Till Kingdom come
Chapitre 33
The kids aren't all right
Northampton était une petite ville calme. A vingt-et-une heures, il n'y avait pratiquement plus personne dans les rues et Leonardo avait l'impression de pouvoir marcher en plein milieu de la chaussée sans attirer la moindre attention sur lui. Les gens dans les restaurants ou dans les bars ne le remarqueraient probablement pas mais il ne tenta pas non plus le diable. De toute façon, il était trop habitué aux acrobaties sur les toits et aux ruelles sombres pour se permettre de marcher dans la rue. Ça lui paraissait être de la triche.
Les enfants humains avaient ce jeu « le sol est de la lave » – Shadow y avait souvent joué quand elle était plus petite, sautant sur les canapés, les chaises, les tables et parfois ses oncles – et Splinter s'en était certainement inspiré pour intéresser de jeunes tortues au ninjutsu. Il avait pimenté les longues journées d'entraînement de « jeux » pour continuer à les faire travailler. Maintenant adulte, Leonardo se rendait compte que des jeux comme « le sol est de la lave », « suivez le leader » ou bien « le roi des ombres » n'avaient servi qu'à pousser les enfants qu'ils avaient été à poursuivre leurs efforts un peu plus longtemps. Ceci dit, il n'en voulait pas à son maître d'avoir agi ainsi. Après avoir entraîné Shadow pendant quelques jours, Leonardo s'était rendu compte que maintenir l'intérêt d'un enfant sur des gestes répétitifs et dénués de sens était difficile. Cependant, il n'avait pas poussé Shadow dans ce genre de jeu. C'était une petite fille, pas une arme au service d'une vengeance.
Le problème d'une petite ville était qu'il n'y avait pas beaucoup de magasins et que les poubelles des épiceries étaient bien moins achalandées. Leonardo soupira pour lui-même, agacé par le peu qu'il avait trouvé dans le dernier container visité. A ce rythme-là, il devrait revenir d'ici deux jours à Northampton. Il pouvait se permettre d'avoir un régime alimentaire pas vraiment équilibré pendant un moment mais il ne voulait pas que son maître manque de quoi que ce soit, ce qui l'avait poussé à venir en ville. Leonardo ne pouvait pas non plus trop laisser Splinter seul. Le vieux rat regardait la télévision à cette heure-là mais il pouvait décider de se lever pour aller chercher quelque chose à la cuisine, par exemple, et tomber ou se blesser d'une manière ou d'une autre. C'était ce que Leonardo redoutait le plus.
April et Casey n'étaient partis que la veille dans l'après-midi mais Leonardo se sentait déjà dépassé par la situation, comme quelques semaines plus tôt, avant qu'il ne tue ces Foots dans l'ancienne caserne. L'humeur de Splinter s'était dégradée parce qu'il ne comprenait pas pourquoi Shadow, April et Casey n'étaient plus là. Leonardo avait beau lui répéter vingt fois par jour qu'ils étaient rentrés à New York, Splinter oubliait systématiquement. Et pendant le bref laps de temps où il parvenait à conserver cette information dans sa mémoire, il posait des questions auxquelles Leonardo n'avait pas envie de répondre : pourquoi étaient-ils à Northampton ? pourquoi était-il seul ? où étaient ses frères ? pourquoi les avait-il abandonnés ? Leonardo s'agenouillait alors face à son maître, les mains sur les cuisses, la tête basse en signe de respect et expliquait invariablement que ses frères et lui avaient décidé de les envoyer à Northampton pour l'été, pour la santé de leur maître. C'était un demi-mensonge et Splinter le percevait, ce qui le mettait en colère contre Leonardo mais celui-ci ne pouvait pas tout lui expliquer en détail. Ce n'était pas la peine et Leonardo n'avait pas envie de parler de ses fautes encore et encore, de l'aube au coucher du soleil.
– Peut-être devrais-tu.
