22/05/2009 : suite aux protestations (fort civiles) d'un lecteur à qui j'ai foutu le bourdon, je crois qu'il faut rappeler que cette fic est classée angst, qu'elle n'est pas drôle (sauf pour moi), et que la sécu ne remboursera personne à la fin de ce chapitre.

Merci Sarah et Ryan pour votre soutien ! Et bonne lecture à tous !


Poudlard contient les élèves en son sein, c'est la règle. Les parents conservent toutefois le droit de venir sous drapeau neutre jeter un charme d'attraction sur leurs enfants pour les sortir de l'enceinte du château. La magie du sang est la plus puissante qui soit. Le charme peut ne pas fonctionner si l'enfant a des frères et sœurs à l'école qui s'opposent à cette décision. Le sang fraternel est parfois suffisant pour annuler l'attraction des parents.

« Pourquoi tu as fait ça, Potter ? »

« Tu me manquais. »


Chapitre 36 : Il Vous Tuera Tous

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Parle-moi de ce que tu as fait dans la Forêt.

« Vous n'avez rien demandé quand je suis venu ici après. »

Tu hurlais trop fort.

« Voldemort m'imposait une vision. »

Tu hurlais déjà avant.

Harry remonta la passerelle aux serpents et posa ses affaires devant le Livre. Il jeta un coup d'œil derrière lui pour le cas improbable où Mme Pomfresh parlerait fourchelangue. « Je me suis servi de tout ce que vous m'avez appris. »

Et ça n'a pas suffi.

Le jeune homme recopia dans son carnet rouge les sortilèges de dissimulation que Snape lui enseignait encore quelques heures auparavant. « J'ai touché le cinquième cercle en ouvrant les caches. »

Qui était cet animagus ?

« J'ai jeté la Main sur deux femmes, et j'en ai tué une. »

Neville Londubat, c'est ça ? Etait-ce ton ami, Harry ?

Harry claqua le carnet. « J'ai utilisé le pouvoir de Voldemort ! »

Ah. Le Grimoire se pencha en avant. Et qu'as-tu ressenti ?

« L'ultime pourriture », murmura Harry. « Pourquoi ai-je accepté ? Ça n'a rien changé. Ça a juste dilaté le lien. Maintenant je sais que sa magie m'est accessible. C'est comme avoir un gigantesque Kâdihmir à portée de main et être condamné à sa tentation. »

Tu n'y seras pas condamné longtemps.

« Qu'est-ce que la prophétie va faire de moi ? »

Elle va précipiter ta destinée contre celle de son autre rejeton et voir ce qui se passe.

Le Livre semblait à peine concerné. Harry redressa furieusement la tête. « Qu'est-elle, pour faire une chose pareille ? »

Une fausse note dans le cours des choses, Harry Potter. Elle est l'histoire qui doute. Les champs du possible n'ont pas ouvert la voie à un, mais à deux avenirs. Le trouble est immense. La prophétie est un morceau vierge de destin tombé sur cette terre, qui prend de la masse, qui aspire tout sur son passage, et qui se bat pour ne pas rester en suspens. Elle tend vers sa réalisation, quel qu'en soit le sens, car c'est le vide qui est son ennemi.

« Celui qui a le pouvoir de vaincre le Seigneur des ténèbres approche… », récita le sorcier. « Cette phrase est dirigée contre le Lord, pas contre moi. »

Les prophéties suivent des méandres obscurs qui sont cachés aux hommes.

« Il aura un pouvoir que le Seigneur des ténèbres ignore ! », persévéra Harry. « Ce n'est pas équivoque ! »

As-tu trouvé ce pouvoir ?

Le Grimoire dégoulinait de sarcasme. L'image humiliante d'un directeur impassible dans son bureau dévasté traversa l'esprit d'Harry. Il serra les dents. « Dumbledore pense que c'est l'amour. »

Aimes-tu encore, Harry Potter ? Aimes-tu ce monde de plus en plus fort, avec tant de passion que tu pourrais exploser pour lui ?

« Non. »

Non, en effet. Parce que tu t'es soumis à la prophétie et parce qu'elle m'a placé sur ton chemin.

Il n'avait jamais eu confiance en elle, de toute façon.

Un curieux Avatar que ce monsieur Dumbledore, médita le Livre à voix haute. Car il ne peut s'agir de l'amour. Les hommes sont habiles à tuer et s'aimer, à connaître de pures romances dans les plus noires misères, à détruire au nom de l'amitié, à affronter le monde pour leur clan. L'amour ne défie pas les ténèbres, il cohabite avec. Il puise en elles sa rage et sa jeunesse.

« Le temps passe, et je ne sais toujours pas quelle est la nature de ce pouvoir. Vous devez m'aider ! »

Je ne peux. Ma mission s'arrête avant ce point.

« Est-ce la Main ? Mais il la connaît déjà… » Harry regarda férocement le Livre. « Est-ce le lien ? Est-ce que je dois essayer d'atteindre sa magie derrière ? »

J'instruis, Harry Potter. Je ne conduis pas les destinées.

« Dois-je apprendre l'Avada Kedavra ? Mais ça aussi, il connaît. Il sait tout ! Quoi que je fasse, c'est de sa magie dont je me rapproche ! En quoi puis-je être si différent de lui ? »

Tu es moins fort.

« Merci », siffla le sorcier. « Vous êtes d'une grande assistance. A se demander qui vous soutenez réellement. »

Le vainqueur. Toujours.

« L'Héritier, vous voulez dire ? C'est ça votre plan ? Pourquoi refusez-vous de me donner un conseil ? Pourquoi Snape veut m'inculquer l'Avada Kedavra ? »

Tes réponses sont en route.

« DITES QUELQUE CHOSE ! », tonna Harry. « Mettez-moi sur la voie, que je ne me fasse pas pitoyablement écraser ! »

J'entends le vent qui se lève.

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La bibliothèque était un endroit qu'il n'avait jamais apprécié à sa juste valeur. Ce n'était pas tant le calme de ce dimanche matin, les rayons dans les vitraux et l'odeur tranquille de vieille cire.

Ici les livres ne parlaient pas.

La plupart n'étaient même pas magiques. Les autres vibraient lorsqu'Harry se concentrait trop, mais rien de plus. Ils ne le frappaient pas lorsqu'il les parcourait d'une traite. Ils n'essayaient pas de s'immiscer dans sa tête quand il n'était pas d'accord. Ils ne trahissaient pas. Des millions de pages racontant tout et son contraire cohabitaient pacifiquement en ce lieu. Il regrettait d'avoir dit à Hermione de sortir de ses livres. La réalité n'avait rien de mieux à offrir que leurs théories.

« Harry ! »

Le sorcier ouvrit un œil et vit la tête de Joares Borcq à l'envers au-dessus de lui. « Merci Merlin, tu es ici et pas… ailleurs. »

« Tu as couru », remarqua Harry en gardant pour lui le fait qu'ailleurs s'appelait Chambre des Secrets, et que personne n'allait mourir si son nom était prononcé.

Le préfet rentra sa chemise malmenée dans son pantalon. « J'ai besoin d'aide avec les orphelins. »

« A l'infirmerie ? »

« Dans le Grand Hall. Viens, je t'expliquerai en route. »

Joares lui tendit la main. Harry la saisit et quitta à regret le parquet chaud sur lequel il était étendu.

« Nous avons décidé d'emmener les enfants à Pré-au-Lard, tant que c'est encore possible. Ils ont besoin de prendre l'air. Les Aurors du village et ceux du château se sont mis d'accord pour assurer leur sécurité. J'ai compté au moins un élève de cinquième année par enfant, avec pour mission de les promener à travers le quartier le plus proche de Poudlard. Ça fait une sortie de deux heures, et Honeydukes nous a donné rendez-vous à midi dans son magasin pour un repas-surprise. »

« Où est le problème ? »

« Personne ne veut accompagner Peter-Anton Dolohov. Il effraye tout le monde à répéter que son père va venir tuer ceux qui ne lui obéissent pas. Je l'aurais bien pris avec moi, mais il refuse de me suivre. C'est toi qu'il réclame. Depuis qu'il est là, tu es le seul à aller le voir volontairement. »

« Il a cinq ans, Joares. »

« Je sais », soupira le préfet avec un air navré. « Mais Dolohov est un homme dangereux, et les menaces de son fils ont fait mouche. Le garçon n'est pas facile à vivre. Mme Pomfresh ne le trouve pas réceptif à la vie en communauté et elle craint que son mal-être finisse par avoir des conséquences sur sa santé. Récemment, elle a entrepris des recherches du côté de sa famille maternelle. Sa mère avait une cousine en Suisse qui semble prête à l'accueillir, mais il faut encore l'aval des services sociaux du Ministère. En attendant c'est à nous de prendre soin de lui et, la vérité, c'est qu'on ne sait pas comment faire. »

Dans le Grand Hall, six des sept orphelins attendaient Joares en piaffant d'impatience, et ils poussèrent des cris excités en le voyant revenir. Autour d'eux se trouvaient une douzaine d'étudiants, surtout des filles, ainsi que trois Aurors et Mme Chourave. Le jeune Dolohov se tenait à l'écart, raide comme la justice, son regard antipathique tourné vers ses camarades et leurs accompagnateurs. Il fut le seul à ne pas tiquer lorsqu'Harry apparut à la suite du préfet.

« Pourquoi est-ce qu'il est là ? On n'a pas besoin de lui, Joares ! Il ne provoque que des malheurs ! »

« Il est venu parce que je le lui ai demandé », répondit Joares d'un ton sévère. « Quant au reste, Padma, je te conseille de parler à Hannah avant de dire des sottises aussi énormes. »

Hannah Abbott piqua un fard et baissa la tête lorsque la jumelle Patil la questionna du regard. C'était un indice inquiétant sur son degré de popularité que la jeune femme n'ait pas tout raconté à propos de sa prise d'otage. Harry était plus encore étonné qu'elle n'ait pas fui avec ses parents.

« Moi je sais ce qu'il a fait aux frères Léonard », intervint Ernie McMillan. « Et c'est une excellente raison de ne pas s'encombrer d'un problème supplémentaire. »

Harry nota avec un certain contentement que Peter-Anton était peut-être laid, méchant, et tout ce dont on voulait bien le qualifier, mais certainement pas bête. Le gamin savait pertinemment que c'était de lui dont on parlait, et il se jeta sur Ernie pour lui donner un coup de pied. McMillan le repoussa sans mal et le maintint à distance d'une seule main, ce qui mit Peter-Anton hors de lui.

