Chronique XII : Haunted (3/4)

Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 21h05 (June 5, 2004, 12 : 05 AM GMT +9 : 00)

Chambre d'Angelo

« Lumière rousse et rassurante, réchauffant mon corps... »

La flamme jaillit dans sa paume. Ses mains tremblant trop, la lumière disparut en un souffle.

« Obscurité. Oubli. Froid. Non, je ne veux pas... Je ne veux plus... »

Ses doigts retrouvèrent un minimum d'agilité pour actionner son briquet.

Et enfin, la lumière fut...

Angelo contempla l'objet d'où le feu salvateur provenait, avant de presser son front dans sa main libre, dans l'espoir d'étouffer la migraine larvée sous son crâne. Une pensée atteignit son esprit, pourtant aussi embourbé qu'un marécage.

« Où suis-je ? »

Mal à la tête... Trou de mémoire sur les dernières heures de sa vie... Aucun souvenir ne venant éveiller ses sens, et ses neurones semblant encore errer dans un monde privé de logique, il pensa d'abord à une gueule de bois. Mais un mauvais pressentiment lui disait qu'il s'agissait d'autre chose. Quelqu'un lui avait rendu visite, et s'inquiétait pour lui. Angelo avait eu peur, et l'avait chassé...

« Mais qui était-ce ? »

Il s'adossa au mur, et regarda une nouvelle fois sa main crispée sur le briquet. En un flash qui lui fit voir des traits lumineux traverser la pièce de part en part, il se souvint que cela faisait plusieurs heures qu'il jouait à ce petit jeu... Mais exactement, depuis combien de temps faisait-il cela ? Il n'en avait aucune idée. Cela lui glaçait le sang d'autant plus que ce n'était pas la première fois qu'il se trouvait ainsi, plongé dans une intense contemplation, son esprit étant resté ailleurs en ignorant toute notion de temps.

Il réprima un frisson d'angoisse alors qu'une pensée terrifiante s'imposa à lui.

« Elle veut te rendre fou... Elle veut te voir redevenir Masque de Mort ! » Il secoua la tête. « Non ! Jamais je ne le laisserai revenir ! »

Il fallait qu'il pense à autre chose pour ne pas la laisser l'envahir.

« Oui, mais à quoi ? »

A chaque fois qu'Angelo se forçait à penser à autre chose qu'à Masque de Mort, son esprit le ramenait à l'autre objet de ses tortures : Ambre. S'il avait le malheur de fermer les yeux, les images de son amour interdit embrassant Camus s'imposait à lui, achevant de briser son cœur et de mettre à bas ses sentiments, lacérant de cinglants coups de fouet l'humanité qu'il s'était appliquée à retrouver pour elle.

« Tu sais que cette flamme ne te protégera pas de moi… Pourquoi essaies-tu de me résister ? Laisse-toi faire… Redeviens Masque de Mort ! » murmura la voix.

« Non, jamais… Jamais je ne me laisserai pervertir de nouveau ! Jamais ! cria Angelo. Pas tant que je resterai dans la lumière ! »

Sa main se crispa encore une fois sur le briquet, et la flamme jaillit du corps en acier. Angelo reporta toute son attention sur l'incandescence orange, qui se reflétait dans ses yeux.

« Tu ne me vaincras pas ! Tu ne peux rien contre moi ! »

La voix venait de nulle part, mais était tout à fait reconnaissable par ses accents à la fois haineux et moqueurs. Angelo se sentit parcouru de tremblements de peur, et la flamme disparut, plongeant la chambre dans l'obscurité totale. Ses doigts gourds s'affairèrent sur le corps métallique, et la lumière rejaillit.

« Mon indiscipliné disciple ! Je vais achever ton enseignement aujourd'hui... Tu vas la rencontrer ! »

Angelo se concentra de toutes ses forces sur la lumière qui brûlait entre ses doigts.

« Non, pas lui... Non, Clavenius, laisse-moi... Tu es mort... Laisse-moi ! » balbutia-t-il. La flamme dansait au bout du cylindre argenté, chaude et rassurante. « Je ne me laisserai pas faire... Je ne te laisserai plus me faire du mal, Clavenius... » murmura-t-il alors que sa vision se troublait, et un bruit de foule parvenait à ses oreilles.

xxxxx

« Voyons Angelo, souviens-toi de ce jour là… De celui où tu es devenu Masque de Mort… Tu as pourtant agi en plein jour… » susurra la voix sur le même ton séducteur.

Les gradins étaient combles : chevaliers, apprentis, soldats, gardes et quelques servantes, tous étaient là pour assister au combat de Clavenius du Cancer contre Angelo, son disciple. Un duel qui passionnait particulièrement les esprits, car les deux hommes (ou plutôt l'homme et l'adolescent) étaient célèbres pour leur violence. Aucun chevalier ayant affronté Clavenius n'était là pour témoigner de sa rapidité et de sa force, jamais aucun d'eux n'ayant réussi à lui réchapper. Leur tête finissait invariablement accrochée aux murs du Temple du Cancer. Quant à Angelo, il était connu pour son caractère instable, oscillant entre rébellions et résignation d'être l'élève d'un meurtrier. Tout le monde savait pourtant que lorsqu'il s'emportait – en particulier après une nouvelle humiliation de la part de Clavenius – il était tout à fait capable d'envoyer à l'hôpital tous ceux qui avaient eu le malheur ne serait-ce que de le dévisager.

Du pain et des jeux. Les deux protagonistes étant plus des bêtes sauvages que des hommes, les paris allaient bon train dans le Sanctuaire depuis quelques jours, sur qui décapiterait l'autre le premier. Clavenius était toutefois largement annoncé gagnant.

O

Angelo leva la tête et son regard rencontra celui de Sven.

L'apprenti du Cancer soupira : depuis les derniers mois, le monde qu'il s'était construit s'effondrait peu à peu sans qu'il ne puisse rien empêcher. Sven, et son brusque changement de caractère, consécutif à son adoubement, le poussant à s'isoler du reste du Sanctuaire, n'était qu'un exemple. Shura, et sa subite fierté et son orgueil flamboyant, en était un autre. Depuis plus de six mois, Shura avait défendu à quiconque de pénétrer dans son temple, y compris à Sven et Angelo. Ses paroles avaient été aussi énigmatiques que blessantes : « je n'ai plus rien à vous dire ! »

Il s'aperçut que Sven le fixait, et il voulut lui sourire. En trois mois, c'était la première fois que le Suédois lui faisait la grâce de noter sa présence. Il s'en garda pourtant bien en voyant que celui-ci secouait la tête en signe de réprobation. Il pouvait même presque entendre la voix de Sven lui murmurer : « Va-t-en avant qu'il ne te tue ! ».

Angelo reporta son attention sur celui contre lequel il devait se battre : Clavenius. Il était rare que les apprentis dussent défier leur maître pour décrocher leur armure la quasi-totalité d'entre elles était en effet remises en jeu à la mort de leur propriétaire, et les disciples s'affrontaient en combat singulier pou déterminer qui devait lui succéder. Mais, sans que personne n'en connaisse réellement la raison, depuis deux cent quarante ans, les règles étaient différentes pour l'armure d'Or du Cancer : l'élève devait tuer son maître pour obtenir son bien et devenir le nouveau chevalier en titre, avant de se faire tuer inévitablement quelques années plus tard par son propre apprenti. Et c'était justement ce pour quoi lui-même était là aujourd'hui : éliminer Clavenius.

