THE ULTIMATE CHAPTER ! Je suis en retard, je sais, enfin y'avait plus trop de règles depuis trois chapitres... mais on est dimanche, c'est pas beau ça ? La boucle est bouclée.

Alors je suis complètement crevée, j'ai peiné à relire le chapitre après toutes les corrections, mais voici le dernier chapitre de cette fanfiction. Et je suis extrêmement fière de l'avoir finie. C'est la première fic que je termine ainsi que la plus longue que j'ai jamais écrite ! Je suis contente d'avoir partagé cette année avec vous, surtout que maintenant tout le monde est en vacances il me semble !

Alors je tenais à vous dire un grand merci, à vous qui êtes là jusqu'au bout de cette aventure, à vous qui avez fave et follow, à vous qui avez laissé des reviews qui ont illuminé de nombreuses journées sombres de cette année ! Vos encouragements m'ont toujours beaucoup aidée ! Merci aussi à ma soeur sans qui je n'aurais jamais fini cette fic, et tbh same pour Aeliheart974 et AsterRealm car votre soutien m'est précieux ;;

Guest : Merci beaucoup pour ta review ! Et oui, Iwaizumi le sait, mais il a aussi ses raisons, que j'espère tu vas découvrir avec joie dans ce chapitre ^^

Je vous souhaite une bonne lecture, et on se retrouve dans les notes de fin !


Chapitre 37 : Je m'ouvre au terme

ou comment l'auteure règle tout ce bordel en un seul chapitre


Vendredi 13 Janvier


Akaashi voulait mourir. Il gisait immobile, le corps lourd, comme si solliciter le moindre muscle lui était impossible. S'il s'y essayait, il craignait de briser cette nouvelle peau, sensibilisée à l'outrance par les transformations de la nuit ; le souvenir d'une douleur insoutenable engourdissait toujours chacun de ses membres.

Alors il restait recroquevillé contre les pierres chaudes de la Serre. Cet endroit gardait une douce atmosphère malgré l'hiver qui glaçait les premiers rayons du soleil à travers son épais ciel blanc. Tout était lumineux.

Le Serdaigle retrouva peu à peu ses sens malgré son immobilité, mais il se sentait bien trop engourdi pour trembler face aux agressions extérieures qui mordaient sa peau nue. Il n'avait guère dormi. Il s'était contenté d'attendre avec effroi les premières lueurs assassines de la lune, sans savoir ce que la nuit lui réserverait. Il avait compté les minutes, tapi dans les ombres de la Serre, ses vêtements ôtés et méticuleusement pliés sur l'un des établis. Il ne souhaitait pas les déchirer pour en reprendre de nouveau comme c'était le cas pour Kyoutani, malgré l'humiliation qu'il ressentait à présent ; il s'était retrouvé nu, isolé, soumis à l'influence des rayons lunaires contre sa peau diaphane. Son impuissance le dégoûtait ; il était réduit à subir l'écoulement des secondes sans exercer le moindre contrôle sur la situation. Et ce n'était pas chose facile pour Akaashi, qui s'était concentré sur sa respiration, incapable de trouver le sommeil : la douleur serait-elle immédiate, progressive ? La potion Tue Loup serait-elle sans effet ? Parviendrait-il à s'endormir ? Supporterait-il cette nouvelle forme monstrueuse ?

Maintenant que la lune s'en était allée, et qu'il gisait sur le sol avec un souffle difficile et un corps atone, la réalité le rattrapait : il avait survécu à sa première transformation.

Et il ne voulait jamais avoir à subir une telle horreur une nouvelle fois.

La douleur qui l'avait parcouru le saisissait toujours, et elle s'inscrivait jusque dans ses muscles alourdis. Il revêtait à présent sa véritable apparence, sa peau humaine, qui avait précédemment disparu dans une effroyable métamorphose. Il avait senti ses os se briser, s'agrandir ; il avait souffert des griffes qui avaient déchiré l'épiderme de ses doigts ; son visage s'était allongé, et le cri de douleur qu'il avait difficilement retenu s'était progressivement transformé en un hurlement animal, ses cordes vocales elle aussi altérées. Et lorsque la métamorphose fut complète, il s'était retrouvé figé par la panique, souffrant de battements de cœur effrénés ; la moindre sensation l'avait submergé avec violence, et les rumeurs de la nuit lui étaient parvenues avec une précision extrême et angoissante. Tout s'était amplifié, et même les mouvements de la plus infime des créatures rampantes étaient perçus dans la seconde. Ses muscles lui avaient crié de bouger pour se défaire de l'adrénaline qui les engorgeait, mais Akaashi n'en fit rien. Pas sous cette apparence. Au moins, la potion s'était révélée efficace, et il avait conservé son esprit humain. Mais il était resté immobile, sur ses quatre pattes, incapable d'admettre la forme monstrueuse qu'il revêtait à présent, et qu'il revêtirait tous les mois. Il avait fini par tomber de fatigue après des heures, ou peut-être s'était-il évanoui sous la pression que ses sens affûtés exerçaient sur son esprit humain ; il ne saurait dire.

Il se réveillait maintenant avec des capacités atones : une ouïe limitée et une perception presque inexistante, un corps faible et entravé par sa métamorphose douloureuse. Il n'était pas plus différent qu'un cadavre gisant dont on aurait disposé après l'avoir soumis à de nombreux supplices. Lorqu'Akaashi, toujours inerte, rouvrit finalement les yeux et que la réalité de la situation le frappa avec violence, il ne put s'empêcher de fondre en larmes.

Voici donc à quoi il était réduit. Devait-il subir un tel sort jusqu'au restant de ses jours ? À quoi cela servait-il ? Il n'y avait aucun but à cette malédiction, simplement de la souffrance et des regrets. Akaashi n'en voulait pas.

Pas plus qu'il ne supportait de se trouver aussi faible, aussi pathétique, aussi vulnérable.

Mais il devait subir en silence, rester de marbre ; il lui fallait sécher ses larmes et continuer à avancer. Même si c'était inutile. Même s'il n'en avait pas envie. Il s'y habituerait, tout finirait par se confondre dans une apathie obéissante.

Pleurer ne l'aiderait aucunement, ses faibles sanglots ne servaient qu'à le trahir dans ses considérations bien sombres. Akaashi ferma les yeux un instant pour se concentrer sur sa respiration. Il s'habillerait et quitterait les Serres de Botanique. Il ne savait pas qu'elle était l'heure actuelle mais il ne doutait pas que si le soleil était déjà levé en cette saison hivernale, il était assez tard. Les classes ne tarderaient pas à débuter, et des élèves risqueraient de se trouver dans les environs du Parc : les deuxièmes années avaient cours de Botanique en première heure, et certains septièmes années assistaient à l'option de Soins aux Créatures Magiques, si sa mémoire ne lui faisait pas défaut. Il devait partir avant d'être surpris par quelqu'un ; il avait déjà bien de la chance de ne pas avoir de cours en ce début de matinée.

Le Serdaigle commença alors à se lever avec une extrême lenteur pour ménager ses muscles nouvellement régénérés ; il atteignit péniblement ses vêtements et s'habilla dans le silence de ses sanglots retenus. Il n'eut toutefois pas la patience de nouer sa cravate : il désirait juste se reposer dans le confort d'un lit, à l'Infirmerie de préférence. Il lui serait impossible de gravir toutes les marches jusqu'à la tour de Serdaigle ; pas dans cet état-là.

Il doutait déjà de pouvoir atteindre les portes du Château sans heurts.

Akaashi s'appuya sur l'un des établis et se hissa sur ses jambes avec une difficulté pathétique : et malgré sa persévérance, il ne parvint pas à réprimer le tremblement qui les parcourait. Quelques pas lui suffirent pour comprendre que le chemin jusqu'à Poudlard serait une véritable épreuve. C'était ce que lui présageait ses muscles fatigués et sa tête lourde, trop lourde. Il avait faim, et si la potion Tue-Loup l'avait empêché de perdre l'esprit, elle lui provoquait maintenant un terrible manque, un désir inassouvi qui le faisait souffrir.

Akaashi sécha les quelques larmes qui s'attardaient sur ses joues, passa une main dans ses cheveux pour leur donner un aspect plus naturel, et il avança hors de la Serre. Sa démarche était traînante, d'une lenteur insupportable, comme s'il réapprenait à utiliser ses jambes ; il portait tout son poids contre les appuis qu'il trouvait. La pièce en regorgeait, le Serdaigle put ainsi sortir dignement. De même, alors que le froid matinal lui arrachait de désagréables frissons, il n'avait qu'à longer les bâtiments vitrés des Serres pour continuer son avancée jusqu'au Parc. La brise de janvier le ralentissait quelque peu, mais il tint bon. Akaashi osa même lancer un regard à travers la serre dans laquelle devait se trouver Kyoutani, mais celle-ci semblait vide : peut-être était-il déjà parti. Après tout, il avait certainement pris l'habitude des contrecoups de la transformation ; si elle n'était pas moins douloureuse, il était plus à même de s'en prémunir, et de la surmonter avec le temps. Le Gryffondor n'était probablement pas sorti vagabonder dans le Château sous sa forme animale : la porte était close.

Le Serdaigle devait cesser de s'inquiéter, c'était inutile. Il ne désirait qu'atteindre Poudlard sans tarder, et sans croiser la route d'autres élèves. Il connaissait certains passages secrets pour assurer sa discrétion, quand bien même la première heure de cours n'avait pas encore sonné, et il n'hésiterait pas à en profiter. Le plus difficile restant de traverser le Parc, sans aucun appui ; lorsqu'Akaashi passa la porte des Serres de Botanique et porta son regard sur le Château, sur sa stature imposante qu'il observait en contrebas, il lui semblait inaccessible. Il n'avait pas le courage d'avancer, il n'y parviendrait pas.

Les quelques secondes qu'il passa à marcher sans l'appui du mur extérieur furent laborieuses ; et ses jambes tremblantes se dérobèrent après le deuxième pas. Si quelqu'un n'avait pas été là pour le retenir au dernier moment, nul doute qu'Akaashi se serait effondré après cette tentative maladroite.

Il se sentait si lourd.

Son cœur manqua un battement après s'être attendu à s'écraser au sol, duquel il n'aurait eu ni la volonté ni l'énergie de se relever ; le Serdaigle fut d'autant plus stupéfait en tournant la tête lorsqu'il comprit que c'était les bras de Kyoutani qui le maintenaient encore debout, sans que ses jambes fassent le moindre effort pour le porter.

L'avait-il attendu ici ? Savait-il qu'Akaashi s'éveillerait dans un état aussi pitoyable ?

Le Gryffondor le toisa avec son habituel air renfrogné. Ses sourcils étaient froncés, et pourtant la colère ne voilait pas ses yeux. Peut-être était-ce la culpabilité qui le poussait à agir ainsi, peut-être était-il mécontent de l'état dans lequel le Serdaigle se trouvait ?

Il n'était pas facile de déchiffrer les traits sévères de son visage.

Kyoutani souffrait d'un teint presque gris ainsi que d'énormes cernes bordant le coin de ses yeux. Il paraissait malade, les effets de la pleine lune inscrits jusque dans son apparence humaine. Au moins, il semblait en meilleure santé qu'Akaashi : il se tenait droit, sans tremblement ou douleur particulières visibles. Après sa cinquième transformation, le Gryffondor avait dû finir par s'y habituer ; sinon, il ne laissait rien paraître.

Il aida Akaashi à reprendre son équilibre, sans toutefois le priver de l'appui qu'il lui proposait : le Serdaigle ne tiendrait certainement pas tout seul.

