35 | Pas pour les chiens

Ça me fait un drôle d'effet de laisser Pina et Timandra sur le pas de la porte du Dispensaire alors qu'après ma journée de travail je descends rejoindre Livia au village. J'ai l'impression étrange qu'une page se tourne. Nous devons sortir de la Réserve et utiliser un portoloin pour gagner dès ce soir Venise. Les Cimballi nous accueillent ce soir - nous et Aradia. On part tous les trois à Londres demain matin.

C'est calé depuis des jours, mais j'ai l'étonnante impression de faire un saut vers l'inconnu comme si, au lieu de lieux connus - et bien connus, je m'apprêtais à fouler des terres que je n'avais jamais vues auparavant. Meninha sur mes talons - je n'ai pas envisagé de la laisser derrière moi une fois de plus malgré son amitié naissante avec Pina - me paraît une sorte de talisman dans toute cette incertitude.

"Tu reviens dans une semaine maximum", je me rappelle sévèrement. "Et tu as fait tout ce que tu pouvais pour organiser ce voyage - sans parler de Defné qui va te rejoindre. Arrête ton mélodrame !"

Je frappe chez Livia qui me semble assez contente de partir même si elle essaie de ne pas trop le montrer. Il faut dire que son petit-fils Roméo est assez mécontent, lui, de son départ. Peut-être parce qu'il sait qu'elle va rejoindre sa propre mère et qu'il n'est pas du voyage.

"Nonna, je ne veux pas que tu partes !", il pleurniche à s'accrochant à elle.

"Ton père arrive demain, Romeo, et, ce soir, tu vas dormir chez Lorenzo. Prends ça pour une petite fête au milieu de la semaine."

"Je veux venir !"

"Ça n'a rien d'un voyage pour les enfants", tente encore la grand-mère, assez désolée pour lui, je crois.

"Mais Il Dottore, il emmène son chien", insiste le garçon désespéré. "C'est pas pour les enfants mais pour les chiens ?"

Livia est clairement dépassée par l'argument et je décide d'essayer d'aider - j'ai été invité dans la conversation après tout.

"Roméo, je n'ai personne à qui laisser Meninha, et elle n'est contente qu'avec moi. Tu as tes amis, ton école, ton père. Nonna Livia, je te le promets, va revenir très vite et sans doute avec des cadeaux."

Roméo n'ose pas trop insister, ou il se demande quels cadeaux sa Nonna pourra lui ramener. Je me promets de faire une razzia pour lui chez les jumeaux Weasley - je suis sûr que Harry approuvera.

"Tu as été gentil et patient avec Roméo", juge Livia alors que nous marchons vers le monde moldu. Elle a refusé mordicus de monter sur un balai ou sur un traîneau. Donc, nous marchons. Après tout, ça rendra Meninha plus calme pour le portoloin.

"J'ai des troupeaux de neveux et nièces", je souris.

"Oh, tu seras un père expérimenté alors", elle estime avec légèreté.

"Je suis loin de me voir père", je réponds presque par réflexe.

"Vraiment ?", elle questionne avec un air de surprise sincère qui me laisse pantois.

"Une famille... - Ok, je suis avec quelqu'un mais.. une famille, Livia, c'est un sacré projet - pas un truc qui s'improvise !"

"Regarde ton amie, Pina : elle a l'air de prendre la chose avec davantage de simplicité. Elle aime un homme, elle va avoir un enfant, ils sont loin pour l'instant mais elle croit à leur avenir... J'ai une certaine sympathie pour ceux et celles qui vont de l'avant ; qui ne s'interdisent pas trop de choses."

Comme je me demande si elle ne fait pas une comparaison implicite entre aller de l'avant en amour et en médecine, je décide de ne pas insister. Nous atteignons la limite de la réserve peu après, et Livia sort de son sac une canette de soda cabossée. J'empoigne le collier de Meninha de ma main gauche et la canette de ma main droite. Quand Livia, avec un air excité qui la rajeunit notoirement, me demande si je suis prêt, je me contente sobrement d'acquiescer.

oo

Livia n'a pas dit un mot depuis que nous nous sommes installés dans une gondole avec une Meninha moins inquiète que la dernière fois. Enfin si, la maîtresse des potions de Lo Paradiso a dit : "Ça faisait si longtemps !" Et puis, plus rien. Elle s'est abîmée dans la contemplation de Venise, des lumières jaunes des rues et des maisons reflétées par les eaux avec une expression d'admiration qui la rajeunit encore une fois de manière impressionnante. Je m'interroge pour la première fois sur le poids de Lo Paradiso sur ses épaules. Est-ce que la réserve allège réellement le poids de la lycanthropie ? Ce n'est pas la première fois que je me pose la question.

