Chapitre 36
"Et je dirai aux gens
Refusez d'obéir
Refusez de la faire
N'allez pas à la guerre
Refusez de partir
S'il faut donner son sang
Allez donner le vôtre
Vous êtes bon apôtre
Monsieur le Président
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que je n'aurai pas d'armes
Et qu'ils pourront tirer."
Le déserteur - Boris Vian
"Andreas !"
"ANDREAS !"
Le jeune soldat était étendu de tout son long sur le sol crayeux, une mare de sang chaud se formant autour de son crâne. Un collègue souleva doucement sa tête pour la relâcher aussitôt avec une grimace de dégoût, des os éclatés et de la cervelle entre les doigts. L'unité de Mustang se tut alors que l'Alchimiste de Flammes paraissait, son visage juvénile comme hanté par des centaines de fantômes vengeurs, creux, épuisé, sombre. Sans aucune émotion dans la voix, il ordonna à ce qu'on recouvre le corps et qu'on lance un appel radio pour le chercher. Feu Andreas Matar partirait le lendemain dans un cercueil avec les autres soldats à présents anonymes, dans une camionnette cabossée qui remplaçait à présent les trains, vu que les Ishbals avaient encore une fois fait sauter les rails, malgré l'occupation Amestris et les ripostes violentes.
"Andreas ..!"
"Andreas !"
"Il est mort, Magny. Il est mort. Viens."
" Non ... Andreas ..!"
"C'est trop tard. Ça va aller ."
"Voilà."
Beth brossa une dernière fois les épaulettes de la veste longue de Kimblee, qui épousseta des peluches imaginaires sur son torse. Ses médailles brillaient sous le soleil matinal, et mit la main dans sa poche droite pour en ressortir une pierre rouge éclatante, bien que relativement petite. Il la fit tourner pensivement entre ses doigts en sifflotant, perdu dans ses pensées, pour finalement lever le regard et dire avec un fantôme de sourire :
"- Merci Bethsabée.
- Tu as l'air nerveux. Je pensais que tu avais déjà rencontré le Président Bradley, pourtant.
- C'est exact, mais comment peux-tu savoir cela ?
- Je ne pense pas qu'on ait pu créer cette pierre avec un assortiment du Petit Chimiste : ça a du demander beaucoup de travail et de moyens. L'Etat a forcément planché là-dessus, répondit-elle sans paraître surprise ou choquée.
- Tu es intelligente, se contenta de répondre Solf en remettant son col. J'ai de la chance de t'avoir avec moi.
- Comme si la chance avait quelque chose à voir là-dedans ."
Le jeune homme resta une seconde immobile avant de se tourner vers elle. Betty était appuyée contre le bureau en train de boire un grand verre d'eau. Juin approchait et les températures étaient pesantes, même la nuit, et la Lieutenant ne tenait pas bien les grandes chaleurs. Elle haussa les sourcils quand elle croisa ses yeux, qui ne cillaient pas. Il eut un sourire contrit juste avant de vérifier que ses chaussures étaient bien vernies.
"- C'est vrai. Je n'aurais pas pu t'avoir auprès de moi de cette manière si j'avais compté sur le hasard, de toute façon.
- Qui sait ?
- Personne. On ne le saura jamais pour maintenant, souffla-t-il, considérant brièvement à lui poser une question épineuse.
- Commandant Kimblee ! Le Président King Bradley est disponible pour vous recevoir ! lui annonça quelqu'un en dehors de la tente.
- J'arrive ! Reste sage, murmura Solf à l'oreille de Beth avant de lui embrasser la tempe et lui offrir son sourire immature.
- Toi-même ."
"Il est parti."
Receswinthe la regardait depuis le lit voisin, apparemment très inquiète pour son amie. Malgré les multiples avertissements de Lin BeiFong, elle buvait encore plus que raison, mais par respect pour Clémence, elle s'en était dispensée la veille. Ou elle avait attendu qu'elle s'endorme pour boire ses whiskies.
" Je sais. J'étais là quand c'est arrivé."
La blonde sortit son visage bouffi à cause des larmes de son oreiller pour darder Winthe d'un œil noir.
"Je veux dire ... lls ont emmené ... son corps. Il y une demie-heure."
