Chapter 36 : If One Lives, the Other must Die
Les deux regards, l'un d'azur et l'autre d'ambre, restèrent à se contempler. Une nostalgie douloureuse agitait leurs pupilles de temps à autres, ces retrouvailles ne faisaient aucunement partie de ces joyeuses réunions de familles attendues avec impatience. Une famille… elles n'en avaient plus une depuis bien des années et, bien que l'une se battait pour l'honneur de leur nom, elle serait sans doute elle-même incapable de définir cette notion.
Dans les livres de contes, ceux avec lesquels on berce les bambins à l'heure du couché, on écrit que la famille est la chose la plus précieuse qu'il soit, nous nous battons pour elle, nous faisons tout pour rester à leurs côtés, nous respectons nos aînés et chérissons les plus jeunes. La famille est un beau concept, une notion que tous ceux en étant privés envient. Mais personne ne dit à quel point ce peut être fragile. Une fois les liens brisés, aussi forts soient-ils, les membres d'une famille deviennent plus distants encore que des étrangers, flirtant presque avec la notion d'ennemi juré.
Une famille brisée ne laisse que des plaies saillantes, vainement camouflées en attendant d'être douloureusement révélées au grand jour. Neru ne pensait pas qu'ayant revu sa sœur plusieurs mois auparavant la douleur serait telle… Pourtant elle était bien là, intacte, comme une dague enfoncée dans son cœur et rendue plus tranchante encore par le souvenir de ce qu'elles avaient perdu. Avant l'intervention de l'armée de Jaune sur leurs terres natales, une telle réunion aurait conduit à des larmes soulagées et des étreintes sans fin ; mais les voilà en ce jour, se fixant de la même façon que l'on fixerait une bête sauvage, et n'osant pas esquisser un mouvement.
Tant de temps s'était écoulé… Elle avait du mal à reconnaître Lily, où était passé la malice de son regard ?
Les lèvres de cette dernière s'allongèrent en un fin sourire mélancolique :
« Tu as grandit, Iris. Tu as tellement changé. » La voix mature de sa sœur se suspendit un instant et elle observa avec plus d'attention son vis-à-vis, faisant comprendre à Neru qu'elle ne parlait aucunement de son physique. Lily se retourna finalement en direction des portes fenêtres, sans crainte de lui tourner le dos. « J'ai appris que l'ancien Intendant et la Rose Jaune sont en ville. Est-ce vraiment elle ? Elle devrait être morte… Je ne pensais pas qu'il y avait de la vérité dans notre mascarade. »
Elle eut un petit soupir et jeta un regard habité d'un doute sincère en direction de sa sœur. Lily lui laissa quelques secondes pour répliquer quelque chose, quoi que ce soit, peut-être lui expliquer la raison de la présence de celle à qui elle avait volé l'identité, mais rien ne vint. Un nouveau soupir las tâcha de chasser ses incertitudes.
« Je ne pense pas me tromper en pensant que tu es celle qui a organisé tout cela. J'aurais dû le savoir au moment où tu as rejeté mon offre. Et ensuite Kiyoteru m'a dit que tu marchais vers la capitale avec un groupe de têtes brûlées. » La colère commença à faire trembler ses mots. « Il voulait te tuer tu sais ? Il voulait retourner en arrière avec une armée, et tous vous faire disparaître ! Je l'en ai empêché, je t'ai protégé ! Et tu me remercies en montant la ville contre moi ?! » Sa voix claqua tel un fouet dans l'air et elle se retourna enfin vers Neru, son azur animé par des flammes d'ambre.
« Tu as fait une erreur, Lily, et même si tu es ma sœur je ne peux pas te laisser continuer. » Réussit à répondre la petite blonde avec un semblant de conviction, malgré l'incontrôlable pique de culpabilité qui l'a gagna.
« Une erreur ?! Je sais ce que je fais ! Je venge notre pays, je venge notre famille, je venge toutes ces personnes qui sont mortes pour essayer de nous protéger ! »
« Tu ne fais que reproduire ce qu'il s'est passé ! Tu devrais savoir à quel point c'est douloureux, tu es en train de tuer des innocents Lily, des milliers d'innocents, tout ça au nom du passé ! C'est mon pays désormais, et je ne te laisserais pas le détruire en vain. » Lily avança dans sa direction, la faisant reculer par réflexe devant la fureur qui habitait son regard.
« Ton pays ?! Ton pays est celui que tu as abandonné il y a huit ans, avec moi ! Tu m'as lâchement laissée être humiliée et me battre pendant que tu t'agenouillais devant les monstres qui nous ont pris tout ce que nous avions ! » Lily prit une profonde inspiration et se calma un tant soit peu avant de continuer : « Tu veux sortir de l'ombre et détruire tout ce que j'ai fait pendant ces huit dernières années ? Tu n'en as plus le droit, Iris. »
« Non… » rétorqua Neru d'une petite voix, elle laissa un instant de blanc et releva les yeux vers sa sœur, son regard résolu. « Je ne suis pas Iris, Iris est morte en même temps que notre nom de famille. Maintenant je m'appelle Neru et je suis une habitante du Pays Violet, et en tant que telle, je le protégerais. Même si pour cela je dois arrêter de te considérer comme ma sœur. »
Le silence qui lui répondit ne la rassura aucunement. Elle put voir les émotions se faire de plus en plus violentes au fond des yeux céruléens de sa sœur. La colère se mue en haine, et la haine ouvrit les portes à la folie. Lily serra sa mâchoire jusqu'à en faire grincer ses dents, elle ne voyait plus Neru, elle ne voyait qu'une traîtresse, un danger. Sa main droite se saisit du premier objet qu'elle trouva, en l'occurrence un chandelier en fonte qui était jusque là resté sagement sur une commode. Sans y donner une pensée de plus, elle abattit l'objet sur sa sœur avec toute sa force.
Neru se recula tout juste et recommença à l'assaut suivant. Sa main frôla le couteau dissimulé sous sa jupe, mais il était hors de question qu'elle l'utilise contre sa sœur, elle n'était pas là pour la tuer. Elle ne voulait pas que d'autres perdent la vie et… elle était sa grande sœur, son modèle, sa première amie… Comment pouvait-elle lui faire du mal ?
