Disclaimer : Les personnages appartiennent pour leur grande majorité à Kurumada.

Résumé : Tandis que Rhada se pose des questions métaphysiques et qu'Eaque trouve des excuses valables de ne pas s'en prendre à Kanon, histoire de cacher les vraies raisons de sa réticence à Minos, que Julian décide de se mêler vraiment de la partie entre Sanctuary et l'Empire, et que Milo et Gabriel se laissent aller à quelques confidences… Kanon boit. Le point positif, c'est qu'il n'a qu'une seule bouteille en sa possession. Qui a dit « pour le moment » ?

NdA : Merci, comme chaque semaine, pour votre soutien et votre intérêt.

Tàri : bah, vu que tu prends le temps de me laisser un petit mot, il me semble que la moindre des choses est que je te réponde. J'écris, vous lisez. Vous commentez, je réponds :p Les craintes de Milo étaient parfaitement justifiées, en effet. Le DJ connait son meilleur ami par cœur. Effectivement, les positions relatives de Rhada et Kanon, dans la gestion de leur non-histoire, se sont inversées. Car pour Rhada, rien n'a vraiment changé : il a continué à aimer Kanon, tout en étant persuadé que ses sentiments resteront à jamais à sens unique. La révélation de l'identité de son loup est évidemment un choc, et l'amène à se poser des questions sur la manière dont il va pouvoir gérer la situation, mais il est dans la continuité. Pour Kanon en revanche… Les quelques certitudes qu'il avait fini par construire autour de sa statue, à commencer par le fait qu'il avait tiré un trait sur toute cette histoire, viennent de voler en éclat.

Et maintenant, le nouveau chapitre. J'espère qu'il vous plaira.


Paris – Hôpital Saint-François d'Assises

Cela fait maintenant cinq jours que l'infection de Saga a été identifiée. L'excellente nouvelle, c'est que le traitement de choc du Docteur Céphée a eu les effets escomptés : elle a pu être vaincue et le système immunitaire du patient a pu à nouveau être mis au repos afin de limiter la progression de la CSP. Dans les jours prochains, l'évolution de ses bilans sanguins sera suivie de très près afin de déterminer un éventuel ralentissement dans le développement fulgurant de sa cirrhose… Le médecin semble plutôt confiant, tout en gardant sa prudente objectivité professionnelle. Mais le traitement tout simplement épuisé Saga. Il lui faudra encore plusieurs jours pour se remettre. Faites qu'il soit en état d'assister à sa soirée d'anniversaire. C'est tout ce qu'il espère pour le moment, durant les rares périodes où il sent son esprit capable de réfléchir et où ses proches lui en laissent la liberté.

Ils se sont organisés, malgré ses protestations. Mikael le rejoint le matin, l'aide à faire sa toilette… et parle du monde. Il a repris la responsabilité de la revue de presse, en une version moins strictement professionnelle que Gabriel, il faut bien le reconnaître. Ils regardent la télévision, et Saga en profite généralement pour somnoler en fonction de la nuit qu'il a passée. Ensuite, vient Ayoros. Il vient prendre son repas ici. Saga a bien essayé de lui faire remarquer le ridicule de la situation - traverser la moitié de Paris pour venir pique-niquer dans une chambre d'hôpital alors que le malade ne déjeune pas relève de l'absurde –mais le jeune homme s'en moque et revient chaque jour manger sa salade, à côté de lui. Ils ne parlent pratiquement jamais de Sanctuary. C'est Ayoros qui le lui a demandé : il s'agit de sa pause déjeuner, non d'un repas d'affaires. Le départ de son adjoint correspond à l'arrivée de son frère. Il s'agit peut-être de l'événement le plus aléatoire de sa journée, car il ne sait jamais si Milo l'accompagnera ou non. Les deux alternatives ont leur charme, il doit le reconnaître. Lorsque Kanon vient seul, ils peuvent prendre le temps de se parler, d'échanger quelques souvenirs. Ils discutent de la procédure en cours – les résultats des tests génétiques sont arrivés et ont confirmé ce que tout le monde savait déjà, il ne reste donc plus que quelques formalités administratives. Kanon a même essayé de profiter de la faiblesse physique de son frère pour négocier un rabais sur son héritage… mais Saga a été suffisamment lucide pour se rendre compte de la manœuvre et lui adresser un regard lourd de reproches. Lorsque Milo est là… tout est différent. A commencer par les visites du personnel hospitalier.

Elles sont assez fréquentes sans Milo, c'est un fait… mais dès que le DJ pointe le bout de son nez, la chambre devient le dernier salon à la mode. Il serait facile d'imaginer que les infirmières viennent admirer le DJ. Mais non. C'est simplement qu'il transforme l'ambiance autour du malade. Elle passe d'un cocon cotonneux à une auberge espagnole, invitant donc quiconque le souhaite à passer dire bonjour. Second changement : avec l'apparition du DJ, Saga n'est plus le seul malade de la pièce. Milo a fait la connaissance de quelques patients de l'étage – l'un dans l'ascenseur en revenant d'acheter des chocolats, l'autre devant la machine à café, un troisième parce qu'un de ses proches se trouve fréquenter l'Oblivion et a reconnu Milo dans un couloir,… – et Milo babille. Il raconte à Saga ce qu'il apprend de ses voisins, le plus naturellement du monde. En fin d'après-midi, Gabriel arrive, accompagné d'Angelo. Et après que Mikael leur ait fait un rapide compte-rendu des nouvelles médicales de la journée, l'infirmier et l'ancien policier sortent pour discuter un peu avec Kanon et, éventuellement, Milo, tandis que Saga écoute le rapport de son meilleur ami, sur les affaires de Sanctuary, et, ensemble, ils prennent les décisions qui s'imposent. Tout semble plutôt calme depuis l'annonce… Ils doivent rester prudents, mais il n'y a pas eu de problèmes majeurs avec leurs associés ni leurs concurrents. Ils semblent tous davantage dans une position d'attente. Les choses se décanteront probablement après le 30. Ils savent parfaitement que Saga compte faire une déclaration officielle à ce moment-là.

Il s'agit du rythme de sa semaine. Le week-end sera plus calme. Ce qui est une excellente chose. Kanon ne viendra pas cet après-midi par exemple, car il accompagne Milo à un magasin de disques d'après ce qu'a compris Saga, et qu'ils ont prévu d'aller voir leur agence de location pour obtenir des nouvelles de leur appartement. C'est bien. Saga a remarqué que Kanon n'allait pas très bien depuis la soirée chez les Solo. Il sait qu'il culpabilise. Ils en ont parlé. Kanon aurait aimé… faire mieux. Saga lui répète qu'il a fait ce qu'il fallait. Que c'est très bien ainsi. Qu'il est plus simple de mentir juste un peu. Que cacher la gravité de son état est plus facile que de cacher sa maladie. Avec le temps, il semble que son jumeau ait fini par le comprendre. Alors s'il peut aller s'occuper un peu de lui… se changer les idées, et passer du temps en compagnie de son meilleur ami, Saga en est ravi. Presque soulagé, il doit le reconnaître. Même s'il adore la compagnie de son frère, il ne veut pas que sa vie finisse par se résumer, même pour un temps, à cette seule chambre. Ce n'est pas entre ces quatre murs que son frère a une chance sa joie de vivre.

Saga ouvre les yeux, au sortir de sa sieste. Il fait chaud. Il a la bouche pâteuse. Il y a du bruit dans la chambre. Il se tourne légèrement sur le côté. Un homme est assis, sur une chaise, non loin de lui.

– Angelo ?

Aussitôt, le garde du corps quitte la contemplation de l'écran de télévision où un téléfilm américain rejoue La Tour Infernale dans un casino de Las Vegas, pour se tourner vers son patron qui vient de quitter les bras de Morphée.

– Salut. Tu veux que je baisse le son ?

– Non… non… Depuis quand es-tu là ?

– Depuis que Gaby est passé prendre Mika pour l'emmener à l'Institut.