Elle replongea son nez droit dans sa literie, fermant les yeux et ne pipa plus mot jusqu'à ce que Receswinthe quitte la tente.
Bethsabée poussa long soupir, écrasée par la canicule. Elle avait obtenu un jour de repos octroyé par le Président Bradley, qui désirait voir l'Alchimiste Écarlate afin d'en "savoir plus sur l'avancée de son unité". Kimblee était visiblement le seul à qui on avait demandé un compte-rendu, ce qui ne faisait que renforcer les soupçons et les ragots comme quoi il était "le chouchou" des huiles. Il faut dire que, malgré son comportement parfois anti-hiérarchique et égocentrique, personne ne le serinait, mis à part BeiFong, qui préférait cependant fermer les yeux quand cela l'arrangeait. Elle ne pouvait pas être blâmée pour ça : en temps de guerre,il vaut mieux rester silencieux et ne pas faire de vagues. Personne n'était à l'abri de sanctions ou de revanches de la part de "collègues".
D'ailleurs, il lui semblait que le seul alchimiste avec qui Kimblee semblait avoir de bonnes relations était Isaac McDougall, un géant cependant très discret. Il travaillait en périphérie d'Ishbal, son alchimie aquatique lui permettant de faire crever les plantations et assécher les puits, ce qui faisait fuir les populations qu'il annihilait à lui seul. Elle se souvenait cependant l'avoir déjà croisé et aperçu parler avec Solf avec une attitude proche de celle d'un grand frère.
Betty se leva péniblement et prit le seau pour aller jusqu'au puits le plus proche. Aveuglée par le soleil, elle resta les yeux rivés sur le sol alors qu'elle faisait patiemment la queue, ignorant les conversations autour d'elle. Quand elle eut enfin rempli son récipient, elle se retrouva face à quelqu'un qu'elle avait presque oublié.
"Tiens, tiens ... Blood, c'est ça ?"
Le sous-Lieutenant Smiths.
Qu'elle avait mal au crâne ! Et ces nausées interminables ... Ces tremblements aussi, ces sueurs nocturnes, cette sensation de vertige permanent ... Bien qu'elle n'ait jamais pris de médicament sur le long terme ou de drogue quelconque, Clémence savait bien qu'elle expérimentait tous les signes de manque. Elle se dégagea de ses draps bien trop chauds à son goût et s'assit au bord de son lit, la tête entre les mains. Cela faisait plus d'une semaine qu'Andreas était six pieds sous terre et elle n'avait pas repris de ce stimulant. Ce n'est pas qu'elle n'en avait pas envie, c'est qu'elle ne savait pas où en trouver. Elle avait entendu dire qu'on pouvait en trouver à l'infirmerie sous le nom de Pervitin mais seuls les éclaireurs, les premiers à aller sur le front, ou les hauts gradés pouvaient se permettre d'en réclamer.
Or, le soldat Magny n'était si éclaireur, ni gradée, et elle n'avait pas de contacts proches et discrets qui pouvaient s'en procurer pour elle. L'espace d'un instant, elle songea à demander à Beth.
La jeune femme ébouriffa ses cheveux blond miel coupés en un carré court, et analysa cette possibilité. Blood était gradée, reconnue en tant que telle et elle était connue dans le camp. Pas toujours pour de bonnes raisons, d'ailleurs. Certains l'admiraient pour "supporter" Kimblee, mais beaucoup la dénigraient pour leur proximité louche. Dans tous les cas, il ne faisait aucun doute que tout le monde savait qui elle était. Au niveau combatif, malgré plusieurs blessures, elle était encore en un seul morceau, ce qui n'était pas le cas de tout le monde. Le personnel soignant devait sans aucun doute la reconnaître courageuse, mais pourrait comprendre si elle demandait des stimulants pour l'aider à tenir dans les dernières semaines de combat. Tout le monde n'y verrait que du feu.
Elle n'acceptera jamais, réalisa amèrement la soldate. Je ne suis même pas sûre de pouvoir l'approcher sans que Kimblee ne trouve un moyen de me faire dégager, ne serait-ce que par le regard. En plus, je ne ferai que l'inquiéter, et je ne supporterai pas qu'elle se soucie plus de moi que d'elle-même. C'est son plus grand défaut : Beth s'occupe plus des problèmes des autres que des siens. Il faut toujours qu'elle se minimise. Je ne pourrai lui demander. Mais je ne peux pas continuer sans ma Pervitin ...