"Mais la potion, elle, c'est sûr", je murmure en serrant Meninha contre moi.

De loin en loin, je vois les traces du Carnaval qui s'est déroulé pile entre la dernière fois que je suis allé à Venise et hier. Peut-être que c'est bien que je l'aie raté, j'essaie de me consoler, peut-être que c'est bien que je puisse me dire qu'on ira un jour - Defné et moi, main dans la main, avec des costumes assortis, ou pas. Un peu comme je nous ai imaginés déambuler dans Istanbul, une autre ville de coupoles et d'eau...

Ce sont de belles idées, des rêves éveillés qui me font oublier ce qui pourrait m'inquiéter, mais on finit par accoster. J'avoue que j'ai un pincement d'inquiétude quand s'ouvre la porte marine du palais Cimballi. La dernière fois que j'ai été ici, si Tiziano ne m'a pas jeté dehors, il n'a pas jugé bon de me dire au revoir. Je me demande sincèrement s'il sera là, ce qu'il dira, le niveau d'amertume qu'il peut entretenir. Malgré toutes les assurances rétrospectives de Harry, je ne pense pas que ça sera obligatoirement simple, surtout alors que Livia et moi partons demain à Londres pour lancer des recherches desquelles il est de fait écarté.

C'est Aporia qui nous ouvre, et elle tombe avec simplicité et joie dans les bras de Livia. Fiametta et les plus grands des enfants ne tardent pas à nous entourer. Le jeune Teo attend son tour un pas derrière mais avec un sourire qui ne ment pas : il est content de me voir tout autant qu'il est à sa place maintenant dans cette maison. Meninha est ravie de leurs caresses. A un signe discret de Fiametta, Aporia entraine les héritiers Cimballi et Teo, qui nous ont déchargés de nos bagages, dans les étages. Ma chienne les suivrait bien, je crois, mais je décide de la garder près de moi. Fiametta nous conduit à un petit salon où nous attendent Tiziano et Aradia devant un grand feu qui me paraît assez inutile.

"Kane semble s'être fait au froid et à la simplicité de Lo Paradiso", commente Aradia avec un sourire amusé quand j'enlève ma cape comme la veste en velours que je porte en dessous. "Un chien, aussi. Il ne lui manque plus que quelques moutons !"

Je me contente de sourire patiemment. J'ai une vision des plus floues de la position d'Aradia dans cette affaire. Je sais que beaucoup anticipaient qu'elle s'opposerait au projet. Ça ne semble pas le cas. Pas qu'on m'ait expliqué grand-chose à part de me dire qu'elle exigeait de nous accompagner et de faire partie des négociations. Comme elle occupe ce poste un peu mystérieux pour moi d'Ambassadeur, ça a sans doute du sens...

"Kane a pris toute sa place", commente lentement Livia en regardant son ancienne belle-fille avec un air ouvertement sévère.

"Nous l'avons tous compris, n'est-ce pas Tiziano ?", contre Aradia avec une grande nonchalance.

Même pas cinq minutes et le cadre du conflit est posé, je me dis. Je n'ai même pas eu le temps de serrer la main à quiconque.

"Harry te dirait qu'il l'a prise parce qu'il ne désirait rien de spécial, à part faire son travail, être utile... qu'il a juste regardé autour de lui et fait de son mieux", répond lentement Tiziano en me fixant de ses yeux sombres. "Il n'est pas intéressé par la théorie ou seulement par ce qu'elle lui donne comme outil - le vrai frère de Harry en un sens", il rajoute avec une sorte de sourire un peu supérieur mais clairement indulgent.

"Je suis d'accord avec Harry", annonce Livia en s'installant sur un fauteuil que lui a avancé Fiametta qui est restée, prudemment sans doute, silencieuse. "Kane a développé le dispensaire et gagné la confiance de tous ou presque. Il s'attaque maintenant logiquement à la seule question qui mérite d'être traitée : nous savons tous l'importance de transformations sûres et moins fatiguantes pour l'équilibre de tout Lo Paradiso, pour ce que nous cherchons à faire depuis tant d'années."

Aradia se contente d'un signe de tête qui peut passer pour un acquiescement en réponse au discours de la femme qui après tout élève son fils.

