Chapitre 33 - Madame et Monsieur

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Boston. Une ville qu'il apprécie moyennement aujourd'hui. Le ciel a beau être d'un bleu limpide, l'atmosphère détendue, lui rumine des pensées bien sombres, les yeux dans le vague. Assis à la place du mort -qui ne l'est pas vraiment vu la vitesse du véhicule- il n'arrête pas de repasser dans sa tête les images de vidéo surveillance de l'aéroport, dernier endroit où ont été vus les enfants.

Gibbs roule vite, mais pas autant que d'habitude. Il a une conduite raisonnable, si tenté que ce mot est un sens pour lui. Il n'a pas plus décroché un mot que lui depuis leur départ de Washington, plusieurs heures auparavant. Les autres sont restés là-bas à continuer les recherches, sans aucun résultat jusqu'à présent.

Il sent leur voiture de location ralentir. Il se redresse. L'imposante bâtisse de la famille Jorensen se découpe dans le pare brise. La grille est grande ouverte, ce qui est extrêmement rare.

Ils se garent le long du trottoir, juste devant. Ils descendent du véhicule en silence et avancent vers l'entrée.

Il prend une grande inspiration avant de toquer avec le heurtoir de métal contre la porte de bois. Elle dénote du reste de la demeure aux murs de lambris, mais correspond parfaitement aux propriétaires : d'un âge certain, austère, signe d'une certaine aisance financière, style bourgeois. Si Alexander ou Margaret étaient un objet, ils seraient cette porte.

Un seul coup, une poignée de secondes à attendre et elle s'ouvre sur Simon, jardinier, majordome... bref homme à tout faire de la maison. Bien qu'il tente de paraître bien, Tony décèle sans problème l'inquiétude sur son visage. Il est attaché aux enfants, lui aussi a peur.

Il s'écarte et les invite à entrer. Ils s'exécutent et il referme derrière eux.

- Madame est au salon, annonce-t-il en indiquant leur droite, Monsieur ne va pas tarder.

Les deux agents en prennent la direction. Ils traversent une pièce avant de s'arrêter sur le seuil de celle qui les intéresse.

- Margaret, salue Tony.

La vieille dame, les traits tirés par la fatigue et l'angoisse, s'est levée de son fauteuil.

- Bonjour Anthony.

- Des nouvelles ? demande-t-il en s'avançant.

- Ils ont appelé.

- Quand ? s'écrie-t-il.

- Peu après sept heures.

- Ils vont bien ? Que vous ont-ils dit ?

Calmement, elle rapporte la conversation qu'ils ont eu ce matin, n'omettant aucun détail. Contrairement à son mari, elle est convaincue qu'il peut les aider à retrouver les fugueurs. Mentir ou dissimuler quelque chose nuirait à cette entreprise.

- Ils vont bien, conclu Tony, c'est l'essentiel.

- Vous n'avez pas présenté votre compagnon, dit-elle.

- Est-ce nécessaire ? Vous connaissez chaque personne de mon entourage il me semble, répond-il irrité.

Sentant l'ambiance se dégrader, Gibbs prend les devants.

- Leroy Jethro Gibbs, se présente-t-il en lui tendant la main, Tony fait partie de mon équipe.

- Margaret Jorensen, salue-t-elle en serrant sa main, la grand-mère des triplés.

- Votre mari n'est pas là ? questionne-t-il en regardant autour de lui.

Elle s'éloigne pour reprendre place dans un fauteuil.

- Il est à l'étage, répond-elle en les invitant à s'asseoir face à elle d'un geste de la main. Il téléphone.

- À qui ? veut savoir Tony.

- Des amis susceptibles de nous aider.

Il hoche la tête et s'approche des toiles accrochées aux murs pendant que Gibbs s'installe sur un des fauteuils.

- Vous n'avez vraiment aucune idée de l'endroit où ils ont pu aller ? interroge-t-il.

