Chapitre 37

Regulus dut s'y reprendre à trois fois, pour attraper la corde qui le ramènerait dans la cuisine. Il devait se presser. Maintenant qu'Isabelle était en sécurité, les choses allaient sans doute se précipiter, il fallait qu'il rejoigne sa cellule au plus vite.

Il se hissa à la force des bras jusqu'à la fenêtre et prit pied dans la cuisine. Il se sentait vide et nauséeux. Il n'avait plus qu'une envie : s'écrouler dans son lit et dormir. Même s'il savait que les trois prochaines nuits risquaient fort de ne pas être très reposantes.

Il entra dans la réserve. « Ding ? Tu es là ? » Pas de réponse. Il se dépêcha de passer la brèche. Mondingus n'était pas là. Il n'y avait que Darius, assis par terre, lui tournant le dos.
« Darius ? appela Regulus. Que s'est-il passé ? Où est Mondingus ? »

Comme Darius ne répondait pas, Regulus lui effleura l'épaule pour attirer son attention. En vain. Regulus se planta devant lui et comprit enfin. Il ne restait, de Darius, qu'une enveloppe vide.

Il recula, jusqu'à sortir du placard. Un Détraqueur était venu là. S'en était-il pris à Mondingus également ?

« Si c'était le cas, Mondingus serait là… tenta-t-il de se raisonner. Il serait là, dans le même état que Darius… »

Peut-être Mondingus était-il parvenu à regagner leur cellule. Mais où était Pills, dans ce cas ?

Malgré toute l'envie qu'il avait de trouver les réponses, il ne pouvait pas laisser le placard dans l'état où il était. C'était prendre trop de risques. Si les gardiens découvraient la brèche, il lui serait très difficile de trouver une explication à la fois plausible et non compromettante…

Il entreprit de reboucher le trou, péniblement.

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

Peters et son escouade de gardiens se postèrent de part et d'autre de la porte de l'infirmerie. Doherty leur avait recommandé la plus grande prudence. Peters ne comprenait pas vraiment pourquoi. Maintenant que Miss Fudge était à l'abri, les trois détenus – apparemment, ils étaient trois – n'avaient plus aucun moyen de pression, et la menace qu'ils représentaient était bien mince…

Peters n'avait pas entendu tout ce que la guérisseuse avait raconté à Doherty. Il lui avait semblé que celle-ci était surtout préoccupée par le sort de Zacharius. Mais il y avait tout de même une chose qui l'avait marqué : la peur de la jeune femme était palpable, lorsqu'elle s'était entretenue à voix basse de ce qui s'était passé dans l'infirmerie.

« On y va ? demanda le gardien à sa droite.
- Cole, on sait que tu es là ! Sors tout de suite ! »

Son appel resta sans réponse. Après un dernier échange de regards, les gardiens se ruèrent dans l'infirmerie, baguette levée.

Peters ne s'attendait certainement pas au spectacle qu'il eut alors sous les yeux.

Il y avait du sang partout, sur le sol, mais aussi sur les murs. Les trois prisonniers avaient été littéralement massacrés. Leurs corps éventrés gisaient sur le sol, tordus d'horrible manière.

Peters se détourna précipitamment et vomit.

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

Regulus aperçut enfin Mondingus, au bout du couloir. Il soutenait Pills, visiblement mal en point. Alors qu'il accélérait le pas pour les rejoindre, le gardien leva sa baguette, menaçant.

« Ding ! soupira Regulus, profondément soulagé, ignorant la menace de Pills. J'ai trouvé Darius… J'ai eu peur que…
- Pills est intervenu à temps, expliqua Mondingus, succinctement.
- Où étais-tu, Fox ? » demanda Pills, soupçonneux.