Peu impressionné, son cruel maître le regardait d'un air désabusé, bras croisés sur la poitrine.

« Très bien, nous y sommes... » lança Angelo, rejetant de son esprit l'expression du visage de son meilleur ami. « Je ne te laisserai aucune chance, Clavenius !

Tu ne me vaincras pas ! Tu ne peux rien contre moi !

C'est ce que nous allons voir ! » rétorqua Angelo en se mettant en position de combat.

Clavenius resta immobile jusqu'à ce que son corps ne soit brièvement parcouru d'un tremblement provoqué par son rire sardonique.

« Mon indiscipliné disciple ! Je vais achever ton enseignement aujourd'hui. Tu vas « la » rencontrer, répondit-il.

Quoi ? Qui vais-je rencontrer ?

Ce n'est pas le combat qui nous choisit, mais c'est elle », poursuivit le Cancer en levant d'un geste ennuyé son bras droit. Il l'éleva jusqu'à ce que celui-ci se place dans l'axe de son corps.

Angelo recula, pensant tout d'abord que Clavenius allait lancer sur lui les vagues d'Hadès. Mais il se ravisa, apercevant le poing dressé de Clavenius : l'index n'était pas plus visible que les autres phalanges.

« Mais qu'est-ce que... ? » murmura Angelo, conscient soudain qu'il allait devoir faire face à une attaque totalement inconnue.

« Quels idiots ! Ils sont venus ici pour nous voir nous entre-tuer, mais ils ne verront rien du vrai combat... » ricana Clavenius, tout en jetant un regard amusé à la foule.

Une vive lumière jaillit de son poing.

« Que veux-tu dire par là ? »

Angelo recula malgré lui, voyant que la lumière orangée gagnait d'intensité autour du poing de Clavenius. La peur le saisit lorsqu'il sentit une brise caresser ses joues. Le léger vent tournait autour de lui, augmentant en force de seconde en seconde. Paralysé par la stupeur, Angelo se retrouva finalement emprisonné par les tourbillons.

« Mais qui vais-je rencontrer ? hurla Angelo.

Notre maîtresse à tous, nous autres chevaliers du Cancer !

« Et ce n'est pas Athéna » entendit Angelo. Clavenius lui parlait directement par télépathie. « Non, notre vraie maîtresse, c'est... »

« …Salem »

xxxxx

La lumière du briquet vacilla sous l'effet imaginaire d'un vent tout aussi irréel, et Angelo plaça sa main gauche au dessus de sa main droite, qui tenait le briquet, pour empêcher la flamme de s'évanouir.

« Salem… » répéta-t-il, sentant un frisson d'angoisse le parcourir.

Puis toute l'horreur de ce qu'il avait appris ce jour-là lui revint en mémoire.

xxxxx

Tout ce que vit la foule fut un tourbillon s'élever du centre de l'arène vide, mystérieusement délaissée par ses combattants quelques minutes auparavant. La colonne de vent gagna en hauteur, jusqu'à former une véritable tornade de poussière. Les gradins du bas de l'arène furent rapidement éclaboussés d'un sable ocre, et durent battre en retraite dans les étages supérieurs. La colonne se désintégra aussi brusquement qu'elle s'était formée, révélant les silhouettes des deux duellistes. Le tenant du titre était à genoux, et avait visiblement énormément de mal à maintenir sa position. Son disciple s'était planté droit devant lui et le toisait de toute sa hauteur, le mépris affiché sur son visage.

« Félicitations, elle t'a choisi, ricana Clavenius.

Non, c'est moi qui t'ai vaincu, et personne d'autre ! »

Le Cancer partit dans un éclat de rire, vite étouffé par le sang qui s'écoulait de sa bouche. Incapable de se maintenir à genoux plus longtemps, il bascula sur le sol, face contre terre. Dans un dernier effort, il parvint à se mettre sur le dos, et inhala avec grande peine une bouffée d'air. Angelo s'approcha de lui, et s'agenouilla, son regard restant rivé aux deux iris rouges de son maître.

« Qu'attends-tu pour m'achever ? demanda Clavenius, entre deux halètements.

Je t'ai vaincu... L'élève a dépassé le maître, et tu ne pourras plus me faire souffrir. C'est tout ce que je voulais », répondit calmement Angelo.

Clavenius ricana faiblement.

« Non, tu te trompes. C'est elle qui t'a choisi pour devenir Chevalier d'Or du Cancer. Et selon la tradition établie, tu dois me tuer pour pleinement me succéder.

Je n'ai plus envie de te tuer. Tu es bien trop misérable pour que j'entache ma conscience de ta mort.

Mais elle, c'est ce qu'elle veut. Le chevalier d'Or du Cancer commence toujours sa longue liste de victimes par le nom de son maître. »

Angelo allait lui répéter qu' « elle » n'existait pas, et qu'il n'avait pas l'intention de le tuer, lorsqu'il sentit ses sens l'abandonner brusquement. Tout devint noir et silencieux autour de lui, et Angelo perdit toute notion de temps et d'espace. Il eut l'impression dérangeante de n'être plus qu'un corps flottant dans le néant. Puis la lumière et le bruit de la foule revinrent progressivement. Entouré par les cris d'horreur des spectateurs, Angelo découvrit avec effarement qu'il avait plongé sa main droite dans le cou de Clavenius, et avait enfoncé ses doigts dans sa gorge. Clavenius ne bougeait plus, aucun spasme ne faisait frissonner son corps, et ses yeux révulsés aux iris blancs indiquaient qu'il était mort.

« Non ! » hurla Angelo, en dégageant sa main du cadavre de son maître.

Interdit, il contempla avec dégoût sa main souillée de sang, puis ses yeux se posèrent sur les gradins. Il chercha désespérément Sven, mais il ne le trouva pas. Son regard croisa celui d'acier du masque du Pope, et il comprit soudain qu'il venait de sceller son destin. Il était devenu un assassin.

xxxxx

La brise tournait toujours autour d'Angelo, et eut raison cette fois-ci de la lumière du briquet. Angelo frissonna, alors qu'une main invisible caressa ses lèvres, puis sa joue.

« Salem ? murmura-t-il.

Tu sais que tu m'appartiens, Masque de Mort...

– Non ! Laisse-moi tranquille ! Je ne suis plus lui... Tu ne peux plus me forcer à t'obéir ! hurla-t-il.

Tu es à moi, et tu n'y peux rien ! » rétorqua la voix.

Angelo sentit ses sens l'abandonner, et il se retrouva plongé dans la même obscurité que lors de son combat avec Clavenius. La même obscurité que lors de chacun de ses combats, ces moments où il laissait Salem prendre possession de Masque de Mort et perpétrer ses meurtres.

« N'oublie pas comment tu as tué ton maître ! Ne m'oblige pas à te faire faire la même chose à l'un de tes amis... »

La voix, cette fois-ci bien réelle, claqua à ses oreilles comme le sifflement d'un serpent prêt à le mordre. Deux lèvres glacées se posèrent sur son cou, alors qu'il sentait un poids sur son corps, le faisant basculer en arrière.

