- Rarès, rends-moi Seika maintenant ! hurla Thénène, rouge de colère.

- Tu l'as toute la journée rien que pour toi depuis quinze ans, partage et laisse-moi profiter d'elle ! rétorqua le jeune homme en serrant la japonaise, dans ses bras, un peu plus contre lui.

- J'vais t'buter.

- Du calme vous deux, intervint Seika, amusée des réactions possessives des deux adversaires. Thénène, il a pas tort : laisse-nous profiter, si ça ne te dérange pas.

- Bah ça me dérange ! rouspéta la métisse en croisant les bras sur sa poitrine.

- Bah, on en a rien à foutre la naine ! Bouge ! Tu comprends pas quand on te parle gentiment !?

- S'il te plaît Thénène, laisse-nous d'accord ? insista l'aînée. Je viendrai quand j'aurai fini, promis !

- Ça fait près d'une semaine que tu me répètes chaque jour ce putain de mensonge Seika mais que tu viens jamais parce que Rarès est TOUT pour toi à présent ! Tu m'oublies !

- Mais non, dis pas ça Titi !

- Pov' choupi, elle se sent délaissée ?

- Au nom de Dieu, Rarès, t'as vraiment du bol que Seika soit là pour te protéger sinon je t'aurais éclaté ta sale face de furet depuis longtemps !

- Gaki, tu devrais le faire même si Hikari le protège.

- Yami, t'es pas concerné donc ferme-la ! Et l'encourage pas à faire n'importe quoi toi aussi !

- Ouh là, quel excès de violence aujourd'hui ! commenta Lavi, railleur.

- Ferme ta putain de grosse gueule, Baka Usagi à la noix ! vociféra la cadette, en s'asseyant à l'extrême opposé de son aînée.

- Oui m'dame !

Rarès était déjà arrivé depuis près d'une semaine et s'était bien intégré à la vie de la Congrégation. Tout le monde l'appréciait et se réjouissait de sa présence, à deux exceptions près : Thénène, qui ne manquait pas une seule occasion de l'insulter et de le menacer de lui faire subir toutes les tortures possibles ainsi que de le tuer, et Kanda, qui ne manquait pas une seule occasion d'encourager la cadette dans ses envies meurtrières et de lancer au nouveau venu des regards très insistants et très meurtriers.

La cadette était devenue beaucoup plus violente que d'habitude, sans cesse provoquée par le brun. Elle n'arrivait plus à le supporter : il la poussait à bout, profitant du fait qu'il ait récupéré toute l'attention de Seika. Thénène vivait mal le fait que Seika l'oublie. Elle s'était assise à l'autre bout de la pièce, ne pouvant supporter une vue sur Rarès qui câlinait la japonaise, tous les deux allongés dans un canapé du salon. Cette dernière sentait bien la rancune de sa cadette.

- Rarès, s'il te plaît, essaie de calmer le jeu avec Titi.

- C'est elle qui me cherche ! répliqua immédiatement le jeune homme.

- Rarès.

Seika se tourna vers lui et posa une main sur sa joue. Elle la lui caressait doucement alors qu'il posait sa main sur la sienne. Le regard émeraude de Rarès plongea dans celui doré de Seika qui lui adressait un petit sourire.

- S'il te plaît, essaie de bien t'entendre avec elle, minauda alors l'aînée, d'une petite voix.

Devant le regard et le sourire de la japonaise, Rarès ne put résister, charmé.

- Bordel, t'es adorable... d'accord, je vais essayer d'être sympa avec elle, concéda-t-il difficilement.

- Merci !

- Je ferai tout pour ma princesse.

Le jeune homme plongea sa tête dans le cou de l'aînée, entre ses cheveux soyeux, et en huma le parfum de lotus et de vanille qui s'en dégageait. Seika avait toujours eu la même odeur, qui le rassurait et le berçait tendrement.

- Vous m'dégoûtez.

- N'écoutez pas Thénène, rit Lenalee, vous êtes beaux.

- Ecoutez Gaki pour une fois, elle a raison.

- Merci Kanda ! s'exclama la métisse. Enfin quelqu'un de sensé autour de moi !

- Vous deux, vous êtes deux jaloux très possessifs apparemment !

- Ferme ta putain de grosse gueule baka Usagi ! vociférèrent les deux concernés.

- Bref, Titi, demain après-midi : je suis toute à toi d'accord ? proposa Seika en posant les yeux sur sa cadette.

- Vraiment ? s'enquit celle-ci, suspicieuse.

Ce n'est pas qu'elle n'avait pas confiance en son aînée mais depuis une semaine, elle ne tenait pas cette promesse... Thénène ne pouvait s'empêcher de se demander si elle passerait réellement l'après-midi avec sa sœur demain.

- Oui, tu m'as parlé du lac dans la forêt en contrebas : on peut pique-niquer et passer l'après-midi là-bas. Il va faire beau demain !

- ...

- Oh, j'peux venir ? demanda alors Rarès.

- Non, ce sera une journée entre Thénène et moi seulement ! décida Seika, d'un air déterminé. Donc Titi, t'en dis quoi ?

- D'accord...

Certes, elle paraissait distante mais au fond d'elle, elle était heureuse que Seika lui ait proposé une activité entre elles : ça la rassurait et elle se sentait moins délaissée.

- La naine.

- Tu me parles là, tête de furet ? J'ai un nom, sale con.

- Seika, tu veux que je sympathise avec ce truc ? s'enquit le garçon aux yeux verts, un air dépité sur le visage.

- Rarès, t'y mets pas du tien non plus, souligna la jeune femme, sévère. Fais des efforts.

- Bon, ok. Thénène ? recommença Rarès en soufflant.

- Qu'est-ce que tu m'veux ?

- Tu veux que j'installe des étagères dans ta chambre, pour tes livres ?

- Quoi ? Pardon ? T'es malade ? s'étonna la jeune fille, en le fixant bizarrement.

Elle était choquée qu'il lui propose un tel service.

- Oui, Seika me rend fou... Mais bref, tu veux que je t'installe des étagères alors ? Voire une armoire ? J'ai déjà vu la chambre de Sei et j'ai vu qu'il y avait pas forcément de quoi s'approprier correctement les lieux et puis... je sais que tu aimes beaucoup les livres... tu pourras en avoir plus.

- Bah... si ça t'amuse écoute.

- Seika, j'y mets toujours pas assez du mien là ?