Regulus détailla les ecchymoses violettes sur son cou, son air épuisé, et le sang qui lui collait les cheveux au front. Pills avait passé un sale moment. « Je vous cherchais ! répondit-il. Quand Darius vous a attaqué, Mondingus l'a assommé. Et on a décidé de voir où était Gary et ce qui se passait. Je vous ai laissé avec Ding. J'ai croisé Eddy, je l'ai renvoyé dans sa cellule… J'espère qu'il l'a fait… J'ai eu quelques ennuis pour revenir au placard… Je venais chercher Mondingus…»

Mieux valait ne pas s'étendre.

Pills sembla se contenter de son explication. Appuyé sur l'épaule de Mondingus, il abaissa lentement sa baguette, sans aller jusqu'à la ranger, cependant.

« Vous comptiez retourner dans votre cellule ? demanda-t-il. Vraiment ?
- Oui. Je suis désolé pour votre tête… Mais Darius est un sauvage… »

Pills ne releva pas. Les trois hommes reprirent leur chemin en silence. Simplement, au regard interrogatif de Mondingus, il se contenta d'un rapide hochement de la tête, pour lui signifier que tout allait bien.

Bientôt, ils retrouveraient l'abri relatif de leur cellule. Et il pourrait enfin s'allonger et dormir.

Ils tombèrent sur un groupe de gardiens alors qu'ils étaient presque arrivés au quartier des cellules. Pills leur assura que les deux détenus en sa compagnie n'étaient pas dangereux et qu'il les ramenait dans leur cellule.

« Tu es sûr, Pills ? demanda Donovan, examinant Mondingus et Regulus avec suspicion.
- Ils sont réglos, insista Pills, toujours appuyé sur Mondingus. Ils m'ont soutenu contre Darius, à aucun moment ils n'ont montré d'agressivité.
- Vraiment ?
- On n'est pas fou, fit remarquer Mondingus. Il faut être très cons pour s'imaginer qu'on peut améliorer notre situation en participant à ce genre de révolte… J'ai moins d'un mois à tirer, moi ! »

Sans relever, les gardiens escortèrent le trio jusqu'aux cellules. Celles-ci étaient vides, à l'exception de la numéro 12. Eddy était sagement assis sur son lit. Regulus lui adressa un sourire au passage.

« Je vois qu'il y a au moins un prisonnier pas trop bête… remarqua Donovan. Tu as bien fait de ne pas bouger de là, Eddy. Il y a des Détraqueurs qui se promènent un peu partout dans les étages, je ne donne pas cher des prisonniers qui les croiseront… »

Le garçon adressa à Regulus un regard plein de gratitude, que celui-ci vit à peine. Sa tête bourdonnait furieusement, maintenant, et il se sentait vraiment nauséeux. Il lui fallait dormir, ou il s'écroulerait au milieu des gardiens, comme une masse.

Mondingus avait lâché Pills pour se rapprocher de lui. Au moins Regulus pourrait-il compter sur lui, en cas de besoin.

« Allez, dans votre cellule ! » dit Donovan, les forçant à se remettre en marche.

Regulus s'exécuta aussitôt. Il s'effondra sur son lit avant même que la grille de sa cellule ne soit refermée.

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

Jorkins était morose. Assis derrière son bureau, il écoutait les comptes-rendus de Doherty, de Donovan et de Peters. Isabelle écoutait également, assise dans un coin de la pièce, une tasse de thé fumant entre les mains. Elle était toujours un peu pâle, mais elle semblait se remettre de son aventure.

« Combien de pertes donc ? demanda Jorkins en conclusion.
- Chez les gardiens, aucune, commença Doherty. Johnson et Smith ont repris connaissance. Les médicomages envoyés de Sainte-Mangouste sont en train de les examiner. Et Pills va mieux également.
- Il a eu de la chance, remarqua Donovan. Darius allait le massacrer, à coup sûr.
- Darius ?
- Pills et Gary étaient aux travaux de réfection du placard, avec Darius, Fox et Fletcher. Darius a agressé Pills. Apparemment, Fox et Fletcher l'ont maîtrisé.
- Vraiment ? demanda Isabelle, ouvrant la bouche pour la première fois.
- Je les ai rencontrés alors qu'ils revenaient dans leur cellule. Ils ont été attaqués par un Détraqueur, à ce qu'il semble. Alors que Pills était évanoui. Le Détraqueur a eu Darius, Pills s'est réveillé in extremis pour le repousser.
- Fletcher et Fox étaient avec lui… Tout le temps ? insista Isabelle.
- Je ne sais pas. C'est assez confus. Nous les interrogerons demain. »

Isabelle acquiesça d'un hochement de tête et plongea le nez dans sa tasse.