Ses pensées continuèrent à la tourmenter sans repos jusqu'au lever du soleil, quelques heures plus tard. Elle n'avait toujours pas trouvé d'issue à son dilemme.
"J'ai entendu des bruits de couloir quant à tes exploits sur le front, Kimblee."
Solf tourna la tête vers le Président Bradley, qui était tranquillement en train de contempler le camp depuis le bâtiment administratif, non loin du bâtiment des expérimentations. Un cri glaçant fendit l'air puis se termina brusquement. King Bradley eut une moue colérique et pesta :
"- Ces Ishbals ... Ils endurent tout cela pour un Dieu inexistant. Je ne comprendrai jamais les humains. Affronter la mort et s'y jeter la tête la première pour un simple concept, une utopie, une chimère. Il n'y a personne qui ne veut sauver les hommes de l'horreur dans laquelle ils se mettent d'eux-mêmes. Personne ne veut sauver une espèce aussi prompte à l'échec et à la misère. Quelle stupide idée ...
- Ils sont tenaces, cependant. Rien n'est plus tenace qu'une idée. Qu'avez-vous entendu à propos de moi, si je puis me permettre de demander? s'enquit le jeune homme.
- Que tu es décidément très fort, même par rapport à tes collègues alchimistes. Je suppose que la Pierre t'est d'une aide précieuse pour ton travail ?
- Absolument. Je suis très fier qu'on m'ait confié la mission de la tester, sourit-il d'un air reptilien. Elle est merveilleuse.
- Heureux de savoir que toutes nos expériences -un autre cri de douleur se fit entendre- n'ont pas été vaines. De la fumée ... souffla-t-il avant de renifler l'air. Je crois que Mustang et Knox sont aussi au travail.
- Mustang ?
- Cela t'étonne, Kimblee ? se moqua Bradley en quittant la terrasse pour descendre les escaliers, l'alchimiste à ses côtés, sa garde devant lui.
- Lors de notre dernière rencontre, il me semblait plus que réticent à l'idée de faire souffrir les Ishbals trop longtemps. Pourquoi lui ?
- Il est le seul dont l'alchimie peut être justement dosée pour expérimenter la résistance à la douleur et aux brûlures, notamment. Sans offense, mais si je t'avais mis dans ce genre de missions, nous n'aurions peu de résultats. Même si tu leurs explosais un seul membre, l'hémorragie tuerait les sujets trop rapidement.
- Je comprends tout à fait. Où allons-nous ?
- Je pense qu'il est temps que j'agisse en tant que Président responsable et que j'aille faire une inspection des troupes, rétorqua l'Homonculus. Le tout sous les flashs des journalistes prêt à faire mon éloge en tant que bienveillant patriarche de la nation, sourit-il en remarquant un petit groupe de personnes l'attendre à quelques mètres.
- Vous jouez très bien ce rôle, Wrath, siffla Solf avec un rictus entendu. Dois-je vous laisser ?
- Oh, non. Il est toujours bon d'exposer un des alchimistes qui se battent au front pour le bien de tous. Tu sais aussi très bien jouer ce rôle, Kimblee."
Ce n'était plus possible. Elle était irascible, grognon, colérique, bref : insupportable. Elle pestait et hurlait pour de chiches détails et Receswinthe rentrait de plus en plus tard dans leur tente commune, empestant souvent la liqueur et le whisky bon marché. Clémence s'était bien mise à tenter de fumer pour déplacer sa dépendance sur autre chose, mais la fumée avait tôt fait de lui rappeler qu'elle avait les poumons fragiles suite à une pneumonie étant enfant. Ce n'était plus possible. C'était comme si elle était morte, écrasée par un trois tonnes, mais que son corps continuait de bouger douloureusement et péniblement malgré tout. C'était comme être un fantôme mais sans en être un. C'était comme être mort mais animé, à défaut d'être vivant. C'était la mort avant la mort. C'était l'enfer dans ses os, ses muscles, ses tendons, ses neurones, tout son être. Ce n'était plus possible. C'était la fin.
"- Smiths. Joli nez, répliqua Betty.