— Merci, dit-il après avoir recouvré ses esprits.

Kyoutani ne fit pas l'effort de répondre à ces remerciements : son regard était focalisé sur Poudlard, les sourcils toujours froncés, sans même observer la personne qu'il tenait dans les bras :

— Ça finira par passer. Faut que t'ailles à l'Infirmerie.

Akaashi acquiesça silencieusement, et ne chercha nullement à marcher de lui-même : il n'avait aucune envie de paraître plus pathétique encore en s'effondrant au sol. Kyoutani semblait l'avoir compris et il accepta de soutenir une partie du poids du Serdaigle alors qu'ils se mettaient en marche. Il était déjà passé par les mêmes épreuves, après tout.

L'aide que le Gryffondor lui offrit pour traverser le Parc se révéla inestimable. Par chance, aucun élève ne les croisa sur le chemin, sans doute finissaient-ils encore leur petit-déjeuner. Ils se déplacèrent dans le silence de l'aube mourante, et même lorsqu'ils empruntèrent le pont de bois suspendu, ils ne furent surpris par aucun sorcier ; ni ceux ayant cours de Botanique, ni ceux en option de Soins aux Créatures Magiques. Kyoutani le supportait avec certes plus de force que nécessaire, mais Akaashi n'allait certainement pas s'en plaindre : il acceptait déjà de prendre en charge une grande partie de son poids, et après avoir lui aussi subi les affres de la pleine lune, c'était honorable de sa part.

Le Serdaigle ne prit la parole que lorsqu'il jugea bon de lui indiquer l'emplacement de certains passages secrets de sa connaissance. Dans l'état dans lequel il se trouvait, mieux valait éviter de gravir le Grand Escalier, et ils attireraient bien trop l'attention de toute manière. Il leur fallait rejoindre l'Infirmerie dans la plus grande discrétion.

Akaashi n'aurait su véhiculer au Gryffondor la mesure de sa reconnaissance : Kyoutani se sentait peut-être coupable de la morsure, mais il n'avait pas à l'être. Il l'avait prévenu, et Akaashi était resté immobile. Ce n'était pas de sa faute, un loup-garou sauvage n'était contrôlé par rien d'autre que l'appel du sang.

— Merci.

Akaashi tourna la tête vers le Gryffondor, l'air confus. Celui-ci reprit :

— Pour les potions.

— C'est normal.

Ce furent les uniques paroles échangées durant la totalité du trajet. Akaashi peinait à cerner Kyoutani : sous cette mine renfrognée et son ton bourru, il ne semblait pas hostile. Il avait seulement de grandes difficultés à s'exprimer, et ses capacités de socialisation n'étaient pas améliorées par sa récente malédiction.

Si le Gryffondor avait été fidèle à l'image qu'il renvoyait, il n'aurait certainement pas pris toute cette peine pour venir en aide à Akaashi ; pas plus qu'il ne serait resté avec lui jusqu'à ce qu'il soit installé dans l'un des lits de l'Infirmerie et qu'il soit immédiatement pris en charge. Il gratifia même le Serdaigle d'un bref hochement de tête avant de partir sans attendre de remerciements. L'infirmière eut tout juste le temps d'une rapide inspection, et elle fut prestement interrompue après que Kyoutani lui eût assuré qu'il allait bien et qu'il avait simplement besoin de manger et de dormir un peu avant le début des cours.

Akaashi ne savait pas comment le Gryffondor était capable de témoigner autant d'énergie après la nuit qu'il avait dû passer. Mais avec du recul, cette pleine lune était sans aucun doute bien calme par rapport à celle qu'il avait subie le mois dernier ; cette fois-ci, il avait eu sa potion à temps, et n'avait pas été victime de sortilèges douloureux. Ces avantages aidaient certainement à conserver la contenance dont il faisait preuve. Kyoutani aurait le loisir de se reposer avant son premier cours en fin de matinée, le Soin aux Créatures Magiques, mais Akaashi savait que lui ne pourrait pas y assister. Il n'avait eu qu'à attendre les vérifications de l'infirmière, qui examinait son état d'un air désolé, et poser la tête sur son oreiller ; il ferma les yeux, et il ne lui fut jamais aussi aisé de trouver le sommeil. Il s'endormit presque instantanément.

En accordant à son corps le repos qu'il méritait, il ne se soucia pas le moins du monde de son cours de Soin aux Créatures Magiques, pas plus que celui de Métamorphose de l'après-midi, qu'il allait probablement manquer aussi. Dormir était, pour le moment, la solution idéale à tous les problèmes auxquels il ne pouvait remédier.

Il n'émergea de ses rêves indéchiffrables que quand la faim lui tirailla le ventre. Il ne se sentait pas plus vivant que lors de son premier éveil, et il se contenta de se redresser quelque peu pour observer l'Infirmerie d'un air absent, en attendant qu'on le remarque. Il fut toutefois rassuré de trouver la salle dénuée du moindre élève. Son réveil ne passa pas inaperçu, et très vite l'infirmière accourut lui porter de quoi boire et manger car il était déjà quatorze heures. Au moins, il pouvait oublier son cours de Métamorphose… Il demanderait à Ennoshita de lui prêter ses notes.

— Oh, avant que j'oublie, s'empressa-t-elle d'ajouter en fouillant son bureau après avoir déposé l'assiette sur son chevet, c'est pour toi. Un Grand-Duc l'a apportée pendant que tu dormais.

Elle lui tendit une lettre, et il fallut quelques instants pour qu'Akaashi saisisse les informations qu'on lui communiquait. Mais à la mention du hibou, il ne put s'empêcher de se sentir apaisé. Il accepta le parchemin et l'ouvrit avant de penser à se jeter sur la nourriture. Sa lecture contribua grandement à le réconforter :

« J'espère que tu vas bien. Je t'aime. »

L'ombre d'un sourire flotta sur ses lèvres engourdies, mais cette affection contenue n'échappa pas à l'infirmière qui le regardait d'un air attendri, heureuse qu'il trouve quelque consolation dans cette lettre. Elle engagea même la conversation :

— À qui doit-on donc ce sourire ?

Akaashi laissa ses yeux s'attarder sur l'écriture familière et maladroite, conforté par ces mots attentionnés, avant de répondre distraitement :

— La lettre n'est pas signée.

— Oh, un admirateur secret alors ?

Le Serdaigle garda son sourire à peine perceptible. Oui, un admirateur secret. Celui qui s'était soucié de lui depuis le début de l'année, qui avait multiplié les attentions. Celui à qui il devait aussi la vie.

L'admirateur. Le Grand-Duc. Bokuto.

Celui qui était toujours là pour lui, et qui promettait de toujours l'être.


Celui-là même qui semblait infiniment triste en retrouvant Akaashi, sorti de l'infirmerie pour le dîner, son air malade et sa pâleur inquiétante.

Celui qui l'embrassait avec une passion si tendre qu'il parvenait presque à lui faire oublier son envie de mourir.

Ils passèrent la fin de leur soirée dans l'une des salles d'études, même si aucun des deux n'avait la moindre intention de travailler. Ils profitaient plutôt du feu de la cheminée, allongés sur l'un des divans de velours. Bokuto était la seule raison pour laquelle il avait consenti à quitter l'Infirmerie : son corps accusait encore les sévices de la transformation, et ses sombres pensées n'avaient toujours pas interrompu leur cycle infernal. La présence rassurante de son petit ami était la bienvenue, et il en profitait autant qu'il pouvait : il ne désirait rien faire d'autre que rester ici, à écouter les battements du cœur qu'il percevait sous lui, sa joue contre son buste, une main indolemment entrelacée dans la sienne. Le Gryffondor effleurait son dos du bout de ses doigts avec une douceur de plume, lui arrachant des frissons alors qu'il retraçait son échine de haut en bas, de bas en haut. Un Bokuto aussi calme était chose rare, mais il savait Akaashi fatigué, et il respectait son besoin de silence. Quelques élèves passaient près d'eux de temps à autre avant de vaquer à leurs occupations, mais le Serdaigle se moquait éperdument de leur regard : il se contentait de fermer les yeux, et d'enfouir son visage jusque dans le cou du Gryffondor ; il inspirait profondément dès que les lèvres de Bokuto se posaient sur sa tempe. Tout était paisible. Tout était doux. Et, pour le moment, il ne demandait rien de plus.

Il ne regrettait aucunement d'avoir laissé son petit ami dans la confidence de son secret, de lui avoir permis de le consoler. Le savoir aussi indispensable aux épreuves qu'il traversait était rassurant ; il ne s'imaginait pas tenir sans ce précieux soutien. Quelque part, Akaashi se complaisait à croire que si le Gryffondor était à ses côtés, il y parviendrait plus facilement, il ne serait pas seul à faire face.

Et il devait faire face. Avec Bokuto, il retrouvait de nouveau quelques minces rayons d'espoir, un réconfort, une nouvelle combativité.

Il avait expliqué son ressenti à Bokuto, ce qui lui avait fait peur, toute la souffrance que la transformation lui faisait endurer, les sensations qu'il avait éprouvées sous cette forme animale... Le Gryffondor avait écouté attentivement, et ils avaient passé le reste de leur soirée à comparer leurs expériences quant à leur première métamorphose. Ce fut l'occasion d'apprendre énormément sur le fonctionnement des Animagi, et de différencier les deux cas de figure. Et lorsqu'Akaashi se remémorait cette nuit pour continuer la conversation et confronter la mutation de ses sens avec celle de Bokuto, il ne s'attardait que sur les aspects techniques de la lycanthropie, et non sur la souffrance ou la fatalité de la malédiction. Il fut aussi traversé par le rire du Gryffondor lorsque celui-ci lui expliquait certaines anecdotes sous sa forme de hibou ; Akaashi se surprit même à sourire contre sa peau brûlante et tellement, tellement apaisante. Après tout, s'il était un loup-garou, il ne pouvait y avoir qu'un Grand-Duc pour être son petit ami. Il apprenait petit à petit à dédramatiser cette première transformation, et il préférait sans aucune hésitation les baisers tendres de Bokuto au goût amer de ses propres larmes. Ils recelaient en eux la promesse d'une présence immuable, et de futures pleines lunes moins rudes : il y serait préparé.

Donc Akaashi s'était préparé.

Il concilia du mieux qu'il pouvait sa vie de Préfet, d'élève et de loup-garou, et ce sans élever de soupçons. Mais même avec cette organisation minutieuse, il ne pouvait pas revêtir tous ses rôles habituels, il le savait : si Kyoutani parvenait à suivre le rythme de ses entraînements de Quidditch malgré sa lycanthropie, lui en était incapable. Il fut contraint de quitter l'équipe de Serdaigle, les affaiblissant considérablement d'un talentueux Poursuiveur ; s'il fut tout de même remplacé, leur dynamique de groupe et le grand atout qu'il était ne purent être retrouvés si rapidement. Ce choix drastique entraîna Serdaigle à perdre les deux matchs qui leur restaient. C'était attristant, mais la coupe de Quidditch n'était guère sa priorité.

