CHAPITRE TRENTE-QUATRE
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Le soleil se levait au-dessus des immeubles, entre les gratte-ciel. Il était presque midi une fois encore, Sung-yeon s'était réveillée d'un sommeil de plomb, avait froid et mal à la tête. Heureusement, elle trouva les médicaments que son père lui avait achetés le matin. Mais il n'était pas là, lui. Habituellement, à cette heure-ci, il était déjà rentré. La jeune fille l'appela en le cherchant dans les différentes pièces, mais rien. Elle trouva un nouveau mot sur le frigo, qu'elle jeta sans scrupules.
« C'est fou quand même... On ne fait plus rien ensemble, » pensa Sung-yeon en cherchant une tasse.
Elle avala avec son chocolat chaud un comprimé pour les maux de tête et alla se préparer pour la journée.
En rentrant, son père avait décidé de lui accorder un petit moment privilégié et ils étaient allés ensemble faire le tour du parc non loin de leur immeuble. Si-woo semblait fatigué ce matin et il parlait moins que d'habitude.
- Ça ne va pas mieux ? demanda finalement Sung-yeon. Ce n'est pas normal, de s'épuiser comme ça...
- Oui... Mais c'est mon travail. Ne t'inquiète pas, contente-toi de te rétablir.
Après avoir faire un petit tour, ils projetèrent de rentrer – Si-woo tenait à respecter son organisation.
- Je vais rester un peu dehors, décida la jeune fille. J'ai besoin de prendre l'air.
Si-woo acquiesça après hésitation et rentra sans plus attendre. Sung-yeon, elle, resta une heure supplémentaire au parc pour profiter du peu de soleil qu'il y avait.
À partir du jour qui suivit, ce fut plus difficile encore pour la jeune fille. Sung-yeon regrettait amèrement d'être restée dehors plus que nécessaire la veille, se sentant plus fatiguée et avec des maux de tête qui ne partaient pas, allant et venant au gré de leurs envies.
Si-woo vint la voir en fin de matinée car elle ne s'était toujours pas levée.
- Comment tu te sens, aujourd'hui ?
- Pas mieux, avoua Sung-yeon. J'ai attrapé un vrai rhume, peut-être même la grippe...
Si-woo s'était assis sur le rebord du matelas, visiblement inquiet et d'humeur terne.
- C'est vraiment pas de chance... Reste te reposer et ne te soucie de rien, d'accord ?
Sung-yeon hocha la tête. Son père pressa brièvement la couverture là où se trouvait sa main et se dirigea vers la porte, disant qu'ils verraient plus tard comment évoluait son état. Toujours la même chose.
Le lendemain, Sung-yeon se leva – sa tête tourna lorsqu'elle se redressa, probablement qu'elle l'avait fait trop vite – et se prépara pour se rendre à la pharmacie. Son père était occupé et elle n'avait pas voulu le déranger.
- Bonjour, salua-t-elle en anglais en entrant dans le magasin.
On lui répondit gentiment. Elle s'approcha d'un des professionnels et lui expliqua sa situation, ses symptômes.
- Pourtant, le mal de tête n'est pas directement lié à un début de rhume, alors peut-être que c'est bien une grippe, réfléchit le pharmacien à voix haute. Avez-vous consulté un médecin ?
- Pas encore, répondit la jeune cliente. Nous ne nous sommes pas inquiétés.
Le pharmacien l'incita poliment à aller se procurer une ordonnance, ainsi que les conseils d'un médecin, pour pouvoir revenir par la suite. Sung-yeon rentra et en informa son père.
- Tu es allée voir les pharmaciens ? s'étonna son père. Peut-être que ce serait plus sûr, effectivement. Attendons encore un peu de voir, et nous l'appellerons si ça ne va toujours pas demain.
Sung-yeon hocha la tête, bien que confuse. Son état ne semblait pas grave, mais il durait depuis plusieurs jours sans vraiment changer. Le soir, après le dîner, elle alla se coucher un peu plus tôt. Son père rangea ses documents et prépara un thé pour sa fille, qui l'accepta avec plaisir.
- Du thé à la cannelle qu'on a acheté au magasin, dit-il en lui tendant la tasse.