« Je veux aller à Pré-au-Lard ! », cria-t-il en se désintéressant du poufsouffle pour se précipiter vers Harry. « Je veux y aller, maintenant ! »

« Non, tu n'iras pas. »

« Pourquoi non ? », brailla le morveux à plein poumon. Le hurlement fit sursauter les autres enfants, et les étudiantes s'empressèrent de les serrer contre elles pour les rassurer.

Harry demeura impassible. « Parce que tu fais peur aux gens. Tu as dit que ton père allait venir ici, à Poudlard, pour assassiner tous ceux qui n'étaient pas gentils avec toi. »

Le jeune Dolohov semblait stupéfait. Il ne s'était pas attendu à ce qu'Harry se retourne contre lui, et la perte de son seul allié le vida d'un seul coup. « S'il te plaît, Harry ? Je veux sortir moi aussi. »

« Trop tard. Il fallait bien te tenir et ne pas dire des choses pareilles. »

« Mais c'était pour rire », balbutia Peter-Anton, au bord des larmes. « J'ai rien rapporté à mon père ! Je ne sais même pas où il est ! Même quand maman était là, je ne lui parlais jamais. » Le garçon étouffa un sanglot et s'enfuit du Grand Hall comme s'il avait le diable aux trousses.

Les étudiants et les Aurors tournèrent pitoyablement la tête devant le regard flamboyant de colère qu'Harry leur lança. Le jeune homme quitta le hall, exaspéré d'avoir dû pousser si loin l'orphelin pour faire comprendre aux autres quelque chose de pourtant simple.

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Il pista Peter-Anton à travers le château. Le gamin ne connaissait pas les lieux. Il avait beaucoup erré et était souvent revenu sur ses pas, mais sans jamais renoncer à se tenir à distance du Grand Hall et de l'infirmerie. Harry le retrouva dans un couloir peu fréquenté, blotti sous les pieds d'une grosse armoire dans laquelle les elfes entreposaient du matériel de nettoyage. Il se coucha sur le sol et tendit la main pour toucher l'épaule maigre du garçon. Il n'en fallut pas plus à l'enfant pour ramper hors de sa cachette et se jeter dans ses bras.

Adossé contre le mur, Harry le serra contre lui et attendit patiemment que les larmes se tarissent. Ce n'était pas raisonnable de faire ça, mais Peter-Anton allait bientôt partir. Il se remémora l'époque où lui aussi voulait désespérément aller à Pré-au-Lard. Il avait passé une année entière à se morfondre en attendant que Ron et Hermione reviennent de leurs expéditions au village, parce que personne ne voulait endosser la responsabilité de le laisser sortir. La même année, il avait fait croire aux Dursley que son parrain était un dangereux criminel pour qu'ils lui fichent la paix durant l'été.

Le garçon bougea, sans jamais desserrer sa prise autour de son cou. « Pardon », murmura-t-il d'une toute petite voix.

C'était à lui, Harry, de s'excuser pour sa conduite, mais Peter-Anton n'avait que cinq ans et le sorcier ne voyait pas comment lui expliquer ce qu'il venait de faire. Aussi lui chuchota-t-il que ce n'était pas grave, qu'il était tout pardonné, et il poursuivit avec d'autres non-sens apaisants jusqu'à ce que le petit corps se détende contre son torse.

« Est-ce que tu connais la cousine de ta mère ? »

Le gamin hocha la tête en reniflant. « Elle s'appelle Johanne. Elle nous rendait visite quelques fois, à maman et moi. »

« Vous vous entendez bien ? »

« Oui. »

« Tu voudrais partir avec elle ? »

« Oui ! », s'écria Peter-Anton. « Je ne veux pas rester ici ! »

« Alors tu iras en Suisse », murmura Harry. « Mais avant ça, tu iras à Pré-au-Lard. »

« Tu vas m'y emmener ? »

« Oh oui. »

Harry se releva et lui prit la main. Ils descendirent sans se presser jusqu'au Grand Hall vide et sortirent. Peter-Anton n'avait pas mis les pieds dehors depuis son arrivée, et il ne savait plus où donner de la tête entre les jardins, les serres, et le spectacle fantastique qu'était le château émergeant de sous les dernières neiges de l'hiver écossais. Harry eut toutes les peines du monde à le faire tenir en place le temps de lui enfiler ses moufles et son bonnet, puis Peter-Anton lui échappa et s'élança à toutes jambes à travers les pelouses glacées.

« Quidditch ! », s'écria-t-il en stoppant net à la vue du terrain.

Harry le rejoignit en soufflant. Le morveux se déplaçait à une vitesse stupéfiante. « Tu aimes le Quidditch ? »

« Bien sûr ! Plus tard, je serai capitaine des Faucons de Falmouth ! »

« Déjà monté sur un balai ? »

« Je sais comment on fait », répondit Peter-Anton d'un ton prudent.

« Parfait », marmonna Harry, qui ne se voyait pas en train de lui courir après jusqu'à Pré-au-Lard. « Direction les vestiaires, alors. »

« Tu as un balai ? »

« Non, mais je connais quelqu'un qui en a un. »

« Et c'est quoi, ton équipe préférée ? »

« Les Canons de Chudley. »

Peter-Anton lui jeta un regard navré, et il ne dit plus rien jusqu'à l'entrée des vestiaires de Serpentard. La porte était gardée, comme à peu près toutes les portes du château. C'était les élèves qui avaient posé les sortilèges, et ces derniers sélectionnaient les visiteurs en fonction de la couleur des vêtements. Simple, et très malin. Pratiquement tout le monde à Poudlard affichait en permanence un signe rappelant la maison à laquelle il ou elle appartenait. Le rouge et or, supposa Harry, devait donner droit à une sacrée décharge de Bottage-de-Cul. Ni lui ni Peter-Anton ne portaient de couleurs de maison, et ils entrèrent sans difficulté.

L'endroit ressemblait beaucoup au repère de Ron et de son équipe, en un petit peu plus propre. A la place du poster des Canons, on avait placardé une grande banderole de Viktor Krum, dédicacée, nota Harry, et placé autour les gravures et les photos représentant toutes les équipes de Serpentard ayant remporté le tournoi depuis sa création. Il y en avait plus que dans le vestiaire de Gryffondor.

« C'est toi, ça ? »

Peter-Anton, debout sur un banc, lui indiquait l'un des nombreux graffitis ornant les murs. Un sorcier aux cheveux noirs souffrant d'un strabisme prononcé s'y faisait massacrer par deux batteurs.

« C'est signé d.r.a.g.o.t.h.e.b.e.s.t. Tu sais qui c'est ? »

« Aucune idée. » Harry passa une main attendrie sur le dessin vieux de plusieurs années. Peter-Anton et lui s'amusèrent à détailler les graffitis un à un, voire à leur apporter quelques modifications qui n'allaient pas être du goût de tout le monde. Ils trouvèrent à côté des casiers un bout de mur vide sur lequel Harry tagua Harry Potter est venu ici en grosses lettres rouges, puis il prêta sa baguette à son complice qui ajouta (avec son aide) Peter-Anton aussi. Le garnement n'était pas peu fier de son œuvre.

Le casier de Malfoy se trouvait en bout de rangée parmi ceux des remplaçants. Drago n'avait pas demandé à être réintégré dans l'équipe principale après son exclusion en début d'année. Harry lui en était vaguement reconnaissant. Il désactiva les sortilèges sur la porte du casier et l'ouvrit. A l'intérieur, le Nimbus du serpentard reposait religieusement sur un coussin. Harry s'en empara et laissa un mot en espérant que son propriétaire passerait par là avant leur retour du village.

« On y va ? On y va ? »

« Oui, on y va. Mais tu vas devoir obéir à tout ce que je te dis. C'est dangereux là-haut. »

Il expliqua au garçon ce qui allait se passer et la position dans laquelle il devait se tenir, puis il enfourcha le balai et installa Peter-Anton devant lui. Après réflexion, il le harnacha au balai et à lui-même avec plusieurs sortilèges. « Prêt ? »

Le garçon affichait un sourire jusqu'aux oreilles et n'osait plus bouger de peur qu'il change d'avis. « Prêt. »

Harry donna une impulsion au sol et décolla.

C'était peut-être la charge supplémentaire, ou son sentiment de responsabilité, mais le départ du Nimbus ne lui procura aucune des émotions qu'il avait connues avec son Eclair-de-Feu. Il fit péniblement monter le balai à cinquante pieds et le stabilisa pour permettre à Peter-Anton de s'habituer à l'altitude.

Le garçon agrippait si fort le manche que ses jointures de mains en pâlissaient. Il se colla contre Harry en apercevant une gigantesque tâche sombre rôder sous la surface, tout près de la berge du lac. « Qu'est-ce que c'est ? »

« Le calamar de Dumbledore. Tu veux le voir ? »

Harry dirigea le balai vers le mollusque et tournoya autour. Ennuyé, le calamar étira un tentacule menaçant pour le plus grand bonheur de Peter-Anton, puis il plongea vers le cœur du lac encore pris dans les glaces. Le sorcier vira en direction de Pré-au-Lard. Ils volèrent tranquillement jusqu'au mur d'enceinte du domaine, puis Harry fit descendre le balai. Quelqu'un devait savoir ce qu'ils fabriquaient car les alarmes les laissèrent passer. Peter-Anton poussa un cri de joie lorsqu'ils reprirent de la hauteur. « Je vois le village ! »

Les cieux étaient sous haute surveillance. Les Aurors y patrouillaient par groupe de deux, parfaitement visibles, pour dissuader toute action. « On va finir à pied », annonça Harry en se posant à proximité des premières maisons. Les Aurors les avaient sans doute repérés. Il ignorait encore s'ils avaient l'intention d'entreprendre quelque chose, mais leur foncer dessus en balai pourrait lui valoir une réponse rapide. Le Nimbus rapetissé et empoché, Harry entra dans le village d'un pas détendu pour ne pas gâcher le plaisir de Peter-Anton.