Pas plus que ne l'était Oikawa. Il n'avait tout simplement plus de temps à lui accorder, certainement pas après la discussion qu'Iwaizumi et lui avaient eue dans le Club de potions. Il maintenait fermement sa position : il ne céderait pas, il ne déferait pas son sortilège – quand bien même était-ce possible. Toutefois, ça ne l'empêchait pas de ressentir une infime culpabilité lorsqu'il plongeait dans ses yeux candides, ignorants, presque étrangers à l'Oikawa qu'il connaissait et avait aimé. Son ambition démesurée pour le Quidditch demeurait, et ça avait été là l'objectif principal d'Akaashi, mais bien trop souvent il le surprenait avec un regard perdu, fixant le vide. Et il ne pouvait s'empêcher de penser que c'était de sa faute, qu'il avait préféré effacer sa culpabilité plutôt que de le laisser se reconstruire. Il avait donc rapidement cessé leurs séances de révision, leurs exercices pour les Sortilèges Informulés… même leurs discussions se faisaient rares.

Cet éloignement peinait fortement le Serdaigle, mais ce n'était que la juste conséquence de ses actions ; après ce qu'il lui avait fait, il ne pouvait pas conserver ce qu'il avait partagé avec le Serpentard. Il était obligé de le perdre, et il avait fini par l'accepter.

Il n'avait plus le temps de s'en attrister.

Non, c'était déjà suffisamment difficile de garder le rythme et de continuer ses rondes nocturnes de Préfet lorsque la pleine lune approchait. Et il avait aussi la potion Tue-Loup à préparer pour deux chaque mois. Son quotidien n'était que trop éprouvant.

Sa vie était bien assez remplie comme ça. Il avait conservé le secret, comme le voulaient ses parents. Ils n'avaient rien tenté contre l'école ou ses élèves, en contrepartie Akaashi n'avait rien révélé à Tsukishima, qui de toute façon ne semblait plus vraiment intéressé par toute cette affaire. Il ne savait pas pourquoi, mais il n'allait certainement pas s'en plaindre.

Le Serdaigle tâcha donc de se concentrer du mieux qu'il pouvait sur ses cours, ses obligations de Préfet, sa potion, ses leçons avec Bokuto (auxquelles il était bien plus difficile de rester attentif), ses pleines lunes. Celles-ci n'étaient jamais agréables et le laissaient toujours gisant au sol avec une mâchoire serrée et une envie de mourir, mais Bokuto avait raison : maintenant, il y était préparé. Il savait ce qui allait l'attendre, et au fil des mois et de leur nouvelle pleine lune, il parvenait à mieux appréhender, à s'organiser plus efficacement. Il prenait même quelques notes sur les phénomènes qu'il observait lors de ses transformations, de façon à comprendre l'influence qu'exerçait la lune et à pouvoir, un jour, peut-être, les contrer. C'était certes une illusion, mais elle empêchait Akaashi de se soumettre à cette fatalité vide de sens. Il s'essayait également à des expériences : prendre le plus puissant somnifère qu'il puisse créer pour voir s'il ressentait les douleurs de la mutation par exemple. La réponse était oui, il les ressentait toujours, il était immédiatement réveillé.

Il était malgré tout déterminé à trouver une façon de ne pas souffrir ; c'était son principal objectif, car s'il pouvait soigner cet aspect-ci, il pouvait peut-être accepter l'idée de se transformer tous les mois en un monstre sanguinaire, tant qu'il avait sa potion Tue-Loup.

Mais quoi qu'il advienne, Bokuto était toujours là pour lui au lendemain des pleines lunes, que ce soit avec sa petite lettre de soutien ou par le réconfort qu'il lui apportait. Akaashi ne l'aurait jamais soupçonné, après toutes ses heures passées à l'aider en Potions et à contrôler ses sautes d'humeur, mais Bokuto s'était révélé d'une prévenance sans limites, et il n'allait certainement pas s'en plaindre ; car sa présence, et ses bras autour de lui, et ses lèvres contre les siennes étaient bien plus efficaces que le plus puissant des philtres de paix. Durant ces instants, trop brefs à son goût, Akaashi ne regrettait pas une seule seconde d'être toujours en vie.

Mais ça n'arrangeait pas miraculeusement tous les aspects de son quotidien. Si le Gryffondor ponctuait son existence de joies insoupçonnées, sa présence ne pouvait pas tout apaiser. Les transformations poursuivaient immuablement le cycle lunaire, et avec lui survenaient des douleurs effroyables et le goût ignoble de la potion Tue-Loup.

Et cette dernière, même après six mois d'expérience et de préparation mentale, était toujours aussi infecte. En ce jeudi 4 juin, à l'heure du repas dans la Grande Salle, Akaashi, terni par la pleine lune à venir, observait le verre dans lequel il avait discrètement glissé le contenu de sa fiole. Et s'il parvenait à boire d'une traite l'élixir, qu'il faisait passer pour une potion d'Aiguise Méninge en raison des examens du mois prochain, il ne pouvait réprimer une grimace. C'était ignoble, et le Serdaigle se précipita sur la carafe d'eau pour empêcher le goût de s'attarder sur son palais.

Le repas venait tout juste de commencer, et le courrier des hiboux retardataires n'était pas arrivé : Akaashi s'étonnait que ses parents ne lui aient toujours pas envoyé d'argent, ce qu'il faisait chaque mois depuis sa première transformation. À croire qu'une compensation financière leur semblait plus démonstrative d'affection qu'un message de rétablissement…

Mais, honnêtement, Akaashi s'en moquait.

Il commença donc son repas quand le claquement de lourdes portes détonna dans la Grande Salle, et il n'en fallut guère plus pour comprendre que les septièmes années sortaient tout juste de leurs cours de Potions, avec leur léger retard habituel. Cependant, le Serdaigle eut à peine le temps de se retourner qu'il observait déjà Kuroo et Bokuto s'approcher dangereusement de leur Table, dont la tranquillité était menacée à présent. Le Gryffondor accourait, une feuille de parchemin à la main, qu'il agitait frénétiquement. Rien d'extraordinaire en somme, plus personne ne faisait cas des deux énergumènes qui parasitaient avec beaucoup trop d'entrain la mauvaise table ; toutefois, Akaashi resta dubitatif : le sourire de Bokuto rayonnait, contagieux comme à son habitude, et il n'était jamais de cette humeur en sortant d'un cours de Potions. C'était même le contraire : il fallait sans cesse lui remonter le moral, ce à quoi Akaashi excellait avec une facilité déconcertante à présent.

Mais là, il n'en voyait guère l'utilité. Le Gryffondor irradiait simplement de joie.

Kenma fixa sa console avec anxiété, tendu dès que ses yeux se posèrent sur les septièmes années qui allaient se jeter sur leur table, et Akaashi se demandait toujours pour quelle raison son petit ami affichait une joie aussi démonstrative.

— Akaashi !

Qu'avait-il pu bien se passer de si exceptionnel ? Connaissant le Professeur Yachi, Akaashi n'en avait strictement aucune idée. Mais ça n'empêcha aucunement Bokuto de le rejoindre, suivi de près par le Serpentard qui marchait juste derrière. Lorsqu'ils arrivèrent à leur niveau, Kuroo prit tranquillement place à la table tandis que le Gryffondor brandissait le fameux parchemin devant les yeux d'Akaashi.

— Regarde !

— Si tu ne me mettais pas ça à cinq centimètres de mon visage, j'arriverais peut-être à regarder.

Le Serdaigle lui prit la feuille des mains pour pouvoir la lire avec plus de facilité : c'était un protocole de potion, un Philtre de Mort Vivante, qui était rendu en complément du travail pratique comme ce que le Professeur Yachi avait souvent l'habitude de donner.

Sauf que la surprise d'Akaashi était incommensurable lorsque son attention se porta sur la note qui trônait fièrement en haut de page, avec l'écriture pincée du maître des Potions :

« Effort Exceptionnel ».

Ses yeux s'écarquillèrent alors que Bokuto l'observait d'un air extrêmement satisfait, lui qui semblait bouillir sur place, prêt à exploser de joie.

— T'as vu ça ?

C'était bien la première fois que le Gryffondor décrochait un Effort Exceptionnel en Potions. Incroyable. D'ordinaire, ses notes alternaient entre Troll et Désolant. Piètre ces derniers mois, lorsqu'il redoublait ses efforts, était de bonne humeur, et pensait à se rappeler les consignes que lui dispensait son petit ami.

Mais un Effort Exceptionnel, de la part du Professeur Yachi, c'était une véritable prouesse. Même Akaashi en restait sans voix.

Il la retrouva tout de même en se retournant vers Bokuto et ses yeux luisants d'excitation pour le féliciter :

— C'est incroyable. Je suis fier de toi.

— C'est parce que t'es le meilleur prof du monde !

Le Gryffondor se pencha alors pour enrouler ses bras autour de lui et l'embrasser dans le cou, sans réprimer le fou rire qui s'échappait de ses lèvres. Akaashi sourit, sa peau sensible parcourue d'un frisson délectable.

— Vous pouvez pas aller faire ça ailleurs ?

Leur regard se porta conjointement sur Kuroo, qui prenait une mine faussement choquée tout en se servant copieusement une assiette de poissons. Le Serdaigle, en toute mesquinerie, lui répondit en se tournant complètement vers Bokuto pour l'approcher plus encore et l'embrasser d'une manière scandaleusement langoureuse, pour le simple plaisir d'agacer le Serpentard.

Il n'y mit fin que lorsque la durée du baiser avait largement dépassé ce que la décence jugeait acceptable, ce dont Akaashi se moquait éperdument dorénavant. Un rictus au bord des lèvres, il adressa un regard satisfait au Serpentard, qui faisait maintenant mine de cacher ses yeux et ceux de Kenma, même si lui se concentrait obstinément sur sa console.

— Y'a des enfants à cette table !

— Ben pourquoi tu ne retournes pas avec ceux de ta Maison ? C'est ma table, je te signale.

— C'est facile ça, Akaashi.

— Trop facile.

Il retrouva de nouveau le chemin des lèvres du Gryffondor, le temps de quelques secondes, nécessaires mais aussitôt envolées. En s'installant à ses côtés, Bokuto lui offrit un sourire radieux ; et Akaashi ne put qu'en arborer un semblable. Il était irrémédiablement contaminé par sa douce euphorie. Et ça lui allait très bien.

C'était ce qu'il appréciait tant avec lui. Lorsqu'il se trouvait auprès de Bokuto et de son énergie parfois exubérante, il se sentait véritablement heureux, malgré tout ce qu'il s'était passé, malgré la peur insidieuse et irrémédiable de la pleine lune, malgré la hantise d'être abandonné l'année prochaine.

Toutes ces considérations n'avaient guère d'importance pour le moment. Tant que Bokuto était avec lui, tout irait bien.


Oikawa continua d'organiser ce qui l'avait obsédé tout le long de sa dernière année : la victoire de Serpentard au Quidditch. Son plan avait été préparé, peaufiné, magnifié tout au long de son année scolaire ; il leur fallait vaincre Poufsouffle. C'était l'ultime match du tournoi. L'entraînement se fit plus rigoureux, et les exigences du Capitaine galvanisaient chacun de ses joueurs ; ils devaient devenir une équipe coordonnée à la perfection, sans toutes les erreurs qu'ils avaient commises lors de leur défaite contre Gryffondor.

Et au-delà des simples victoires contre les autres Maisons, c'était le nombre de points gagnés en match qui statuerait le vainqueur définitif. Ils avaient beaucoup de chance, car l'ancienne équipe championne avait été passablement humiliée par Poufsouffle, et n'avait eu le temps de marquer que très peu de points. Le haut du classement n'était pas hors de portée. Malgré leur première défaite, les joueurs d'Oikawa avaient toutes leurs chances à présent.