« Combien de détenus victimes des Détraqueurs ? demanda Jorkins.
- Quinze.
- Quinze… » soupira Jorkins.

Il avait l'impression d'un immense gâchis. Pourquoi Doherty n'avait-il pas eu la présence d'esprit de faire appel aux Aurors, plutôt que de lancer les Détraqueurs sur le quartier de détention ?

Et il y avait aussi l'histoire étrange d'Isabelle, et le massacre des trois prisonniers dans l'infirmerie. Il n'arrivait toujours pas à se figurer ce qui s'était passé.

« Et pour l'infirmerie ? demanda-t-il, se tournant vers Peters.
- Andrew examine les corps… Ce qu'il en reste… »

Le gardien déglutit péniblement. Il avait encore le teint un peu vert.

« Isabelle ? demanda le directeur, se tournant vers la jeune femme.
- Nous avons été attaqués par un inferius… répéta-t-elle. J'en suis sûre. Je vous l'ai dit, Floyd était mort, il n'y avait aucun doute là-dessus. J'avais constaté son décès la veille, avec Andrew. Zacharius devait l'enterrer cet après-midi…
- Vous êtes sûre que c'était bien lui ? Le corps était à sa place, dans la morgue. Et il ne bougeait pas, affirma Doherty.
- C'était lui ! insista Isabelle, ferme.
- Je vais ordonner qu'on brûle le corps, annonça Jorkins. Si c'est vraiment un inferius, mieux vaut s'en débarrasser définitivement. »

Il y eut un silence. Jorkins les voyait si épuisés qu'il s'en voulait presque d'avoir dû leur imposer de rester un peu plus longtemps sur l'île. Mais tant qu'il n'avait pas la certitude que l'affaire était réglée, que tous les prisonniers avaient bien réintégré leurs cellules, que tous les blessés avaient bien reçu les soins appropriés, il tenait à avoir son personnel sous la main.

« Et en Haute Sécurité ? demanda Jorkins.
- Rien à signaler. L'origine de l'émeute vient de Cole.
- Ce qui ne nous explique pas par quel miracle il a réussi à quitter sa cellule… murmura Donovan.
- Et nous ne le saurons probablement jamais, ajouta Peters.
- Et Zacharius ? demanda Isabelle. Comment va-t-il ? »

Jorkins soupira. Il savait qu'il fallait annoncer la nouvelle à la jeune femme, mais il répugnait à le faire. Elle avait eu sa dose d'émotions, ces dernières heures…

Mais il n'eut pas à ouvrir la bouche. Elle comprit aussitôt.

« Quand ? demanda-t-elle.
- Il y a moins d'une heure. Il avait perdu trop de sang.
- Il a tenté de me venir en aide… murmura-t-elle d'une voix tremblante. S'il ne l'avait pas fait…
- Nous l'avons fait transféré à Sainte-Mangouste.
- J'aimerais prendre son enterrement à mes frais.
- Comme vous voulez, Isabelle… »

Il n'y avait plus grand chose à dire. Jorkins allait employer les prochaines quarante-huit heures à rétablir le calme dans sa prison. Il avait déjà exigé un rapport écrit détaillé de chacun de ses gardiens, d'Andrew et de Miss Fudge. Dès le lendemain, il interrogerait quelques-uns des prisonniers. Il avait demandé aux Aurors de prendre le relais des gardiens pendant la nuit. Il ne tenait pas à voir les Détraqueurs se promener en dehors du quartier de Haute Sécurité tant que la situation restait aussi tendue.