"Je suis désolé, Livia. Sincèrement, je me trouve vraiment crétin de ne pas y avoir pensé. C'est un choix évident, important, symbolique. Bravo, Kane", rajoute Tiziano en se retournant vers moi. Sans une pause, il se lève et me tend la main. "Je... suis désolé de ma réaction l'autre jour. Harry pense que tu as été plus sidéré que blessé, mais je tiens à te présenter mes excuses."

Je prends évidemment sa main.

"Quel beau perdant, ce Tizzi. Un vrai Cavaliere !", glousse Aradia. Fiametta qui approche de moi un autre fauteuil lève ostensiblement les yeux au ciel en entendant ça. Tiziano a un sourire amer. " Allons, on sait tous combien tu aurais aimé pouvoir mettre ton nez de briseur de sorts dans ces statuettes ! Je ne sais pas si le projet de Kane amènera des transformations plus sûres et plus sereines pour davantage de personnes à Lo Paradiso mais... je suis d'accord avec Livia, c'est le seul objectif qui peut justifier qu'on prenne le risque... Oui le risque, Kane - je sais que je vais peut-être te blesser mais pour moi, c'est un risque réaliste", elle rajoute. "Faites donc asseoir ce garçon !"

Tiziano me fait un sourire qui semble inviter à la patience en me faisant signe de m'asseoir. Je m'exécute, Meninha se couche à mes pieds les oreilles pointées sans doute en raison du conflit qu'elle ressent. Aradia reprend :

"Il paraît que Harry ne t'a pas tellement parlé de... notre histoire, et c'est peut-être un tort. Ne t'inquiète pas : je n'ai pas de détails sordides en tête, mais une conversation très récurrente que nous avons eu tous les deux sur l'opportunité de diffuser le savoir lié aux statuettes. Ce n'est pas que je ne pense pas qu'on puisse améliorer nos pratiques ou qu'il n'y ait rien à améliorer. Je ne suis pas Furio", elle résume avec un air entendu. "Je m'inquiète sincèrement de ce que nous perdrions si d'autres se mettaient à utiliser les statuettes mieux que nous ; qui sait le pouvoir qu'ils acquerraient sur nous. C'est notre avantage, autant le gérer avec précaution."

"Il est bien connu que j'ai de toute éternité visé la tête du conseil", marmonne Tiziano retourné à sa place.

"Tu n'écoutes pas", soupire Fiametta l'air épuisée par la discussion qui, je l'imagine a dû se répéter avec un sacré nombre d'avatars. "La question n'est pas toi, Tizz, la question est ce que d'autres auraient fait de tes travaux."

"Je sais", gronde presque son mari les yeux perdus dans les flammes.

"Il y a beaucoup de choses qui rendent la proposition de Kane... intéressante", se glisse Livia. "D'abord l'usage qu'il veut en faire, comme l'a bien expliqué Ada, comme tu l'as reconnu Tiziano : il n'y a pas d'usage symboliquement et matériellement plus important. Mais il y a aussi les partenaires qu'il arrive à mobiliser. Nous faisons confiance à la Fondation pour ne pas être tentée par trop de... publicité. S'ils savent améliorer les conditions de vie de nos congénères ailleurs grâce à nos recherches d'aujourd'hui... ça nous va."

"Je viens pour répéter cela autant de fois qu'il le faudra", renchérit Aradia plus aimablement. "Répéter nos conditions à la Fondation, au professeur Rogue, à Drago, à Cyrus et à sa jeune assistante..." Le nom semble lui échapper.

"Shermin", glisse Tiziano. "Je ferais bien le voyage juste pour voir ce que Cyrus te dirait si tu te mettais en tête de tester sa protégée comme tu viens de le faire pour Kane. Cyrus n'est pas Harry", il souligne avec un air satisfait.

"Non, nous n'avons pas de vieux souvenirs - bons ou mauvais - pour compliquer la conversation, Cyrus et moi", elle reconnaît assez facilement, presque avec légèreté.

"Je pense qu'il a plutôt de mauvais souvenirs de toi, Ada", estime Fiametta en tisonnant le feu. "A chaque fois que Harry parle de toi, Cyrus a l'air de se retenir de donner le fond de sa pensée..."

"Pas que Harry l'ignore", rajoute Tiziano.

"Et il nous le met comme expert dans nos pattes", grince Aradia avec un nouvel agacement.

"Harry n'a pas voulu une seconde du rôle d'expert pour la Fondation, et tu sais pourquoi", attaque Tiziano. Et dire que j'avais peur qu'il s'en prenne à moi !