– C'est-à-dire ?

– Une grosse demi-heure. Tu veux que je t'apporte quelque chose ?

– De l'eau, je veux bien, merci.

L'ancien policier se lève aussitôt, récupère la carafe sur le plateau mobile et file à la salle de bain la remplir, tandis que Saga se met à fixer la télé.

– Ote-moi d'un doute… ce film est nul, non ? demande-t-il alors qu'Angelo revient et lui sert un verre.

– Complètement.

– Tu me rassures…, murmure Saga en se redressant pour boire un peu.

L'eau est fraîche. C'est agréable. C'est agréable de la sentir emplir sa bouche, couler dans sa gorge et de suivre son lent trajet dans sa poitrine, jusqu'à ce qu'elle se répande au creux de son ventre, comme la sève qui remonte le long du tronc d'un arbre pour aller apporter ses bienfaits à chaque branche, à chaque feuille. Il pousse un petit soupire d'aise et sourit à son garde-du-corps alors celui-ci ramène des coussins qui gisaient sur un fauteuil, pour l'aider à mieux s'installer dans son lit, maintenant qu'il est réveillé.

– Est-ce que Mika a des problèmes ? demande Saga une fois bien assis.

– De quoi tu parles ?

– Je ne sais pas… Je l'ai trouvé très pensif, ces derniers temps. Toute cette semaine, quand je me réveillais… il semblait réfléchir à quelque chose d'important. Mais il n'a jamais voulu me dire de quoi il s'agissait…

Angelo regarde son patron. Il n'y a pas vraiment de crainte dans les yeux pers. Saga est simplement et sincèrement concerné par ce qui arrive à son ami…

– Shura lui a plus ou moins dit qu'il était amoureux de lui, lui explique l'ancien policier.

– Vraiment ?

– Ouais. Et il a ajouté que y avait pas moyen qu'ils sortent ensemble. Parce que Mika prend pas les relations assez au sérieux. Alors il réfléchit pour savoir s'il y aurait moyen de moyenner quand même, quitte à ce qu'il change un peu, ou s'il doit faire une vraie croix sur Shura et se contenter d'autre chose.

– Comment peut-on être amoureux de Mika et lui reprocher sa frivolité ?

– Bonne question. Tu la poseras à Shura quand tu le verras. Moi, il refuse de me répondre, lâche Angelo en reprenant place sur sa chaise et la contemplation de son film catastrophe.

– Et toi ? lui demande Saga.

– Quoi moi ?

– Comment te sens-tu par rapport à tout ça ?

– J'ai pas à me sentir d'une façon ou d'une autre. C'est leurs histoires.

– Ce sont tes amis. Et tu sors avec Mika… Tu dois forcément…

On frappe à la porte.

– Sauvé par le gong, murmure Saga. Entrez.

Il ouvre de grands yeux lorsqu'il voit la personne qui pénètre dans la pièce.

– Ayoros ? Qu'est-ce que tu fais ici ?

Il avait pourtant réussi à faire admettre à son adjoint que lui aussi avait besoin de… repos. Et que le week-end était justement fait pour ça. Et qu'ils se verraient lundi.

– Bonjour, Saga. Angelo… Kanon m'a appelé. Il m'a dit qu'il ne pourrait pas venir cet après-midi.

– Et il t'a demandé de venir le remplacer ?

– Pas exactement non. Mais je me suis dit que tu aimerais peut-être... Enfin, je peux repartir si tu préfères.

– Ne dis pas de bêtise… C'est juste que…

Saga soupire légèrement… et les deux hommes s'affrontent doucement du regard durant quelques instants.

Durant les deux dernières semaines, leurs rapports ont changé, c'est indéniable. Et ce qui est né entre eux, il serait stupide de l'appeler amitié, Saga est le premier à le reconnaître. Mais pour l'instant, il ne s'agit que de regards, de petites attentions… et c'est bien pour cela qu'il s'est autorisé à les tolérer. C'est agréable, oui. Et cela ne porte pas trop à conséquence, ou du moins se plait-il à le croire. Tant que les choses ne vont pas trop loin, il n'y a pas vraiment de mal à se laisser aller à flirter un peu, n'est-ce-pas ? Gabriel et Mikael ont décidément bien travaillé, pour lui faire accepter l'affection somme toute réservée de l'homme qui lui plait… Tant que ses expressions restent dans les limites du raisonnable.

– Je vais faire un tour, fait Angelo, en brisant le silence. Je repasserai un peu plus tard, Saga. Ayoros, si on se revoit pas…

Et il quitte la pièce, sans trop de précipitation visible. Alors Ayoros vient s'installer sur la chaise juste à côté du lit de Saga et lui prend tendrement la main.

– Comment te sens-tu depuis hier ?

– Ça va.

– C'est bien.

– Je t'avais demandé de ne pas venir, ce week-end, remarque Saga après un léger silence, laissant poindre sa contrariété.

– Je sais.

– Et pourtant, tu es là.

– En effet.

Le sourire d'Ayoros… et la caresse de son pouce sur le dos de sa main…

– Pourquoi es-tu venu ?

– Je te l'ai dit, je me suis dit que ça te ferait peut-être plaisir…

– Bien sûr que ça me fait plaisir mais… Tu n'as rien de mieux à faire que de venir t'enfermer dans une chambre d'hôpital un samedi après-midi alors qu'il fait beau ?

– Non. C'est ici que j'ai envie d'être... Avec toi.

Saga ferme les yeux. Le sous-entendu explicite de son adjoint vient de confirmer ses craintes nées de sa simple présence aujourd'hui : ils ont quitté les limites du raisonnable. Cela suffit.

– Tu n'as aucune idée de ce que cela signifie vraiment, murmure-t-il en dégageant sa main. Je ne suis pas Kanon.

– Mais je le sais, ça…

– Non. Tu ne le sais pas. Je suis malade, Ayoros. Mon infection a été soignée. Mais, moi, je suis toujours malade. Et je le resterai pour le temps qu'il me reste à vivre. C'est ça la vraie différence entre Kanon et moi. Moi, je suis mourant.

Il a tourné la tête : il n'a pas osé regarder Ayoros en prononçant ces mots. Et maintenant, il fixe obstinément le mur, à l'opposé de son adjoint. Il se serait bien passé de cet aveu. Mais il n'a plus le choix. Il faut qu'Ayoros comprenne, avant qu'il ne soit trop tard. Avant qu'il ne tombe vraiment amoureux.

– Je souffre d'une maladie chronique rare qui attaque mon foie, explique Saga. Ces derniers mois, mon état s'est détérioré très vite. C'était peut-être dû à cette infection mais, pour le moment, il est trop tôt pour le dire. Si ce n'est pas l'infection, et comme Céphée n'a rien pu déceler d'autre… c'est pratiquement sans espoir parce qu'une greffe ne sera jamais pratiquée avec de tels risques pour le nouveau foie. Maintenant, si… l'infection est bien la cause de l'aspect fulgurant de la dégénérescence, il est possible qu'une greffe me permette de vivre… quelques années de plus… peut-être davantage… Mais je serais toujours malade. Et à mon traitement actuel, s'ajoutera celui de la greffe. Même dans le meilleur des cas, ma vie sera extrêmement compliquée…

– Je suis au courant, fait très calmement Ayoros.

Saga se retourne vers lui. Effectivement, il ne semble pas choqué. Peiné et grave, oui… mais pas surpris.

– Comment ?

– Ton frère m'a parlé un peu de ta maladie. Et je me suis renseigné. Je sais tout cela depuis le week-end dernier.

– Pourquoi t'en a-t-il parlé ?

– Parce qu'il sait que je tiens beaucoup à toi… et qu'il voulait me prévenir.

– Alors tu dois comprendre pourquoi je ne veux pas que… Il n'y a pas d'avenir, pour moi ou pour quoique ce soit… Je vais mourir, Ayoros.

