Et Hop ! Après un peu plus de temps d'attente que prévu, voici le chapitre 37 de ma fanfiction CL NW ! En espérant qu'il vous plaise. La pression retombe cette fois mais l'histoire avance peu, j'ai taché de me focaliser surtout les relations entre les personnages dans ce nouveau chapitre, en espérant ne pas trop vous lasser avec cela ! Bonne lecture à tous, et merci encore une fois pour vos reviews, qui me motivent toujours un peu plus à continuer et me font extrêmement plaisir !

Disclamer : l'univers de Code Lyokô ne m'appartient pas. Cette fanfiction se déroule dans la continuité de la série de romans Code Lyokô Chronicle et ne prend donc pas en compte les événements de la série en live-action Code Lyokô Evolution.


Chapitre 37 :

Épisode 136 : Insomnies_

Ulrich traversa le couloir des dortoirs des garçons à pas feutrés, désireux de ne pas attirer l'attention d'un quelconque surveillant noctambule. A cette heure, aucune lueur ne filtrait des portes closes et une quiétude générale régnait sur Kadic, témoignant du sommeil chargé de rêves de ses étudiants.

Cette tranquillité ambiante avait le don d'apaiser le jeune homme qui prit le temps de s'attarder dans l'obscurité relative du couloir, flânant, la tête vide. Après ce qu'il venait de vivre, il n'avait plus la force de penser de toute manière.

Une gouttelette d'eau perla de ses cheveux bruns, venant s'écraser au sol dans un « ploc » à peine audible. A cette heure, recevoir de l'eau chaude dans les douches s'était révélé impossible mais cela n'avait pas empêché Ulrich de rester de longues minutes sous le jet d'eau glacé, à attendre que toute la tension accumulée dans son corps ne s'évapore.

Grelottant légèrement sous l'effet d'un courant d'air, l'adolescent pressa le pas jusqu'à la porte de sa chambre. Tout ce calme, cette absence de bruits et de mouvements lui paraissaient comme irréels. Comme s'il allait s'éveiller à tout instant et se retrouver de nouveau piégé sur Endo à risquer sa vie, sans être capable de protéger ses amis.

Le frisson qui le parcourut alors qu'il apposa sa main sur la poignée de sa porte n'eut rien à voir avec le froid. Il y avait des heures qu'il était rentré de l'usine, et pourtant il peinait toujours autant à réaliser qu'il était bien en vie et qu'aucun de ses camarades n'avait été blessé.

- Calme-toi, soupira-t-il en sentant son cœur s'emballer au souvenir de leur mission ratée, posant doucement sa tête contre le panneau de la porte, incapable de l'ouvrir, les paupières mi-closes dans une attitude méditative, tout va bien maintenant… Tout va bien.

II attendit que la vague de panique qui venait de le submerger de nouveau se disperse avant de finalement parvenir à faire tourner la poignée de ses doigts, débloquant le passage vers sa chambre. Une odeur de tabac lui parvint presque aussitôt, lui faisant froncer le nez.

Étonné, le jeune homme pénétra dans la pièce, prenant soin de refermer derrière lui. Celle-ci était plongée dans la pénombre mais il parvenait malgré tout à apercevoir la silhouette d'Odd se découpant à la lueur de la lune, assis sur le rebord de la fenêtre, une cigarette encore fumante à la main. Il s'était déshabillé et ne portait désormais plus qu'un caleçon mauve sous un débardeur noir. Malgré cela, il ne semblait pas ressentir le froid mordant de l'extérieur, ses yeux d'un gris perlé perdu dans la contemplation de la cour.

- Tu sais que si un pion te choppe en train de fumer dans les dortoirs à cette heure tu es fichu ? ironisa Ulrich en se laissant tomber sur son lit dans un soupir d'aise, courbaturé de partout suite à sa rematérialisation.

Son compagnon de chambre ne répondit rien, se contentant de porter à nouveau la cigarette à ses lèvres, inspirant une grande bouffée de fumée nocive, mais ô combien apaisante. Ses cheveux blonds teints, dépourvus de gel pour une fois, tombaient sur son front en mèches cassantes, trop longtemps malmenées par ses soins.

Ulrich prit quelques secondes pour le contempler, adossé contre le mur. Le jeune homme paraissait dans un autre monde, comme évadé de la réalité. Une attitude qu'il avait pris l'habitude de prendre lorsque le poids sur ses épaules lui paraissait brusquement trop grand. Plus d'une fois au collège le samouraï aux cheveux bruns l'avait surpris à zoner sur son lit, le visage dépourvu de toute expression, à des kilomètres du jeune homme insouciant et riant de bon cœur qu'il était habituellement. Il avait fini par apprendre, au fil du temps, à décrypter son comportement et il pouvait dire qu'en cet instant précis, de violentes tourmentes le déchiraient de l'intérieur.

Une grimace étira les lèvres d'Ulrich. Lui n'avait pas la chance de pouvoir s'évader dans son univers intérieur lorsque les choses devenaient trop difficiles à supporter. Quant il était à bout, il était obligé de laisser sortir ses sentiments, perdant ses nerfs et se montrant bougon, facilement irritable la plupart du temps. Qu'aurait-il donné pour avoir accès au self-control de son ami en cet instant ?

- Tu ne devais pas passer la nuit avec Eva ? s'enquit le jeune homme au bout d'un moment, rompant le silence, je pensais que tu aurais eu envie d'être auprès d'elle après tout ce qu'on vient de traverser…

Odd prit le temps de consumer les derniers millimètres de sa cigarette avant de répondre, jetant le mégot incandescent dans le vide en contrebas.

- Elle s'est endormie presque tout de suite, commenta-t-il d'une voix égale, un peu éraillée par la fumée, moi je ne pouvais pas… J'avais l'impression d'étouffer à côté d'elle, j'ai préféré lui laisser un peu d'espace. Pour une fois que ses cauchemars ne la tourmentent pas !

Ulrich hocha la tête, masquant sa frustration. Bien entendu, l'américaine n'avait pas de problèmes pour dormir, elle… Après tout, ce n'était pas elle qui avait choisi de risquer sa vie pour Aelita !

Penser à leur altercation avec la rockeuse virtuelle rappela soudain au jeune homme qu'il devait discuter de quelque chose avec son compagnon de chambre. Quelque chose qu'il soupçonnait depuis quelques temps sans se soucier de questionner Odd à ce propos pour autant. Cependant, après ce qui s'était passé sur Endo, mieux valait prendre les devants avant que de nouvelles tensions ne surgissent.

- Bon, lâcha-t-il, se décidant enfin, tu vas m'expliquer ce qui t'as pris tout à l'heure sur Endo ou tu comptes garder ça pour toi ?

- Pardon ? s'étonna Odd, sans comprendre où son compagnon de chambre voulait en venir.

Ulrich leva les yeux au ciel.

- Ton comportement envers Mathieu ! rappela-t-il, jusqu'à présent vous étiez genre super proches et tout à coup tu te mets à le frapper et à lui dire de se démerder pour Angel. C'était plutôt inhabituel de ta part ! Qu'est-ce qui t'as pris ?

Odd entrouvrit la bouche avant de la refermer, maussade, se retournant vers l'extérieur.

- Rien de spécial, fit-il, j'étais stressé, j'avais peur pour Eva, j'avais peur pour Aelita et lui ne pensait qu'à retrouver son précieux Angel qui n'en a rien à faire de lui ! J'en ai eu marre sur le coup, rien de plus.

- Il est amoureux de ce type, protesta Ulrich en haussant ses sourcils épais, tu aurais réagi comment à sa place si ça avait été Eva emprisonnée dans Endo ? Je le comprends personnellement… Même s'il a agi de façon égoïste, il était désespéré. Tu es sûr que c'est la vraie raison de ton énervement ?

Odd poussa un soupir, se plongeant dans un mutisme de nouveau, ignorant les paroles du jeune homme. Ulrich se redressa légèrement sur son lit, inquiet. Il fallait qu'il lui pose la question qui lui trottait dans la tête depuis plusieurs jours, c'était l'occasion ou jamais.

- Odd je vais te demander quelque chose et je ne le ferai qu'une seule fois, commença-t-il en détachant chaque mot, tendu. Son interlocutoire de crispa de façon imperceptible sur le rebord de la fenêtre, est-ce que tu éprouves des sentiments pour Mathieu ou pas ?

Il y eut un silence gêné. Puis, brusquement, l'adolescent aux cheveux blonds se fendit d'un rire jaune, dévisageant son compagnon de chambre comme s'il venait de sortir la pire énormité qui soit.

- Non mais ça ne va pas ? rit-il, c'est juste un ami que je veux protéger de lui-même ! Il en fait trop avec cet Angel à la con, ça va finir par le bouffer à force ! Et puis… C'est un mec quoi ! Il est peut-être gay lui mais ça ne change rien au fait que je sois hétéro et fier de l'être ! Demande à Eva pour vérifier !

L'adolescent eut un nouveau ricanement avant de se taire subitement, le regard dans le vide, dépourvu de toute étincelle d'amusement. Lentement, son sourire fana sur ses lèvres et le jeune homme se recroquevilla sur lui-même, sous le regard attristé de son ancien meilleur ami.

- Je ne sais pas… lança-t-il finalement, honnête envers ses sentiments pour la première fois, la voix tremblante, je ne sais plus… Je ne comprends pas ce qui m'arrive.

Ulrich inspira profondément. Il avait vu juste. Ce n'était pas le comportement d'Odd envers Mathieu qui lui avait mis la puce à l'oreille, mais plutôt un ensemble de petits choses qui avait commencé à s'accumuler depuis la fin de l'année de seconde, période à laquelle ils avaient cru en avoir finir pour de bon avec le Supercalculateur et la Green Phoenix. A commencé par une série de rumeur lancée par Sissi selon laquelle Eva était loin d'être satisfaite au lit avec son petit-ami. Il n'y avait guère fait attention sur le coup mais, au fur et à mesure, certains changements s'étaient imposés et il n'avait plus pu fermer les yeux.

Odd s'était progressivement éloigné de lui à partir de sa rupture avec Yumi en début d'année. Ils avaient cessés de suivre les mêmes horaires pour les douches et son compagnon de chambre avait petit à petit veillé à se trouver le moins possible en sa présence le soir, une fois la nuit tombée. Il comprenait désormais pourquoi.

