Hello ! Nous revoilà avec un chapitre assez différent des précédents, un poil plus court aussi, mais concentré sur une seule semaine. Mais je peux vous dire qu'il leur en arrive des choses, à nos petits loups, des voyages, un monsieur qui se retrouve coincé dans un chaudron, une équipe de quidditch de Croatie en grande forme et des feuilles de thé qui forment des dessins peu rassurants au fond d'une tasse... Bonne lecture !
36. B.A.B.E.L.
« Gwenog ? »
J'ouvre les yeux et m'étire, comme le ferait une humaine. La mise en situation est rapide, il fait jour, soleil, les sept autres lits de la chambre sont vides et la voix qui me réveille n'appartient ni à mes camarades de chambrée, ni à la jeune directrice de l'orphelinat. Je soupire. Il paraît que les humains font ça tout le temps, quand ils sont exaspérés, qu'ils s'ennuient, et même parfois pour rien en ce qui concerne les adolescents. Et je n'oublie jamais que je dois me comporter comme une adolescente.
- Pour la dixième fois, tu n'as rien à faire là. La porte de la chambre est de quelle couleur ?
- Rose.
- De quelle couleur sont les rideaux, les couvertures ?
- Rose.
- Je ne me suis donc pas trompée de chambre et tu n'as rien à faire ici.
J'aurais bien ajouter « tu es mort » mais l'épisode du lac est un sujet sensible pour Jasper.
- Il fallait que je te parle.
Je grogne et me retourne dans le lit, lui offrant mon dos comme seule réponse.
- Sérieusement, Gwenog, il faut qu'on parle.
- Il est quelle heure ?
- Huit heures.
- C'est inhumain de me réveiller si tôt.
- Justement.
Je me redresse et le regarde avec méfiance. D'ordinaire il n'entre pas dans mon jeu de « nous ne sommes pas humains ».
- Regarde ce que j'ai trouvé.
Il laisse tomber sur mon lit pléthore de livres. Je reconnais le genre, Kathleen en est friande, c'est de l'heroic fantasy, le genre d'histoires où le héros n'a rien d'un héros et à qui il arrive pourtant un milliard de péripéties avant qu'un vieil homme à la barbe blanche lui avoue qu'il est le prince d'une contrée merveilleuse et que son peuple attend son retour pour le couvrir d'amour. Généralement le héros est orphelin ou a été enlevé à ses parents par d'horribles orques ou a toujours vécu en ignorant que ses parents sont les roi et reine d'un pays fantastique qu'il retrouvera à la dernière page, pour une vie pleine de promesses.
- Je vois où tu veux en venir mais... c'est de la fiction, Jasper. Ça n'arrive pas, ce genre de choses.
- Si tu disais aux filles qui dorment dans cette chambre que tu caches une baguette magique dans ta malle elles te prendraient pour une folle.
- Elles me prennent déjà pour une folle, tu sais.
- C'est tes cheveux, aussi, si tu les coiffais...
Vaste sujet que sont mes cheveux. Jasper, dont la seule idole sur terre est le très précieux Scorpius Malefoy, se lave deux fois par jour et se peigne les cheveux avec soin. Moi je n'ai encore jamais essayé de glisser une brosse entre ma tête et ces choses bizarrement rousses qui y poussent. Peigne-t-on l'herbe que l'on foule ? Certainement pas. Je ne vois pas pourquoi je peignerai l'herbe orange qui pelouse mon crâne.
- Bon, soit. On sait vaguement faire de la magie avec des bouts de bois qu'on cache dans nos malles. Ça ne fait pas de nous les héros d'une histoire.
- Mais...
- Jasper, je peux te jurer qu'aucune personne normalement constituée aurait l'esprit assez tordu pour... eh bien, pour nous inventer, nous et notre semblant de vie.
Il a l'air terriblement déçu. Ça me fait de la peine de le voir comme ça. Moins que quand je l'ai vu sortir de l'eau porté par James Potter, cela dit. Il était livide et tout déformé, comme si l'eau était entrée en lui et avait créé des poches bizarres dans son corps. J'ai bien cru qu'il était mort. Mais seuls les vivants ont le droit de mourir.
