Notes de l'auteur : Et hop, on a dépassé les 300 pages dans mon document en police 12 pour cette histoire ! Mine de rien, dans 50 pages ça sera aussi long que De la poésie pour poissons.
C'est encore un chapitre de transition assez court, mais qui devrait répondre à pas mal de questions.
Bonne lecture !
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Chapitre 35 : Yesterdays
(Billie Holiday)
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La brume dorée flotte entre les rayonnages croulant sous les livres. Tourbillonnant en volutes lentes, elle scintille et frôle les reliures de cuir sombre. Les allées sont désertes, les travées s'alignent à perte de vue et s'élèvent dans le ciel lumineux.
Sur des milliers de kilomètres règne le silence. La bibliothèque céleste s'enlise dans cette solitude peuplée de son seul et unique habitant. Tout au centre, dans ce qui fut autrefois une salle de lecture fréquentée à toute heure et pouvant accueillir des milliers de lecteurs, les tables et chaises ont toutes été repoussées et empilées dans un coin. Il n'y a plus dans cet espace dégagé qu'un unique fauteuil. Et là, le dos confortablement calé par un coussin, enveloppé dans une couverture moelleuse, Metatron tourne la page du gros livre posé sur ses genoux.
Un sourire de bien-être flottant sur ses lèvres molles, il tend la main pour saisir l'anse de sa tasse qui repose sur une pile de livres branlante à ses côtés. Il en est encerclé, de ces montagnes de dizaines de milliers de livres qui forment comme une forteresse autour de lui. Il s'agit de tous les ouvrages qu'il a sélectionnés dans l'intention de les dévorer dans les années à venir.
Il avale sa gorgée de thé avec délice et pousse un soupir satisfait en reposant sa tasse fumante – les saveurs subtiles de vanille-bourbon flattent son palais tandis que ses petits yeux lisent avidement les mots imprimés, instillant des images et histoires exaltantes dans son cerveau. Qui aurait cru que l'Histoire du Plancton à travers les âges en neuf cent volumes serait si passionnante et chargée de quêtes épiques et trames complexes ?
Ses yeux s'écarquillent et son souffle se bloque dans sa gorge lorsque le récit s'oriente sur la Grande Glaciation, et c'est avec hâte qu'il tourne la page suivante qui décrit le rôle majeur de la division du Plancton dans ce bouleversement au niveau planétaire. Et dire que les Anges assignés à cette faction ont toujours eu la réputation de s'ennuyer à en mourir, mais c'est faux, oh, que c'est faux ! Leurs missions sont passionnantes ! Mais alors qu'il ne pourrait se trouver davantage plongé dans sa lecture, une triple voix féminine brise le silence et l'arrache à sa quiétude.
« Metatron, ce n'est plus possible. Cela ne peut pas continuer comme cela. Tu dois faire quelque chose.
L'Ange roule des yeux en se caressant le menton – sa barbe grise et négligée crisse sous ses doigts. Allons bon. On ne peut jamais être tranquille !
Sa bonne humeur envolée, c'est d'un air profondément ennuyé qu'il place son marque-page et referme à regret l'ouvrage à la reliure gravée de motifs artistiques représentant le plancton au plus profond des océans.
- Quoi, encore ? grommelle-t-il en levant les yeux vers les Sœurs du Destin. Vous ne voyez pas que je suis occupé ?
Raides comme la justice, les Moires fixent toutes les trois un regard sévère sur lui par-dessus leurs lunettes perchées sur le bout de leur nez. Mis à part leurs cheveux – une rousse, une brune, une blonde – elles sont presque identiques et vêtues du même ensemble gris assorti d'une chemise blanche. Elles portent le même air hautain sur leur visage. Parfaitement synchronisées, elles échangent un regard en pinçant les lèvres, avant de reprendre la parole à l'unisson :
- C'est le chaos partout. Tu as chassé les Anges du Paradis, tu dois en assumer les conséquences. Te replier dans notre bibliothèque ne fera qu'empirer les...
Plaçant son livre de côté sur une pile qui menace de s'effondrer, Metatron les coupe en levant une main avec exaspération tout en se pinçant l'arête du nez.
- Oh bon sang ! Je n'ai pas viré tous les Anges pour que vous preniez le relais pour m'emmerder ! Ah, si seulement Dieu m'avait fait écrire une tablette à votre sujet aussi, je me serais fait un plaisir de me débarrasser de vous en même temps. Je chasserais aussi les Faucheurs si je savais comment faire ! Je veux juste qu'on me laisse en paix, est-ce trop demander ?! Je ne demande pourtant pas grand chose !
Les trois Sœurs du Destin clignent des yeux en même temps et croisent les bras en levant le menton. Leur apparence originelle déborde de leurs vaisseaux sous forme d'ombre bleutée et scintillante qui trace leurs ailes membraneuses et leur visage aux sept yeux.