- Odd, écoute-moi, fit-il en se levant pour rejoindre son ami, la tête plongée entre ses bras, le corps secoué de tremblements incontrôlables, est-ce que ce serait quelque chose de si grave que ça si tu étais homosexuel ? Tu penses vraiment que ça changerait quelque chose ?

- Mais je ne le suis pas ! protesta le jeune homme en se redressant brusquement, faisant sursauter son ami, je passais mon temps à draguer les filles au collège tu te souviens ? Et il y a Eva… Mais je ne comprends pas pourquoi, quand Mathieu est là j'ai constamment envie de le protéger, de le rassurer… Je ne peux pas supporter de le voir souffrir ! Et lui qui ne fait que parler d'Angel… Parfois j'ai vraiment l'impression…

- …De crever de jalousie quand il parle de lui ? compléta Ulrich à sa place, un air condescendant sur le visage, Odd… Tu as 16 ans maintenant, on n'est plus au collège. Tu sais faire la différence entre des sentiments véritables et des petites amourettes pour passer le temps, non ?

L'adolescent ne répondit rien une fois de plus, en proie à ses doutes. En cet instant précis, il ressentait avec plus de précision que jamais à quel point ces sentiments étaient confus. Qu'éprouvait-il réellement pour Mathieu ? Ulrich avait-il raison ? Y avait-il plus de la simple amitié derrière son attitude protectrice ? Il était incapable de le dire.

Ulrich eut une moue désolée. Il se sentait aussi dépassé par les événements que l'était son compagnon de chambre. Comment était-on supposer conseiller un ami en plein doute face à son orientation sexuelle ? Lui-même ne s'était jamais posé ce genre de question.

- Écoute, si tu veux en parler je suis là, d'accord ? insista-t-il en secouant légèrement l'épaule d'Odd d'un geste amical, de nouveau plongé dans sa morosité.

A sa grande surprise, le jeune homme le repoussa brutalement, son regard gris étincelant de colère dans le noir.

- Ça te va bien de dire ça maintenant ! siffla-t-il entre ses dents, la voix chargée de rage, désarçonnant Ulrich qui ne s'attendait pas à une telle agressivité.

- Qu'est-ce qui te prend ? s'étonna-t-il en fronçant les sourcils.

Odd dut faire un effort pour se contenir, se jetant en bas de la fenêtre afin de planter face à son compagnon de chambre. Ulrich fut surpris de constater à quel point son ami avait grandi au cours des derniers mois. Au collège, il n'avait jamais dépassé son épaule. Là, il n'avait même pas besoin de lever la tête pour le fusiller du regard.

- Où est-ce que tu étais en début d'année quand j'ai eu besoin de toi ? Cela fait des semaines qu'on se parle à peine ! Comment est-ce que tu peux agir avec autant de facilité, comme si rien ne s'était passé depuis l'extinction du Supercalculateur ? Comme si rien n'avait changé…

- Odd…

Mais la voix d'Ulrich ne suffit pas à couvrir celle de son compagnon de chambre, désormais hors de lui. Celui-ci se mit à faire les cents pas dans leur chambre, le visage déformé par le ressentiment.

- Tu te pointes auprès de nous après des mois à nous ignorer et à te pavaner comme un coq à Kadic au bras de Sissi ! Tu recommences à jouer les petits chefs sur Lyokô alors qu'il n'y a pas si longtemps tu nous avais tous laissés tomber ! Et par-dessus le marché tu viens me demander de te parler de mes problèmes ? Pour qui tu te prends au juste, espèce d'hypocrite !? Tu penses que je peux tout te pardonner aussi facilement… ?

Sa voix se fendit sur la fin de sa phrase. Soudain vidé de son énergie, Odd se laissa tomber sur son lit, les yeux emplis de tristesse nostalgique. Maintenant qu'il avait commencé, il devait sortir tout ce qu'il avait sur le cœur, même si cela devait blesser Ulrich. Ce dernier restait planté sur place, abasourdi par la diatribe cinglante de celui qu'il pensait être un ami, le visage indéchiffrable.

- Quand je suis arrivé à Kadic pour la première fois, évoqua Odd d'un ton sourd, je ne connaissais personne… Je n'avais pas d'amis, pas de choses à quoi me raccrocher à part mon chien, Kiwi. Mais par chance j'ai croisé ta route. On s'est retrouvé placés dans la même chambre et j'ai tout fait pour être ami avec toi. Parce qu'au fond de moi j'ai ressenti, dés la première seconde où je t'ai vu, que j'allais tenir à toi comme jamais… Et j'ai eu raison. Pendant quatre ans, quatre années fantastiques à me prendre pour un héros, à changer ma façon de voir les choses, j'ai pu te considérer comme un véritable ami… Non. Comme mon meilleur ami. Je savais que je pouvais me reposer sur toi dés que j'en ressentais le besoin et je voulais à tout prix que tu ressentes la même chose.

Brusquement, le regard du jeune homme s'assombrit et un rictus ironique étira ses lèvres fines. Ulrich resta silencieux, fauché par les paroles du jeune homme. Jamais il n'avait entendu Odd se confier à se point sur ses sentiments pour lui. Cela avait quelque chose de perturbant et également, d'une façon étrange, de chaleureux. Comme si, à chaque nouveau mot, à chaque nouvelle parole, il retrouvait un peu plus quelque chose qu'il avait perdu depuis longtemps.

- Et puis tout a changé en début d'année, souffla l'adolescent aux cheveux blonds, plus abattu que jamais, on a éteint le Supercalculateur et j'ai cru, pendant un instant de pure folie, que nos liens perdureraient malgré tout. Que notre amitié n'avait rien à voir avec Lyokô et que tu continuerais à m'apprécier même une fois nos aventures terminées. Quel imbécile j'ai été…

Dépité, Odd se prit la tête entre les mains, retenant ses larmes à grand peine, tremblant sous le coup des émotions trop longtemps accumulées qui ressortaient subitement face à Ulrich.

- Tu as rompu avec Yumi et, à partir de ce moment, j'ai commencé à ne plus te reconnaitre, murmura-t-il incapable de reprendre le contrôle de ses nerfs, tu as commencé à sortir avec Sissi, cette fille que tu ne pouvais pas supporter depuis des années. Tu t'es mis à fréquenter ses potes, à te prendre pour un type « populaire », à jouer des muscles face aux plus jeunes… Du jour au lendemain, le garçon si droit, si fier que j'avais toujours admiré se transformait en un parfait inconnu. Et ce n'a pas été le seul changement, loin de ça. Yumi s'est plongée dans ses études après votre rupture, se coupant entièrement du reste du groupe. Aelita et Jérémie ont commencé à passer de plus en plus de temps ensembles, me délaissant totalement, niant tout ce qui était arrivé jusqu'à présent. Au final, je me suis retrouvé seul. En l'espace de quelques semaines, toutes mes certitudes se sont écroulées et j'ai perdu mon meilleur ami. Et je n'avais même plus Kiwi pour me tenir compagnie cette fois-ci… J'étais tellement seul…

Cette fois les larmes perlèrent de ses yeux, silencieuses, s'écrasant lourdement sur les draps, intarissables.

Les jambes coupées, Ulrich se laissa à son tour tomber sur son lit, profondément perturbé par le discours d'Odd. Une centaine de coups de poing de son ami n'auraient pas eu d'effet différent.

- Je… Je suis désolé, lâcha-t-il, soufflé, un atroce sentiment de culpabilité commençant à l'envahir, je n'avais pas conscience que tu ressentais tout ça… Si j'avais su…

- …Alors tu m'aurais parlé du divorce de tes parents ? compléta Odd d'un air sombre, s'attirant un regard surpris de la part du jeune homme, oui je suis au courant… Milly l'a entendu d'une amie de Sissi et m'en a fait le rapport, sinon je n'en aurais probablement rien su. Pourquoi tu ne m'as même pas parlé de ça ? Est-ce que je compte vraiment si peu que ça à tes yeux maintenant ? Tu ne me fais plus confiance… Ou tu n'as jamais cru en moi en temps qu'ami ? Toutes ces années côte à côte c'était du vent pour toi ?

Ulrich sentit son cœur s'alourdir subitement face à la révélation de son ami. Ainsi il était au courant de ses tourments familiaux ? Lui qui avait tout fait pour garder cela pour lui, n'en touchant mot qu'à Sissi, sa petite-amie en qui il avait fini par avoir une entière confiance, se retrouvait trahit par cette dernière. Comment avait-il lâché le morceau aussi facilement sur quelque chose d'aussi important ? S'il n'en avait même pas parlé à son compagnon de chambre, c'était pour une bonne raison : il n'était pas prêt à assumer cette vérité face à ses proches.

Cependant, face à la réaction d'Odd, le jeune homme commençait à regretter son choix. Pourquoi avait-il cru que sa petite-amie qu'il avait détesté pendant des années serait un meilleur soutient que le premier véritable ami qu'il ait eu à Kadic ? Que s'était-il passé entre temps ? C'était comme si, en éteignant le Supercalculateur, il avait éteint une partie de sa personnalité, celle qu'il avait mis tant d'années à forger lors de ses combats sur Lyokô. Odd avait-il raison dans ses reproches ? Tous ces liens qu'ils avaient tissés n'étaient-ils plus qu'un lointain souvenir ?

- Je suis désolé, ne put-il que répéter, incapable de trouver les mots qu'il fallait pour réconforter son ami, j'aurai du t'en parler. Il faut croire que j'ai été déboussolé par la fin de nos aventures… J'espère que tu pourras un jour me pardonner de t'avoir tourné le dos de la sorte !

L'adolescent aux cheveux blonds resta silencieux, les yeux rougis, recroquevillé sur son lit. Maintenant que ce qu'il avait sur le cœur depuis le début de l'année était sorti, il ne se sentait guère mieux, bien au contraire. Un grand vide régnait dans son esprit désormais. Malgré tous les reproches qu'il pouvait faire à Ulrich, lui-même avait changé, il s'en rendait compte désormais. Jamais, par le passé, il ne se serait laissé aller de la sorte, allant jusqu'à critiquer ouvertement la personne qu'il avait jadis considéré comme son meilleur ami. Un profond sentiment de culpabilité commença à s'insinuer dans son cœur.