« À moins que je ne te fasse t'en prendre à cette femme qui t'obsède tant… »

Une forme féminine se pressa contre lui, appréciant de ses mains caressantes chaque détail de son visage, de ses épaules, et de son torse. Angelo eut un haut-le-cœur, et dans un sursaut de bravoure, repoussa la forme qui prenait corps au-dessus de lui.

« Oh ! Oh ! Le petit ange se rebelle, gloussa Salem. Très bien, préfères-tu que je te fasse égorger ton cher Inspecteur? Celui que tu considères comme un père ?

– Non ! Jamais je ne te laisserai prendre possession de moi ! Je préfère encore me tuer que te laisser faire ! hurla Angelo.

– Vraiment ? Tu n'es décidément ni drôle ni coopératif… Il va falloir que je me divertisse autrement. »

Angelo sentit le poids sur son corps diminuer, mais resta fermement maintenu au sol.

O

Salem observait sa victime avec un étonnement dissimulé. Physiquement, Angelo ne semblait guère différent du jeune homme dont elle avait possédé le corps pendant de si longues années. Le changement était plutôt mental. Ce n'était pas la première fois qu'Angelo se rebellait contre son autorité. Plusieurs fois à l'époque où il avait été chevalier, il avait essayé d'échapper à son emprise. Salem s'était toujours arrangée pour reprendre le contrôle en lui inspirant la peur de supplices tous plus douloureux et horribles les uns que les autres, et qu'elle menaçait de lui infliger s'il ne se montrait pas plus docile. Angelo n'était pas un couard, mais des années de sévices de la part de son maître l'avaient incliné à éviter de nouvelles tortures. Mais cette fois-ci, cette stratégie ne fonctionnait pas. Il lui avait déclaré qu'il préférait mourir plutôt que de se voir possédé, et Salem ne doutait pas de ses paroles. Elle pouvait lire sa détermination dans ses pupilles dilatées, telles celles d'un chat apeuré. Si Angelo tremblait, ce n'était plus pour sa propre personne ou pour sa vie. Non, la seule chose qui l'effrayait désormais était de perdre ce monde qu'il s'était créé depuis sa résurrection et ceux qui l'entouraient.

« Il va falloir changer de tactique, conclut Salem. Il ne va pas céder aussi facilement… » Elle sourit à elle-même en ajoutant : « la torture n'en sera que plus plaisante, et ma victoire, plus savoureuse. »


Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 15 h 15 (June 5, 2004, 12 : 15 AM GMT +3 : 00)

Quartier du Musée Archéologique, siège de l'Escadron d'Athènes

« Et donc…Vous n'avez aucune photo de lui, ni ne connaissez son signalement ? » Le chauve devant Aiolos se gratta la boule de billard luisante qu'était sa tête avec un air gêné. « Veuillez m'excuser cinq minutes.

– Où allez-vous ?

– Je reviens… »

Le bonhomme sortit précipitamment, achevant de donner à Aiolos l'impression qu'il s'attirait plus d'ennuis qu'autre chose. Évidemment qu'il ne connaissait pas le signalement de ce mystérieux envoyé de Darius ! Il ne l'avait jamais vu… C'était cet homme qui était supposé le reconnaître dans la foule.

Soudainement alarmé par des éclats de voix provenant du couloir, Aiolos se leva et entrebâilla la porte, glissant un œil à l'open space qui s'étendait là. La boule de billard discutait avec un homme un peu plus âgé que lui.

« Il affirme qu'il vient du Sanctuaire Terrestre, et je pense qu'il dit la vérité. Par contre, il ne sait rien sur l'autre homme : ni son nom, son apparence ou son âge.

– Tu penses que cela pourrait avoir un lien avec l'homme qui a été retrouvé hier et transporté à l'hôpital central d'Athènes ?

– Je crois que c'est une piste à explorer en effet.

– Bon… Garde-moi ce visiteur au frais. Je me chargerai de l'interroger une fois que nous n'aurons plus les deux agents du quartier général dans les pattes.

– À vos ordres, monsieur Damaskinos. »

Aiolos referma la porte, le cœur battant. « Le mettre au frais » ? On voulait donc l'enfermer… il en était hors de question ! Il bloqua la porte avec l'une des deux chaises de la salle, et se précipita à la fenêtre qu'il ouvrit en grand. Il se trouvait au deuxième étage, et par chance, un mur avec auvent courait jusqu'au portail.

Il n'hésita pas une seule seconde et sauta sur le petit toit.

O

Aiolia essayait désespérément de trouver un quelconque intérêt au paysage et non de dévisager Marine, dont la mise l'intriguait et le fascinait à la fois. Son regard glissa une nouvelle fois sur les lunettes noires, qui cachaient ses ô combien jolis yeux, ses cheveux sagement retenus en queue de cheval à l'arrière, et son petit haut très estival. Mais la moue désenchantée qui ornait ses lèvres en disait long sur son inquiétude.

« Marine, que se passe-t-il ? Tu as l'air alarmée…

– Je ne suis pas très tranquille quant à Thétis, Kanon et Aldébaran. Je les ai peut-être envoyés au Sanctuaire Terrestre de façon prématurée, avoua-t-elle.

– Thétis est du genre prudent, il me semble, et Aldébaran a suffisamment de plomb dans la cervelle pour ne pas prendre de risques inutiles », rétorqua Aiolia, étreignant son poignet en signe de réconfort.

« Et Kanon ?

– Ah… » Ça, c'était une autre paire de manches. « On va dire qu'il est débrouillard et que son côté fourbe et manipulateur lui permet de se tirer de tous les ennuis.

– C'est justement ce qu'il me fait peur », répondit Marine en souriant jaune.

Elle craignait franchement que Kanon prenne la gravité de la mission à la légère et ne cherche plus à récupérer Thétis qu'à faire son devoir. Seule nouvelle encourageante : Eleny lui avait notifié que le Grec se retrouvait investi de la tâche de protéger et rapatrier l'un des Spectres.

Un certain Rune.

« Bien, nous sommes arrivés », glissa-t-elle alors que leur limousine s'engouffrait dans la cour d'un hôtel particulier.

Aiolia acquiesça de la tête avant d'ouvrir sa portière.

O

Aiolos s'effaça contre le mur, priant pour que l'homme et la femme qui sortaient de la voiture n'aient pas l'idée de lever les yeux sur lui. A priori, il y avait peu de chance : ils lui tournaient le dos et se dirigeaient vers l'entrée de l'ancien hôtel. Son regard s'accrocha à la silhouette de l'homme en particulier : il avait une bizarre impression de déjà vu le concernant.

Finalement, il secoua la tête : c'était idiot comme réflexion. Il fallait qu'il profite du portail ouvert pour s'échapper.

Il sauta à terre et se faufila entre les deux battants qui se refermaient.

O

Aiolia se retourna sur le portail qui acheva de se fermer en grinçant. Il lui avait semblé et d'une qu'on l'observait, et de deux… il ne savait pas trop définir cette étrange impression qu'une personne familière se tenait non loin de lui.

« Aiolia, que se passe-t-il ? »

Marine semblait un peu inquiète de le voir piler net dans l'entrée.

« Rien du tout… Allons-y, ne perdons pas de temps. »

Mais tout de même, il se sentait troublé.

O

Aiolos frissonna lorsque le grincement de moteur du portail électrique cessa. Étrange, il faisait chaud pourtant. C'était juste impression que…

« Que rien du tout ! »

Il savait maintenant que l'envoyé de Darius avait été agressé et se trouvait à l'hôpital central d'Athènes.