- Merci, c'est à toi que je le dois, persifla l'armoire à glace devant elle, l'arête de son nez déformée en une bosse qui déviait sur la gauche. Tu es toute seule à ce que je vois.
- Tu as encore de bons yeux.
- Ton supérieur n'est pas là alors ?
- Voir ta remarque précédente, continua-t-elle sans élever la voix, consciente du silence autour d'eux et de l'attention qu'ils attiraient.
- Ne joue pas la petite peste ironique avec moi. Sache que j'ai très mal digéré qu'une gonzesse comme toi ait pu me péter la tronche, grommela Smiths.
- Tu devrais peut-être apprendre à te battre alors, si tu ne peux pas supporter d'être battu par quelqu'un de meilleur que toi, même une gonzesse.
- Garce ! Tu crois être meilleure que moi,hein ? Avec tes grands yeux verts et ton sarcasme, tu penses que le monde devrait être à tes pieds ? Tout comme l'Écarlate l'est ? Je sais d'où tu viens, Blood. Tu n'es pas quelqu'un de la même trempe que nous : tu es une petite bourge alors que moi et d'autres ici, on a du se battre pour arriver où on est. Rien nous est tombé tout cuit dans la bouche, persista-t-il en approchant dangereusement son index du visage de la femme qui ne cillait pas. Tu crois savoir, mais tu ne sais rien. Est-ce que tu sais ce à quel point c'est dur de trouver de quoi bouffer des extras comme du chocolat ou dormir correctement dans des matelas épais comme du papiers ? Non, tu ne sais pas. Tu as tout ça. Ça peut sembler con et dérisoire, mais c'est la preuve que tu as une fifille pourrie-gâtée."
Bethsabée sentit sa mâchoire se crisper malgré elle et serra sa prise sur l'anse de son seau pour tenter d'extérioriser sa colère. Elle n'était pas particulièrement énervée contre Smiths, mais contre la réalité, contre la vérité qu'il énonçait devant tout le monde. Elle lui lança un regard lourd de menace.
"- Tu ne m'impressionnes pas, la rouquine. Tu as été protégée par Papa-Maman et par Kimblee ici. Pas mal disent que tu dois morfler avec lui, mais je pense que tous ces petits "extras" qui font la différence entre la chair à canon que nous sommes et les privilégiés comme toi, valent bien la peine. Et je suppose que ce ne doit pas être aussi très pénible pour une gonzesse de faire l'étoile dans le pieu, non ? Je me demande d'ailleurs comment il fait pour s'exciter avec toi. Il aime peut-être les garces frigides et colériques dans ton genre.
- La ferme, murmura-t-elle.
- Pardon ? Tu peux répéter, princesse ?
- Ne m'appelle pas "princesse", Smiths, lâcha Betty, animée par une colère froide. Et si tu continues à dire connerie sur connerie, c'est pas ton nez que je pète, ce sont tes dents. Et si ça ne suffit pas, je t'arrache la langue.
- J'aimerais bien voir ça ... susurra-t-il en croisant les bras, un sourire moqueur aux lèvres. Tu penses que mes potes vont te laisser faire ?
- Crois-tu que je vais leur demander leur permission ?
- Doucement, mamzelle. Kimblee n'est pas là pour te protéger. Papa non plus. Tu es toute seule au milieu de mecs qui ne te veulent pas forcément du bien après ce que tu m'as fait. Peut-être que si tu te mets à genoux et que tu t'excuses gentiment ... Et par "t'excuser gentiment", j'entends que tu me rendes un petit service ..." souffla-t-il, son souffle chaud effleurant le visage de la jeune femme.
C'était comme ça que tout devait se terminer. La possibilité d'un futur heureux ne lui semblait plus vraisemblable. Tout ce qui l'habitait, corps et âme, c'étaient les ténèbres et leur poids. La douleur et la perdition. Elle était seule, sans aide, sans rien. Démunie jusqu'au plus profond, nue face au monde, délaissée par tous. Rien, il n'y avait plus rien. Juste cette chape de plomb.
"- Président Bradley ! Beaucoup annoncent la fin du conflit Ishbal pour le mois de Juin ! Pouvez-vous nous confirmer cette hypothèse ? demanda un journaliste à la fine moustache.