- Tu n'y es pour rien, soupira-t-il, c'est moi qui aurait du agir. J'aurai du faire en sorte de conserver notre amitié plutôt que de me lamenter sur mon sors. Je crois que, d'une certaine façon, l'extinction du Supercalculateur a eu un effet négatif sur chacun d'entre nous. Regarde Jérémie…

Ulrich s'était relevé de son lit, une nuance triste dans le regard. Sans un mot, il vint s'assoir à côté de son compagnon de chambre. Celui-ci ne le repoussa pas, trop épuisé par sa crise de colère pour se formaliser de cette soudaine proximité inattendue.

- C'est vrai, on a changé, approuva l'adolescent aux cheveux bruns, une nuance de nostalgie dans la voix, mais ce n'est pas une raison pour s'enfoncer dans nos erreurs. Le Supercalculateur est rallumé et, même si c'est quelque chose d'affreux, ça aura au moins le mérite de nous offrir une chance de nous rattraper pour cette année perdue. Tu ne penses pas ?

Odd hocha lentement la tête, pensif. Il n'avait pas vu les choses sous cet angle, trop occupé à reprocher à ses amis leur éloignement passé, mais ce que disait Ulrich était vrai. Petit à petit, les liens brisés entre eux se ressoudaient, se réparaient, comme une plaie longtemps laissée ouverte qui finissait finalement par cicatriser. Il y avait une belle ironie dans tout cela…

- Je veux que tu saches une chose en tout cas, reprit Ulrich, d'un ton plus affirmé, plantant son regard chocolat dans celui d'argent de son compagnon de chambre, à partir de maintenant tu peux de nouveau compter sur moi. Quoi qu'il t'arrive je te soutiendrais, comme avant. Que ce soit en rapport avec tes sentiments envers Mathieu ou pas ! Je veux que tu prennes bien conscience que tu peux te confier à moi autant que faire se peut, je serai toujours là pour t'épauler… En temps qu'ami de longue date.

Le visage d'Odd resta impassible mais, à la lueur de la lune, Ulrich crut décerner une étincelle de bonheur dans son regard. Une étincelle qu'il n'avait plus vue depuis des lustres dans ces deux orbes gris.

-Si c'est le cas, promets-moi en retour de me parler tout ce qui te préoccupe toi aussi, finit par répondre l'adolescent, un vague sourire au coin des lèvres, même si ça concerne tes parents. D'accord ?

- Ça marche, sourit le jeune homme.

Les deux compagnons de chambre s'échangèrent un regard complice, silencieux. Tout à coup, cette froide soirée d'avril leur paraissait à tous les deux plus légère et supportable que toutes celles qu'ils avaient pu vivre au cours des mois précédents.


Aelita veillait, les bras croisés derrière sa nuque, le regard vide fixé sur les moulures du plafond de sa chambre. A sa surface, dansaient de temps à autre les lumières de phares des voitures circulant dans la nuit à l'extérieur, venant nimber le vert de ses yeux de nuances d'orange et de jaune.

Dans sa tête, inlassablement, la jeune fille ne cessait de se repasser les mêmes scènes. Cette silhouette luminescente encadrée par les racines d'une Tour Noir, ce jeune homme au regard d'or aussi incroyable que dénué d'expression, l'envoyant au tapis, l'arrivée du Gardien, le petit lutin qu'était devenu Jérémie se sacrifiant pour Mathieu, Mathieu perdant le contrôle de lui-même jusqu'à les abandonner…

Inspirant profondément, la jeune fille ferma ses paupières un court instant, le temps de tenter de chasser de ses pensées ces moments de peur et d'incertitude passés sur Endo, à la merci de la Green Phoenix, en vain. Pourquoi avait-il fallu qu'elle soit aussi inutile là-bas ? A cause de sa négligence, ses amis avaient manqués de laisser leur vie ! N'était-elle donc rien de plus qu'une frêle adolescente à protéger constamment, un poids pour ceux qu'elle aimait ?

Rouvrant les yeux, Aelita se redressa légèrement, repoussant ses draps inconfortables. Rien n'y faisait, elle ne parvenait pas à trouver le sommeil. A chaque fois, ses pensées la ramenaient involontairement vers les derniers événements, ajoutant à sa frustration. Ils avaient été si prêts du but l'espace d'un instant…

Serrant M. Pück, son éternelle peluche, entre ses doigts pâles, Aelita se surprit à songer à son père. Qu'aurait-il fait en cet instant précis s'il avait été toujours en vie ? Aurait-il trouvé un moyen de lui faire parvenir son soutient, sentant ses doutes, comme il l'avait toujours fait ? Elle était bien incapable de le dire…

- Tu me manques papa, murmura-t-elle en fixant le petit elfe rapiécé dans les deux billes lui servant d'yeux, le regard triste.

A cet instant, un vrombissement dans sa chambre la fit légèrement tressauter. Roulant sur le côté, elle fit glisser sa main du matelas jusqu'à son Blackberrie laissé au sol, affichant un nouveau message, sa lueur blafarde se reflétant dans l'obscurité de la pièce.

Aelita fronça ses fins sourcils roses en déchiffrant le nom de Jérémie à l'écran. Que pouvait bien lui vouloir son ex à une heure pareille ?

Ouvrant le SMS, elle se figea brusquement, effaré.

« Je suis devant chez toi, ouvre-moi s'il-te-plait, je sais que tu ne dors pas. ».

Tel était le message du jeune homme. Clair et droit au but, comme à son habitude.

- Il n'est pas sérieux là… ? tempêta silencieusement Aelita en se redressant sur son lit, relisant le SMS plusieurs fois.

Quelle lubie pouvait bien passer par la tête de Jérémie pour venir lui rendre visite la nuit à une heure pareille ? D'autant plus aux vues de leur mésentente actuelle.

La jeune fille hésita un bref instant, son portable posé sur ses genoux. Devait-elle céder ? N'était-il pas plus sage de faire comprendre à son ex qu'il n'avait pas à lui imposer ses pulsions à un tel moment et qu'elle n'était pas à sa disposition ?

Mais finalement, un regard à M. Pück suffit à faire ressortir en elle un élan de nostalgie. Jamais elle n'aurait repoussé le jeune garçon aux cheveux blonds et aux épaisses lunettes qui avait su ravir son cœur par le passé. Même si lui avait changé depuis cette tendre époque, devait-elle en faire autant ? Ne pouvait-elle pas lui laisser une chance ? N'en avait-elle pas assez de se battre contre lui ?

Obtempérant, Aelita se leva de son lit, rejoignant la porte silencieusement avant de se glisser dans le couloir à pas feutrés. Aucune lumière ne filtrait de la chambre de sa mère elle devait déjà dormir depuis longtemps, épuisée par les émotions fortes de la journée.

Se faufilant à pas de loup jusqu'à la porte d'entrée de leur appartement, l'adolescente retint son souffle au moment d'abaisser le loquet, inquiète à l'idée de réveiller sa génitrice. Par chance, elle parvint à faire pivoter le battant sans qu'aucun son ne parvienne jusqu'à la chambre d'Anthéa.

Son cœur rata un battement lorsqu'elle aperçut Jérémie face à elle, bel et bien présent dans le couloir poussiéreux de l'immeuble, grelottant légèrement malgré le lourd manteau sur ses épaules. Malgré l'obscurité ambiante, Aelita crut déceler une once de détresse dans le regard du jeune homme.

- Tu es timbré… soupira-t-elle sans le laisser entrer, croisant les bras devant l'encadrure de la porte, je peux savoir ce qui te prends de venir ici à une heure pareille ?

- J'avais besoin de te parler… se justifia gauchement l'adolescent, son assurance arrogante habituelle curieusement estompée en cet instant précis, au sujet de ce qui s'est passé aujourd'hui sur Endo… C'est important, Aelita.

Le ton suppliant de Jérémie, associé à ses tremblements, achevèrent de faire vaciller les faibles déterminations de la jeune fille et celle-ci finit par s'écarter avec un soupir résigné, laissant entrer son ancien petit-ami à l'intérieur. Instinctivement, elle ne put s'empêcher de resserrer le col de son pyjama, cachant son corps à demi nu à celui qui avait partagé sa vie pendant si longtemps.

- Qu'est-ce que tu veux ? questionna-t-elle d'un ton abrupt en croisant les bras, fixant son regard vert acide sur Jérémie.

Celui-ci redressa ses lunettes sur son nez légèrement rougi par le froid, gêné. Aucun des deux ne prit la peine de quitter le hall.

- Il fallait qu'on discute de ce qui s'est passé aujourd'hui, sur Endo je veux dire, commença-t-il d'un ton hésitant. Aelita ne réagit pas, l'enjoignant à continuer, hum… Je me suis dit qu'il serait bien de mettre au point un plan d'action le plus tôt possible aux vues des dernières révélations.

- Un plan d'action… ? répéta l'adolescente, éberluée.

- Oui, reprit Jérémie sans lui laisser le temps de poursuivre, après ce qui s'est passé il me semble clair que la Green Phoenix ne maîtrise pas le concept de l'accès par la Mer Numérique et le Réseau, vu comment ils n'ont pas réussi à capter ni arrêter la présence du Navskid ou leur utilisation des anciens monstres sous-marins de XANA. Je pense qu'il faut exploiter cette faiblesse au plus vite et s'atteler à la reprogrammation du Skid sans plus tarder ! De plus, les limites de la virtualisation nous posent toujours problème, il va falloir trouver un moyen de contourner le problème afin que Yumi et Stéphanie puissent se battre et…

Une main se dressa brusquement devant lui, le faisant loucher et l'interrompant de concert. Aelita le fixait de ses yeux verts inquiets, les sourcils froncés en une expression incrédule.

- Attends un instant Jérémie, tu es vraiment venue me voir au beau milieu de la nuit pour me parler de nos stratégies d'action… ? Tu as vu l'heure qu'il est ? Tu penses vraiment que j'ai envie de parler de tout ça après la journée qu'on vient de subir ? Va droit au but et dis-moi vraiment ce que tu as en tête, s'il-te-plait.