Une victoire de Serpentard était plausible s'ils s'en donnaient les moyens. Leur trio de Poursuiveurs était donc particulièrement mis à contribution lors des entraînements, de façon à récupérer le plus de points possible avant que Nakashima cherche à s'emparer du Vif d'Or. Les Batteurs n'auraient qu'à s'assurer que l'Attrapeur adverse ne le devance pas, car si Oikawa, Daishou et Tsukishima parvenaient à s'accorder parfaitement, il n'y aurait nul besoin de Cognards pour ralentir leurs trois homologues.

Oikawa porta ainsi son entière attention sur le Quidditch. Le reste de l'année défila dans une succession de plans d'entraînement, d'exercices et de nouvelles techniques à apprendre et améliorer. Le Capitaine n'avait même aucune honte à faire de cette Coupe une priorité absolue, bien plus que ses ASPIC. Certes, il travaillait ses cours, il était bien obligé : Iwaizumi le traînait toujours de force à la Bibliothèque tous les dimanches, sans qu'il sache vraiment pourquoi. Mais ces après-midi consignés à l'intérieur ne le dérangeaient pas : Oikawa en profitait souvent pour feuilleter des livres sur l'histoire du Quidditch, ou juste planifier les futurs entraînements pour l'équipe ; Iwaizumi ne le rappelait jamais à l'ordre, même lorsqu'il s'en rendait compte. Lui-même passait son temps à lire des ouvrages hors programme, qu'il ne montrait jamais à son meilleur ami. Il avait certainement compris que son Capitaine ne possédait plus aucune autre distraction en dehors du Quidditch, et il en était de même pour lui, qui désertait les clubs de Duel sans aucune raison apparente.

« J'ai pas que ça à faire. » C'était ce qu'il répondait à chaque question sur le sujet, accompagné d'un haussement d'épaules désinvolte.

Oikawa finit par se contenter de ces justifications évasives après des mois d'obstination butée de la part d'Iwaizumi. Il ne comprenait pas, mais son meilleur ami était loin d'être le seul à lui offrir un comportement singulier : depuis qu'il avait démasqué l'admirateur, il n'avait pratiquement plus revu Akaashi. Le Serdaigle s'était éloigné sans qu'il sache vraiment pourquoi, et Oikawa en était profondément vexé ; il possédait maintenant un regard impossible à déchiffrer, et sa mine continuellement grave emplissait le Serpentard d'un regret inconnu. Il avait appris pour sa relation avec Bokuto : s'il n'en était guère enchanté, il avait tout du moins eu raison.

Cette nouvelle s'était accompagnée d'une période de transition fort gênante, où les rumeurs qui circulaient autour d'Akaashi et d'Oikawa s'effacèrent progressivement sous la réalité qui brillait aux yeux de tous. Le Serpentard s'en trouvait agacé plus que de raison, aussi absurde et incroyable était cette histoire.

Il s'était même empressé de rassurer Iwaizumi sur tous ces malentendus, pour ne pas le laisser confus face aux informations contraires qui se répandaient à propos de son meilleur ami. Iwaizumi l'avait simplement regardé droit dans les yeux, avant de déclarer qu'il savait déjà que toute cette petite mascarade était fausse. Oikawa en était resté interdit, perdu quant à ce comportement désabusé, si différent de celui qu'il avait arboré lorsqu'il avait découvert la rumeur.

Iwaizumi avait indéniablement changé.

Même Hanamaki et Matsukawa s'étaient résignés et avaient cessé leurs plaisanteries vexantes, même si quelques regards en trop s'attardaient toujours selon les remarques ou les agissements d'Oikawa. Kuroo aussi y avait pris part ; et les mines confuses qu'il offrait à son Capitaine ne manquaient pas de l'agacer tout autant. Heureusement, au fil des mois, ce comportement s'était raréfié ; Iwaizumi paraissait également moins prisonnier de ses pensées, il avait fini par recouvrer sa concentration et son sérieux quelque peu renfrogné, après avoir commencé cette nouvelle année par une distance presque froide.

À croire que leur petite plaisanterie à la rentrée des vacances de janvier, et la réaction survoltée d'Oikawa avait eu de l'effet : depuis, Iwaizumi était hésitant, et la plus infime proximité était exclue. Même lorsqu'ils se retrouvaient seuls, ce qui se révélait être bien moins fréquent – comme si Iwaizumi s'arrangeait toujours pour l'éviter –, son meilleur ami se montrait distant, sans dévoiler une once de leur complicité naguère fusionnelle. Il s'obstinait à décliner les propositions d'Oikawa lorsqu'il souhaitait passer la soirée en haut de la Tour d'Astronomie ; il ne s'expliquait jamais quant à ces refus. Il n'en avait tout simplement pas envie.

Ce changement soudain avait inquiété le Serpentard ; car son meilleur ami avait certainement adapté son comportement afin de ne pas lui donner de faux espoirs, surtout après leur petite blague. C'était certes prévenant de sa part, mais rien ne pouvait empêcher son cœur de se serrer dans sa poitrine en sachant que ses sentiments étaient définitivement non partagés. Il avait seulement voulu que l'on cesse de se moquer de lui, et non pas qu'Iwaizumi devienne aussi froid à son contact.

Il lui semblait avoir bien trop perdu au change.

Mais après des mois à subir ce traitement, Oikawa avait eu le temps de s'y habituer ; Iwaizumi restait son meilleur ami, c'était là tout ce qu'il pouvait désirer…

Non ?

Et puis, son propre comportement aussi avait fini par s'apaiser au fil des semaines : ses confusions et ses courtes absences s'étaient espacées jusqu'à devenir anecdotiques. À l'arrivée du printemps, elles lui semblaient même risibles, comme si elles n'avaient jamais existé. C'était l'anxiété de ne pas avoir travaillé ses ASPIC lors des vacances hivernales, couplée avec la fatigue des incidents survenus au Quidditch. Rien de plus. Cette nervosité s'était progressivement atténuée, sans pour autant s'effacer de ses rêves insistants. Des songes insaisissables, des affres insoupçonnées qui le quittaient dès le réveil, sans qu'il ait le temps d'en recueillir un quelconque sens. Des fragments épars de sensations, de tendresse et de douleur ; tout était plongé dans un abysse hors d'atteinte. Il s'était éveillé plus d'une fois en sursaut, l'esprit bouillonnant, sur le point de se remémorer ses rêves, pour constater avec effroi que ses pensées brûlantes se dissipaient une fois ses sens recouvrés. Il était laissé avec un cœur battant, un visage trempé de sueur, un regard instinctivement à la recherche d'Iwaizumi ; et lorsqu'il posait enfin les yeux sur sa silhouette endormie dans l'obscurité du Dortoir, et qu'il percevait sa respiration lente, la sienne se calmait aussitôt, et il était incapable de comprendre pourquoi il s'était retrouvé ainsi bouleversé.

Au-delà de ces quelques troubles, son inattention en cours lui avait également porté préjudice. Lorsqu'il avait daigné s'intéresser à ses leçons plutôt qu'aux nombreuses techniques de Quidditch exploitables en match, au cours d'un dimanche à la Bibliothèque, Oikawa avait été particulièrement choqué devant le contenu de ses cours de Défense contre les Forces du Mal. Les sujets traités ne ressemblaient en aucun cas à l'idée qu'il s'en était fait tout au long de l'année. Pourtant, il n'avait pas été si inattentif…

— On n'a pas étudié les loups-garous cette année ?!

Iwaizumi avait levé les yeux de sa lecture pour le regarder avec incrédulité. Oikawa s'était passablement arraché les cheveux en redécouvrant le contenu de son cours, empli de notions qu'il ne maîtrisait que brièvement, étonné de ne pas voir sur ses pages annotées des informations qui lui apparaissaient pourtant si fraîchement dans son esprit : les cycles lunaires, les témoignages, les potentiels remèdes… Pourquoi possédait-il des connaissances si précises ? Était-ce ses souvenirs des années précédentes ?

Pourquoi s'était-il abreuvé de lectures à ce sujet ?

— Pourquoi tu dis ça ? avait demandé Iwaizumi d'un ton prudent.

Oikawa avait soupiré de frustration, sans relever l'attention soudaine que lui accordait son meilleur ami, emprunt d'un espoir interdit. Ses yeux étaient perdus dans son manuel, qui ne ressemblait en rien aux informations qu'il avait assimilées avec obstination durant cette année scolaire.

— J'en sais rien, j'ai juste l'impression d'avoir révisé pendant des heures cette notion, et elle n'est même pas dans le programme de cette année !

Il avait levé la tête vers son meilleur ami, qui le considérait avec des yeux incertains, comme s'il s'attendait à ce qu'Oikawa ajoute quelque chose. Ils s'étaient regardés un moment.

— Ça doit être un signe, avait-il finalement repris. On va tomber dessus pour l'ASPIC.

En tout cas, il ne s'en plaindrait pas : si toutes ses connaissances lui étaient encore en mémoire comme maintenant, ce ne serait que plus facile le jour de l'examen.

Iwaizumi avait secoué la tête sans l'ombre d'un sourire quant aux prédictions d'Oikawa. Il ne souriait plus en ce moment.

— Si ça tombe sur ça, je crois que je quitte la salle.

Et il avait ajouté d'un ton désabusé :

— J'ai pas de très bons souvenirs avec les loups-garous, pas toi ?

Ses yeux s'étaient montrés insistants, ils avaient analysé la moindre expression confuse qui avait pu se lire sur le visage d'Oikawa : Iwaizumi avait clairement attendu une réaction, une réponse précise. Mais il n'en avait eu aucune à lui donner, aucune qui le satisferait et empêcherait ses yeux de briller d'une lueur triste. Il ne savait ce que désirait entendre son meilleur ami. Il avait donc repris contenance, et s'était efforcé de trouver une réponse adéquate même s'il n'avait aucune idée de ce qu'il souhaitait lui faire dire.

— Tu sais, Iwa-chan, on n'a pas tous raté notre examen de troisième année...

Iwaizumi ne lui avait pas répondu ; il avait murmuré un bref « évidemment » avant de froisser une feuille de parchemin avec bien plus de violence que nécessaire, qu'il avait gardée dans son poing fermé. Oikawa n'avait fait aucun commentaire, légèrement interdit par le silence dans lequel ils étaient plongés. Il était retourné à la lecture de son manuel, en attendant que son meilleur ami soit plus enclin à la conversation.

Ce n'était pas la première fois qu'Iwaizumi l'interpellait comme ça, sans qu'il sache quoi répondre ; et le résultat était toujours le même. Des sourcils froncés, un air sombre. Un poing serré et un silence accusateur. Oikawa ne pouvait même pas remédier à cette détresse étrange ; Iwaizumi ne lui en voulait pas, et il restait avec lui malgré la distance qu'il leur imposait.

Alors le Capitaine se plongeait dans le Quidditch, il y déversait toute sa concentration, toutes les heures durant lesquelles il ne trouvait pas le sommeil. Il préparait, s'entraînait, se perfectionnait… Il avait ainsi l'impression de n'être pas inutile, c'était une distraction suffisante ; et puis, avec Iwaizumi sur le terrain à ses côtés, il pouvait prétendre que rien n'avait changé le temps d'un entraînement.