- Nan mais Rarès, Thénène veut dire que ça ne la dérangerait pas plus que ça si tu ne faisais rien dans sa chambre, expliqua tranquillement la japonaise en se séparant de son ami et en se mettant debout. Mais je trouve que c'est une bonne idée et j'aimerais bien voir le résultat que ça donnera dans la chambre de Titi : comme ça, si ça me convient, tu pourrais m'aider à en mettre dans ma chambre et à ranger mon matériel d'art !

- Parce que ma chambre sert de cobaye maintenant ? marmonna Thénène.

- Un peu ouais, acquiesça le jeune homme en se remettant également sur pieds. Bon vu que la princesse des lieux est d'accord, je vais commencer les travaux maintenant et ce sera fini en fin d'après-midi !

- Bordel, tu pues l'amour Rarès.

- Silence la naine. Seika, tu viens m'aider ?

- Bah, bien sûr !

Seika dut se mettre sur la pointe des pieds pour ébouriffer les cheveux de son ami. Rarès rit et passa son bras autour du cou de la japonaise en se dirigeant vers la sortie. Ils s'en allèrent ainsi, bras dessus, bras dessous, chercher du matériel pour probablement massacrer la chambre de la métisse. Rarès était un garçon qui adorait manipuler les objets : il créait sans cesse des objets, le plus souvent inutile, avec des matériaux très basiques, comme un bâton. Il fallait qu'il occupe ses mains, extrêmement manuel. Cette aptitude à manipuler les objets convenait parfaitement à Seika. En soi, elle était manuelle également avec ses travaux d'arts : elle s'était déjà essayée à la sculpture et retrouver son meilleur ami l'encourageait sur cette voie.

Donc, ces deux jeunes passaient beaucoup de temps ensemble à rigoler autour de planches de bois, de clous, de tournevis et trouvaient toujours quelque chose à fabriquer. Thénène soupira et ferma les yeux en s'allongeant, soudainement lasse et ennuyée. Elle s'endormit alors et se réveilla en fin d'après-midi, juste avant l'heure de souper.

Ses amis s'étaient sûrement occupés pendant cette après-midi car elle se trouvait seule dans la pièce. Néanmoins, elle se rendit dans la cuisine de Jerry pour lui demander de lui préparer un pique-nique pour Seika et elle, en vue de leur sortie de demain. Le cuisinier, touché, lui promit de leur préparer un festin digne de son nom. La métisse rejoignit ensuite ses amis, assez amusée par la réaction de Jerry : cet homme était une peluche.

Lorsqu'elle arriva, bien évidemment, Rarès et Seika étaient encore collés ensemble, entourés par Lavi et Allen. La cadette décida de s'asseoir en face d'eux, entre Lenalee et Kanda. Le brun et la japonaise étaient légèrement décoiffés, les cheveux parsemés de résidus de bois. Ils parlaient allègrement, dans leur petit cocon. Thénène souffla de nouveau et commença à manger, assez déçue. Elle ne cessait d'espérer un changement dans l'attitude de son aînée depuis une semaine mais elle espérait pour rien. Elle se remplissait donc tranquillement le ventre, bien que silencieuse, quand Rarès la remarqua enfin.

- Ah, la naine !

- La ferme, le roumain !

- Ça va Titi ? s'enquit alors Seika.

L'interpellée ne répondit pas et continua alors de manger. La question que venait de poser la japonaise était complètement inutile : elle savait très bien comment elle allait. Thénène pensa que son aînée était gênée et qu'elle essayait d'instaurer un dialogue entre elles, ce qui était peut-être vrai.

- On a fini les travaux dans ta chambre et on a tout nettoyé ! enchaîna le brun, enthousiaste.

- Ça a été rapide quand même : on a eu le temps de faire plusieurs configurations !

- Tant mieux ! commenta Lenalee, ravie.

- Et dans tous les cas, ça rendait bien dans la chambre ! En vrai, on t'a installé une petite armoire à livres et deux, trois étagères !

- Ouais, j'ai beaucoup aimé ! Donc demain aprèm, on s'attaque à ma chambre Rarès ? demanda la japonaise, fébrile.

- Pardon !? T'as dit que tu voulais faire des travaux dans ta chambre demain après-midi !? s'écria Thénène, en faisant les gros yeux.

- Euh, ouais... Ça pose un problème Titi ?

Thénène commença à perdre ses moyens et se somma de se calmer.

- Et notre pique-nique alors !?

- Ah oui, merde ! J'avais totalement oublié !

Le cœur de la cadette manqua un battement : Seika l'oubliait. Encore. L'aînée marqua un temps de silence, en pleine réflexion puis reprit :

- Thénène, j'aimerais faire les travaux demain après-midi parce que je suis déjà dans cette lancée en fait... Ça te gêne autant que ça qu'on repousse le pique-nique à un autre jour ? l'interrogea-t-elle.

Le poing de Thénène se referma et se serra brutalement, posé sur son genou. Oui, ça la gênait autant que ça parce que cela faisait une putain de semaine qu'elle ne passait plus du tout de temps avec son aînée, qu'elle se sentait oubliée parce qu'elle passait maintenant en seconde place dans les personnes prioritaires de Seika et qu'elle le vivait de plus en plus mal. Elle comprenait tout à fait la logique de son aînée parce qu'elle la connaissait. Que sa sœur passe une heure, ou de préférence une après-midi, avec elle lui suffisait amplement, elles ne dormaient même plus ensemble.

- Tant pis, c'est pas grave, lâcha la métisse durement, le cœur de plus en plus gros.

- Merci Titi, je savais que tu comprendrais : je te promets de me rattraper !

- Mais oui, j'te crois..., grogna Thénène dans sa barbe.

Elle finit son repas, plongée dans le mal. Tous, Rarès y compris, avaient remarqué son attitude agressive remonter à la surface et avaient vu qu'elle s'était contenue et qu'elle avait cédé à contrecœur. Ce dernier commençait à se sentir gêné d'occulter ainsi l'importance de la métisse et réalisait progressivement qu'elle vivait mal cette situation.

- Thénène ? l'interpella-t-il doucement.

La cadette grogna un "oui" qui avait eu beaucoup de mal à sortir de sa bouche. Le jeune homme sentait que la rancune de Thénène se transformait petit à petit en une haine profonde. Seika avait un peu raison : il fallait qu'il calme le jeu avec la métisse et qu'il lui laisse du temps avec sa sœur. Il savait que Thénène était d'une nature conciliante et surtout sensible mais pas à ce point. Il avait la sensation d'avoir poussé le bouchon trop loin et dépassé toutes les limites imposées.

- Comme on avait fini rapidement et qu'il restait pas mal de bois et de temps, je suis allé chercher des cordes en nylon et je t'ai fabriqué ça, avoua-t-il gauchement.