- Je ne peux rien confirmer de la sorte. Je peux seulement vous dire que toute l'armée Amestris travaille à ce que cette guerre soit finie le plus tôt possible, et nous sommes sur le bon chemin.
- Président King Bradley, beaucoup de bruits courent par rapport à l'épuisement des troupes. Certains disent même qu'une partie des troupes se réconfortent dans l'alcool ou des drogues, prescrites par vos propres médecins afin d'oublier la fatigue ou les cauchemars dues à leur travail ici. Il y aura-t-il un suivi ou des aides spéciales pour les soldats atteints de troubles psychiatriques après Ishbal ? s'enquit un autre, qui semblait à peine sorti de la puberté.
- Jeune homme, je ne sais pas d'où vous tenez ça, avertit Wrath d'une voix sourde, son regard fixé sur le journaliste qui se liquéfiait déjà à vue d'œil, mais l'armée Amestris n'est pas de ce genre là. Nous n'avons aucun intérêt stratégique et encore moins humain à droguer nos troupes pour les abandonner ensuite. En cas de troubles ... particuliers, nous aviserons. Il nous faut déjà finir cette guerre avant de penser à ce que deviendront nos soldats après, vous ne pensez pas ?
- Euh ... Si. Si, bien sûr ...
- Monsieur ... Kimblee, c'est ça ? intervint une femme brune d'une quarantaine d'années, aux cheveux touffus coincés sous une large capeline. Comment percevez vous ici l'adage comme quoi l'alchimie doit être utilisée pour le bien du peuple, alors que vous massacrez des familles ici ? Vous n'avez pas de cas de conscience ?
- Question intéressante et qui nécessiterait une longue réflexion, répondit Solf, sincèrement étonné qu'on lui demande quelque chose. Je suis un soldat avant tout et je suis les ordres de mes supérieurs, qui sont bien plus au courant de moi de la marche à suivre ou non. Mes ordres sont de terminer ce long conflit au plus vite, et je m'y applique au maximum de les capacités.
- Cela ne vous pose aucun problème, personnellement ?
- Je ne pense pas que mon opinion mérite d'être publiée dans les journaux.
- Moi, j'ai quelque chose à dire." les interrompit une voix froide et sépulcrale.
Tout le monde se tourna vers la silhouette qui venait d'apparaître non loin d'eux : une jeune femme blonde, aux yeux bleus hantés, et aux jambes maigres, qui ressemblait à une gamine engoncée dans l'uniforme de son père, venait d'apparaître. Sa main tremblante tenait un pistolet, qui avait presque l'air trop lourd pour elle.
"- Vraiment ? grinça Beth après avoir attendu un instant que son interlocuteur continue.
- Je voudrais bien avoir droit aux mêmes "extras" que tu dois donner à Kimblee, si tu vois ce que je veux dire. Sexuellement parlant, conclut Smiths avec un énorme sourire de chat, sa bouche contre l'oreille de Betty. D'accord ?"
Sans même réfléchir une seconde, elle sortit son revolver de son étui et le colla droit sur la poitrine du sous-Lieutenant. Son index se posa sur la gâchette. Les yeux de Smiths s'ébahirent et le silence tomba comme le rideau sur une scène de théâtre.
Receswinthe rejoint Mustang qui quittait le bâtiment pseudo-médical. Il était lui aussi devenu l'ombre du jeune homme qu'il était avant le conflit, comme elle était devenu une pâle copie de la brune guillerette qu'elle était il y avait encore deux mois. Elle tapota machinalement la petite flasque de whisky qu'elle cachait dans la poche droite de sa veste et avança vers le camp avant de piler en même temps que son supérieur. Un coup de feu venait de retentir entre les tentes.