Son regard était intransigeant. Pendant un bref instant, Jérémie se prépara à répliquer. Puis, subitement, toutes ces résolutions, toutes ces barrières de protection qu'il avait forgé entre son cœur et la jeune fille volèrent en éclat et il s'effondra mentalement, incapable de lutter plus longtemps contre ce qu'il ressentait. Son changement d'attitude fut si brusque qu'Aelita esquissa un pas de recul, choqué. Pendant un instant, le masque de froideur et de distance qu'elle avait appris à connaitre sur le visage de Jérémie avait vacillé, dévoilant de nouveau le jeune garçon effrayé et apeuré par ce qui l'entourait, désespérément seul, qu'elle avait connu il y avait de cela bien longtemps.

- J'ai eu peur pour toi, confessa-t-il, sa voix s'étouffant dans sa gorge sous le coup de l'afflux émotionnel le submergeant subitement, sur Endo je veux dire… Pendant un instant, j'ai cru que j'allais te perdre. Ça… A fait ressurgir des choses. J'avais besoin de te voir, ce soir. De me prouver que tu allais bien, que tu ne risquais plus rien… Tu comprends ?

Aelita ne répondit rien, l'expression sur son visage indéchiffrable. Voilà où ils en étaient au final ? Les masques tombaient et Jérémie se laissait aller, perdant de cette belle assurance feinte qu'il avait mis tant de temps à se construire. Au fond de sa poitrine, son cœur se serra face à la vision de ce bout d'homme éperdu, désespéré face à elle, mais son esprit s'enflamma de colère. Comment osait-il agir ainsi après tout ce qui avait été dit, tout ce qui avait été fait au cours des mois précédents ? Espérait-il réellement effacer ses erreurs d'un simple claquement de doigts ? Pensait-il que quelques pleurs suffiraient à l'attendrir ?

La jeune fille réalisa brusquement que, si Jérémie n'avait pas autant changé qu'elle l'avait cru, elle-même n'avait plus rien à voir avec la fille frêle et fragile qui était sortie de son scanner, les jambes vacillantes et déboussolée dans ce monde gigantesque et inconnu, 5 ans auparavant. Elle avait gagné en force et en maturité. Peut-être en froideur également, mais qu'importait ?

- Je veux juste te protéger Aelita, supplia Jérémie, au bord des larmes, je ne veux plus jamais te savoir dans un tel danger… Je regrette tellement, si tu savais…

Les mots sortir de la bouche de l'adolescente malgré elle, fusant droit sur celui qui avait tant compté pour elle autrefois, aiguisés et mortels.

- Jérémie, je ne suis plus cette fille qui avait besoin de toi en toute occasion, répliqua-t-elle d'un ton plus ferme qu'elle ne l'aurait souhaité, ébranlant son vis-à-vis, il est trop tard désormais, beaucoup trop tard… J'ai le pouvoir de me défendre seule, je n'ai pas besoin de toi, je suis désolée si cela te blesse mais il faut que tu m'oublies… Que tu oublies cette époque. Je ne suis plus la Aelita que tu as connu derrière ton écran, c'est fini. Je n'ai plus besoin de toi.

Le jeune homme recula de quelques pas, vacillant face à la violence des mots. Son dos maigre buta contre le battant de la porte, l'empêchant de s'effondrer.

- Il y a pourtant eu quelque chose entre nous, n'est-ce pas… ? bégaya-t-il, désespéré, tu as ressenti quelque chose pour moi… Ce n'était pas juste une illusion, hein ?

La jeune fille poussa un profond soupir. Les paroles du jeune homme s'emmêlait dans son cerveau, elle ne parvenait plus à réfléchir correctement. Elle avait sommeil, tellement sommeil… Elle voulait mettre fin à cette discussion déplaisante au plus vite.

- Rentre à Kadic Jérémie, fit-elle simplement d'un ton neutre, détournant le regard, il est tard et tu as besoin de repos… On en a tous besoin.

- Aelita…

- S'il-te-plait.

L'adolescent entrouvrit la bouche avant de la refermer, ses doigts tremblants s'immobilisant doucement. Le message était passé. Il avait été idiot de venir jusqu'ici sur un coup de tête : il était clair désormais à ses yeux que ce que ressentait Aelita à son sujet n'avait plus rien à voir avec autrefois. Tout était fini, il l'avait perdu et pour de bon.

- Très bien, abdiqua-t-il, plus abattu que jamais en rouvrant la porte de l'appartement à tâtons dans son dos, s'engouffrant sur le pallier, bonne nuit Aelita.

- Bonne nuit, murmura-t-elle avant que le jeune homme ne disparaisse derrière le battant.

Une fraction de seconde avant qu'il ne s'efface, elle crut percevoir dans son regard bleu marine si profond une once d'une tristesse qu'elle ne lui avait jamais connue auparavant. Une tristesse inconsolable. Pour la première fois de sa vie, son esprit était totalement vide.

Sans réaliser où ses pas la menait, Aelita se retrouva dans sa chambre, adossée contre son mur, haletante, transpercée par une foultitude de sentiments indescriptibles. Comme si quelqu'un avait brusquement décidé de lacérer son cœur de l'intérieur encore et encore, jusqu'à le réduire en charpie. A l'instant où Jérémie avait disparu derrière la porte, elle avait eu la sensation qu'une part de son âme lui était arrachée pour partir avec son ancien petit-ami. Elle ne contrôlait plus rien désormais, ni son corps, ni son esprit.

Lentement, ses doigts s'animèrent d'eux-mêmes, faisant coulisser un tiroir de son bureau, en extirpant un petit rectangle de papier jauni par le temps. Elle se retrouva brusquement recroquevillée sur son lit sans avoir eu l'impression de s'y assoir, à caresser du pouce son visage, rajeuni, souriant de toutes ses dents au Jérémie de l'époque à travers la photo. Mais, dans la pénombre, ce souvenir semblait s'effacer peu à peu à son regard, devenant de plus en plus fade.

Aelita ne pleura pas. Elle ne pouvait se le permettre, son choix avait été fait depuis longtemps. Sans un mot, sans un bruit, elle pressa les minuscules clichées contre son cœur, laissant peu à peu son esprit embrumé par la rude journée sombrer dans les méandres d'un sommeil où des rires d'enfants retentissaient à ses oreilles à travers la nuit étoilée.


Les portes de verre du Majestic, le cinéma le plus affectionné des étudiants de la Ville de la Tour de Fer, coulissèrent silencieusement, laissant Stéphanie pénétrer à l'intérieur, son interminable couette brune flottant derrière elle dans l'air frais nocturne.

Les lumières vives du hall d'entrée aveuglèrent un instant la jeune fille qui du cligner des yeux plusieurs fois avant de s'habituer à l'ambiance chaleureuse du lieu. Quelques rares noctambules se pressaient encore contre les guichets, s'alignant sous les hauts panneaux indiquant les films à l'affiche. Quelques marches recouvertes de moquette pourpre menaient à un couloir au loin, où se trouvaient distributeurs et sièges confortables pour patienter.

Stéphanie n'eut pas à balayer la pièce bien longtemps avant de repérer Yumi, en tête de la file la plus courte. La jeune fille lui faisait signe, son lourd manteau ouvert dévoilant son chemisier blanc, ses longs cheveux de jais dégringolant dans son dos, la lumières des projecteurs éclairant la salle se reflétant à leur surface.

- Coucou ! fit l'adolescente aux étranges yeux violets avec un large sourire en rejoignant son amie, c'est sympa cette sortie nocturne au ciné entre filles ! Ca nous aidera bien à décompresser, bonne idée !

- Merci, lâcha Yumi en rosissant légèrement, je n'arrivais pas à dormir de toute façon, après une journée pareille…

- Idem, approuva Stéphanie en commençant à fouiller dans son sac, à la recherche de son portefeuille, et puis je suis trop en colère après Eva pour réussir à me reposer ! Cette peste m'a vraiment énervée avec son comportement…

Yumi se crispa un instant, scrutant la pièce du regard, effrayée à l'idée que l'on puisse épier leur conversation. Mais, en dehors d'elles, les rares visiteurs du cinéma semblaient tous peu enclin à les écouter et surtout pas assez nombreux pour représenter une menace : il fallait qu'elle se détende.

- Tu es peut-être un peu dure avec elle, non ? finit par répondre la japonaise, sans pour autant relâcher sa vigileance.

Cette réplique eu pour effet de lui attirer un regard choqué de la part de Stéphanie.

- « Dure » ? répéta-t-elle, incrédule, les yeux emplis de colère, elle a carrément abandonné tout le monde sur Endo, quitte à laisser crever Aelita ! Tu trouves ça normal, toi !?

- Baisse d'un ton, tu veux ? siffla Yumi entre ses dents, jetant des coups d'œil apeurés en direction des autres personnes de la file, je dis juste que la situation est plus complexe qu'elle en a l'air… Eva n'a pas la même perception des choses que nous dans ces aventures. C'est compliqué !

Stéphanie se renfrogna, une moue boudeuse sur les lèvres. La situation n'était pas aussi simple… Jérémie lui avait dit la même chose mais aucun des deux jeunes gens n'avait pris la peine de lui expliquer en quoi tout était si compliqué avec l'américaine.

Résignée, Yumi poussa un soupir, comprenant où voulait en venir son amie, avant de se lancer dans ses explications, baissant la voix jusqu'à ce qu'elle ne soit plus qu'un simple murmure :

- Eva n'a pas choisi de rejoindre notre groupe, contrairement à nous tous, expliqua-t-elle discrètement, elle a été possédée par XANA pendant quelques temps et s'est retrouvée embarquée dans cette histoire de dingue malgré elle. Au départ, son engagement auprès de nous ne tenait qu'à son désir de revanche envers l'intelligence artificielle qui avait pris le contrôle de son corps pendant si longtemps et contre sa volonté ! Mais maintenant que XANA n'est plus…

- … Eva ne se sent plus concernée, je comprends très bien, l'interrompit Stéphanie, dubitative, en croisant les bras, mais dans ce cas pourquoi rejoindre le combat de nouveau si elle s'en fiche ? Je pensais qu'elle ne voulait pas que quiconque subisse le même sort qu'elle et Angel en particulier !

