Chapitre 37 : Cahots

Le souvenir de cette période me semble toujours paradoxal. D'un côté, mon corps se développait avec l'entraînement, et j'avais pour la première fois l'impression que je l'habitais entièrement, qu'il m'appartenait. Peut-être que cela n'aurait pas été aussi important si l'exsphère ne m'avait pas été imposée, si la ferme ne m'avait pas dépossédée de toute indépendance sur mon corps jusqu'à ce qu'il ne me reste plus que la rage pour me laisser survivre, jour après jour.

Mais j'étais puissante. J'apprenais à me défendre et mon corps ne me semblait plus un frêle esquif, trop fragile pour porter les buts qui m'habitaient. Et si Kratos n'avait de cesse de me répéter – et j'en étais consciente – que mes capacités ne me permettraient que de me défendre le temps de prendre la fuite face aux Désians, ce n'était pas grave. Cela, au moins, je pouvais le faire. Cette pensée me remplissait d'une joie, d'une assurance que je n'avais jamais connue, pas même lorsque je croyais être en sécurité à Luin.

Et pendant que j'avais l'impression de m'épanouir comme une plante enfin touchée par le soleil, je sentais que Kratos s'éloignait de moi, et j'étais incapable d'en discerner les raisons. Je savais que quelque chose se passait lorsque je le touchais, mais je ne savais jamais lorsque j'allais trop loin. Je le sentais juste qui se raidissait soudain, et je ne pouvais que me reculer, le laisser changer le sujet. Et chaque fois, j'étais prise du besoin désespéré de lui demander ce qu'il se passait, et chaque fois, j'avais peur d'entendre sa réponse.

Et puis, il y a eu cet entraînement.

Kratos voulait m'apprendre à m'entraîner à me battre à mains nues, pour prévenir les moments où quelqu'un parviendrait à me désarmer. Nous y avions passé plusieurs journées, et je commençais à comprendre comment faire. Le soleil était déjà bas dans le ciel, Noïshe nous observait depuis la lisière d'une clairière, fatigué de chasser après les lapins et les libellules. J'étais essoufflée, mais moins, tellement moins, que ce que je l'aurais été à mon arrivée sur l'île. Pour le moment, nous tournions l'un autour de l'autre, en attendant une ouverture – je sentais l'anxiété qui s'accumulait dans mon corps mais l'ignorais. Je n'avais aucune chance si Kratos ne bougeais pas le premier.

Il a soudain fait un pas en avant, feinté, et j'ai cessé de réfléchir pour parer ses coups. Soudain, j'ai réussi à me glisser dans son dos et je n'ai pas réfléchi avant de viser ses genoux pour lui faire perdre l'équilibre. Le geste l'a suffisamment surpris pour qu'il tombe – je l'ai suivi presque immédiatement pour l'empêcher de se relever. Il a tenté à plusieurs reprises de se dégager de mon emprise – aurait réussi s'il avait utilisé toute sa force, ce qu'il ne faisait jamais – mais j'ai tenu bon, immobilisant ses jambes, ses mains.

Quand il a cessé de se débattre, j'ai compris que j'avais gagné – pour la première fois depuis que j'avais laissé mon poignard de côté. Bien sûr, c'était relatif, Kratos allait bientôt me pointer les erreurs que j'avais faites, mais pour le moment, j'étais assise sur ses cuisses, tenant ses poignets dans mes mains, le souffle définitivement court et la sueur coulant sur mon visage. Sans réfléchir, j'ai relâché ma prise sur ses avant-bras pour mêler nos doigts et je l'ai embrassé. Pendant quelques secondes, je l'ai senti me répondre et j'ai fermé les yeux. J'ai laissé mes doigts courir le long de ses bras nus – et soudain, il s'est raidit. Encore une fois.

Je me suis reculée, et avant que je ne perde mon courage, les mots ont traversé mes lèvres :

« Kratos qu'est-ce qu'il se passe ? »

.