- Nous ne sommes pas humains, Jasper. Il va bien falloir que tu te fasses à l'idée.
- Et toi il va bien falloir te faire à l'idée que nous sommes quelque chose. Et contrairement à toi, à défaut de me contenter de ce que je ne suis pas, j'aimerais savoir ce que je suis. Ce que l'on est, tous les deux.
- Deux enveloppes sans vie, sans cœur et sans nombril qui résistent au feu, et à l'eau.
- Nous ne sommes pas que ça. Pas seulement.
- Si.
- Non. Sinon on ne se poserait pas des questions. Sinon tu ne regarderais pas tous les jours cette photo de Kathleen et Hewie que t'a donné James Potter avant de monter dans le Poudlard Express. Sinon tu ne sortirais pas toutes les nuits pour attendre qu'Amalthéa vienne. Et tu n'aurais pas pleuré en me croyant mort.
- Je n'ai pas pleuré. Je n'ai pas de larme, en plus.
- Et pourtant tu as pleuré. Je t'ai vue. C'est ce que j'ai vu en premier quand l'eau a fini de sortir de mon corps.
Jasper a toujours su qu'il n'était pas mort. Il était sous l'eau et regardait toutes ces choses qu'il trouve belles comme les algues, les cailloux pleins de mousses et les poissons et quelqu'un a poussé un cri. Sans doute un élève qui a trouvé qu'il n'était pas normal de rester tant de temps sous l'eau sans respirer. Quelqu'un qui n'a pas imaginé une seule seconde que nous n'avions pas besoin d'air pour aller sous l'eau puisque nous ne respirons pas. Bref, Jasper a compris que quelque chose clochait et a fini par se laisser glisser vers James et Nalani en arrêtant de bouger. Il m'a avoué plus tard qu'il trouvait plutôt drôle toute cette eau qui entrait en lui, que ça le chatouillait, qu'il n'avait pas souffert. Ce jour-là j'avais cru bon de lui rappeler que nous n'étions pas paramétrés pour ressentir la douleur.
- Ça ne t'intrigue pas ? Tu n'as pas envie de savoir ?
Il s'est assis sur mon lit, le regard vague. Pas gêné pour un sou de squatter mon lit.
- Non, je réponds pour l'énerver.
Et sans doute que je ne veux pas lui donner de faux espoirs. Cette quête, il aimerait que nous la poursuivions à deux. Mais je ne veux pas. Je ne peux pas. J'ai déjà une enquête à mener. Et lorsque je m'habille et suis Jasper à travers les couloirs de l'orphelinat je me demande qui sera la prochaine victime et quel sera le prochain crime.
Parce que je ne crois pas que les enfants qui sont ici me prendraient pour une folle si je leur parlais de ma baguette et de ce que je peux faire avec. Parce que l'un d'eux a quinze ans et fait bouger les meubles sans les toucher. Parce qu'une fillette fait parler ses peluches. Parce que la directrice colore ses cheveux sans leur apposer le moindre traitement. Parce qu'ici la magie crépite, sans baguette. Parce qu'elle n'épargne personne, pas même le chien qui traîne parfois autour de l'orphelinat. La preuve, hier soir il m'a parlé.
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Poudlard ressemblait à tout sauf à Poudlard. Vide, silencieux, presque un peu terne sans tous ces élèves qui l'animaient d'ordinaire.
Le Poudlard Express avait ramené ses élèves vers Londres, à l'exception des élèves de sixième année qui devaient rester quelques jours supplémentaires au château pour travailler sur leurs choix de carrière, choix qu'ils avaient communiqué à leur directeur de maison. "Il parait qu'ils vont nous faire passer des tests", avait annoncé Louis avec inquiétude.
Depuis la petite bande travaillait avec sérieux, l'anxiété gagnant peu à peu tous les membres, à quelques exceptions près. La famille de Woodcroft vivant bien plus qu'aisément, Clifford, en tant que seul héritier, n'avait pour seul devoir que de faire prospérer la fortune familiale. Nalani et Oscar souhaitaient tous deux intégrer le département des jeux et sports magiques du ministère et ne rencontreraient aucun problème pour y parvenir. Mael souhaitait concentrer son travail sur les relations entre les sorciers et les moldus. Premier de la classe en cours d'Etudes Moldues, il ne se faisait guère de souci.