« Je sais que tu as fait ça à cause de la douleur, Lily, je sais que je n'aurais pas dû te laisser seule non plus, mais je suis là pour réparer mes erreurs, moi aussi ! Je ne laisserais pas des personnes comme Kiyoteru t'utiliser un instant de plus ! Tu es aveuglée par ta colère, tu penses faire ce qui est bien, mais au final ces personnes s'empareront du pouvoir que tu as gagné. Fais-moi confiance, je t'en prie ! »
« Te faire confiance ?! Je ne ferais pas confiance à quelqu'un qui m'a laissé pleurer la mort de nos parents ! Tu es la seule qui m'ait abandonnée, Iris ! De quel droit peux-tu me demander de te suivre ? Qui suivrait une lâche comme toi ?! »
La plus jeune planta ses dents dans sa lèvre inférieure, incapable de détourner le regard de la silhouette de son aînée. Elle en oublierait presque la raison de sa présence dans ce palais, devant cette jeune femme qu'elle avait évité pendant huit années. Jamais elle ne s'était sentie aussi seule dans sa vie, elle comprenait enfin, elle avait tout perdu le jour où elle avait été faite servante de la famille Kagamine. Elle n'avait plus le droit d'être là, elle n'avait plus le droit de s'adresser à cette personne.
Elle n'en avait pas le droit, mais si elle ne brisait pas les règles, qui aiderait toutes ces personnes ? Elle devait l'arrêter, d'une manière ou d'une autre. Peu importe si elle finissait par encore plus la détester, elle aurait toujours des personnes à ses côtés, ou du moins, elle l'espérait.
oOo
La population n'avait pas attendu plus longtemps pour de quelconques consignes venant de l'Intendant, ils n'avaient même pas prit la peine de crier plus ouvertement leur colère à l'ancienne Princesse du pays Jaune qui se trouvait sous leurs yeux. A peine l'épée du violacé s'était-elle abattue en direction du palais royal, la foule s'était dirigée vers l'endroit désigné sans plus réfléchir, laissant libre court à leur frustration.
Les quatre responsables de cette agitation s'étaient d'abord inquiétés de les voir ainsi partir sans défense droit vers les gardes armés et habitués au combat. Mais ce fut sans compter sur une nouvelle vague de personnes, ils n'avaient été témoins d'aucune communication, et pourtant, un important groupe avait finit par les rejoindre avec leur lot d'armes volées à des militaires infortunés, ou simplement des objets de tous les jours qui se faisaient assez dangereux pour l'occasion.
Non sans malaise, ils se rendirent compte de leur impuissance à contrôler ce nouveau mouvement qu'ils venaient de créer, seule Luka restait assez confiante pour garder son habituelle expression hautaine. Quant aux trois autres, ils commençaient à sérieusement se demander si cette nuit se finirait bien. Après tout, Rin avait plus d'une fois vu dans ses livres d'histoire que la stratégie et le mouvement des troupes étaient clefs à une victoire… Pouvaient-ils vraiment mettre leurs chances sur une population qui donnait l'impression de n'être dirigée que par la colère ?
« Assurons-nous que les autres s'en sortent. Il ne sera pas difficile de les rejoindre maintenant. » Ordonna Luka d'une voix à peine assez haute pour surmonter les essais de cris de guerre qui les encerclaient. D'un hochement de tête commun ils donnèrent leur accord et ne perdirent pas une seconde de plus pour descendre de l'échafaud délaissé par les gardes.
Ils s'avancèrent dans les rues balayées par la foule mécontente, tâchant d'éviter les bagarres qui naissaient ça et là, et, emportez par le mouvement, ils se retrouvèrent rapidement face au palais. Ils ne furent aucunement étonnés de voir les portes grandes ouvertes les unes après les autres, même les battants les plus robustes avaient du mal à rester sur leurs gongs suite aux coups de béliers improvisés.
Le peuple prenait déjà possession des lieux, à peine ralentis par les tentatives des gardes qui étaient nettement surpassés en nombre ; laissant à Gakupo le soin de se demander d'où venaient toutes ces personnes. Apparemment, la nouvelle de leur initiative avait vite traversée la capitale de part et d'autre et les habitants avaient accourus aussitôt en renfort. Son cœur se retrouva entouré d'une agréable chaleur à la vision de ce peuple qui retrouvait foi en son avenir.
Mikuo lui fit signe de les suivre et il pressa le pas afin de ne pas se laisser perdre en arrière. Lorsqu'ils mirent pied à l'intérieur du palais ils se rendirent compte que la majorité de leurs alliés étaient restés dans les jardins, probablement pour se débarrasser une bonne fois pour toute de la présence armée. Les quelques groupes entrés avant eux dans le palais devaient déjà être loin puisqu'ils n'aperçurent aucun d'entre eux dans l'immensité de la structure.
Ce fut tout du moins leur première pensée. Rapidement des entrechoquements métalliques apportèrent leur attention sur leur droite et ils découvrirent des dégâts d'une ampleur effrayante. Il n'y avait plus un meuble qui ne soit pas traversé par l'empreinte d'une lame effilée, et même les éléments aussi robustes que les escaliers ou les colonnes avaient été mis à terre. Mikuo ne mis pas plus de temps à lier l'état des lieux avec le possible passage de leurs compagnons et il pressa rapidement le pas en direction des bruits de lutte dans l'espoir de les retrouver – les trois autres sur les talons.
Un peu moins d'une dizaine de soldats se trouvaient là, encerclant des figures qu'il leur était impossible d'identifier immédiatement. Cependant, ils ne réfléchirent pas une seconde à leurs actions et bientôt les hommes se retrouvèrent à terre, par une aiguille plantée dans le dos ou par le brutal contacte avec une lance.
« Vous n'avez rien à faire ici. » Lança acerbement Matsuda en guise de salutations. Malgré ses mots, il se tenait douloureusement le côté droit pour tenter de ralentir un saignement visiblement important.
« Bien sûr, il veut dire 'vous arrivez pile au bon moment', hein Matsu' ? » Dit Ron dans un rire, coupé court par une légère toux. Il leva un regard curieux vers leurs amis qui étaient restés d'un silence de mort. Pour une fois, même Luka ne trouvait aucun commentaire à faire.
« Ron ! Tes cheveux !? » La voix de Rin monta dans les aigus alors qu'elle accourait aux côtés de l'interpelé. Ron apporta une main à ses cheveux d'un air surprit, il avait totalement oublié ce détail après l'arrivée des renforts. Il ne restait comme trace de sa longue natte d'ébène que quelques mèches inégalées, ses cheveux s'arrêtant dorénavant au milieu de sa nuque, nettement coupés dans leur lutte contre Kiyoteru.
« Qu'est-ce que tu en penses ? Ca me va ? » Demanda-t-il d'un air joueur. Personne ne resta dupe cependant, comprenant que cela cachait bien plus qu'une nouvelle coupe. « D'ailleurs je vois que toi aussi tu as changé, Rin ! » Lança-t-il légèrement en montrant le chignon de la jeune fille. Celle-ci afficha une bien plus grande surprise en distinguant les nombreuses coupures hantant le cou de Ron et il ne put placer un mot de plus au travers des inquiétudes de la blonde.