Pour le moment, il voulait examiner les faits au calme.

« Merci à vous tous. Le bac arrivera dans une quarantaine de minutes. Soyez tous ici demain à huit heures. »

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

Il avait peur. Ce n'était pas l'obscurité oppressante de la caverne, ni la présence grouillante des inferi dans les eaux insondables du lac qui faisaient battre son cœur de manière si désordonnée. Ni même la pensée de ce qu'il lui ferait, s'il découvrait qu'il avait pénétré si loin ses secrets.

Il avait peur de ce qu'il devrait faire pour parvenir à ses fins. Au prix à payer.

Mais il n'avait pas le choix.

Tout serait tellement plus simple, s'il avait la moitié du courage – de la témérité ! – de son frère… Sirius hésiterait-il, lui ?

Il se tourna vers le lac et prononça les incantations durement apprises. L'eau bouillonna et l'une des créatures s'extirpa lentement de sa tombe liquide pour marcher vers lui…

Regulus se redressa sur son lit, respirant difficilement, en sueur. Il était glacé, pourtant.

Il y avait longtemps qu'il n'avait pas rêvé de la caverne. Mais cela n'avait rien d'étonnant, dans la circonstance actuelle.

Il s'allongea sous sa couverture, cherchant en vain à se réchauffer. Il n'y avait rien, pour empêcher ce froid- de l'envahir. Si seulement Sirius était là…

Non, il ne comprendrait pas. Il n'avait jamais compris.

« Sirius… La Tante Belvina était dans ma chambre cette nuit…
- La Tante Belvina ?! Tu as vu un fantôme ?
- Non... Non, mais elle était là, elle voulait me parler…»

Le regard de Sirius, si sceptique, ne l'encourageait pas à poursuivre. Pourtant, il aurait tellement aimé lui en parler, lui faire part de ces étranges visites qu'il recevait parfois.

Non, ce n'était pas des fantômes. Il savait ce qu'étaient les fantômes. Il y avait celui de la vieille nurse de Père, qui s'obstinait à monter la garde devant un berceau vide, dans la nursery déserte du troisième étage ; et Regulus en avait vu de nombreux autres, dans les demeures ancestrales de son illustre famille. Et il savait que les autres sorciers les voyaient aussi.

Non. Les personnes qui s'adressaient à lui la nuit n'étaient pas des fantômes. Mais elles n'étaient pas vivantes non plus. Elles étaient bel et bien mortes. Et Sirius ne les voyait pas. Elles n'étaient pas tangibles, comme la nurse.

Il n'avait pas osé en parler à Mère ou Père. L'incompréhension de Sirius lui avait fait comprendre qu'il valait mieux qu'il garde ces choses-là pour lui. Et c'est ce qu'il avait fait, s'enfouissant sous les draps à chaque fois que le phénomène se produisait. Ce n'était jamais suffisant. Sa peur grandissait à mesure que cela s'amplifiait.

Sirius n'avait jamais vraiment su ce qui poussait son jeune frère à se blottir contre lui, en pleine nuit.

Regulus se retourna dans son lit, serrant sa couverture autour de ses épaules. Le malaise généré par son cauchemar se doublait d'une bonne dose d'amertume, maintenant. Est-ce que les choses auraient été différentes, pour lui, s'il avait osé parler à Sirius ?

Peut-être Sirius aurait-il fini par écouter, après tout…

Il en était arrivé à penser que les choses s'amélioreraient à son entrée à Poudlard. Il s'était trompé. Et malgré ce qu'il avait espéré, les cours qu'on lui prodigua ne lui apportèrent aucun début de réponse sur ce qui lui arrivait.

S'il voulait des réponses, il ne lui restait plus qu'à les chercher lui-même.

Il se souvenait encore des longues heures passées à compulser d'épais ouvrages, d'abord dans la bibliothèque de Poudlard, et ensuite, dans celle de Père. Autrement plus sombre. Mais aussi mieux documentée sur le sujet qui l'intéressait.