Alice, qui voulait devenir Auror, Keanu et Solenne, qui rêvaient de guérir la communauté sorcière et James, dont l'occupation principale était d'angoisser, redoutaient ce qui allait suivre.
D'autres encore, comme Juliet, Pepper, Irina ou Susie ne parvenaient tout bonnement pas à un seul choix de carrière. Pour Nolan et sa sœur jumelle, promis à un brillant avenir, les portes étaient si nombreuses à s'ouvrir qu'ils hésitaient.
Les heures défilaient et les élèves étaient appelés, sans qu'aucun ordre logique ne soir particulièrement respecté. L'attente se faisait lourde et les élèves, quelles que soient leurs affinités, tentaient de se rassurer mutuellement.
A dix heures, James fut invité à entrer dans le bureau du professeur Glacey. Celui-ci n'était pas seul et James sentit l'adrénaline s'emparer de lui et, bizarrement, chasser son stress, lorsqu'il salua les « trois G ».
- Avez-vous changé d'avis, Potter ?
- Non, répondit James avec surprise. Je souhaite travailler dans les relations internationales. Et rien ne me fera changer d'avis.
- Rien, hein ?, répondit le professeur Ganesh d'un air narquois.
D'un sourire entendu, le professeur Gash désigna une vieille montre cabossée posée sur le bureau. Comprenant qu'il s'agissait là d'un Portoloin, James posa deux doigts sur la montre. L'instant d'après, il avait disparu.
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Lorsque Mael entra à son tour dans le bureau de leur directeur de maison, il chercha des yeux son meilleur ami, entré une heure auparavant. Ne l'ayant pas vu ressortir, il s'attendait à ce que le bureau soit magiquement agrandi et à rejoindre les Gryffondor appelés avant lui. Mais seul le professeur Glacey lui faisait face, et Mael prit conscience de l'importance de ce qu'il s'apprêtait à vivre. Il ne s'agissait pas d'un simple examen, mais de l'affirmation d'un choix de vie.
La porte s'ouvrit et le professeur Handmade, qui enseignait les études moldues et supervisait l'avancée de son mémoire, le salua avant de laisser place à une femme d'un âge certain que Mael reconnut pour l'avoir souvent vue dans la Gazette du Sorcier.
- Je suis Mélisande Rightsrespect, représentante britannique de l'entente internationale pour la défense du secret magique. Nous allons travailler ensemble sur un cas, qui, j'en suis certaine, va beaucoup vous intéresser.
Sa voix sonnait comme une mise en garde, et Mael sut qu'elle lui tendait un piège dans lequel il aurait du mal à ne pas glisser.
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Le vent dans ses cheveux était sec, vif. Le soleil à son zénith brûlait sa peau. La température, bien plus élevée qu'en Ecosse, saisissait son corps qui tanguait déjà, emporté par les alizées.
James regarda tout autour de lui avec frénésie. Le désert l'entourait, à perte de vue.
Instinctivement, James tira sa baguette et la coinça dans sa ceinture, à portée de main. Il ôta sa cape, son pull et sa chemise et les glissa dans sa besace. Le fin t-shirt qu'il portait collait déjà à sa peau. James ne perdit pas de temps et se mit en marche.
Le test venait de commencer, et James avait hâte de savoir ce qui l'attendait.
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- Bonne chance les gars !
Keanu hocha la tête, nerveux. Solenne n'eut pas la moindre réaction, le sérieux figeant ses traits alors que les élèves désirant devenir guérisseurs quittaient les couloirs à la suite de la directrice adjointe de l'hôpital Sainte Mangouste.
Il ne restait plus qu'une dizaine d'élèves dans les couloirs, et lorsqu'un représentant du ministère leur fit signe, tous se mirent en marche. Tous, ou presque.
- Tu ne viens pas ?, s'étonna Irina.
Juliet hésita. Une demi-seconde. Dans son dos, Keith n'avait pas suivi le mouvement non plus. Margaux Kivivra-Veyra, une célèbre devineresse française, avançait à son tour.