" Je voudrais dire ... que tout cela ne sert à rien. La guerre est inutile. N'y allez pas. N'allez pas dans l'armée. N'allez pas au front. Tuer ne fait que vous tuer vous-même. Même si la personne que vous tuez a les yeux rouges, c'est un être humain comme vous. Même si il a les cheveux blancs et non blonds, roux et bruns, c'est une personne à part entière comme vous. Plus vous prendrez de vies, plus vous perdrez d'intérêt pour la vie elle-même. Vous serez épuisé, si fatigué que vous suivrez n'importe quel ordre. Vous perdrez votre capacité à ressentir, votre empathie et même votre capacité à réfléchir. Vous serez instrumentalisé, institutionnalisé. Un pantin, une marionnette, une poupée de chiffon entre les mains de plus grands que vous. On dit que l'armée est comme une famille, mais c'est faux. C'est un mensonge éhonté. C'est un système hiérarchique pesant, où on offre la place du soldat supérieur tout juste mort dans une embuscade au premier venu pour combler le trous, pour cacher les failles, pour faire croire au peuple que tout va bien, que l'armée s'occupe de la sécurité, que tout est sous contrôle. Mais rien n'est contrôlé. Ici, nous ne sommes plus humains : nous sommes devenus des bêtes, à devoir tuer d'autres bêtes blessées et traquées sans relâche pour ... vivre ? Non, on ne vit plus. Nous sommes creux, nous sommes vides. Nous ne sommes que des fantômes d'humains. Nous ne sommes plus rien. Je ne suis plus rien. Au revoir Kimblee, au revoir Bradley. Je vous reverrai en Enfer."
Clémence sentit brièvement le métal de son pistolet contre son palais, sa langue et ses dents. Puis, elle tira. Et ne sentit plus rien. Rien du tout.
L'attroupement autour de Smiths et Blood se dispersa alors qu'on entendait un coup de feu. Betty ouvrit les yeux, pensant trouver devant elle le corps froid du fanfaron. Mais il était bien debout, quoique tétanisé. Sans dire un mot, il recula et partit en direction du bruit, comme tous ses amis. La jeune femme resta un instant seule avec son seau et son arme, puis décida de poser le récipient dans sa tente avant de suivre le mouvement de foule. Elle réussit à jouer des coudes, son grade jouant en sa faveur. Du moins, elle le pensait jusqu'à reconnaître qui gisait sur le sol, sa cervelle et son crâne dispersés en mille morceaux.
Son teint déjà pâle devint crayeux et ses genoux la lâchèrent. Bethsabée entendit un sanglot étouffé puis sentit une emprise sur son bras : levant les yeux, elle croisa le regard larmoyant de Winthe qui l'aidait à se relever. Toutes deux se soutinrent l'une l'autre quand on emmena le corps disloqué dans la tente mortuaire, sous le regard malsain et curieux de soldats-spectateurs. La Lieutenant avait une terrible nausée et pensait vomir à tout moment. La foule se dispersa petit à petit alors qu'elles restaient. Finalement, ils ne resta qu'elles, silencieuses et sous le choc.
" Lieutenant Blood. Il faut y aller. Ils vont nettoyer ça."
Kimblee apparut soudain derrière elles, annonçant cela sans aucune émotion dans la voix. Les deux amies échangèrent un regard puis Recewinthe hocha la tête en signe de compréhension avant de lâcher sa prise sur le bras de Beth. Celle-ci se rendit alors seulement compte de la marque rouge de main qu'elle arborait à présent.
À peine arrivée dans la tente qu'elle partageait avec Kimblee, elle plongea sa tête dans l'eau fraîche. Rapidement, les gouttes dissimulèrent les larmes qu'elles pleurait sans bruit. Solf était assis sur son bureau, étrangement calme. Les minutes passèrent, aussi silencieuses que la mort.
"- Je voulais te demander quelque chose ce matin, mais je n'ai pas osé, dit enfin le jeune homme. Cette question me semble très indélicate à poser, surtout maintenant. Mais elle va me tourmenter si je ne le fais pas.
- Essaie toujours, soupira-t-elle faiblement.
- Est-ce que tu m'en veux ? Je t'ai enlevé au ... "cocon" que tu t'étais fait avec tes ... camarades et je t'ai mise à l'écart par mes humeurs et mon caractère très exclusif. Je t'ai éloignée d'elles deux, expliqua-t-il , légèrement hésitant, ce qui était extrêmement rare.
- Qui ne t'en voudrait pas ? Mais je m'en veux aussi. Je n'ai pas ... Je n'ai rien vu du tout.
- Personne n'a rien vu, Beth.
- Je suis ... quelqu'un de si minable et pathétique que ma situation doit être extrêmement risible vu d'un œil extérieur, rit Bethsabée nerveusement en ébouriffant ses cheveux humides. C'est drôle, oui. Comment je suis tombée aussi bas ? Je me sens si faible.