"Un jour, peut-être, tu réfléchiras à la relation que tu aurais pu avoir avec lui, Ada", continue Fiametta. "Je ne te parle pas d'avoir choisi Lucca", elle précise avec un regard pour la mère de ce dernier qui a l'air de compter les points avec plus d'expertise que moi. Ça fait un moment que les sous-entendus m'échappent en grande partie. "Je te parle de Roméo, des liens que tu pourrais avoir gardés avec Harry... et que tu as préféré laisser pourrir..."

"Quel gentil tribunal", grince Ada, très droite. "Je suis une mauvaise mère, qui a mal choisi le père de son enfant d'ailleurs et qui aurait dû mettre de côté tout son orgueil, tous... ses sentiments pour être une meilleure ambassadrice des intérêts de Lo Paradiso... je suis contente d'être venue."

"Je pense que nous sommes les seules personnes qui peuvent te rappeler certaines choses", soupire Fia en abandonnant son tisonnier pour lui faire face. "Tu as trop souvent l'impression que tu es devenue une chatte expérimentée à jouer avec les souris qui passent à ta portée, Ada. Mais nous ne sommes pas des souris - ni Tiz, ni Livia, ni moi... Et Kane suit sa route sans le poids du passé, et tant mieux. Harry a raison de garder ses distances. Cyrus a le cuir épais et saura sans doute protéger Shermin si besoin. Mais comme Remus t'a toujours suffisamment impressionnée, je pense que tu seras bien plus réaliste et constructive à Londres que ce soir. Tu sais le faire et avec un peu de chance, tu auras laissé ici ton amertume. Sinon, je vais regretter mon vote."

"Moi aussi", indique Livia avec calme.

"L'important, Ada, c'est des potions efficaces et adaptées", formule Fiametta en guise d'offre de paix, il me semble.

"Tu me l'enlèves de la bouche, ma chère Fia !", prétend Ada.

"Si les enjeux sont clairs, je propose que nous servions enfin ces glaces que Livia aime tant", annonce Tiziano en frappant dans ses mains. "Essayons de ne pas oublier que nous avons les mêmes buts..."

"Nous n'avons certainement pas les mêmes buts", crache Aradia. "Merci pour les glaces, mais je ne trouve pas le printemps assez avancé", elle rajoute. "Livia, Kane, à demain matin."

ooo

Ada ne paraît pas au petit-déjeuner malgré la vue imbattable qu'on a depuis la terrasse couverte que les Cimballi utilisent pour le repas - une vue pareille, ça ne se refuse pas. Tiziano prétend devoir être tôt à Trieste pour partir très vite en embrassant sa femme et en nous souhaitant beaucoup de succès. Livia et Fia discutent des affaires de la Réserve et, moi, je profite de la vue. C'est quand Livia explique à Fia que Ada et elle dormiront à la Fondation qui les a invitées que je réalise que je n'ai pas une seconde pensé aux arrangements pratiques. Tout moi. Je m'éloigne deux secondes pour appeler Papa qui évidemment ne dort pas mais doit sortir de la Grande salle pour me répondre.

"Alors, ta mère devrait arriver aujourd'hui à Londres. Elle a une série de rendez-vous et devrait rester au moins jusqu'à lundi. Je viens ce soir", il rajoute. "Iris et elle semblent penser qu'on aura peut-être la chance de... rencontrer Defné", il vérifie.

"Elle arrivera vendredi en fin de journée - je ne sais pas l'heure exacte", je confirme en décidant du même élan que je n'assumerais pas d'avoir ma mère et mon père dans le même appartement que nous... Pas pour l'instant. Je suis sans doute le plus pudique de nous quatre - Cyrus aime à le souligner.

"Vous voulez l'appartement ?", arrive à demander mon père qui est pourtant encore plus pudique que moi. Sous entendu, il peut rentrer avec ma mère à Poudlard dès vendredi soir. Une prévenance notable.

"Je vais voir", je souffle incapable de dire oui.

Papa acquiesce.

"Vous pourriez venir dîner ici samedi soir ?", il préfère demander. Il essaie d'afficher un air neutre mais je sens bien que si je disais non, il serait triste.

"Tu n'envisages pas de nous faire dîner à la table des professeurs ?", je fais mine de m'inquiéter.

"Non, je voyais ça comme une soirée familiale", il sourit. "Harry et Brunissande pourraient nous rejoindre pour l'occasion. Sauf si tu crois que ça serait trop..."

Les sous-entendus sont assez clairs : pour rencontrer Defné, Papa est prêt à se plier à peu près à toutes mes exigences - et ça, c'est assez intimidant.