– Cela arrivera un jour, oui, mais… pour le moment, tu vas vivre, fait l'homme aux yeux verts en reprenant la main de Saga dans la sienne. Tout va bien se passer, tu verras. Tu auras ta greffe, et tout ira bien… Et tu vivras. Longtemps.

– Tu n'en sais rien.

– Mais je veux y croire. Je vais y croire. Et si tu n'en as pas la force, toi, ce n'est grave… Je croirai pour deux, le temps qu'il faudra. Tu ne te débarrasseras pas de moi aussi facilement. Je comprends que tu aies peur, que tu ne veuilles pas qu'on… envisage autre chose entre nous en ce moment. Ça ne me pose pas de problème d'attendre encore, même si j'aurais aimé... que tu y réfléchisses… Seulement ne me repousse pas. Pas trop, en tout cas. Si j'ai envie de venir ici, de passer du temps avec toi, à te tenir la main, à discuter, ou même simplement à te regarder dormir quand tu es trop fatigué… et si ma présence ne t'est pas trop désagréable… tu n'as rien à perdre à me laisser faire.

– Je pense simplement que ce serait mieux pour toi si…

– Ne décide pas à ma place de ce qui est bon pour moi, Saga. Je suis un grand garçon, tu sais.

– Tu n'as aucune idée de ce que sera…

– Et toi non plus, tu ne le sais pas. Tu imagines seulement le pire. Tout ce que je te demande, c'est d'arrêter de te faire du souci pour moi. Pour le reste, nous en reparlerons quand tu iras mieux. Tu as parlé avec Kanon ?

– A quel propos ? demande Saga, surpris pour le coup de la référence à son frère.

– De la greffe. Il ne m'a rien dit à ce sujet mais ce sera lui le donneur, non ?

– Non.

– Pourquoi ? C'est ton jumeau, il n'est pas compatible ?

– Si…

– Alors quoi ? Tu veux attendre d'être sûr qu'elle sera possible avant d'en discuter avec lui ?

– Non. Je ne lui en ai pas parlé parce qu'il est hors de question que j'accepte son foie. L'opération comporte de gros risques pour le donneur, et je refuse qu'il les prenne. Je veux vivre, mais pas à n'importe quel prix. Pas au prix de sa vie, en tout cas.

Une nouvelle fois, Saga tente de reprendre sa main, mais Ayoros la retient dans la sienne. Venant même y ajouter la seconde.

– Tu n'es pas sérieux ?

– Je suis très sérieux, au contraire.

– Mais… tu as pensé à Kanon ? Est-ce qu'un seul instant, tu as pensé à lui ?

– Oui. C'est même la raison de cette décision.

– Mais je ne te parle pas de sa santé, voyons, s'indigne Ayoros. Il n'est pas stupide. Tu imagines si la greffe se passe mal et que tu fais un rejet ? Tu imagines ce qu'il ressentira si tu meurs alors qu'il aurait pu peut-être te sauver ? Tu imagines le calvaire pour lui ?

– Et s'il meurt à cause de moi ? gronde Saga. S'il se sacrifie pour moi, tu crois que je pourrai le supporter, moi ?

Ayoros baisse les yeux un instant. Il serre davantage la main de Saga dans les siennes et relève le regard vers celui du malade.

– Mais ce n'est pas le problème, fait-il d'une voix ferme et tendre. Tu n'as simplement pas le droit de prendre cette décision sans lui en parler. Quelque soit ta décision au final, tu n'as pas le droit de l'écarter comme ça. C'est trop important pour le mettre devant le fait accompli… Tu ne peux pas faire comme si son opinion ne comptait pas. Explique-lui tes arguments, si c'est vraiment risqué, il pourra éventuellement comprendre ta position… à moins bien sûr que tu n'aies pas vraiment envie de vivre…

– Ne dis pas n'importe quoi !

– Alors prouve-le. Et parle à Kanon. De toute façon, si tu ne le fais pas, je le ferai, moi.

– Je t'interdis… !

– En ce moment, tu ne parles pas à ton adjoint mais à quelqu'un qui ne veut pas te perdre et qui ne te laissera pas prendre des décisions stupides… Tu n'as pas le pouvoir de m'interdire quoique ce soit, Saga. Et je suis certain, au fond de moi, que tu sais que j'ai raison et que tu dois en parler avec lui. Je vais même aller plus loin. Si tu ne veux pas lui parler, c'est uniquement parce que tu sais qu'au moment où il sera au courant, il n'hésitera pas une seconde et se proposera pour la greffe. Et que tu ne pourras pas lui dire non.

Saga détourne les yeux. Il pousse un long soupir, libère à peine sa main prisonnière pour venir enlacer de ses doigts ceux d'Ayoros.

– J'attendrai d'être sûr que la greffe est possible, et c'est moi qui lui en parlerai. Ne lui dis rien de ton côté, s'il-te-plait.

– J'aurais cru qu'il me faudrait plus de temps pour te convaincre… Que me vaut le plaisir de te voir devenir raisonnable si vite ?

– Comme si tu ne le savais pas… Tu joues trop bien de tes regards, de tes mains et de ta voix pour ne pas en être conscient. Je préfère discuter avec Gaby, tu sais…

– Pourquoi ? demande Ayoros en souriant, un peu amusé pour cet aveu explicite et profondément touché par celui, plus implicite, qui a précédé.

– Lui, au moins, quand il n'est pas d'accord avec mes décisions… il se contente de me lancer un regard noir. C'est beaucoup plus simple de camper sur mes positions. Et si je reste ferme, il finit toujours par faire ce que je veux.

La meilleure preuve, c'est que Gabriel est au courant pour la greffe et qu'il n'a toujours rien dit à Kanon… Comme il a attendu que Saga avoue à Kanon que Céphée voulait qu'il soit hospitalisé pour évoquer les examens complémentaires. Comme il n'a jamais parlé à Ayoros à propos de l'attirance qu'éprouve Saga. Gabriel n'ira jamais contre sa volonté. Ce qui ne l'empêche pas de lui faire comprendre qu'il n'est pas d'accord, ou même de tenter de le convaincre de changer de sa décision, et parfois, oui, il arrive à louvoyer vaguement, comme lorsqu'il a manœuvré et orchestré la promotion d'Ayoros, mais… c'est à peu près tout ce dont il est capable en matière de rébellion ouverte.

– Je peux être franc ? fait doucement Ayoros.

– Bien sûr.

– Je crois qu'il y a beaucoup trop de gens qui t'obéissent autour de toi. Je ne dis pas qu'il faille faire de l'opposition systématique, mais… Il y a un moment où tu n'es plus notre employeur, Saga. Il faut que tu le comprennes. Tu ne peux pas conduire toute ta vie de la même façon que tu diriges Sanctuary.

– Tu me trouves trop autoritaire ?

– Je pense que tu es un leader né. Et que ça n'a pas que des avantages d'être aussi charismatique.

– Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas sur toi ?

– Probablement en raison de mon histoire avec Kanon. Ça a dû m'immuniser un tout petit peu.

Ce n'est pas tout à fait exact. Mais ce n'est pas tout à fait faux. Sa relation avec Kanon lui a permis de beaucoup réfléchir à ses sentiments. De comprendre ce qu'il aime profondément chez Saga… et de réaliser que ce n'est tant sa force, son assurance et son charisme – et son physique, inutile de négliger cet aspect-là des choses – qui lui plaisent… que ses faiblesses. Sa fragilité. Et le fait qu'il parvienne à les dépasser la plupart du temps. Saga est un homme. Admirable. Exceptionnel. Faillible. Et qui a autant peur de mourir que de souffrir. Un homme qu'il a envie d'aimer… et non plus seulement de servir. Il se rend compte qu'avant de connaître Kanon, il n'aimait pas vraiment Saga. Pas autant, en tout cas. Pas comme ça.

– Je suis content que tu sois sorti avec lui…, murmure Saga dans un sourire. Et pas uniquement parce que ça m'a permis de le retrouver.