Il sortit de sous la table une magnifique guitare en bois, polie et lustrée.

- Oh... c'est ça q-que tu faisais à la fin et que tu voulais pas me laisser voir !? s'exclama Seika, hébétée.

- Oui, je me souviens des soirées que je passais chez vous et Thénène était toujours là à jouer du violon, du piano ou de la guitare et, même si ça me tue un peu de le dire, j'adorais entendre la naine jouer de la guitare avec son petit air sérieux..., continua Rarès, quelque peu nostalgique. Donc voilà, tiens c'est pour toi Thénène, comme gage de ma bonne foi pour qu'on s'entende comme avant, parce qu'on s'entendait bien tout de même à l'époque, et comme cadeau d'excuses... Je suis... désolé.

Il n'eut pas besoin d'expliciter pourquoi il était désolé : Thénène avait compris qu'il s'excusait de la situation avec Seika. Cette guitare, cet instrument... Il la lui tendait, gêné et un peu rouge. Mais il ne savait pas qu'à ce moment précis, une multitude de souvenirs revint d'un coup, submergeant la jeune fille qui ressentait une brûlure sur son cœur déjà très resserré. Malgré le fait qu'il palpitait à une vitesse folle, Thénène s'en empara et l'observa. Rarès l'avait vraiment bien réussie : elle était splendide. Elle constata aussi une gravure de son prénom sur l'instrument.

Rien que de l'avoir en main mettait du baume au cœur de Thénène mais incendiait toute son âme. Seika fut prise d'un soudain hoquet, stupéfaite. Thénène allait reprendre la musique !?

- Je... Ça me touche énormément, merci Rarès..., déclara doucement la métisse en se relevant. Mais... non merci.

Elle déposa l'instrument sur la table, prit son plateau et s'en alla. Dès qu'elle fut partie, un immense blanc s'imposa sur la tablée, les Exorcistes se fixant tour à tour. Bientôt, les yeux convergèrent rapidement vers Seika, la seule capable de les éclairer en ce moment précis. Elle fixait intensément son assiette, si bien que ses amis commencèrent à s'inquiéter pour elle.

- Sei..., la secoua faiblement son ami, aussi bien mentalement que physiquement.

Elle sursauta et jeta des regards incompris sur la tablée.

- Pardon ! Oui ? Quoi ?

- Tu pourrais nous expliquer ? demanda Lavi pour ses camarades.

- Oh... Avant, Thénène était... une artiste. Musicienne, chanteuse et danseuse... Et pour dire, elle faisait même du patin à glace...

- Et maintenant ? s'enquit Rarès, étonné.

- Rarès, ce n'est plus la Thénène que tu as connue dans ta jeunesse : la Thénène de maintenant ne joue plus d'aucun instrument, ne chante plus aucune chanson pour exprimer sa joie ni aucune berceuse pour nous endormir... mais, elle a continué de danser avec Edward, il ne voulait pas qu'elle abandonne la danse... il voulait qu'elle continue à être une artiste même si elle arrêtait le reste, expliqua lentement Seika, triste.

- Mais pourquoi un tel revirement de situation ? l'interrogea le maudit qui était resté jusque là silencieux.

- Tu sais Allen, il se passe des milliers de choses dans les vies. Dans celle de Thénène et la mienne, il s'en est passé des choses. Certains événements changent les personnes et leurs habitudes, voilà tout.

Cette réponse ne satisfit pas le blandin qui regarda un moment la sortie que venait d'emprunter la métisse. Cependant, le repas reprit dans une ambiance assez pesante et Seika s'en alla bientôt, suivie d'un Rarès hyper inquiet, ayant la sensation d'avoir lâché une bombe. Une dizaine de minutes plus tard, Lenalee et Kanda s'en allèrent à leur tour, laissant Allen et Lavi seuls. Ils restèrent silencieux un instant, chacun réfléchissant de leur côté.

- Dis Allen ?

- Oui ?

- Il y a pas des jours où t'as envie de plonger dans leur passé, dans leur histoire ? s'enquit le rouquin.

- Parfois.

- Ce serait sympa non ? De voir leur parcours et leur évolution ?

- Je pense qu'on arriverait à mieux les comprendre mais je pense également qu'elles n'ont pas forcément envie d'en parler pour le moment. Il vaut mieux les laisser venir à nous, dit calmement Allen, en terminant son repas.

- T'as pas tort, fit Lavi en se levant.

Le blandin l'imita et tous deux se dirigèrent vers leur chambre en discutant. Ils se quittèrent devant la chambre du plus âgé et Allen continua son chemin vers le petit salon, ayant récupéré un livre dans sa chambre. Il fut tiré de sa bulle lorsqu'il s'approcha du lieu souhaité d'où provenaient de petits hoquets. Intrigué, il entra dans la pièce et fut surpris de trouver Thénène, assise au bord d'un canapé, la tête dans les mains, les coudes dans les genoux. Ce qui le surprit encore plus, c'est que la cadette était la source de ces hoquets. Une seule lampe les éclairait mais il voyait parfaitement les soubresauts qui parcouraient les épaules de la jeune fille.

- Thénène, ça va ? demanda directement le jeune homme en se rapprochant.

À l'entente de son prénom, la jeune fille releva la tête et regarda le visiteur. Le blandin put alors apercevoir les yeux dorés de la métisse qui n'étaient pas aussi brillants habituellement et les traces que les larmes laissaient sur son visage, flot qui ne semblait pas vouloir se tarir. La cadette l'observait avec un regard un peu déconcerté, ne s'attendant pas à voir Allen débarquer ainsi.

- Ah... Tiens, Allen...

- Thénène, tu pleures ?

- Je... laisse tomber, chuchota-t-elle en baissant.

Ses cheveux détachés tombèrent sur ses yeux mais Allen entendait encore le "ploc ploc" des gouttes tombant au sol. Le blandin se rapprocha d'elle et s'agenouilla devant elle. Ainsi à sa hauteur, il replaça délicatement les cheveux de Thénène derrière ses oreilles et attrapa son menton pour la forcer à relever la tête et à le regarder dans les yeux. Il lut dans son regard bouffi une souffrance notable ainsi qu'une cruelle nostalgie. Au lieu de lui demander pourquoi elle se trouvait dans cet état, il essuya poliment, avec un mouchoir qu'il gardait toujours au cas où dans sa poche, les traces des perles salées des joues rosies de la jeune fille, qui se mordait la lèvre inférieure, embarrassée par cette situation. Allen devina aisément que le repas de ce soir fut la cerise sur le gâteau pour la métisse qui avait essayé au mieux de se contenir, sans succès.