Il devait le retrouver.


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 15 h 15 (June 5, 2004, 12 : 15 AM GMT +3 : 00)

Sous le Temple de Sounion

Bàlint se retourna, et regarda le rayon de lumière qui filtrait de l'entrée du tunnel. Puis il scruta de nouveau le chemin devant lui, conscient qu'il s'aventurait dans les ténèbres au sens propre comme au figuré. Il se concentra pour ajuster sa vision à l'obscurité, mais à son plus grand désarroi, il lui fallut plusieurs minutes avant de pouvoir saisir la configuration du terrain. Seule une partie de la rivière s'engouffrait dans cette longue galerie creusée dans le flanc de la grotte. Le niveau de l'eau était très bas, et un rebord suivant la paroi permettait de progresser tout en gardant les pieds au sec.

Alors qu'il allait commencer son escalade, il sentit une douleur sourdre sous son crâne, et sa vision s'assombrit. La faiblesse le gagnait de nouveau. Sa main se crispa contre une aspérité du mur de roches, le temps que son étourdissement ne cesse. Il mit un genou à terre, et seule sa volonté l'empêcha de glisser totalement sur le sol.

« Ce n'est pas le moment de fléchir, Bàlint. Tu es tout près de la sortie… » se répéta-t-il pour s'encourager.

Il tenta de se relever, mais cette fois-ci, son corps refusa catégoriquement de lui obéir. Bien au contraire, celui-ci devenait aussi lourd que du plomb, alors qu'une irrésistible langueur le gagnait. Bàlint comprit qu'il allait payer le prix fort pour son obstination à ignorer son épuisement.


Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 15 h 15 (June 5, 2004, 12 : 15 AM GMT +3 : 00)

Centre-ville, dans une voiture

Nikos laissa son regard filtrer à travers la vitre sans teint de la limousine. En dehors de cette carcasse de métal et de verre, la vie humaine suivait son cours. C'était un après-midi comme les autres : en ce quartier central bon chic bon genre, les passants vaquaient tranquillement à leurs visites des magasins, les hommes d'affaires marchaient d'un pas pressé, le téléphone portable accroché à l'oreille. Une vie à laquelle elle n'avait jamais eu droit : de son vivant, elle n'avait connu que les mauvais quartiers et leurs bars à hôtesses. Depuis qu'elle était devenue immortelle, sa fortune avait progressé au rythme de ses meurtres, et l'avait finalement propulsée dans un autre monde : celui de la nuit, fréquentée par l'élite désabusée de son pays. Mais jamais, à son plus grand regret, elle ne pourrait se promener dans cette rue-ci, baignée de soleil.

Ses pensées s'interrompirent en même temps que le téléphone de sa limousine donna de la voix. Elle se pencha sur l'appareil. Ses yeux cherchèrent le numéro sur l'écran à cristaux liquides, mais elle constata que rien n'était affiché : l'appel provenait de l'étranger.

« What ? demanda-t-elle d'une voix contrariée.

– Pronto ? Signora Nikos... »

« Cette voix... » se répéta-t-elle. C'était celle caressante de son mystérieux interlocuteur de Venise, Visconti. Avait-il pris sa décision au sujet de l'armure ou voulait-il un compte-rendu sur les activités des envoyés de l'Ordre d'Ermengardis ? Elle ne s'attendait pas à son coup de fil de si tôt. Nikos ressentit aussitôt de la suspicion : elle savait très bien que dans ce genre de transactions, les contacts impromptus étaient plutôt annonciateurs de problèmes qu'autre chose.

« Sì, Signore Visconti...

– J'ai cru un moment avoir fait un faux numéro... Cela aurait été fâcheux.

– Je suis désolée, Signore Visconti, je réfléchissais à notre opération commune. »

Elle entendit au bout du fil un délicieux rire masculin. Le timbre était agréable à son oreille, mais elle se raidit pourtant. Visconti faisait preuve d'une assurance exagérée.

« Revenons à ce qui motive mon coup de fil. J'ai une faveur à vous demander, expliqua plus calmement l'Italien.

– Une faveur ?

– Oui… Je voudrais que vous envoyiez aux pieds du temple Sounion une escorte, pour récupérer deux invités très spéciaux que notre Maître Sylvenius voudrait avoir en audience le plus vite possible. »

Nikos se mordit les lèvres : sans aucune surprise, ce coup de fil inattendu apportait quelques complications.

« De qui s'agit-il ?

– Peu importe leur nom, je veux qu'ils soient mis en sécurité.

– Je vois... Il suffit de me donner les coordonnées exactes de l'endroit où ils doivent être récupérés, répondit-elle d'une voix faussement désintéressée.

– Je peux vous les envoyer, mais c'est assez secret, donc j'aimerais utiliser un canal plus sécurisé. J'aimerais que l'opération soit achevée ce soir. »

« Il aimerait beaucoup... Et à combien ce qu'il aimerait se monte-t-il ? » songea-t-elle, laissant sa nature intéressée reprendre définitivement le dessus.

« Envoyez les instructions comme la dernière fois. Mon second s'en chargera, répondit-elle d'une voix détachée. Mais il s'agit d'un extra à notre négociation de base…

– Je ne conteste pas ce point, Signora Nikos, répliqua Visconti d'une voix désormais sans émotion. Mais je préfère en discuter avec vous une fois que je serai sûr que mes invités sont remis à vos bons soins. »

« Visconti cache quelque chose. Et moi, je n'aime pas les sauts dans l'inconnu ! » réfléchit-elle avant de répondre : « Le prix est en effet difficile à déterminer. Je vais y réfléchir, s'entendit-elle répondre avec audace.

– Je vous en prie… Je suis sûr que nous arriverons à trouver un terrain d'entente. »

Nikos reposa le combiné, puis après quelques secondes de réflexions, fouilla la poche de sa veste et en tira son téléphone portable. Elle composa un numéro d'un geste fébrile et porta le minuscule appareil à son oreille.

« C'est moi. Tu vas recevoir d'ici quelques minutes des instructions de Visconti… Il veut que l'on récupère deux invités spéciaux. Rien qu'à ce mot, je peux sentir à des kilomètres les ennuis. Allez-y armés. »


Italie, Venise, 5 juin 2004, 14h20 (June 5, 2004, 12 : 20 AM GMT +2 : 00)

Quartier Général de l'Ordine di Silny

Visconti reposa le combiné. Le miroir suspendu en face de son bureau refléta l'image d'un homme au visage soucieux. Les derniers ordres de Sylvenius l'avaient surpris. Et surtout la précision de ce qu'il lui avait communiqué lui semblait on ne peut plus troublante. Comment parvenait-il à savoir où se trouvaient Ishara et Bàlint dans la grotte, alors que les deux vampires restaient toujours invisibles aux satellites de l'Ordine ? Sans doute utilisait-il ses pouvoirs pour visualiser la position des buveurs de sang, tout comme une voyante aperçoit l'avenir dans une boule de cristal.

« Savez-vous pourquoi Sylvenius veut récupérer Bàlint et les cercueils ? »

La voix était sans doute déformée à l'aide d'un appareil audio. Visconti jeta un regard scrutateur sur son nouvel allié : son visage était caché par un large châle noir, et ses vêtements sombres et informes ne permettaient guère d'affirmer que c'était un homme ou une femme.