Leonardo regarda par-dessus son épaule pour apercevoir l'ombre grise dans la périphérie de son champ de vision. Peut-être devrait-il parler à maître Splinter de ses hallucinations. Le vieux rat oublierait tout le reste et se focaliserait sur ce problème.
– Ce n'est pas un problème, reprit l'ombre. Tu sais que nous ne sommes que le produit de ton imagination.
Oui mais c'était parfois une distraction, pensa Leonardo en reprenant sa route à travers les ruelles – il se refusait à parler directement aux ombres.
– Parler de tes hallucinations serait une distraction, continua l'ombre en suivant le mouvement. Elle dissimulerait les vrais problèmes à ton rat de maître.
Leonardo inspira profondément et accéléra soudainement. Il sauta sur un container puis bondit jusqu'au deuxième étage d'un petit immeuble, profitant du rebord d'une fenêtre pour se propulser jusqu'au toit. Il atterrit en faisant une roulade sur le béton et se maudit en se relevant. Leonardo ouvrit précipitamment son sac pour en tirer une boîte d'œufs qui n'avaient pas résisté aux mouvements. Il avait passé vingt minutes à réunir six malheureux œufs et voilà qu'il allait devoir recommencer.
– Je croyais que tu étais un maître en arts martiaux, se moqua l'ombre.
La main droite de Leonardo se mit à trembler et la boîte lui échappa. Il la rattrapa de justesse avant de se rendre compte que c'était inutile vu l'état de son contenu. Il attendit que les tremblements se calment avant de laisser la boîte tomber sur le toit. Les jaunes, à peine visible dans la nuit, se mélangèrent à la poussière.
Les œufs étaient de loin ce qu'ils avaient le plus consommé lorsqu'ils étaient petits, aussi étrange que cela puisse paraître. Splinter en ramenait pratiquement tous les jours de ses excursions à la surface. C'était une bonne source de protéines, après tout, et puis ils n'avaient jamais été difficiles sur la nourriture. Ils mangeaient ce que Splinter rapportait, quelque soit la forme, l'odeur ou la couleur. Leonardo ne se rappelait guère de ses premières années de vie mais il se souvenait du goût des œufs crus, de la texture froide et un peu gluante sur sa langue et dans sa gorge. Depuis, ils avaient appris à cuisiner mais Leonardo appréciait encore les œufs crus, tout comme ses frères. Ça faisait toujours bondir April quand elle les voyait avaler tout rond une demi-douzaine d'œufs tout juste sortis du réfrigérateur.
Splinter avait aussi utilisé cet aliment pour les entraîner. Le but du jeu était d'attraper les œufs sans les abîmer. Ceux qu'ils parvenaient à garder intacts étaient alors pour eux. La nourriture n'était qu'une manière de les motiver à s'appliquer. Au début, Splinter les obligeait à partager les œufs intacts entre eux mais, au bout de quelques années, celui qui en attrapait le plus mangeait plus que les autres. Jusque-là, Leonardo et ses frères avaient été traité exactement de la même manière, sans préférence de la part de Splinter. Mais à partir du jour où les règles du jeu avaient été modifiées, une certaine compétition s'était installée entre les quatre petites tortues et leurs personnalités avaient émergé. Splinter les avait alors nommés puis avait encouragé certains traits de caractères chez chacun d'eux.
Leonardo détourna les yeux et s'avança sur le toit pour passer dans la ruelle suivante. Son regard fut attiré par une devanture encore éclairée à quelques distances de là, à côté d'un vieux cinéma. Steve's comics. Le magasin était toujours ouvert. Leonardo se rapprocha, passant de toit en toit pour se positionner en face du magasin de comics. Un petit panneau sur la porte indiquait que la boutique était fermée mais il y avait encore de l'activité à l'intérieur. Ce n'était pas prudent, surtout avec le cinéma juste à côté, mais Leonardo descendit dans la rue et se glissa entre deux voitures garées devant le magasin pour avoir une meilleure vue de ce qu'il se passait à l'intérieur. Il y avait un homme grand mais plus vraiment en forme aux cheveux gris à la caisse et Leonardo n'eut aucun mal à le reconnaître : Stainless Steve Steel. Quelque part, ça fit plaisir à Leonardo de savoir que ce super-héros à la retraite était toujours là. Tout avait tendance à partir à vau-l'eau ces derniers temps mais certaines choses ne changeaient pas et c'était rassurant.