- Arrête de pleurer, s'il te plaît, murmura Allen.

Il vit bien que la cadette essayait de se calmer mais la requête du blandin fut soldée par un échec car Thénène se remit à hoqueter, plus violemment que tout à l'heure, et les larmes coulèrent de nouveau, beaucoup plus massives. Allen tenta tant bien que mal de sécher le visage de la cadette, tout en lui demandant de se calmer et en lui chuchotant que tout irait bien, mais il fut bientôt submergé et n'arriva plus à gérer.

- Je... Excuse-moi Allen... mais je vais finir... par me calmer... seule, dit difficilement Thénène en essuyant progressivement les larmes qui s'échappaient de ses yeux. Dès que... j'aurai tout évacué...

- D'accord, mais tu veux bien te lever et me suivre ?

Pour montrer son approbation, la cadette s'exécuta lentement, se mettant debout devant le jeune homme qui se redressa par la suite.

- Je peux ? demanda-t-il en posant sa main sur celle de la jeune fille.

Elle hocha presque imperceptiblement la tête et Allen s'empara calmement de sa main. Il se mit en route, tirant un peu la métisse pour qu'elle avance. Les yeux brouillés par les larmes, Thénène dut se laisser guider et suivre son ami. Ils arrivèrent finalement dans la cafétéria de la Congrégation, plongée dans le noir. Toutefois, Allen ne s'arrêta pas et continua son chemin jusqu'en cuisine. Ils étaient arrivés au bon moment car Jerry fermait justement les portes. Il s'arrêta net dans son élan en voyant débarquer devant lui une Thénène en pleurs et un Allen soucieux et quelque peu embarrassé, tous deux main dans la main.

- Oh mais qu'est-ce qui se passe !? s'inquiéta immédiatement le cuisinier en essuyant, comme il le pouvait, le visage de la cadette.

Allen lui fit un bref résumé de la situation en lançant quelques regards gênés à la jeune fille, ne sachant pas si elle voulait particulièrement que Jerry soit au courant. Mais qu'importe, il devait lui expliquer pour justifier sa demande.

- Ça ne te gêne pas si on reste un peu dans ta cuisine Jerry ? ajouta-t-il dès qu'il avait fini ses explications. Il faut qu'elle se change les idées, par exemple avec une bonne tasse de thé ou un chocolat chaud...

- Pas de soucis : je vous prépare ça immédiatement ! s'écria Jerry en retournant dans sa cuisine et en invitant les deux adolescents à entrer.

Une fois dans la pièce fétiche de Jerry, Allen trouva deux tabourets et les plaça près du plan de travail, près de leur cuisinier favori qui s'activait déjà. Il désigna l'un des deux tabourets à la jeune fille, qui s'installa, un peu plus calme. Le maudit chercha ensuite des mouchoirs, qu'il trouva rapidement, et les apporta à Thénène. Cette dernière le remercia et s'essuya entièrement le visage avant de se moucher bruyamment.

- Désolée..., rougit-elle alors.

- Ne t'inquiète pas, la rassura Allen avec un petit sourire amusé. Tu te sens mieux ?

- Un peu, oui... Merci... Et merci à toi aussi Jerry de nous accueillir aussi tard...

- Tututut, pas la peine de me remercier ma petite Thénène. Tu sais, les larmes ne te vont vraiment pas : je préfère largement le sourire joyeux que tu m'adresses en me saluant tous les jours, déclara gentiment l'adulte. On dirait presque un rayon de soleil ma foi.

- Ah, je... savais pas...

- Je suis tout à fait d'accord avec Jerry : tu es vraiment beaucoup plus jolie lorsque tu souris Thénène !

La cadette regarda le blandin, en rougissant furieusement. Se rendant compte de ce qu'il venait de dire, Allen rougit lui aussi, presque aussi gêné que la métisse.

- Euh... mais tu l'es même quand tu ne souris pas... euh, je veux dire que... voilà, tu es...mignonne... et je crois que je m'enfonce un peu donc je vais me taire.

- Je... Merci Allen, c'est... gentil de ta part, murmura la cadette en regardant dans la direction opposée au maudit, s'empourprant davantage.

Le jeune homme rougit encore plus également et fixa Jerry qui finalisait sa préparation.

- Et voici la tisane spéciale Jerry, pour les moments durs et intenses ! dit le cuisinier en tendant deux tasses aux jeunes gens, brisant ainsi le silence embarrassant qui avait pris place.

Ils le remercièrent en saisissant les deux récipients. Thénène souffla un bon coup sur sa tasse puis commença à la siroter petit à petit alors que le blandin attendit que le liquide refroidisse.

- Je pourrais en ravoir s'il te plaît, Jerry ? demanda-t-elle soudainement, ayant fini sa tasse alors que le blandin venait à peine d'entamer la sienne.

- Bien évidemment !

Il la resservit alors et fut de nouveau remercié. Allen buvait en silence, en pleine réflexion. Il avait compris que Thénène était une fille assez pudique et qu'elle ne se confiait pas à n'importe qui, pour n'importe quelle raison. Il voyait bien qu'elle n'était pas prête à parler. Il comptait discuter un peu au sujet de tout ce qui se passait et savait qu'elle ne se livrerait à lui si Jerry les laissait seuls.

- Jerry, il est tard, on est désolés de te déranger ainsi et de t'empêcher d'aller te reposer. Tu devrais y aller et nous laisser seuls...

- Ça ne me dérange pas tant que ça en vérité, répliqua le cuisinier en les regardant tour à tour.

- On peut rester seuls, vraiment : on ne restera pas longtemps et on fermera derrière nous ! insista le blandin, quelque peu suppliant.

Jerry regarda un instant le blandin dans les yeux puis lui tendit les clés en bâillant.

- Dès que vous avez fini, laissez la clé sur la porte : personne ne vient voler en cuisine mais je ferme toujours, par habitude. S'il manque une chose, je saurais où chercher le coupable ! Bonne nuit mes loulous et ne faites surtout pas de bêtises !

Puis il s'en alla, laissant les deux adolescents entre eux. Allen soupira de soulagement alors que Thénène avait le nez plongé dans sa tasse.

- Merci de l'avoir fait partir Allen...

Le jeune homme fut surpris d'entendre si soudainement la voix de la jeune fille mais se reprit rapidement.

- C'est normal ! J'ai déjà dû lui expliquer dans les grandes lignes ce qui s'était passé, je pense que tu n'aurais pas voulu qu'il reste si tu souhaitais en parler..., se justifia le garçon en se tournant vers la métisse qui jouait avec sa tasse.

