste une néophyte qui admire sans vraiment comprendre.
— Et vous avez raison : il n'y a que comme ça qu'on peut vraiment aimer l'art. »
L'approche se fait avec un naturel rassurant : les Lowson sont agréables et savent diriger une conversation. Ils parlent tantôt de canevas, tantôt de peau, tantôt de peinture, tantôt d'encre, mêlant les motifs de l'art pictural et ceux du tatouage. Tout du long, vous apportez vos avis, rebondissez sur des observations mais n'oubliez pas votre plan un seul instant. Quand vous jugez qu'un début de confiance est acquis, vous jetez un regard à Kara :
« Kara, apporte-moi un verre. »
Elle s'incline avec humilité, esclave mécanique, et s'éloigne vers le buffet. Pendant sa brève absence, vous reprenez le cours de la discussion, la fluidité trompant les Lowson.
Un verre longiligne entre les doigts, Kara revient vers vous, observant les bulles qui se heurtent à la surface transparente. La diode à sa tempe s'embrase soudain et Kara se concentre pour que sa maladresse paraisse naturelle. Pour un androïde, en tout cas. Vers vous, avec des gestes rigides, elle vous tend votre boisson avec un spasme et referme sa main sur ce corps en cristal, le brisant. Les griffes irrégulières déchirent sa peau en silicone et mordent les veines de thirium, ouvrant les voies et libérant le sang bleu.
« C'est pas vrai ! Ce que tu es maladroite ! »
L'absence d'expression de Kara renforce l'impression d'un problème. De façon exagérée, elle cligne plusieurs fois le même œil, ce qui vous pousse à lui donner une tape sur l'épaule. Kara sursaute et regarde sa main :
« Oh. Je suis navrée, madame. »
Vous soupirez comme une personne exténuée par l'habitude, chassant toute trace de surprise.
« Excusez-moi un instant, » les Lowson hochent de la tête, comprenant, « la semaine dernière, mon AX400 a trébuché dans les escaliers et j'ai été obligée de lui changer des composants. Elle me coûte cher en réparations. »
L'ami éméché vous demande alors :
« Pourquoi la garder ? Envoyez-la à la décharge ! Je vous y accompagne juste après, si vous voulez !
— En fait, je comptais la brader à un technicien. Il saura bien quoi en faire et ça me remboursera tout le thirium que j'ai dû acheter pour la réparer.
— La brader ? », intervient Patrick, « mais les AX400 sont déjà les moins chers du marché, vous n'y gagnerez pas.
— Honnêtement, je m'en fiche complétement. Elle me fatigue tellement. »
Vous remarquez que les Lowson échangent un rapide coup d'œil et le plus âgé demande :
« On connaît un technicien de CyberLife, dîtes-moi votre prix, je lui communiquerai ?
— Je pensais à quelque chose comme… 650 dollars. »
Insensible, inutile, Kara garde le silence, le regard dans le vide. Quelques gouttes indigo continuent de glisser depuis ses plaies et elles tombent avec paresse vers le carrelage, n'attirant l'attention de personne. Blessure indolore d'une machine, même ses homologues ne s'émeuvent pas de son état.
« Vraiment ?
— Elle est défectueuse, je ne vais pas arnaquer mon acheteur ! Et puis, disons que ce sont des composants qu'un technicien pourra recycler, comme un scooter refilé à un mécano. »
Comme à la pêche, vous sentez que l'hameçon s'est accroché au poisson et vous ne prenez même pas la peine de dissimuler votre sourire : après deux verres et lors d'une soirée, les Lowson se méprendront sur la raison de votre joie.
« C'est Noël avant l'heure pour notre connaissance ! », s'exclame Franck, « vous accepteriez de le rencontrer et de lui vendre votre AX400 ?
— Je la vends tout de suite s'il le faut et au premier venu, vraiment. », une allusion un peu brutale mais qui ne choque pas le couple. « Je vous apprécie beaucoup, messieurs Lowson, mais si je sors et qu'un mendiant me donne trois cents billets pour cet androïde, je lui vends et je lui offre un repas chaud en même temps. »
Il n'en faut pas plus pour que Patrick Lowson extirpe de sa poche arrière son téléphone et ouvre son application bancaire. Il commence à saisir un chèque numérique et vous demande votre adresse mail pour pouvoir vous l'envoyer.
« 650 dollars et pas besoin de repas chaud. »
Vous haussez les sourcils, surprise de l'avancement : un nouveau tournant a été dépassé et vous vous retenez de jeter un regard vers Kara.
« Même pas un petit verre ?
— Allez, au moins un petit verre. », répond Patrick en éclatant de rire.
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