Le combat final est proche, vous avez fait vos pronostics sur qui va gagner ? En attendant, on amorce la descente des montagnes russes ! Bonne lecture :D

ROYAUME EN PERDITION

Chapitre 36 : Unité

Théo, Shinddha et Grunlek, cachés sous d'imposantes armures noires, progressaient dans la citadelle assiégée, sur leurs gardes. La petite Moche, perchée sur les épaules du paladin, surveillait les environs, nerveuse. Ils s'étaient éveillés au petit matin au bruit d'une patrouille sous leurs fenêtres. Ils s'étaient débarrassés de plusieurs gardes et déguisés pour s'infiltrer dans le palais le plus rapidement possible. Depuis quelques minutes, ils se rapprochaient des bâtiments où Théo s'était retrouvé emprisonné. Une fumée noire opaque voilait le ciel. Elle s'élevait d'immenses bûchers où des centaines de corps brûlaient. Certains poussaient encore des cris de douleur qui ne duraient jamais plus de quelques minutes. Le paladin détourna le regard de sa protégée. Elle n'avait pas besoin de voir ça.

Remonter l'allée principale fut loin d'être facile. Des patrouilles marchaient sans arrêt dans la ville. Les aventuriers suspectaient même qu'ils le fassent jusqu'à tomber raides morts, épuisés. L'hypnose altérait leurs capacités physiques et beaucoup mouraient brutalement, sans le moindre signe avant-coureur. Au dessus de leur tête, des demi-démons parcouraient les environs. Parfois, ils plongeaient tous en même temps et un cri s'élevait au loin, sans doute une pauvre âme imprudente qui périssait de leurs mains. Théo pouvait voir Shinddha serrer la main sur son arc lorsque ça arrivait.

"Le château n'est plus très loin, annonça Grunlek, pour lui plus que pour eux. Une fois qu'on est infiltrés, qu'est-ce qu'on fait ?

- On trouve Bob et on botte le cul de son demi-frère, répondit le paladin d'une voix sombre. On libère le Cratère, et on se casse."

Shinddha approuva le plan d'un signe de tête. Le nain resta silencieux. Il était inquiet. Quand bien même ils réussissaient à "botter le cul" à Agnar, les conséquences sur Castelblanc et sur toutes les créatures magiques prisonnières seraient terribles. Dès que l'Église de la Lumière reprendrait le contrôle, combien d'innocents mourraient sur les bûchers à cause de la peur ? Néanmoins, il doutait fortement qu'elle soit capable de se relever de ça. Il lança un regard aux cadavres empalés sur les pics, le long de la route. Ils portaient tous les étendarts de la Lumière. S'il restait des paladins quelque part, ils feraient mieux de rester caché. Il se tourna vers Théo. Il évitait soigneusement de regarder les morts. Grunlek réalisa subitement qu'il devait tous les connaître et que la vision devait être difficile à supporter.

"Théo, ça va ? demanda t-il d'une voix calme.

- Non, répondit-il d'une voix ferme. Tout ce que j'ai connu est en train de se péter la gueule à cause d'un enfoiré de demi-diable. C'est pas lui qui devra annoncer à leurs familles qu'elles ne reverront jamais leurs fils et filles."

Le demi-élémentaire échangea un coup d'oeil inquiet avec le nain. Théo parlait comme lui, au tout début de leurs aventures, le coeur rongé par la haine et la rancoeur. Ce n'était jamais bon. A l'approche des portes du palais, ils refermèrent la visière des casques et se détendirent, pour paraître comme les autres, hypnotisés. Théo fit descendre la petite de ses épaules et lui attacha les poignets. Elle se laissa faire, vaguement amusée.

"Va doucement, grogna Grunlek. Elle est petite."

Théo ne répondit pas et tira sur les liens. Moche, bonne comédienne, baissa la tête. Quand elle la releva, ses joues étaient tracées de larmes. Ils réussirent à s'infiltrer sans grands problèmes. Les gardes à l'entrée furent vaguement suspicieux, mais se détendirent dès que la gamine commença à se défendre, leur prouvant qu'elle ne voulait pas s'y trouver. Ils s'éloignèrent rapidement des regards.

"Tu as été géniale, siffla Shinddha, en ébouriffant les cheveux de la petite."

Elle lui offrit un sourire éclatant. Ce petit moment de douceur ne dura que quelques secondes. Le temps continuait sa course immuable : ils devaient retrouver Balthazar.


Balthazar ouvrit les yeux dans un lit confortable. De toute sa vie, il n'avait eu la chance de tester un matelas comme ça que lors de soirées chez des nobles. Ses paupières papillonnèrent pour s'habituer à la lumière des lieux qui lui brûla les rétines. Il se redressa, une main sur la tête, maladroitement. Il ne se sentait pas très bien, les environs tanguaient autour de lui. Il ne se rappelait plus vraiment où il se trouvait, ni ce qu'il était supposé y faire. Avaient-ils voyagés si tard dans la nuit pour qu'il tombe à ce point de fatigue dans une auberge douillette ?