"Je pense que ça fera sans doute beaucoup mais, à part toi et Cyrus, elle a déjà rencontré séparément quasiment tout le monde. Elle s'attend bien à ce que la tribu lui tombe dessus", je souris tout en me disant que le contraste avec sa propre famille risquait une fois de plus de la frapper.

"Et elle a laissé une très bonne impression", il souligne. Il est sans doute mort de curiosité pour oser autant, je me dis.

"Je... je l'aime beaucoup", j'arrive à murmurer. "Je l'aime tout court".

Il hoche la tête visiblement ému de ma confidence - sans doute parce qu'il mesure très précisément ce qu'elle me coûte. Peut-être aussi parce que c'est la première fois que je lui fais une telle confidence.

"On fera de notre mieux pour ne pas lui faire peur", il articule, et il n'a pas besoin de rajouter "cette fois" ou "comme avec Rosie ou Eolynn". J'entends.

J'essaie ensuite d'appeler ma soeur mais elle ne répond pas. Je lui laisse un message lui demandant s'ils me prêteraient leur chambre d'amis - ça ne fait pas longtemps qu'ils en ont une - pas qu'ils manquent de place mais visiblement, comme le dit Mãe, ils n'aiment pas trop les murs. Je lui précise que je serai à Londres vers midi selon toute probabilité et qu'elle peut me trouver vers la Fondation. J'hésite un court instant et puis je décide que je n'appellerai Cyrus qu'en dernière instance.

Pendant que Livia boucle ses bagages et que Fia essaie sans doute de vérifier qu'Aradia sera prête, je sors avec Meninha afin qu'elle se dégourdisse les pattes. Je me remplis les yeux de lumière et de soleil en prévision du brouillard de Londres. Je m'attarde à regarder la ville qui s'anime jusqu'à ce que Aporia et Teo me retrouvent et m'entrainent en courant parce que la gondole m'attend.

Aradia m'ignore tout le trajet, et Livia a l'air perdue dans la contemplation de Venise. Le centre de portoloins ne nous rend pas plus bavards et, à Londres, Virgil est là pour nous prendre en charge. Il me serre dans ses bras mais reste très concentré sur son rôle d'ambassadeur de la Fondation, et j'avoue que je le laisse faire.

On arrive Square Grimmaut en taxi parce qu Virgil en hôte parfait a pensé qu'elles aimeraient voir la ville. Il précise également que la compagnie a été créée par un Cracmol et que les chauffeurs sont habitués aux sorciers et que nous pouvons parler librement. Dès que Michael a ouvert la porte, il Il les entraîne dans les étages pour les installer et leur faire visiter les différentes activités de l'association. Je prends prétexte de Meninha pour échapper à ces mondanités et aller faire un tour dans le quartier, content de retrouver les lieux, les odeurs et les bruits. Content que la fleuriste du coin de la rue me reconnaisse. Je rappelle ma soeur mais je n'ai pas plus de chance que la première fois. Je suis en train de revenir vers la Fondation quand mon miroir vibre, et c'est Cyrus.

"Dottore, je vois que tu es arrivé."

"On ne peut rien te cacher."

"Tu fais quoi de ta journée ?"

"Je ne sais pas trop. Virgil a l'air de vouloir leur faire faire le tour des projets... ", je soupire.

"J'ai mieux", il affirme avec un regard complice. "Shermin est là, à la maison, elle vient d'arriver en fait. Je me disais que ça serait bien que vous vous rencontriez hors protocole - La Fondation et Lo Paradiso, c'est clair que les questions qu'ils se posent dépassent votre projet. Surtout avec Aradia qui a fait le déplacement. Laisse-leur du temps et viens nous voir."

Je ne trouve aucune raison de dire non - bien au contraire. Alors, je rentre et je prends mon petit sac à dos qui contient ce dont j'ai besoin pour ce court séjour. J'explique à Michael, qui semble avoir lui aussi séché la visite touristique, que je suis chez Cyrus si on me cherche. Il me semble me souvenir qu'on m'ait expliqué qu'il n'appréciait pas "les gens de Lo Paradiso", mais je n'en suis pas sûr. J'évite de creuser en me contentant de révéler que je ne tiens pas spécialement à participer au dîner.

"Mais, si mon père insiste, je le ferai", je prends la peine de préciser ; je sais qu'il approuvera.