Leonardo ramassa un petit caillou dans le caniveau et la lança contre la vitrine. Steve releva aussitôt le nez de ses comptes, retira ses lunettes qu'il laissa pendre au bout de leur cordelette et scruta la rue. Leonardo lui fit un signe de la main, surprenant le vieil homme. Steve se précipita vers la porte pour la déverrouiller et fit entrer Leonardo en surveillant les alentours. Leonardo se glissa derrière une rangée de bacs remplis de comics, restant accroupi pour qu'on ne le voit pas depuis l'extérieur.
– Eh bah ça alors ! lança Steve après avoir verrouillé la porte. Si je m'attendais à te voir !
– Bonsoir, Steve, répondit Leonardo avec un petit sourire.
– Bon sang, ça doit faire six ou sept ans que je ne vous ai pas vus ! T'as pris du volume, petit !
– Oui, en effet.
A vingt ans, Leonardo atteignait péniblement le mètre soixante. Il avait dix-huit centimètres de plus maintenant et ça ne lui déplaisait pas.
– Où sont tes frères ? demanda Steve en s'appuyant contre le comptoir.
L'éternelle question, chuchota l'ombre grise.
– A New York, répondit Leonardo en chassant la fumée de ses pensées.
Steve le regarda bizarrement et Leonardo se rendit compte qu'il avait véritablement chassé l'ombre de sa main. Il ignorait jusque-là qu'il réagissait physiquement à ses hallucinations. C'était préoccupant.
– Je suis à Northampton avec maître Splinter pour l'été, continua Leonardo comme si de rien n'était.
– Besoin d'une petite session d'entraînement ?
– Non. C'est probablement le dernier été de maître Splinter.
Steve comprit immédiatement ce que sous-entendait Leonardo et il se rembrunit.
– Ça arrive à toutes les vieilles personnes, concéda-t-il. Ça va ? Tu tiens le coup ?
– Ce n'est pas facile, admit Leonardo en se massant la main droite.
– Non, en effet. Mais c'est bien que vous soyez venus à la campagne. Ça doit faire plaisir à Splinter.
Leonardo hocha la tête. Il n'avait pas imaginé que la conversation se porterait sur son vieux maître et il n'avait vraiment pas envie qu'elle se poursuive sur ce sujet.
– Comment va la vie pour vous ? demanda-t-il.
– Pas trop mal, sourit Steve. Je ne suis plus tout jeune non plus mais Metal Head est toujours avec moi et on fait aller. Il est plus vigoureux que moi, je ne sais pas ce que je ferais sans lui.
– Où est-il ? J'aimerais le saluer, s'il est dans les parages.
– Malheureusement, il est à la maison, répondit Steve. Il prépare le dîner. Tu veux te joindre à nous ?
– J'apprécie votre offre mais je dois rentrer. Maître Splinter m'attend.
Il était plus probable qu'il se soit déjà endormi devant la télévision mais ça revenait au même. Leonardo ne pouvait pas se permettre de prendre du bon temps ou de rester trop longtemps loin de la ferme des Jones.
Steve hocha la tête, comprenant la situation. Leonardo se releva et tendit la main pour serrer celle de l'ancien super-héros.
– Ça m'a fait plaisir de vous voir, Steve.
Steve lui rendit une poignée de main chaleureuse.
– Moi aussi, mon grand. Vous êtes toujours à la vieille ferme des Jones ? Metal Head et moi pourrions passer un de ces jours pour saluer Splinter, qu'en dis-tu ?