- Il s'agit justement de cela, articulent-elles en chœur.
- Arrêtez de parler en même temps et je vous écouterai. C'est vraiment agaçant quand vous faites ça. Ça fait écho.
Les Moires échangent à nouveau un regard et font la moue comme si le simple fait de ne pas parler à l'unisson était difficile pour elles. C'est finalement la blonde, Atropos, qui prend la parole seule avec un air pincé et supérieur comme si elle avait une bouse collée sous le nez qui la répugnait.
- Sans les Anges pour les diriger et contrôler, les Faucheurs sont perdus et font n'importe quoi.
- Il n'y a plus personne pour leur indiquer quelles âmes doivent aller au Paradis ou en Enfer, renchérit Clotho, la rousse.
- Et du coup, enchaîne Lachésis la brune, ils distribuent les âmes au hasard et les sèment où bon leur semble. Des âmes corrompues et presque démoniaques sont jetées au Paradis, et des innocentes sont jetées en Enfer.
- Certains ne travaillent même plus. Nous en avons encore vu se battre entre eux à l'instant.
- D'autres se promènent dans les parties du Paradis qui leur sont normalement interdites.
Enfoncé dans son fauteuil et enroulé dans sa chaude couverture, Metatron fronce les sourcils, ses joues molles se contractant en une grimace mécontente. Ses yeux passent d'une Moire à l'autre alors qu'elles poursuivent leur rapport de leur voix hautaine chargée de jugement et où commence à pointer l'hystérie.
- Ce n'est pas tout ! s'enflamme Atropos en articulant exagérément. Sans les troupes célestes pour surveiller et gérer les Paradis humains, les âmes commencent à se réveiller et errer elles aussi !
- Et quand comptes-tu te charger du Jardin d'Eden qui dépérit sans les soins de Joshua ? Je te rappelle que le Jardin est la source même de l'existence du Paradis !
- Alors à moins que tu ne prennes tes responsabilités et maîtrises toi-même les âmes, les Faucheurs et le Jardin, je te suggère fortement de faire quelque chose, car cela ne concerne pas que le Paradis !
- Cela concerne tous les niveaux de la Création ! C'est le chaos aussi bien au Paradis, sur Terre que dans le Purgatoire et l'Enfer !
- Tu n'aurais pas dû chasser les Anges, Metatron.
Metatron repousse sa couverture et se lève de son confortable fauteuil, excédé. Adieu sa lecture et sa tranquillité.
- Alors quoi ? s'énerve-t-il en les fusillant du regard. Vous préfériez quand ils étaient tous là à s'entretuer joyeusement ? Est-ce que vous comprenez au moins pourquoi j'ai fait cela ?
- Pour leur faire goûter l'exil que tu as subi et monopoliser notre bibliothèque, nous sommes au courant de ta mesquine vengeance, siffle Atropos en désignant les piles de livres. Qui va devoir ranger tout ça, hein ? C'est nous ! Nous sommes chargées de cette bibliothèque depuis toujours, tu le sais ! Tu as chassé tous nos lecteurs et tu désordonnes notre classement !
- Non ! s'emporte Metatron avec un geste brusque. Vous ne comprenez rien ! Rien de rien ! Me venger était un petit bonus, je l'admets volontiers, mais je les ai chassés pour les sauver ! En vivant sur Terre parmi les Créations de Dieu ils comprendront à quel point leurs querelles étaient puériles et sans intérêt. Ils se rappelleront le but premier de leur existence et cesseront de se massacrer à tout va et de persécuter les leurs ! Ce que j'ai fait était un acte de bonté pure, et j'ai même fait une fleur à Castiel en lui permettant de vivre une vie humaine et heureuse, de goûter aux sentiments dont il a si longtemps été accusé ! Ce que j'ai fait était un acte d'amour désintéressé, est-ce donc si difficile à comprendre ?
- Très noble et émouvant, ironise Lachésis en remontant ses lunettes sur son nez.
- En attendant, la Création tombe en lambeaux et tu as seulement délocalisé leur guerre sur Terre. Bravo, bel exploit, siffle Clotho avec un applaudissement sarcastique.
Metatron sent ses joues s'empourprer de colère, et il grince des dents, ses ailes se déployant dans son dos avec quelque chose de menaçant – mais les Moires ne bronchent pas et se contentent de arquer un sourcil.
- Ce n'est que temporaire, je n'ai jamais eu l'intention de fermer le Paradis pour toujours. D'ici quelques décennies je rouvrirai les portes, mais vous le savez sans doute, pas vrai ? Vous êtes le Destin, après tout. Vous savez déjà tout.
- Il n'y a plus de Destin, déclare Clotho d'un ton froid.
