Chapitre 36
Le conseil Amazone et les officiers de la Conquérante revinrent à l'intérieur pour retrouver leurs dirigeantes qui affichaient toutes deux un large sourire. Chaque membre de leurs armées respectives furent étonnés de constater que ce qu'ils avaient cru une affaire extrêmement délicate et surtout non négociable de prime abord avait été réglée si rapidement. Palaemon et Clymera parlaient dans un coin, évidemment ils élaboraient les détails de l'accord, tandis que la Reine des Amazones et la Conquérante étaient assises côte à côte à la grande table. Eponin nota combien elles étaient proches et sourit.
"Ephiny, peux-tu venir ici, s'il te plaît ?" Demanda Clymera à l'Amazone.
La femme aux cheveux bouclés la regarda un peu étonnée que la prêtresse veuille lui parler, mais se dépêcha de les rejoindre.
Gabrielle s'abstint de toucher la Conquérante, malgré le désir accablant qui la rongeait. Cela lui prit tout son contrôle d'elle-même pour ne pas éclater de rire et battre des mains. Elle se sentait comme une jeune adolescente à son premier rendez-vous, et en fait trop jeune pour diriger une nation de guerrières implacables. Elle se demanda si Artémis voyait l'ironie de la situation. La Reine de sa nation entiché de sa plus vile ennemie ; ou si, peut-être, cela avait été le plan de Artémis depuis le tout début. Cette pensée l'effraya. Elle détestait l'idée qu'elle et Xena puissent faire les frais d'un abject complot entre les Dieux, une façon pour Artémis de se venger d'Arès, étant donné que Xena appartenait en partie au Dieu de la guerre. Gabrielle en avait été personnellement témoin sur le champ de bataille. Elle avait été terrifiée, là bas, debout sur la colline à observer la bataille, essayant de repérer la Conquérante parmi les combattants et de sentir son cœur s'arrêter de battre à chaque fois qu'elle la voyait. Gabrielle n'avait pas été préparée à la brutalité du conflit. Voir des petits seigneurs de guerre et des marchands d'esclaves à Corinthe était une chose ; voir trois armées opposées sur un champ de bataille en était une autre.
Elle avait été étonnée, aussi, par la férocité des Amazones. Cefan et Charis étaient des soldates féminines accomplies, mais elles étaient en minorité dans la Garde Royale de la Conquérante. Gabrielle les avait regardées pas tout à fait comme une aberration, mais certainement comme une exception à la norme - beaucoup comme la Conquérante elle-même. Mener une nation remplie de femmes guerrières était un choc pour elle. Elle espérait seulement être capable de faire honneur à ces femmes qui l'avaient recueillie, même si c'était à contrecœur.
Que voyait la Conquérante en elle ? Comment quelqu'un aussi animé par le besoin de gouverner pouvait-il aimer quelqu'un qui n'avait jamais recherché ce genre de responsabilité ? Avait-elle fait tout ça pour gagner une emprise sur la Nation Amazone ? Gabrielle trembla à cette pensée et secoua grossièrement la tête. Tout ça était insensé. La Conquérante détestait les Amazones, pourquoi voudrait-elle les avoir si près de Corinthe. Aie confiance, Gabrielle, ce n'est pas le moment de flancher et de faire preuve d'insécurité. Surtout pas maintenant alors que tu es assise dans ton trône et te prépare à annoncer cette nouvelle alliance. Et surtout pas alors que tu es assise à côté de la femme la plus méfiante qui existe dans ce monde.
"À quoi penses-tu ?" Chuchota La Conquérante, faisant sursauter légèrement Gabrielle.
Cela lui rappela les moments sur le bateau quand la Conquérante lui avait posé la même question, et qu'elle n'avait pas voulu lui avouer qu'elle se demandait stupidement si un poisson pouvait se noyer. Encore une fois elle choisit une réponse un peu moins embarrassante, une réponse, qui pensait-elle, pourrait lui faire marquer des points auprès de la Conquérante. "À toi".
"Vraiment ?" Répondit Xena amusée, en croisant une longue jambe par-dessus l'autre. "Quelle coïncidence."
À ce mouvement la bouche de Gabrielle devint sèche d'un coup. Se recomposant rapidement, elle sourit lentement, "Oh, tu pensais à toi, toi aussi ?"
Plus qu'heureuse de la réponse de son oracle, la Conquérante rit doucement. "Eh bien, me prends-tu pour l'égoïste que tous les gens de Corinthe croient que je suis ?"