« Je n'en sais guère davantage. Sylvenius donne ses ordres, mais ne m'explique aucun détail de son plan, soupira-t-il. Il ne me fait plus confiance.

– Je sais à quoi tu penses, Giuliano.

– Vraiment ? Et à quoi je pense exactement ?

– Tu éprouves de la culpabilité à trahir Sylvenius. »

Visconti se raidit à ses paroles. Entendre son prénom, aussi bien que ses pensées ainsi exposées à nu, le mettait très mal à l'aise.

« Peut-être... » concéda-t-il.

La silhouette drapée s'approcha de lui. Une main gantée de soie noire caressa d'une façon attentionnée son visage.

« Tu as tort... Tu sais très bien que Sylvenius utilise le maléfice qui plane sur toi pour mieux se servir de toi. La seule issue qui t'est offerte est celle de la Milice Noire. Nous pouvons faire cesser le maléfice, et te rendre ta liberté. »

Le silence se fit. Lourd. Pesant. Contrastant si étrangement avec l'ambiance estivale créée par la clarté du soleil de juin qui filtrait à travers les vitraux.

« Sylvenius recherche quelque chose... Quelque chose que les anciens généraux de Marius possèdent : une sorte de bille de cristal, avoua Visconti. De plus, il s'est adjoint les services d'un démon de la vengeance. J'ignore qui elle est, mais son aura est terrifiante. Ce sont les seules informations dont je dispose pour l'instant.

– J'ignore ce dont tu parles. Ni qui est ce démon, mais c'est un début... Continue à chercher, mais soit prudent.

– Je suis prudent », rétorqua Visconti. « Non, je ne le suis pas », ajouta-t-il en lui-même.

« Vraiment ? Je n'en ai guère l'impression. Tu as révélé une partie de tes pensées à James, et Sylvenius l'a découvert. Il te soupçonne, désormais. À l'avenir, je te prierais de ne pas tenter ce genre de manœuvre. Si d'aventure la Milice doit communiquer avec l'Ordre d'Ermengardis, cela sera au travers de moi, et personne d'autre. »

Visconti acquiesça d'un simple hochement de tête. La main gantée se retira de son visage, et la silhouette recula. Faisant un bref geste d'adieu, elle disparut derrière une grande étagère remplie de livres. Visconti hésita quelques secondes, avant de se lever de son bureau et se diriger vers le meuble. Autant qu'il se souvenait…

« Il n'y a aucune issue de ce côté de la pièce. »

Tournant à l'angle de l'étagère, il découvrit non sans surprise que l'espace formé entre celle-ci, le mur, et la baie vitrée était totalement vide.

« Mais qu'est-ce que— ? »

Visconti n'acheva pas sa phrase, trop surpris de voir que son mystérieux interlocuteur s'était tout simplement « évaporé » dans les airs.


France, Lyon, 5 juin 2004, 14h30 (June 5, 2004, 12 : 30 AM GMT +2 : 00)

Sous les arènes de Fourvière

Lu Wa revint doucement à elle. Son regard glissa sur des parois en pierre, et elle comprit qu'elle se trouvait dans une boîte. Un cercueil ! Rien de plus normal pour un vampire, mais la novice qu'elle était avait encore du mal à se faire à cette idée. Elle se releva du mieux qu'elle le put, mais un peu trop vite : sa tête se mit à tourner et elle bascula en arrière. Deux bras robustes l'attrapèrent avant qu'elle ne retombe complètement, et la remirent délicatement dans le cercueil.

La Chinoise poussa un cri de stupeur lorsqu'au bout de quelques minutes, elle put de nouveau rouvrir les yeux. Le géant Glaucus l'observait d'un regard grave. La seule idée qui traversa l'esprit de Lu Wa fut qu'elle devait fuir, avant que les tortures ne reprennent. Elle tenta de se lever, mais le centurion la bloqua d'une main, l'obligeant à rester dans sa position allongée.

« Calme-toi ! Tu n'es plus en danger pour l'instant... Et chercher à t'enfuir n'améliorera pas ta situation.

– Quoi ? haleta Lu Wa, totalement submergée par la peur.

– Écoute attentivement le conseil que je vais te donner : tu as fait une grave erreur en te faisant passer pour Ishara. Amalric la déteste plus que tout désormais. Il est resté en l'état de statue pendant huit cents ans : sa colère s'exprime sans aucune limite. Fais donc amende honorable et ne cherche pas à te rebeller. D'autant plus qu'il est ton maître à présent.

– C'est Sylvenius mon maître ! protesta la jeune femme.

– Peut-être, mais pour l'instant c'est Amalric qui nous domine tous ici par la force. Il a infligé une bonne correction à tes deux gardes du corps.

– Que leur est-il arrivé? demanda Lu Wa d'une voix tremblante.

– Rien de bien grave... Mais eux ont déjà compris qui était leur maître.

– Leur maître, c'est moi ! »

Glaucus eut un petit rire forcé.

« Tu devrais te reposer et méditer sur mes paroles. De plus, un escadron d'Ermengardis ne va certainement pas tarder à arriver ici. Nous devons être prêts à les écraser sans pitié...

– Ermengardis, ici ? Mais comment ? » s'écria Lu Wa en tentant une nouvelle fois de se lever.

Peine perdue, Glaucus l'immobilisa aussitôt.

« Disons que nous avons envoyé une invitation que l'escadron local ne peut refuser... »

Un peu plus loin

Le bruit parvenait d'une alcôve de la grotte, aux ténèbres pratiquement insondables. Mais pas pour Amalric : ses facultés d'observation s'étaient décuplées au cours des siècles, et même lors d'une nuit sans lune, il lui était possible de voir comme en plein jour. Il s'engagea donc sans crainte dans la cavité, faisant tinter contre la paroi rocheuse l'épée qu'il tenait à la main. Il l'avait arrachée à la Chinoise sitôt qu'il avait reconnu le sceau qui ornait le pommeau : celui de la Milice Noire. Le bras armé des Compagnons de la Lumière. Ou plutôt, de l'Ordre d'Ermengardis, puisqu'il y avait eu un changement de nom après la mort de la créatrice de cette ennuyeuse organisation. C'est ce qu'il avait saisi des tumultes qui l'entouraient malgré "sa captivité" dans son corps devenu de pierre.

Amalric n'était pas resté pour autant insensible à ce qui se passait autour de lui : les bruits et les éclats de voix continuaient à lui parvenir dans l'obscurité et le froid dans lesquels il était enfermé. Il avait très bien compris les relations qui s'établissaient entre Gàbor et Ishara, les querelles internes auxquelles étaient confrontés Lùitgard et Bàlint, la défaite de l'armée de Marius, l'exil de son corps pétrifié dans les geôles de l'Ordre, pendant des siècles et des siècles. Il avait cru de nombreuses fois sombrer dans la folie, et n'était d'ailleurs pas certain de ne pas avoir capitulé. Puis il avait été enlevé par les mystérieux envoyés du Sanctuaire, devenant l'appât des dieux de l'Olympe pour manipuler son ancienne maîtresse. C'est cette proximité avec celle qu'il détestait désormais tant qui l'avait aidé à se libérer de la malédiction d'Adalbert. Comme si la haine lui avait permis de transcender le sort que lui avait lancé le sorcier et s'affranchir de toutes contraintes. À moins que la magie noire déployée pour l'enfermer ne se soit dissipée d'elle-même. Quoi qu'il en soit, il était de retour, et ne se priverait pas de le signaler à ses ennemis, nouveaux ou anciens.