– Vous serez les bienvenus, assura Leonardo.
– Oh et si vous avez besoin de quelque chose, passe-moi un coup de fil et nous te l'apporterons.
Il avait remarqué le sac. Leonardo savait que c'était une offre généreuse faite en toute bonne foi mais il la trouvait déplacée. Il était parfaitement capable de prendre soin de Splinter, il n'avait besoin de l'aide de personne.
C'est ton égo mal placé qui a plongé tes frères dans ce marasme, rappela l'ombre.
Elle était blanche et non plus grise. Leonardo se força à sourire à Steve et se dirigea vers l'entrée.
– Où tu vas, mon grand ? demanda le vieil homme.
Leonardo pointa la porte du doigt comme un gamin pris en faute.
– Passe par derrière, c'est plus sûr.
Leonardo obtempéra, suivant Steve dans l'arrière-boutique qui donnait sur une ruelle étroite et mal éclairée.
– Sois prudent en rentrant et tiens bon, mon grand, dit Steve en posant une de ses solides mains sur l'épaule de Leonardo.
C'était idiot mais Leonardo sentit sa poitrine se serrer. Il ne parvint pas à rendre son sourire à Steve aussi se contenta-t-il de hocher la tête et de s'enfoncer dans les ombres.
Raphael rentra dans la journée car il savait pertinemment que l'entrepôt serait vide. Il y avait bien Benny et sa demi-douzaine de laborantins au sous-sol mais le rez-de-chaussée était toujours dégagé dans l'après-midi à cause de l'entraînement. Seulement, depuis la mort de ce crétin de Billy et de Pénélope, les autres mutants s'étaient un peu refroidis et ne venaient plus que sur convocation. Quant aux mercenaires, ils étaient la plupart du temps avec Donald. Raphael ne fut donc pas inquiété par une présence indésirable et se faufila entre les bus soi-disant en réparation pour se glisser dans la partie où il habitait. Il n'avait pas besoin d'être discret mais les habitudes avaient la vie dure.
Comme il l'avait imaginé, Kitty n'était visible nulle part et Raphael fouilla sa chambre de fond en comble. Il trouva de vieux livres d'enfant sales et usés, certains avec des gribouillages qu'il reconnut – les quatre petites tortues dessinées ne laissaient pas beaucoup de place à l'imagination. Ces livres leurs avaient appartenu, voilà plus de vingt ans. Comment Kitty avait-elle pu mettre la main dessus ?
Elle avait réuni d'autres objets évoquant plus ou moins de souvenirs : un ours en peluche que Michelangelo avait traîné pendant des années, une télécommande que Donatello avait démontée et remontée des centaines de fois, un carnet cabossé aux pages remplies de toutes sortes de dessins, un bocal ébréché dans lequel ils avaient mis des poissons rouges trouvés dans les égouts, et ainsi de suite. Raphael n'avait pas imaginé que ça pouvait aller jusque là. Lorsque Donatello l'avait averti que Kitty squattait probablement chez eux, Raphael n'en avait pas pensé grand chose mais son frère avait insisté pour qu'il creuse le sujet. Raphael ne savait pas quoi en penser maintenant mais il était sûr d'une chose : il voulait des explications.
Il attendit donc que Kitty rentre, assis sur son lit retourné, au milieu du désordre. Il attendit longtemps mais l'expression sur la face de la mutante valut largement le prix de cette fin d'après-midi à ne rien faire. Raphael sourit méchamment alors que le pelage du chat se hérissait. Elle bondit dans le couloir, Raphael aussitôt sur ses talons. Le deuxième étage était aménagé en appartement avec quelques chambres dont certaines servaient aux laborantins pour se reposer mais, s'ils étaient présents, ils eurent la présence d'esprit de ne pas sortir. Kitty descendit les escaliers en courant. Raphael prit appui sur la première marche et sauta sur le chat, pieds en avant. Le choc propulsa Kitty contre la porte qui ne résista pas et se brisa. Des éclats de bois s'envolèrent dans tous les sens, certains se plantant dans le corps mou du mammifère. Raphael releva le chat par la peau du cou. Kitty ressemblait à une serpillère, informe et ensanglantée, mais elle était toujours vivante. Raphael la traîna jusqu'à la table de réunion où il la balança. Il vit ses doigts de pied remuer. Bien. Ça l'aurait embêté qu'elle se retrouve paralysée mais, manifestement, elle était résistante. Le mutagène avait tendance à renforcer les organismes, d'après Donatello et Leatherhead.