- Etes-vous sûr de votre choix ?, demanda le professeur Ganesh avec ce qui ressemblait à de la déception.
Keith répondit d'un haussement d'épaules indifférent.
- Vous êtes un très bon élève, Corner. Vous avez le choix. Vous enfermer dans une branche aussi... fermée que la Divination n'a aucun sens.
- Plus rien n'a de sens, se contenta de répondre Keith d'une voix atone.
Tendue, Juliet avait du mal à quitter son ex-petit-ami des yeux. Tout au plus voyait-elle les autres élèves, désireux d'intégrer le ministère de la magie, disparaître au loin, et les yeux suppliants d'Irina qui, bonne dernière, espérait encore que son amie la rejoigne. Mais Juliet avait pris sa décision.
- La Divination, miss Hawkes, vraiment ?, grommela le professeur Slopa.
- Sans aucune forme d'hésitation, affirma Juliet en se positionnant aux côtés de Keith.
Celui-ci frémit mais ne sembla pas réagir. Son comportement et sa décision intriguaient Juliet. Elle qui avait toujours vu et entendu Keith changer de désir d'avenir comme de chemise, avec toujours plus d'ambition loufoque, persuadé de pouvoir intégrer une équipe de quidditch, convaincu d'être le secrétaire idéal du ministre de la magie, désireux d'ouvrir une boutique de farces et attrapes ou de révolutionner le monde viticole sorcier.
Le voir s'enfermer dans les tréfonds d'une matière qui ne l'avait jamais intéressé n'avait aucun sens. Et c'était justement ce sens que Juliet voulait trouver, comprendre.
Il n'en faisait qu'à sa tête, elle en ferait de même.
Il n'avait rien à gagner, elle n'avait rien à perdre.
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On lui avait juste dit « tenez », et Mael avait lu ce petit texte sans préambule.
"… et lorsqu'ils tuent, ils ne laissent pas de trace. Des corps sans vie, des corps sans plaie. Des corps traversés par nulle balle, nul coûteau. Voilà pourquoi les sorciers tuent les gens comme nous. Parce que les morts ne parlent pas et qu'avec eux leur secret sera bien gardé. Mais les gens comme nous, dotés de cette normalité qu'ils appellent faiblesse, sont bien plus nombreux qu'eux. Nous sommes plus nombreux qu'eux. Nous ne nous laisserons pas faire et il faudra peut-être dix d'entre nous pour un seul d'entre eux. Mais leurs corps ne sont pas hermétiques aux balles."
Une feuille de papier et non de parchemin. Des mots griffonnés au stylo, et non à la plume. Les mots de l'un d'eux. Les mots d'un sorcier qui faisait des siens une menace pour les moldus. Il savait qu'il s'agissait de Hugh Irving. Pire, il savait que le piège s'était refermé sur lui. Parce qu'il ne s'agissait pas de Nolan, Lysa ou Keanu. Parce que seul James était en charge de Hugh.
Mael s'adossa, ne cherchant pas à dissimuler les émotions qui s'emparaient de lui. La colère et la lassitude, face aux événements qui ne leur laissaient que rarement du répit. De la peur, surtout. Parce que ces événements qui s'enchaînaient finiraient par les faire tomber.
- Où est-il?, demanda-t-il.
- A Azkaban.
- Quoi? Mais...
- Le texte était posé sur un corps, monsieur Thomas. Sur le corps du secrétaire du Ministre de la magie.
- Non...
- Hugh est accusé de meurtre. Deux de ses amis sont accusés de complicité. Et James Potter est accusé de complicité passive.
- Que...
- Le bureau des Aurors juge qu'il était responsable de Hugh. Ils émettent l'hypothèse que monsieur Potter se soit abstenu de tout fait préjudiciable, mais la justice est ainsi faite, le complice « par abstention » est punissable s'il avait connaissance de l'infraction, les moyens de s'y opposer et qu'il s'en est abstenu pour que l'infraction soit consommée. Le bureau des Aurors va donc enquêter sur son implication ou non dans les faits.
Mael hocha la tête, presque impassible devant l'acharnement du destin. La justice avait James dans son collimateur, et lui se voyait donner pour sujet d'étude un garçon de douze ans que la magie rebutait. Son test commençait à peine, et déjà l'enthousiasme immense qu'il avait ressenti s'était essoufflé.