Anna était magnifique, le visage éclairé par les derniers rayons de soleil et par la victoire qu'elle venait de remporter. Quand elle se pencha vers lui, une mèche qui s'était échappée de sa queue de cheval sur caressa la joue. Mais le moment de plaisir ne dura pas quand les doigts d'Anna remontèrent le long de sa peau, les souvenirs, toujours les mêmes, remontèrent à la surface. Il y en avait peu, ils étaient insignifiants en eux-même – la rose pourpre au milieu des cheveux noirs, des mains qui manipulaient ses bras à leur convenance – et il tenta de les détruire parce qu'Anna était là, en train de l'embrasser et il ne voulait pas que ce moment ne finisse, surtout pas pour cela.

Mais Anna le sentit tout de même et se recula. Son visage était inquiet, plein d'une incompréhension qui lui faisait mal.

C'était une scène qu'ils avaient tellement joué ! Kratos aurait voulu qu'elle le confronte, qu'elle tire de lui les réponses qu'il n'arrivait pas à formuler lui-même, mais il avait oublié la jeunesse d'Anna. Elle pouvait avoir la solidité d'une épée pour parler d'affrontement, mais, comme lui, ne savait guère comment parler d'amour et de futur. Et si ce silence mutuel portait une compréhension tacite de ce qu'ils ne savaient dire, il avait atteint ses limites, parce qu'Anna ne savait pas et qu'il ne savait comment en parler, parce qu'il avait tellement honte de se laisser enchaîner par une chose qui n'aurait pas dû le déranger.

Et, comme pour répondre à ses prières, Anna ouvrit la bouche la première :

« Kratos, qu'est-ce qu'il se passe ? »

Et à cette question, il n'avait toujours pas de véritable réponse. Il refusa les dénégations qui lui montaient aux lèvres, parce qu'il ne pouvait pas fuir, pas quand Anna avait trouvé le courage d'en parler. Il garda le silence, des lambeaux de phrase sans aucune valeur lui venant aux lèvres, déjà morts-nés. Il ne voulait pas en parler – il devait en parler.

Et Anna s'éloigna brusquement – elle s'était relevée. Elle passa une main dans ses cheveux, et sur son visage se trouvait une lassitude qu'il n'avait jamais vue.

« D'accord. Si tu ne veux pas m'en parler, d'accord. Mais – »

Il ne la laissa pas finir.

« Je – ce n'est pas que je ne le veux pas.

- Alors pourquoi est-ce que tu ne dis rien ? »

.

La question a quitté mes lèvres pleine de l'impuissance que je m'étais efforcée de cacher. Plutôt que de me répondre, Kratos s'est relevé. Il n'osait pas me regarder dans les yeux, et j'avais l'impression qu'il se sentait piégé. Au moment où j'allais mettre fin à ce face à face, il a repris la parole :

« Ce n'est pas que je ne veux pas t'en parler. Mais – je ne sais pas... »

J'ai croisé les bras autour de ma taille, comme pour me protéger ce qu'il pouvait dire, mais il n'a pas continué. Il regardait Noïshe, maintenant, qui était resté à l'écart, comme s'il refusait de participer à la discussion. J'ai rassemblé tout mon courage pour poser la question qui me travaillait le plus, d'une voix plus fragile que je l'aurais voulue :

« Est-ce que je fais quelque chose de mal ?

-Bien sûr que non ! »

Plus que la réponse de Kratos, c'est son immédiateté qui m'a assuré qu'il ne me mentait pas. Pourtant, je n'ai pas été rassurée, et je ne comprenais pas pourquoi. Après quelques instants de silence, nous sommes rentrés car la nuit était tombée et qu'il ne servait à rien de nous entraîner encore. La marche m'a aidée à mettre un peu d'ordre dans mes pensées et Kratos a rapidement disparu dans la salle d'eau. Tout en grattant distraitement Noïshe entre ses longues oreilles, j'ai laissé mes pensées tourner en rond.