Raphael sortit un kunai de sa ceinture et le planta dans la table à hauteur de la tête du chat.
– On a à parler, minette, annonça-t-il.
Malgré ses lèvres ouvertes et ses os manifestement cassés, Kitty parvint à lui cracher au visage. Raphael laissa le sang couler sur sa joue.
– Pourquoi étais-tu chez nous hier soir ? demanda-t-il.
Kitty ne répondit pas. Elle se contenta de le foudroyer du regard. Raphael s'assit sur la table, croisant les bras sur son plastron.
– Je ne suis même pas en colère, dit-il. Je devrais mais je devine dans quelle merde tu as passé la majeure partie de ta vie et c'est quelque chose que nous partageons.
Il glissa un coup d'œil au chat. Des bulles rougeâtres se formaient sur sa truffe déformée et une boule de sang gonflait sous sa peau, là où sa tête avait percuté la porte. Le reste de son corps semblait mou et désarticulé bien que quelques tremblement le parcoururent. Elle n'avait pas que des côtes cassées. L'avant-bras droit était en miettes, les clavicules ne devaient pas être dans un meilleur état et c'était sans parler du genou gauche qui était en train de gentiment doubler de volume. Des éclats de bois avaient ouvert sa peau fragile de mammifère et sa fourrure se teintait de rouge. Elle n'allait plus être utile à Basile et Donald dans cet état et ça arrangeait Raphael. Il n'avait jamais fait confiance à Kitty parce qu'elle était trop impulsive et qu'elle n'écoutait rien. L'emmener en mission était tout simplement impossible si l'on voulait que tout reste sous contrôle. Raphael avait essayé de l'expliquer à Basile mais celui-ci utilisait Kitty depuis longtemps et il ne voulait rien entendre. Il considérait qu'elle était un élément essentiel de leur petite vendetta mais il ne se rendait pas compte qu'elle n'était pas faite pour le travail en équipe. Elle n'avait pas de maître et ne recevait d'ordres de personnes, d'après elle. Du coup, Raphael avait dû trouver des excuses à répétition pour ne pas la prendre avec eux : il ne voulait pas un groupe trop important, l'opération nécessitait d'autres compétences, il fallait pouvoir manier des armes à feu or elle ne le pouvait pas avec ses mains et ainsi de suite. Maintenant, il pourrait juste pointer du doigt le lit où elle allait rester pendant des semaines.
– Tu as vécu dans les égouts, reprit Raphael. Je crois même que tu as pataugé dans la même flaque de mutagène que nous, voilà près de vingt-sept ans. Benny aussi en toute logique. Vous êtes restés ensemble pendant tout ce temps. J'ignore pourquoi tu l'as pas becté mais ça a pas vraiment d'importance.
Kitty déglutit difficilement et s'étouffa à moitié. Elle toussa ensuite, son corps tremblant sous l'effort. Des larmes de douleur perlèrent à ses yeux. Raphael ne fut pas le moins du monde attendri.
– La vie dans les égouts est pas simple, j'en sais quelque chose.
En y réfléchissant bien, Raphael et ses frères avaient été chanceux d'avoir eu Splinter pour veiller sur eux. Quatre petites tortues, même imbibées de mutagène, n'auraient pas fait long feu sans protection. Et même s'ils avaient survécu sans Splinter, que seraient-ils devenus ? Ils ne seraient guère plus que des mutants débiles, de l'avis de Raphael. Il soupira et récupéra son kunai pour s'occuper les mains.