Le garçon marchait avec des étoiles dans les yeux. Il voulait tout voir, tout toucher, et Harry finit par lui lâcher la main pour qu'il aille coller son nez aux vitrines. Chaque magasin était une nouvelle aventure qu'il fallait absolument partager avant de passer à la suivante. Les récits surexcités de Peter-Anton produisaient chez Harry un début de mélancolie. Il savait qu'il avait perdu la capacité de regarder quelqu'un avec la même confiance naïve qu'il pouvait lire dans les yeux de son gamin. Il fallait à l'enfant une journée exceptionnelle dont il pourrait se rappeler sans peur dans le futur, quel que soit l'avenir qui leur était réservé. Harry l'embarqua vers le quartier de Fang'Torn, plus original que la grand-rue, pour renforcer le caractère spécial de leur expédition. Peter-Anton aurait de quoi jubiler tout seul lorsqu'il entendrait les autres enfants raconter leur promenade chez Mme Pieddodu.

Les boutiques de Fang'Torn constituaient un peu l'Allée des Embrumes de Pré-au-Lard, ramenée aux proportions d'un bourg tranquille de campagne. On y trouvait beaucoup d'étalages de gris-gris, d'échoppes sombres closes et de bars dans lesquels buvaient en solitaire des Aurors désabusés. Certains levèrent leur verre en reconnaissant Harry. Il leur rendit leur salut sans s'arrêter, un œil sur Peter-Anton, un autre sur les hommes de plus en plus nombreux à s'agglutiner sur leur passage. Harry espérait que c'était sa venue qui faisait jaser, et non celle d'un Dolohov. Pour l'instant, Peter-Anton n'était conscient de rien et personne ne s'intéressait à ses petites affaires. Lui, en revanche, faisait l'objet d'une observation minutieuse de la part des villageois comme des Aurors.

Il aurait fait demi-tour s'il avait été seul, mais Peter-Anton s'amusait trop pour qu'on le prive de sa ballade. Harry prépara sa magie. Les Aurors n'étaient pas tous d'accord. Certains voulaient agir, d'autres les retenaient, et d'autres encore discutaient avec une telle passion qu'ils en oubliaient de les suivre. Ils frôlèrent l'incident lorsque quelques Aurors plus vindicatifs se décidèrent à prendre la tête des opérations, mais un autre groupe débarqua et s'interposa. Harry s'éloigna sans changer d'allure puis quitta l'artère principale de Fang'Torn pour s'enfoncer dans ses venelles.

Le calme revint au bout de quelques mètres. Ici les habitants avaient bien d'autres soucis qu'Harry Potter. Les deux garçons longèrent les maisons lugubres et délabrées sans rencontrer âme qui vive. L'apparition de quelques devantures marqua l'arrivée dans un nouveau secteur de la bourgade, plus prospère, et Peter-Anton reprit son exploration. Il resta stationné si longtemps devant l'une des vitrines qu'Harry le rejoignit. La boutique proposait tout un tas d'objets et de bijoux ensorcelés. Peter-Anton avait jeté son dévolu sur des figurines de sorciers livrant bataille à des dragons. Il y avait une telle envie dans ses yeux qu'Harry poussa la porte, sans un sou en poche. Une fois à l'intérieur, il se passa négligemment une main dans les cheveux pour mettre en lumière son passe-droit le plus efficace.

Le patron lui déplut aussitôt, et c'était une bonne chose parce qu'à la vue du prix exorbitant, Harry sut qu'il ne lui restait pas assez dans la Chambre. Il signa la demi-douzaine de reconnaissances de dette sans donner signe qu'il entendait les questions insidieuses du patron, empoigna le jeu, et sortit en lui faisant discrètement un doigt. L'homme agita ses bras avec un sourire sucré. Harry était prêt à parier qu'il aurait fait partie du groupe d'excités s'il s'était trouvé dans la rue quinze minutes plus tôt.

« Pour moi ? »

« Si tu en as toujours envie », se moqua le sorcier en l'entraînant. Mais Peter-Anton n'avançait plus, la tête enfoncée dans le carton contenant ses figurines. Harry soupçonnait le patron de la boutique d'être déjà en train de faire circuler la nouvelle, et il tira Peter-Anton loin d'un éventuel attroupement.

Au coin de cette rue étrangère, il eut la surprise de reconnaître un bâtiment. Le club de la Louve. Des Aurors traînaient autour du repère de Reens. Le Veilleur avait une sérieuse dent contre lui, et le jeune homme ne se faisait aucune illusion sur les préférences de ces gars-là. Il se pencha vers Peter-Anton qui dévisageait les sorciers manœuvrant pour se rapprocher d'eux.

« Tu as peur ? »

Le gamin pinça les lèvres. « Non. »

« Reste près de moi. »

Ils s'approchèrent du club. A mesure qu'ils avançaient, les Aurors quittaient leur poste pour venir former une haie hostile. Malgré la tension, elle signifiait uniquement qu'ils n'étaient pas les bienvenus. Harry traversa le groupe de sorciers en veillant à ce qu'aucun ne s'en prenne à Peter-Anton. La leçon était déjà bien assez importante : ne pas céder à l'intimidation. L'orphelin ne ferait peut-être rien de bon de cette expérience, mais il devait la connaître.

Ils dépassèrent la Louve et laissèrent les Aurors derrière eux. Ça n'était pas fini. Un dernier groupe les attendait au bout de la rue. Le meneur était agité et apparemment mécontent de les voir s'en tirer à si bon compte.

« Mr Potter ? »

« Oui ? »

« Mr Reens aimerait vous parler. »

Harry doutait que Reens soit dans le village, sans quoi les Aurors auraient reçu des ordres plus stricts le concernant. « Qu'il vienne, et nous parlerons ici. »

« Pourquoi pas à l'intérieur ? », proposa l'homme en lui indiquant la Louve d'un geste poli.

« Je n'ai pas le droit de suivre les inconnus. »

Le cercle de badauds se reformait. L'Auror regarda ses collègues en quête de soutien. « Ne m'obligez pas à employer la force devant un enfant », grogna-t-il du coin des lèvres.

« Je ne vous y oblige pas », rétorqua Harry sur le même ton.

« Vingt mornilles sur Potter ! », lança quelqu'un. Des éclats de rire secouèrent l'assistance nerveuse. Les enchères montèrent aussitôt. Même les Aurors s'y mirent, et chacun recula en encourageant son poulain respectif. L'un des spectateurs eut la présence d'esprit d'emmener Peter-Anton à l'écart.

L'effet Bellatrix ne marchait pas que sur les mangemorts. L'homme contre qui Harry allait se battre était au trente-sixième dessous. La sueur lui perlait au font. C'était son opposant que les Aurors dévoraient des yeux, avides de le voir à l'œuvre. Lorsqu'il leva sa baguette, Harry sut qu'il ne le faisait pas uniquement pour Peter-Anton.

Le duel ne fut guère brillant. Harry envoya l'homme à terre sans préambule puis le laissa revenir. Après avoir détruit un à un les boucliers que l'Auror produisit en catastrophe, il lui faucha une seconde fois les jambes. L'homme essaya bien de contre-attaquer, mais les protections d'Harry lui posaient un dilemme dont il n'arrivait pas à se dépêtrer. Au final, il ne trouva pas le courage d'affronter les répercussions que lui vaudrait un sort réellement puissant lancé contre Harry Potter, et Harry le désarma.

Le sorcier repartit avec Peter-Anton sous des acclamations mitigées. Lui-même était déçu de sa prestation. Le plan de Voldemort se tenait là-dessus : la valeur de l'adversaire faisait la valeur du combat.

Peter-Anton, qui marchait serré contre son flanc, lui tira brusquement la manche. « Il y a Joares là-bas. »

Le préfet en chef de Poudlard arrivait en courant, sa baguette au poing. « Vous allez bien ? »

« Aucun problème », répondit le gamin en s'écartant d'Harry.

Joares observa les Aurors se disperser dans la rue derrière. « Tant mieux », murmura-t-il. « Ça vous dirait de boire quelque chose de chaud ? Je vous invite. »

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« Le village a perdu une partie de sa population. Le Ministère recrute, et les plus jeunes sont allés s'engager à Londres. Si l'on rajoute à ça les fuyards, on comprend mieux pourquoi la garnison est la bienvenue. Les Aurors sont une bonne raison de rester, ne serait-ce que parce qu'ils redonnent vie aux commerces. Les habitants se fichent pas mal de leurs obédiences politiques tant qu'ils payent. »

A la terrasse d'une modeste auberge au cœur de Pré-au-Lard, les deux garçons burent une gorgée de café brûlant. Le chocolat de Peter-Anton refroidissait à côté d'eux. Après avoir longuement montré ses figurines à Joares, le gamin s'était échappé pour aller jeter des boules de neige aux pigeons.

« Une partie de ces Aurors obéit à Alicephas Reens, même si je doute que le Ministère apprécie. L'autre partie est constituée de volontaires, tous d'anciens élèves de Poudlard ou ayant été en relation avec les gens du château. Dumbledore ne leur donne pas d'ordres, mais ils le considèrent comme leur chef naturel ici, et ils se rangent à ses avis. J'en ai rencontré certains en arrivant, et ils avaient l'air décidés à ne pas laisser les hommes de Reens mener la danse. Selon eux, tu es sous la responsabilité de Dumbledore. »

« Ils ne sont pas les premiers à penser ça. »

« Non », confirma Joares. « Les professeurs aussi. C'est pour cela qu'ils ne réagissent plus à tes absences. »

La voix de Joares ne portait aucun jugement. Le préfet lui donnait ces informations gratuitement comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. On n'avait pas souvent fait ça pour lui. Harry essaya de se souvenir de Borcq avant cette année. La seule chose qui lui revint fut l'image d'un garçon discret et sans histoires, dévoué à ses études. Mais le directeur ne choisissait personne à la légère pour le seconder dans son école. Joares le prouvait en acceptant son silence et les jeux violents de Peter-Anton.

« Tu fais un bon préfet en chef », dit-il brusquement.

Joares lui sourit. « Merci. D'après ce que j'ai vu dans le Grand Hall tout à l'heure, tu te serais toi-même bien débrouillé dans ce rôle. »

Harry apprécia le conditionnel et le réalisme de l'étudiant. Pour lui, quoi qu'il advienne, il n'y aurait pas de septième année et pas de promotion non plus. « Je pensais m'être montré dur. »

« Tu l'as été, mais j'ai apprécié ta démarche. La rondeur vient avec l'expérience. »

En plus de sa franchise, Joares avait des manières calmes et un regard dans lequel on ne lisait aucune méchanceté. Harry s'en voulut de passer outre pour regarder l'aura du sorcier, et il eut le cœur gros à la trouver conforme à ce que montrait déjà le préfet. Joares aurait fait un bon ami. Dans une autre existence, il n'aurait pas eu de mal à s'attacher au serdaigle et à lui rendre ses attentions.