Mikuo ne put s'empêcher de regarder autour d'eux, cherchant en vain le reste de la petite troupe du regard. Pourtant il manquait toujours trois personnes et l'idée qu'ils se soient une fois de plus séparés chassa rapidement le soulagement d'être arrivé à temps pour sortir l'épéiste et le jeune brun du pétrin. Comment avaient-ils pu se laisser mettre dans un tel état par quelques gardes ? Son regard turquoise ne lâcha pas un instant Matsuda qui eut un soupire résigné.
« Kiyoteru s'est ramené alors on a envoyé les autres à l'étage supérieur avant de s'occuper de ce cafard. » Il ne fit aucunement attention à la panique vite affichée dans le regard des quatre arrivants et désigna plutôt l'étage du menton. D'un même mouvement ils levèrent les yeux vers le corps inerte du châtain, penchant dangereusement dans le vide par-dessus la balustrade. Il n'y avait plus trace de ses lunettes perchées sur son nez, laissant alors voir son regard acier vitreux, dans un frisson ils remarquèrent que sa main gauche avait été tranchée net au niveau du poignet.
« Ce type n'a que ce qu'il mérite… » Grommela Luka, tentant en partie de s'en convaincre.
Un fin sourire satisfait flottait sur les lèvres du bleuté alors qu'il contemplait son œuvre. Tuer ses ennemis n'était pas vraiment une passion, mais il s'en retrouvait plus fier que jamais. Il n'était pas prêt d'oublier la peur brute qui était passée dans le regard de Kiyoteru au moment où il avait pu profiter d'une ouverture pour se rapprocher mortellement de lui. Malheureusement le souvenir était quelque peu terni par le trop long silence du brun une fois qu'il lui eut remit les pieds sur terre.
Le grabuge à l'étage fut soudain plus bruyant, leur rappelant sans délicatesse qu'ils se trouvaient toujours au beau milieu d'un conflit détonnant. D'autres personnes avaient dû se frayer un chemin jusqu'à l'étage, ils pouvaient difficilement rester plus longtemps là, qui sait ce qu'il était advenu de leurs autres compères… Ils devaient s'assurer que l'imposteur ne leur avait pas échappé.
« Allez-y. On vous attendra. » Assura le bleuté d'un ton pourtant détaché après un coup d'œil vers le brun qui semblait avoir de plus en plus de mal à rester alerte. Gakupo ne put s'empêcher de s'assurer que l'endroit était sûr avant de ne s'éloigner avec les autres une fois la promesse de vite revenir faite.
Rin regarda Ron les saluer du bras un instant puis pressa le pas pour rejoindre Mikuo qui s'arrêta au pied des marches en la voyant essayer de parler. La blonde pinça légèrement ses lèvres mais son hésitation ne fit pas plus longue.
« S'ils trouvent cette Lily, elle ne s'en sortira probablement pas, hein ? Je veux dire, on ne pourra jamais arrêter toutes ces personnes et on les a bien remontés… » Elle baissa les yeux et ainsi ne put aucunement voir le regard curieux de Mikuo se teindre d'incertitude.
« Elle ne s'en sortira probablement pas, oui. » Il était prêt à ajouter des paroles un peu plus positives mais fut coupé de court par la blonde qui retrouva soudain sa fougue.
« Alors nous devons nous assurer que Neru-chan lui fasse quitter la capitale au plus vite ! »
« Quoi ? » Le jeune homme pencha la tête sur le côté en totale incompréhension. « Pourquoi ? » Ils étaient là pour l'arrêter, pas vrai ? Il pouvait comprendre que Rin veuille faire son possible pour qu'elle reste en vie, mais la faire fuir ? D'où sortait-elle ça, au juste ? Son comportement sembla aspirer toutes l'énergie de la jeune fille, qui n'en perdit pas sa motivation pour autant. Elle serra ses mains l'une dans l'autre jusqu'à ce que ses articulations en blanchissent.
« J'ai eu le droit à une seconde chance, alors que j'avais causé bien plus de souffrance qu'elle. J'ai même pu trouver des amis après tout ce que j'ai fait… Ce serait trop injuste si elle n'avait pas cette chance aussi, pour elle comme pour Neru-chan ! »
Il ne faisait aucun doute qu'elle disait avant tout cela pour Neru, mais la culpabilité qui occupait ses traits le laissa muet. Non sans un mauvais pressentiment quant à la suite des évènements, il lui prit la main et ils se dépêchèrent de rejoindre Gakupo et Luka qui se faisaient impatients en haut des marches.
Le long des couloirs ils croisaient de plus en plus de révolutionnaires qui se jetaient sur les soldats parcourant le palais avant qu'ils ne puissent avoir la moindre réaction. Ils semblaient attaquer toute armure qu'ils voyaient sans plus réfléchir et ils se félicitèrent plus d'une fois d'avoir des vêtements discrets, ainsi personne ne faisait attention à la présence de l'ancienne princesse et de l'intendant.
Luka stoppa vivement ses pas, la petite foule qui les précédait passa autour d'eux telle des vagues brisées sur un rocher. Le violacé commença à interroger la femme sur son comportement, toutefois il fut aussitôt coupé par un grand craquement. Le mur à leur gauche fut enfoncé avec violence et une forme accompagna les débris contre le mur opposé, quatre ou cinq mètres devant eux. A la surprise du petit groupe, ce fut Gumi qui vint se tenir dans l'ouverture forcée, sa masse à la main et le souffle court. Quelques personnes avaient été soufflées par le choc mais Mikuo n'y fit aucunement attention, préférant se mettre en garde.
L'homme d'un blond délavé qui avait été projeté ainsi se releva avec difficulté, une main toujours posée contre le mur il cracha un peu de sang avant de ne raffermir sa poigne sur une épée courte dont la lame ne dépassait pas les vingt centimètres. Son regard rougeoyant foudroya Gumi du regard et s'élança vers elle sans prêter la moindre attention aux autres personnes présentes. La réaction de la verte fut un peu lente, elle levait tout juste son arme alors que le tranchant venait à sa gorge, mais heureusement pour elle Mikuo s'était avancé avant de n'y être forcé. Il para sans trop de mal le coup de Yohio et la surprise tout comme le soulagement dérobèrent toute force à Gumi qui posa un genoux au sol pour reprendre son souffle. Jamais ses muscles ne lui avaient fait aussi mal, à vrai dire, elle en découvrait même certains. Ce blondinet savait se battre.