– Voilà comment je vois les choses, résuma-t-il. Toi et Benny faites trempette dans le mutagène et vous vous rendez compte dans les jours suivants que vous êtes conscients, que vous êtes des individus. Vous luttez pour votre survie dans un environnement pas chouette. Un jour, vous découvrez que vous êtes pas les seuls mutants à vivre dans les égouts. Vous croisez probablement Splinter à plusieurs reprises mais le vieux rat a dû vous botter le cul. Dans sa paranoïa, Splinter nous faisait souvent changer de repaire et on laissait toujours un tas de trucs derrière nous, parce qu'il ne fallait pas s'attacher aux choses matérielles, blablabla. Vous avez dû récupérer certains de nos trucs au fil des années. J'parie que vous nous enviiez, en ce temps-là.
– Va te faire, marmonna Kitty.
Raphael lui sourit, sachant pertinemment qu'il avait vu juste. Splinter leur avait appris à étudier une situation et à en sortir un scénario. Michelangelo avait toujours eu une imagination folle pendant ces exercices et il s'était souvent reçu des coups pour avoir osé introduire des extraterrestres ou des dinosaures dans ses histoires. Donatello se perdait en conjectures tandis que Leonardo et Raphael s'en sortaient généralement mieux. C'était plutôt facile, en vérité. Il suffisait de se poser les bonnes questions. Pourquoi Kitty s'était-elle trouvée dans leur ancien repaire ? Parce qu'elle savait qu'il était vide et probablement confortable. Bien sûr, Basile et Donald auraient pu envoyer le chat mutant dans les égouts à la recherche de ce repaire mais ça ne collait pas avec ce que Raphael avait trouvé dans la chambre. Kitty avait récupéré des objets qui n'avaient aucune importance pour les mafieux et ils étaient trop vieux pour qu'elle ait pu les trouver récemment. Ces objets étaient le fruit d'une longue collecte au fil des années, une collecte qui avait pour but de « faire comme eux ». Kitty et Benny n'avaient probablement pas été à la surface pendant des années, pas même pour se nourrir. Ils avaient vécu des déchets des uns et des autres, enviant la vie de quatre petites tortues et d'un rat mutant.
Raphael se pencha un peu en arrière et s'appuya sur un bras, continuant à jouer avec le kunai de son autre main.
– On avait déjà une vie de merde mais la vôtre a vraiment dû être une putain de misère.
Kitty ne mordait toujours pas à l'hameçon. Peut-être ne pouvait-elle pas trop parler. Sa face était plus plate que d'habitude.
– Ce que je pige pas, continua Raphael, c'est pourquoi Splinter nous a jamais envoyés à votre recherche. J'veux dire, il devait savoir que vous existiez et on manquait de cibles pour les entraînement. Chasser les rats, ça allait bien quand on était mômes mais vous auriez été des proies plus intéressantes.
– Peut-être que ton maître avait peur de moi, cracha Kitty.
Ah, enfin.
– J'en doute, rétorqua Raphael. Splinter tuait régulièrement des serpents ou des crocodiles relâchés dans les égouts. Tu crois vraiment qu'un minou dans ton genre pouvait lui faire peur ?
– Ce n'est qu'un rat.
– Il a tué plus d'un chat. 'fallait bien mettre de la viande sur la table.