« Les Squads ne se remettent pas de la dernière attaque des mangemorts. »

« Lesquelles ? »

« Les deux. Mais tout particulièrement la nôtre », admit Joares. « Ginny et Luna sont reparties chez elles. Les frères Crivey aussi. Et Neville, qui n'est plus là… Sous couvert de s'amuser, Drago fait de gros efforts pour maintenir ce qui reste en place, mais je ne crois pas qu'il dure. »

Harry dressa l'oreille à la mention du serpentard. « Qu'est-ce qui te fait dire ça ? »

« Une lettre est arrivée pour lui hier matin au petit-déjeuner. Il est devenu blême en la lisant. Je ne l'ai pas croisé depuis, mais j'ai parlé à Blaise et lui aussi est inquiet. »

Joares regarda sa montre et avala le reste de son café. « Presque midi. Il faut que j'aille chez Honeydukes. J'ai promis aux enfants que j'assisterais à la surprise avec eux. Tu vas y emmener Peter-Anton ? »

« J'ai d'autres projets pour lui. »

Joares hocha la tête et salua le gamin de loin. Peter-Anton courut vers Harry dès que le préfet eût passé le coin de la rue. « Tu crois qu'il est jaloux de mes dragons ? »

« Pourquoi voudrais-tu qu'il soit jaloux ? »

« Parce qu'ils sont beaux. » Peter-Anton semblait déçu, et il finit son chocolat froid sans entrain. « Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? »

« Ça te dirait de visiter une maison hantée ? »

Le gamin écarquilla les yeux au-delà de ce qu'Harry pensait humainement possible. « Une vraie maison hantée ? Avec des monstres et des pièges ? »

« Peut-être. On l'appelle la Cabane hurlante à cause des cris la nuit. Ça fait vingt-cinq ans que personne n'en a passé la porte. Il faut que tu la voies avant de quitter Poudlard. »

Peter-Anton était déjà debout et le tirait par le bras pour qu'il aille plus vite. En revenant vers la poste Harry remarqua qu'ils étaient surveillés, mais la filature cessa lorsqu'ils quittèrent le village.

Sur le sentier qui menait à la Cabane, il relâcha Peter-Anton qui se mit à bondir partout en lui posant mille questions. Harry en était presque à regretter sa proposition lorsqu'ils atteignirent leur destination. Ils firent le tour de la maison abandonnée et franchirent les grilles au prix de quelques acrobaties. Heureusement que l'endroit était inoffensif, sans quoi les cris de Peter-Anton leur auraient déjà apporté de sérieux ennuis. Le garçon partit visiter le jardin, laissant Harry seul face à ce qu'il était venu chercher.

Les ouvertures de la Cabane n'étaient pas barricadées que par des volets et des planches de bois. On avait clos la place de façon à ce qu'un loup-garou ne puisse pas s'en échapper. C'était Dumbledore qui avait fermé la maison et, une génération plus tard, la magie du vieux sorcier gardait toujours le bâtiment. Harry étudia méthodiquement les flux qui passaient sur les murs. Il avait beaucoup à apprendre de la magie du directeur. La cible était très grande et exposée. Le filet posé dessus était un maître charme, avec des nœuds d'énergie disposés en parfaite harmonie pour résister au temps.

Il y avait quand même des accros ici et là. Personne n'avait pris la peine de réalimenter le charme en l'absence de loup-garou au château. Harry se décida pour le soupirail de la cave et appela Peter-Anton. Le gamin arriva au grand galop. « Tiens-toi prêt à entrer. »

Les impuretés qu'il avait senties dans le charme pouvaient court-circuiter toute une zone si elles étaient suffisamment excitées. Harry projeta sa magie et poussa comme une brute pour tester la résistance de ce secteur du filet. Les planches clouées en travers de l'ouverture donnèrent des signes de faiblesse. Sa magie et ses mains travaillèrent à les décoller, mais elles s'obstinaient à revenir en place sitôt qu'il les jetait plus loin. Le sorcier finit par les réduire en cendres dès qu'il parvenait à les arracher à la nasse du directeur.

Le soupirail lui-même était profondément enchâssé dans le charme. Harry posa ses mains dessus et travailla à rassembler les impuretés, à frapper chaque fois que le flux amenait une déchirure à sa hauteur. La magie qui lui avait été donnée était admirable. En ce moment, elle s'appliquait à détourner le flux principal qui protégeait le soupirail en créant des nœuds parasites. Lorsque la magie de Dumbledore s'écoula en eux, cessant du même coup de remplir son office, Harry se dit qu'il venait de jouer un tour à un Avatar.

Il se glissa dans l'ouverture à la suite de Peter-Anton et referma le soupirail. Ses nœuds éphémères se désintégrèrent et dehors le filet reprit sa place.

« Harry ? »

« Lumos. » Harry éleva sa baguette et tomba sur un Peter-Anton beaucoup moins fier.

« S'il y a des cris la nuit, qu'est-ce qui les fait ? »

« On va aller vérifier. »

Harry remonta l'escalier délabré de la cave avec le garçon accroché à sa cape. Au rez-de-chaussée, la lumière passait entre les bardeaux des fenêtres et créait d'élégants effets de poussière. L'endroit lui était cher. Sheridan n'avait pas dévoré ces mémoires-là. L'absence d'autres souvenirs leur faisait prendre plus de place. En montant vers la chambre où Sirius et lui s'étaient rencontrés, Harry vécut une fois encore chaque seconde de cette nuit exceptionnelle.

La pièce n'avait pas été visitée depuis leur passage trois ans plus tôt. Il chercha les traces de pas de son parrain sur le parquet. La poussière avait tout recouvert, mais quelques zones plus claires pouvaient faire illusion.

Peter-Anton était resté à la porte. Harry lui jeta un regard las. « Pourquoi tu n'irais pas visiter le reste de la maison ? »

Le garçon se balança d'un pied sur l'autre. « Et si je rencontre des fantômes ? »

« Dis-leur que je suis là. »

L'enfant parti, Harry ferma les yeux et cessa de se mentir. Ce n'était pas Peter-Anton qui disait au revoir à Poudlard.

Lorsqu'il les rouvrit, l'oblique des rayons avait changé. Peter-Anton jouait silencieusement devant la chambre, couché sur le plancher sale du pallier. Il se marmonnait une histoire tout en manipulant les figurines, principalement pour les précipiter les unes contre les autres. Les dragons étaient en train de gagner.

« Tu as vu des fantômes ? »

Le garçon releva la tête. « Non. Le reste de la maison est pareil qu'ici. Je ne crois pas que ça soit hanté. Ça en a juste l'air. »

« Viens par là », murmura le jeune homme en souriant.

Peter-Anton trotta jusqu'à lui avec ses jouets serrés dans ses bras. Les trois dragons du jeu étaient de belles pièces. Elles avaient requis toute l'attention de leur créateur. Harry les pris dans ses mains et chercha l'étincelle de l'artisan. Bougez, commanda-t-il en fourchelangue. Les figurines frissonnèrent. Il n'y avait pas assez de magie en elles pour le mouvement, mais un autre avait créé le foyer. Il lui suffisait de rajouter du carburant. Harry demanda à Sheridan d'y loger une partie de lui. L'esprit-dragon lui accorda une infime flamme que le sorcier transféra sur les statuettes en argent. Le matériau, très bon conducteur, accepta la magie, et Sheridan reconnut la vraisemblance des reptiles en retour.

Bougez ! Les dragons déployèrent leurs ailes et avancèrent vers les malheureuses figurines de sorciers.

Peter-Anton cligna plusieurs fois des yeux. Dans la mythologie d'un enfant de cinq ans, ce qu'Harry venait de faire le plaçait directement dans la catégorie des héros. Lorsque les mini Sheridan se figèrent, le sorcier apprit au garçon à siffler l'ordre en langue de serpent. Après plusieurs tentatives, Peter-Anton parvint à émettre un sifflement pas tout à fait humain, et ses dragons remuèrent la queue.

Peut-être que les jouets protégeraient le garçon. On ne savait jamais avec la magie, surtout une magie aussi brute que celle de l'Heraldus. Harry espéra que son cadeau était bien investi. Ce que le gamin avait entre les mains était le prix d'une intervention de Gweilgi.

L'après-midi touchait à sa fin. En dépit de son excitation, Peter-Anton commençait à donner des signes de fatigue. Harry l'obligea à ranger ses figurines et le ramena par le tunnel qui débouchait sous le saule cogneur. Pour le garçon, le souterrain était le clou du spectacle. Il en bégayait de reconnaissance lorsqu'ils atteignirent la surface et s'éloignèrent prudemment de l'arbre.

Harry le raccompagna jusqu'au dortoir après avoir vérifié que Mme Pomfresh n'était pas dans le secteur. Les autres enfants étaient déjà rentrés. Ils mâchouillaient des sucreries en racontant leur excursion aux troisièmes années qui avaient pris le relai. Un sac de bonbons attendait Peter-Anton sur son lit. Le gamin se jeta dessus avec voracité.

« J'aurai des ennuis si quelqu'un t'entend donner des ordres à tes dragons. »

« Je ne dirai rien. »

« Tope-là ? »

La main déjà poisseuse du garçon s'écrasa contre la sienne.

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« C'est à toi ? »

Malfoy lui arracha le Nimbus. « C'est moche d'abuser de ton pouvoir contre les autres. »

« Ton casier était à peine gardé. Par ailleurs, c'est entièrement de ta faute si je n'ai plus de balai. »

« Je sais. C'est pour cela que tu as encore toutes tes dents, Potter. »

A peine, songea Harry en acceptant la bière-au-beurre que lui tendait le serpentard. Malfoy en prit une également et la vida à moitié d'une seule lampée.

« Alcoolique ? »

« Non, nerveux. Pomfresh m'a collé au train une bonne partie de la journée. Une idée de la raison, Potter ? »

« Je me suis enfui de l'infirmerie la nuit dernière. »

Malfoy siffla d'admiration. « Raconte. »

Harry s'exécuta, sans préciser qu'ils avaient été deux dans l'aventure ni ce qui les avait amenés, Snape et lui, à se retrouver entre les pattes de la matrone. Le serpentard l'écouta avec un intérêt qu'Harry jugea louche, puis il lui demanda s'il allait mieux et comment s'était passée sa journée à Pré-au-Lard. Harry ne tomba pas dans le panneau. Après avoir évasivement répondu à la seconde question, il éluda la troisième et fixa pensivement Malfoy. Sous le poids de son regard, le sorcier se tortilla.