Le bruit devant lui se fit plus distinct, rappelant les claquements de mandibules d'un insecte. Amalric plissa les yeux, découvrant une masse sombre tapie dans l'un des recoins de l'atrium naturel. Ramassé sur lui-même, l'occupant des lieux semblait prêt à bondir sur lui.

Amalric frissonna d'excitation à la perspective d'un combat, puis s'avançant d'un pas, planta l'épée dans le sol. La silhouette se redressa légèrement, observant avec curiosité le trophée que le vampire venait de lui ramener.

« Je suis venu te rendre ton bien, créature de la nuit… »

Ladite "créature de la nuit" s'approcha lentement de l'épée, dévoilant toute sa hauteur : dressée sur ses innombrables pattes, elle devait bien atteindre les deux mètres cinquante de haut. Elle regarda l'arme, puis l'arracha du sol d'un coup sec, et la fit tournoyer avec une rapidité et une aisance déconcertante entre ses mains.

« Oui, c'est cela, victime d'Ermengardis… Je vais bientôt te donner une bonne occasion de te venger de cet Ordre qui t'a réduit dans ce pitoyable état », ricana-t-il d'une voix de plus en plus démente.

L'être arachnoïde poussa un hurlement, mélange peu agréable entre le sifflement d'un serpent et le cri d'un homme en signe d'allégeance. Amalric croisa les bras et regarda d'un œil satisfait son nouvel "allié" de combat.

« Je vais écraser les envoyés d'Ermengardis. Ils vont regretter amèrement de se trouver dans ces souterrains… »


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 15 :35 (June 5, 2004, 12 : 35 AM GMT +3 : 00)

Temple d'Élision

Rune se cala tant bien que mal contre le montant de son lit et installa un livre épais sur ses genoux, puis plaça une nouvelle feuille vierge dessus. Il aurait été plus à l'aise dans la petite pièce transformée en bibliothèque de fortune, mais il n'avait pas le choix. Il doutait d'ailleurs que ses compagnons ne lui accordent la faveur de quitter sa chambre. En un sens, il se retrouvait seul au monde : une fois de plus, la solitude et le silence étaient ses uniques amies.

« Qu'importe… ce sera bientôt la fin pour moi. »

Il poussa un long soupir, puis tâcha au mieux de se concentrer sur un événement de sa vie de mortel qui l'avait beaucoup marqué à l'époque : la seule et unique fois où Minos s'était fâché contre lui.

xxxxx

« Je ne revis pas Kartaly de mon vivant. Je dois avouer que je me fichais bien de savoir ce qu'elle était devenue après l'épreuve de la fosse.

Mon apprentissage auprès du Seigneur Minos se poursuivit, et il en prit lui-même les rênes. Rempli de gratitude envers lui pour l'éducation qu'il me donnait, je ne me posai pas de question quant à son contenu. N'importe quel précepteur s'en serait pourtant étonné : beaucoup de pratiques des armes et pour la théorie, l'apprentissage de langues mortes ou inconnues qui m'aurait valu cent fois le bûcher. Les cours de philosophie avaient de quoi foudroyer sur place un ecclésiastique : puissant ou petit, homme ou femme, tout le monde avait sa place en prison et personne au Paradis. Les cours de géographie ne s'arrêtaient pas à la surface de la Terre, mais s'intéressaient beaucoup à un autre domaine : les Enfers.

À partir de dix ans, je du apprendre par cœur le nom des différents cercles et des malebolge qui les composaient. Dès mes douze ans, Minos ajouta des cours d'un droit très particulier, et qu'on ne trouvait dans aucun livre. J'eus un peu de difficultés au début à lier les différents péchés et les prisons dans lesquelles ils étaient punis. En fait, j'avais du mal parfois à comprendre en quoi consistaient certains péchés, surtout ceux concernant les désirs et la chair, étant trop jeune pour deviner ce que deux êtres humains pouvaient faire ensemble dans un même lit.

Le Seigneur Minos s'absentait souvent, me laissant aux bons soins de ses serviteurs et à mes chères études. Je ne vis jamais aucun enfant pendant tout ce temps-là, et ne me lia pas avec le personnel : mon goût pour le silence date de cette époque, bien que je pense que cela a toujours été dans mon caractère.

À chacun de ses retours, nous changions de lieu de résidence. Après le manoir de Lörsfeld, nous partîmes en France, près de l'actuel Strasbourg, puis en Flandre avant de remonter sur la Wallonie, la Saxe et pour finir, le royaume du Danemark. Il m'avait dit que certains de ses ennemis étaient prêts à tout pour l'éliminer, et que nous devions changer de lieu de villégiature pour garantir notre sécurité. Je compris plus tard qu'il s'agissait des Chevaliers d'Athéna dont il parlait.

C'est en 1215 à Skagen, au nord de l'île de Vendsyssel-Thy, que l'incident se produisit. J'étais dans l'année de mes quinze ans, et je me trouvais dans la bibliothèque du Château de Skagen lorsque l'idée saugrenue de me promener dans le jardin me vint à l'esprit. Les tumultes d'une lointaine bataille avaient cessé depuis quelques heures et l'atmosphère était tranquille en ce début de soirée. Malgré l'interdiction formelle du Seigneur Minos de sortir, j'ouvris les volets et contemplai le carré de verdure qui menait à un petit ruisseau. Que m'avait-il dit déjà ? Ah oui, que des êtres maléfiques rôdaient dans les bois alentour la nuit et buvaient le sang de leurs victimes… C'était pour les arrêter que le roi Valdemar II avait levé les armes.

D'habitude réfléchi et obéissant, je me montrai à ce moment-là tout le contraire, et fis le mur, m'enfonçant dans le jardin jusqu'à l'orée d'un bois avec une insouciance totalement inaccoutumée. J'aurais dû comprendre que je n'étais pas moi-même… »

xxxxx

Rune mordilla inconsciemment le bout de la plume blanche, le remord l'assaillant soudainement alors qu'il se remémorait sa première rencontre avec un buveur de sang. Tout comme avec Bàlint, il n'avait pas fait le poids contre celui-là, et n'avait dû son salut qu'à une aide extérieure.

« Chat échaudé craint l'eau froide… On dirait que non, murmura-t-il. J'aurais dû comprendre que Bàlint me suivait et ne pas me laisser piéger une seconde fois. »

Tout comme ce soir-là, il payait son inconséquence.

xxxxx

« Je continuai à avancer pendant quelques minutes jusqu'à ce que je me retrouve devant un jeune cavalier un peu plus âgé que moi. J'aperçus tout de suite les innombrables entailles qui parsemaient son torse, ses bras et ses jambes.

« Êtes-vous blessé ? » demandai-je.

Le jeune homme se contenta de me sourire. Intrigué, j'avançai encore de quelques pas, détaillant un peu plus sa personne : il avait des traits très fins et aristocratiques, presque féminins, des yeux d'un beau bleu profond et une chevelure cuivrée qui retombait sur ses épaules. Plus grand que moi, il était de bonne carrure sans toutefois être trop imposant.