- Quoi ? s'étrangle Metatron de stupeur.
- Il y a deux ans, Dieu en personne est venu nous parler incognito, confirme Atropos. Il nous a dit que notre mission de Destin était terminée, et qu'en échange, notre nouveau travail est de consigner et archiver le passé et le présent, et de nous assurer de l'équilibre entre les différents niveaux de la Création.
- Et l'équilibre a été perturbé à cause de toi et de ce Chevalier de l'Enfer, Abaddon. Va donc voir par toi-même si tu ne nous crois pas.
Digérant ces nouvelles informations, Metatron fronce les sourcils et se mord l'intérieur de la joue en détournant les yeux.
- Je ne peux pas. En accomplissant le sort, j'ai scellé les portes célestes et je ne peux pas plus sortir que les Anges ne peuvent entrer. Je suis enfermé au Paradis.
Les Moires échangent un regard consterné, et Metatron relève la tête et ajoute avec conviction :
- Mais tout sera réglé très bientôt, vous verrez. Quand cette expérience sur Terre aura insufflé l'humilité et la paix dans le cœur de ma famille, que tous les Anges se seront repentis de leurs crimes et leur comportement, je rouvrirai les portes, et tout sera bien qui finit bien.
- Justement, non.
- Il y a du nouveau.
- Nous savons à peu près comment fonctionne ton sort.
- Et quelque chose de grave s'est passé.
- De très grave.
- Qui pourrait bien compromettre ton issue optimiste.
- Nous espérons que tu as une solution.
- Car si tu n'en as pas...
- Attendez, attendez ! les coupe Metatron en agitant les mains. Je ne comprends rien de ce que vous me dites ! Que s'est-il passé au juste ?
Un silence lui répond, et pendant de longues secondes, les Sœurs se contentent de le dévisager d'un air austère, mais une vraie inquiétude luit dans leur yeux – et les larmes contenues qui les font briller parviennent à instiller la crainte dans le cœur du Scribe.
- Les portes du Paradis... souffle finalement Atropos en le fixant par-dessus ses lunettes.
- Elles sont...
- Tu devrais aller voir par toi-même. » achève Clotho d'un ton abattu.
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Le chemin de lumière blanche se transforme sous ses pieds. Tout autour de Jo se matérialisent des murs – d'abord brumeux et gris, ils se solidifient et se peignent de couleurs. Un souvenir.
« Tu es sûr qu'on est au bon endroit ? souffle-t-elle en détaillant les lieux qui se chargent d'une forte odeur de désinfectant.
Ash marche à côté d'elle en sifflotant, les mains plongées dans les poches.
- Certain. Je ne me goure jamais dans mes formules.
- Mais... C'est un hôpital. Pourquoi le Paradis de ma mère serait un hôpital ? En quoi un hôpital pourrait être un de ses souvenirs les plus heureux ? J'aurais cru que ça serait le Roadhouse...
- Nah, le Roadhouse c'est mon Paradis à moi. Je te le montrerai après quand on se prendra une bière tous ensemble.
Leurs pas résonnent dans le couloir où des ombres d'infirmières les traversent comme des hologrammes. Ash semble savoir exactement où il va. Lorsqu'il est venu la tirer de ses propres souvenirs heureux dans lesquels elle était emprisonnée, Jo s'est souvenue d'un coup de sa mort, des griffes et crocs du Chien de l'Enfer lui déchirant les entrailles... Elle était morte depuis des années et ne s'en était même pas rendue compte.
C'est comme émerger d'un rêve trop beau pour être vrai, et la réalité lui a fait l'effet d'un sceau d'eau glacée.
- Tu es déjà venu ici ? C'est donc ça que tu fais depuis ta mort, te balader dans les Paradis ?
- Oh ouais, bien sûr ! C'est beaucoup plus facile maintenant qu'il n'y a plus de patrouilles célestes à esquiver et semer. Vous ne vous en souvenez pas vu que les anges vous ont effacé la mémoire, mais je vous ai déjà réveillés plusieurs fois, Ellen, Bill et toi. Mais les anges vous ont toujours rattrapés tôt ou tard et replongés dans vos illusions. Il n'y a que Pamela qu'ils n'ont jamais réussi à choper.
- Où sont passés les anges ?
- Ils ont tous été expulsés du Paradis par un dénommé Metatron, et sur Terre l'Apocalypse est sur le point d'éclater. Mais je vais vous expliquer tout ça en détails après.
Elle manque de lui rentrer dedans quand l'homme à la coupe mulet s'arrête devant une porte et lui glisse un regard nonchalant.
- Voilà, c'est ici qu'est ta mère. Quand on l'aura réveillée, on ira faire pareil avec ton père.