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Une heure était passée et James pensait avoir trouvé la démarche parfaite, ni trop lente pour ne pas perdre de temps, ni trop rapide pour ne pas s'épuiser inutilement.
Il traçait son chemin parmi le silence et le paysage poussiéreux. Une dune, plus haute que les autres, attira son attention. Il avait hâte d'apercevoir des constructions, un habitat, la trace d'une vie humaine.
Gravir l'immense dune de sable ne fut pas chose aisée. James avait l'habitude d'arpenter des terres moins meubles et plus humides et manqua de perdre une jambe lors d'une des multiples chutes qui ralentirent son ascension.
Pourtant, alors qu'il se relevait après avoir rampé sur les derniers mètres, il oublia la moindre difficulté et la sueur qui coulait sur son visage. Il lui semblait que le soleil ne le brûlait plus et que le paysage était plus beau, encore.
Peu lui importait désormais sa gourde à moitié vide, ses chaussures pleines de sables et la blessure occasionnée par un scorpion, sur son mollet droit.
Car la dune sur laquelle il se dressait n'était qu'une parmi trois et qu'au sommet des deux autres dunes, se dressaient un garçon et une fille que James reconnut sans mal. Il s'élança en même temps qu'eux, le même sourire mangeant son visage éreinté mais plein d'espoir. James ignorait pourquoi ni comment ses amis étaient ici, avec lui mais il était certain qu'avec Mateus et Sian, l'aventure serait mémorable.
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Dans les abysses du ministère de la magie, Mael poursuivait son test d'aptitude. Voilà dix minutes, déjà, que Hugh Irving était assis en face de lui. Prostré et menotté, il gardait encore ses joues pouponnes et son air sérieux. Et Mael se fit la promesse de vite sortir ce gamin du pétrin sans commune mesure dans lequel il s'était jeté.
- Je m'appelle Hugh. Pas Hugo, mais Hugh. Juste Hugh. Je m'appelle Hugh Irving, je ne suis ni roux ni brun, et pourtant on me demandait sans arrêt mon lien de parenté avec les Weasley.
- Les gens t'ont confondu avec Hugo Weasley.
- Trois lettres communes, une qui diffère, et ça suffit pour que chaque élève vienne me voir et me parle de ce Hugo Weasley à qui je n'ai moi-même jamais parlé.
- Tu aurais pu le faire. Hugo est un gentil garçon, je suis certain qu'il t'aurait expliqué pourquoi…
- Mais je sais pourquoi ! Je me suis renseigné, la guerre, la place des Weasley, leurs responsabilités, l'héritage, tout ça.
Le ton de Hugh Irving était las, ennuyé. Mael comprit sans mal que le jeune garçon se moquait de cette guerre qu'il n'avait pas connue et de cette communauté dans laquelle il ne connaissait personne. Ce qui l'intéressait, lui, c'était la musique. Un féru d'informatique, un musicien du numérique qui rêvait de travailler dans un studio, de jouer avec les sons, d'arranger des mélodies.
Le contenu de ce sac qu'il ne quittait jamais était à l'image d'un adolescent moldu à « tendance geek ». Un ordinateur, des logiciels, un casque audio sans fil bleu. Des objets qui ne fonctionnaient pas à Poudlard.
D'ordinaire, les nés moldus acceptaient rapidement leur appartenance au monde magique. Tout au plus étaient-ils surpris de voir débarquer un sorcier dans leur vie et d'entendre le sempiternel « la magie existe, et tu es un sorcier ». Inquiets, aussi, à l'idée de quitter leur famille et leurs certitudes pour vivre dix mois par an dans un château digne des contes les plus merveilleux. Mais Hugh Irving, lui, voyait Poudlard et le monde magique comme des obstacles. Pas de connexion internet, pas d'ordinateur, pas d'électricité, et ses consoles de jeu qui refusaient de s'allumer, malgré les piles toutes neuves.