Les exercices s'exécutèrent donc sans relâche, et Oikawa se montrait particulièrement intransigeant quant à la coordination de l'équipe. Et de cette façon, vaincre Serdaigle fut d'une simplicité déconcertante. Ils avaient aussi eu l'occasion d'engranger beaucoup de points avant de se saisir du Vif d'Or, mais cette victoire était grandement influencée par le départ d'Akaashi. Le Serdaigle était un très bon Poursuiveur, et même Oikawa ignorait les raisons de ce choix. Lorsqu'il l'avait questionné avec précaution, il lui avait simplement répondu qu'il préférait se concentrer sur ses études ; le Serpentard n'y avait pas cru mais avait accepté l'excuse avec un sourire, en lui assurant qu'il avait suffisamment de talents pour pouvoir tout concilier. Puis il était parti en lui ébouriffant les cheveux.

C'était l'une des dernières fois qu'ils s'étaient adressé la parole.

Il lui manquait un peu quand même, beaucoup de temps à autre. Oikawa ne savait pourquoi ils avaient fini par s'éloigner autant ; et il osait espérer que ce n'était pas du fait de Bokuto.

Tout le monde se montrait distant avec lui...

Mais au moins, il avait ainsi l'avantage de dépasser ses propres limites dans le Quidditch. Tsukishima et Futakuchi s'étaient parfaitement intégrés au reste du groupe ; Serpentard possédait sans doute le trio de Poursuiveurs le plus coordonné de Poudlard, surtout avec le départ des Serdaigles et les Poufsouffles chaotiques. C'était une consolation ; quoi qu'il arrive, il pouvait compter sur son équipe.

Il se surprenait même à être confiant pour affronter Poufsouffle. Ils avaient mis des mois à se préparer pour ce dernier match, cette unique occasion de montrer à tous le fruit de leurs efforts acharnés et de ses ambitions de Capitaine. Ils étaient prêts. Non, ils étaient bien plus que prêts : chacun avait été entraîné à donner le meilleur de lui-même. Ils étaient parfaits.

Et alors que Shimada siffla la fin du match, une heure après que celui-ci ait commencé, et qu'Oikawa, toujours aux prises avec Kageyama pour le Souafle, porta son attention sur Nakashima à l'autre bout du Terrain, le poing levé, un grand sourire aux lèvres, et qu'il entendit le tonnerre d'applaudissements jaillir des tribunes de Serpentard, son cœur s'arrêta presque. Il vibrait au rythme des acclamations de la foule.

Il l'avait fait. Ils l'avaient fait.

Ils avaient fait briller Serpentard après toutes ses défaites.

Un sourire triomphant ne quittait plus son visage déjà ivre de victoire. L'euphorie qui parcourait ses veines le grisait, et elle redoubla lorsqu'il aperçut la mine rayonnante d'Iwaizumi. Et cette seule vision, si rare ces temps-ci, le laissa savourer pleinement chacune des secondes durant lesquelles il fendait l'air pour retrouver le sol sous ses pieds.

Le désir le plus cher à son cœur était enfin assouvi. Serpentard avait gagné la Coupe de Quidditch. Oikawa ne pouvait rien espérer de plus ; les déboires contre Gryffondor étaient loin derrière lui, presque oubliés. Son équipe était la première, ils les avaient battus indirectement. En tout cas, alors qu'il redescendait sur l'herbe du Terrain pour y rejoindre le corps enseignant, son sourire éclatant ne l'avait toujours pas quitté. Il brillait presque autant que la Coupe qu'il voyait entre les mains du Directeur Ukai : son scintillement possédait une lueur exquise.

L'excitation battait son plein au cœur des tribunes et auprès de son équipe maintenant rassemblée, qui se tapait vigoureusement dans les mains et multipliait les accolades. Tsukishima affichait l'ombre d'un rictus, et Kuroo et Daishou arboraient un même sourire triomphant, rapprochés par la suprématie actuelle de Serpentard. Le Directeur commença alors son habituel discours, dans lequel il félicitait grandement les champions de cette année ; et tous se tournèrent vers le Capitaine avec une immense fierté, quand bien même personne ne pouvait être aussi fier que lui : leur équipe avait été parfaite, irréprochable, coordonnée…

Leur Gardien avait passé un bras autour de ses épaules pour le secouer plus qu'il ne le félicitait et l'on se tourna enfin vers lui, le Capitaine, celui qui avait mené son équipe à cette victoire ardemment désirée ; et alors qu'on lui tendait la Coupe de Quidditch, qui brillait de mille feux sous un soleil bien éclatant pour un mois de mai, et qu'il la prenait dans ses mains, Oikawa se dit que son plus grand désir était enfin accompli.

Presque.

Il se figea brusquement, emporté par une terrible impression de déjà-vu. Il avait tenu ce trophée auparavant. Ou peut-être que non. Il ne savait plus. Mais cette sensation de plénitude s'était déjà emparée de lui ; une victoire complète.

Et celle-ci ne l'était pas.

Des images lui vinrent à l'esprit alors qu'il acceptait la Coupe ; il se revoyait brièvement en tenir une, différente, imprécise, d'un éclat saisissant à travers la réflexion d'un miroir… Un immense miroir au cadre d'or noirci par le passage du temps…

Cette vision lui coupa presque le souffle et toute son euphorie se dissipa instantanément.

Puis, la Coupe dans les bras, ses yeux recherchèrent désespérément un visage sur lequel se poser ; et lorsqu'il le trouva, Iwaizumi et son grand sourire, son cœur se comprima douloureusement. Sans qu'il comprenne pourquoi, il avait cette envie irrésistible de lui prendre la main, pour remédier à cette joie incomplète. Malgré sa victoire incontestable, quelque chose lui manquait.

Oikawa cligna des yeux, confus devant les images qui parvenaient à son esprit : une salle sombre et ce même miroir, qui reflétait une réflexion semblable à son désir indicible. Ces visions étaient éparses et décousues, mais elles le bouleversèrent comme s'il venait d'apprendre la plus terrible des nouvelles. Cet effet s'attarda jusqu'à lui pincer le cœur, et même le regard d'Iwaizumi changea ; il le vit froncer les sourcils. Le Serpentard tâcha de rassurer son meilleur ami d'un faible sourire pour ne pas dévoiler le trouble qui s'emparait de lui, et alors qu'il remerciait cordialement le Directeur et qu'il laissait la Coupe aux autres joueurs, des mirages revinrent le déconcerter. Sa main brûlait d'un contact qu'elle n'obtiendrait pas, et avec ce manque une douleur grandissait dans sa poitrine, celle d'un désir qui réclamait toute son attention. Celle d'une perte incompréhensible.

Et elle le laissait amer, effaçant bien trop vite le goût exquis de la victoire.


Cette sensation ne le quittait plus : ni lorsqu'il déposa la Coupe parmi ses semblables qui ornaient la Salle des Trophées ni pendant le repas où la Table des Serpentards brillait par sa jovialité. Évidemment, Oikawa baignait lui aussi dans l'atmosphère extatique ambiante, il plaisantait avec les joueurs, il souriait aux autres, il acceptait les compliments d'élèves de toutes les années, de toutes les Maisons. Il fut agréablement surpris de croiser Akaashi, même s'il se contenta de brèves félicitations pour repartir aussitôt. Le voir s'en aller amplifia inexplicablement son désarroi.

Tout le monde s'était rapidement rendu aux Cachots pour célébrer cette victoire avec entrain ; c'était la dernière soirée de répit tolérée par les professeurs avant les examens, qui s'étaleraient sur tout le mois suivant. Oikawa était resté à discuter quelque temps avec les autres et participait distraitement aux conversations. On le sollicitait sur les meilleurs moments du match, on lui posait des questions, on le comparait à Kageyama, un des Poursuiveurs adverses…

Il n'y prêtait aucune attention. Cette impression revenait toujours, des souvenirs flottants voilaient ses pensées, aussi étrangers qu'un rêve longtemps oublié, mais ils persistaient. Ils s'attardaient, et ne demandaient qu'à se dessiner dans son esprit avec plus de précision.

Ce miroir…

Quelle vision singulière... Où l'avait-il déjà vu ?

D'autres images avaient suivi, confuses, embrouillées, exquises ; il voulait s'y accrocher de toutes ses forces, et dans ses efforts, des sensations lui revenaient aussi saisissantes que des souvenirs. Du vermeil le long de ses doigts, des étoiles et un cœur brisé, un rire cristallin et des lèvres contre sa peau… Il replongeait dans des considérations nébuleuses mais incroyablement familières, un rempart contre une réalité écrasante, un éclat de vérité accompagné d'un soutien inconditionnel. Et puis, il le voyait finalement, dans un sourire, un regard tendre. Iwaizumi. Iwaizumi, paniqué dans un couloir la nuit, le traînant par la main. Iwaizumi menaçant de le pétrifier. Iwaizumi et sa présence rassurante, ses bras autour de lui, ses lèvres s'emparant des siennes…

Oikawa s'excusa brièvement, puis alla se réfugier dans son Dortoir, l'esprit en ébullition. Il ne comprenait pas ce qu'il se passait, mais son cœur battait trop lourdement à son goût. Sa confusion reparaissait avec violence.

Le Serpentard commençait à prendre ses désirs pour la réalité…

C'était n'importe quoi.

Mais elles apparaissaient de nouveau, ces images certes brumeuses, néanmoins présentes dans son esprit. Leurs quelques fragments résonnaient avec tant de force qu'il était contraint de s'interroger et de prendre le temps d'y réfléchir… et de réguler son humeur.

Peut-être était-ce là la cause de son insatisfaction actuelle, alors même que tous ses rêves les plus chers étaient exaucés.

Presque tous.

Tout ça à cause d'un miroir dont il ne se souvenait pas…

S'il tentait de saisir au vol l'une de ces impressions fuyantes, il n'y parvenait jamais entièrement, il était condamné à cette imprécision frustrante.

Oikawa ferma les yeux et inspira profondément.

Ça ne pouvait être la réalité. Pourtant, les sensations ressenties à travers ses visions semblaient si familières… Mais non. Impossible.

Alors pourquoi souffrait-il autant de voir ces images flotter dans son esprit ? Comment aurait-il pu tout oublier ?

Le Serpentard considéra brièvement l'attitude d'Iwaizumi dans la Bibliothèque, des mois auparavant. En janvier, lorsqu'il l'avait embrassé sur la joue pour un vulgaire défi d'Hanamaki et de Matsukawa. Ça ne pouvait être qu'une blague, ce n'était pas possible autrement. Il ne comprenait pas.

Il n'oublierait jamais une information aussi capitale. Ce n'était qu'une impression, un désir un peu trop tenace qui refaisait surface maintenant que son objectif principal était atteint.

— Tout va bien ?

La voix d'Iwaizumi le tira de sa méditation. Il ouvrit les yeux pour observer son air inquiet dans l'encadrement de pierre à l'entrée du Dortoir. Ils étaient au calme ici, loin des discussions et des exclamations de la Salle Commune ; mais Oikawa ne l'avait pas entendu arriver.

Il ne voulait pas de cette expression sur son visage. Étonnamment, une vague d'émotions fortes revenait s'écraser sur lui à la vue de ces sourcils légèrement foncés et de ces yeux brillants d'une lueur tourmentée. Cette vision, bien réelle cette fois, lui retournait le cœur. Il avait suffisamment souffert d'observer la douleur parcourir les traits de son meilleur ami…

Peut-être. Il ne savait plus vraiment. Mais sa colère restait intacte.

Oikawa, assis sur son lit, se contenta alors de hausser les épaules, son sourire disparu au profit d'une attitude pensive. Iwaizumi entra dans la pièce pour s'approcher.

— Je pensais que tu serais plus joyeux après cette victoire.

— Je pourrais te dire la même chose.