Yohio s'écarta d'ailleurs de Mikuo dans un bond félin et mit la distance nécessaire entre leur deux corps pour pouvoir reprendre l'arc qui attendait patiemment dans son dos. Il n'en fallut pas plus au turquoise pour comprendre qu'il venait de se trouver un adversaire et il profita de l'attention de ce nouvel ennemi sur sa personne pour l'écarter un peu des autres et les laisser souffler. Lorsque la voie fut libre, Gakupo se rendit aux côtés de Gumi et l'aida à se relever pour la conduire vers un endroit plus tranquille. Il l'assit alors sur une de ces marches inutiles qui conduisaient aux salles et dans lesquelles il s'était si souvent prit les pieds lors d'un moment d'inadvertance.
La verte le remercia d'un de ses plus beaux sourires avant de ne rassurer une Rin paniquée. Luka et Rin les ayant vite rejoint, la rosée n'avait aucune envie de laisser l'un des deux monarques hors de sa portée, plus encore depuis que Mikuo avait les mains prises ailleurs. Elle le regarda faire reculer son adversaire dans un arc de cercle de sa lance et sut qu'elle pouvait le laisser se débrouiller sans crainte.
Mais rien ne se passait jamais avec autant de facilité…
« Akaito ?! » S'écria Rin avant de ne partir en courant sans aucune précautions. Luka pesta contre elle jusqu'à ce qu'elle ne voit la raison de son départ précipité. Ses pas se stoppèrent malgré elle lorsqu'elle reconnu la silhouette du rouquin inerte qui trempait dans une marre de sang rivalisant avec l'éclat de son éternelle écharpe carmin.
La jeune blonde ignora le sang qui commençait à remonter le tissu cristallin de sa robe et se laissa tomber à genoux aux côtés de l'homme, empoignant déjà ses vêtements pour le rappeler à la raison. Il ne pouvait pas être mort, n'est-ce pas ? Non. Il ne pouvait pas, pas comme ça, dans leur dos. Luka rejoignit Rin et sans aucune délicatesse elle s'empara de l'écharpe rouge pour redresser Akaito de force avant de n'abattre le plat de sa main à trois reprises contre sa joue qui eut vite fait de prendre la couleur fétiche du jeune noble. Ce ne fut qu'à la troisième tentative qu'il ouvrit les yeux.
« Hey, ça fait mal ! Luka ?... Evidemment. » Ronchonna-t-il d'une voix pâteuse, ce à quoi la rosée répondit en le laissant retomber lourdement au sol. Le choc de son crâne sur les tapis imprégnés de sang lui arracha une autre plainte de douleur.
« Tu vas bien ? » S'empressa de demander Rin, sans obtenir de réponse cependant. Elle s'apprêtait à le forcer à rester conscient, mais fut arrêtée par une main de la rosée sur son épaule. Cette dernière apporta son attention sur les environs, une vingtaine de soldats jonchaient le sol, dans un état bien plus lamentable que celui d'Akaito, de plus, celui-ci n'avait aucune blessure sérieuse. De toute évidence elles avaient fait erreur sur la situation.
« Laisse-le se reposer, il l'a mérité. » Dit Luka avec un léger sourire qui sut communiquer toute sa fierté. Ils avaient tous beaucoup évolués au cours des dernières semaines. Elle ramassa l'épée à la lame souillée de sang du rouquin et la replaça silencieusement dans son fourreau tandis que Rin faisait signe à Gakupo et Gumi que tout allait bien.
Luka s'occupa de trainer un Akaito replongé dans le sommeil dans un endroit déserté par l'action et elle rejoint les deux autres. Il n'y avait plus qu'eux dans les environs, les apprentis combattants ayant disparu de leur vue après le premier tournant. Même ceux étant venus dans le seul but de chaparder le plus de richesses possible n'étaient pas restés longtemps, effrayés par le conflit qui avait éclaté entre Mikuo et son adversaire. Aussi, Luka laissa Rin marcher quelque peu en retrait sans la forcer à rester dans son champ de vision immédiat. Ce jusqu'à ce qu'elle ne soit rappelée à l'ordre.
« Ne reste pas là ! »
La voix du jeune garçon raisonna avec force dans ses oreilles, comme s'il avait été tout près, la déstabilisant pendant une brève seconde. Elle sentit ensuite ce regard posé sur sa nuque, un regard d'une haine aveugle qui, pour une fois, ne semblait pas lui être destinée.
Rin n'eut pas le temps de comprendre ce qu'il lui arrivait. La légère inquiétude qu'elle ne pouvait pas faire taire concernant Mikuo et la santé d'Akaito, la joie d'avoir retrouvé quatre de leurs amis en bonne santé, la hâte de demander à Gumi où était passée Neru. Tout disparu avec la main qui s'empara de son épaule, des ongles longs s'enfonçant dans sa peau tels les serres d'un aigle. Elle se sentit tomber en arrière, incapable de conserver l'équilibre alors qu'elle tournoyait violemment. Elle comprit tout juste que Luka se tenait devant elle avant que sa vision ne devienne que rouge. Une marrée de rouge. Un rouge vulgaire. Détestable.
Elle s'époumona dans un cri d'horreur, le prénom de la rosée parvenant avec peine à surgir parmi son effroi. Dans le silence étouffant, la femme recracha une gorgée de sang qui se perdit dans la flaque déjà créée par la profonde coupure qui entaillait son ventre de gauche à droite. L'épaisse ceinture de cuire qu'elle portait tomba mollement au sol, elle n'avait rien pu faire pour limiter les dégâts.
Tous les yeux se portèrent sur Luka qui restait debout malgré les tremblements dont étaient victimes ses jambes. Ses traits déformés par la douleur fixaient la nouvelle venue et la faux à la lame carmin qu'elle tenait entre ses mains. Elle connaissait cette femme, ces yeux couleur vin et ces boucles ridicules de la même couleur ; cela lui revint devant son air apeuré, elle était celle qui avait piégé Gakupo, marquant le début de leur voyage.
La pointe de la faux frôla le sol un instant avant de ne remonter aussitôt pour parer le coup d'une épée. Le violacé força la femme autrefois à son service à reculer de plusieurs pas en abattant une fois de plus son arme dans sa direction. Luka fut incapable de contenir un sourire à la rage inscrite sur les traits de Gakupo. Puis elle sentit la main de Rin sur son avant bras, elle l'avait ramené à sa blessure sans s'en rendre compte, et ses jambes cédèrent sous son poids.
Frappant comme la foudre, la douleur commença à se répandre dans son corps au moment où elle atteignit le sol. Elle ne laissa rien montrer, ne voulant pas inquiéter davantage la jeune fille tremblante qui se penchait au-dessus d'elle. Sa lèvre inférieure ne cessait de s'agiter dans des supplications silencieuses, à moins qu'elle ne soit juste incapable de l'entendre. Luka voulu lui dire de ne pas s'inquiéter, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Ses lèvres carmin se muèrent en une moue contrite et elle opta pour finalement lever une main au visage de Rin et détacher quelques unes de ses mèches prisent dans cette coiffure grotesque.