- Quand le professeur Londubat a terminé de nous expliquer tout ce qu'être sorcier représentait, ma mère était émerveillée. Je crois bien qu'elle aurait adoré que ça lui arrive à elle. C'est elle qui a insisté pour que j'aille à Poudlard. Londubat ne comprenait pas pourquoi je refusais d'y aller, il disait que ce n'était pas bon pour moi, que la magie grandirait dans mon corps, mes veines, que sais-je, et que je devais apprendre à la maîtriser, à la contrôler. Que je risquais de faire du mal aux autres, sinon, et à moi-même.
- Il a raison. Et puis… L'un n'empêche pas l'autre. Tu peux quand même te professionnaliser dans le domaine de ton choix…
- Foutaises. Oscar Dubois aussi m'a dit ça. Mais je vais perdre sept ans ! Ces foutus Aspics ne seront jamais reconnus dans le monde moldu, je devrai tout recommencer de zéro, aller en cours avec des gamins alors que j'aurais dix-sept ans !
- Je crois que tu n'as pas très bien compris la gravité de la situation, Hugh. Tu es accusé de choses graves, et ce qui devrait t'inquiéter n'est pas de rejoindre Poudlard mais d'être enfermé à Azkaban.
Hugh haussa simplement les épaules. Peu importe où il irait, il n'aurait ni ses affaires, ni son matériel, ni la moindre connexion internet. Juste sa passion, incomprise au regard des sorciers. Et ce sentiment d'injustice qui n'avait de cesse de gronder en lui.
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La pièce dans laquelle Juliet se trouvait était somptueuse. Absolument surprenante, tant et si bien que Juliet n'aurait jamais pu imaginer que les arts divinatoires possédpolitesseaient leur propre secteur de recherche dans la prestigieuse bibliothèque magique d'Angleterre, encore moins qu'il soit si vaste, foisonnant et indéniablement mis en valeur. Le secteur occupait le plus haut étage de la bibliothèque, à ciel ouvert, à quelques merveilles des larges passerelles suspendues dédiées à l'astronomie.
- Tout se passe bien, miss Hawkes ?
- Très bien merci.
Un sourire de politesse plus tard, Juliet stoppa son observation admirative des lieux et fit mine de se concentrer. Mais elle avait choisi les feuilles de thé par facilité, et non par intérêt. Son intérêt, justement, étudiait à trois mètres d'elle sur sa gauche. Son intérêt lui laissait voir son profil droit, ses longs cheveux bruns et frisés et ses lunettes carrées qui lui avaient toujours donné un air intello, alors que Keith était le boute en train de la bande.
Il ne l'était plus depuis plusieurs mois, mais le souvenir de son rire qui raisonnait toujours plus fort que les autres restait ancré en Juliet. Elle n'avait pas abandonné l'espoir de retrouver l'ami naïf et drôle, l'amant complice et dévoué.
Lui avait choisi une part sombre et méconnue des arts divinatoires, un niveau nettement supérieur à l'enseignement de poudlard. Voilà pourquoi Juliet avait choisi le sujet le plus simple. Pour avoir le temps et le loisir de découvrir les intentions de Keith Corner.
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- To je nemoguće trenirati u takvim uvjetima! To je način previše vruće!
Nalani poussa un cri de rage, avant de se tourner vers Oscar qui bégayait un « qu'est-ce qu'il a dit ? » intimidé. Leur test commun s'éternisait. Leur Portoloin les avait portés vers la région la plus chaude du Portugal, où ils devaient superviser l'entraînement de l'équipe nationale de Croatie. L'entraîneur des croates profitait de la situation et ses demandes se faisaient de plus en plus farfelues. Et exigeantes.
Ses joueurs se plaignaient de la chaleur, le responsable Portugais des sports magiques redoutait de la fiabilité de ces deux jeunes anglais qui n'avaient visiblement pas assez d'expérience à ses yeux.
- Tu me suis ?, demanda Nalani.
-Toujours, promit Oscar malgré son angoisse.
La capitaine des aigles s'approcha des joueurs, écartant volontairement leur entraîneur et leur parla calmement mais fermement dans un Croate aux doux accents italiens. Surpris, Oscar vit les deux batteurs de l'équipe acquiescer, semblant positivement surpris par la jeune fille. L'attrapeur voulut faire du zèle et Nalani lança son genou rencontrer la virilité du joueur qui tomba à genoux. Amusé, Oscar se tourna vers les Portugais, esquissant le début d'un projet, sans trop réfléchir.