La mort. La communication avec les esprits défunts, qui n'avait rien à voir avec les conversations usuelles que les sorciers avaient avec les fantômes. Les Moldus appelaient cela « spiritisme », et les personnes qui possédaient ces capacités, « médiums ». Regulus avait été surpris de voir que sur ce plan, les Moldus étaient moins frileux que les sorciers. Et troublé de voir que les seuls ouvrages de magie qui mentionnaient ces phénomènes étaient des livres de magie noire.

Mais il avait tellement besoin de réponses…

C'était à cette époque, que le regard de Sirius sur lui avait radicalement changé. De bienveillant, son grand frère était devenu suspicieux. Lui-même avait choisi un chemin bien éloigné du credo de la famille, et il ne cachait pas son aversion pour les livres que lui, Regulus, consultait maintenant à longueur de temps.

Il aurait aimé pouvoir affirmer que Sirius se trompait sur l'intérêt qu'il portait à ses recherches. Mais il ne pouvait pas se leurrer. La nécromancie le fascinait. Il sentait au fond de lui-même des forces qui le poussaient inexorablement vers cette voie.

Aurait-il suivi Voldemort, s'il n'avait senti en lui la même frénésie malsaine pour cette magie obscure entre toutes ?

A seize ans, il ne lui manquait plus que la pratique, pour parachever son savoir théorique. Convoquer l'âme des défunts par sa seule volonté. Et transgresser les lois de la mort en soumettant les cadavres à son pouvoir. Créer des inferi. Ou retirer la vie d'un sort.

Lorsqu'il avait été question de son enrôlement dans les Mangemorts, Regulus n'avait pas pris le temps de songer aux implications de cet acte. Il n'avait vu qu'une occasion d'approfondir ses connaissances auprès du plus grand mage noir encore vivant. Voldemort créait des inferi, il les maîtrisait. Il était évident, pour Regulus, qu'il avait poussé loin ses connaissances en nécromancie.

Mais ce qu'il avait découvert, dans le sillage du Seigneur des Ténèbres, dépassait ce qu'il avait lu dans les livres les plus noirs qu'il avait consultés.

Regulus savait ce qu'était un horcruxe. Certains ouvrages de son père en faisaient mention. Il ne lui avait pas fallu longtemps, pour qu'il perce le secret de Voldemort. Et pour la première fois, depuis qu'il avait ouvert son premier livre de nécromancie, il avait eu peur. En regardant le Seigneur des Ténèbres, il avait enfin mesuré tout le danger de ces livres qu'il consultait jusqu'alors sans aucun recul critique.

Un matin, en se réveillant, il s'était aperçu qu'il ne pouvait pas continuer sur cette voie. La menace que Voldemort faisait peser sur le fils Potter acheva de le retourner contre ses anciens alliés. Et dès lors, il n'avait eu de cesse de pénétrer plus avant les secrets du Seigneur des Ténèbres, pour déjouer ses plans.

Il avait alerté l'Ordre du Phénix sur la menace qui planait sur le petit Harry et s'était mis en quête des Horcruxes. Jusqu'à la caverne.

Il se souvenait encore du terrible sentiment d'impuissance qui l'avait étreint, lorsqu'il avait compris qu'il ne parviendrait pas à s'emparer du médaillon, sans boire la potion dans laquelle il était immergé. S'il n'avait pas su ses heures comptées, il aurait sans doute faire demi-tour pour trouver quelqu'un capable de le seconder dans son entreprise. Mais il se savait condamné. Il lui fallait absolument mettre l'horcruxe en lieu sûr, hors de la portée de Voldemort, et trouver un moyen de le détruire.

Il avait alors réalisé qu'il avait une solution sous les yeux.

Il allait mettre à profit les longues heures passées plongé dans ses livres et faire ce qu'il n'avait jamais osé tenter jusqu'à présent.

Il avait pris le contrôle de l'un des nombreux inferi chargés de la protection de l'horcruxe et l'avait obligé à boire la potion.