Kitty essaya de griffer Raphael mais il lui attrapa la main dans son poing et serra. Il entendit les articulations craquer mais pas casser. Ce n'était pas le but. Raphael voulait juste lui montrer qu'il pouvait la briser sans effort. Les doigts de Kitty n'étaient pas aussi développés que les siens. Ils avaient encore une forme très animale, plutôt courts malgré une paume large. Elle avait plus des pattes que des bras et des jambes, en fait. Les proportions étaient restées assez proches de celles d'un vrai chat. De fait, Kitty avait un abdomen très long et elle avait du mal à rester debout longtemps. Elle n'avait pas la musculature adéquate à sa stature. Raphael supposait qu'elle avait passé la plus grande partie de sa vie sur quatre pattes. Il en aurait été de même pour lui et ses frères si Splinter ne les avait pas forcés à se mettre debout quelques jours après leur bain au mutagène.
– Comment t'en es venu à bosser pour Basile, au fait ? demanda Raphael en étudiant la main dans son poing.
Kitty ne répondit pas. Raphael lui brisa un doigt. Elle se débattit un peu et cracha encore, le poil hérissé.
– Voilà ma théorie, continua-t-il sur le ton de la conversation. Toi et Benny, vous vous pissiez dessus à l'idée de monter à la surface mais vous avez été forcés de le faire, probablement quand on a commencé à foutre le bordel chez les Foots. Comme ils étaient descendus dans les égouts, vous avez préféré vous barrer mais la vie à la surface est pas non plus une sinécure. Vous avez eu des emmerdes et Basile vous a sauvés d'une manière ou d'une autre. Depuis, vous bossez pour lui pour payer vos dettes.
Kitty eut un petit rire méprisant qui la secoua de la tête aux pieds.
– Tout ne tourne pas autour de vous, Tortues, lâcha-t-elle.
Il lui cassa un deuxième doigt alors qu'un mouvement attirait son attention ailleurs. Raphael vit Benny dans l'embrasure de ce qui restait de la porte, figé devant ce qu'il voyait. Raphael lui sourit. Il lâcha la main de Kitty.
– Tu tiens à ton pote, hein ? demanda-t-il en descendant de la table.
– Ne le touche pas ! gronda Kitty.
– Tu me laisses pas vraiment le choix, cocotte, rétorqua-t-il en s'approchant du cochon d'Inde.
Celui-ci tremblait mais il était incapable de bouger. Donatello lui avait dit que c'était une espèce de mécanisme de défense mais Raphael ne voyait pas vraiment en quoi l'immobilité pouvait protéger. Il attrapa le cobaye par le col de sa blouse blanche et le souleva de trente bons centimètres pour le mettre à sa hauteur. Il n'était pas léger par rapport à sa taille mais Raphael pouvait tout de même le soutenir d'un seul bras.
– Lâche-le ! ordonna Kitty.
Elle avait réussi à se mettre sur le côté mais c'était manifestement plus douloureux que de rester sur le dos. Elle ne pouvait cependant pas quitter la table. Et même si elle y parvenait, elle ne représentait vraiment aucun danger pour Raphael.
– Peut-être que ton petit pote sera plus coopératif que toi, supposa Raphael. Hein, Benny ?
Le cochon d'Inde couina et se débattit faiblement. Il attrapa le poignet de Raphael de ses petites mains dans des gants en latex vert. On pouvait deviner ses griffes à l'intérieur.
– Que voulez-vous savoir ? demanda Benny avec son délicieux accent anglais.
– Pourquoi ta copine était chez nous ?
– Nous avions l'habitude de passer derrière vous dans les repaires que vous abandonniez pour récupérer des choses utiles, répondit Benny.
– Basile et Donald sont au courant de votre sale manie ?
– Non.
– Est-ce qu'ils ont envoyé Kitty fouiller chez nous ?
– Non. Nous n'avons jamais parlé de nos anciens voisins.
– Comment avez-vous fini par bosser pour eux ? continua Raphael.
– Vous aviez raison à propos des Foots, dit Benny. Ils nous ont poussés à sortir des égouts mais ils nous ont aussi traqués, capturés et détenus pendant un certain temps. Nous avons été, littéralement, leurs cobayes.