- C'est probablement le cas, répondit la japonaise en avançant de quelques pas à mesure que la file d'attente s'étrécissait, ou en tout cas ça l'a été ! Mais je pense que sa tolérance et ses résolutions ont leurs limites malgré tout. Plus le temps avance et plus elle réalise à quelle point ce dans quoi elle s'est engagée peut lui coûter et plus ses idéaux vacillent. Le sauvetage d'Angel pèse bien peu face à sa propre vie au final, sans compter qu'elle n'a aucune affinité avec la plupart d'entre nous ! Pour ma part, je pense que tout ce qui la retient à notre mission désormais c'est son amour pour Odd, mais même celui-ci finira par avoir ses limites selon moi…

Stéphanie hocha la tête, pensive. Si ce que son amie venait de lui énoncer se tenait, le comportement d'Eva n'en demeurait pas moins inqualifiable à ses yeux. Elle qui était si éprise de justice et prête à tout pour aider ses amis, quitte à se sacrifier, avait du mal à se mettre à la place d'une personne aussi égocentrique, contrairement à son amie, plus empathique. Cette dernière fronça soudain ses fins sourcils noirs, une toute autre pensée lui traversant l'esprit :

- Ce qui m'inquiète plus que le comportement d'Eva c'est celui d'Anthéa, fit-elle remarquer plus pour elle-même qu'autre chose, le front plissé dans une attitude concentrée.

Surprise, Stéphanie l'interrogea du regard, l'enjoignant à poursuivre.

- Oui, expliqua Yumi plus avant, inquiète, tu te souviens de la facilité avec laquelle elle a réussi à trouver le code menant au cœur d'Endo ? C'était bien trop rapide pour être naturel selon moi… Comme si elle connaissait le code à l'avance !

- Qu'est-ce que tu insinues ? s'étonna son amie, les yeux écarquillés d'incrédulité, tu penses qu'elle en sait plus sur les agissements de la Green Phoenix qu'elle ne le laisse paraitre ?

La japonaise hocha la tête en signe d'acquiescement avant de pousser plus loin sa réflexion, exposant clairement ses doutes :

- Il y a autre chose, fit-elle, toujours aussi pensive, tu te souviens de Mme. Hertz ? Notre ancienne professeure de Sciences ?

- Celle qui a été assassinée il n'y a pas longtemps et qui connaissait Anthéa depuis des années ? Bien sûr ! Comment l'oublier, répondit Stéphanie, déroutée, mais quel rapport avec l'affaire ?

Yumi marqua une pause avant de continuer :

- Tu te souviens qu'Aelita avait surprise sa mère en train de demander à Mme. Hertz de rechercher « quelque chose » qu'elle aurait perdu pour elle ? Etrange qu'elle se soit faite exécuter froidement seulement quelques jours après cette demande, n'est-ce pas… ? A mon avis ce « quelque chose » qu'Anthéa recherche a un rapport avec la Green Phoenix et Mme. Hertz avait mis le doigt sur quelque chose… Quelque chose qu'Anthéa nous cache.

Stéphanie plaqua la main sur sa bouche, horrifiée par la vérité qu'énonçait son amie.

- Mais… Mais dans ce cas… bredouilla-t-elle, confuse, pourquoi ne pas nous en faire part ? Quelles sont ses motivations ? Tu penses qu'elle a un lien avec la Green Phoenix d'une quelconque façon ?

- Je ne sais pas, admis l'adolescente aux cheveux d'ébène, mais il ne faut pas oublier qu'Anthéa a travaillé pendant plus de 10 ans pour la Green Phoenix en temps que « Memory »… Il est fort possible que certains détails nous échappent de cette époque. Quoi qu'il en soit, il y a de quoi se méfier selon moi.

Stéphanie approuva lentement, songeuse. Si ce que disait son amie était vrai, alors ils avaient tous du souci à se faire ! Mais comment soupçonner ainsi la mère d'Aelita sans preuve ? Elle qui avait tout fait pour sauver les Lyokô-guerriers lorsqu'ils s'étaient retrouvés piégés dans Endo qui plus était ?

Perdue dans ses réflexions, elle ne vit pas tout de suite Yumi se figer, le regard rivé sur un point derrière elle.

- Yumi ? fit-elle, soudain inquiète en voyant son amie se baisser brusquement, se dissimulant dans la foule, qu'est-ce qui t'arrive ?

- William… ! siffla-t-elle, le visage bloqué en une expression horrifiée, qu'est-ce qu'il fait là !?

Plissant les yeux, la jeune fille se retourna dans la direction pointée par sa japonaise d'amie pour découvrir effectivement le jeune homme planté au milieu du hall, sa veste de cuir boutonné jusqu'au col en raison du froid mordant extérieur, fixant d'un air nonchalant les films à l'affiche au dessus d'elles. A son tour, Stéphanie tenta de se faire discrète ce qui, étant donné sa maladresse naturelle, tenait plus du miracle qu'autre chose. Pour une raison qu'elle ignorait, la présence de l'ex de son amie la mettait mal à l'aise, sans doute en raison du souvenir de leur dernière altercation, encore frais dans son esprit.

- Tu veux qu'on aille à un autre ciné ? demanda-t-elle à l'adresse de Yumi, désireuse d'éviter une quelconque réminiscence de ce qui avait failli mettre fin à leur amitié naissance à l'époque.

La jeune fille secoua la tête, ses longs cheveux noirs suivant le mouvement de façon voluptueuse.

- Non, soupira-t-elle, je ne vais pas t'imposer ça juste à cause de mes histoires personnelles avec mon ex… Tout ira bien tant qu'on ne va pas lui parler !

Stéphanie approuva avant de se retourner le plus discrètement possible dans la direction de William. Celui-ci, n'ayant visiblement pas remarqué leur présence, achevait de payer sa place avec sa carte à une borne automatique.

- Il ne devrait pas être à l'internat ? questionna la jeune fille, curieuse, en le suivant des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse dans le couloir menant aux salles de projection.

Yumi, se détendant quelque peu une fois qu'il eut disparu, eut un geste négligeant.

- Il a du faire le mur, il a l'habitude de sortir le soir depuis le collège de toute façon, expliqua-t-elle, ça a toujours été dans sa nature d'être un peu rebelle sur les bords. L'enfermement ce n'est pas son truc !

- Ça a du être difficile pour lui quand XANA l'a capturé dans ce cas… ne put s'empêcher de lâcher Stéphanie, la phrase lui échappant.

Yumi se raidit légèrement. Ainsi son amie avait été même mise au courant de cela ?

- Ça a été difficile pour nous tous, rectifia-t-elle en avançant d'un rang de nouveau, et ça a surtout été de ma faute… C'est moi qui ait fait pencher la balance pour son intégration dans le groupe et au final ça a mal tourné. Si je m'en étais tenu à mon pressentiment d'origine, il ne ferait pas des cauchemars toutes les nuits désormais et ne serait pas torturé à ce point par le rallumage du Supercalculateur !

- Yumi…

La japonaise, éprise par un brusque sentiment de culpabilité ressurgissant par delà les années, secoua la tête de nouveau, se reprenant comme elle le pouvait. Leur tour de payer leur place face à la guichetière était venu de toute manière. Tout en sortant sa carte étudiante, Stéphanie ne put s'empêcher de dévisager son amie d'un air inquiet. Cette dernière se força à sourire.

- Oublie ce que je viens de dire, affirma-t-elle en saisissant les coupons cartonnés que lui tendait la femme de service, avec à peine un regard, ce soir on s'amuse ! On ne pense pas à la Green Phoenix ni à tout ce qui s'y rapproche.

- D'accord ! fit Stéphanie d'un ton rayonnant, attends-moi dans la salle, je vais nous prendre du pop-corn !

Tandis que Yumi s'exécutait, disparaissant derrière l'une des lourdes places du couloir, Stéphanie tourna les talons et s'engagea dans le passage opposé, sur les traces de l'endroit où avait disparu William, obéissant à une mystérieuse pulsion, son sourire fanant sur ses lèvres. Il y avait quelque chose qu'elle avait besoin de confirmer !

Comme elle s'y attendait, elle retrouva le jeune homme faisant la queue devant le distributeur de boissons, un air impatient sur le visage. Elle avait déjà remarqué à Kadic que son camarade de classe ne pouvait commencer une activité quelconque sans un bon Schweppes à l'orange !

Stéphanie déglutit alors que la dernière personne de la file s'effaçait, laissant la place à l'adolescent ténébreux. C'était le moment ou jamais !

- William ? osa-t-elle finalement l'interpeler, les mains moites.

L'angoisse faisait battre son cœur. Le jeune homme se raidit brusquement à l'entente de sa voix fluette, les doigts à quelques centimètres des numéros du distributeur. Lentement, il tourna la tête dans sa direction, la fusillant de ses yeux d'acier, visiblement peu satisfait de sa présence. Malgré son inquiétude, elle parvint à soutenir son regard.

- Minerve… marmonna-t-il en guise de salut, je suppose que Yumi est là aussi ?

- Exact, répondit la jeune fille, gênée, se dandinant sur place.

L'adolescent marqua une pause avant de soudain se détourner du distributeur, agacé.

- Je vois… Je n'aurai pas du venir ici ce soir, je vais retourner à Kadic je pense, bonne soirée ! balança-t-il en faisant mine de s'éclipser, contournant Stéphanie.

Sans réfléchir, celle-ci agrippa brusquement sa manche de ses ongles colorés, se mordant la lèvre inférieure au passage.

- Attends ! s'écria-t-elle, le stoppant dans sa course.

Interloqué, William fixa un instant la main menue de son interlocutrice refermée sur son bras, trop surpris pour tenter de se dégager.

- Lâche-moi, ordonna-t-il d'un ton glacial, sans obtenir la moindre réaction.

- Non ! protesta Stéphanie, raffermissant sa prise malgré ses tremblements, je veux te parler… S'il-te-plait !

Pendant un instant, le regard empli de colère du jeune homme laissa penser à l'adolescente qu'il allait la repousser violemment, à l'instar de la façon dont il l'avait traité lors de leur première altercation. Puis, finalement et contre toute attente, son bras se détendit entre ses ongles et ses yeux se teintèrent d'une nuance agacée, certes, mais résignée.

- Tu as cinq minutes, annonça-t-il à sa plus grande joie, le visage neutre.