Deux heures plus tard, la Croatie et le Portugal signaient un accord et commençaient à travailler à la réception d'une coupe du monde de quidditch.
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Ils étaient six à se présenter dans le hall d'entrée de l'hôpital Sainte Mangouste. Trois avaient affirmé vouloir apprendre « à soigner les sorciers », l'une avait rougi car elle était la seule du groupe à rêver de devenir infirmière, les deux derniers voulaient étudier l'art subtil de la guérison à son plus haut niveau.
Ce furent les derniers à attendre qu'on les prenne en charge. Les guérisseurs de l'hôpital étaient évidemment très occupés, et Solenne et Keanu s'étaient adossés dans un coin du hall, pour ne pas gêner les allées et venues, tout en observant le microcosme dans lequel ils s'imaginaient passer l'essentiel de leur vie.
C'est dans cette position d'observation passionnée que les trouvèrent les deux guérisseurs avec qui ils passeraient plusieurs heures.
Lorsque le professeur Shiitaké s'arrêta devant Keanu, Solenne haussa simplement les sourcils, comprenant très vite que son ami s'était décidé pour la recherche médicale, alors qu'elle lui préférait la pratique. Mais elle n'eut guère le temps d'y réfléchir davantage, car le guérisseur qui avait accepté de la prendre en charge n'était autre que la directrice de l'hôpital, l'émérite Sonyera Boisdaypinn. Si elle n'avait pas été subjuguée par l'immense chance qu'on lui offrait, Solenne aurait sans doute souri au « wahou » admiratif de Keanu. Mais déjà elle calmait les battements de son cœur, prête à vivre la plus riche expérience de sa jeune vie.
- Je vous ai attendue, miss O'Ranch, croyez-le. Vos résultats scolaires brillants et vos actions bénévoles des étés derniers ont suscité mon intérêt.
- J'en suis honorée, madame.
Une poignée de main et un sourire après, Solenne était prête à rencontrer son destin.
Et Keanu sentait qu'il en était de même pour lui.
Le professeur Shiitaké officiait à Poudlard en parallèle de son travail de recherche à Sainte-Mangouste. La plupart des élèves étaient soignés par miss Tulipe mais le professeur Shiitaké préférait être présent à Poudlard le plus souvent possible, pour enquêter sur les disparitions d'élèves.
La communauté avait choisi de classer l'affaire et d'incriminer les magasins de farces et attrapes, il était aisé d'avancer que les adolescents testaient toujours plus de produits pour sécher les cours que de s'interroger sur un quelconque problème. Le guérisseur de Poudlard, lui, s'interrogeait en permanence. Bien sûr que les sucreries malicieuses de la boutique Weasley faisaient des adeptes, bien sûr que les élèves revenaient euphoriques et semblaient en bonne santé mais un guérisseur se basait sur des faits, et non sur des suppositions.
Un seul élève avait accepté de subir une batterie de tests, quelques années auparavant. Jean-Paul Sphère. Et les résultats, qui demeuraient vains, avaient eu le mérite de donner quelques idées au professeur Shiitaké. Un changement de comportement, d'émotions, de personnalité. Bref, éphémère. Sans réelle cause connue. Un peu comme l'agression qu'avait subie James Potter. Les conséquences différaient, le manque de cause était le même. Les mystères étaient là, englobant le guérisseur qui s'y jetait douze heures par jour à corps perdu. Un acharnement qui n'avait pas échappé à Keanu Ganesh.
- Pas trop déçu, jeune homme ?
- Bien sûr que non, professeur. J'ai moi-même demandé au directeur Briscard de travailler avec vous, aujourd'hui.
- C'est bien pour cela que je suis ici, Ganesh. Mais cette femme… Votre jeune amie va en apprendre plus en une journée qu'au cours de ses seize premières années.
- J'en suis heureux pour elle. Solenne sera à la hauteur, s'il ne tenait qu'à elle, Solenne quitterait Poudlard et s'installerait ici. Elle veut tout soigner, vous savez. Les pires morsures, les blessures les plus graves.