- Merci... Il est le bienvenu.
Si-woo sourit doucement, nerveux. Sung-yeon pensait comprendre pourquoi sans même demander.
- Ne t'inquiète pas, papa... (Prononcer ce mot sonna étrange à ses oreilles.) Je vais aller mieux.
Il hocha la tête sans vraiment montrer de soulagement. Sung-yeon but sa boisson et s'endormit rapidement. Elle fut cependant réveillée dans la nuit par des bruits répétés de coups lointains.
« Oh non, ne me dites pas qu'on a des voisins bruyants... À moins que ce soit des travaux ?... »
Elle tira la couette pour se couvrir la tête heureusement, les bruits cessèrent bientôt et elle put retirer la couverture. Alors qu'elle tâchait de s'endormir une nouvelle fois, elle entendit des bruits de pas dans le couloir devant la porte de sa chambre fermée. La jeune fille regarda son réveil : 03:57 AM. Son père s'était peut-être réveillé en plein sommeil comme elle.
Lorsqu'elle ouvrit les yeux le lendemain midi, elle se sentait toujours mal, mais cela n'avait pas empiré. Elle se leva pour trouver son père en train de préparer le dîner. Ils se saluèrent.
- Est-ce qu'on peut appeler le médecin aujourd'hui ? demanda Sung-yeon.
- Ça ne va pas mieux ? demanda Si-woo. Bon, je vais m'occuper d'en appeler un alors.
Sung-yeon inclina la tête de côté.
- Tu es déjà très occupé, laisse-moi faire.
- Non, je préfère que tu te reposes. C'est mon travail, de prendre soin de toi.
La jeune fille haussa un sourcil incrédule, puis soupira.
- Bon, d'accord... Mais ne tarde pas trop, s'il te plait.
Si-woo acquiesça et lui servit bientôt le repas. L'après-midi, elle s'occupa dans la chambre car elle n'avait pas la tête à sortir seule et se mêler à l'agitation. Elle sentait bien qu'elle s'isolait peu à peu, mais son père lui avait promis de terminer son travail au plus vite, et avait ajouté qu'il y était presque.
Elle avait commencé la lecture d'un livre, mais bientôt, son mal de tête l'interrompit. Elle posa la tête sur l'oreiller, commençant à se relaxer progressivement. Sung-yeon sentit ses muscles se relâcher petit à petit et la douleur s'affirma un peu. C'est alors qu'elle remarqua la présence d'un nœud au niveau de l'estomac.
« Ce serait une gastro-entérite ?... oh non, par pitié... »
Elle grommela et serra les poings. Soudain, on toqua à sa porte.
- Sung-yeon, c'est moi, annonça son père en entrant.
La jeune fille ouvrit les yeux, roulée en boule sur le lit.
- J'ai appelé mon médecin, il n'est pas disponible pour consulter tout de suite... Il faudra attendre quatre jours. Je lui ai décrit les symptômes, il ne s'inquiète pas trop.
Sung-yeon plissa les yeux. Au fond, elle pensait que les médecins ne s'inquiétaient jamais et que c'était pour cette raison qu'ils passaient plus d'une fois à côté de quelque chose. Elle était assez bien placée pour le savoir.
- J'ai... appelé Kim Tae-hyung.
Sung-yeon braqua son regard sur son père.
- Quoi, tu as appelé Tae-hyung ? répéta-t-elle instantanément. Mais... quand ? Qu'est-ce que tu lui as dit ?
- Je lui ai dit que tu ne te sentais pas bien depuis peu et qu'il valait mieux que je te garde le temps qu'il fallait. Tu devais retourner en Corée du Sud d'ici quelques jours, mais je ne sais pas si ça va être possible. J'ai voulu l'informer... si jamais il t'attendait.
Sung-yeon sentit son cœur se serrer. À croire qu'il voulait imiter l'estomac...
- Mais tu aurais pu me le passer, dit-elle en fronçant les sourcils. J'aurais voulu lui parler, lui dire moi-même que j'allais bien et le rassurer. Le pauvre, je suis sûre qu'il s'inquiète quand même...
Si-woo haussa les épaules.