Sans surprise Michael me promet qu'on me préviendra et me demande comment je vais traverser Londres. Je pense d'abord à prendre un taxi parce que Meninha n'est pas trop fan des cheminées en général, mais Michael estime que les chauffeurs moldus ne les acceptent pas sans un surcoût et seulement sur réservation. Comme il partage sa vie depuis plusieurs années maintenant avec Ellen Faver qui a été Moldue bien plus longtemps que la plupart des sorciers, j'ai tendance à lui faire une confiance sur des trucs comme ça. Je n'ai donc pas trop de choix que de demander le passage à mon frère - ce qu'il accepte évidemment tout de suite. Meninha geint quand la magie nous emporte et tremble de tout son corps quand on se rematérialise.

"Il Dottore !", me salue Cyrus campé devant la cheminée de son bureau. "T'as ramené ton chien !"

"C'est mon nouveau surnom, Il Dottore ?", je m'informe avec curiosité. A la différence d'Iris qui est "La Môme" dans la bouche de Cyrus depuis aussi longtemps que je me souvienne, je n'ai pas eu de surnom familial stable. Pas que ça m'ait manqué mais "Il Dottore" est loin d'être le pire qui aitest traversé l'esprit de mes frères et soeurs.

"Je trouve qu'il te va bien", m'assure Cyrus. "Meninha reste avec toi, ou tu veux la mettre dehors ?", il demande en désignant son patio.

"Pour l'instant, elle est terrifiée. Elle n'aime les cheminées. Mais plus tard peut-être, elle va devenir chèvre à rester enfermée", je reconnais. QMais quand j'ouvre la porte fenêtre qui donne sur le patio, ma petite chienne gémit et je hausse les épaules sans insister.

"Ça ne va pas être commode à l'appart des parents, avec les étages", juge Cyrus sans trop réaliser, je pense, combien il vient de m'offrir la meilleure excuse disponible pour mes projets secrets.

Je garde ça soignement pour moi alors qu'il me guide jusqu'à leur salon où Shermin m'attend debout, l'air timide. Ce qui me frappe d'abord, c'est sa silhouette frêle, ses cheveux sagement peignés - tout ce qui la différencie de Defné en fait. Je vois après qu'elle a effectivement des yeux verts pailletés d'or, mais la forme est différente, je décide en lui serrant la main.

"Kane Lupin."

"Shermin Karaman."

On dit ensuite en même temps : "Defné m'a beaucoup parlé de toi". Et on se sourit un peu gênés mais rassurés en même temps, je crois.

"Defné est la grande soeur que je n'ai pas eue", elle rajoute avec l'air de quelqu'un qui s'est promis de dire cela. "Deux ans de plus que moi", elle précise, ce qui lui donne deux ans de plus que moi, je complète. Peut-être est-ce parce que, pour moi, grand frère désigne quelqu'un d'au moins dix ans plus âgé que la question de notre différence d'âge ne m'a pas interrogé plus tôt. "Jamais elle ne m'a présenté quiconque... mais hier soir, elle m'a parlé de toi pendant des heures..."

"Voilà qui est intimidant", je lâche en ne prenant même pas la peine de vérifier que Cyrus rigole autant que je l'imagine.

"Voilà un bon début", il commente d'ailleurs. J'entends le sourire dans sa voix. "Je crois que je vais vous laisser, en fait. Il y a de quoi manger, des fauteuils, des tables, une bibliothèque. Faites connaissance. Sortez marcher si vous le voulez. Quand vous aurez fait le tour, si vous voulez qu'on réfléchisse ensemble à demain, vous me prévenez.. je ne serai sans doute pas loin"

"Tu vas où ?", je questionne.

"Déjà promener ta chienne, ça me fera du bien à moi aussi", il répond.

"La promener... normalement ?", je vérifie soudainement inquiet.

"On ne croirait pas que j'ai treize ans de plus que toi ! Je n'ai pas de romantisme sur la question ; deux chiens sans maître, je sais bien ce qui nous arriverait. Par contre, je pense pouvoir l'emmener dans des coins qui vont lui plaire. T'inquiète, il ne va rien lui arriver. Merlin, le jour où tu auras un gosse, tu vas refuser que je le prenne dans mes bras ou quoi ?", il fait semblant de se fâcher.

Je ne sais pas ce qui m'intimide le plus, la mention d'un gosse qui serait le mien deux jours d'affilé, l'idée que Cyrus puisse le prendre dans ses bras ou que je pourrais faire un truc aussi con que le lui refuser.

"Kane ? Ça va ?" il s'inquiète assez sincèrement devant mon silence.