« Qui t'en a parlé ? »

« Borcq. »

« Quelle pipelette », grogna Malfoy. Il prit plusieurs parchemins sur la table et les donna à Harry. « Allons-y, puisque saint Joares le veut. »

« Saint Joares… », répéta machinalement Harry en parcourant les papiers. « Qu'est-ce c'est ? »

« Mon père va revenir. »

Le serpentard était plus serein que trois semaines auparavant, lorsque Lucius Malfoy s'était pour la première fois présenté au château. Soit Joares s'était trompé dans son diagnostic, soit Malfoy avait décidé de quelque chose. Harry contempla le premier parchemin, le plus court, et s'arrêta sur la signature. « C'est ta mère qui t'a prévenu ? »

« Prévenu qu'elle allait accompagner mon père, oui. » Malfoy croisa ses mains derrière sa tête, et son visage prit un sérieux coup de vieux. « Garde ça pour toi, Potter… Mes parents ne sont plus ensemble. Ils sont toujours officiellement unis, mais ils ne vivent plus sous le même toit. Je ne m'en suis pas tout de suite rendu compte. Mère passe une bonne partie de son temps à visiter la famille. Quand je ne l'ai pas vue cet été au Manoir, j'ai pensé qu'elle se livrait encore à l'un de ces voyages. Mais juste avant mon retour à Poudlard, Lucius m'a contacté depuis Azkaban où il était encore. Il m'a avoué qu'elle avait rencontré quelqu'un d'autre.

Tu as déjà entendu une histoire d'amour façon sang-pur ? Mon père voulait épouser une belle héritière, avec des manières irréprochable et un caractère assez solide pour lui donner un fils. Ma mère rêvait de rencontrer un homme digne de ses ambitions, riche et bien en vue. Ils se sont plu au premier regard. Et malgré tout ce que tu peux croire, ils se sont aimés. Peut-être parce qu'ils adoraient l'image de couple parfait qu'ils renvoyaient, mais le sentiment existait quand même. Deux décennies de bonheur social et conjugal. Ma mère n'a jamais beaucoup apprécié l'activité des mangemorts. Pendant la première guerre, elle était trop enthousiasmée par son récent mariage pour s'en préoccuper, mais je pense qu'elle les trouvait déjà vulgaires. Je l'ai souvent entendu le reprocher à mon père. Elle a pris ses distances lorsque Lucius a commencé à parler du retour du Lord et d'une nouvelle guerre. La goutte d'eau a été la mort de ton parrain. Ma mère et lui étaient parents proches, Potter, généalogiquement parlant. Il était le dernier descendant mâle de sa famille d'origine, celle des Black, et ce coup de hache porté à l'une des plus anciennes lignées d'Angleterre lui a fait reconsidérer sa loyauté envers les associations de mon père. Elle a quitté la maison lorsque Lucius s'est retrouvé à Azkaban et que ses alliés mangemorts ont utilisé le Manoir comme Q.G. Elle est allée retrouver l'une de ses connaissances, et elle en est tombée amoureuse. Si elle ne m'avait pas écrit plusieurs lettres pour me l'expliquer, je ne l'aurais jamais cru.

J'ai une demi-sœur, Potter. »

Harry haussa les sourcils. « Ta mère et cet homme ? »

Malfoy hocha péniblement la tête. « Harmonie Black, enfant de l'amour. Harmonie Black… » Il vida le reste de sa bière. « Lorsque sa première lettre est arrivée en septembre, je lui en ai voulu de me parler de ces choses, son couple avec mon père, ses soi-disant réalisations, l'amant qui brise les tabous et toutes ces conneries. J'ai compris quand j'ai commencé à fréquenter Ginny. Hormis le fait qu'elle soit une sang-pur, elle et moi n'avons rien en commun. Elle est parfaitement insupportable, elle n'est jamais d'accord avec ce que je veux, mais quand je pense à cette fille, Potter, je ne vois qu'elle. Mais le… bébé… c'est trop. »

Il y avait surtout de la désillusion dans la voix du sorcier. « Comment ton père a-t-il pu persuader ta mère de l'accompagner à Poudlard ? »

« La fille est née il y a un mois. Je pense que Père n'en soupçonnait même pas l'existence lorsqu'il est venu au château la première fois. Quand il l'a su, il a menacé ma mère de représailles si elle ne l'aidait pas à récupérer son héritier. Et elle a choisi. » Il n'ajouta pas entre ses deux enfants, mais les mots résonnèrent aux oreilles de l'ex-gryffondor.

« Un bébé est incapable de se défendre, Drago. »

« Père n'aurait rien fait, ni contre elle, ni contre la fille. Les bâtards sont une offense grave dans nos familles, mais il n'arrive plus à penser en ces termes. Il ne réalise pas ce qu'elle a fait. Le Lord l'obsède. Son esprit s'est tellement tourné vers lui qu'il ne voit plus rien d'autre. Il sait juste que la femme qu'il aime est partie et que je suis tout ce qui lui reste. Mère a accepté son offre par pure précaution. »

« Elle t'a averti de son plan. » Il n'y avait pas beaucoup de réconfort en ça, mais Harry était à court d'idées. « C'est quand même dur », reconnut-il dans un murmure.

« Le déshonneur d'une grande famille l'est toujours. »

« Considérer les enfants comme des enjeux. »

Malfoy le regarda avec un certain amusement. « Nous sommes des enjeux, Potter. Nous sommes ouvertement élevés avec cette idée, au sein de fratries limitées pour ne pas dilapider les héritages. On nous apprend les bonnes manières, la comptabilité et les mondanités dans l'unique but de transmettre un certain état du monde. Les sang-pur n'existent pas par eux-mêmes. Ils sont les maillons d'une longue chaîne ancrée à la tradition. »

« Pas de sentiments ? »

« Pas ceux auxquels tu penses. Mais c'est une vie agréable. Personne ne veut d'un héritier peureux, incapable de se tenir en société ou suicidaire. Nous vivons dans le confort, et le style, pour ceux qui en ont. Le reste, on apprend à s'en passer. Les seules victimes de ce système sont les enfants des familles sang-pur déshéritées. Ces familles s'accrochent aux valeurs d'antan, parce que ça ne coûte rien et qu'elles n'ont pas d'autre futur. Les Weasley se sont assis sur leur fierté, Potter, mais ils sont une exception. Les autres perdurent dans leur quête de reconnaissance. On attend de chaque enfant qu'il redore le blason de la famille. Ils sont élevés à la dure, sans elfe ni bal pour compenser. Zabini est l'un de ceux-là, ou sur le point de le devenir. »

« Tu vas partir. »

Malfoy l'observa avec un air embêté. « Le plus vite possible, Potter. J'ignore la date exacte de leur venue, mais c'est pour très bientôt. »

« Je peux te faire rester. » Un instant, Harry songea qu'il pourrait même affronter le clan Malfoy tout entier.

« Je préfère que Lucius me sache au loin. Si le lien du sang échoue une nouvelle fois, il sera humilié et furieux dans le meilleur des cas. Ma mère sera à côté de lui, Potter. Ça pourrait finir par lui donner des idées. »

C'était donc ainsi. Ça faisait partie des choses qu'il aimait chez Malfoy. Il n'avait pas à se faire pour lui le souci qu'il aurait dû se faire pour Neville. A la toute fin, les serpentards survivaient.

« Je vais emmener Blaise avec moi. »

« Où est-ce que vous irez ? »

« En Italie. J'ai de la famille là-bas. Les Malatesta, une branche secondaire dont la cote stagne depuis trop longtemps au goût de ses membres. Ils feront tout ce qu'il faut pour que je ne les oublie pas lorsque je passerai chef de famille. »

« Ils ne craignent pas Voldemort ? »

« L'Angleterre est loin, Potter. Il y a des troubles aussi sur le continent, mais ils ne lui sont pas tous liés. Tout le monde sait que l'île est sa base arrière et que c'est sur elle qu'il se concentre. Ça pourrait ne pas durer, mais les Malatesta sont des joueurs. »

« Ginny va rester seule. »

« Je lui ai écrit. Elle sait qu'elle peut me rejoindre quand elle veut », murmura Malfoy en le regardant intensément. « Zabini et moi allons monter notre affaire là-bas, et quand tout ça sera fini, il y aura une place pour toi. »

Harry lui sourit. « Ça sera bien. »

xxx

« Il est 21h30, Potter. Ça fait une demi-heure que je vous attends. »

Snape siégeait derrière une forteresse de livres et de parchemins. Harry doutait que l'homme se soit ennuyé pendant son absence, mais il n'en dit rien et s'excusa poliment pour ne pas avoir à justifier son retard. Le maître des potions ne lui laissa pas le temps de déposer ses affaires.

« Retournez dans le couloir. »

Interloqué, Harry fit demi-tour et posa sa main sur la poignée. Il eut beau l'actionner dans tous les sens, la porte ne s'ouvrit pas.

« Les alarmes sont dirigées contre vous. Franchissez-les sans les détruire. »

Cet homme avait décidément un problème avec les travaux pratiques. Harry reproduisit les charmes appris dans l'infirmerie pour tester la résistance des barrières. Elles étaient autrement plus puissantes que celles de Mme Pomfresh. Il connaissait heureusement la méthodologie à suivre. Il parcourut la bibliothèque à la recherche d'un manuel approprié et tomba sur non moins qu'une encyclopédie, sobrement intitulée Anonymat : le guide. Pas de nom d'auteur, bien sûr. Harry prit le volume consacré à la signature magique et s'assit devant la porte avec une grimace. Drago et Blaise avaient envoyé le gros de leurs affaires en Italie un peu plus tôt dans la soirée, et il les avait aidés à charrier leurs malles jusqu'au véhicule envoyé par les Malatesta. La magie n'empêchait pas les courbatures. Harry frotta ses membres raides en parcourant attentivement le préambule du livre et sa table des matières.

Il existait différentes façons de reconnaître une signature magique, car elle-même possédait une multitude de caractéristiques. Les barrages les plus complets recherchaient son degré d'intensité, sa couleur, sa portée de rayonnement et sa forme générale, c'est-à-dire si elle était plutôt bonne en charme, métamorphose ou autre chose, ce qui équivalait à reconnaître l'influence de l'élément caché dans la baguette du sorcier. Avec sa plume de phénix royal, un ingrédient rare, Harry était plus vulnérable que d'autres devant ce type de sélection.