Les images lui revinrent comme un flash, avec brutalité. Agnar. Son père. L'épée. Mani ? Pourquoi est-ce qu'il voyait Mani ? Il balaya la pièce du regard. Il n'y avait personne. Il n'y avait pas de portes non plus sur les murs blancs richement décorés. Il posa pied à terre et s'appuya contre un pied de lit pour se lever. Il fit quelque pas, avant de se laisser tomber à quatre pattes, les yeux fermés. Il recracha de la bile sur la moquette rouge. Que se passait-il ?

Il sursauta lorsqu'il repéra un mouvement sous le tapis. Une paire de mains de débarrassa du tissu, puis une tête émergea d'une trappe. Aranwen lui jeta un regard inquiet, avant de le rejoindre en quelques enjambées. Elle lui prit doucement les épaules et l'aida à regagner son lit.

"Où est-ce qu'on est ? demanda le mage d'une voix faible.

- Dans une cache de domestiques du palais de Castelblanc. Tu es en sécurité, personne ne vient jamais par ici. Tu te souviens de ce qui s'est passé ?

- Pas vraiment, avoua le mage.

- Agnar t'as piégé et tu t'es fait poignarder par ton père. On est arrivés à temps avec Mani, il t'as gavé de potion de soin pour que tu tiennes le coup."

Balthazar remonta la couverture. Il avait froid.

"Mani ? Où est-ce qu'il est ?

- Il est parti voler un peu de nourriture en cuisine. Tu dois reprendre des forces."

Derrière elle, la trappe s'ouvrit de nouveau. Mani se glissa dans l'espace, un sac rempli à sa suite. Il sourit à Aranwen, puis à Balthazar. La jeune elfe leva un sourcil inquiet en le voyant boîter vers eux.

"Tu t'es bléssé ?

- Le couloir est pas très praticable, je me suis pris une brique sur le pied. Mais je vais bien."

Il s'installa sur un bout de lit et commença à déballer sa récolte : du pain, un pot de confiture, des cuillères, des lamelles de viande séchées, quelques pommes… Le mage en eut de suite l'eau à la bouche. Il n'avait pas réalisé à quel point il avait faim. Son dernier repas remonté déjà à deux jours, et il commençait à le resentir. Mani lui tendit de la viande. Balthazar croqua dedans avec avidité, affamé.

"Content de te revoir, lâcha le demi-diable entre deux bouchées. Comme tu peux le voir, c'est la grande forme en ce moment. Désolé que tu sois embarqué là-dedans.

- J'ai crû comprendre, répondit-il avec un sourire narquois. J'ai pas trop compris comment on en est arrivé à avoir une pluie de démons dans le ciel, mais on s'y fait vite."

Le mage fronça les sourcils.

"Comment ça se fait que tu n'es pas… comme les autres ? Je veux dire, t'es un elfe.

- Je l'étais, dit-il. Mais… Je suis tombé dans les escaliers, je me suis claqué la tête au sol et je l'étais plus."

Il pointa une bosse proéminente sur son front.

"J'ai réussi à me faire discret plusieurs jours, puis, alors que je cherchais à manger, je suis tombé sur cette jeune femme qui a gentiment tenté de me tuer avec un rouleau à pâtisserie."

Il pointa l'autre côté de son front, où se trouvait une autre bosse. Aranwen rougit légèrement à la mémoire de l'accident.

"Ensuite, on a commencé à élaborer des plans, mais on a été coupé dans notre élan par une tentative d'assassinat. T'as eu beaucoup de chance.

- J'ai crû comprendre, répondit le mage. Merci de ne pas m'avoir laissé mourir. Tu as des nouvelles des autres ? demanda t-il à Aranwen."

Le visage de l'elfe se fit inquiet.

"J'ai entendu dire qu'il y avait eu du mouvement dans les quartiers pauvres. Un groupe de soldats se serait rebellé et a pris la fuite. Toute la ville est à leurs trousses. Je pense que ce sont eux. Mais je n'ai pas eu de vraies nouvelles jusqu'ici, j'en suis navrée.

- Je ne m'en fais pas, je pense qu'on les reverra vite, répondit le mage. En attendant, une paire de bras supplémentaire ne serait pas de refus pour nous aider à combattre Agnar.

- J'ai trouvé un allié, entre temps, répondit Mani. Viktor Oppenheimer est planqué dans les bas fonds, avec quelques paladins d'élite. Les derniers, malheureusement."

Balthazar fit la grimace à l'entente de son nom. Leur dernière rencontre ne s'était pas franchement bien terminée et il doutait de la fidélité de leur "ami". Mais avaient-ils seulement le choix ?

"D'accord, accepta le mage. Voilà ce qu'on va faire. Aranwen et moi, on va essayer de retrouver les autres. Toi, tu ramènes les paladins. On se retrouve tous ici pour lancer l'assaut dès que possible.

- Ca me va, répondit l'elfe. Mais pas avant ce soir. Il est dur de ne pas se faire repérer en journée. Et on a tous besoin de reprendre des forces pour l'instant."

Les trois aventuriers approuvèrent la décision. Après un repas en silence, ils se roulèrent tous les trois dans le lit pour profiter d'un repos bien mérité, mais agité.