Ce devait être comme ça que les Foots avaient fini par obtenir la panthère mutante, supposa Raphael. Il ne l'avait jamais croisée mais Donatello et Michelangelo lui avaient rapporté ce qu'ils avaient appris sur ce mutant. La chronologie se tenait, en tout cas, et cette hypothèse avait le mérite d'expliquer beaucoup de choses. Trop, peut-être.
– Sully Brent, ça te dit quelque chose ?
– C'est l'homme en charge des expérimentations, répondit Benny.
– C'est ? Pas c'était ?
– A ma connaissance, il travaille toujours pour le clan des Foots mais il donne également des cours à l'université de Columbia en qualité de professeur de chimie organique. C'est un brillant homme. Il a su m'intéresser à son domaine.
Raphael tiqua. Benny était de fait l'un des chimistes de Basile mais pas pour la production de masse. Benny créait de nouvelles drogues qui étaient testées localement avant que les formules ne soient envoyées un peu partout dans le pays dans d'autres laboratoires qui se chargeaient alors de la production. Il n'avait rien à voir avec la génétique ou le mutagène.
Raphael eut l'impression de perdre l'équilibre pendant une fraction de seconde et sa vision se troubla. Les couleurs du monde se firent plus vives. Il sentit son rythme cardiaque s'accélérer et il eut soudainement chaud. Ce n'était pas normal, pas du tout pour un reptile au sang froid. Raphael lâcha le cochon d'Inde qui se précipita vers la table. Comment avait-il fait pour le droguer ? Il l'avait à peine touché !
Un contact cutané, réalisa Raphael en s'appuyant contre le mur, le sol tanguant décidément trop sous ses pieds. La matière se mit à vibrer et il vit sa main disparaître dans le mur. Il fallait qu'il sorte de là. Raphael s'arracha à la cloison et se tourna vers la table, soudainement immense et aux pieds ondulant pour compenser les troubles du sol. Il devait rester calme et rationaliser. Une table ne pouvait pas se changer en lit marchant de Nemo. Raphael tenta de contrôler sa respiration et fit un pas en avant. Le sol se déroba sous son pied et il tomba en avant dans un gouffre arc-en-ciel. Des étoiles filantes le dépassèrent en riant et l'une d'elles lui tendit la main. Raphael l'attrapa, ne sachant pas quoi faire d'autre. Il sentit de la chaleur irradier par vague dans son bras, une chaleur comme il en avait rarement connue. L'étoile lui sourit et Raphael reconnut son visage. C'était Emma. Elle se rapprocha de lui, chutant toujours dans le gouffre arc-en-ciel, et passa ses bras autour de son cou. Raphael adorait ce geste, ces étreintes, ses étreintes, mais il devait chasser Emma de son esprit. Ce n'était pas réel – ni raisonnable. La chaleur disparut et le sol se rapprocha de lui à la vitesse de l'éclair. Raphael s'immobilisa à quelques centimètres du béton, flottant dans l'air chargé d'odeurs multicolores. Il s'appuya sur cette couche d'air solide et se releva, regardant au-dessus de lui pour voir le gouffre arc-en-ciel célébrer sa détermination. Les étoiles continuaient à pleuvoir, chantant un air d'opéra glorieux au goût de fraise. Raphael repartit en avant, gardant les yeux fixés sur le trou dans le ciel. Il avait l'intuition que le sol lui resterait fidèle s'il ne le regardait pas. Ça n'avait pas vraiment de sens mais il ne fallait pas en chercher. Il devait se fier à son intuition. Il fallait toujours se fier à son intuition. Splinter le leur avait enseigné. Il les avait entraînés pour ce genre de situation aussi. Raphael ne se souvenait pas avec précision de ce que le vieux rat avait bien pu leur dire mais il se raccrocha à l'image de son maître parce qu'il sentait que c'était un moyen de se sortir de là. Gardant les yeux fixés sur le gouffre arc-en-ciel, Raphael avança, les étoiles et la musique ruisselant sur son corps brûlant. Et l'air vibrant l'engloutit.