Ayoros repousse le pincement au cœur qu'il ressent. Il y aura toujours une part de lui qui se sentira coupable de son histoire avec Kanon. Toujours. Mais il sait parfaitement que leur relation ne regarde pas Saga. Et qu'il devra toujours cacher la vérité à l'homme qu'il aime. S'il lui en parlait… ce ne serait que pour soulager sa conscience. Et Saga n'a pas à lui accorder de pardon, ni à porter une partie de ce fardeau. Il amène la main dans les siennes à ses lèvres et y dépose un très léger baiser, en plongeant son regard dans les yeux de l'homme qu'il aime. Un baiser très chaste. Pour lui prouver son affection et pour lui confirmer qu'il est tout à fait prêt à attendre que lui le soit, avant d'aller plus loin.

– Moi aussi, j'en suis heureux. Et maintenant… cela te dit de regarder du rugby ? Il y a un match cet après-midi. La finale de la coupe d'Europe.

– Je croyais que tu n'avais rien de mieux à faire que de me tenir la main ?

– Rien n'empêche de faire les deux puisque tu as la télé… à moins que tu ne regardes…

Ayoros se retourne pour voir la télévision qui est toujours allumée.

– Oh mon dieu… c'est quoi ça ?

– Un téléfilm catastrophe. Angelo s'ennuyait beaucoup pendant que je dormais, apparemment.


C'est fou. Il voulait simplement les laisser seuls. Parce que Mika ne lui aurait jamais pardonné d'être resté. Et puis de toute façon, il s'en voudrait de leur mettre des bâtons dans les roues. Saga n'est pas encore totalement capable d'assumer le fait qu'Ayoros ait réussi à ce point à briser ses défenses. Pas en public en tout cas. Mais c'est en bonne voie, d'après Mika. Et c'est bien. Saga a de plus en plus de raisons d'être heureux et il ira mieux comme ça, Angelo en est persuadé. Mais ce qui est fou ce n'est pas ça. Ce qui est fou, c'est qu'il avait juste envie de faire un petit tour puis de revenir à son poste de guet devant la porte. Mais il s'est mis à marcher. Et il s'est mis à réfléchir à la dernière question de Saga. Comment se sent-il avec ce qu'il se passe entre Mikael et Shura ? La réponse, il l'a devant lui. Parce qu'il vient d'arriver à l'accueil du service de chirurgie. Et cette réponse ne le satisfait pas du tout.

Pas que Mû ne lui plaise pas. Au contraire même. Et plus il passe de temps avec l'interne, plus il s'en rend compte… Et c'est bien le problème. Il ne veut pas risquer de tout gâcher à cause de sa paranoïa. Il fait des efforts, des progrès. Mikael l'aide… Leur relation, aussi bizarre soit-elle, lui a beaucoup apporté, il en est parfaitement conscient. Et puis Mika lui a trouvé un nouveau psy, moins débile que le précédent. Enfin, au moins, avec celui-là, il a l'impression d'être écouté, à défaut d'être compris. Et il ne fait pas que lui répéter tout le temps les mêmes choses. Alors il ne sait pas trop si ça sert à quelque chose, mais… faut croire que si. Parce que là, Mika est avec Gabriel à l'autre bout de Paris, Ayoros est avec Saga, trois étages au-dessus de lui, et il ne se sent pas trop stressé. Enfin, il n'éprouve pas le besoin d'aller taper sur un truc pour se calmer. C'est donc qu'il arrive à gérer. Mais bon… ça ne veut pas dire qu'il est prêt à commencer une relation avec quelqu'un. Maintenant qu'il va un peu mieux, il se rend compte du chemin qu'il lui reste à parcourir et pour le coup… il lui semble bien long jusqu'à ce qu'un type puisse le supporter. Et puis, même quand sa paranoïa sera calmée, ou au moins sous contrôle, si elle l'est un jour, il se connait. Il aura toujours des réactions violentes, brutales. Comme avec ce mec qui a failli frapper l'interne. Il sait bien que Mû n'aime pas la violence. Y a qu'à voir la réaction qu'il a eue à ce moment-là. S'il savait que ça n'avait rien à voir avec la maladie de Saga, que c'était une réaction naturelle… et pire une réaction qu'Angelo veut garder, alors Mû ne lui sourirait probablement plus avec ses yeux de jade.

Il ferait mieux de ne pas rester là.

– Angelo ?

Il aurait mieux fait de partir plus tôt…

– Salut, fait-il en se retournant vers le jeune interne qui occupe ses pensées. Ça va ?

– Bien. Et toi ? Tu viens me rendre visite ?

– Je faisais plutôt un tour. Saga se fait draguer, il a passé l'âge d'avoir un chaperon.

Mû le regarde, surpris, puis sourit, d'un sourire à la fois tendre et amusé.

– C'est Mikael qui doit être content…

– Pourquoi tu dis ça ?

– Il m'a dit qu'il aimerait bien que Saga ait une histoire sérieuse.

– Quand ça ?

– Il y a deux semaines, quand nous nous sommes parlé. Il ne t'a rien dit ?

– Non… Et ça a l'air de te faire plaisir, remarque l'ancien flic en relevant le changement d'expression de l'interne dont le visage a pris un air satisfait.

– En effet, reconnait celui-ci. Je t'offre un café ?

Mais Angelo fronce les sourcils.

– De quoi vous avez parlé ?

– De quoi veux-tu que je parle avec Mikael ?

– J'en sais rien… De la santé de Saga ?

– Nous l'avons évoquée. Et d'ailleurs, comment va-t-il ?

– Mieux. Vous avez parlé de quoi d'autre ? demande-t-il de plus en plus hargneux.

Il ne sait pas pourquoi mais imaginer Mikael et Mû parler l'énerve… alors même qu'il sait bien que l'infirmier ne veut pas sortir avec l'interne.

– C'est un interrogatoire ? lui demande le jeune médecin.

Le reproche est clair, même si le timbre de Mû est suffisamment doux pour le cacher.

– Non… Je ferai mieux de remonter voir Saga. Désolé pour le café. Peut-être une prochaine fois. Passe une bonne journée.

Il fait brusquement demi-tour et prend la direction des escaliers, un peu plus loin. Il est en train de perdre le contrôle. Il le sent. Peut-être… de la jalousie. C'est pourtant pas une sentiment qu'il a l'habitude de ressentir mais… De toute façon, il réfléchira en haut. Pour l'instant, il faut qu'il s'en aille. Parce que s'il reste, il risque de se disputer avec Mû. Il ne veut pas de ça.

– C'est de toi, dont nous avons parlé, fait l'interne suffisamment fort pour que le policier l'entende parfaitement malgré la distance qui s'est déjà créée entre eux.

Et suffisamment fort, pour le coup, pour être également parfaitement entendu par le reste du personnel et des patients. Qui se retourne vers le jeune médecin qui semble ne pas s'en soucier le moins du monde parce qu'il a rempli son objectif : faire en sorte que l'ancien policier cesse de fuir.

– Ou plutôt du fait que je ne supportais plus ses sous-entendus nous concernant, reprend-il plus bas.

– Je lui dirai d'arrêter, grommelle Angelo, sans se retourner.

– Il a déjà arrêté, contre Mû en se rapprochant. C'était bien tout l'intérêt d'en discuter avec lui d'ailleurs.

– Fallait me le dire que ça te dérangeait… Je lui aurais parlé, lui reproche le garde-du-corps.

– J'ai pour habitude de régler moi-même mes problèmes.

Ce que cette phrase peut l'énerver dans la bouche de Mû… Il serre les dents.

– Je pensais pas t'en causer…

– C'est l'attitude de Mikael, mon problème. Pas toi... Enfin…

Mû réalise soudain que beaucoup de monde les observe. Trop à son goût. En tout cas trop pour la discussion qu'il s'apprête à avoir avec Angelo.

– Suis-moi.

Il fait volte-face et fait quelque pas. Puis se retourne. Angelo n'a toujours pas bougé.