« Avez-vous besoin d'aide ? »

La naïveté avec laquelle j'agissais aurait dû m'alerter, mais je continuai à avancer, pour me poster devant lui, complètement hypnotisé par son regard.

« J'ai effectivement besoin de toi », me répondit-il.

La seconde qui suivit, je me retrouvai au sol, hurlant de douleur lorsque le buveur de sang planta ses crocs dans ma gorge. Je crus ma dernière heure arrivée, mais il en fut tout autrement.

Le Seigneur Minos souleva le vampire hors de terre, écartant de moi le danger. Encore sous le choc, je restai au sol, observant avec des yeux mis clos la créature se débattre dans les fils invisibles comme un insecte dans celle d'une araignée. J'entendis mon maître prononcer des mots d'une langue qui m'était alors inconnue. Puis il laissa choir au sol le vampire et se tourna vers moi.

Je perdis connaissance…

À mon réveil, je me trouvais dans la salle principale du château, étendu sur un tapis au pied du trône du Seigneur Minos. Je compris tout de suite qu'il était furieux lorsque son regard froid se posa sur moi. Je me soulevai sur mes avant-bras et allais pitoyablement m'excuser lorsque je sentis la pression de ses terribles fils sur chaque membre de mon corps.

« Tu m'as désobéi, Rune. »

Je fus mis de force debout puis écartelé comme une marionnette. Les fils tirèrent sur mes jambes et mes bras, me faisant ressembler à l'homme de Vitruve que Leonardo da Vinci dessina quelques siècles plus tard. La douleur était tellement insupportable que j'en oubliai de supplier ou de me plaindre, me contentant de pleurer. J'étais persuadé que j'allais mourir.

« Tu t'es laissé berner et piéger par un vampire. »

La pression s'accentua, me tirant un cri et faisant redoubler mes pleurs. Je n'avais plus qu'une envie : rendre mon dernier souffle. Derrière le rideau de ma longue chevelure, je voyais mon Seigneur et maître avec une main levée, désirant plus que tout qu'il abaisse le couperet et mette fin à mes souffrances.

« Tu as décidément bien du chemin à parcourir avant de parvenir à ce à quoi je te destine. »

Les fils me lâchèrent sans prévenir, me laissant choir au sol. Je ne compris que le seigneur Minos avait décidé de m'épargner que lorsque ma tête heurta la froide surface d'une dalle. Épuisé et honteux, je n'osai pas relever la tête, mon cœur battant à tout rompre dans ma poitrine au même rythme que les bruits de pas qui s'éloignaient.

Je n'ai jamais désobéi au Seigneur Minos depuis lors. »

xxxxx

Un bruit… Celui du mécanisme du verrou qui s'actionne.

Surpris et fébrile, Rune laissa échapper sa plume, puis la ramassa promptement, grimaçant en voyant qu'une tache d'encre ornait désormais son oreiller. Considération futile compte tenu de l'épée de Damoclès qui était suspendue au-dessus de sa tête. Il se rassit plus dignement au bord de son lit et posa son matériel d'écriture sur son chevet.

Son cœur se serra lorsque Minos entra et ferma la porte derrière lui. Rune se leva lentement, mais n'osa pas avancer vers lui, ni le regarder.

« Rune, il faut que tu viennes avec moi… vite ! »

Le Balrog releva la tête et s'aperçut que Minos était armé. Il portait deux épées à la ceinture – un peu comme Darius – et tenait une arbalète à la main.

« Où comptez-vous aller ?

– Nous quittons le temple… et le Sanctuaire par la même occasion.

– Mais nous n'avons nulle part où aller.

– Comme Darius l'a suggéré, nous nous rendons à l'Ordre d'Ermengardis. Je suis certain qu'ils pourront te soigner. »

Le visage de Rune prit immédiatement une expression douloureuse, qui vira soudainement à la rage.

« Je ne veux pas avoir à faire à ce maudit ordre !

– Rune, tu n'as pas le choix. Éaque est en train de faire un véritable lobbying auprès de Rhadamanthe pour le convaincre que tu es un danger pour nous tous. Rhadamanthe t'apprécie beaucoup, mais il est en train de se laisser convaincre. Si Éaque arrive à ses fins, il demandera ta tête et je ne pourrai rien pour toi.

– Je m'en fiche ! »

O

Minos observa le visage de Rune, qui affichait en ce moment même toute la haine qu'il pouvait ressentir. Un tel revirement était inhabituel chez lui, à mettre sur le compte de la nervosité ou peut-être… était-il véritablement en train de devenir un démon ?

Le Griffon chassa cette idée : son disciple n'était pas en train de se transformer en vampire. S'il commençait à douter, Rune n'avait plus aucune chance de survie.

« Rune, je t'en prie, réfléchis un peu à ce que je viens de te dire.

– Il est hors de question que je me rende là-bas », hurla Rune, rentrant dans une colère si noire qu'il en oubliait la politesse due à son supérieur. « Et puis quoi encore ? Me rendre pieds et poings liés à Kanon ? »

Minos étudia avec attention le visage de son procureur : il avait déjà vu quelque part cette expression mêlant colère, haine et envies de meurtre.

« Alors, c'est ça… tout tourne pour toi autour de Kanon et de la vengeance que tu veux lui faire subir. » Le Griffon secoua la tête tellement l'idée lui sembla absurde. « C'est ridicule Rune. Je l'ai affronté aussi : ce n'est pas pour autant que je suis obsédé par l'idée de le tuer.

– Mais il ne vous a pas tué ! » La hargne et la douleur étaient palpables dans la voix de Rune. « Il ne vous a pas tué de la façon dont il m'a tué ! Il m'a déshonoré et humilié, moi, l'étoile du Talent. Jamais je ne lui pardonnerai ! »

Le Griffon aurait aimé répliquer par un argument valable, détruire le mur de haine et d'obsession derrière lequel Rune s'était réfugié à son insu, mais ne trouva pas les mots.

Il se dirigea vers la porte et allait sortir lorsque, enfin, il sut quoi lui dire.

« Rappelle-toi comment tu es devenu la nouvelle étoile du Talent… ou plutôt, comment l'Étoile du Talent t'a choisi. Tu étais alors bien au dessus de tous ces sentiments de revanche et de vendetta, Rune. Ne laisse pas ta colère te mener à une issue fatale. »


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 5 juin 2004, 21 h 50 (June 5, 2004, 12 : 50 AM GMT +9 : 00)

Chambre de Camus

Camus ouvrit lentement les yeux. Sa vision resta floue quelques secondes, jusqu'à ce qu'il aperçoive le visage tant aimé. Au risque de réveiller Ambre, il déposa un baiser sur ses lèvres et la serra contre lui. Le visage assoupi vint se nicher dans son cou, une main serra sa taille, l'autre agrippa son épaule. Il l'entendit soupirer dans son sommeil, mais ne se reprocha pas de l'avoir embrassée. Il goûta de nouveau aux lèvres de l'endormie, mais cette fois-ci, elle ne bougea pas. Seule sa respiration, soulevant doucement sa poitrine, animait légèrement son corps.

Ce spectacle, Camus ne pouvait plus en détacher ses yeux. Il se surprit à espérer en profiter tout au long de sa vie. Sentir la présence de cette femme, dont la beauté ne rivalisait qu'avec l'intelligence, à ses côtés. Avoir des enfants d'elle, les voir grandir ensemble. Il lui semblait que pour la première fois, la vie prenait un sens, et qu'il pouvait vivre pour quelqu'un d'autre que lui, ou plutôt, de l'image qu'il s'était fait de lui.