- Exact...

Elle garda le silence quelques minutes avant de lui demander timidement :

- Qu'est-ce que tu penses de... tout ça ?

Allen réfléchit un instant avant de donner sa réponse. Il savait que Thénène était une fille franche et directe et qu'elle préférait qu'on le soit également avec elle.

- Sincèrement, tu n'aurais pas craqué aujourd'hui si Rarès ne t'avait pas offert cette guitare. Je pense, et je suis même certain, que de nombreux souvenirs de ta vie passée ont ressurgi violemment. Tout cela additionné à ta situation avec Seika qui dure depuis une bonne semaine déjà, c'est normal que tu aies fini par craquer.

- Tu trouves ?

- Tu es sensible Thénène, ça se voit. Voire plus que la plupart des gens, déclara le blandin, d'une manière assez affectueuse.

- D'après toi, qu'est-ce que je devrais faire ? s'enquit-elle doucement en le regardant dans les yeux.

Allen décela, à travers ce contact visuel, la solitude que ressentait Thénène qui s'accompagnait de multiples doutes, notamment sur la conduite à tenir. Il comprenait d'où venaient tous ces questionnements et ce sentiment de solitude qui habitait la métisse : elle avait perdu son repère, elle avait du mal à se remettre en marche.

- Pour l'instant, tu as sérieusement besoin de te détendre et de te changer les idées.

- Pas faux, pas faux, dit-elle avec un petit sourire triste et en baissant les yeux sur la tasse. J'ai besoin de prendre l'air... et je comptais un peu sur la sortie qu'on avait prévue avec Seika mais voilà, tu sais ce qui s'est passé...

Un silence s'immisça de nouveau entre eux, Allen étant perplexe. Thénène avait l'impression de l'importuner : il s'était déjà montré très gentil en lui tenant compagnie pendant qu'elle déversait ses ressentiments et en lui proposant une boisson chaude.

- C'est pas grave Allen, merci beaucoup pour ce que t'as fait déjà, déclara-t-elle rapidement en se relevant. Merci mille fois...

Il l'attrapa aussitôt par le poignet, l'empêchant d'aller plus loin.

- Rassieds-toi s'il te plaît... Je ne peux tout de même pas te laisser seule dans un tel état !

- Rien ne t'oblige à le faire pourtant.

- La solitude est un sentiment qui ne correspond pas du tout. Jerry a raison : sourire te va largement mieux que cette toile dans laquelle tu te renfermes, dit tendrement Allen en tenant toujours son poignet dans la main. Rassieds-toi s'il te plaît.

Alors qu'il lui disait implicitement qu'il préférait la voir sourire, Thénène trouva Allen tout bonnement splendide. La sincérité qui perçait dans ses mots, dans son regard, dans son attitude la toucha vivement et la poussa à reprendre place près de lui. Alors qu'elle le fixait, un peu abasourdie, une larme s'échappa de son œil et le maudit s'empressa de l'effacer.

- Oh là, tu ne vas pas te remettre à pleurer, rassure-moi !? l'interrogea-t-il, à la fois sérieux et inquiet.

- Oh, non, non, pas du tout ! s'exclama-t-elle, elle-même un peu surprise, commençant à rougir. Ce que tu m'as dit m'a... fait plaisir... Merci Allen...

- Ne t'en fais pas ! lui sourit-il simplement. D'ailleurs, je pense avoir une idée pour te changer les idées.

- Dis toujours...

- Demain, pique-niquons et passons l'après-midi ensemble !

Thénène se tut et fit les gros yeux avant de secouer la tête, pensant avoir mal compris.

- Pardon !? Répète, j'ai mal entendu !?

- Non, non ! ricana un peu Allen devant l'expression ahurie de la métisse. Au lieu de passer l'après-midi avec Seika, passe-la avec moi !

- Tu plaisantes !?

- Absolument pas.

Elle vit bien qu'il était déterminé et n'en comprenait pas la raison.

- M-M-Mais, pourquoi ?

- Je te l'ai déjà dit : la solitude est un sentiment qui ne te correspond pas. Et ce n'est pas en restant seule que tout ira mieux.

- Je... Allen, tu n'es vraiment pas obligé de... de faire ça : ça ira bien, je t'assure ! débita rapidement la cadette. Et puis...

Le jeune homme alors posa sa main sur la joue de Thénène et se mit à la caresser délicatement, qui en fut étourdie et s'arrêta de parler alors qu'elle s'apprêtait à protester.

- Tu es sûrement une excellente comédienne quand tu le veux Thénène, mais lorsque tes sentiments sont directement mis en jeu, tu es la pire menteuse au monde, fit remarquer le blandin, droit dans les yeux.

La cadette sentit son visage chauffer et se mordit la lèvre inférieure, certaine d'avoir rougi extrêmement vite. En restant silencieuse, elle donna raison au jeune homme, dont la main migra de sa joue jusqu'au haut de son crâne, pour se poser sur ses cheveux.

- Thénène, si je te le propose, c'est que ça ne me dérange vraiment pas. Pas de panique : tout va bien ! Et demain, tout se passera bien aussi, d'accord ? lui assura-t-il en lui ébouriffant les cheveux, tout sourire.

Encore une fois, la métisse trouva le blandin magnifique et fut atteinte en plein cœur par la gentillesse du garçon face à elle, qui voulait l'aider à aller mieux. Inconsciemment, une larme coula de nouveau, comme plus tôt, et, encore une fois, Allen l'essuya, en se moquant gentiment de la cadette.

- Ce que je t'ai dit t'a encore fait plaisir ? devina-t-il, aisément.

- ... C'est... d'accord...

- Pardon ?

- Je suis d'accord pour pique-niquer et passer l'après-midi avec toi demain, avoua doucement Thénène en regardant ailleurs.

Elle était complètement rouge qu'Allen l'ait assez vite cernée. Ce dernier lui sourit une nouvelle fois et elle ne put s'empêcher de penser qu'à lui aussi, le sourire était le plus bel habit possible.

- Je... je pense qu'on devrait aller se coucher maintenant, ajouta-t-elle ensuite, trouvant qu'il commençait à se faire tard.

- Je te raccompagne dans ce cas !

Joignant l'acte à la parole, il se mit debout et lui tendit la main. Thénène s'en saisit timidement et se releva à son tour. Comme tout à l'heure, Allen prit la tête de la marche et déposa la jeune fille jusque devant sa chambre. Elle lui adressa un furtif "bonne nuit" et s'enferma ensuite dans la pièce qui lui était attribué. Le maudit sourit puis entreprit de rejoindre sa chambre à lui. Une fois arrivé, il soupira, étrangement fatigué et se prépara à aller se coucher. Alors qu'il se changeait et troquait sa tenue habituelle pour son pyjama, il fut pris d'un doute et se demanda si Thénène pouvait réellement passer cette nuit seule.