- Non. Nous avons passé en revue tout ce que nous connaissions.

- Vous ne les trouverez pas, assure Tony.

- Et pourquoi je vous prie ?

- Ils ont choisi une endroit connu d'eux seuls. Aucun d'entre nous ne peut deviner où ils sont.

- Que suggérez-vous dans ce cas ?

- Attendre leur appel.

Margaret s'apprête à répliquer du même ton acide que précédemment quand une autre voix retentit.

- Où est-il ? crie Alexander dans l'entrée.

Tony devine sans soucis que c'est de lui qu'il parle. Simon doit venir de lui annoncer leur arrivée.

Les pas rapides du patriarche Jorensen se font entendre. Tony se rapproche des fauteuils, prêt à l'affronter tout en cherchant le soutient de Gibbs.

L'homme entre vivement dans la pièce. Il le repère aussitôt et se précipite vers lui.

- Vous ! lâche-t-il avec dégoût et fureur en l'attrapant par le col.

Gibbs se lève d'un bond et s'élance vers eux pour tenter de les séparer. Alexander a déjà plaqué son ex-"presque gendre" contre le mur.

- Lâchez-le ! ordonne Jethro en posant une main sur l'épaule du vieil homme.

L'homme lui jette un regard meurtrier mais s'exécute. Il recule de quelques pas sans cesser de fixer les deux agents. Tony se masse le cou en cherchant à retrouver une respiration normale.

- Je leur ai tout dit Alexander, annonce Margaret. Ils savent pour l'appel des enfants.

Il observe quelques instants son épouse avant de reporter son attention sur celui qu'il juge responsable de tout.

- Si vous n'étiez pas venu, rien ne serait arrivé, lui reproche-t-il.

- Si vous ne leur aviez pas menti, vous voulez dire, répond Tony du tac au tac. Je crois que c'est une des raisons pour laquelle ils se sont enfuis. Ça et le fait que vous m'ayez privé de mes droits. Ils n'ont pas du tout apprécié d'apprendre que je n'avais pas le droit de les approcher, de les voir ou de les contacter de quelque manière que se soit.

Gibbs se place entre Alexander et lui dès qu'il a fini de parler. L'attitude de leur hôte n'est pas des meilleurs à leur encontre. Jethro doit avouer qu'il comprend maintenant parfaitement pourquoi Tony n'a rien dit à propos de ses enfants. Pour les récupérer, les Jorensen sont un passage obligé et parler à un mur serait sans doute plus efficace que discuter avec eux, plus particulièrement avec "Monsieur".

- Nous savons tous ce qu'on dit les enfants, annonce-t-il d'une voix calme mais décidée, et ce qu'ils veulent.

Il jette un œil à l'homme à sa gauche.

- Vous savez ce qu'ils veulent, précise-t-il, agissez en conséquence.

- Lui donner leur garde ? Vous déraisonnez mon cher ! Ça n'arrivera jamais.

- C'est ce que souhaitent les enfants, répond Gibbs. Et franchement je ne vois pas en quoi ça vous gêne. En les envoyant au pensionnat, vous ne les verrez pas plus, si ce n'est moins, qu'en les confiant à leur père. Lui présenter vos excuses, je me doute bien que ce n'est pas pour aujourd'hui, tout comme reconnaître vos torts. Cependant, lui donner leur garde vous pouvez le faire. Vous pouvez rendre les enfants heureux, leurs permettre de vous pardonner et de les faire revenir de cette manière.

Le silence s'installe. Alexander finit par le rompre.

- Non, décrète-t-il en s'éloignant d'eux

Tony se rapproche de son patron.

- Ça ne sert à rien, Gibbs, déclare-t-il. Il préfère rester fâché toute sa vie avec les enfants que de reconnaître ses torts. C'était le cas pour Maya, il n'aura aucun problème pour recommencer et Margaret se rangera à son avis, aussi débile qu'il puisse être.