– Il va falloir que je t'emmène de force ?

– Tu t'en crois capable ? grogne l'ancien policier en se retournant.

– Je ne sais pas. Peut-être… mais je n'ai pas très envie de me battre avec toi pour te forcer à écouter ce que j'ai à te dire. Alors tu viens, oui ou non ?

Angelo le fixe un long moment et finit par lui emboîter le pas, tout en essayant de se calmer. Il le suit jusqu'à une petite salle. La salle de pause des médecins du coin, apparemment. Deux blouses blanches, un homme et une femme, sont en train de discuter. Mû demande à ses collègues s'ils peuvent le laisser seul. La femme jette un coup d'œil appréciateur à Angelo et a un sourire en coin à l'adresse de Mû qui ne s'en offusque pas, avant de quitter les lieux à la suite de l'autre chirurgien. Mû s'assoit à moitié sur la table, ses mains agrippant le rebord, tandis que l'ancien policier s'adosse à un mur, mains dans les poches. Maintenant, il n'est plus vraiment en colère. Maintenant, il se sent mal à l'aise. Mû le met souvent mal à l'aise. Il n'apprécie pas vraiment. Mais ce n'est pas trop désagréable. Parce que Mû n'en profite jamais.

– Tu es quelqu'un que j'apprécie, Angelo, commence le médecin.

– Moi aussi.

– Et je n'aime pas les histoires compliquées.

– Moi non plus.

– Tu soutiens que ton histoire avec Mikael n'est pas compliquée ?

– Mika et moi… c'est particulier.

– Toutes les histoires qui comptent vraiment sont particulières.

Mû soupire.

– J'ai déjà vu quelqu'un manquer de tout détruire entre lui et l'homme qu'il aimait simplement parce qu'il refusait d'ouvrir les yeux et d'admettre qu'il était amoureux.

– Quel rapport avec Mika et moi ?

– N'est-ce pas évident ?

– Ouais, bah, explique quand même.

– Etes-vous bien certains de ne pas être amoureux l'un de l'autre ?

– Mika est amoureux de quelqu'un d'autre. Et moi… il y a une autre personne qui me plait aussi, avoue Angelo en détournant les yeux.

– C'est exactement ce que pensait le héros de mon histoire. Pour tout te dire, il a même failli acheter un appartement avec un autre homme. Par chance son ex a débarqué et l'a forcé à regarder la vérité en face, à lui faire admettre qu'ils étaient amoureux l'un de l'autre et lui a évité de faire ce qui aurait été une belle bêtise. Et aujourd'hui, ils filent le parfait amour.

– Je suis content pour eux.

– Moi aussi… Mais je n'aimerais pas te voir faire la même erreur que cet homme. Il a perdu de précieuses années, ajoute-t-il avec un air…

– C'était toi ? demande Angelo en sentant une masse tomber sur sa poitrine.

Il vient de réaliser. Ils discutent. Ils parlent. D'actualité, de leur travail, de livres, de films, de Saga maintenant, un peu… Ils se sont découvert quelques goûts en commun. Et quand ils ne parlent pas… ils se regardent, ils se sourient… Mais il ne sait même pas si Mû est célibataire. Le fait est qu'il sait qu'il est homosexuel. Mû le lui a dit, la troisième fois où ils se sont vus. Leur premier café ensemble. Il y a eu quelques sourires entendus dans leur direction. Et l'interne a, le plus calmement du monde, prévenu Angelo que c'était probablement dû au fait que, lui-même étant gay, les observateurs imaginaient qu'il était en train de le draguer. Il a lui demandé si cela lui posait problème. Et l'ancien policier a répondu non et que, de toute façon, lui aussi préféraient les hommes. Mû a souri et ils ont bu leur café en débattant des problèmes de moyens dans les hôpitaux parisiens et les services de police de la capitale.

Devant la question d'Angelo, Mû ouvre de grands yeux puis laisse échapper un petit rire.

– Non… Non. Pas du tout. Je ne suis aucun des trois protagonistes. Mais c'est moi qui ai averti l'ex pour l'achat de l'appartement.

Bip… Bip… Bip…

Il regarde le biper qu'il porte à sa ceinture et pousse un léger soupir.

– Il faut que je te laisse… Tu pourras remonter tout seul jusqu'à la chambre de ton patron ?

– Ouais, t'inquiète. Je vais finir par bien le connaître cet hôpital.

– Parfait dans ce cas… Alors je te souhaite un aussi bon week-end que possible.

– T'es pas là demain ? demande Angelo d'une voix suggérant qu'il trouve l'absence du jeune interne des plus suspectes.

Et pour cause, elle tombe en plein dans un de ses cycles de garde.

– Non, j'ai pris ma journée, lui répond Mû, regrettant visiblement de devoir partir sans avoir le temps de s'expliquer plus avant. Faut vraiment que je file là… Bye.


Paris – Appartement de Gabriel Camus

Gabriel n'est pas encore rentré lorsque Milo et Kanon reviennent de leur tournée.

Tournée est un bien grand mot. Ils sont allés jusqu'au magasin de disques, Milo a acheté quelques nouveautés, et ils ont filé à leur agence de location, histoire de tomber sur quelqu'un d'autre que la standardiste qui leur répétait sans cesse au téléphone qu'elle ne pouvait pas répondre à leurs légitimes interrogations, puisqu'elle-même n'était pas en possession de ce genre d'informations et que, c'était quand même particulièrement dommage, la personne en charge du dossier de leur immeuble venait juste de partir, ou était au téléphone, ou en réunion, ou en vacances, ou en congé maladie. Le coup de pas de bol, quoi. Mais qu'ils ne s'inquiètent pas, la personne responsable les rappellerait dès qu'elle serait disponible… ce qui n'était apparemment jamais le cas. Un bête hasard du calendrier, ou un mois de mai particulièrement chargé – avec tous ces ponts, ma bonne dame, vous n'imaginez pas : il faut faire en quatre jours, ce qu'on fait habituellement en cinq… Donc, prenant les choses en main, et ayant vérifié auparavant que les bureaux étaient ouverts le samedi après-midi, ils y sont allés. Coup de chance, la personne était disponible. Évidemment, Milo lui a demandé pourquoi il, puisqu'il s'est avéré qu'il s'agissait d'un homme, n'avait pas profité de cet après-midi où il se trouvait être au travail, avec du temps libre, pour les appeler. Après un léger blanc, le DJ lui a suggéré l'excuse comme quoi l'agence n'avait que le numéro de leur domicile et que comme ils n'y habitaient plus… pour aussitôt indiquer que ce n'était pas vrai parce qu'ils avaient donné ceux de leurs deux portables. Et qu'ils avaient donné celui de leur nouvelle résidence temporaire. Alors, bon, il comprenait que le message sur le répondeur puisse stresser un peu les gens, parce qu'il était un peu guindé, c'est vrai… Mais il fallait savoir vivre dangereusement et ne pas avoir peur de laisser un message. Au bout de longues minutes, et après avoir été étourdi par le verbiage incessant du DJ, l'homme avait fini par lui couper la parole et lui demander ce que voulaient les deux hommes. La réponse du DJ avait été des plus simples : des sous. Et une date possible pour leur retour dans leurs murs, aussi, évidemment. Mais des sous, avant tout. On leur avait remboursé un mois de loyer. Cool. Mais ça faisait maintenant un mois depuis l'incident qui les privent de leur foyer et il faut se rendre à l'évidence : ce n'est pas demain qu'ils vont réintégrer leurs murs. Donc bon… encore des sous. Et, de préférence, plein.