Nerveuse, Stéphanie commença par le libérer de son emprise, se dandinant sur place, gênée. Elle avait encore beaucoup de mal à cerner William et lui parler à cœur ouvert était un véritable exploit pour elle.

- Voilà, énonça-t-elle, cherchant ses mots, on n'a plus reparlé depuis notre… Altercation dirons-nous… Celle où je t'ai malencontreusement dévoilé que le Supercalculateur avait été rallumé. J'ai bien conscience que ce que je t'ai dit à ce moment là te tracasse encore aujourd'hui et je voulais savoir comment tu t'en sortais et si je pouvais faire quoi que ce soit pour me rattraper…

Décontenancé, William haussa un sourcil surpris. La jeune fille se sentait-elle réellement coupable de son état ? Il était vrai qu'il séchait de plus en plus de cours dernièrement et dormait de moins en moins bien depuis sa rupture avec Yumi, cependant il aurait pensé que Stéphanie en aurait été soulagée, après la façon dont il l'avait traitée…

- Ne t'en fais pas pour ça, tenta-t-il de la rassurer gauchement, c'est moi qui t'ai forcée à me révéler cette information… Je n'ai aucune raison d'en vouloir à quelqu'un si ce n'est à moi-même pour ma curiosité maladive. J'aurais mieux fait de t'écouter et de ne pas t'en demander plus, voilà tout.

- C'est si difficile que ça ? questionna l'adolescente à brûle-pourpoint, faisant se raidir son interlocuteur, savoir le Supercalculateur rallumé je veux dire… J'aimerai comprendre ce qui te préoccupe autant.

Le jeune homme fronça les sourcils, hésitant. Il connaissait à peine cette Stéphanie Minerve après tout, qui était-elle pour s'immiscer ainsi dans sa vie privée et tenter de comprendre ses tourments ? Son impudence l'agaçait franchement. Pourtant, au fond de son étrange regard aux reflets mauves, se dégageait quelque chose de chaleureux et de sincère : comme si elle ne cherchait rien de plus qu'une façon de lui venir en aide. Etait-elle donc si naïve… ?

Cette attitude en était si désarmante que William se surprit à répondre avec la même sincérité que celle que le regard de la jeune fille lui renvoyait, laissant les mots couler de sa bouche sans parvenir à les stopper :

- Ce Lyokô… Cet univers qui semble tant exalter Yumi et les autres… Il est dangereux, affirma-t-il simplement, plus sombre que jamais, ils ne comprennent pas… Aucun d'entre eux ne comprend les risques qu'ils encourent et qu'ils font encourir aux autres ! Crois-moi je suis bien placé pour le savoir. Cet engin est un cauchemar ambulant, une abomination qui n'aurait jamais du voir le jour !

Stéphanie écarquilla les yeux de surprise. A la faible lueur du couloir, il lui semblait que le visage de William s'était durcit, comme en proie à de pénibles souvenirs.

- Moi j'ai trouvé ça fantastique ! répliqua-t-elle malgré elle avant de se reprendre, face au regard noir que lui adressa son vis-à-vis, je veux dire… Terrifiant oui, et dangereux c'est clair ! Mais être dans ce monde virtuel… Ca nous donne l'impression d'être quelqu'un, de pouvoir faire quelque chose pour une fois ! C'est proprement exaltant ! Je n'ai été virtualisée qu'une fois et pourtant c'était l'expérience la plus inoubliable de toute ma vie… Pour la première fois j'ai eu l'impression de servir à quelque chose… D'être à ma place au final.

William ne répondit rien, se contenant de fixer ce petit bout de femme au regard pétillant, imprégné de souvenirs de combat épiques. Un sourire de pitié s'inscrivit brièvement sur son visage. Elle ne réalisait pas encore ce à quoi elle renonçait en se lançant dans cette aventure. Mais pouvait-il la blâmer ? Lui-même n'avait fait ce lourd constat qu'après s'être laissé posséder pendant de longs mois, piégé dans les méandres de cet ordinateur quantique si captivant avec cette sensation de ne plus jamais pouvoir ne serait-ce qu'entrapercevoir la lumière d'un jour véritable. Il lui avait fallu tout perdre pour réaliser à quel point ce combat ne valait pas le prix à payer pour le mener. Cela, aucun autre Lyokô-guerrier n'avait eu à l'endurer.

- J'ai pensé comme toi lors de ma première virtualisation, admit-il finalement, s'aventurant sur un terrain de confessions qu'il n'avait jamais entreprit de parcourir jusqu'alors, pas même avec Yumi, je me sentais indestructible. J'étais celui qu'ils attendaient, les Lyokô-guerriers je veux dire. Celui qui allait changer la donne et faire pencher la balance en leur faveur. J'allais enfin prouver à Yumi et aux autres que j'étais digne de confiance et que je pouvais servir à quelque chose… Vois où ça m'a mené ?

Stéphanie ne trouva pas quoi répondre. Elle savait, par son amie japonaise et ses nouveaux compagnons d'arme, que le jeune homme avait perdu plusieurs mois de sa vie captif dans le Supercalculateur. Cependant, l'entendre en parler était une toute autre expérience que d'imaginer cette période. Le ton de souffrance véritable et de regrets dans sa voix était bouleversant pour elle. C'était plus que ce qu'elle pouvait supporter.

- Ce que Lyokô te donne, il te le reprend au centuple, poursuivit William, désespéré cette fois-ci, toute trace d'agressivité disparue dans sa voix, je ne m'en suis pas rendu compte à l'époque et il est trop tard pour les autres mais je peux au moins te mettre en garde toi. Laisse tomber cette bataille qui ne te concerne pas et fuit. Fuit tant qu'il en est encore temps. Ou tu risques de tout perdre : tes certitudes, tes amis… Ta vie. Comme moi je l'ai fait avant toi. Ca n'en vaut pas la peine, crois-moi !

L'adolescente resta silencieuse, les paroles de William ricochant lourdement dans sa tête. Ainsi il souffrait à ce point de cette expérience ? Cela expliquait son agressivité envers elle lorsqu'elle lui avait appris le rallumage du Supercalculateur. Non seulement il avait senti les fantômes de son passé ressurgir mais en plus il s'était projeté en elle et n'avait pas pu s'empêcher de craindre de voir son sort s'appliquer à des innocents. Elle ne pouvait que compatir et comprendre son sentiment.

Cependant, c'était sans compter sur son entêtement légendaire. Relevant la tête, l'adolescente planta son regard violacé dans les yeux sombres du jeune homme, le visage grave. Celui-ci haussa les sourcils, surpris par ce brusque changement d'attitude.

- Tu te trompes, lâcha-t-elle simplement, ça en vaut la peine. Si c'est pour protéger ceux qui nous sont chers et leur apporter notre aide alors ça vaut toutes les souffrances du monde.

L'image de Mathieu s'afficha alors dans son esprit et elle ne put retenir un sourire doux qui n'échappa pas à William, le décontenançant encore plus.

- Il y a un ami qui est impliqué dans cette histoire et que je veux accompagner dans cette épreuve à tout prix, poursuivit-elle d'un air songeur mais ferme, sans se défaire de son sourire, peut-être que cette bataille contre la Green Phoenix ne me concerne pas mais elle le concerne lui. En conséquent, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour l'aider, quel que soit le prix. Tant que je parviens à lui arracher un sourire, alors je serai pleinement satisfaite. Alors toutes les peurs, tous les tourments que j'aurais pu ressentir dans ce seul et unique but s'envoleront.

Elle inspira un grand coup, le cœur apaisé. Elle savait ce qu'elle disait. Rien au monde ne saurait lui apporter plus de joie que de savoir Mathieu heureux de nouveau, même si pour cela elle devait sacrifier jusqu'à la dernière parcelle d'espoir qu'elle possédait. C'était là, le véritable sens de l'amitié pour elle : être capable de se sacrifier pour l'autre, sans penser aux conséquences. Maintenant qu'elle tenait ce sentiment au creux de ses mains, pas seulement pour Mathieu mais également pour Yumi, et Aelita, Odd, et même pour ce bellâtre d'Ulrich, elle ne comptait pas le laisser s'échapper.

William resta interdit, désarmé par la soudaine sérénité qui venait de s'emparer de Stéphanie. Celle-ci leva les yeux vers lui et son regard, empli d'assurance, le transperça, achevant de faire voler en éclat ses ultimes certitudes.

- J'espère qu'un jour toi aussi tu comprendras tout ça, affirma-t-elle avec un léger sourire, qu'un jour, toi aussi tu trouveras une raison de te battre à nos côtés… Alors, je serai plus que ravie de te montrer le chemin pour oublier tes souvenirs douloureux si tu es d'accord.

- Pourquoi… ? bafouilla William, incapable d'aligner deux pensées cohérentes, je veux dire… Pourquoi tu te soucies tant de moi ? Qu'est-ce que ça t'apporte ? Mes problèmes ne te concernent pas… Tu devrais me haïr pour ce que je t'ai fait !

Un rire nerveux s'éleva des lèvres de l'adolescente.

- Disons qu'on se ressemble plus que tu ne le penses selon moi, lança-t-elle simplement, mystérieuse, tous les deux, on a rejoint cette aventure par choix, non pas par obligation ou parce qu'on était impliqués, contrairement aux autres. On l'a fait pour une personne chère à notre cœur, et pour se prouver quelque chose, rien de plus.

William hésita avant d'abdiquer, trop las pour se battre. La fatigue l'emportait sur son désir de sauver cette fille aux arguments massues. N'avait-elle donc rien de mieux que de bons sentiments à opposer à sa froide logique et à son expérience personnelle ? Pourtant cela suffisait à réduire en miette sa véhémence, pour un raison qui lui échappait encore… Au fond de lui, il sentait le doute poindre.

Mais qui était-elle donc, pour qu'une seule de ses paroles suffise à le faire réfléchir sur ces choses qu'il avait prises pour acquis depuis son retour sur Terre, deux ans auparavant, et qui le hantaient chaque nuit ?

- Tu as au moins raison sur un point, reconnut-il avec un sourire involontaire, on se ressemble : on est aussi têtu l'un que l'autre.