Doucement ses mains chassèrent les couvertures, offrant à sa vision le corps parfait qui hantait ses rêves depuis si longtemps. La plus hardie parcourut une épaule, puis se perdit sur une hanche. Ambre soupira de nouveau dans son sommeil, et s'écarta légèrement de lui.

« Mauvais calcul.»

À son plus grand regret, le battement de cœur régulier de la jeune femme ne se faisait plus sentir à l'unisson avec le sien. Il se pencha légèrement, pour ramener cette douce sensation plus près de lui.

C'est là qu'il vit le signe : imprimé en noir sur la chair si blanche de son sein droit, deux lettres gothiques. Deux « M ».

« Memento Mori. »

Son cerveau vrilla de douleur presque instantanément... À un tel point qu'il crut un moment perdre connaissance. Puis une lueur apparut devant ses yeux. Verte, aux reflets subtils et multiples, alliant toutes les couleurs de la plus profonde des forêts tropicales.

xxxxx

Londres, 1490

Le joyau brillait entre ses doigts. Gàbor approcha l'émeraude de ses yeux, pour mieux observer l'éclat. Celui-ci lui sembla parfait, renvoyant tel un miroir le feu qui ravageait la galerie où il se trouvait.

« Il sera magnifique au cou d'Ishara », murmura-t-il avec satisfaction, tout en regardant d'un air désintéressé les flammes lécher les murs aux riches boiseries et somptueuses tentures, transformées en un brasier ronflant. Tout se passait pour le mieux : le raid sur le quartier général de l'Ordre d'Ermengardis était une réussite complète. L'hôtel particulier et fortifié ne serait plus qu'un amas de décombres fumants et de corps calcinés dans quelques heures.

Il glissa le bijou dans l'un des replis de sa cape, et entreprit d'inspecter le reste du meuble qui se tenait devant lui, avant que celui-ci ne soit également réduit en cendre. Il ne fallait rien laisser à l'Ordre, toutes ses richesses devaient retourner au vainqueur : Marius. Piller n'avait jamais fait partie des actions de guerre préférées de Gàbor, mais si cela devait concourir à priver l'ennemi de ses ressources, le Hongrois l'approuvait totalement.

Gàbor étendit la main vers un tiroir. Celui-ci se coupa soudain en deux, traversé par la lame d'une épée. L'incrédulité fut le premier sentiment de Gàbor, puis la douleur parvint à son cerveau, lorsqu'il comprit que la lame transperçait également son épaule droite.

« Alors, petit vampire, on se laisse prendre par surprise ? » ricana un homme derrière lui.

La lame se retira doucement de sa chair, arrachant un râle à Gàbor, pour laisser la place à une forte poigne. Le soldat, sans égard à la blessure qu'il comprimait d'une main de fer, le fit se retourner et lui faire face. La douleur submergea Gàbor, et ce ne fut que dans une sorte de brouillard qu'il entrevit son attaquant, et la marque qui agrémentait son torse à découvert : celui de la Milice Noire.

Une seconde plus tard, Gàbor sentit ses jambes se dérober sous lui alors que la lame acérée déchirait une nouvelle fois sa chair, et l'empalait contre le meuble.

« Je vais me faire un plaisir de te faire regretter ce raid contre ce château, mon mignon », fit son assaillant d'une voix menaçante.

Gàbor, occultant du mieux qu'il le put sa blessure, tenta de dresser l'épée qu'il tenait à la main. Mais celle-ci lui fut arrachée d'un coup sec, alors que la lame plantée en lui tournait doucement dans sa chair.

« Inutile de résister, ton agonie ne fait que commencer… » ricana le tourmenteur.

La tête de Gabor bascula en arrière, se heurtant au bois du meuble. Il sentait ses forces l'abandonner peu à peu, alors que la douleur brûlait sa poitrine. Il s'imagina couler lentement dans un océan de feu, ses gémissements s'échappant de sa bouche. La seule chose qu'il pouvait encore apercevoir était la marque de la Milice Noire de son tortionnaire.

« Gàbor ! »

La voix de Bàlint résonna à ses oreilles, puis le bruit d'une lame fendant l'air. Gàbor entendit le bruit lourd d'une chute. La lame glissa hors de son corps, lui arrachant un nouveau râle. Deux bras l'entourèrent alors qu'il s'affaissait sur ses genoux.

« Gàbor ! Tout va bien ! Je suis là ! »

Le cadet des Szeged ouvrit lentement les yeux, et aperçut le regard affolé de son frère, qui le soutenait contre sa poitrine.

« Bàlint, je suis désolé ! murmura Gàbor. Je ne l'ai pas vu… Je ne… »

Ses yeux s'agrandirent soudain de peur : une silhouette venait d'apparaître derrière Bàlint, et une lourde épée était prête à s'abattre sur lui. Gàbor voulut hurler, mais la douleur cloua de nouveau sa bouche et le condamna au silence.

Il ferma les yeux, trop effrayé de voir l'impensable arriver, et trembla en entendant un bruit métallique couvrir le ronronnement de l'incendie.

« Lùitgard ! »

Entendant la voix de son frère, Gàbor rouvrit les yeux : il vit que le général s'était interposé entre l'assaillant et son fidèle lieutenant. Il avait bloqué la lame meurtrière de sa longue épée, et tenait son poignard, enfoncé jusqu'à la garde, dans le corps du soldat de la Milice.

Celui-ci poussa un dernier cri de douleur, et glissa finalement à terre.

« Bàlint, fit calmement Lùitgard sans se retourner. Il me semble bien t'avoir mis en garde contre les soldats de la milice. Pour eux, frapper dans le dos n'est pas un déshonneur, mais l'usage courant de la guerre.

Je suis désolé, murmura l'intéressé. Gàbor est blessé. »

Lùitgard laissa échapper un petit rire moqueur.

« Emmène-le... Je vous couvre.

Merci Lùitgard…Soit prudent ! »

Faisant un dernier geste de remerciement à son maître, Bàlint passa son épaule sous le bras de son cadet, et le tenant par la taille, commença à avancer doucement.

Le décor tournait autour de Gàbor, alors que la silhouette de Lùitgard disparaissait peu à peu dans les flammes. Il glissa sur ses genoux, et n'entendit presque pas la voix de son aîné l'appeler...

« Gàbor... »

xxxxx

« Bàlint, Lùitgard... Où êtes-vous ? » murmura-t-il, envahi d'une panique sans précédent. Pourquoi appelait-il le nom des ennemis de l'Ordre, comme s'ils étaient les personnes les plus chères à son cœur ?

Camus sentit sa tête le lancer de nouveau, tout comme quelques heures plus tôt, au moment de son malaise. S'il parvenait à voir le passé de Gàbor, à ressentir ses émotions avec une telle acuité, il ne pouvait pas y avoir qu'une seule explication. La main de Camus se crispa sur le drap alors qu'il frémissait d'horreur à la simple pensée de cette réalité.

« Je suis… Gàbor ? »

A suivre dans la Chronique XII : Haunted (4/4)


Nota Bene: je laisse les lecteurs rapprocher le souvenir de Rune avec certains propos de Minos du chapitre 16 et les mémoires de Bàlint du chapitre 22.