"Je suis juste... un peu déstabilisé par le changement de lieu... j'ai faim aussi... tu ne veux pas qu'on mange tous les trois et tu nous laisseras après ?"

"Je te promets que Shermin est très gentille", il se moque mais en même temps il nous entraîne dans sa cuisine et commence à sortir de quoi déjeuner.

On s'entraide pour préparer des sandwiches et de la soupe et on s'installe. C'est simple et bon enfant. Cyrus donne des nouvelles de sa petite famille qui pour une fois ne l'a pas accompagnée ; Shermin a l'air de les connaître tous plutôt bien puisqu'elle sourit aux mêmes moments que moi. Je parle de Pina, et Cyrus est content de la savoir enceinte, amoureuse et hors de portée de son père ou son frère. Je mentionne à Shermin que Pina est celle qui s'est occupée de la fille de Aki Tanaka, et elle dit qu'elle pense l'avoir déjà rencontrée. On arrive au café sans avoir parlé des statuettes.

"Tu sais, Cyrus, peut-être que c'est nous qui devrions aller nous promener...", je décide.

Il accepte avec un simple haussement d'épaules et annonce qu'il va aller corriger des copies alors. On sort avec Meninha, je place une bulle de silence et je rentre dans le vif du sujet.

"En fait, je ne sais pas si tu as des questions, Shermin, mais moi j'en ai une. A la lecture de tes articles, je me dis que tu connais des dispositifs équivalents aux statuettes de Lo Paradiso - même si tu ne les décris pas précisément, que tu restes dans une approche symbolique théorique, ultra-intéressante d'ailleurs, on peut se dire ça... Livia, la maîtresse des potions de Lo Paradiso, s'est dit ça aussi..."

"Évidemment", elle répond très calmement. "Je vois avec plaisir que tu as réellement lu ce que Cyrus t'a envoyé. Il m'a dit que tu n'avais pas posé de questions, donc je sais que ce n'est pas lui qui t'en as parlé. Nous étions d'accord tous les deux pour ne pas rajouter des comparaisons compliquées... sauf si elles venaient de vous, de toi... Bon, autant commencer par le début : oui, je connais un système équivalent. Je le connais assez mal mais je l'ai vu fonctionner, plusieurs fois, et j'espère bien arriver un jour à l'étudier vraiment. On le retrouve du nord de l'Inde à l'Anatolie en passant par la Perse et une partie de l'Asie centrale, avec autant de variations... Je collecte depuis plusieurs années tout ce que je peux trouver dessus, tout en sachant que je ne peux pas faire beaucoup plus... pour l'instant... Enfin si, peut-être qu'en fait, j'aurais des chances d'arriver à quelque chose sur les systèmes du nord de l'Inde ou de Perse... mais ce n'est évidemment pas mon rêve. J'aimerais, un jour, pouvoir rendre justice à ce que j'ai vu, quelques fois, enfant puis adolescente, dans la famille de ma mère, en Anatolie..."

"Des statuettes ?"

"On parle d'une partie du monde qui a refusé la représentation humaine, sous toutes ses formes, depuis un sacré moment, qu'on parle des Moldus ou des Saf... des sorciers"

"Tu allais dire Safkan ?", je vérifie. Elle cligne des yeux et j'explique : "J'ai lu quelques trucs... Mais Safkan, je croyais que c'était l'équivalent de Sang-pur."

Elle a un bref sourire.

"Pardon, je ne devrais pas oublier à qui je parle - vu ta famille, j'imagine que la distinction est très claire dans ton esprit. C'est juste que l'usage en turc... est de dire Safkan pour sorcier... On va dire que du moment qu'on est un sorcier reconnu, on est plus ou moins Safkan.. même si évidemment, certains le sont plus que d'autres. Les Karaman plutôt plus..."

"J'avais compris ça."

"Donc, les représentations figuratives sont très peu employées même dans les systèmes symboliques. Il y a plusieurs appellations, mais la plus courante est Vericiler... un truc comme transmetteurs - ce qui a le mérite de rendre compte du rôle de médiation et de catalyse." J'opine que je la suis. "Ce sont des morceaux de métal, d'un alliage particulier, il y en a neuf, trois ensemble de trois, combinables à l'infini..."

"Ça me rappelle quelque chose", je souris.

"Oui, mais je t'ai tout dit ou presque. Je n'ai pas grand-chose de plus à en dire..."

"Tu les as vus néanmoins", je souligne.