Analyser la nature des barrières et trouver la bonne combinaison de charmes à leur opposer nécessitait du temps et de la patience. Harry fit une liste des différentes méthodes de repérage de signature possibles, une autre des charmes capables d'y résister, et une troisième de toutes les combinaisons des deux premières. Il travailla à partir de cette troisième liste, rayant scrupuleusement chaque combinaison ayant échoué.

Lorsque l'onde grave du gong de Poudlard fit bourdonner les murs en annonçant la mi-nuit, Harry reposa sa liste presque entièrement noircie et se tourna vers Snape. L'homme somnolait à son bureau, une main posée sur son livre, l'autre soutenant sa tête.

« Un indice, Professeur ? »

Deux yeux noirs le fixèrent instantanément. « Vous ne devriez pas en avoir besoin. »

« J'y suis presque », se défendit Harry, harassé par cette journée sans fin. « Mais il y a toujours quelque chose qui dépasse quelque part, et je me fais repérer. »

« Parce que vous essayez de passer en force. Plus de trente essais, et vous n'avez toujours pas trouvé le moyen d'éteindre entièrement votre magie. Mais vous vous obstinez quand même. Mentez, Potter, sur ce que vous ne pouvez pas cacher. »

Altérer sa magie. Une nouvelle gamme de sortilèges, et de nouvelles heures de travail. Harry reprit le livre et fouilla les sections autres que la dissimulation. C'était le rayonnement qui lui posait le plus gros problème. Même retenue en lui, sa magie persistait à laisser une trace de son territoire naturel autour de son corps. Harry soupçonnait le totem d'accentuer le phénomène. Il n'était décidément pas pressé de rencontrer la créature vu les soucis qu'elle lui causait déjà.

Il s'avéra qu'il n'avait pas besoin de travestir grand-chose à sa magie pour passer ces barrières-là. Moins d'une heure plus tard, Harry abaissa une ultime fois la poignée et le battant se désolidarisa du mur auquel le maintenaient les alarmes.

Il chercha Snape qui ne lui prêtait pas la moindre attention. Les sourcils froncés, l'homme scrutait sur son bureau quelque chose qu'Harry ne pouvait pas voir. « Potter… », commença-t-il, la voix basse et dangereuse. « Qu'est-ce ? »

Harry fit un pas de côté et retint son souffle. Il jeta un coup d'œil à ses affaires au cas où la vision ne serait qu'un mauvais rêve, mais sa sacoche était bien renversée au pied du pupitre, et le rabat grand ouvert. Horrifié, il vit Snape toucher le puffskein du bout de sa baguette. Merry roula plus loin sur le bureau, et il poussa à l'encontre du maître des potions ce qui se rapprochait le plus chez lui de cris indignés.

Snape passa de la boule poussiéreuse de fourrure noire à la tête d'Harry. « J'ignorais les puffskeins doués de mimétisme. »

Harry sentit son visage s'enflammer. Il ne savait pas ce qu'il y avait de pire entre le petit sourire de Snape et le fait que l'homme savait désormais qu'il possédait un puffskein.

Entre eux, Merry commençait à donner des signes de nervosité. Il parcourait le bureau d'un bord à l'autre en évitant délibérément Snape, puis soudain il se mit à tourner sur lui-même. Harry ne supporta pas le spectacle. En quelques enjambées, il atteignit le puffskein et le prit dans ses bras. Il serra les dents au moment de relever la tête, mais Snape était revenu à Merry.

« Cet animal est mourant, Potter. »

Harry cligna des yeux. Il écarta doucement le puffskein pour l'examiner et ne vit rien d'anormal. Puis, à force de se concentrer, il finit par sentir, comme dans la forêt, le vide de la vie qui se retire.

« Vous ne le nourrissez plus. »

« Ils sont omnivores », murmura Harry. « Ils mangent n'importe quoi, y compris la poussière. »

« Ils n'ont pas besoin que de ça pour vivre. Demain, vous irez vous renseigner à la bibliothèque. » Snape se cala une pile de parchemins sous le bras et quitta son bureau. Encore sous le choc, Harry ramassa ses affaires et précéda le maître des potions hors de l'étude.

xxx

Le surlendemain, au cours d'un dîner morbide dans une Grande Salle muette, Harry reçut le signal qu'il attendait. Malfoy capta son regard au moment du dessert, puis le serpentard se leva et quitta le réfectoire. Harry le rejoignit dans sa chambre cinq minutes après. Le sorcier emballait ses dernières affaires.

« Leur visite est pour demain soir. Nous partons maintenant pour que Lucius ait le temps d'apprendre la nouvelle. »

« Pourquoi tiens-tu à ce qu'il la sache ? Tu pourrais partir demain dans la journée. Il l'apprendrait en arrivant, et il ne pourrait pas en tenir rigueur à ta mère. »

Malfoy lui jeta un regard noir et fourra méchamment son uniforme dans son sac. « On parle de mes parents, Potter. S'ils se présentent à Poudlard et que je n'y suis pas, aucun décret ne les protégera des Aurors. C'est une chose que je ne permettrai pas. » Le sorcier lui indiqua un parchemin sur la table et Suspicius, sa chouette, qui attendait à côté. « Par ailleurs, si tu voulais discuter, tu pouvais venir ici plus tôt. »

Les deux garçons se regardèrent. « Ecoute… », commença Harry, mais Zabini fit irruption dans la pièce, son bagage flanqué sur l'épaule et un sourire de dément aux lèvres.

« Alors on le fait vraiment ? »

« On le fait », marmonna Malfoy en refermant son sac. « Dumbledore nous a donné rendez-vous dans son bureau, Potter. Son réseau de cheminette est le plus sécurisé du château. »

« Glencoe, Oban, Lochgilphead, Campbeltown, puis Bangor, Newry, Dundalk en république d'Irlande, officiellement neutre, la France, la Suisse, enfin l'Italie, la région de Saludecio et le soleil, dans sept heures », récita Zabini avec un air rêveur.

« Il fera toujours nuit dans sept heures », pointa Malfoy. Il claqua la porte de la chambre et prit la tête du petit groupe. Harry ne voyait que sa nuque alors qu'ils remontaient au pas de course jusqu'à l'antre directoriale. A côté de lui, Zabini piaillait pour trois les histoires insensées que lui inspiraient ses nerfs.

Quelques élèves s'étaient rassemblés devant la gargouille. La plupart étaient des serpentards, mais il y avait aussi Joares et les membres rescapés des S.S.P. Ça n'était pas une réunion chaleureuse. Pratiquement aucun mot ne fut échangé et les participants se dispersèrent dès que le passage s'ouvrit. Harry eut quand même le temps de voir qu'ils n'étaient pas uniquement venus souhaiter bonne chance à des camarades. Malfoy était attendu au tournant.

Harry grimpa les escaliers avec l'impression qu'il perdait tout contrôle sur la situation. Ils furent immédiatement reçus dans le bureau. Dumbledore avait de la compagnie. Harry passa des yeux bleus concernés du directeur à ceux, implacables et mal appareillés, d'Alastor Maugrey. L'ancien Auror s'attarda sur lui pendant que Dumbledore les saluait et montrait aux deux serpentards la cheminée qu'ils allaient emprunter.

« Zabini, c'est ça ? », grogna brusquement Maugrey. Il jaugea le garçon raide en ignorant délibérément Malfoy. « Je serai du voyage jusqu'à la frontière italienne. Et mon gars, t'auras intérêt à faire bien comme je te dis si tu tiens à pouvoir te dorer les miches sur la côte. »

« Oui, M'sieur. »

« Voici le plan. » Maugrey exposa ses consignes aux deux garçons, mimant de temps à autre une position de sécurité ou un sort spécifique au réseau de cheminette. La voix douce du directeur ajoutait quelques conseils tandis que ses longs doigts manipulaient une carte parsemée de cercles rouges.

Harry resta près de la porte pendant le conciliabule. Les quelques mètres qui le séparaient des sorciers lui paraissaient infranchissables. Lorsque Maugrey emmena Zabini à la cheminée, Malfoy ouvrit la fenêtre et relâcha Suspicius. L'obscurité avala la chouette et le parchemin qu'elle portait.

Des flammes vertes jaillirent dans le foyer, si longues qu'elles en léchèrent le manteau. Maugrey salua Dumbledore. « Je vais dégager la voie. Zabini, tu me rejoins dans une minute, et toi, Malfoy, tu suis derrière. On se retrouve chez les McKinnon à Glencoe. »

L'Auror disparut dans le conduit. Le directeur s'avança vers Zabini et lui tendit la main. Le jeune homme la serra gravement. Ensuite il inclina la tête vers Harry, puis il monta dans le foyer en prenant de profondes inspirations.

Malfoy se retourna enfin. Dans son dos, Harry vit les flammes vertes se ranimer et la silhouette de l'autre serpentard être emportée. Il pensa que les choses allaient en rester là, mais Malfoy traversa l'espace pour venir le rejoindre.

« Vale, c'est le mot de passe de la chambre. Tu en auras besoin maintenant que je ne serai plus là pour t'ouvrir. »

Harry cacha sa main dans sa poche de peur que la coupure ne s'ouvre en deux et ne le saigne à blanc. « Qu'est-ce que tu pars faire là-bas ? »

« Occupe-toi de ta guerre, Potter. Je m'occupe de la mienne. »

Pour la troisième fois les flammes changèrent de couleur. Harry retira sa bague. « Reprends ça. Tu n'auras que des problèmes si l'on me trouve avec. »

Malfoy empocha l'objet en silence et retourna près de la cheminée. Dumbledore lui posa une main sur l'épaule. « Un dernier mot, Mr Malfoy… »

Harry les regarda se pencher l'un vers l'autre. Ça lui évitait d'avoir à rester jusqu'au bout. Il repassa la porte et la referma soigneusement derrière lui.

xxx

« Vale. »

Il faisait noir dans la chambre, exceptée la lueur des dernières braises en train de refroidir. Harry caressa le puffskein malade qui tremblait dans sa cape. La pièce avait déjà changé. Il en fit lentement le tour, une main affleurant les murs.