Une fois changé, il s'assit sur son lit et réfléchit sérieusement à la question. La réponse qu'il trouva fut bien mitigée et quelque chose le poussa alors à aller vérifier de lui-même. Il savait que si elle ne pouvait pas passer la nuit seule, elle le lui dirait après avoir essayé de le cacher. Tiraillé, il quitta sa chambre, suivi de Timcampy qui était sorti de sa cachette pour venir se poser sur sa tête. Le maudit retraversa donc les couloirs de la Congrégation, perplexe. Il arriva plus vite qu'il ne le pensait devant la chambre de la cadette et fut pris d'un énorme doute.

Et s'il réveillait la jeune fille ? Il se sentirait vraiment idiot. Alors qu'il maugréait sur sa bêtise, la porte s'ouvrit brutalement et Thénène, en pyjama, faillit lui rentrer dedans. D'ailleurs, en le voyant, elle sursauta violemment, mettant une main sur sa bouche pour s'empêcher de hurler et l'autre sur son cœur qui battait à une vitesse folle.

- Ah... Tiens, Thénène...

- Putain de merde Allen : tu m'as fait peur ! s'exclama-t-elle après s'être remise de sa frayeur.

- Désolé ! s'excusa le jeune homme, penaud.

- Qu'est-ce que tu fais là ? Tu dors pas encore ?

- Non... Je voulais vérifier si tout allait bien... Et toi ? Tu comptais aller voir ta sœur ?

- Euh... Non : je sais qu'elle est avec Rarès donc voilà...

- Ah...

- Et c'est toi que je voulais... voir, avoua-t-elle, embarrassée.

- Ah bon ? P-Pourquoi ? s'étonna Allen, stupéfait.

Malgré la faible lumière qui provenait de la chambre de Thénène et les éclairait, Allen vit qu'elle se transforma en tomate, en regardant ailleurs.

- Je voulais te demander... si... au grand jamais... ça ne te gênerait pas de...

- De ? l'incita le garçon, intrigué.

- Passer la nuit avec moi, finit difficilement la cadette, à voix basse.

Elle jouait avec ses mains et n'osait regarder en face le maudit, de peur qu'il se moque d'elle.

- Je suis très... surpris de ta... requête...

- Si tu veux pas, c'est vraiment pas grave : tu n'es pas obligé ! Je dormirais seule et puis voilà ! s'empressa-t-elle d'ajouter, en baissant progressivement l'intonation de sa voix, finissant par chuchoter ses derniers mots : Mais... ça me... rassurerait que... tu sois là... vraiment...

Allen ne sut dire non.

- Je, euh, d'accord...

- Ne te sens pas obligé d'accepter hein !

- Avec ce que tu viens de me dire, je ne peux vraiment pas te dire non, déclara sérieusement le blandin.

- Merci... entre dans ce cas...

La cadette s'effaça pour laisser passer le jeune homme. Allen découvrit les petites modifications qu'avaient apportées Seika et Rarès et se remarqua que Thénène avait déjà commencé à remplir la petite armoire.

- Tu n'as pas perdu de temps à ce que je vois ! railla le garçon, amusé.

- C'est bien pratique ce qu'ils ont fait, répondit simplement la jeune fille en étirant ses lèvres en un petit sourire, je les remercierai demain.

- D'accord !

Un immense blanc s'installa ensuite, preuve de la gêne des deux amis qui ne savaient que dire, que faire, comment agir, Allen étant au centre de la pièce et Thénène près de la porte.

- Désolée Allen : c'était vraiment stupide de te demander ça et surtout... super gênant, bégaya à un moment donné Thénène, brisant ainsi le silence qui avait pris place. Si tu veux partir, je ne te retiendrai pas.

Le blandin ne dit rien et s'installa dans le lit de la métisse, sous la couverture.

- Je ne compte pas te laisser seule : ça ne t'aidera pas. C'est stupide pour toi mais pas pour moi : je savais, au fond, que tu aurais eu du mal à rester seule. Et c'est gênant parce que c'est soudain et surtout parce que c'est la première fois que tu demandes à ce qu'on dorme ensemble, rit doucement Allen, bien installé. Allez viens : autant en finir rapidement si ça te gêne à ce point.

La cadette s'avança lentement et, une fois au bord du lit, posa un genou dessus et se pencha vers le blandin.

- Pourquoi tu fais tout ça ?

- Je me répète sans cesse avec toi ! souffla Allen, dépité mais moqueur.

- Désolée, mais je ne saisis toujours pas en fait..., chuchota Thénène, confuse.

- J'ai envie que tu ailles mieux et rapidement : allez, viens ! Je ne te mangerai pas, ne t'en fais pas !

- Essaie juste pour voir et tu regretteras, marmonna alors la jeune fille en prenant place dans son lit.

Le blandin rit de la réaction de Thénène et se rapprocha du mur pour lui laisser de la place. Elle s'allongea sous la couette, en éteignant la lumière, près du bord. Même si le lit n'était pas forcément adapté pour accueillir deux personnes, il y avait un petit espace entre les deux adolescents, face à face. Thénène était vraiment gênée et se maudissait encore d'avoir proposé une telle chose à son ami.

- Essaie de te détendre un peu...

- Peux pas...

- Dans ce cas... fais comme si tu dormais avec Seika ! suggéra le blandin.

- On ne... dort pas comme ça Kaka et moi...

- Comment dans ce cas ?

- Bah...

- Fais vraiment comme si j'étais Seika : ça t'aidera, j'en suis persuadé ! Dis-moi quelles sont vos habitudes !

Allen était nyctalope et discerna facilement la rougeur de la métisse ainsi que son expression hésitante. Se sentant intensément observée, elle posa les yeux sur le blandin, plantant son regard dans le sien durant un long moment avant qu'elle ne comprenne et qu'elle se mette à jurer.

- Bordel, tu me vois là !? s'exclama-t-elle soudainement en faisant les gros yeux.

- Oui : je suis nyctalope depuis un certain nombre d'années... Et toi aussi apparemment...

- Euh, oui... mais attends, tu me vois là !?

- Oui : tu es entrain de rougir ! lui signala le blandin, diverti.

- Oh merde...

- Bon, on devrait sérieusement dormir : dis-moi comment tu procèdes avec ta sœur !

- Sérieusement ? souffla la cadette, assez embêtée.