Et ils en ont eus. Juste pour qu'ils arrêtent de parler. Parce que, subtilement, Kanon s'est mêlé à la conversation. Pour dire à Milo que de toute façon ce n'était pas la peine, que ça ne servait à rien… aller ouvrir la porte, et menacer implicitement de porter leurs récriminations jusque dans la salle d'attente. C'est rigolo ce qu'on peut obtenir contre la promesse de ne pas provoquer un scandale. Et Kanon reconnaît que ça a été très agréable de faire ce petit numéro. Ça lui a changé les idées. Ça lui a permis d'oublier… tout le reste. Saga et sa maladie, Ayoros et leurs mensonges… et Gabriel maintenant, qui cache lui aussi une partie de cette vérité qui n'est pas tout à fait vraie…, sa culpabilité… et Rhadamanthe, évidemment.

Dix jours. Dix jours qu'ils se sont vus. Cinq depuis le communiqué de Sanctuary. Cinq jours que Kanon s'attend à une réaction qui ne vient pas. Les Judge leur ont même fait parvenir un petit mot de soutien, où ils faisaient clairement comprendre qu'ils… avalisent la version officielle. Et ça, Kanon ne comprend pas. De toute façon, il ne comprend rien dès qu'il s'agit de sa statue, il doit le reconnaître. Et plus il en apprend sur Rhadamanthe, et plus il réfléchit et moins il comprend. Ayoros lui a expliqué que c'était normal, comme réaction. Que même s'ils sont persuadé que ce n'était pas Saga, ils n'ont pas de preuve, à cause de – ou grâce à, selon les points de vue – la réaction rapide de Gabriel. Et qu'ils ne peuvent pas mettre en cause une position officielle sans preuve. Par contre, ils peuvent alimenter des rumeurs, dans les jours à venir. Et pour ce qu'il sait des activités précédentes de Kanon, Rhadamanthe peut parfaitement attendre le moment opportun, histoire de maximiser l'effet du scandale, ou vouloir s'en servir pour un chantage quelconque. Kanon lui a fait remarquer qu'il s'agit plutôt de méthodes de crapules. Ayoros l'a regardé d'un air désolé et lui a avoué que, dans le milieu des affaires, les Judge ne sont pas exactement connus pour leur grande moralité. Pas qu'ils aient quoi que ce soit à se reprocher, mais… dans cette guerre-là, selon eux, tous les coups sont permis, pour peu qu'ils restent légaux. Ou qu'il y ait plus à gagner qu'à perdre. C'est une des raisons pour lesquelles le courant n'est jamais passé entre Liam Gemini et Astérion Judge… Kanon soupire. Son père et celui de Rhadamanthe… Minos et Saga… L'Empire et Sanctuary… Et bientôt il va apprendre que Shura est le rival ancestral d'un des domestiques des Judge, c'est ça ?

Il va s'asseoir dans le fauteuil qui est pratiquement devenu le sien, à côté de la baie vérité. Milo, lui, file derrière ses platines. Il récupère un disque, allume tout son matériel. Il pose son casque contre une oreille, le cale de son épaule, vérifie rapidement la balance et la vitesse de lecture, fait quelques réglages et lance le son. Honey de Moby. C'est l'album Play qui va tourner ce soir. Dodelinant de la tête et dansant à moitié, il range ses récentes acquisitions dans ses bacs qui sont déjà bondés. Ouais… c'est pas qu'il va bientôt falloir qu'il en rachète, mais si en fait. Et dire qu'il a encore la moitié de ses disques dans sa chambre, calés contre les murs. A moins qu'il achète directement de nouvelles étagères. S'ils récupèrent leur appart' dans quinze jours, comme prévu, et vu qu'il va bien falloir remplacer les siennes qui ne se sont pas remises de leur aventure aquatique… Mouais, faut qu'il réfléchisse. Et qu'il en parle à Gab. Pas sûr qu'il accepte que le DJ bouge ses bibliothèques pour les remplir de murs de 33 tours, même de façon temporaire… Pas gagnée cette affaire. Mais pour le moment… Il émerge de derrière ses platines maintenant que ses nouveaux vinyles ont trouvé leur place au sein d'un classement à la logique connue de lui seul. Repérage de Kanon. Qui comate à moitié, le regard perdu quelque part de l'autre côté de la baie vitrée.

– Tu veux un café ? lui demande Milo le sortant de ses pensées.

– Non… je vais peut-être aller prendre une douche…

– Si tu veux, mais… T'as pas fini la bouteille depuis le temps ?

Dans son fauteuil, Kanon blêmit et grimace. Comment est-ce qu'il a pu imaginer un seul instant qu'il avait réussi à cacher quelque chose à Milo ?

– Tu sais depuis quand ? demande-t-il d'une petite voix.

– Quelle importance ? rétorque le DJ en haussant les épaules.

– Aucune. Je suis désolé, Milo…

– De quoi ?

– De t'avoir rien dit…

– Et tu m'aurais dit quoi ? Que ça t'a complètement détruit de revoir ce con ? Tu crois que j'ai besoin que tu me dises que tu bois un verre de whisky tous les soirs pour m'en rendre compte ?

– Non… Mais j'aurais pas dû essayer de te le cacher.

– T'excuse pas pour ça. C'est ma faute. A force de te gueuler dessus à cause de cette histoire, t'oses plus me parler.

– Milo…

– T'as l'impression que je te juge. Alors que, non, c'est lui que je juge, mais je te donne l'impression que c'est toi… et c'est pas bien, ça.

– Non, c'est pas toi. C'est moi. Si… je viens pas te parler, c'est juste parce que je sais que c'est toi qui as raison. Et que… j'ai honte.

– T'as honte ?

– Mon frère est à l'hosto, peut-être mourant pour ce que j'en sais, j'ai probablement mis son entreprise dans une merde noire, j'oblige son meilleur ami et son potentiel futur petit ami à lui mentir, j'ai deux de mes meilleurs amis qui viennent de passer le concours le plus important de leur vie, y a toi qui réfléchis à cause du mail que t'as envoyé Krishna… et… tout ce à quoi j'arrive à penser… tout ce qui m'intéresse… c'est lui.

Milo s'installe dans un coin du canapé et tend la main vers son meilleur ami.

– Allez viens là.

Alors Kanon se lève pour venir s'allonger sur le dos, à côté de lui, et poser sa tête sur les cuisses du DJ. La main de Milo vient tranquillement se poser sur son front et il commence à jouer avec les cheveux de son meilleur ami.

– Je l'ai frappé, Milo, finit par murmurer Kanon d'une voix calme.

– T'avais des raisons de le faire, tu crois pas ? Et puis, je l'ai frappé, moi aussi.

– C'est pas pareil. Et tu le sais. Toi, tu l'as fait pour me protéger. Moi… je l'ai fait parce que… Je sais même plus pourquoi je l'ai fait.

– Au hasard parce qu'il t'a traité comme de la merde ?

– Mais tu crois vraiment que si j'étais rien pour lui, rien qu'une paire de fesses qu'il voulait se payer, il m'aurait reconnu ?

– Ça, j'en sais rien… mais… t'es sûr qu'il t'a reconnu ? Que c'est pas toi qui… as imaginé tout ça ? Que t'as pas vu que ce que t'as voulu voir ?

– Si j'ai raison, ça explique tout, Milo. Toute la soirée. Et même la réaction de son frère quand je les ai vus…

– Il a réagi comment ?

– Il l'a emmené un peu plus loin… Un peu comme tu l'aurais fait avec moi, si t'avais été là. Tu m'aurais éloigné avant d'aller régler tes comptes, non ?

– Peut-être bien… Bon d'accord, oui, c'est ce que j'aurais fait… Et t'en conclus quoi ?

– Que je l'ai peut-être blessé en refusant. Enfin que je l'ai pas simplement vexé… qu'il tenait peut-être vraiment à moi… J'ai fait des recherches, un peu. Il a jamais eu de relation amoureuse officielle. Avec personne. Y a même jamais eu de rumeur sur une liaison quelconque. Rien. Nada.

– Il est peut-être super discret. Ou alors il se tape que des… escorts et il veut pas que ça sache.

– Merci pour l'effort de vocabulaire, fait Kanon dans un sourire.

– De rien.

– Mais tu crois vraiment qu'un type comme lui se taperait que des escorts ? Sérieux, tu l'as vu en photo. Il est à tomber.