Elle a une expression étrange, comme si elle hésitait puis elle souffle : "Le souvenir le plus vif que j'en ai est dans un des dispensaires de campagne que ma tante Noor avait montés... Ma mère nous avait emmenées, Defné et moi... je crois que c'est la dernière fois que j'ai vu Noor... et ma mère n'a jamais voulu en reparler... Comme un espèce de rêve... et puis, un jour, je suis tombée sur un texte persan sur les Vericiler, et tout est revenu... la route, la pauvreté, la maladie, Defné qui n'arrivait pas à dire un mot, sa mère qui était désemparée... je me suis éloignée et je suis tombée sur un soin... je ne sais pas ce qu'ils faisaient à cette femme..."

"Une louve ?", je me risque. Peut-être par manque d'imagination.

"Aucune idée. C'est un très vieux souvenir, Kane", elle s'excuse avec une gêne manifeste que je ne m'explique pas réellement. Je n'arrive pas à concevoir qu'une ethnomage, formée par Cyrus et cousine de Defné puissent mépriser ou avoir peur de la lycanthropie, je réalise.

Après un bref silence, Shermin trouve la force de reprendre : "Il y a des garous en Turquie, mais leur situation est assez différente d'ici. Je ne te dirais pas que les grandes familles Safkan accepteraient de marier leurs filles à un garou, pas plus qu'à un sorcier né moldu mais... ils ont une place ils se cachent... Il y a des lieux pour qu'ils puissent passer la pleine lune en sécurité, par exemple... Ce n'est pas de grandes communautés fermées comme Lo Paradiso, mais des petits lieux un peu partout."

"Vraiment ?", je m'intéresse avec une sincère fascination. Est-ce que mon père sait ça ?

"Les études sont possibles - pas toutes, mais une nouvelle fois, nous avons des systèmes d'éducation séparés pour un paquet de situation. Il y avait une fille garou dans notre école - née dans une familles qui en avait les moyens, bien sûr", elle développe.

Je l'interrogerai bien sur les circonstances de cette morsure, sur ce qu'encourait un garou mordeur, mais Shermin suit ses propres pensées. " Certains sont même au service du Diwan - ...", elle rajoute. Cette fois, la crainte est presque là. "Officiellement, il n'y a pas de commando garou au service de Diwan mais... Aylin, la fille dans notre école... tout le monde disait, très bas qu'elle avait été mordue parce que son père, un juge, avait... contrarié trop de fois le Diwan..."

De nouveau, l'ampleur de ce que je ne sais pas sur le monde de Defné m'assaille. C'est tout ce que j'ai toujours refusé de regarder en face.

Faute de meilleure idée, je reprends le fil de la discussion précédente :

"Et tu penses qu'en en sachant plus sur les statuettes..."

"...je pourrais en savoir plus sur les Vericiler ?", elle complète avec un soulagement qui ne trompe pas vraiment. Elle n'a pas envie d'être celle qui m'explique les rouages et subtilités de sa communauté magique. "Pas vraiment. Au mieux, me préparer à les étudier un jour. Si la possibilité existe un jour. Comme je te l'ai dit tout à l'heure, j'en sais bien plus aujourd'hui sur vos statuettes. Et moins que je n'en saurais quand nous aurons travaillé sur les interactions avec la potion tue-loup..."

"Tu y as réfléchi ?"

"Cyrus m'a dit qu'il ne pouvait pas me donner accès à ce qui n'était pas publié pour l'instant. Que toi, Livia et sans doute le professeur Rogue le feraient quand un accord serait trouvé. Je n'ai donc pas réellement... je n'ai que quelques hypothèses. Je suis désolée", elle rajoute pour bonne mesure.

"Je ne m'attendais pas à ce que tu aies tout résolu", je lui indique.

"Je sais que Cyrus a insisté sur le fait que j'allais vous faire gagner du temps... j'espère que ce sera vrai"

"Ce que tu as écrit déjà... ça m'a paru tellement plus clair", je promets. "Je pense réellement qu'on peut partir de tes hypothèses... et de mes observations des réactions regrettables les plus courantes et des ajustements proposés par Severus... Rogue", je précise sans trop savoir si elle l'a déjà rencontré.

"Et qu'est-ce qui pourrait aller mal alors ?", elle sourit.

ooo

Je sais que vous avez attendu longtemps la suite - j'espère que vous n'êtes pas déçus ! Mais j'ai le 36 - pour l'instant le titre est l'effort de la diplomatie - et le même le début du 37. Applaudissez mes bêtas - Alixe, Fée et Dina - parce qu'elles en ont lu des versions ! Et dites moi ce qui d'après vous pourrait (ou non) mal aller !