La rosée aperçut vaguement Gumi qui avait trouvé la force de les rejoindre, elle prononça quelques mots à l'adresse de Rin, des mots qu'elle ne sut déchiffrer tant son cœur battait fort à ses tempes. Lorsqu'elle redonna son attention à Rin, elle fut surprise de constater la présence d'une autre personne. Une autre personne pourtant si semblable à la jeune fille. Elle battit rapidement des cils pour tenter d'ajuster sa vision qui se faisait de plus en plus floue mais l'image improbable resta, peu définie et presque trop lumineuse pour ses pupilles.
Len l'a regardait avec un sourire chaleureux, un sourire qu'elle découvrait mais qui ne la surpris pas. Il lui allait à merveille, d'une bonté sans limite, juste un peu trop mature pour le jeune âge qu'il affichait. Elle le regarda apporter sa main à la sienne, sans pour autant en sentir le poids. Le regard du jeune garçon était calme, bien loin de la panique qui l'entourait.
« Merci, merci pour tout ce que vous avez fait, Luka-san. Merci d'avoir protégé ma sœur. »
Sa voix lui parvenait clairement, comme elle l'avait toujours fait, capable de faire passer tous les autres bruitages au second plan, même ceux de sa propre agonie. Luka regarda avec tendresse Len hésiter, elle devinait déjà des excuses qu'il s'interdisait de formuler pour ne pas gâcher le moment. Incapable de lui dire qu'il n'avait pas à sans faire, elle réunit ses forces pour secouer lentement la tête. L'image de Rin s'imposa à nouveau, de nouvelles larmes embuant son regard à son geste.
La jeune fille lui répéta de s'accrocher malgré le précédent refus de Luka. Celle-ci ferma lentement les yeux, tout en gardant l'image du jeune blond précieusement en tête, son sourire arrivait presque à lui faire oublier la situation. Elle sentit à peine la pression qu'exerçaient les deux spectateurs sur sa blessure pour tenter d'arrêter le flot du sang et, bien vite, tout ne fut plus qu'un silence agité.
…
La femme qui se trouvait face à lui le dégoutait plus que jamais. Elle avait quitté l'uniforme de servante qu'elle portait à son service et avait revêtit un pantalon noir près du corps et un haut large de tissu mauve, il se rendit alors compte à quel point la robe noire et blanche de service ne lui allait pas. Son comportement lui retournait l'estomac. Non seulement elle l'avait trahi au nom de cette tyrannie mais elle n'avait pas hésité à lancer une attaque aussi fourbe.
Il ne pouvait retenir des regards fréquents en direction de la rosée restée immobile et fut surpris que malgré son manque de concentration Teto n'en profite pas pour l'éliminer définitivement. Elle se contentait d'éviter ses coups, mais jamais la lame de sa faux ne se retourna contre lui. Teto finit même par complètement abaisser l'arme intimidante, retenue par une faible prise de ses doigts engourdis. Elle leva vers lui son regard de vin, complètement déserté de la malice qu'il lui avait connue.
« Tuez-moi. Je le mérite. Mais ne faites pas de mal à Lily ! Je vous en supplie… » Elle releva les yeux vers Gakupo, l'incertitude lisible sur son visage. « Je ne voulais pas tout ça, pourtant j'ai été incapable d'arrêter Lily, c'est moi qui mérite d'être punie. »
Jamais. Jamais elle n'aurait voulu que cette capitale soit ainsi mise à sang. Certes, elle détestait la famille royale autant que Lily, elle avait été parmi leurs victimes après tout, et elle avait vu ses amis d'enfance disparaître à cause de leur égoïsme. C'est pour cette raison qu'elle n'avait pas hésité à attaquer l'ancienne princesse. Le fait qu'elle soit encore en vie était une insulte. Mais elle avait vu des sourires si purs pendant son service au palais, elle avait vue une joie de vivre se reconstruisant lentement. L'Intendant avait réussit à remotiver le peuple, il l'avait poussé à se battre pour retrouver un quotidien agréable. Elle, elle avait laissé Lily, sa précieuse amie, se noyer dans sa colère. Elle l'avait regardée se défigurer dans la haine et n'avait jamais levé le petit doigt.
Le violacé l'observa sans un mot, lorsqu'il fut satisfait de son immobilité prolongée il n'hésita pas à rengainer son épée et à délaisser Teto pour rejoindre les autres. Il vit Rin et Gumi improviser des bandages peu efficaces et il s'empressa de retirer sa veste pour leur laisser l'utiliser tout en s'agenouillant près de la femme inconsciente.
« Je suis tellement désolée… » Dit Rin à son adresse tout en étouffant un énième sanglot. Jamais elle n'avait semblée aussi sincère avec lui, alors il lui retourna le geste.
« Des excuses ne serviront à rien. Il n'y a pas de mot pour soigner ce genre de blessures. » Elle baissa rapidement le regard et commença à déchirer sa veste en lambeaux de ses mains tremblantes. « De plus, tu ne devrais pas t'excuser pour les actions des autres. Elle a fait son choix. »
Toujours… elle n'avait toujours fait que protéger les autres et il avait été assez stupide pour la laisser faire.
…
Il avait jusqu'à présent réussit à mener l'échange contre cet archer blond, profitant de pouvoir rapidement briser la distance de sécurité que prenait son adversaire pour le déstabiliser. Cependant la balance s'était rapidement renversée. A l'instant où il avait vu Luka s'écrouler il avait été incapable de rester concentré. Il finissait toujours par se surprendre à regarder en direction de Luka, aussi bien pour vérifier qu'aucun ennemi ne profitait de son état pour s'en prendre aux deux monarques, qu'en espérant la voir se relever.
Il ne pouvait pas imaginer la femme rester à terre, et il n'était sans doute pas le seul. Elle avait toujours incarné la force à leurs yeux. Une force presque surnaturelle, qui les entraînait tous avec elle. Pourtant elle était bien là, entourée de personnes paniquées qui cherchaient à la faire revenir à elle. Ils ne pouvaient pas espérer qu'un médecin vienne jusqu'ici. Et s'il était déjà trop tard ? Non. Il ne devait pas y penser, pas dans une situation pareille.
Mikuo se recula tout juste à temps pour éviter une attaque sournoise de l'épée courte de son adversaire qui ne fit que lui effleurer la clavicule, au lieu de lui trancher la gorge. Cette fois-ci ce fut le turquoise qui instaura une distance pour reprendre son souffle et Yohio en profita pour tendre la corde de son arc. Il ne tira pas tout de suite cependant et prit plutôt son air le plus hautain :
« Tu devrais comprendre qu'une hésitation sera ta perte. Et pourtant tu continus à t'inquiéter pour tes petits amis. Qu'est-ce que vous faites à protéger la Rose Jaune d'ailleurs ? Enfin, si c'est bien elle. »
« C'est bien elle, » confirma Mikuo avec le souffle court, venant tout juste d'éviter une volée de flèches tirées dans sa direction. Il devait au moins remercier le fait que son adversaire ne s'abaissait pas à tirer sur les autres pendant leur échange. « Mais je ne pense pas que tu sois très bien placé pour parler. » Conclut-il. Le blond eut un reniflement agacé.