Les deux jeunes gens restèrent silencieux un instant, se dévisageant avec une curiosité nouvelle, se découvrant respectivement sous un autre jour. Pour la première fois depuis que l'adolescente accro aux mangas avait intégré Kadic, ils se découvraient la possibilité d'apprendre l'un sur l'autre.

- Tes cinq minutes sont écoulées, fit doucement remarquer Stéphanie, s'empourprant légèrement, la tension du moment retombant petit à petit.

William acquiesça sans pour autant la chasser. Lui qui n'avait qu'une envie cinq minutes auparavant : rester seul en se débarrassant d'elle, avait désormais du mal à mettre fin à leur discussion.

Ce fut finalement Stéphanie qui rompit le silence, se massant la nuque avec un petit rire gêné.

- Bref, lâcha-t-elle en balançant ses bras d'avant en arrière, désolée de t'avoir fait perdre ton temps ! Je te laisse tranquille, Yumi doit surement commencer à s'impatienter… Bonne fin de soirée !

- Oui… put simplement répondre William, toujours aussi décontenancé, alors que l'adolescente disparaissait déjà à l'autre bout du couloir, toi aussi…Merci.

Une fois hors de vue du jeune homme, Stéphanie se laissa glisser contre une porte, le cœur battant la chamade. Quelle était cette sensation qui étreignait sa poitrine douloureusement ? Sa discussion avec celui qui s'était un jour montré si violent envers elle l'avait-elle à ce point perturbé ?

Une seule chose était sûre : ses paroles l'avaient troublé autant que les siennes lui avaient permis de réfléchir, elle. Restait à observer son attitude dans les jours à suivre…

Curieusement légère, Stéphanie se redressa, le sourire aux lèvres, avant de rejoindre l'entrée de leur salle de cinéma où Yumi l'attendait, le regard impatient et les tickets en main.


Jérémie grimpa l'escalier menant au dortoir des garçons sans même regarder où il se rendait, sans se soucier du bruit que ses chaussures étaient susceptibles de soulever dans l'internat silencieux de Kadic, au risque d'éveiller un quelconque surveillant. Il s'en moquait. La seule chose qui importait pour lui désormais étaient les paroles d'Aelita qui s'obstinaient à résonner encore et encore dans sa tête, allant jusqu'à cogner douloureusement contre son crâne, menaçant de le transpercer à tout instant.

Il ne se souvenait plus de quelle façon il avait réussi à trouver la force de quitter l'immeuble de celle qui partagea ses jours et ses nuits pour rejoindre un bus de nuit et regagner Kadic. Plus il y pensait et plus le fait qu'il en ait trouvé la force lui paraissait inconcevable. Une quelconque force mystique avait du se rire de lui, le téléportant au plus loin de celle qu'il avait aimé, le poignardant un peu plus au cœur. Comment la douleur aurait-elle pu être si insupportable autrement ?

Les mots avaient été dits et Dieu seul savait à quel point il aurait payé cher pour que jamais ils ne sortent de la bouche d'Aelita. Elle ne l'aimait plus, c'était un fait qu'il devait désormais accepter comme une réalité, aussi douloureuse puisse-t-elle être. Avait-il le choix de toute manière ?

Son corps n'était plus qu'une coquille ville désormais, trainant son cœur en lambeaux jusqu'à sa chambre tel un automate. Il vit sa main se lever et abaisser la poignée sans y penser, la tête vide, ainsi que la porte pivoter sur ses gonds.

Ce ne fut qu'une fois pénétré à l'intérieur de son modeste dortoir que son esprit commença à émerger des brumes empoisonnées dans lesquelles il sombrait peu à peu depuis son départ de chez les Stones. Sa conscience meurtrie émergea suffisamment pour lui permettre de distinguer dans la pénombre la silhouette recroquevillée de Mathieu sur son lit, encore tout habillé.

Jérémie ne put retenir un rictus mauvais. Pendant quelques instants, il était allé jusqu'à oublier l'existence de son compagnon de chambre, pourtant responsable de bien de ses maux.

- Aelita m'a rejeté, j'espère que tu es satisfait !? ne put-il s'empêcher de lui lancer, porté par la colère irrationnelle qui ballotait son cœur désormais.

Il ne reçut pour toute réponse qu'un long silence. Silence qui acheva de le mettre hors de lui. Après tout, il avait trouvé le courage de venir voir celle qu'il aimait ce soir pour lui confesser les sentiments qu'il éprouvait encore, il pouvait bien aller plus loin en avouant à cet envahisseur à quel point il le détestait.

Hors de lui, incapable de se contrôler, Jérémie se jeta sur le lit et empoigna fermement Mathieu par le col, le forçant à se redresser, le visage déformé par la rage. Dans la précipitation, ses lunettes glissèrent de son nez, rebondissant sur le matelas.

- Ais au moins la décence de me répondre, espèce de salopard ! éructa-t-il, fou de rage, son visage à quelques centimètres seulement de celui de son rival, trop surpris pour réagir, tu as eu ce que tu voulais avec elle pas vrai !? Au fond de toi je suis sûr que ça te fait bien rire de me voir aussi pathétique face à elle ! Tu…

Mais la voix de Jérémie s'étrangla soudain dans sa gorge avant qu'il ne parvienne à continuer, stopper net. Là, à la lueur de la lune filtrant à travers les volets entrouverts, il venait de voir quelque chose scintiller sur la joue de Mathieu. Une larme… ?

- Tu… Tu pleures ?

Le jeune homme se dégagea prestement sans pour autant chercher à repousser son compagnon de chambre, se renfonçant dans un coin de mur, retenant à grands peines ses sanglots.

A tâtons, et trop décontenancé pour continuer à crier, Jérémie chercha ses lunettes jusqu'à les chausser de nouveau, interdit. Maintenant qu'il y voyait de nouveau clair, il pouvait voir distinctement les perles salées couler sans interruption des yeux noyés d'eaux de Mathieu, rougissant ses joues. Des larmes de peine, silencieuse et douloureuse… Des larmes qu'il n'avait que trop connues… Un chagrin d'amour.

Jérémie aurait voulu hurler, profiter de la situation pour enfoncer celui qu'il considérait comme son ennemi depuis son arrivée à Kadic plus bas que terre, prendre enfin l'ascendant sur lui. Au lieu de cela, il se laissa de nouveau tomber sur le matelas à côté de Mathieu, les jambes fauchées, toute trace de haine en lui comme envolée. Que se passait-il ? Pourquoi son compagnon de chambre était-il dans un tel état ? N'était-ce pas LUI le blessé dans l'affaire ?

- Qu'est-ce qui te prend tout à coup… ? s'étonna Jérémie d'un ton agacé mais étrangement calme, c'est moi qui vient de me prendre un râteau par Aelita, pas toi… Alors pourquoi est-ce que tu pleures ? Ca fait longtemps que tu es dans cet état ?

- Si tu savais comme je m'en fous de ton histoire avec Aelita en ce moment, cracha Mathieu entre deux sanglots, visiblement bouleversé, c'est le cadet de mes soucis en ce moment, crois-moi…

L'adolescent aux cheveux blonds fronça les sourcils, s'apprêtant à répliquer à cette agressivité nouvelle sur le même ton acerbe. Puis, brusquement, Jérémie se souvint qu'il n'était pas le seul à avoir perdu quelque chose ce soir… Sur Endo, Mathieu avait été à deux doigts de retrouver son ami enlevé, Angel, pour se voir finalement incapable de l'aider et devoir fuir comme un lâche. Si lui se sentait mal, par rapport à la confirmation de l'absence de sentiments d'Aelita envers lui, Mathieu devait être en proie à un véritable brasier intérieur, le consumant à petit feu…

Même si le sort du jeune homme lui avait été égal jusqu'à présent, Jérémie se surprit à ressentir de la pitié pour ce garçon qu'il connaissait à peine finalement. Si la perte d'un ami le bouleversait à ce point et même si cela le faisait bouillir et enrager en son for intérieur, alors il ne pouvait pas être aussi mauvais qu'il se forçait à le croire depuis des mois.

- C'est à cause d'Angel, c'est ça ? s'enquit-il en tachant de ne pas s'attirer de nouvelles insultes. Il était trop fatigué et avait trop mal au crâne ce soir pour se battre avec Mathieu de toute manière…

Lentement, l'adolescent aux cheveux auburn hocha la tête en signe d'acquisition, les yeux luisant de colère et de honte derrière leurs larmes. Il détestait se faire surprendre en une telle situation d'impuissance face à Jérémie, qu'il ne portait guère dans son cœur. Cependant, pour cette nuit, ses sentiments étaient plus forts que ses résolutions.

Son compagnon de chambre ne put retenir un sifflement désapprobateur.

- Tss, ressaisis-toi ! grinça-t-il entre ses dents, agacé par les pleurs de Mathieu qui faisaient fondre ses défenses les unes après les autres, un homme ne pleure pas comme ça pour un ami… Tu as pu le voir ce soir ! C'est déjà une victoire en soit… Tu devrais t'en contenter.

- Tu ne comprends rien à rien décidément… marmonna son vis-à-vis, ravalant ses larmes amères.

Jérémie fronça les sourcils. C'en était trop. Comment ce nouveau venu dans la bande, ce type qui ne connaissait rien à leur histoire et qui avait mis Aelita, Odd et Ulrich en danger par son attitude égoïste pas plus tard que quelques heures plus tôt osait-il lui dire une telle chose ? C'était plus qu'il ne pouvait supporter.

- Dans ce cas explique-moi ! répliqua l'adolescent avec colère, se redressant d'un bond, il y en a marre de tes cachotteries et de tes mystères ! Dis-moi clairement pourquoi est-ce que le sort de cet Angel t'importe tellement ? Qu'est-ce qu'il représente pour toi pour que tu te mettes à chialer comme ça pour lui toute la nuit !? Qu'est-ce qu'il représente, pour te donner la peine de mettre en danger absolument tout le monde dans cette mission !? Dis-le moi !

Mathieu releva la tête vers Jérémie, un air de défis dans le regard qui surpris le jeune homme. Maintes fois il avait eu l'occasion de lui révéler la vérité et à chaque fois il s'en était gardé, jugeant que son compagnon de chambre serait incapable de le comprendre, quoi qu'il arrive, et que ce choix ne lui apporterait que des ennuis supplémentaires. Cependant, ce soir, après tout ce qu'il avait traversé sur Endo, jouer la comédie une fois de plus lui paraissait insurmontable. Il était temps que les masques tombent une bonne fois pour toute, il n'avait pas la force de le maintenir en place plus longtemps.