- Tu ne l'es pas, opposa-t-il en agenouillant devant elle, qui était assise au bord de son lit.
- Tu dis ça car tu es le plus fort des deux et tu réconfortes mon ego blessé, avoue.
- Je suis désolé. Je sais bien que cela t'importe peu mais je veux que tu le saches. Un jour, nous avons disserté sur la façon dont nous aurions pu nous rencontrer. J'aurais préféré te rencontrer dans d'autres circonstances. Je n'aurais pas eu à précipiter les choses et encore moins à te blesser."
Elle baissa le regard pour le regarder. Il avait quitté ses oripeaux d'officier, d'homme sarcastique, d'homme égocentrique et hautain pour être devant elle un homme comme les autres. Quelqu'un de désolé et de blessé d'une vie antérieure, quelqu'un plongé très loin dans ses erreurs de stratégie, quelqu'un qui ne sait pas comment réparer les choses. Elle prit son menton dans sa main et l'embrassa avant de murmurer :
"Tout cela n'a plus aucune sorte d'importance à présent. Les choses sont comme elles sont et il faut faire avec. Garder la tête haute et le sourire aux lèvres et continuer à vivre malgré tout. Au moins, tu es encore là.
- Tu te consoles avec le peu que tu as ?
- Parce que je n'ai que toi ?
- Parce que je ne suis peut-être pas aussi grand que je peux le faire croire.
- Tu es magnifique à mes yeux. Même au sol dans la poussière, tu le restes. Tout cela ne sert plus à rien. Je n'ai plus qu'à me dire que ce n'est qu'une mort parmi toutes les autres qui nous noient. Je n'ai qu'à dormir pour oublier un peu, l'espace d'une heure ou deux. Un coma artificiel et éphémère. Tu peux me laisser seule dans mon lit avec ma misère ? Elle prend trop de place pour que tu viennes.
- Accordé. Tu es forte, Beth. Tu résisteras à tout ce qui peut arriver de mal dans une existence, nota Kimblee en se redressant.
- Je pense avoir déjà fait une bonne partie de mon quota. Je m'en remets à Morphée ."
On posa le drapeau Amestris sur ce cercueil comme sur tous les autres. La famille pleura sur le cercueil, comme tous les autres. On mit le cercueil dans le sol, comme tous les autres. La tombe était grise et simple, comme toutes les autres. Les parents restèrent un peu devant la sépulture, comme tous les autres.
Profond sous la terre, Clémence Magny dormait à jamais, comme tous les autres qui étaient là.
Bonjour les amis ! C'est bientôt la rentrée !
Ce chapitre tombe comme un cheveu sur la soupe, mais je voulais montrer justement que ce genre de suicide peut arriver très vite et sans forcément attirer l'attention. Le manque médicamenteux est quelque chose de très difficile à gérer , et j'ai parfois du mal avec celui-ci d'ailleurs. La Pervitin a bel et bien existé et a été utilisé par le régime nazi pour stimuler les troupes, qui avaient leurs capacités mentales et physiques décuplées mais dont le manque était affreux. Alors, je pense qu'on pouvait très vite devenir fou avec le manque. Et je voulais aussi montrer dans ce chapitre et par le fait que je n'ai pas beaucoup reparlé de Winthe et Clémence , que Beth a été éloignée d'elles et n'a plus eu aucun contact, ni nouvelle. Kimblee l'a fait sciemment, mais je crois bien qu'il n'avait pas pensé que Betty puisse se sentir coupable des actes de quelqu'un d'autre jusqu'à voir sa réaction. Elle est beaucoup plus empathique que lui, et il le sait. Parfois, ça l'énerve mais ça l'étonne surtout, puisqu'elle le comprend aussi, bien qu'il ne soit pas aussi doux qu'elle ou aussi patient.
Comme je suis en forme, je pense faire le chapitre 37 d'ici ce soir, vers 20 heures, 21 heures, vous aurez peut-être la suite, avec Bela QUI VA MORFLER. Ouiiii, vous avez qu'il souffre, hein ? ET BIEN IL VA SOUFFRIR. Je sais que vous aimez le détester, et il va avoir ce qu'il mérite ! HINHINHIN ! \o/
Musique : "Tous les mêmes" de Stromae.