« Nous vengeons notre peuple, Lily a tous les droits de faire ce qu'elle fait ! Le Pays Jaune le mérite. »
« Non, ce sont les parents de Rin qui le méritent, c'est eux qui gouvernaient à l'époque, non ? Mais ils sont morts depuis longtemps, tout ce que vous faites c'est décharger votre colère sur des innocents. » Contra le turquoise. Son adversaire commençait à se laisser aller dans l'échange et lui offrit moins de résistance. Il allait enfin pouvoir trouver un moyen de le désarmer.
« Tu ne sais pas ce que c'est de tout perdre, gamin ! De ne plus avoir de maison, de famille, d'amis ou même un endroit à appeler 'pays'. Ces bâtards nous ont tout pris ! » Il laissa son arc dans sa main gauche et reprit son couteau dans l'autre pour forcer Mikuo à reculer.
« J'ai mon expérience de ce côté. » L'image de sa sœur s'imposa à son esprit, plus fidèle que jamais à la jeune fille énergique qu'elle était. « Et c'est bien pour ça que je ne veux faire ça à personne d'autre. Tout le monde a déjà bien assez souffert comme ça de toute façon… »
« Ne me prends pas pour un imbécile ! Ces jolis sentiments, ça n'existe plus ! Le monde n'est régit que par les avantages de plus puissants, rien d'autre ! » L'épée s'abattit une fois, deux fois, à la troisième, Mikuo saisit une occasion unique. Il brisa l'arc de Yohio en son milieu, la corde devint un simple bout de ficelle et l'affolement s'inscrit sur le visage du blond.
« Ca, ça dépend de nous. » Il ramena sa lance vers lui et en utilisa l'extrémité démunie de lame pour éjecter l'épée de la main de son adversaire qui se retrouva complètement désarmé. Il plaça le tranchant de son arme contre la gorge de l'homme qui ferma les yeux en résignation. Ses mains furent parcourues d'un frisson avant qu'il ne replace la lance dans son dos. « Je te conseille de fuir, qui sait ce qu'il se passera dans la nuit. »
Il se rendit auprès de Rin d'un pas rapide et la saisit par le poignet pour la relever de force alors qu'elle aidait Gumi à resserrer un des bandages. Apparemment, les réserves qu'ils avaient faites en cas d'urgences n'avaient pas été suffisantes. Rin lui lança un de ses regards impérieux.
« Je peux savoir ce que tu fais ?! Luka est- »
« Neru est partie seule après Lily, tu comptes vraiment la laisser s'occuper de tout ? Gakupo et Gumi peuvent s'occuper des autres. Mais je ne compte pas gâcher les sacrifices que l'on a fait pour arriver jusque là. Et toi ? Tu avais dis vouloir la sortir de ce palais. » Le silence de l'ancienne princesse voulait tout dire, mais il attendit tout de même qu'elle le dise de vive voix. Après tout, il ne pouvait que respecter son choix si elle disait vouloir abandonner. Cela aurait sans doute été mieux, par ailleurs.
« Très bien. Allons-y ! » Lança-t-elle avec une conviction retrouvée. Elle ne put cependant pas poser ses yeux rougis par les larmes sur leurs amis tandis qu'ils s'éloignèrent. Gakupo et Gumi les suivirent du regard avant de ne songer à faire sortir les blessés. Ils ne pouvaient pas être certains du sort de Luka… mais rester là n'apporterait rien de bon pour ceux éparpillés dans le palais.
oOo
Elle n'arrivait pas à détacher son regard de celui de sa sœur, tout cela n'avait rien à voir avec les querelles qui faisaient trembler le château de leurs parents par le passé. Elles avaient toutes deux beaucoup grandi et, tout naturellement, leurs actions avaient pris en importances. Elle doutait que sa sœur en est complètement conscience. Aurait-elle négligé toute ses responsabilités de la sorte sinon ? Elle aurait pu facilement la traiter de gamine mal élevée, si elle ne s'était pas trouvée nez à nez avec la flamme dans son regard.
Une flamme aussi chimérique que la colère qu'elle devait ressentir à son encontre, et aussi réelle que celles qui commençaient à consumer les jardins du palais. Combien de longues minutes avaient-elles passées ainsi, toutes deux hors d'haleine et incapable de prononcer la moindre parole. La lame du couteau était restée si longtemps logée contre la peau de son cou qu'elle n'en sentait même plus la présence, le métal s'étant adapté à la température de sa peau.
La présence de ce couteau l'agaçait au plus haut point. Il n'avait rien à faire là. De quel droit l'avait-elle positionné là ? Certes, elle aurait sans doute abattit ce maudit chandelier sur son front si elle ne l'avait pas fait. Mais ce n'était pas elle qui était en tord, ainsi elle aurait dû accepter cette punition. A la place elle restait là, son coude gauche aplatissant sa colonne vertébrale contre le mur, et sa main droite apposant cette arme en défiance contre son cou avec détermination.
Lily brûlait d'envie de la frapper, peu importe si elle se vidait de son sang par la suite, elle avait envie de le faire juste pour lui apprendre sa place. C'était elle la digne héritière du trône, Iris lui devait respect. Seule sa probable mort l'en empêchait. Tout n'était pas trop tard. Elle pouvait sortir de cette pièce, quitter la capitale pour quelques temps et frapper une nouvelle fois. Elle était encore jeune, elle avait tant d'années devant elle pour avoir sa vengeance. Un léger doute vint tout de même se hisser à son esprit. Et les autres ?
Elle n'avait aucune idée de ce qu'ils étaient devenus. Depuis que Teto l'avait conduite jusqu'ici et presque enfermée dans cette pièce pour sa sécurité, elle n'avait pas vu une personne. Elle avait fait confiance à Kiyoteru malgré son précédent échec pour éliminer les intrus, mais si Iris était là il devait bien avoir échoué. Elle chassa vite le malaise qui lui vint en songeant à Teto et Yohio. Il n'y avait plus de place pour le sentimentalisme. Qu'elle soit seule ou non, elle devrait recommencer. Elle trouverait d'autres alliés, elle refondrait une armée et se dirigerait à nouveau vers les murs de l'ancien Pays Jaune.