Ils se considérèrent un instant, sans autres mots que ceux portés par leur regard sérieux et grave. C'était horrible de se dire que finalement, peut-être que le Quidditch était secondaire, et n'avait jamais été son désir le plus cher. Pourtant, cette victoire était tout ce qu'il avait toujours voulu ; bien évidemment, il était heureux, mais cette sensation amère persistait, comme si cette réussite ne méritait pas autant d'émoi. Comme si un étrange deuil le privait d'une réelle joie. Mais il ne savait pas ce dont il s'agissait, ni pourquoi ses émotions se montraient aussi capricieuses.

À voir Iwaizumi, il ne semblait pas être le seul.

Et c'était triste d'avoir enfin atteint cet objectif suprême, celui qui l'avait porté tout le long de cette année, pour se retrouver dans l'ombre d'un dortoir, isolé après une victoire éblouissante, à se demander pourquoi un sourire n'apparaissait plus sur son visage.

Les images qui troublaient son esprit lui répondaient.

— Tu seras toujours un éternel insatisfait, pas vrai ? dit alors Iwaizumi sans se soucier de la remarque d'Oikawa.

— Apparemment.

Il n'était pas vraiment insatisfait, il était… avide des chimères qui nourrissaient ses pensées. Il voulait trouver du sens à tous ces songes. Oikawa se prit la tête dans les mains et soupira bruyamment, incapable de démêler ses souvenirs de désirs sinueux.

— Qu'est-ce qui t'arrive ?

— Je sais pas… je sais pas. C'est juste… T'as jamais eu l'impression que même si t'as tout pour être heureux, il te manque quand même quelque chose ?

Iwaizumi l'observa intensément.

— Ouais, ça m'arrive.

— Et que… La chose que tu désires est là mais hors de portée, et c'est flou et confus, et t'es même pas sûr que ce soit possible mais… c'est comme si c'était dans un rêve et tu peux juste pas t'en souvenir ?

Ces propos changèrent radicalement l'expression du visage d'Iwaizumi, qui écarquilla les yeux ; il devait le prendre pour un fou. Oikawa laissa échapper un rire dépréciatif, le regard balayant le sol. C'était impossible, pourquoi accordait-il du crédit à ses rêves inconscients, mués en réalité illusoire ?

— Désolé, c'est vraiment stupide dis comme ça, je devrais peut-être retourner avec les autres, c'est la fatigue qui me monte à la tête...

— Oikawa...

Avant qu'il ne puisse se lever, Iwaizumi était déjà apparu devant lui, un genou à terre, une main sur la jambe d'Oikawa, à chercher les yeux baissés de celui-ci. Il ne put s'empêcher de croiser son regard, irrémédiablement attiré par ces iris d'un vert sombre.

— … de quoi tu te souviens ?

Son meilleur ami lui sembla si intéressé et désespéré qu'il n'eut pas le courage de le repousser et de terminer la conversation par une plaisanterie dont il avait le secret. Et puis, ses pensées bouillonnaient toujours et certaines reparaissaient au contact d'Iwaizumi et de ses yeux si intenses ; une étreinte ; une main dans ses cheveux, endormis contre un sol froid ; une main posée contre son épaule pour revenir à la réalité…

Son comportement impliquait qu'il y avait bien quelque chose dont il devait se souvenir, et c'était bien trop frustrant pour ses nerfs. Le problème venait donc de lui, il l'avait craint ; tout était de sa faute car il n'était pas capable de se rappeler de choses d'importance… Et si les images qu'il percevait fugacement étaient liées à cet oubli, si par malheur son esprit brumeux en était la source…

Il ne savait quoi en penser.

Tout était confus, il ne savait quoi faire, quoi dire, mais il était bel et bien responsable de la froideur presque insupportable qu'Iwaizumi lui témoignait, et il était impossible de fuir son regard.

Oikawa inspira, porta ses yeux sur le côté alors que ses pensées indéchiffrables défilaient de plus belle. Il essaya d'en saisir quelques-unes au vol : un cœur brisé et des menaces ; un sentiment de défaite ; « Je t'aime, Hajime »

— De rien… Je sais pas… c'est… compliqué, c'est juste une impression.

Il fut forcé de replonger dans les yeux d'Iwaizumi quand celui-ci lui tourna légèrement le visage. Il était d'un sérieux intimidant.

— De quoi tu te souviens ?

Oikawa se mordit la lèvre. L'insistance de son meilleur ami en venait à le laisser douter… mais il ne pouvait décemment pas lui expliquer ces impressions fugaces et confuses, pas plus que les sensations qui le traversaient. Comment lui transmettre tout ceci ? Comment lui faire comprendre ? Peut-être qu'Oikawa se trompait sur toute la ligne, et qu'Iwaizumi prendrait peur s'il commençait à s'expliquer…

Étrangement, cette hypothèse lui semblait bien improbable.

— Je ne sais pas, Iwa-chan. C'est ça le problème.

Iwaizumi le considéra d'un air grave, avant de se lever brusquement et de prendre la main d'Oikawa pour lui faire quitter son lit.

— Viens, mets-toi là en face de moi.

— Qu'est-ce que tu veux faire ?

Il réfléchit un instant, les yeux vers le plafond, comme pour tenter de se souvenir d'une marche à suivre. Il n'avait pas encore lâché sa main.

— Je veux essayer de t'aider.

— Et comment tu comptes faire ça ?

La détermination d'Iwaizumi le dépassait complètement, il ne l'avait jamais vu aussi convaincu depuis l'interrogatoire dans la Réserve ; la même pointe d'espoir osait refaire surface dans ses yeux. Entre ces deux moments, il s'était comme… éteint. Il n'avait pas énormément changé non plus, mais ce n'était plus pareil.

Là, il retrouvait son meilleur ami et sa détermination intarissable, et il avait presque envie de se prendre au jeu et d'aller dans le sens de cet engouement. Peut-être avait-il raison, il avait véritablement oublié certaines choses, sans savoir pourquoi ni comment… Mais comment Iwaizumi pouvait-il l'aider ?

— Légilimancie, fit-il simplement sans ciller.

Oikawa le regarda, désabusé.

— Aucun de nous deux n'est Legilimens, je te signale.

— Ouais, c'est pour ça qu'il y a un sort. Vas-y, lance-le sur moi.

Il se désigna d'un mouvement de main pour inciter Oikawa à l'écouter, mais celui-ci restait toujours sceptique : il ne savait même pas comment fonctionnait la Légilimancie. Et s'il échouait ?

— Et ça va faire quoi, je vais lire dans tes pensées ?

— Non… C'est plus compliqué que ça… D'après ce que j'ai lu, le sort te fera vivre mes pensées et mes souvenirs ? Mais tout dépend de ta capacité à y accéder et de la mienne à te laisser faire.

— Je te connais par cœur.

Et c'était vrai, auparavant du moins, un simple regard suffisait à dévoiler le cours de ses pensées, à déceler la vérité du mensonge dans chacune de ses expressions. Iwaizumi n'avait jamais été difficile à lire, mais maintenant, la situation semblait confuse pour tous les deux.

C'était leur propre forme de Légilimancie, intime et exclusive, et il était temps de la réparer.

— Ce sera facile alors.

— Mais je ne comprends pas, t'as vraiment fait des recherches sur ça ? Pourquoi ?

— Je veux que tu te souviennes.

Oikawa n'osa rien redire à cette réponse, pas même demander ce qu'il devait se remémorer ; il était bien plus surpris du fait qu'Iwaizumi semblait s'être documenté à ce sujet. Il y avait donc bien un problème… Le savait-il depuis longtemps ? Depuis combien de mois Oikawa avait-il enfoui ces étranges souvenirs dans sa mémoire, hors d'atteinte ?

Il espérait que tout cela n'était que récent, mais une voix lui criait que cela durait depuis bien trop longtemps. Bien malgré lui, il s'en doutait.

Et à présent, il voulait démêler toutes ces images vaporeuses.

L'idée d'y accéder à travers les pensées d'Iwaizumi était très tentante : s'il pouvait naviguer en leur sein, il pourrait peut-être effacer une certitude qu'il avait douloureusement admise depuis des mois. Peut-être pouvait-il se permettre d'espérer… Peut-être que ça n'avait pas été une blague ?

Mais si c'était bien le cas, il ne savait s'il devait se réjouir ou se détester plus encore, au vu de son comportement…

Tout était bien trop complexe : peut-être que l'esprit d'Iwaizumi lui apporterait-il des réponses ? Il l'espérait fortement en tout cas.

Il pointa alors Iwaizumi de sa baguette magique, quelque peu incertain.

— Ok, regarde-moi dans les yeux, lui indiqua son meilleur ami, d'accord ? Quand tu veux.

Son implication était incroyable. Mais Oikawa ne put s'empêcher une petite remarque agaçante :

— J'espère que je vais pas tomber sur des trucs trop bizarres.

— Ta gueule et lance le sort.

Legilimens !

Le Dortoir et Iwaizumi disparurent aussitôt sous les yeux d'Oikawa, et il se retrouva transporté dans un flot de souvenirs et de sensations qui le parcouraient tout en lui étant curieusement étrangers. Ils appartenaient indéniablement à Iwaizumi. Et soudain, il était le témoin extérieur d'une image passagère : il se voyait de nouveau à huit ans, à jouer dans le jardin d'Iwaizumi pour attraper des insectes ; à onze ans, quand un petit Oikawa essoufflé avait brandi fièrement sa lettre d'acceptation. Une immense vague de joie le traversa, mais les souvenirs étaient trop brefs, trop instables, et le sort finit par se rompre.

Déstabilisé, Oikawa perdit l'équilibre et se retrouva à prendre appui contre son lit à baldaquin, toujours pris dans l'euphorie de ce moment qui s'attardait. Il lança un regard vers Iwaizumi, qui se trouvait dans un état similaire.

— Désolé, c'est moi, c'est pas comme je l'imaginais. C'est plus… éprouvant.

Si Iwaizumi devait revivre ces scènes comme il les avait vécues, assailli par les mêmes émotions, ce n'était pas étonnant qu'il soit aussi secoué. Mais ils se replacèrent tout de même pour un nouvel essai :

— Essaie de ne pas me bloquer, d'accord ?

— Je fais ce que je peux.

Oikawa soupira, remit ses idées dans l'ordre et tenta de nouveau le sort, le regard fixé sur Iwaizumi.

Les images se firent plus claires : Oikawa voyait les souvenirs se dérouler sous ses yeux, et s'il ne pouvait pas interagir avec, il pouvait comprendre avec précision ce qu'il était en train de regarder. Il ne savait si c'était lui qui choisissait où il allait dans l'esprit de son meilleur ami ou si c'était ce dernier qui le guidait, mais qu'importe. Il conservait toujours un recul inexpérimenté, comme s'il ne contrôlait pas parfaitement la situation.

Les souvenirs restaient fixes et il n'entendait pas un mot : les seules résonances résidaient dans le flot de sentiments qui s'emparait de lui à chaque fois. C'était différent de toute sa perception émotionnelle, mais c'était puissant, très puissant.

Il se trouvait maintenant dans la Salle des Trophées, où se donnait à voir un Oikawa au sol, incapable de respirer. Iwaizumi s'était approché de lui, l'inquiétude lisible sur le moindre trait de son visage. Il s'en souvenait parfaitement. Et si normalement Oikawa était tenté de se trouver pathétique devant un tel spectacle, en ce moment il lui était impossible de ressentir autre chose que la culpabilité dévorante et la peur qu'avait éprouvé Iwaizumi à cet instant. Mais il y avait autre chose. Un réveil. Une prise de conscience.

