1e année de l'ère Genji, le 18 juillet
Le délai fixé pour le départ de Chōshū arrivait à expiration, mais les troupes postées à Fushimi, Yamazaki et Saga ne donnaient pas signe de départ. L'éventualité d'un conflit se précisait. Tous les clans présents à Kyoto étaient mobilisés pour défendre la capitale. Les portes du Palais Impérial étaient closes depuis le matin, et le commissaire militaire de Kyoto avait établi son camp à l'intérieur pour protéger l'Empereur en cas d'attaque.
A l'aube, un messager du clan Aizu avait transmis ses instructions. Le shinsengumi devait rejoindre le shoshidai de Kuwana, posté à Fushimi, pour lui servir de renfort. Préparée depuis déjà plusieurs jours à entrer dans la bataille, la troupe s'était aussitôt mise en état de marche.
Au moment de quitter le quartier général, Shino était partagée entre l'excitation et l'appréhension. Pouvoir une fois encore protéger l'Empereur l'emplissait de fierté; l'idée de se retrouver en première ligne lui procurait un mélange de crainte et de hâte. Elle avait déjà participé à quelques combats, mais jamais une bataille rangée.
Alors que le shinsengumi se mettait en marche, la jeune fille jeta un regard vers Sannan, Okita et Tōdō. Sous le porche d'entrée, les trois hommes regardaient leurs camarades avec une envie mal dissimulée, qui fit mal au cœur de Shino. Impulsivement, elle rompit les rangs et se précipita vers Okita.
-Je te promets que je ferai de mon mieux à ta place, lui lança-t-elle.
-Je sais. Tu n'avais pas besoin de me dire, répondit son ami avec un demi-sourire.
-Même si je n'arriverai pas à te remplacer, ajouta Shino par souci d'honnêteté.
-Ça aussi, je le sais. Tu n'avais pas non plus besoin de me le dire, railla Okita.
-Crétin, fit la jeune fille en lui décochant un coup de coude.
Okita esquiva en riant. Shino courut pour rattraper le reste de la troupe, le cœur plus léger.
A la sortie de la capitale, le shinsengumi descendit vers le sud en suivant la Fushimi Kaidō. La troupe atteignit Fushimi à la mi-journée, et se présenta aussitôt à la magistrature. Averti de sa venue par une sentinelle, un officier du shoshidai se porta à sa rencontre.
-Nous sommes le shinsengumi, sous le commandement du seigneur d'Aizu, Matsudaira Katamori, le salua Kondō. Nous sommes venus vous prêter main-forte sur requête officielle du commissaire militaire de Kyoto.
L'officier de Kuwana promena un regard dédaigneux sur la troupe.
-Une requête officielle ? On ne nous en a pas parlé.
-Mais nous avons la requête officielle écrite ! insista le commandant. Si je pouvais la montrer à votre supérieur…
-Peu importe, le résulta sera le même, grommela l'officier. Allez, rentrez chez vous. Les loups de Mibu n'ont rien à faire ici !
Shino était stupéfaite. Une fois de plus, on les avait fait venir pour leur dire, une fois sur place, qu'on n'avait pas besoin de leurs services… Le clan Aizu avait-il encore oublié de transmettre ses instructions aux autres troupes ?
Malheureusement, il n'y avait rien à faire. L'officier du shoshidai se replia à l'intérieur de la magistrature sans même lancer un regard derrière lui. Le shinsengumi dut faire demi-tour et repartir vers le nord en direction de Kyoto. Alors que la troupe cheminait sous un soleil de plomb, la voix perçante de Takeda se fit entendre.
-Quelle stupidité de la part du shoshidai de refuser de l'aide à un moment pareil ! pérorait-il. C'est d'autant plus ridicule que Kuwana et Aizu sont des alliés proches.
-Et même un peu plus, observa Kondō. Le chef du clan Kuwana est le frère de Matsudaira Higo-no-kami.
-Cet incident m'a fait prendre conscience du réel problème que pose le manque de coopération entre clans, déclara Takeda avec componction. Je partage votre avis, Kondō-san. Unifier le pays devrait être notre priorité, avant même de songer à combattre les étrangers.
C'était typique de la part de Takeda d'amener une discussion politique à un moment où l'esprit de tous était tourné vers l'action, songea Shino avec lassitude. Heureusement, Kondō ne releva pas sa dernière remarque et Takeda finit par se taire, au soulagement général.
Le shinsengumi arriva au quartier général d'Aizu au début de l'après-midi. Le bâtiment était presque vide; la plupart des hommes se trouvaient avec le commissaire militaire à l'intérieur du Palais Impérial. Kondō se présenta à l'entrée et fut promptement introduit à l'intérieur du quartier général. Il en ressortit peu de temps après et annonça à ses hommes :
-Nous avons reçu de nouvelles instructions ! Nous rejoignons les troupes Ōgaki et les régiments d'Aizu qui sont postées près du pont Zenitori, sur la berge de la Kujō-dōri !
La troupe se remit en marche vers le sud, en empruntant cette fois la Takeda Kaidō. Alors qu'elle atteignait la rivière Kamo, elle aperçut un campement dont les bannières portaient l'emblème d'Aizu. Kondō s'avança vers l'entrée du campement. Un tout jeune officier vint à sa rencontre.
-Le shinsengumi doit rester avec nous ? s'étonna l'officier après que Kondō lui ait indiqué les raisons de sa présence.
Il coula un regard vers l'un de ses subordonnés, qui secoua négativement la tête.
-Je n'ai pas entendu parler d'un tel ordre, reprit l'officier avec plus d'assurance. Pouvez-vous confirmer en allant à la résidence de notre seigneur ?
Nagakura s'avança vers lui, très énervé.
-A la résidence on nous a demandé d'attendre sur la berge de Kujō !
Kondō arrêta son subordonné d'un geste du bras.
-Je voudrais parler à votre supérieur, déclara-t-il d'un ton apaisant à l'officier. Puis-je lui apporter ceci ? ajouta-t-il en montrant l'ordre écrit d'Aizu.
L'officier sentit peser sur lui le regard hostile des membres du shinsengumi. Ceux-ci avaient les nerfs à fleur de peau après une journée passée à errer d'un point à un autre, et étaient très disposés à en découdre. Il capitula.
-Je vous introduis auprès de mon supérieur, dit-il à Kondō.