– Ton frère a le même physique que toi et il ne couche qu'avec son meilleur ami qu'est frigide et qu'est sensé aller bien, si on l'écoute, alors bon…

– Qu'est-ce que tu viens de dire ? le coupe brusquement Kanon.

– Que ton frère est pas franchement normal et que ton Rhadamanthe l'est peut-être pas non plus.

– Non… A propos de Gabriel…

– Oups…, murmure le DJ en venant porter sa main à ses lèvres. Aurais-je laissé échapper un secret ?

– Sérieux ? Il est… ?

– C'est lui qui me l'a dit. Et deux minutes plus tard, il me faisait promettre de tout oublier.

– Il te connait pas si bien que ça en fait…

– Apparemment pas.

– Qu'est-ce que tu comptes faire ?

– Bah, essayer de le réparer. D'autant qu'il m'a dit qu'il avait fait des tests et qu'il a aucun problème physique. Pas d'abus sexuel, pas de maltraitance, d'après lui… et pour tout te dire, je le crois. Va donc falloir que je trouve ce qui cloche. Mais pour le moment, je compte sur toi pour garder le secret. Officiellement, je tiens parole et cette information a disparu de mon cerveau. Il se méfie trop en ce moment. Faut qu'il baisse sa garde à nouveau, sinon j'y arriverai jamais. Mais le truc, c'est que si on se barre dans quinze jours… va falloir jouer serrer. Parce que ça risque de devenir funky de m'occuper de son cas quand on sera plus là.

– Techniquement, on est les seuls à savoir qu'on devrait pouvoir réintégrer l'appart dans deux semaines… Si t'as besoin d'un petit délai… et vu que c'est pour aider le meilleur ami de mon frère, qui se trouve être le mec qui nous héberge si gentiment…

– Je savais que tu comprendrais.

– Tu sais quoi ?

– Non, mais je sens que je vais pas tarder…

– Je crois que ça me manquait.

– De quoi ?

– De poser ma tête sur tes genoux comme ça… et de discuter avec toi.

– Et tu sais quoi ?

– Non.

– Ce serait encore mieux avec des bières, mais j'ai la flemme de bouger.

Ils se sourient. Deux grands sourires qui se répondent. Kanon ferme les yeux tandis qu'une des mains de Milo caresse toujours doucement ses cheveux et que l'autre vient étreindre la sienne, sur son torse. Le DJ relève la tête pour l'appuyer contre le dossier derrière lui. Et ils écoutent la musique. Y a pas à dire. Cet album est vraiment excellent. Y a des chansons un peu tristouilles. Comme celle qui passe en ce moment. Why does my heart feel so bad ? Pas spécialement gaie dans le genre. Mais relaxante. Et c'est pile poil.


Cannes – Hôtel Othrys

Il y a beaucoup d'avantages à s'appeler Judge. Et le fait de parvenir à trouver une chambre dans un des plus grands palaces de Cannes, à la dernière minute et en plein Festival, en fait partie. Pour cela, il ne suffit pas d'être riche. Il ne suffit pas non plus d'être extrêmement riche. Cette condition est évidemment nécessaire, mais certainement pas suffisante. Non. Pour obtenir cette chambre, ce qui signifie pouvoir profiter d'un désistement – il y a toujours des désistements – en voyant son nom s'inscrire comme par miracle en tête de la liste des personnes qu'il serait bon d'accueillir, il existe une foultitude de petits leviers amusants à actionner. C'est un peu comme une serrure à plusieurs clés. Le fait que votre tante réserve chaque année la même suite pour toute la durée de la quinzaine, suite que ses parents réservaient déjà avant elle, est une de ses clés. Le fait de louer une suite à l'année dans un hôtel de la capitale qui, curieux hasard, appartient à la même famille, en est une autre. Le fait que votre tante, toujours elle, habite une autre suite, dans un autre hôtel, dans une autre ville – New York pour ne pas la citer – dont les propriétaires sont également cette même famille… Et quand il se trouve qu'elle a ramené dans ses bagages toutes les stars d'un des films événements de la sélection officielle – où plutôt ramènera, puisqu'ils n'arriveront tous que la semaine suivante – … Inutile de se voiler la face : peu de serrures résistent. Et ce qui est absolument délicieux, c'est que vous n'avez absolument pas besoin de sous-entendre la moindre menace. Il vous suffit d'aller trouver, le plus naturellement du monde, le directeur de l'hôtel, et de lui demander s'il n'aurait pas une chambre pour vos deux neveux, car, vraiment, aussi adorables soient-ils, vous n'avez guère envie de les voir envahir votre suite.

Une dernière fois, Pandore se regarde dans la glace. Elle porte un long drapé topaze, retenu sur la hanche par une grande broche d'argent et de jais. Elle a choisi le chignon pour ce soir, couvert d'une fine tiare d'argent et topaze. Elle replace la larme noire qui lui sert de pendentif pour qu'elle tombe parfaitement dans le léger creux à la base de son cou. Quelques gouttes de parfum… Chanel nº 5. Sur ce point, comme sur d'autres, elle rejoint les goûts de sa meilleure amie. Et de toute façon, Elie Saab n'a pas de ligne de parfum. Ce n'est donc pas exactement une infidélité. Elle chausse ses escarpins noirs et sort pour aller frapper, quelques étages plus bas, à la porte de la chambre aux lits jumeaux d'Eaque et Rhadamanthe. C'est la voix d'Eaque qui lui répond, ce qui n'est guère une surprise. Elle entre et voit son cher neveu finir d'arranger ses cheveux avec un sourire satisfait. Un pantalon… relativement près du corps, aux cuisses noires, et aux jambes… rayées de gris et noir. Une ceinture de cuir noire… non deux. Une chemisette grise… et une cravate grise aussi à petits pois d'un gris plus soutenu… Pandore sourit. Chaque élément, pris indépendamment, pourrait être sympathique. Le tout pourrait paraître ridicule. Mais c'est du Gaultier. Mais c'est Eaque. Le brun est tout simplement… hot, dans cette tenue. Et plus encore lorsque son reflet dans le miroir sourit à sa tante.

– Rhada ! Tantine est là !

– Je te méprise, mon chéri.

– Moi aussi, je t'aime, fait-il en se retournant. Rhada ! Il faut qu'on y aille si on ne veut pas être trop en retard.

Après quelques instants de flottement, la poignée pivote de la salle de bains et la porte s'ouvre. Découvrant le blond qui s'incline légèrement, dans un costume trois pièces, hésitant entre le chamois et le clarissimo, dont le gilet est agrémenté de fines rayures olive et parme, sous lequel il porte un léger tee-shirt noir au col en V. Pas de chemise. Pas de cravate. La révolution est en marche. Sous l'impulsion du cadet des Judge, inutile de se leurrer, mais tout de même… Pandore sourit à son neveu blond pour lui faire comprendre qu'elle apprécie l'effort consenti. Comme elle a apprécié celui de la veille. Comme elle a apprécié le fait qu'il accepte de laisser Coré et renonce à une après-midi avec Great pour venir à Cannes.

– Vous êtes parfaits, les enfants, les félicite-t-elle.

Quelques minutes plus tard, la limousine de l'hôtel les mène sans fanfare jusqu'à la salle de réception où se déroulera le repas de la soirée cannoise de la journée. Dès qu'ils mettent un pied hors de l'habitacle, une foule de photographes se tourne vers eux et les mitraille de leurs objectifs. Ils ne sont pas exactement assez célèbres pour intéresser les télévisions, ils vont donc pouvoir éviter les fastidieuses interviews, mais ils ne peuvent faire l'impasse sur quelques clichés, le temps de parcourir la vingtaine de mètre les séparant de l'entrée, chacun restant égal à lui-même… jusqu'à ce qu'une clameur leur fasse tourner la tête. Des hurlements. Des cris stridents. Et une limousine qui s'arrête, avec un petit cortège derrière elle. Un garde-du-corps en descend et ouvre la portière, pour laisser sortir une chevelure violine, une paire de lunettes de soleil orange fluo de la même couleur que le tee-shirt de gaze porté par-dessus un pantalon de cuir brillant, marron, et sous le corset assorti. Un tonnerre d'applaudissement. L'hystérie de la foule. Et le visage d'Eaque qui s'illumine. Rhadamanthe se retourne vers lui.