J'avais mal posé ma dernière question. Ce fut ma première révélation. Ce que je voulais savoir, ce n'était pas ce que je faisais mal, c'était ce que je faisais tout court, ce qui déclenchait une telle tension chez lui. J'ai fermé les yeux. Et ce qui m'avait glacée, dans la dénégation de Kratos, c'était que j'avais eu l'impression qu'il ne concevait pas que je puisse faire quelque chose de mal – mais tout son corps me hurlait l'inverse.

J'avais été à la ferme. J'avais été dépossédée de mon corps. Et Kratos m'avait laissé le temps de trouver mes réponses, de trouver mes mots et mes zones de confort.

J'ai fermé les yeux.

Il ne me restait qu'à espérer que je trouve la même force que lui.

.

Il était enfin seul, et c'était un soulagement. Kratos laissa l'eau couler mais ne fit aucun geste pour se déshabiller. Anna savait – il le savait depuis le début, bien entendu, mais l'entendre en parler rendait les choses plus réelles.

Anna savait, et elle en souffrait.

Il passa une main lasse sur son visage.

Que pouvait-il faire ?

Il ne comprenait pas pourquoi ces souvenirs lui revenaient en mémoire, pourquoi ils provoquaient un tel malaise. Anna était différente. Il était différent – bien plus âgé, bien moins naïf. Et Anna n'était ni une presque inconnue, ni une – prostituée. Il serra les poings et commença à ôter ses vêtements. Il était conscient de la différence et quand bien même, ce n'était pas le problème. Ce qui s'était passé cette nuit-là n'était qu'un jalon, un pas de plus qu'il avait fait pour quitter l'adolescence et rentrer dans l'âge adulte. Rien que de très banal – un cadeau de son père qui l'avait énormément surpris mais il supposait qu'il n'était pas le seul fils de noble à qui on avait offert une nuit avec une femme de petite vertu pour le déniaiser. Qu'il ait choisi de ne pas continuer parce qu'il n'avait aucun goût pour de l'amour rémunéré, qu'il ait choisi de refuser les personnes qui s'étaient jetées à sa tête lorsqu'il était chevalier pour rester fidèle à Soleille quand bien même cette fidélité n'avait de sens que pour lui, qu'il soit resté, pour tout dire, célibataire jusqu'à Anna ne changeait rien. Il s'agissait de souvenirs qui auraient dû pâlir avec le temps, leur peu d'importance aidant, et ne pas autant le toucher.

Et pourtant, le souvenir de la rose pourpre qui oscillait dans la chevelure noire le prenait à la gorge. Et soudain, les doigts de l'autre se superposaient à ceux d'Anna et quelque chose comme de la panique le prenait, lui qui n'avait jamais perdu son sang froid sauf pour le remplacer par de la colère, lui qui avait mené les charges les plus risquées et en était revenu victorieux...

Il soupira et rentra dans l'eau tiède qui l'attendait dans le bassin.

Elle l'avait appelé « mon chou ». Il n'avait jamais su son prénom.

Elle était tombée à genoux, avait posé ses mains sur ses hanches et avait –

Elle l'avait entraîné jusqu'au lit, s'était installée sur ses cuisses, avait guidé ses mains jusqu'à –

Rien de très banal qui se soit passé dans une chambre à coucher ou dans une maison de passe. Le souvenir des paroles graveleuses qu'il avait entendues passer entre soldats, le souvenir des scènes qu'il avait interrompues sans le vouloir lors des campagnes l'en avait assuré. Il aurait dû être soulagé de savoir comment faire avec Anna. Et les deux relations étaient tellement différentes qu'il n'aurait pas dû les confondre.

Alors pourquoi ?

Il se lava rapidement, avec des gestes secs – la poussière et la sueur le gênait soudain – et se sécha tout aussi brusquement. Il n'avait pas envie d'associer Anna à cette nuit-là plus que nécessaire.