- Oui : fais comme si j'étais vraiment Seika !

- Bon, si tu insistes... Allonge-toi sur le dos s'il te plaît...

Thénène s'était extirpée du lit pour lui laisser suffisamment d'espace pour répondre à sa demande. Allen s'exécuta et attendit patiemment la suite. Il sentit le matelas s'enfoncer un peu plus près du bord et glapit en sentant la métisse se lover contre son épaule. Elle passa ensuite une jambe sur celles d'Allen et se redressa un peu pour le voir.

- Désolée... c'est comme ça que je dors avec Seika : elle s'allonge et je m'allonge en partie sur elle...

- Ne t'en fais pas : je ne m'y attendais seulement pas...

- D'accord...

- Et Seika ? s'enquit le maudit, curieux. J'imagine qu'elle ne reste pas passive, vu comment elle aime... t'embêter en public...

Il souhaitait recréer une atmosphère familière à l'adolescente, allongée contre lui, pour l'aider à se détendre.

- La nuit, elle se calme ! Enfin parfois..., dit Thénène en fronçant le nez.

Elle reposa sa tête sur l'épaule d'Allen et reprit :

- Sinon, elle passe toujours une main dans mes cheveux et les caresse...

- Hmm...

Le jeune homme passa donc une main dans les cheveux de Thénène et commença à les lui caresser.

- Comme ça ? l'interrogea-t-il alors, soucieux de savoir s'il ne faisait pas n'importe quoi.

- Ouioui... et elle passe son autre bras... autour de... ma taille...

- Je vois...

Gauchement, il entoura la taille de la cadette de son bras libre, assez haut.

- C-Comme ça ?

- Euh... un p-peu plus... bas..., l'informa la jeune fille en bégayant légèrement.

Allen descendit progressivement son bras jusqu'à ce que la métisse l'arrête, montrant la limite que s'imposait Seika. Une fois en position, le maudit souffla un "bonne nuit" discret à la cadette qui ne répondit pas.

Elle respirait bruyamment et profondément, totalement perturbée par cette situation. Pourquoi lui avait-elle demandé !?

Thénène avait ressenti un petit choc lorsqu'Allen avait passé sa main dans ses cheveux mais son cœur avait manqué un battement, quand il entoura sa taille, et une dizaine d'autres, alors qu'il essayait de bien placer son bras. Son cœur s'emballait et elle n'arrivait pas à le calmer.

- Ton cœur bat vite, déclara le blandin en prenant rapidement le pouls de la jeune fille dans le cou.

- Le tien aussi... je l'entends tambouriner dans ta poitrine..., rétorqua Thénène.

- Hmm... Ferme les yeux et dors...

- D'accord... Bonne nuit Allen...

Les paupières de la jeune fille se fermèrent. La métisse essaya de se concentrer et de passer outre le fait qu'elle se trouvait dans les bras de la pousse de soja. Bientôt, la fatigue accumulée et les caresses dans ses cheveux eurent raison d'elle et la cadette sombra dans un sommeil profond.

Elle sentit une main sur son crâne, une main qui la pressait tendrement contre un torse, ainsi qu'un bras autour de sa taille. Elle bâilla et se redressa un peu, en s'appuyant sur ses coudes.

- Oh putain..., marmonna-t-elle, les yeux encore fermés.

Elle s'assit et finit à califourchon sur la personne qui avait dormi avec elle, qui déposa ses mains sur ses cuisses.

- J'avais pas aussi bien dormi depuis une semaine, grogna la métisse.

Elle se frotta les yeux puis s'étira alors qu'elle entendit un petit rire amusé. Thénène ouvrit les yeux et son regard tomba nez à nez avec celui d'Allen.

- Je vois ça ! Bonjour Thénène !

La susnommée rougit en se rappelant qu'elle avait demandé à dormir avec le blandin.

- Bonjour... euh, t'es réveillé depuis longtemps ?

- Depuis une bonne heure, si j'en crois ton horloge murale.

- M-Mais fallait partir ! s'indigna la jeune fille.

- Quand je me suis réveillé, tu étais complètement allongée sur moi : j'ai essayé de sortir du lit sans te réveiller mais tu as commencé à t'agiter et à marmonner comme quoi je ne devais pas bouger, lui apprit Allen, aussi bien embarrassé que rieur.

- Ah... je... vraiment ?

- Oui : pour tout te dire, tu as même passé un bras derrière ma nuque et tu t'es serrée contre moi en plongeant ta tête dans mon cou et tu as murmuré que tu adorais mon parfum.

- Bordel... faut me bâillonner quand je dors..., déclara la métisse complètement rouge.

Le garçon rit en passant une main dans ses cheveux. Tandis qu'elle le contemplait en silence, Allen la regarda et s'étira. Elle prit alors conscience de leur position et s'empressa de descendre du lit, honteuse.

- Je... désolée... je pense que tu voulais faire autre chose pendant cette heure...

- Elle est passée vite cette heure ! la rassura le maudit en se mettant debout.

Il se dirigea vers la porte avant de s'arrêter et de se tourner vers son amie.

- Tu viens t'entraîner ce matin ? lui demanda-t-il.

- Oui, un peu quand même vu que cette après-midi, je la passerai dehors... avec toi...

- Tu veux quand même rentabiliser à ce que je vois !

- Oui et je vais commencer à travailler le feu avec Krory ! Mais je partirai sûrement plus tôt...

- Pourquoi ?

- Faudra bien qu'on s'occupe après avoir mangé ! déclara la métisse, comme une évidence.

- Ah, oui, effectivement ! rit Allen. Tiens, tu sais jouer au poker ?

- Oui, pourquoi ?

Allen eut un sourire étrange, que la cadette trouva assez... diabolique.

- Prend un jeu de cartes alors ! dit-il simplement.

- Ça marche !

- Bon, à tout à l'heure !

- Oui, à tout à l'heure ! répondit Thénène alors que le jeune homme passait le seuil de la porte.

Une fois qu'il fut sorti, la métisse soupira et commença à se déshabiller. Devant sa glace, elle observa sa taille et ses cuisses, à la recherche de marques sur son corps. Elle ne trouva rien, l'étonnant encore plus : elle avait encore la sensation des mains du blandin sur elle. S'insultant de tous les noms, elle se mit en tenue d'entraînement et rejoignit la cantine où elle prit un plateau en saluant Jerry et s'assit à la table de ses amis, à côté de Lenalee et Kanda. En face, se trouvaient Rarès et Seika ainsi qu'Allen.

- Bonjour Thénène, tu es un peu retard aujourd'hui ! se moqua la chinoise en la voyant s'installer. Il est presque neuf heures !