- Tu n'as qu'à lui envoyer un message, suggéra-t-il simplement.
Sung-yeon ne tint pas à poursuivre la conversation et soupira. Il fallait qu'elle s'en tienne à sa décision... mais il s'agissait de sa santé, et laisser Tae-hyung s'inquiéter était plutôt cruel. En fait, elle se cherchait un peu une excuse. Dès que son père fut sorti, la jeune Coréenne se jeta sur son téléphone, sélectionna le contact de Tae-hyung et commença à taper son message, le cœur battant. Elle rêvait de faire ça depuis déjà deux semaines. Il lui fallut plus de temps que prévu pour écrire un message de réconfort, le plus neutre possible malgré tout ce qu'elle voulait lui dire. Lorsqu'elle l'envoya, elle se sentit tellement bien... En soupirant, elle se retourna sur le côté. Est-ce que cette épreuve de la distance les avait vraiment éloignés... ? Elle en doutait.
XXX
Le soir vint. Si-woo porta à nouveau une boisson chaude à Sung-yeon, sorte de nouveau rituel mis tacitement en place. Mais la jeune fille s'était endormie sur son mal de tête et l'homme posa la tasse sur la table de chevet.
Sung-yeon se réveilla en début de nuit à cause de la douleur et trouva la tasse à côté d'elle. Elle la porta à ses lèvres. Après quelques gorgées, elle trouva le goût du thé différent de celui de la veille. En fait, elle connaissait ce goût, mais elle n'arrivait pas à déterminer duquel il s'agissait.
« C'est plutôt bon... Qu'est-ce qu'il a utilisé comme thé ? » se demanda la jeune fille en se levant.
Un vertige la prit et elle dut faire quelques pas de côté pour retrouver l'équilibre. Elle se dirigea vers la cuisine, alluma la lampe et chercha les boîtes de thé. Elle n'en trouva pas, même après avoir fouillé plusieurs placards. Sung-yeon fronça les sourcils et posa la tasse sur la table, jugeant qu'elle réchaufferait la boisson pour la boire plus tard.
Mais le lendemain, ce qui l'accueillit fut plutôt une horrible sensation d'estomac noué. Elle se redressa dans son lit. Les symptômes s'étaient enchaînés et rien ne s'arrangeait. Le pire, c'était que personne ne semblait s'inquiéter. Il était vrai que Sung-yeon avait vécu des choses qui justifiaient qu'elle puisse se sentir en insécurité ou dans le doute, sans toutefois virer à la paranoïa. Mais de là à banaliser ces maux de tête qui devenaient de plus en plus récurrents, ces vertiges dès qu'elle se levait, cette nausée... Au fond d'elle, elle sentait que quelque chose n'allait pas.
En posant le pied par terre, cela se confirma. Son estomac sembla se contracter. Il allait... Vite, elle courut sans réfléchir à la salle de bains.
XXX
Assise en face des toilettes, elle essayait de reprendre sa respiration, les yeux chargés de larmes par réaction physiologique.
Elle pensa brusquement à quelque chose. La grippe ne fait pas vomir, et la gastro-entérite s'accompagne de troubles du transit, ce qui n'était pas son cas. C'était encore autre chose.
Qu'est-ce qui pouvait lui donner envie de vomir avec maux de tête et vertiges ? Si elle digérait bien, alors le problème venait de la nourriture elle-même.
Sung-yeon essuya les bords de sa bouche et ses yeux, lamentablement recroquevillée sur elle-même. Peut-être que la nourriture était de mauvaise qualité ? Il faudrait qu'elle en parle à son père.
Elle réalisa alors autre chose : son père se sentait parfaitement bien, alors pourquoi était-elle la seule à avoir ce genre de problème ? Elle n'avait pourtant jamais mal réagi à de la nourriture, à quelques exceptions près. Il n'y avait donc pas de raison de réagir aussi mal à de simples aliments. Elle se leva maladroitement, se rafraichit à l'eau froide et sortit de la salle de bains. Malgré l'envie d'aller se reposer à cause de son état, elle se prépara et sortit sans déjeuner.
- Où est-ce que tu vas ? demanda Si-woo en se préparant un café. Tu vas mieux ?