– Tu savais qu'il serait là ?

– Absolument pas.

En quelques enjambées, le brun vient se porter à la hauteur de l'homme qui salue la foule qui l'acclame, et qui commence à répondre à quelques interviews.

Sylvia ? hèle Eaque.

Yes, Mickey ? lui répond Myu sans se retourner, après quelques instants.

How do you call your loverboy ?

Come here loverboy ! ordonne le chanteur, dans un mouvement de tête mais en lui tournant toujours le dos.

And if he doesn't answer ? demande le brun en s'arrêtant à quelques mètres, main dans une poche, sous le regard sidéré de l'homme qui interviewait son ami – mais qui se dit que cet échange est plutôt une aubaine pour son émission.

Oh loverboy…, invite suavement la star en regardant par-dessus son épaule, un sourire malicieux aux lèvres.

And if he still doesn't answer ?

Myu se retourne alors complètement, semble hésiter un bref instant, remonte ses lunettes sur son crâne pour révéler deux orbes lavandes et se rapproche de son ancien camarade de classe et amant, dans une démarche tout ce qu'il y a de lascive, pour venir parcourir son torse d'une main.

-I simply say… Baby… Oh Baby… My sweet baby… You're the one, conclut-il en lui agrippant la cravate pour mener son visage à quelques centimètres à peine du sien. J'ai l'impression que cela fait des années que tu ne m'as pas salué ainsi…

– J'ai l'impression que cela fait des années qu'on ne s'est vus, répond le brun dans un sourire, alors que Myu le libère. Comment vas-tu ?

– Bien. Très bien… Tu m'accordes deux secondes que je finisse avec monsieur ?

– On se retrouve plutôt à l'intérieur. Pandore et Rhada m'attendent sur le perron, et tu connais le caractère aimable de ma chère tantine…

– Je suis là dans cinq minutes. Commande-moi un cocktail. Celui que tu veux.

Et tandis que Myu Schmetterling répond aux questions du journaliste qui ne s'est pas vraiment remis de la scène à laquelle il vient d'assister – il vient au moins de s'assurer un passage au zapping, là -, Eaque Judge franchit une nouvelle fois les quelques mètres qui le sépare de l'entrée de la réception, un sourire aux lèvres. Voilà une surprise des plus agréables. Ce week-end a vraiment été une excellente idée. Il faudra qu'il pense à remercier Minos… Le sentiment qui l'étreint à cette pensée n'est pas évident à analyser. De l'amusement, un peu. Et probablement l'espoir de voir, grâce à ce qu'elle pourrait provoquer dans les yeux de son frère, cette déclaration comme l'assouvissement d'une pulsion sadique. Il soupire. Non. Il ne remerciera pas Minos. Pas comme ça en tout cas. Il grimpe les marches qui le séparent de Rhadamanthe et Pandore qui l'ont effectivement attendu pour entrer.

– Il nous rejoint, fait-il en les prenant par la taille pour les conduire jusque dans la salle.

Un quart d'heure plus tard, tandis que Pandore salue toujours ses connaissances – soit une bonne moitié de personnes présentes – escortée par le plus jeune de ses neveux auquel elle n'a pas laissé la possibilité de refuser de l'accompagner, Eaque et Myu discutent dans un coin de la salle, un peu à l'écart, dans l'espoir d'avoir un peu d'intimité. L'un boit son Screaming Orgasm. L'autre sirote un Sex on the Beach. Deux cocktails qu'ils ont découverts dans un bar de Los Angeles, pour les seize ans de Myu.

Ça avait été une grande soirée, les seize ans de Myu. Les deux adolescents étaient devenus amis depuis quelques semaines, aidés en cela par le fait qu'ils avaient passé tous les deux la Saint-Sylvestre sur leur campus, Eaque par obligation et Myu par choix. Les parents du jeune homme, une cantatrice et un chef d'orchestre, étaient en tournée et donnaient un récital, le soir du réveillon. Il ne leur en avait pas voulu de ne pas avoir pris de congé pour être avec lui : il partageait leur passion pour la musique. Mais, un peu fatigué par son premier trimestre, il avait préféré ne pas jouer les nomades et avait passé les vacances à composer dans sa chambre d'internat. Un mois plus tard, il fêtait son seizième anniversaire. Un des plus beaux de sa vie : en l'espace d'une nuit, il avait découvert son cocktail fétiche, la voix de son ami et le goût de ses lèvres. Le lendemain, il convainquait le cadet des Judge de le suivre dans le projet qui allaient les occuper jusqu'à la fin de leur année de première : leur groupe de musique. Pour tester les compositions et les textes de Myu. Avec Eaque au chant, l'Autrichien faisant les chœurs et changeant d'instruments au gré de ses fantaisies. Ils avaient même fini trouver des musiciens… Ça avait été très amusant comme expérience. Et très enrichissant. A tous points de vue.

Maintenant l'un est un directeur de Judge Inc… et l'autre est une star internationale, dont le prochain album est attendu par des millions de fans.

– Qu'est-ce que tu fais ici ? demande le brun à son ami.

– Officiellement ? Je cherche un réalisateur pour le clip de mon premier single et, éventuellement, plus si affinité.

– Et officieusement ?

– Je suis venu te faire une surprise. J'ai appelé Mime, il y a quelques jours. La semaine prochaine je suis dans un studio à New York pour finir les arrangements, donc je me suis dit que ça pourrait être l'occasion d'un dîner. Il m'a dit qu'il serait bien content de voir ma tête parce que celle de Pandore lui manque. Et c'est là qu'il m'a dit qu'elle était avec toi, ici. Donc me voilà.

– Une subite envie de me voir ? s'amuse Eaque.

– Quelque chose comme ça... J'ai eu Shion au téléphone, la semaine dernière. Pourquoi ne m'as-tu pas appelé, si tu ne vas pas bien ? l'accuse le chanteur.

– Parce que je ne vais pas si mal que ça. Shion dramatise. L'emphase théâtrale, ça a toujours été son truc, tu le connais.

– Justement, je le connais suffisamment pour savoir quand il s'inquiète pour toi. Et là, tu lui causes vraiment du souci, à notre Master. Alors que se passe-t-il ? Qu'est-ce qu'il t'arrive ?

– Rhadamanthe ne va pas très bien, en ce moment, finit par avouer l'homme d'affaires dans un haussement d'épaules et une gorgée d'alcool.

– Rhadamanthe ne va jamais bien, Eaque. Ça fait douze ans qu'on se connait, toi et moi… et j'ai pas le souvenir qu'une seule fois tu sois venu me dire que tes frangins étaient heureux. Donc il y a forcément autre chose.

– Peut-être, tout simplement, que je commence à me faire vieux…

– J'ai le même âge que toi.

– Mais pas la même vie.

Myu plonge son regard lavande dans les deux améthystes de son ancien compagnon.

– Tu viens quand tu veux dans la mienne.

– Ma place est à Paris, Myu, répond simplement Eaque, comme une évidence.

– Oh, ça, je le sais…


Le dialogue de « salutations » entre Eaque et Myu est un extrait de Love is strange de Mikael et Sylvia, qui fait notamment partie de la B.O. de Dirty Dancing. Dont je vous livre ici la traduction approximative.

Sylvia ?

Oui, Mickey ?

De quelle façon appelles-tu ton amant ?

Viens là, chéri !

Et s'il ne répond pas ?

Oh, mon chéri…

Et s'il ne répond toujours pas ?

Je dis simplement… Bébé… Oh bébé… Mon doux bébé… Tu es l'élu.