Elle retrouverait sa dignité, ce qu'il lui était dû. Sa famille avait justement régné sur Azalea pendant des générations, ainsi elle ne réclamait rien d'incompréhensible. Ses plans n'avaient qu'un but : rendre à sa famille leur honneur et leur existence, cruellement volée par ce pays dégoûtant.
Lily, comme sa cadette, entendirent vaguement l'ouverture de la porte située dans leur dos. Mais aucune ne releva les yeux à ce bruit distant. L'ambre ne voulait pas lâcher l'azur, et inversement. La seconde d'après le couteau refléta un espace vide au lieu de la chevelure blonde et un claquement sec retentit dans la pièce illuminée de teintes orangées.
Lily lâcha définitivement sa prise sur le chandelier qui retomba dans un son mat sur l'épais tapis de la chambre et monta sa main à hauteur de sa joue rougie. En un battement de paupière une colère noire remplaça la stupéfaction de ses traits. Elle foudroya alors du regard la nouvelle venue, délaissant complètement sa sœur qui se relevait tout juste et le jeune homme turquoise qui venait d'entre dans la pièce. Malgré les insultes fusant dans son esprit, elle ne fit pas la première à parler et se surprit même à reculer d'un demi pas à la voix tranchante de cette adolescente qu'elle n'avait jamais vu de sa vie.
« Vous avez vraiment cru que vous faire passer pour moi était une bonne idée ? C'est là, la plus grande preuve de votre ignorance, une sotte comme vous n'a rien à faire à la tête de ce pays. Peu importe votre sang ! » Clama la jeune blonde sans la quitter de ses grands yeux azur.
« Et je peux savoir pour qui tu te prends, gamine ?! » Cracha Lily comme une vipère injecterait son venin. « La Princesse Kagamine est morte à ce que je sache. Ne penses pas que je vais te croire comme tous ces idiots, si j'ai pu me faire passer pour elle, tu peux très bien y parvenir également. » Elle s'apprêta à ajouter que princesse ou non elle n'avait aucune intention de fuir devant elle mais fut coupée une nouvelle fois par la jeune impertinente :
« Je suis bien Rin Kagamine, la personne morte le jour de mon exécution était mon frère. Si vous ne partez pas d'ici rapidement, ce sera ce qui arrivera à Neru-chan. » Lily marqua une hésitation, déstabilisée par le discours de la jeune fille. N'était-elle pas là pour la faire taire définitivement et prendre sa place en profitant de ses efforts ? Elle était des Kagamine, alors pourquoi s'embêter à jouer la carte de l'inquiétude ?
« Qu'est-ce que tu racontes ? » Grogna Lily. Le turquoise s'avança d'un pas à son agressivité.
« Il n'y a pas le temps pour expliquer ! Je ne perdrais pas plus d'amis par votre faute ! » Lily ignora le tressaillement de sa sœur et afficha plutôt un sourire plein de fierté pour ses hommes. « Le peuple sur lequel vous vouliez vous venger est ici, à vos portes, et vos hommes sont à terre. Il n'y a plus que votre sœur à vos côtés et elle a déjà beaucoup sacrifié pour vous, ne lui faites pas ajouter sa vie à l'addition. »
« Et pourquoi je devrais croire qu'elle se mettrait en danger pour moi ? Elle n'est là que pour détruire ma vie une fois de plus. » Objecta froidement la jeune femme qui ricana à l'expression blessée d'Iris, elle était devenue une bonne comédienne.
La réponse de la Kagamine se perdit dans un brouhaha de voix et d'armes provenant de l'entrée principale du palais. Malgré la distance les sons leur parvenaient avec une clarté qui témoignait de la tranquillité du reste de l'édifice. Apparemment soucieux de ce qui pouvait causer cette soudaine poussée d'agitation, le turquoise s'excusa et quitta la chambre devenue scène de théâtre, non sans un regard en arrière.
La princesse déchue contempla la porte close un instant avant de ne sortir de sa semi transe avec un brusque mouvement de la tête. Elle tâcha alors de répéter ce qu'elle avait déjà dit avant de n'être interrompue, elle ne se laissait pas démonter par les interjections de Lily :
« Si Neru-chan n'avait pas voulu vous aider elle ne serait pas là en ce moment. Elle sait mieux que quiconque les erreurs que j'ai commises et elle a certainement souffert des conséquences de mes actions elle-même. Je ne vous demande pas de me croire moi, mais écoutez votre sœur. » Elle échangea un regard avec Iris. « Ce n'est pas ici que vous retrouverez votre vie passée. Cette vie ma famille l'a détruite des années auparavant et, même pas moi ne saurais vous la rendre. Ce palais n'est pas celui que vous cherchez, et ce peuple n'est pas celui sur lequel vous devez abattre votre colère. Vous me haïssez certainement et cela ne me dérange pas. Mais je souhaiterais que vous vous donniez la chance d'oublier votre passé pour aller de l'avant. »
« Elle a raison, Lily. » Iris commença enfin à s'animer. « Tu peux vivre sans un royaume, quand nous étions jeunes tu ne voulais pas de tout ce pouvoir, on voulait pouvoir vivre plus simplement, sans réunions à dormir debout, sans devoirs accablants ! » Elle pouvait encore se rappeler de l'excuse constante de leurs parents qui ne pouvaient jouer avec elles. « Je sais que les conditions n'ont pas été les meilleures mais… tu devrais prendre cette chance de faire ce que tu souhaites vraiment. Teto ne m'a pas arrêtée lorsque je suis venue ici, au fond je suis sûre qu'elle veut que tu ouvres les yeux sur ce que tu as. »
« Cette traîtresse… » marmonna Lily avec un regard furieux en direction de la porte où aurait dû se tenir son amie d'enfance en tant que garde improvisée.
« Non ! » La coupa brusquement Iris en se plaçant face à elle, son couteau avait disparu de ses mains. « C'est moi qui t'ai trahie. Je t'ai laissée derrière. Mais Teto est toujours restée avec toi. » L'agitation fut remplacée par une terreur foudroyante, quoi qu'elle tenait plus de l'inquiétude, mais pourquoi ? « S'il te plait, Lily, quitte cet endroit et vit, reprend la vie que tu as laissé derrière toi à la chute d'Azalea. Pas la vie de princesse héritière, mais celle de Lily. »
Les larmes chancelantes qui reflétaient sa propre confusion refusaient de lâcher prise aux cils de sa cadette. Iris ? Neru ? Elle n'était plus sûre de qui se tenait face à elle. Elle faisait appel à leur jeunesse, des choses qu'elles seules avaient connues, des doutes qu'elles avaient partagées comme toutes sœurs le feraient. Pourtant… pourtant ce comportement n'était pas celui d'Iris, elle était trop sûre d'elle, trop confiante.