- Je l'aime, cracha-t-il simplement au visage de Jérémie, livide, je suis fou de lui au point de vouloir donner ma vie pour le sauver. Pour moi, rien d'autre au monde n'importe que lui, au même titre que pour toi Aelita représente tout. Tu saisis maintenant ?

Jérémie amorça un mouvement de recul, choqué par les révélations de l'adolescent. Son cerveau avait beau être rapide en temps normal, trop de chose s'embrouillaient dans sa tête pour qu'il parvienne à analyser les paroles de son compagnon de chambre.

- Tu… Quoi ? bégailla-t-il, tentant de retrouver tes esprits… Tu l'aimes mais… Tu es gay !?

Gravement, Mathieu hocha la tête en signe d'approbation une nouvelle fois, déglutissant au passage. Il en avait trop dit mais, au lieu d'éprouver la moindre forme de regret, il se sentait soulager d'un poids. Désormais, tout le monde dans son entourage proche était au courant de son plus lourd secret, qu'ils l'acceptent ou pas. C'était un formidable bond en avant pour lui…

Dans la tête de Jérémie, les idées se remettaient peu à peu en place, les paroles de Mathieu s'emboitant dans les cases vides de son esprit comme autant de pièces de puzzle. Tout s'expliquait désormais… Les mails retrouvés sur son PC, la raison pour laquelle Aelita avait refusé de lui confier son secret sans en être alarmée pour autant, cette obsession pour Angel… Tout, absolument tout. Comment avait-il fait pour être aveugle à ce point ?

Un rire nerveux s'échappa soudain de sa gorge, faisant légèrement tressauter Mathieu.

- Quel con… murmura simplement Jérémie en se massant le front, épuisé, mais quel con… Tu ne pouvais pas me l'avouer plus tôt, imbécile ? Aelita est au courant je suppose…

- Tout le monde est au courant, répliqua le jeune homme d'un ton acerbe.

Jérémie ferma les yeux, nauséeux. Il se sentait ridicule de ne pas avoir compris plus tôt… Son attitude avait du paraitre tellement absurde à ses amis ! Comment avait-il pu se montrer aussi stupide ?

Pire encore, maintenant qu'il savait avec certitude que Mathieu ne convoitait pas Aelita, il réalisait peu à peu qu'il n'avait absolument aucune raison de le détester, pas plus que de se montrer désagréable avec lui… Comment avait-il pu laisser ses sentiments l'emporter à ce point ? Il était inexcusable…

- Ça explique pourquoi tu as littéralement pété les plombs sur Endo, fit-il remarquer, trop honteux pour présenter des excuses, ses joues en feu heureusement masquées par la pénombre, si ça avait été Ael… La personne que j'aime qui était prisonnière de la Green Phoenix, j'aurai moi aussi tout fait pour la sauver…

- Non, ça n'excuse rien, répliqua Mathieu, amer, j'ai mis en danger tout le monde, comme tu l'as si bien fait remarquer… J'ai disjoncté…

Jérémie se tut, incapable de trouver quoi répliquer. Il n'avait jamais été très bon pour les phrases de réconfort… Brusquement, à la lueur du clair de lune, le visage de celui qu'il avait considéré comme un rival lui rappelait une toute autre figure : celle d'un petit garçon blond aux épaisses lunettes qu'il avait bien connu, effrayé et perdu face à ce qui l'entourait. Qu'était-il devenu… ?

- Je pensais être prêt à tout sacrifier jusqu'à il y a peu pour celui que j'aime, poursuivit le jeune homme aux cheveux auburn, dégouté de lui-même, la tête entre les mains, mais ça, c'était avant d'arriver à Kadic… Avant de vous rencontrer, Aelita, Odd et toi… Avant de réaliser que des personnes comme Stéphanie tenaient à moi. Je pensais n'avoir aucune attache mais j'ai fini par réaliser que j'avais tord. Alors du coup je ne sais plus où j'en suis… Je ne sais plus ce que je dois faire… Poursuivre mon but sans me soucier des autres ou... ? Je ne sais plus…

Les paroles s'embrouillaient en sortant de sa bouche. Il était réellement perturbé en son for intérieur, incapable de faire la part des choses à la suite des derniers événements survenus sur Endo. Il se moquait désormais d'avouer ce qu'il ressentait réellement à Jérémie. La seule chose qui lui déchirait l'esprit était ce choix impossible auquel il avait maintenant conscience d'être confronté : celui qu'il devait faire entre son ami et la personne qu'il aimait de tout son être. Qui devait-il rejoindre et qui devait-il protéger ? Il n'était plus sûr de rien…

Un sifflement dédaigneux de Jérémie lui fit relever les yeux, embués de larmes. Ce dernier se massait le crâne, un air désespéré sur le visage.

- Je ne sais pas ce qui t'es passé par la tête depuis notre retour sur Terre mais il faut que tu te calmes. Certes, tu as agis de manière stupide aujourd'hui sur Endo à foncer tête baissée, mais on l'a tous fait. Aelita, Odd, et même moi. Personne ne va te haïr pour ce que tu as fait.

Mathieu tourna la tête, peu convaincu, bien que surpris par les paroles du jeune homme. Auparavant, jamais il n'aurait tenté de le réconforter d'une quelconque façon que ce fut !

Agacé par l'attitude de son compagnon de chambre, Jérémie se rassit à ses côtés, lui empoignant fermement l'épaule, afin de le forcer à planter son regard dans le sien, confrontant le bleu marine de ses yeux à l'azur de ceux de l'adolescent éperdu.

- Pour en revenir au sujet principal, reprit-il, ferme, je ne vois pas en quoi ta mission de sauver l'homme que tu aimes entre en contradiction avec le fait d'accepter notre amitié à tous. Que je sache, notre but est le même : sauver un innocent et empêcher ses tortionnaires de faire plus de mal. Alors pourquoi devrais-tu tout supporter seul ? Je suis sûr que Odd, Stéphanie et les autres ont déjà du te le dire des centaines de fois en plus alors ne me force pas à le répéter ! Dans cette galère on a la chance d'être tous ensembles, même si tout ne se passe pas toujours comme prévu, tu saisis ?

Incrédule, Mathieu ne put qu'approuver d'un léger mouvement de tête. Il y avait définitivement quelque chose d'étrange dans l'attitude de Jérémie : pourquoi cherchait-il à le réconforter alors qu'il ne souhaiter qu'en découdre avec lui à peine quelques secondes plus tôt ? Toujours était-il que ses paroles, bien que brusques, avaient eu un effet positif sur son cœur, qui s'en était retrouvé comme légèrement allégé.

Désormais, il n'éprouvait plus qu'une désagréable sensation de honte au creux de son estomac, le rendant nauséeux. Quoi que puisse en dire Jérémie et les autres, il se sentait coupable de son attitude sur Endo et entendait bien se rattraper, d'une manière ou d'une autre.

- Pourquoi ? murmura-t-il, s'attirant un haussement de sourcil curieux de la part de son compagnon de chambre, pourquoi est-ce que tu te soucies à ce point de ce que je ressens tout à coup ? Qu'est-ce qui a changé ?

Jérémie inspira profondément, lâchant son vis-à-vis, perdant son regard à travers les volets entrouverts de la pièce, songeur.

- Parce que je sais ce que ça fait de se sentir seul et différent, répondit-il finalement après plusieurs minutes de lutte intérieure contre sa fierté, bien sûr, je n'ai jamais eu à subir l'homophobie, comme toi, ou ce genre de chose… Mais j'étais rejeté à l'époque du collège… J'étais juste considéré comme un geek-intello un peu bizarre avec qui cela faisait mauvais genre de trainer, et ça a durer jusqu'à ma rencontre avec les autres, ce fameux jour où j'ai rallumé le Supercalculateur. Je n'avais pas d'amis non plus à l'époque, juste une féroce obsession : celle de libérer cette fille dans l'ordinateur que je venais tout juste de rencontrer et de qui je venais de tomber désespérément amoureux. Pour moi, Ulrich, Odd et Yumi n'étaient que des pions, en quelque sorte, des moyens d'arriver à ce but ultime qui donnait enfin un sens à ma vie. Mais avec le temps, j'ai fini par réaliser qu'ils représentaient beaucoup plus et que les perdre me serait insupportable, un peu comme toi au final.

Mathieu resta interdit face au discours de Jérémie, qu'il découvrait désormais sous un jour nouveau. Certes, le jeune homme n'avait jamais eu à subir une haine aussi puissante que celle de ses anciens camarades de lycée ou celle de ses parents, mais, pourtant, sur son visage, il était capable de lire les mêmes traces de solitude qui l'avait hantée pendant des mois.

Un petit rire nerveux lui échappa, lui attirant le regard courroucé de son interlocuteur.

- Excuse-moi, lâcha-t-il en se reprenant, c'est juste que… Je me rends compte qu'on se ressemble peut-être plus que je ne le croyais à l'origine.

- J'en suis le premier surpris, crois-le bien, grimaça Jérémie avec, cependant et pour la première fois, une once d'amusement dans le regard, quoi qu'il en soit à l'avenir essaye de ne plus faire de conneries comme aujourd'hui et réfléchis un peu plus avant d'agir. On finira par le secourir ton Angel, je te le promets. Tache juste de nous faire confiance.

Mathieu laissa échapper un sourire reconnaissant, mêlé de culpabilité, dans le noir. Jérémie avait raison sur un point : il n'était plus seul. Il lui fallait accepter de se reposer sur les autres désormais et patienter… Angel était à portée de doigt désormais mais, au final, il avait gagné beaucoup plus que ce qu'il avait pu espérer à l'origine en se lançant dans cette aventure. N'était-ce pas là le plus important ?

Au dessus de Kadic, la nuit s'achevait lentement, l'horizon se nimbant de bleu clair annonçant l'aube. Un nouveau jour se levait, porteur d'espoir pour les Lyokô-guerriers : il était temps de faire un pas en avant et de se battre de plus belle. La riposte contre la Green Phoenix et tout ce qu'elle leur avait fait subir s'apprêtait à débuter.