Ibayama
Ce jour-là, Oda Nobunaga avait décidé d'aller chasser sur le mont Iba. Proche du château d'Azuchi, la hauteur était restée presque à l'état sauvage et le gibier y abondait. Tamotsu aimait particulièrement ces collines boisées qui lui rappelaient son Harima natal.
Nobunaga avait pris avec lui son nouveau faucon blanc. Le clan Hōjō lui avait offert treize faucons lors de son ambassade à Miyako deux mois plus tôt. L'oiseau de proie avait tout de suite retenu l'attention de Nobunaga grâce à sa couleur rare et ses grandes qualités de chasseur.
Comme à chaque fois qu'il sortait du château d'Azuchi, Nobunaga avait emmené avec lui une quinzaine de pages, dont les oni d'Azuchi. C'était une précaution qui datait de l'époque où il redoutait l'attaque de moines magiciens. Maintenant que Nobunaga était en train de faire la paix avec Kennyo, cette précaution paraissait pourtant superflue, se disait Tamotsu.
Nobunaga et son escorte s'engagèrent sur un sentier escarpé à flanc de coteau. Les pages entouraient leur maître, tandis que les gardes à cheval s'étaient postés en tête et en queue de cortège. Les rabatteurs étaient partis en avant, Nobunaga et sa suite les rejoindraient sur le terrain de chasse.
Tamotsu entendit soudain son voisin Chikame pousser une exclamation, puis Mine et Asanori l'imiter. L'instant d'après, Chikame avait disparu. Tamotsu tourna la tête de tous côtés pour le retrouver. Il aperçut alors, en haut de la colline surplombant la route, un énorme bloc de pierre qui glissait le long de la pente. Le garçon poussa un cri à son tour.
Tamotsu vit Asanori et Hikosaku s'élancer dans la direction du rocher. Ils rejoignirent Kame, arcbouté en-dessous du bloc de pierre pour freiner sa course. Les trois garçons réussirent à ralentir temporairement le rocher, mais celui-ci reprit rapidement de la vitesse. Pour Tamotsu, il était clair que ses camarades n'arriveraient pas à l'arrêter.
Le garçon entendit Mine lui crier : « Mets ue-sama à l'abri ! » et la vit courir à son tour vers le rocher. L'ordre de sa sœur lui rendit son sang-froid. Il sauta à bas de son cheval, s'approcha de son maître et lança : « Toutes mes excuses pour ce comportement cavalier, ue-sama ! ». Puis il le prit dans ses bras et le transporta à l'écart de la trajectoire du rocher.
Tamotsu se demanda quoi faire ensuite. Son réflexe était de se porter au secours de ses camarades. Ils essayaient toujours d'arrêter le rocher : Nobunaga était à l'abri, mais ce n'était pas le cas de son escorte. Cependant Mine avait expressément ordonné à Tamotsu de protéger Nobunaga… et elle avait raison. Quelqu'un devait veiller sur lui.
C'est alors que Tamotsu repéra sa sœur au sommet du rocher. Mine s'était accroupie et avait posé la main sur la pierre. Son frère la contempla avec stupeur. Qu'est-ce que Mine était en train de fabriquer ?
La voix de la jeune fille retentit soudain.
-Sai !
Un sort de destruction ! C'était une idée géniale de la part de Mine : détruire le rocher avant qu'il atteigne la route. Tamotsu vit la surface du rocher se craqueler, des blocs de pierre rouler par-dessus les têtes de Kame, Hikosaku et Asanori, et retomber sur la route. Malheureusement, le sort ne fut pas assez puissant pour désintégrer le rocher.
-Sai ! répéta Mine.
Une seconde couche du rocher se détacha et dévala la pente.
-Sai ! répétait Mine avec obstination.
Petit à petit, le rocher diminuait de volume. Les efforts de Hikosaku, Kame et Asanori pour le ralentir devenaient de plus en plus efficaces. Le bloc de pierre finit par s'immobiliser juste au-dessus de la route.
L'incident n'avait duré que quelques minutes, mais le temps avait paru interminable à Tamotsu.
Une exclamation monta de l'escorte, mais Kame, Mine et Hikosaku n'en avaient cure.
-Il faut mettre la troupe à l'abri, le rocher peut se remettre à glisser, criait Chikame.
-Tamotsu ! appelait Mine. Où est ue-sama ?
-Est-ce que tout le monde va bien ? demandait Hikosaku avec inquiétude.
C'était loin d'être le cas. En dévalant la pente, les blocs de pierre avaient blessé nombre de soldats, pages et chevaux. Les blessures étaient toutefois sans gravité par rapport aux dommages qu'ils auraient subis si le rocher les avait atteints.
Le chef des gardes aboya quelques ordres. Ses hommes rejoignirent Oda Nobunaga, imités par les pages. Le seigneur était resté planté là où Tamotsu l'avait installé, son faucon toujours sur le bras. Parvenu devant Nobunaga, le chef des gardes descendit de son cheval et s'inclina devant son seigneur.
-Quelles sont vos instructions, ue-sama ? demanda-t-il. Devons-nous poursuivre notre route ou rentrer à Azuchi?
-Ni l'un, ni l'autre, répondit Nobunaga d'une voix tranchante.
Le seigneur était pâle et il tremblait. Cependant Tamotsu, qui commençait à bien connaître les humeurs de son maître, savait que ce n'était pas la peur qui le mettait dans cet état. Nobunaga était furieux.
-Ce n'était pas un éboulement, déclara le seigneur, les yeux étincelants de colère. Le roc provenait de la carrière au-dessus de nous. C'est une main humaine qui est à l'origine de cet accident. Je veux savoir ce qui s'est passé.
-J'envoie immédiatement des hommes inspecter la carrière, répondit l'officier aussitôt.
-Hors de question. J'enquêterai moi-même, décréta Nobunaga.
-Ce serait d'une grande imprudence, ue-sama, voulut protester le chef des gardes. Un autre accident pourrait survenir…
Mais Nobunaga ignora les objections de son subordonné. Un de ses soldats lui amena son cheval. Le seigneur tendit son faucon à Tamotsu, toujours à ses côtés, monta sur l'étalon et reprit son chemin vers le sommet de la colline. L'officier n'eut pas d'autre choix que de rependre sa propre monture, et de suivre son suzerain.