Puis, sans que ces émotions violentes le quittent, tout se transforma autour de lui ; il était maintenant en haut de la tour d'Astronomie, à la lumière des étoiles naissantes, et l'Oikawa du souvenir avait les mains sur le visage d'Iwaizumi, les yeux plongés dans les siens. Le Serpentard ne savait pas quand avait eu lieu ce fragment de mémoire ; mais à lire la détresse qui luisait dans son regard brillant, cette hésitation au bord de ses lèvres qu'il ne parvenait pas à déchiffrer, il fut frappé par l'instant capturé. Les sensations du souvenir précédent l'assaillaient toujours, quand bien même la situation était totalement différente ; la peur dominait tout le reste. Il la ressentait : peur d'être enfermé, peur d'arriver trop tard ?

Un conflit intérieur avait tiraillé Iwaizumi, cette nuit-là…

Ce fut à cet instant qu'une phrase retentit dans son esprit – ou l'esprit d'Iwaizumi, les deux se confondaient – aussi clairement que s'il l'avait lui-même formulé :

« Je t'aime, Hajime »

Il se souvenait de ça. Cette phrase. Cette déclaration, qui mourait au bout des lèvres de cet Oikawa désespéré.

Il s'en souvenait… Mais… pourquoi l'avait-il oublié ?

… Pourquoi l'avait-il avoué ?

Ses propres émotions flottaient autour de lui, mais celles d'Iwaizumi les surpassaient en intensité, elles le prenaient à la gorge et l'empêchaient de réfléchir correctement.

Et soudain, il se retrouva tout autre part, et le décor changea tandis que son esprit s'affolait de ces découvertes. L'endroit était toujours aussi sombre, avec le lugubre des espaces clos. Il était dans une salle de classe recyclée en débarras, et cette fois-ci, il entendit directement la voix d'Iwaizumi retentir dans le souvenir :

« Allez, c'est bon, on peut partir… Qu- »

Iwaizumi avait posé la main sur un Oikawa envoûté par la réflexion d'un miroir.

Le miroir… C'était celui-ci qui correspondait à ses impressions confuses ; c'était celui dans lequel il avait vu la Coupe et un Iwaizumi affectueux. Oui, c'était bien lui. Il le percevait distinctement à présent, même si le reflet qu'il observait ne ressemblait pas à celui de ses souvenirs refoulés.

Seule la réflexion d'Oikawa apparaissait, alors même que son meilleur ami y plongeait lui aussi son regard.

L'Oikawa du miroir souriait.

Le véritable Oikawa, lui, était plus qu'interdit de revivre ces moments. À travers l'esprit d'Iwaizumi, il laissait tout de même ses propres pensées s'abreuver de ces nouvelles informations, dans l'espoir de dissoudre sa confusion et de tenter de trouver une explication aux fragments qui commençaient à s'assembler.

Il n'avait qu'à continuer d'avancer dans l'esprit d'Iwaizumi pour que tout devienne enfin limpide. Plus il chercherait, plus il comprendrait ce qui lui était arrivé. C'était lui qui contrôlait l'ordre des souvenirs auxquels il assistait, et il commençait progressivement à saisir le fonctionnement de la Légilimancie : ainsi dérouler les scènes devant lui et les rendre vivides devenait bien plus simple. Et puis, Iwaizumi s'efforçait de ne pas lui opposer de résistance ; il avait confiance en lui, il lui laissait faire ce qu'il voulait.

Il reparut dans la tour d'Astronomie, de jour cette fois-ci.

« Bordel, je sais pas comment l'expliquer… Mais j'ai juste envie de te revoir heureux. »

« Parce que j'ai réfléchi… et… moi aussi. Je veux être là pour toi, je…

« C'est juste… Je veux être avec toi. Ensemble. »

Les paroles d'Iwaizumi résonnèrent avec force dans son esprit et leur écho se retrouva dans les méandres de sa mémoire : une déclaration. Il était nerveux et déterminé. Ses sentiments – les siens, ceux d'Iwaizumi, tous – étaient réciproques, il le savait, il le ressentait. Il vit l'Oikawa du souvenir se jeter dans les bras d'Iwaizumi jusqu'à l'entraîner dans une chute. La scène se figea lorsque les deux Serpentards s'embrassèrent. Ce n'était pas volontaire, et il ne pouvait même pas dire si cette pause était de son fait ; il était juste… interdit. La prise de conscience le frappa violemment ; tout lui semblait si familier, naturel, comme s'il retrouvait une partie de lui-même qui s'était inexplicablement effacée. Une vague de bonheur le submergea, intense et irrésistible. Iwaizumi était heureux.

Il se sentait apaisé face à cet instant qu'il revoyait maintenant comme s'il avait toujours été évident, et non enfoui dans des ténèbres incertaines… sauf que ce souvenir était récent. Terriblement récent.

Il devait se rendre à l'évidence : il avait oublié. Et son esprit, certes enivré par le bonheur qui le traversait à présent, se sentait coupable.

« Je t'aime, Hajime » avait retenti une nouvelle fois, et il fut submergé d'un attendrissement immédiat qu'Iwaizumi n'avait certainement pas ressenti depuis bien longtemps.

Il se décida à changer de souvenir lorsqu'il ne trouva plus d'intérêt strictement objectif à se voir embrasser passionnément son meilleur ami.

Après avoir laissé quelques instants de vie défiler sous ses yeux à une vitesse folle, Oikawa s'arrêta, et il était de nouveau dans le Dortoir, sans avoir toutefois quitté les pensées de son meilleur ami. Iwaizumi était le seul présent dans la pièce, allongé sur son lit, rêveur.

Oikawa maîtrisait plus librement l'environnement qui prenait forme autour de lui, et il parvint même à laisser le souvenir se dérouler entièrement ; son double du passé entra à son tour dans le Dortoir en soupirant, et cette fois-ci leur voix ne résonnait plus dans l'air, il les entendait parler comme s'il était un simple regard extérieur dans cette discussion.

— Iwa-chan, je m'ennuie !

Cet Oikawa se traînait dans la pièce et inspectait avec attention les affaires qui s'étalaient sur les lits et les malles des autres septièmes années. Il s'attarda un peu plus sur celle de Kuroo, d'où il sortit une écharpe bleu et argenté. Il se vit l'observer quelques instants avant de la reposer en haussant les épaules :

— Tetsu-chan est parti, il se fout complètement de notre couvre-feu. Il a de la chance de pouvoir se transformer en chat…

— Vous vous êtes expliqués ? Ça va mieux ?

— Oui, j'imagine. J'ai dû m'excuser, évidemment, mais je crois qu'il sait qu'on était tous un peu à cran avec cette histoire.

L'Oikawa du souvenir s'approcha jusqu'au chevet d'Iwaizumi avant de reprendre :

— Mais je suis content que ça soit réglé en tout cas. Faut qu'on soit tous sur la même longueur d'onde si on veut aider Kei-chan. Et puis, les entraînements de Quidditch auraient été plus compliqués...

— Déjà qu'avec Daishou c'est pas la joie...

L'autre Oikawa approuva d'un signe de tête, et se laissa tomber à côté d'Iwaizumi, sur son lit, en essayant de le pousser un peu pour s'installer confortablement. Il enroula ses bras autour de lui.

— Au moins avec les vacances l'ambiance est plus tranquille. Fais-moi un peu de place, je vais tomber.

— T'as un lit, je te signale.

L'interpellé secoua la tête en parfait enfant capricieux, et il se lova un peu plus contre Iwaizumi pour l'inciter à se décaler. Celui-ci obtempéra après un moment, et il lui fit de la place, non sans se plaindre. Mais il était heureux, Oikawa pouvait le sentir.

L'Oikawa du souvenir avait posé sa tête contre l'épaule d'Iwaizumi et il soupira de contentement lorsque son meilleur ami daigna l'entourer de ses bras.

— J'ai envie d'aller à la Tour d'Astronomie, confia alors Oikawa dans un souffle.

— On est consignés, tu sais.

— Mais y'a personne qui surveille les couloirs, et ça fait longtemps qu'on n'y est pas retournés… J'ai envie de voir les étoiles !

— Ça change rien au fait qu'on n'a toujours pas le droit de sortir à cette heure.

— C'est pas juste, maugréa-t-il dans une plainte étouffée par la peau d'Iwaizumi. Makki et Mattsun peuvent aller où ils veulent, eux. S'il te plaît, Iwa-chan, accompagne-moi…

— Non, moi je suis bien ici.

— C'est parce que je suis avec toi ça, fit-il en se rapprochant plus encore, si toutefois c'était possible.

— Je te dégage du lit si tu continues. En plus il gèle dehors, et si ça se trouve y'a des nuages, tu verras rien.

Oikawa forma une moue boudeuse alors qu'Iwaizumi jouait distraitement avec quelques mèches brunes qui glissaient entre ses doigts. Après un moment où le silence n'était brisé que par le fredonnement d'Oikawa, son meilleur ami récupéra la baguette posée sur sa table de chevet.

— Qu'est-ce que tu fais, Iwa-chan ?

Celui-ci ne répondit pas et lança un Flambios en direction du haut de son lit. Puis il s'attela à tracer des figures dans les airs ; l'enchantement matérialisa des points d'un orange enflammé, qui restaient suspendus entre le plafond du baldaquin et les deux Serpentards. Et après une multitude d'éclats placés méthodiquement et qu'Oikawa observait avec incompréhension, Iwaizumi commença à les relier. Une exclamation retentit après quelques secondes :

— Oh ! C'est la Grande Ourse !

Iwaizumi sourit, et il s'attela à refaire le même procédé pour les autres constellations : Orion, Hercule, Capricorne, Pégase… Oikawa se faisait un jeu de les identifier le plus rapidement possible, alors que son meilleur ami créait à présent une véritable carte du ciel au-dessus de leur tête. Elle brillait d'un éclat orangé, donnant à ces étoiles de substitution une chaleur réconfortante.

— Passe, je veux essayer.

Oikawa, toujours niché contre Iwaizumi qui dessinait depuis de nombreuses minutes, recouvra alors la main de son meilleur ami de la sienne pour qu'il effectue les mouvements souhaités avec le fil embrasé. Il fut rapidement évident qu'il ne traçait aucune constellation, et Oikawa arborait même un sourire malicieux lorsqu'Iwaizumi remarqua enfin qu'il écrivait simplement « Iwa-chan » en lettres enflammées au-dessus d'eux.

— T'as quel âge ?

— L'âge d'avoir un petit ami qui n'apprécie pas mon côté artistique, apparemment.

Le rire d'Iwaizumi résonna quelque peu avant qu'il ne reprenne le contrôle du mouvement de sa main, quand bien même Oikawa la tenait toujours dans la sienne ; il forma un petit cœur et un sourire à côté de son nom.

— Non mais après tu parles de moi ! Il est tout déformé ton cœur en plus !

— Mais non, il est très bien. Laisse-le tranquille, je fais ce que je veux. T'as qu'à faire ton propre sort si t'es pas content.

— Oh oui, comme ça, j'écrirai mon amour pour toi sur le plafond du Dortoir, les autres en seront ravis.

— Je pense qu'ils sont déjà assez au courant comme ça…

Oikawa répondit d'un rire, avant de se pencher sur lui et de l'embrasser avec toute la tendresse du monde.