- Je vais prendre l'air, je pense que je me sentirai mieux, dit-elle simplement.
- Mais tu n'as rien mangé !
- Je le ferai en rentrant.
Sung-yeon sortit de l'appartement et marcha jusqu'au parc. Au premier banc qu'elle trouva, elle s'assit et se laissa aller contre le dossier en fermant les yeux. Elle n'avait plus le temps d'attendre que le médecin de son père trouve un créneau pour elle. D'ailleurs, à part lui, elle ne connaissait aucun médecin à proximité. En revanche, il y en avait un (ou presque) à qui elle faisait complètement confiance.
Elle composa le numéro, encore hésitante.
« Ce n'est pas comme si je voulais juste discuter, » se justifia-t-elle. « C'est une question d'urgence... Oui, c'est ça... c'est une urgence. Donc, tout va bien. »
Elle porta l'appareil à son oreille et attendit. Les secondes semblèrent durer une éternité. Enfin, on décrocha.
- Tae-hyung ! s'exclama-t-elle, euphorique de pouvoir lui parler à nouveau. Je suis désolée de t'appeler, on avait dit... Bref, tu te souviens. Mais c'est une urgence, enfin c'est important quoi... Euh, tu es disponible ?
La première chose qu'elle entendit fut son rire. Un grand sourire soulagé s'étira sur son visage et son cœur se mit à battre joyeusement.
- Tu t'entends parler ? se moqua gentiment le jeune homme. Calme-toi un peu d'abord. Sérieusement, on dirait que tu veux dire dix choses en même temps...
Sung-yeon eut un rire étouffé. Elle se sentait un petit peu mieux, mine de rien.
- J'ai pas encore eu le temps de répondre à ton message, reprit Tae-hyung. J'étais étonné que tu m'en envoies un d'ailleurs... Mais bref, merci. Tu vas mieux ?
La jeune Coréenne reprit son sérieux et expliqua la situation. Son frère l'écouta patiemment.
- Et donc, tu as pensé à ton super frère qui est presque médecin, en conclut Tae-hyung.
- Voilà, et je me demandais si super-médecin pouvait m'aider. Parce que, comme je te l'ai dit, j'ai pensé à une intoxication alimentaire.
- C'est plausible, réfléchit Tae-hyung. Cela dit, le fait que ton père mange la même chose sans se sentir mal... ça m'intrigue. (Il y eut quelques secondes de silence.) Tu m'as dit que ça dure depuis plusieurs jours... Il s'est passé un truc à ce moment-là ?
- Rien de particulier...
- Rien ? Même sans lien apparent avec l'alimentation ?
Sung-yeon replaça ses lunettes.
- Mon père a reçu un dossier de la part du bureau, à rendre au plus tôt. Du coup, on a arrêté de sortir, je m'ennuie un peu...
La jeune fille attendit le verdict de Tae-hyung. Une odeur vint lécher ses narines et automatiquement, elle tourna la tête vers la source de cette odeur. Une petite cabane provisoire non loin d'elle, établie dans le parc au milieu des buissons, dégageait un appétissant fumet qui lui rappela qu'elle n'avait pas déjeuné. C'était janvier, le temps du thé, des marrons chauds, des...
- Des amandes ! s'écria victorieusement Sung-yeon.
- Ah ! s'exclama Tae-hyung. Hurle pas comme ça ! De quoi tu parles ?
- Je me souviens, poursuivit sa sœur. Le thé que mon père m'a apporté hier... Oui, il cuisine et me prépare du thé le soir... Celui-ci avait un goût d'amande... Attends, mais c'est bizarre... Je suis allergique aux amandes pourtant, il ne le sait pas... ?
Il y eut un long silence au téléphone.
- Tae-hyung ?
Rien.
- Tae-hyung, tu es toujours là ?
- Attends.
Sa voix... froide, ferme, presque dure. Sung-yeon attendit, surprise de ce timbre inhabituel.
- Non... attends...
- Tu penses à quelque chose ?
Tae-hyung réfléchit encore un peu.
- Non, tu vas trouver ça débile. Mais Yeonie... Tu dois rentrer. Tout de suite.