Malfoy avait laissé beaucoup de choses dans la salle de bain. Deux chemises, deux pantalons, un rasoir, un plein panier de bandes et du désinfectant, une bourse, une bouteille de whisky non entamée, et deux parchemins. L'un d'eux n'était pas scellé. On y avait mis les coordonnées exactes de la résidence des Malatesta. Harry posa doucement sa main sur l'autre et serra les doigts. Il souffla sur les braises et glissa les deux feuilles entre les morceaux de bois rougeoyant, puis il sortit de la chambre avec la bourse dans sa poche.

Le Grimoire dormait dans les caves, plus épais que jamais. Harry exécuta seul le rituel qui lui permettait d'accéder à Gweilgi. Il donna au loup le contenu de la bourse, ce qui compensait largement le prix du jeu de figurines. Après réflexion, il y ajouta l'argent qu'il devait toujours à l'homme du magasin.

« Le vent se lève, hein ? », dit-il tout bas. Le Livre n'émit qu'un vague grognement, de moins en moins enclin à se déranger quand il n'était pas question d'entraînement.

Harry se hâta de remonter au donjon pour ne pas subir en plus le courroux de Snape.

L'étude était déserte. Quelque chose enveloppée dans un mouchoir en tissu l'attendait sur son pupitre. Au fond du mouchoir, Harry trouva la bague des Malfoy. Il la prit pour la jeter. La chevalière était encore chaude. Passée de main en main à travers le château, jusqu'à lui, parce que ça comptait encore pour quelqu'un. Le sorcier s'arracha de son cauchemar éveillé. Drago était en sécurité. Ginny et Luna aussi.

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Une semaine plus tard, ce fut le tour de Peter-Anton.

« Je ne veux pas partir ! »

« Qu'est-ce que tu préférerais ? »

« Rester avec toi. »

« Ça n'est pas possible, Pete. » Harry sécha une larme qui passait sur la joue du garçon. « J'ai quelque chose pour toi. »

Il sortit Merry de sa poche et le déposa dans les bras de l'enfant. « Ce n'est pas un cadeau », précisa-t-il devant la mine dégoûtée de Peter-Anton. « J'ai besoin que tu l'emmènes avec toi et que tu prennes soin de lui. »

« Pourquoi ? »

« Peu importe. Prends-le et veille à ce qu'il aille bien. C'est une mission que je te donne. » C'était le mot magique. Le sourire retrouvé, Peter-Anton posa deux mains protectrices autour du puffskein.

« Ça veut dire que tu viendras le chercher ? »

« Dès que je pourrai », promit Harry. Il leva les yeux vers la femme qui attendait patiemment à l'entrée de la pièce. « Je crois qu'il est l'heure. »

Le garçon posa une main sur son bras. « Au revoir, Harry. »

« Au revoir », murmura Harry en lui ébouriffant les cheveux.

Il les regarda s'en aller, la jeune mère et l'enfant, main dans la main. Merry s'était perché sur l'épaule du garçon. Il n'essayait pas de s'enfuir, mais ses yeux tristes ne quittaient pas son ancien compagnon. Harry souffla un baiser vers lui. Il n'avait pas de regret. Parce que les puffskeins dépérissaient sans joie de vivre. C'était la raison pour laquelle ils s'attachaient aux enfants.

Le sorcier se releva et épousseta sa robe en chantonnant.

On ne pouvait plus rien lui prendre. Il avait souvent considéré le départ de tous les gens qui lui étaient proches comme la réalisation implacable et sadique de la prophétie, pour qu'il reste seul, aussi seul que l'était Voldemort. La perte de Drago l'avait fait passer au-delà de sa rancœur, dans un espace de sérénité comme il devait en exister à la fin des choses. Il y avait vu la prophétie sous un autre jour. Un jour gris et froid, humide et triste, où la pluie tombait parce qu'elle devait tomber, sans haine particulière pour le voyageur. Certains étaient morts, comme ses parents. Mais elle s'était débrouillée pour en sauver d'autres. Ron et Hermione avaient été les premiers. Puis l'Ordre, qui ne lui donnait plus signe de vie depuis Noël. Et maintenant ceux auxquels il avait eu la folie de s'attacher en route.

La fin était un soulagement. Elle ressemblait furieusement au début, mais avec la promesse que ça ne serait plus très long. Il avait gardé la bague, et même le dessin de Peter-Anton le représentant volant sur un dragon. Les regarder ne faisait pas aussi mal qu'il se l'était figuré. Il fallait passer le cap et accepter ce qu'ils étaient : des souvenirs. Des hier sans lendemain, dans une ligne droite à parcourir tête baissée pour ne pas avoir le temps de se décourager. La prophétie venait de lui épargner de plus cruels détours.

Harry se rattrapa à un pilier, étourdi par l'alignement soudain de ses pensées qui l'emmena loin, jusqu'à la reconnaissance. C'était comme de découvrir que tout irait bien, même s'il échouait et que tout tournait mal. Quelque chose qui n'était pas fondamentalement mauvais veillerait encore après.

« Harry Potter, Monsieur ? »

Le sorcier agita la main pour rassurer la petite elfe angoissée qui venait d'apparaître. « Je vais bien, merci. »

« Fona est ravie, Monsieur », marmonna l'elfe en tripotant son tablier. « Si Monsieur allait aux cuisines, les elfes ouvriraient à Harry Potter, Fona assure Monsieur. »

« Ça va. Je n'ai pas faim. »

« Harry Potter devrait venir, Monsieur. » La voix flûtée de l'elfe était désespérée. « S'il vous plaît, Monsieur ! », s'écria-t-elle en courant après lui, puis elle colla ses mains contre sa bouche. « Pas donner d'ordre, pas demander aux sorciers ! »

Le cœur d'Harry s'emballa. Il regretta instantanément ses dernières pensées à propos de la prophétie. Il n'y avait pas trente-six mille raisons pour que les elfes veuillent le voir. Le jeune homme attrapa la créature qui se frappait le front contre les dalles et fonça au rez-de-chaussée.

La poire avait disparu de la nature morte devant les cuisines. L'elfe prisonnière sous son bras gigota pour qu'il la repose à terre. Alors qu'Harry s'exécutait, un elfe encore plus misérable d'aspect que sa congénère leur ouvrit la porte. Il s'inclina devant le sorcier en marmonnant son nom, Temo, puis il le guida à travers les tables, les plans de travail et les innombrables caisses estampillées de Londres, ne pa ouvrire, jusqu'au fond de la pièce où se trouvait l'imposante rôtissoire du château. Affalé sur une petite table, une bouteille sérieusement entamée devant lui, Dobby jetait des bouts de charbon aux elfes qui l'observaient de loin.

« Dobby ? » Le jeune homme s'approcha prudemment. « Dobby ! »

Les yeux larmoyants de l'elfe se posèrent sur lui. « Harry P-Potter ? »

« Oui, c'est moi », murmura Harry. « Lâche ce charbon. »

Dobby abandonna son projectile de fortune et saisit la bouteille à la place. Il réussit à boire une solide rasade avant qu'Harry ne la lui retire.

« Whisky », marmonna le sorcier en observant l'elfe avec fascination. « Winky ne tenait plus debout après une bière-au-beurre. »

« Les elfes ne doivent pas s'approcher de l'alcool des hommes. Leurs esprits sont trop petits pour supporter son réconfort », récita l'une des créatures sur un ton de reproche. Le morceau de charbon l'atteignit en pleine figure.

« Trop petit ? Qui est trop petit ? », fulmina Dobby en canardant le reste de ses congénères. Il esquiva Harry qui essayait de lui attraper les poignets. « C'est eux, les trop petits ! Ils savent à peine lire, ils ne savent pas écrire, ils passent leur temps à répéter des commandements stupides… J'en ai assez d'eux ! »

« D'autres elfes pensent ça aussi un peu partout dans le pays. »

La créature se pétrifia. « Dobby n'est pas l'un de ces révoltés, Harry Potter, non… Les elfes doivent vivre auprès des sorciers ! De quoi aurait l'air ce monde sans nous ? Qui servirait la magie si les sorciers passaient leur temps à faire la cuisine et à laver le linge ? »

Harry contempla la bouteille qu'il avait confisquée. « Tu l'as trouvée dans la chambre de Drago. »

Les fesses maigres de l'elfe se trémoussèrent honteusement sur le siège. Deux verres apparurent sur la table. Harry se versa une dose généreuse, un peu moins pour Dobby, et ils trinquèrent en silence.

« Est-ce que vous êtes fâché qu'il vous ait quitté ? »

« Non. Je crois qu'il est allé faire quelque chose en Italie. Il n'est pas du genre à se rendre utile, mais il adore l'être. »

L'elfe ouvrit et referma plusieurs fois la bouche. « Dobby est malheureux, Harry », confessa-t-il. « Quand Dobby n'avait pas de choix à faire, Dobby était satisfait de la vie. Mais maintenant Dobby est aussi je. Dobby est quelqu'un. »

Un bras pesant enserra les épaules d'Harry, glacé comme les cieux d'où il tombait. « De quel choix est-ce que tu parles ? »

« Du choix entre le sorcier que Dobby aime et mes responsabilités », expliqua l'elfe en tirant sur la guenille qu'il portait en bandoulière. Avec un peu d'attention, on pouvait encore discerner une écharpe rouge sous les couches de gras et de cendres. « Les elfes de Poudlard à Londres ont demandé du secours. Il faut les défendre contre leurs nouveaux maîtres, car ces sorciers les traitent mal et de mauvaises paroles circulent. Elles disent que les sorciers sont les ennemis des elfes. Monsieur Reens et le Conseil de Poudlard pensent que c'est dangereux. Ils pensent aussi que le château ne recevra pas longtemps la nourriture pour ses habitants. Le Ministère a promis, mais le Ministère aura faim un jour. »

Le reste de l'histoire n'avait pas d'importance. Pour Harry, ce fut ici qu'il rendit les armes. La prophétie avait tout balayé et se tenait au-dessus de lui. Elle l'écoutait. Il espéra qu'elle entendait ses injures.

« Seulement Dobby ne veut pas laisser son sorcier. Si Harry Potter le demande à Dobby, je resterai avec vous. »

Elle pouvait même y répondre. Il s'en voulut d'avoir pensé une seconde qu'elle était de bonne volonté. Malfoy avait eu la décence de l'abandonner sans lui demander son avis. L'elfe devant lui attendait sa réponse avec confiance et dévotion, sincèrement persuadé qu'il lui était possible de le retenir.