Jo tend la main et frôle la poignée avec hésitation avant d'ouvrir la porte. Ils entrent dans une chambre d'hôpital baignée de rayons de soleil. Et là, allongée sur le lit avec un air épuisé mais ravi illuminant son visage, se trouve Ellen Harvelle. Elle semble plus jeune et mince que Jo ne l'a jamais vue, si bien qu'elle peine deux secondes à la reconnaître – elle ressemble énormément à Jo elle-même. Et elle berce dans ses bras un nourrisson emmailloté qui lui palpe le menton de sa main potelée.
Ash s'écarte d'un pas alors que Jo sursaute : la porte derrière eux vient de se rouvrir à la volée pour laisser passer un jeune homme qu'elle reconnaît pour l'avoir vu sur de vieilles photos.
- Bill ! s'exclame Ellen sur le lit. Je ne pensais pas que tu arriverais à venir !
- Tu plaisantes ? Aucune meute de loups-garous ne pourra m'empêcher de venir voir mon fils ! Montre-moi ce petit gars !
- Papa... murmure Jo d'une voix tremblante d'émotion.
À ses côtés, Ash se contente de lui tapoter l'épaule, l'air nullement surpris.
- Ce n'est qu'une illusion créée par la mémoire d'Ellen. Il ne peut pas t'entendre, mais on ira voir le vrai tout à l'heure, va.
L'éclat de rire d'Ellen couvre la voix du chasseur, et Jo tourne la tête vers elle. Le bébé dans ses bras bâille et sa mère sourit jusqu'aux oreilles.
- Je te l'ai dit mille fois que je sentais que ça serait une fille, et tu vois, j'avais raison ! C'est une fille, Bill !
- À toi l'honneur de la réveiller, Jo, lance Ash en la poussant doucement vers le lit.
Comme en mode automatique, Jo s'avance d'un pas vacillant vers sa mère et l'illusion de son père qui s'est assis sur le bord du lit et embrasse le front du bébé.
- J'avais déjà acheté la carabine en plastique, les petites voitures et les habits bleus, souffle Bill d'un air embarrassé. Et ça fait neuf mois que je me suis habitué à l'appeler Jo...
- Je m'y suis habituée aussi, rit Ellen de bon cœur. Joanna plutôt que Jonathan, ça te convient ?
- Maman... les coupe Jo en posant sa main sur l'épaule de sa mère. Maman, réveille-toi !
Elle lui secoue l'épaule, et soudain le bébé, Bill et la chambre d'hôpital, tout s'effiloche et tombe en lambeaux. Le visage de sa mère vieillit et s'épaissit, jusqu'à ce qu'elle ressemble à nouveau à celle qu'elle était au moment de sa mort. Son sourire s'évanouit et elle jette un regard confus à Ash puis à Jo – le décor s'est tout à fait effondré, et ils se tiennent tous les trois debout sur le chemin de lumière qui traverse le néant. Ça s'appelle Axis Mundi, d'après Ash.
- … Jo... ? murmure Ellen en un souffle brisé.
Les larmes montent au yeux de Jo qui se jette dans les bras de sa mère.
- C'est moi, maman, c'est moi... Je suis là...
- Oh, ma petite fille, ma toute petite fille... Je suis désolée, je suis tellement désolée... sanglote Ellen en la serrant fort dans ses bras. J'aurais tant voulu te protéger...
Sa mère brise leur étreinte en se reculant, caressant le visage de sa fille avant de lui replacer quelques mèches blondes derrière les oreilles.
- Est-ce que nous sommes... ?
- … mortes et au Paradis, ouaip, répond Ash pour elle en s'avançant. Ravi de te revoir, Ellen. Allez en route, on a encore Bill à réveiller.
- Quoi ? Attends, Ash ! Que se passe-t-il, explique-moi !
Ash se contente de hausser les épaules avant de tourner les talons.
- Je vous expliquerai après. Venez, c'est par ici.
- Non, pas après ! s'emporte Ellen en lui attrapant le bras avec une poigne de fer. J'exige des explications tout de suite, Ash ! Que se passe-t-il, bon sang ?!
Ash tourne la tête vers elles deux, puis jette un œil vaguement surpris sur la main de la femme qui le retient prisonnier.
- Je vois que tu n'as pas perdu ton caractère bien trempé, dit-il sur le ton du compliment. Très bien, alors je vais être direct : tous les anges ont été expulsés du Paradis, et un contact anonyme nous a ordonné de réveiller autant d'âmes que possible pour monter une armée et neutraliser l'ange responsable de ce foutoir et le forcer à rouvrir les portes. Bobby et Pamela réveillent des gens de leur côté en ce moment même. On a aussi un truc à trouver dans le Jardin d'Eden, mais j'en sais pas tellement plus sur ce sujet pour l'instant. D'autres questions, ou on peut aller réveiller Bill et tous prendre une bière au Roadhouse ? »