Anna lui souriait lorsqu'il ressortit, un pâle sourire plein de tendresse. Elle avait commencé à préparer le repas et il vint prendre le relais, mais, plutôt que se diriger directement vers la salle de bain, la jeune femme le pris dans ses bras, dans une étreinte innocente, mais ses mains sur ses hanches – le souvenir était trop près – il la repoussa sans réfléchir.

.

J'ai senti la table rentrer dans mes cuisses alors que Kratos prenait conscience de ses actions et que ses yeux se remplissaient de quelque chose qui ressemblait à de la honte. Il a ouvert la bouche, sans doute pour s'excuser sans oser me fixer et je l'ai interrompu immédiatement.

« Kratos. Tout va bien. »

Il a relevé la tête brusquement, et ses yeux se sont écarquillés. J'ai supposé que le soulagement qui m'avait envahie devant son geste devait se lire sur mon visage.

« Mais...

-Tout va bien, ai-je répété avec assurance. »

J'ai laissé passer quelques secondes pour trouver les mots qui me permettraient de m'expliquer :

« Je ne sais pas ce qui se passe, ai-je commencé, mais je déclenche quelque chose. Et je ne sais pas pourquoi, ou comment.

-Anna...

-Le pourquoi, ce n'est pas grave. Si tu arrives à m'en parler un jour, je suis là. Si tu ne m'en parles pas, ce n'est pas grave non plus. Mais je ne sais pas comment, tu vois ? Je ne sais pas lequel de mes gestes t'affecte. Et c'est ça qui m'inquiète, parce que j'ai peur de le refaire et que je ne veux pas. »

Kratos avait croisé les bras, presque sur la défensive.

« Ça ne devrait pas arriver. »

Je n'ai pas pu m'empêcher de sourire un peu.

« Ce n'est pas grave. Dans l'absolu – je ne devrais pas être ici, avec l'homme que j'aime, vivante. Je ne regrette rien de tout ça, alors pourquoi est-ce que le fait que tu aies du mal, parfois, quand je te touche, devrait être un problème ? »

Il m'a regardée, sans savoir quoi dire. J'ai tendu la main, et il l'a saisie, presque sans réfléchir, pour la porter à ses lèvres et l'embrasser avec tout l'émotion qu'il n'arrivait pas à formuler.

Nous aurions pu rester ainsi pendant longtemps, mais Noïshe a choisi ce moment pour se rappeler à notre souvenir et nous faire savoir qu'il avait faim. J'ai ri, et Kratos eu son demi-sourire. Sans réfléchir, je l'ai embrassé sur la joue avant de me diriger vers la salle de bain.

Tout irait bien.


A/N : Hé bien, voilà, je peux vous dire que ceci est l'avant-dernier chapitre de Dans ses yeux. Le suivant arrivera bientôt, et cette page sera (enfin) tournée.

Que va-t-il se passer ensuite ? Non, je ne vais pas abandonner le fandom de ToS, puisque j'ai encore cette histoire où Anna est en vie durant le jeu. Contrairement à Dans ses yeux, je ne vais pas la poster avant de l'avoir fini, pour limiter les problèmes d'unité de ton et d'informations.

Parallèlement à cela, j'aurai enfin le temps de développer un long projet sur un autre fandom. Le problème ? C'est que j'ai quatre graines d'histoires prometteuses. Si cela vous intéresse, vous pouvez choisir l'histoire qui vous intéresse le plus dans le sondage sur mon profil.

Merci, comme toujours, à Tetelle pour la relecture et les retours, à Marina et à Alienor pour leur review et à Himdall dont les MP m'ont bien motivée pour achever la dernière ligne droite.

A/N 2 : Ffnet a mis à jour son code html, qui est donc apparu dans le chapitre. J'ai nettoyé tout ça.