Dobby lui promit de revenir d'ici un mois. Au rythme où allaient les choses, quatre semaines étaient plus qu'une vie. Le sorcier le prit dans ses bras et le serra à lui en briser les côtes. La créature imbibée d'alcool pleura de soulagement.

La dernière image qu'Harry garda de lui fut celle d'un elfe souriant se mouchant dans une écharpe autrefois rouge.

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difficile… très difficile…

Harry tourna sur lui-même pour changer d'angle.

Pas mieux, commenta le miroir de sa salle de bain du moment.

C'était osseux et zébré de cicatrices. Les glamours donnaient un aspect fantomatique à l'ensemble. Le sorcier se sécha d'un coup de baguette et passa son pantalon.

T'es pas le premier p'tit gringalet à passer ici, va… Faut sourire, fiston !

Sheridan ronfla méchamment. Dans le miroir, Harry vit le tatouage grandir et serpenter autour de son buste, montrant toujours plus d'anneaux, jusqu'à ce que la queue disparaisse dans son pantalon et que la tête du dragon jaillisse sur son épaule par derrière. Le sorcier toucha son torse et sentit les écailles rugueuses de l'hybride onduler sous ses doigts. L'Heraldus siffla à l'intention du miroir.

Voilà une illusion bien ingénieuse, Casanova. Avec ça, il te reste une chance avec les filles.

« Ferme-là. »

Inutile d'être désagréable en pl…

« Destructo. » Le miroir vola en éclats. Du verre atterrit un peu partout autour des pieds nus du sorcier, tintant dans la nuit comme une rafale de balles. Harry éteignit les torches et écouta le château. L'Heraldus était visible dans le noir, semblable à un lasso rouge passé autour de lui. Le sorcier le fit reculer et cligna des yeux pour s'habituer à l'obscurité.

Les grandes ombres symétriques qu'il avait d'abord prises pour des murs étaient des empilements de caisses. L'endroit sentait le fer usé et l'eau stagnante. Tandis qu'il marchait dans ce labyrinthe de rouille, le cri de quelques mouettes perdues se fit entendre.

Comme le tonnerre après l'éclair, la douleur explosa dans la cicatrice d'Harry. Voldemort le tira à lui, si près qu'il put sentir le revêtement des docks sous ses pieds.

« Tu t'es débarrassé de tous tes amis pendant que j'avais le dos tourné, Potter. Ce n'est pas fair-play. »

Aveuglé par la peine, l'esprit d'Harry se retrouva tracté derrière le Mage à travers une ville de containers. L'un d'eux était ouvert et les lampes allumées à l'intérieur. A l'entrée, deux mangemorts mirent genoux à terre en apercevant leur maître. « Ils ont été livrés à l'heure prévue, Seigneur. »

Voldemort chassa ses serviteurs d'un revers de main. « Des prises fraîches du continent. Soronce s'avère un allié appréciable. »

Dans le container, des hommes de main sans uniforme retenaient par la force et la magie plusieurs individus captifs. On avait enfoncé des capuchons sur la tête des prisonniers. Ils furent brutalement arrachés lorsque Voldemort se dressa devant ses sbires. C'était des adolescents, dont le plus vieux devait à peine avoir son âge.

« Par le passé je t'ai fait une proposition, Potter. Les termes en étaient l'immunité des innocents dans les batailles auxquelles nous nous livrons. Tu as rejeté cette offre. »

Les yeux des otages, qui avaient un instant brillé d'espoir avec le retour de la lumière, furent repris par l'effroi. La tête reptilienne du Mage était bien pire que la nuit forcée des capuches. Harry fut gagné par la même terreur que celle lisibles sur ces visages. Il tira violemment en arrière, cherchant son corps resté à Poudlard, s'accrochant à lui de toutes ses forces pour sortir de la vision. Mais Voldemort était remis de son épuisement magique, et tandis que les membres d'Harry se convulsaient sur le carrelage de la salle de bain, son esprit se retrouva écrasé par un étau de magie et de pure volonté.

« Il y en a neuf. Cinq d'entre eux doivent mourir. »

La phrase fut prononcée à haute voix. Quelqu'un poussa un cri désespéré et les jambes de plusieurs enfants s'effondrèrent sous eux.

« Choisis, Harry Potter », murmura le Mage en s'adressant à lui seul.

« Par le passé vous m'avez aussi dit que vous étiez un grand homme. Mais quel genre d'homme ferait ça ? Qu'est-ce que ça vous apporte de les tuer, eux ? Ils ne sont rien ! »

« Ils sont assez pour que tu tentes de me mentir. Choisis, Potter ! Les quatre que tu sauveras seront entièrement épargnés. »

« Je ne peux pas faire ça ! »

« Je les torturerai et je les tuerai tous si tu ne t'exécutes pas. »

« Vous êtes fou à lier ! Vous êtes… minable… si vous en êtes réduit à ça ! »

« Prends garde, Potter, car je ne plaisante plus. Ce soir je m'assure de ta destruction, qui est plus lente à se faire que tu ne le crois toi-même. Je m'étonne que tu trouves encore le courage de respirer. Mais après tout, tu as été choisi pour m'affronter… Nous sommes en zone moldue. D'ici peu, il y aura au moins cinq cadavres dans ce container, exécutés par magie noire. Les capteurs de Fudge vont repérer la perturbation, mais lorsque les Aurors arriveront sur place, l'endroit sera occupé par les journalistes moldus et leur police. Mes hommes sont déjà en train de les prévenir, Potter. Le Premier Ministre britannique sera hors de lui. Mes mangemorts ont fait en sorte que cet incident ne soit pas le premier. Le gouvernement moldu est au bord de la rupture. A chacune de ces affaires, il doit annoncer à ses électeurs qu'il n'a ni piste ni coupable, et il passe pour incompétent. Demain, à la première heure, Fudge recevra sur son bureau une lettre de défiance de la part des moldus. Ils ont déjà menacé de déclencher un embargo par le passé si notre terrorisme n'était pas maîtrisé. S'ils passent à l'acte, la communauté devra compter sur moitié moins de nourriture. Ceux qui oseront se présenter en zone moldue pour s'y approvisionner survivront sans mal, mais beaucoup d'autres ne franchiront pas cette ligne inconnue. Ils viendront grossir les rangs des anti-moldus. Même chez mes opposants, de nouvelles vues naîtront. Tu vois, Harry, cette opération te concerne à peine. Tu es une greffe sur un plan beaucoup plus vaste, et quoi que tu fasses, je parviendrai à mes fins. Tout ce qu'il t'est possible, c'est d'épargner l'existence de quatre de ces jeunes gens. »

Voldemort relâcha entièrement sa pression. Harry se retrouva brutalement libre, et il battit en retraite vers le minuscule point de lumière qu'était Poudlard. L'esprit dense du Lord freinait sa fuite, et il eut largement le temps de voir s'éloigner les silhouettes accablées que détenait le Mage. La terreur réduisait leurs cris à des gémissements aussi clairs pour Harry que s'il s'était trouvé parmi eux. C'était trop réel pour qu'il se réfugie derrière l'idée d'un cauchemar. Ses pensées se déchirèrent, écartelées entre la nécessité de se protéger, préserver le peu de sanité qui lui restait pour l'affrontement final, et l'impossibilité pure et simple de laisser faire ce qui allait se faire. C'était la guerre sous son crâne. Toutes les raisons et les excuses qu'il avait de partir assaillaient ce qu'il croyait être sa part d'humanité, emmaillotée au cœur d'une tempête de Voix revenues souffler vers lui.

« Décide-toi avant que je n'en supprime un pour l'exemple. Et il t'en restera toujours cinq, Harry. »

Le doigt de Voldemort passa devant chaque prisonnier, de plus en plus lentement, et s'arrêta en face de l'aîné du groupe. L'adolescent ivre de panique se battit comme un lion contre l'homme qui lui maintenait les bras derrière le dos, et lorsque son regard croisa celui de Voldemort, Harry y vit la haine salutaire de ceux qui n'étaient pas encore brisés.

« Pas celui-là ! »

Voldemort leva la main. « Soit. Mais je n'ai que faire des vivants. Choisis tes morts, Potter. »

Il devait sauver les plus forts, ceux qui se souviendrait et prendraient les armes pour se venger. Le doigt de Voldemort avait repris son ballet.

« Celle-ci ? », demanda gentiment le Mage. La fille était très jeune. Elle serrait contre elle la main de l'homme qui la retenait.

« Je m'impatiente, Potter. »

« Celle-là », confirma Harry, mais il changea d'avis en voyant la fillette en larmes suivre docilement son bourreau. Les innocents ne méritaient pas ça. C'était eux qu'il fallait défendre, parce qu'ils n'avaient rien demandé. Ils n'avaient fait que subir depuis l'instant où on les avait conçus. Harry passa les autres visages en revue. Il chercha des tares ou une quelconque trace de perversité qui puisse l'aider, mais les têtes étaient désespérément toutes les mêmes, inoubliables et avides de vivre. Ce qui lui restait de rationalité lâcha prise. Il désigna un garçon au hasard, et c'était comme de sauter de la tour d'astronomie et de se noyer tout à la fois. Le garçon fut conduit à côté de la fillette. Il hurla, et personne ne chercha à le faire taire. Les autres se mirent à supplier. Harry parla à nouveau, encore et encore, incapable de s'arrêter maintenant. Combien en avait-il condamné ? Vingt ? Trente ?

« Il t'en reste un. »

Dans la ligne des épargnés, l'un des adolescents pleurait à chaudes larmes. Un des morts en sursis lui ressemblait furieusement. Harry l'envoya rejoindre son frère, par pure compassion, pour lui éviter d'avoir à vivre avec ça. Les quatre qui n'avaient pas été choisis furent conduits dehors et sommés de foutre le camp. Les autres furent alignés dans le fond du container.

« Avada Kedavra ! »

L'un des enfants tomba et l'enfer se déchaîna sur les autres. Même les plus jeunes avaient compris le sort qui les attendait. Leurs hurlements étaient intenables. Harry chercha frénétiquement la sortie, mais il était trop loin dans la vision et son esprit était sans cesse ramené aux adolescents terrifiés. Il les vit mourir les uns derrière les autres, et c'était trop à supporter. Son esprit partit à la dérive. Ce qui de lui était revenu à Poudlard ranima son corps. Ses mains tâtonnèrent le carrelage et se refermèrent sur la seule issue possible.

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Vous pouvez tirer à bout portant, Koko s'en fout, elle part en vacances ! Bisous !