- Oui, désolée : j'ai vraiment bien dormi !

En face d'elle, elle remarqua le sourire d'Allen et ses joues rosirent. Elle commença à manger pour masquer sa gêne et essayer de se faire oublier.

- Tu viens t'entraîner ce matin ? lui demanda Lavi.

- Oui, je vais travailler avec Krory ! s'exclama la métisse, enjouée.

Ses amis avaient déjà terminé leur repas et s'en allaient maintenant vers la salle d'entraînement, Seika et Rarès en tête. Elle finit tranquillement en même temps que le maudit. Ils prirent le chemin ensemble, dans un silence. Thénène se demandait si cette après-midi se passerait bien. D'un côté, elle était gênée par tout ce qui s'était passé avec Allen mais, de l'autre, elle savait qu'elle pouvait se sentir beaucoup plus à l'aise avec lui. Elle trouvait qu'il y avait tout de même une sorte de familiarité, une entente entre eux qui lui conviendrait.

Une fois arrivée, elle constata que tout le monde commençait à travailler. Elle aperçut Krory qui effectuait sérieusement les exercices d'échauffement qu'elle lui demandait à chaque début d'entraînement. Cela la fit sourire, fière de son élève, et elle se dirigea vers lui.

- KURO-CHAAAAAAAAN ! s'écria-t-elle, en lui sautant au cou.

- Oh, Thénène ! Bonjour ! Pourquoi tant d'entrain ? demanda-t-il en tombant sur les fesses, déséquilibré.

- Parce que tu es un excellent élève, sérieux et appliqué qui fait tous les exercices parfaitement comme il faut ! Je te félicite : t'es génial Kuro-chan !

- Oh... merci... ça me touche...

Thénène se détacha de lui et remarqua qu'il rougissait, heureux.

- Allez, debout ! On va commencer le feu ce matin !

Alors qu'il s'exécutait et se relevait, pressé, Seika et Rarès s'approchèrent du maître et de son élève.

- Titi, tu vas pouvoir gérer ? l'interrogea-t-elle alors, perplexe.

- Déstresse : je suis plus une débutante depuis longtemps !

- Donc je peux m'entraîner avec Rarès aujourd'hui ?

- Sei... tu devrais rester avec ta sœur, essaya de s'imposer le brun. Je peux faire des exercices seul !

- Comme tu veux Seika, répliqua la cadette en haussant les épaules et en s'attachant les cheveux. En tout cas, Krory doit commencer aujourd'hui son initiation et je pars un peu plus tôt ce matin.

- Tu vas faire quoi ? demanda Seika, suspicieuse.

- Me détendre...

- Hmm... appelle-moi si tu as besoin de moi pour l'entraînement.

- Seika, tu devrais vraiment rester avec Thénène ! insista Rarès.

- Je peux me débrouiller seule, Rarès. Et encore heureux...

Thénène se concentra ensuite sur son apprenti et lui fit un petit topo rapide sur les étapes qu'il devra franchir pour maîtriser le feu.

- La maîtrise du feu est reliée au souffle donc tout part du ventre : on commencera par faire des exercices de respiration puis je te montrerai des mouvements simples et, à chaque entraînement, on montrera en difficulté. Jusque là, tu suis ?

- Oui !

- Alors Krory, je tiens à ce que tu aies des bases partout ! Tous les éléments basiques dans chaque élément et ensuite, on passera à des choses beaucoup plus complexes, qui demandent beaucoup d'énergie, de concentration et surtout de persévérance parce que tu ne réussiras pas forcément du premier coup !

- Des choses complexes ? Peux-tu me donner des exemples ?

- Bah vu qu'on va travailler sur le feu, je vais te montrer ce que je sais faire et ce que je compte t'apprendre ! déclara la métisse, en s'étirant rapidement. Recule un peu s'il te plaît.

Obéissant, il recula de quelques pas, laissant assez d'espace à la jeune fille. Celle-ci s'enflamma brusquement, son corps se recouvrant de flammes d'un rouge vif. Elle passa les mains sur les flammes, les récoltant dans ses paumes, et augmenta la puissance en effectuant des mouvements circulaires et en tournant sur elle-même. La cadette se concentra et les flammes passèrent d'un rouge vif à un violet profond pour finir sur un bleu éclatant. Elle fit disparaître les flammes, ferma les yeux et joignit les mains, en respirant profondément.

- W-wow, Thénène, c-c-c'est impressionnant ! bégaya le roumain en se rapprochant de la jeune fille.

- Ne bouge surtout pas, murmura la métisse. Plus un pas...

Effrayé par le ton sérieux qu'employait la métisse, le vampire déglutit bruyamment et s'arrêta net dans son élan. Thénène sépara alors ses mains et un éclair se forma dans l'espace qui s'étirait de plus en plus. La métisse décida de ne pas le lancer et le fit disparaître en rompant l'équilibre qu'elle avait créé pour le produire.

- Désolée si je t'ai effrayé : je comptais le lancer au départ mais je me suis ravisée ! expliqua la jeune fille en se plaçant au côté de son élève.

- Thénène, tu vas réellement m'apprendre tout ça ? Je vais réussir ?

- Pourquoi tu ne réussirais pas ? On va procéder par difficulté : déjà les flammes rouges puis les bleues et en dernier les éclairs !

- Tu le penses vraiment ?

- Bah oui ! Allez viens, on va déjà commencer par des exercices de respiration !

Ainsi, pendant que la cadette était encore présente, Krory exerça son souffle et sa respiration, dans le but de mieux la gérer. À la fin, il réussit à créer des petites flammèches et Thénène le félicita grandement.

- Même si ce sont des petites flammes, c'est déjà bien pour une première maîtrise du feu ! Tu devrais continuer à faire des exercices de respiration pour être beaucoup plus serein ! l'encouragea la métisse, enthousiaste.

- Merci Thénène, tes encouragements me font plaisir ! déclara le vampire.

- C'est normal Krory ! Bon, je dois y aller, à plus tard !

- Thénène ?

- Oui Allen ?

- On se retrouve devant l'ascenseur à quelle heure ? lui demanda alors le blandin.

Comme ils étaient à côté l'un de l'autre, Allen s'étant approché, il n'eut pas besoin d'élever la voix. La métisse réfléchit un instant, silencieuse.

- Midi ? proposa-t-il en voyant qu'elle n'arrivait pas à se décider.

- D'accord ! Bah à toute !

Elle courut presque en cuisine pour demander quelque chose à Jerry. Elle débarqua en trombe, surprenant le cuisinier qui sursauta.