Et tout s'estompa ; le véritable Oikawa se retrouva violemment dans ce même Dortoir, mais il n'était ni allongé sur le lit d'Iwaizumi ni spectateur d'un souvenir. Il vacilla et perdit momentanément l'équilibre. Le retour à la réalité avait été bien brusque, il ne s'attendait certainement pas à ce que le sort se rompe maintenant. Son esprit était toujours ancré quelque part dans ce souvenir, comme si ce qu'il y avait vu venait tout juste de se produire. Et pourtant, il n'était pas envahi d'émotions comme précédemment ; c'était calme, seul un sentiment de plénitude l'avait traversé alors qu'il avait observé la conversation se dérouler sous ses yeux. Il n'avait été qu'un simple spectateur.

Et maintenant, il était revenu à la réalité. Il porta son attention sur Iwaizumi qui était tombé par terre, à genoux sur le sol, et qui avait l'air profondément bouleversé. Le choc émotionnel de revivre des morceaux de son passé était certainement bien plus éprouvant que pour Oikawa, qui ne faisait que les redécouvrir.

Mais il savait à présent. Il se souvenait.

Il était avec Iwaizumi, ils étaient ensemble. Et ils étaient heureux ; même si le dernier souvenir n'était pas le plus extraordinaire, il exposait un quotidien agréable, doux, et il ne désirait que ça. Cette vision lui faisait comprendre tout ce qu'il avait oublié, et tout ce qu'il avait gâché depuis. Maintenant, ses sentiments pour Iwaizumi – réciproques – revenaient lui envahir l'esprit, sans qu'il puisse les réprimer, et ils grondaient à vouloir se faire connaître. Oikawa ne souhaitait plus que se jeter sur lui pour l'embrasser ou juste l'étreindre, simplement parce qu'il le pouvait et qu'il n'avait pas pu le faire pendant des mois…

Les vacances de Noël étaient beaucoup trop lointaines… Cinq mois…

Comment avait-il pu faire une chose pareille à Iwaizumi ? Il avait ruiné toute sa dernière année avec ces souvenirs oubliés, comment les avait-il perdus ?

Ses yeux se reportèrent sur son meilleur ami, qui reprenait son souffle et tentait difficilement de se calmer. Oikawa devait savoir, parce qu'aucune raison ne lui traversait l'esprit malgré cette épiphanie. D'un bras tremblant, une pointe de culpabilité serrant son cœur, il pointa de nouveau sa baguette vers Iwaizumi au sol, sans lui laisser le temps de se relever ou de s'y préparer :

Legilimens.

Oikawa fut aussitôt entraîné dans une tornade, et il lui était beaucoup plus difficile de prendre pied dans l'esprit de son meilleur ami ; les images défilaient comme lors de leur premier essai. Iwaizumi voulait clairement l'empêcher d'accéder aux souvenirs qu'il recherchait, mais il tenta malgré tout de subsister quelques instants de plus. Il devait savoir le ressenti d'Iwaizumi quant à l'amnésie subite d'Oikawa. Il devait comprendre comment tout s'était produit ; et surtout partager ses émotions.

Une immense colère contre Akaashi, une fureur dirigée immédiatement contre lui, le responsable de tout ce drame.

« C'était pour son bien. Il pourra enfin passer une dernière année normale, maintenant...

Comment veux-tu qu'il fasse, vu que tu lui as effacé la majorité de son année ?! »

« Tu crois qu'un sort d'Amnésie peut miraculeusement tout effacer sans s'attaquer à d'autres souvenirs ? T'as foutu en l'air sa mémoire ! »

Une peine immense, de la culpabilité, puis une résignation définitive alors qu'un Oikawa perdu lui faisait face dans l'intimité de la Réserve, incapable de se souvenir.

« Non… C'est bon, oublie ça. »

Cette peine qui ne le quittait pas et qui resta avec lui au fil des images qui défilaient ; le sentiment demeurait, sans jamais fléchir. La culpabilité le rongeait de l'intérieur.

« Arrêtez de lui parler de ça, d'accord ? C'est… plus d'actualité…

Quoi ? Mais attends, c'est quoi son délire ? Vous êtes plus ensemble, déjà ?

Non… non… C'est compliqué. Il a oublié. C'est pas de sa faute.

Mais attends, Iwaizumi… Faut lui dire !

Comme s'il allait me croire… Et puis ça me sert à quoi de dire tout ça s'il ne se rappelle plus rien ? Si c'est pas lui qui retrouve ses souvenirs, je pourrais lui dire n'importe quoi, il ne pourrait pas savoir.

Et alors quoi ? C'est tout ? Tu vas rester comme ça sans rien faire ?

J'ai pas dit que j'abandonnais, je veux juste qu'il commence à réaliser progressivement, de lui-même, avec un peu d'aide. J'ai pas envie de le faire culpabiliser en lui déballant tout. Il serait capable de se forcer sans se souvenir de rien.

Je sais pas comment tu fais, Iwaizumi.

— … Donc si vous pouviez éviter de ramener le sujet à chaque fois, ce serait plus facile pour tout le monde. »

Cette fois-ci, Oikawa se sentit presque sorti de force des pensées d'Iwaizumi, et il se retrouva lui aussi au sol après que ses genoux se soient heurtés contre les dalles de pierre. Et malgré ça, il savait parfaitement que les larmes qui ruisselaient le long de ses joues n'étaient aucunement dues à la douleur qui lui foudroyait les jambes. Et lorsque son visage ne fut plus baigné par la culpabilité dévorante d'Iwaizumi, la sienne la remplaça aussitôt.

— Iwa-chan… Je suis désolé… Je suis… tellement…

Il ne savait plus pourquoi il s'excusait ; pour avoir oublié, pour être entré dans ses pensées sans son accord, ou bien pour tenter de remédier à tout ce qu'il avait ressenti durant ces cinq mois.

Il en avait presque la nausée. Iwaizumi tremblait légèrement à quelques pas de lui, secoué par les réminiscences d'un passé proche et douloureux, qu'il venait tout juste de revivre à une vitesse folle.

C'était de sa faute si son meilleur ami était dans cet état. Même si c'était apparemment Akaashi qui lui avait effacé la mémoire, pour des raisons qu'il ne concevait pas malgré tous ses efforts, il était responsable. Il aurait dû se souvenir, il aurait dû résister au sortilège, pour Iwaizumi. Leur histoire aurait dû être protégée de cet incident.

Il ne savait toujours pas de quoi traitait toute cette histoire d'amnésie car l'enchantement était bien trop efficace, même si quelques déductions s'imposaient à son esprit, mais il ne tolérait absolument pas qu'Iwaizumi soit devenu un simple dommage collatéral. C'était bien trop douloureux.

Et la réalité le rattrapait à présent, elle l'attaquait avec violence. Il avait gâché l'année d'Iwaizumi, à vivre cinq mois dans l'ombre de ses souvenirs cachés.

Oikawa s'approcha de son meilleur ami à la respiration toujours saccadée. Il prit son visage entre ses mains et se perdit dans ses yeux voilés de réminiscences cruelles.

— Je suis désolé…

De nouvelles larmes coulaient déjà le long de ses joues, et un sanglot le secoua. Il avait bien du mal à croire qu'il y a quelques heures, il venait tout juste de gagner la Coupe de Quidditch.

Il aurait pu la vivre, sa vision du miroir. Il aurait pu contenter tous ses désirs, mais il en était arrivé là, à rester à terre et regretter ce dont sa mémoire l'avait inconsciemment privé.

— J'aurais dû m'en rendre compte avant… Tu aurais dû m'en parler… Ça aurait peut-être fait quelque chose…

Iwaizumi posa ses mains sur celles qui tenaient toujours son visage.

— J'ai essayé, mais ça ne marchait jamais… Et je ne voulais pas que tu te sentes obligé d'accepter quelque chose dont tu ne te souvenais même pas. Ça aurait été trop égoïste de ma part.

— Tu es la personne la moins égoïste que je connaisse, Iwa-chan.

Il ne pouvait pas changer le passé. Leur septième année avait été gâchée, elle était partie en fumée avant même qu'Oikawa ne se rende compte de ses erreurs. Ça le rendait malade, mais il ne pouvait rien y faire.

Mais à présent, Iwaizumi était en face de lui, secoué d'émotions violentes, le front contre le sien. Il apaisait sa respiration sur un rythme commun.

— Je suis désolé d'avoir ruiné cette année, reprit Oikawa toujours prisonnier de ces pensées.

— Elle n'est pas ruinée, on a gagné la Coupe. C'était ce que tu voulais, non ?

— C'est toi que je veux.

Un souffle saccadé, semblable à un rire, se déposa sur les lèvres d'Oikawa, et l'instant d'après elles se fondirent dans celles d'Iwaizumi, qui les réclamaient amoureusement. Ses mouvements étaient d'une lenteur douce, et il se plaisait à prendre son temps, comme si l'éternité les attendait, comme si ces cinq derniers mois n'avaient pas été inutilement gâchés. Non, Iwaizumi ne se précipitait pas, il veillait à ce qu'Oikawa comprenne que s'il le fallait, il l'attendrait encore une centaine d'années, il serait toujours là. Et la langueur du baiser faisait couler de nouvelles larmes sur ses joues, jusqu'à ce qu'un goût salé s'empare de sa bouche et s'ajoute à l'enivrement qu'Iwaizumi exerçait sur ses sens. Lui était dévasté, et il se laissait fondre sous les attentions aimantes de son meilleur ami ; ses mains n'avaient toujours pas quitté son visage, et il le rapprochait avec un désir désespéré, avant de remonter dans le désordre de ses cheveux noirs.

Et s'il ne devait se souvenir que d'un seul baiser pour le restant de ses jours, ce serait celui-ci.

Iwaizumi mit fin à leur tendre passion pour sécher les larmes qui perlaient le coin des yeux d'Oikawa.

— Alors tout va bien, murmura-t-il contre sa joue avant d'y déposer ses lèvres.

Le Serpentard eut un hoquet entre le rire et le sanglot, et hocha vaguement la tête. Il glissa une des mains d'Iwaizumi dans la sienne, entrelaça leurs doigts avant de les presser conjointement.

S'ils avaient été victimes du passé, l'avenir était devant eux. Et il ne laisserait plus jamais ses désirs se dérober aussi facilement de son emprise.

Il esquissa un sourire.

— Tout ira bien.


Voilà. Fin. J'espère que ce dernier chapitre a été à la hauteur de vos espérances. Merci de l'avoir lu.

Et surtout, n'hésitez pas à laisser une review. Je sais que c'est pas forcément facile, mais je serais très curieuse de savoir quel point de vue, chapitre ou passage vous avez préféré, quel mystère aviez vous découvert avant leur révélation, si vous avez aimé la fin, si un passage vous a vraiment choqué ou fait ressentir de fortes émotions. Car c'est bien mon objectif en tant que modeste auteure de fanfictions, alors si vous êtes arrivés jusqu'ici, à la toute fin de cette histoire, mon plus grand regret serait qu'elle vous ait laissés de marbre !

Encore merci d'avoir suivi cette fic ! Si découvrir des anecdotes amusantes sur la création de cette fic vous intéresse, si vous voulez découvrir les références cachées dans les chapitres et les titres, je vous donne rendez vous sur ce lien (sans les espaces, comme toujours avec ffnet) :

thalilitwen . tumblr point com / de - ton - coeur - le - désir

Et on se retrouve dans quelques temps (je fais une petite pause avec la Japan Expo et tout ^^) et on se revoit pour l'écriture du Mermaid AU, qui a été l'option la plus votée, si ça vous intéresse (mais je vous rassure je compte écrire les trois propositions de toute manière)

A bientôt ! Cœur sur vous et portez vous bien !