Les bras de Regulus se couvrirent de chair de poule, au souvenir de ce premier acte de magie noire. Parce qu'il avait finalement compris le prix qu'il y avait à payer pour exercer cette magie-là. Il l'avait ressenti au plus profond de son âme. Prendre le pouvoir sur autrui, de cette façon-là, l'obligeait à sortir de lui-même, à se mettre à distance de sa propre essence. A quitter son humanité.

Regulus s'était promis de ne plus recourir à ces sortilèges. Il avait dû rompre sa promesse. Pour Isabelle.

Et il savait que ce n'était que le début.

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

Lupin avait une mine affreuse. Il était si épuisé qu'il avait bien du mal à rester droit sur sa chaise, et que sa main tremblait, en portant la tasse de café à ses lèvres. Et il était à cran. Il sursautait au moindre bruit, complètement crispé, prêt à attaquer.

Severus se demanda combien de temps il faudrait pour qu'il craque bel et bien.

« Tu devrais dormir… remarqua-t-il.
- Et qui protègera Harry, si je le fais ? riposta lupin, tendu. Toi, peut-être ?!
- Tu sais que je n'ai pas le temps. Regulus m'a confié des choses à faire.
- Tu veux me faire croire que c'est la seule raison qui te pousse à ne pas me relayer à Privet Drive ?! riposta le jeune homme, la mâchoire crispée.
- Non. »

Un instant, Lupin lui parut sur le point de lui sauter dessus. L'épuisement lui faisait perdre le contrôle de ses nerfs, apparemment.

« Tu détestais James, d'accord ! reprit-il plutôt. Mais son fils ne t'a rien fait, lui ! »

Severus se contenta de hausser les épaules. Il n'avait pas vraiment envie d'examiner les sentiments que pouvait susciter en lui le fils de Potter. Il avait des choses plus importantes en tête.

« Je suis passé chez les Black, dit-il, changeant de conversation. La vieille n'est vraiment pas très nette…
- Tu es allé Place Grimmaurd ? Pourquoi ?
- Regulus m'a demandé de récupérer un livre resté dans sa chambre.
- Pour l'évasion ?
- Oui. Je crois que Mrs Black aurait un choc, si elle savait que son fils cadet est vivant et qu'il n'est pas le Mangemort qu'elle imagine…
- Je suppose qu'elle le maudirait comme elle a maudit Sirius… murmura Lupin, soudainement calmé.
- Elle se réjouit de le savoir en prison, en tous cas. Bien qu'elle soit consciente de l'erreur judiciaire, apparemment. »

Lupin se massa les tempes, l'air accablé. Mais curieusement, Severus n'éprouva pas la jouissance habituelle, à l'asticoter sur le terrain sensible de ses amis.

Il y avait quelque chose de bizarrement touchant, dans la ferveur qu'il mettait à honorer la mémoire des Potter, dans le dévouement qu'il montrait, à protéger leur fils. Quelque chose qui faisait écho à un sentiment soigneusement enfoui au fond de lui-même.

« Sirius ne mérite pas ça… soupira Lupin.
- Question de point de vue, je suppose… » ironisa Severus.

Il finit sa tasse de café en silence. Lupin sortit quelques pièces de sa poche pour payer sa consommation. Severus savait qu'il retournerait directement à Privet Drive. Il avait réussi à se faire embaucher par un voisin, pour arracher une encombrante haie de conifères qui donnait juste en face du jardin de Harry.

Lupin se leva et hésita un instant, la main posée sur le dossier de la chaise.

« Quoi ? demanda Severus.
- Il faut prévenir Dumbledore, Rogue… déclara-t-il. Il faut lui dire que Harry est en danger.
- Je ne sais pas où le trouver.
- Il n'a pas laissé une adresse ? Severus… Je ne tiendrais plus longtemps comme cela. Et si tu refuses de me relayer, il faudra bien que quelqu'un d'autre le fasse ! »

Il se pencha vers l'avant. La suite fut prononcée dans un murmure à peine audible.

« La pleine lune est pour dimanche. »