Cette question fut demandée d'un air moqueur, mais Gabrielle avait l'impression qu'elle ne demandait pas cela de façon si légère. La Conquérante avait vécu dans un monde où on la craignait et l'insultait, mais ou on l'admirait rarement, et Gabrielle soupçonna que jamais personne ne l'avait aimée. Même elle, il y avait trois mois, savait qu'elle avait eut des mots venimeux contre la dirigeante de Corinthe. Bien sûr, cela était justifié à ce moment, particulièrement avec les cruautés que Xena perpétrait sur la populace. Des injustices qu'elle savait irréparables, même si elle employait son influence de fraîche date au meilleur de sa capacité. La Conquérante portait en elle la quintessence du mal, il y avait une partie d'elle qui était comme une bête sauvage imprévisible, ça elle en était sûre. En fait, Gabrielle se demanda si Xena avait une mère quelque part ou si elle était simplement sortie de nulle part. Gabrielle savait que l'on ne pouvait jamais totalement apprivoiser une bête féroce, seulement plier, peut-être, sa volonté légèrement.
"Hé bien ?" Demanda Xena qui trouvait ce silence un peu trop long.
Essayant de chasser ses pensées, Gabrielle regarda Xena le plus sérieusement du monde. "Je te prends comme tu es."
"Et que suis-je ?"
"Mienne, j'espère."
La Conquérante sourit de nouveau d'un air sarcastique. "Voyez qui est l'égoïste maintenant ?"
Gabrielle estima qu'elle avait triomphé puisque Xena n'avait pas réfuté sa revendication.
Palaemon s'approcha et salua la Conquérante et Gabrielle comprit qu'il l'avait aussi saluée. "Majesté, tout est prêt."
"Que le spectacle commence," murmura Xena en levant les yeux aux ciel, "c'est à toi, Gabrielle."
La Reine des Amazones se leva et s'approcha de l'estrade où tout le monde pourrait facilement voir qu'elle investissait pleinement les pouvoirs qui lui avaient été conférés. Brièvement elle rencontra les yeux de Clymera, s'assurant que la prêtresse était aussi certaine qu'elle des dispositions que Palaemon et elle avaient prises. En voyant le subtil signe de tête approbateur de la vieille femme, Gabrielle se racla la gorge. "Je suis heureuse d'annoncer que la Nation Amazone en est venue à un accord avec Xena, la Conquérante de Corinthe. En échange du retour de toutes les Amazones sur leurs territoires, de la restitution de leurs droits de chasse et de leur autonomie politique, la Nation enverra une délégation permanente à la cour de la Conquérante, qui servira dans la Garde Royale de ladite Reine et protégera les villages avoisinants. La Nation ne sera soumise à aucun impôt ou autre exigence rétributaire tant que cela leur conviendra de vivre selon les termes de cet accord."
Eponin relâcha un long souffle, étonnée de toutes les concessions que Gabrielle avait été capable d'obtenir. "Pas mal," chuchota-t-elle à l'attention de Solari, qui était debout à côté d'elle.
"Penses-tu que c'est un piège ?" Répondit la guerrière aux cheveux sombre en fronçant les sourcils. "Cela semble un changement d'avis plutôt drastique de la part de cette femme qui a une fois juré de tuer toutes les Amazones de ses propres mains, y compris Artémis."
De larges épaules se soulevèrent et s'abaissèrent, "Des choses très étranges se produisent ces temps-ci. Les temps ne sont plus ce qu'ils étaient, Soli."
Solari renifla et un petit rire sortit de sa bouche, "Tu ne peux toujours pas digérer que ce soldat ait rejeté tes avances hier, n'est-ce pas ? Ta tactique favorite n'a pas fonctionné ça t'a mis en rogne apparemment. Il t'a glissé des mains admets-le." Solari était affreusement ravie de taquiner son amie. C'était la première fois qu'elle avait vent que les avances d'Eponin avaient été rejetées par quelqu'un.
"Comment sais-tu ça ?" Siffla Eponin entre ses dents.
Un sourire rusé et un clin d'œil fut la seule réponse qu'elle obtint de Solari.
"Nous reparlerons de cela plus tard," chuchota Eponin avant d'entendre son nom sortir des lèvres de Gabrielle.
"… Sera le chef de ma délégation à la cour de la Conquérante. Pour veiller au bon fonctionnement de la réintégration de nos terres ainsi que l'administration de la Nation sur une base quotidienne, je nomme Ephiny par la présente, Reine par intérim de la Nation Amazone."
"Par Hadès, qu'a-t-elle dit à mon sujet au juste ?" Murmura Eponin. "Je vais à la cour de la Conquérante ?"
"Bien, penses-y, tu auras un nombre de prétendants non négligeable. Ça ne pourra pas nuire, étant donné que tu sembles avoir un peu perdu la main."