Qui devait-elle croire ? Kiyoteru lui avait promis de lui rendre ce qui lui appartenait. Si elle contrôlait le Pays Violet, elle aurait accès à ses colonies après tout. Elle pourrait retrouver Azalea et en libérer le peuple, son peuple. Et le châtain n'avait pas été le seul. Une fois qu'elle avait monté son petit groupe de résistance, composé d'elle et de ses plus proches amis seulement, des tas d'hommes étaient venus la rejoindre, lui promettant leur aide. Certains s'étaient défilés, d'autres avaient été éliminés après avoir essayés de se débarrasser d'elle, elle n'était pas assez stupide pour croire qu'ils avaient des intentions pures… Pourtant après toutes ces années, certains étaient restés et l'avaient grandement aidé à rendre tout cela possible. Elle ne pouvait pas leur tourner le dos.
Mais Teto avait-elle vraiment décidé de les laisser venir jusque là ? Elle avait bien vue son amie changer, depuis leur attentat contre Gakupo, elle était plus réservée et souvent plongée dans ses pensées. Elle n'avait rien voulut lui dire. Cela n'avait pas empêché Lily de comprendre qu'elle lui cachait quelque chose, mais de là à penser que c'était des doutes quand à leurs actions. Pourquoi n'avait-elle rien dit ?
Elle se rendit soudain compte que la jeune princesse avait ouvert les portes fenêtres donnant sur le balcon de la suite royale. L'air frais de la nuit étant venu lui fouetter le visage, avec des cris incompréhensibles. Petit à petit, la crainte commençait à la gagner. Tout cela était complètement hors de son contrôle, et il n'y avait plus que sa sœur perdue de vue à ses côtés.
La porte de la chambre fut ouverte avec fracas, faisant sursauter les trois blondes qui se tournèrent vers le turquoise et nulle autre que Teto, à bout de souffle. Ils refermèrent les portes derrières eux et le jeune homme y resta appuyé. Ils s'écrièrent ensuite d'une même voix :
« Lily, la garde royale est là ! Il n'y a plus personne pour combattre ! »
« Les soldats du Royaume Bleu sont ici, Rin, ils ne doivent pas te voir ! »
Les soldats de bleu. Cela rappelait définitivement des souvenirs. Vraiment ils choisissaient le pire moment pour se montrer, ces incompétents. Rin regarda longuement Teto, elle se rappelait que cette femme était celle qui avait blessé Luka, mais ce n'était pas le moment pour de tels sentiments.
« Emmène-les loin d'ici. » La jeune femme la contempla de ses yeux couleur vin dans un mélange de surprise et de gratitude. Elle percha sa faux dans son dos et n'attendit pas un instant de plus avant de ne se saisir du bras de Neru, peu obéissante, et Lily pour les forcer à avancer jusqu'au balcon qui donnait sur une mer de flammes. Dans quelques bonds agiles elles furent hors de vue.
« Rin… » Commença Mikuo après avoir suivit les trois femmes du regard.
« Je suis désolée, Mikuo. » Elle n'était pas sûre de la raison de ses excuses, néanmoins cela avait semblé comme nécessaire pour tenter de détendre le froncement de sourcil du turquoise. « Nous aurons moins de chances de pouvoir fuir toutes les deux, si le Royaume Bleu a décidé de mettre fin au coup d'état de Lily, ils auront l'équivalent de plusieurs bateaux, ce sera suffisant pour repérer un grand nombre de personnes se glissant hors des murs. Même Lily risque d'avoir du mal à s'enfuir, elle me ressemble beaucoup, j'ai été surprise… si une des princesses quitte la capitale, l'autre doit rester pour faire diversion et lui créer une issue. » Mikuo la saisit violemment par les épaules et la força à lui faire face.
« Tu n'es pas Len, tu n'as pas à te sacrifier ! » S'écria-t-il avec une colère qui la ramena quelques mois auparavant. Le monde changeait bien vite.
« Mais je ne veux pas survivre une deuxième fois comme Rin Kagamine ! » Cria-t-elle à son tour, les larmes lui montant aux yeux à la simple idée de voir plus de personnes tomber pour elle. C'était peut-être bien ce qu'elle avait attendu pendant ces trois dernières années. Une chance de rendre la pareille, d'offrir sa seconde chance à quelqu'un qui en avait besoin. Ce qu'elle faisait était juste, elle en était certaine.
Des pas se rapprochèrent, de plus en plus fort. Ils firent trembler les murs, à moins que ce ne fussent ses genoux qui s'entrechoquaient. La rumeur discrète devint vite un martellement assourdissant, et au moment où le cri des semelles se fit insupportable, la porte fut enfoncée sans difficulté. Une nuée d'armures se déversa dans la pièce et encercla rapidement Mikuo et Rin qui regardèrent un haut gradé s'avancer dans leur direction.
« Que l'usurpatrice se rende ! » Clama-t-il en bombant le torse et dégainant son épée, beaucoup trop scintillante pour avoir servit en bataille dans les dernières années. Rin ne fut aucunement intimidée et elle s'avança de deux pas en direction de l'homme.
« L'usurpatrice est morte, je m'en suis assurée. Celle qui se tient devant vous est la digne héritière de ce trône : Rin Kagamine, dirigeante du Pays Jaune. » Des murmures passèrent parmi les rangs et la surprise peignait tous les visages. Ils n'avaient pas dû entendre parler de son retour flamboyant, savaient-ils au moins que Gakupo était de retour ? Ils dissipèrent rapidement leurs doutes et se mirent en garde dans un même mouvement, vite suivis par Mikuo qui ne tarda à prendre place devant la jeune blonde.
« Elle a grandement aidé à la libération du Pays Violet, je ne vous laisserai pas la traiter en prisonnière. »
Cependant, les soldats n'eurent que faire de ses paroles et le classèrent immédiatement dans la case 'rebelle'. Sous les yeux écarquillés de Rin, le turquoise tenta de son mieux d'écarter les hommes de la jeune fille. Celle-ci lui suppliait d'arrêter avant de n'être blessé, Mikuo était fort mais que pouvait-il faire face à une armée après de déjà trop nombreux affrontements ? Les cris horrifiés qu'elle poussait à chaque giclée de sang le gardèrent dans un bon esprit d'attaque, mais cela ne l'aida pas plus dans cet objectif surhumain.
Ses avant bras commencèrent à le peser, comme si on y avait attaché des poids qui n'étaient autres que son sang et celui de quelques soldats malchanceux. Il laissait de plus en plus grandes ouvertures et un objet finit par s'abattre sur le sommet de son crâne, le plongeant dans un océan de ténèbres.
Malgré les mots de Luka à leur rencontre, il n'avait pas pût protéger son être précieux. Une fois de plus.