"Je vais te faire manger ton masque à plumes, Solari. Attends juste pour voir."
"Des promesses, des promesses."
Plusieurs marques de chandelles plus tard, la Conquérante et Gabrielle descendirent dans les cellules au-dessous du temple. Plusieurs pas derrière elles se tenaient Palaemon et Eponin, cette dernière prenait très à cœur son nouveau rôle de protecteur de la Reine des Amazones. Ce serait une occasion enrichissante, avait-elle raisonné, d'observer les fortifications et l'intérieur de la cour de la Conquérante.
Se tenant à l'extérieur de la cellule de Brutus, Gabrielle fit signe à Eponin pour que celle-ci ouvre la petite porte qui leur permettrait d'entrer. Xena se glissa derrière elle avant qu'elle ne puisse protester, se redressant de toute sa taille et adoptant un comportement rigide, elle signifia clairement à Brutus de ne pas essayer quoi que ce soit contre la jeune femme.
"Commandant Brutus, je suis Gabrielle, la Reine des Amazones."
Le soldat croisa les bras sur sa poitrine et s'appuya ensuite contre la paroi de la cellule, apparemment pas très impressionné. "Est-ce une visite officielle? S'il en est ainsi pardonnez-moi d'être si mal fagoté."
"Vous serez libre de retourner où bon vous semblera d'ici le prochain quart de lune, vous tout aussi bien que vos hommes."
"Ceux qui sont toujours vivants, vous voulez dire," se plaignit Brutus amèrement.
Gabrielle inclina la tête, "une situation malheureuse. Nos guérisseurs surveillent la guérison de vos hommes blessés. Le reste est retenu dans un emplacement voisin. Vos bateaux mouillent toujours au port d'Éphèse, bien que je vous suggère de rester loin des conflits armés durant votre retour à la maison, étant donné que vous allez être totalement désarmés."
"La Reine des Amazones est plus que généreuse après avoir participé de façon si inattendue à l'embuscade tendue contre César."
"La Nation se montre généreuse envers un soldat au service d'un dirigeant corrompu."
Brutus trouva cela fort amusant. "Oh ! Et votre alliance avec la Destructrice des Nations est moins torve que l'autorité de César dans sa Rome ?"
"Je crois que oui. Comme vous pouvez le voir, la Conquérante n'a pas détruit la Nation Amazone. En fait, nous annonçons aujourd'hui notre alliance et notre retour à Corinthe." Elle nota la consternation sur le visage de Brutus. "À combien d'anciens ennemis César permettrait-il d'apparaître à sa cour, Brutus ? En fait, à combien d'anciens amis le permettrait-il ? Ceux qui sont toujours vivants, bien sûr." Gabrielle laissa le silence être sa propre réponse." Prenez garde à l'ambition incontrôlée de César, Brutus. Ce qui semble bon pour la survie de votre Royaume peut en fin de compte vous mener à votre perte." Le soldat ne trouva rien à répondre, bien que Gabrielle ne se soit pas attendue à autre chose de lui. Elle espéra simplement qu'elle avait arrosé la graine du doute que la Conquérante avait semé le jour auparavant. Elle espéra que cette idée germe comme de la mauvaise herbe et que Brutus finisse par répandre ainsi le doute parmi les troupes de cet apôtre noir qu'était César.
"Estime-toi chanceux que l'on soit sur son territoire et dans son temple Brutus. Car si jamais je te retrouve sur mes terres un jour, je ne serais pas aussi clémente. D'un autre côté, je suis ravie qu'elle te laisse en vie, comme ça tu pourras porter un message de ma part à ce chien de César."
Brutus fixa le bout de ses bottes, incapable de supporter plus longtemps son regard qui aurait pu faire geler un volcan en éruption.
Xena afficha un sourire satisfait. Gabrielle lui donna un coup de coude dans les côtes pour la tancer. Xena soupira et leva les yeux au plafond.
"Il portera un message des plus significatifs quand il devra lui raconter ce qui est advenu de sa précieuse cargaison d'armes. Ne crois-tu pas ?" Gabrielle avait débité cela d'une voix blanche et avait maintenant les yeux fermement plantés dans ceux de Xena. Celle-ci soupira encore une fois, mais abdiqua. On se retrouvera Brutus, un jour. Et ce jour, je te renverrai en pièces détachées à ce salaud qui te sert de maître. Un jour. Elle sortit la dernière de la cellule, mais juste avant de passer le seuil de la porte elle se retourna et regarda Brutus une dernière fois, en lui adressant un de ses sourires les plus malveillants. Un jour...