- Et elle y arrivera. Je n'ai aucun doute sur son avenir professionnel. Ni sur le votre. Vous êtes prêt à me suivre ?
Jamais Keanu n'avait mis tant de force dans une réponse. Son destin, à lui, avait commencé dans l'ombre de l'infirmerie de Poudlard, où il épiait avec soin les gestes sûrs du guérisseur Shiitaké. Ce test n'était à ses yeux que le prolongement d'une évidence. Et c'est empli de sérennité qu'il emboita le pas du guérisseur, sans apercevoir l'arrivée dans le hall d'un nouvel élève de son âge.
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James ferma la porte derrière lui avant d'y poser son dos en toussant, recrachant du sable par dizaines de grains. Mateus était déjà allongé sur le sol de marbre, son buste se soulevant de façon erratique. Sian préférait rester aux aguets, ses jambes légèrement fléchies, son regard épiant dans toutes les directions, prête à affronter l'invisible. Rassurée, elle essuya ses longs couteaux d'argent contre un pan de sa cape, les délestant de tout le sang qu'ils avaient fait couler.
Les trois amis avaient survécu à plusieurs miles de sables mouvants et combattu un amphisbène, un serpent immense possédant une tête à chaque extrémité du corps. La dextérité de Sian, les réflexes de James et la sagesse de Mateus avaient fusionné, les voyant triompher à chaque épreuve.
Mais leur longue traversée du désert avait éprouvé les corps. James, Sian et Mateus haletaient, déjà exténués mais persuadés que ce qui les attendait serait bien pire, encore. Un homme se matérialisa devant leurs yeux et Sian réagit vivement, dégainant son couteau. Vivement, mais déjà trop tard, l'homme disparut aussitôt qu'il eut posé devant eux une assiette. James échangea un long regard avec Mateus. Les trois aliments disposés dans l'assiette laissaient flotter vers eux une odeur nauséabonde. « On dirait des croissants moisis », songea James. Moisis et infestés d'insectes grouillants, de sang frais et de plusieurs yeux qui bougeaient encore.
- Tou pense on doit manyer ?, les interrogea Mateus, une main sur son cœur et l'autre devant sa bouche.
- Peut-êtrrre, peut-êtrrre pas, répondit Sian, songeuse. Eux cherchent peut-êtrrre à tester esprit critique à nous et, dans vraie vie, moi pas manger jamais ce truc.
- Mais ces… choses peuvent nous être utiles justement, remarqua James. J'ai confiance en ces trois professeurs qui m'ont envoyé là. Qui vous a envoyé ici, à vous ?
L'adrénaline et le danger les avaient tant tenus en haleine qu'il n'avait même pas songé à leur poser la question.
- Mon préféré professeur, répondit Mateus en multipliant les sourires, persuadé que leurs faits et gestes étaient observés.
- Le seul professeur pour qui j'ai un minimum de respect, avança Sian avec une franchise inébranlable.
- Moi goûter, car moi confiance en professeur à moi.
Le sourire hypocrite et mielleux de Mateus amusa James, malgré les circonstances.
Il appréciait sincèrement la malice de son ami sud-américain et, lorsque Mateus porta le met peu appétissant à sa bouche, James l'imita. Malgré leur grimace, Sian se joignit au festin, non sans leur rappeler qu'ils gagneraient à prendre les décisions ensemble.
Penaud, James hocha la tête.
- Tou as rasson, affirma également Mateus. Maintenant nous prendrons toutes les décisions ensemble, tous les trois et…
Mateus s'interrompit, s'apercevant qu'il parlait sans difficulté et sans accent.
Sian formula une phrase toute bête, pour s'assurer qu'il en était de même avec elle.
- Un yaourt esperanto, comprit James en observant les miettes dans l'assiette. C'est une patisserie magique internationale qui permet de se faire comprendre sans mal par ses vis-à-vis. On ne parle ni suédois, ni brésilien ni anglais. On parle une seule et même langue, que nous n'avons jamais apprise.
Leur test était rondement préparé. Cette fois-ci l'excitation et l'adrénaline avaient définitivement chassé la peur.
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Mael Thomas tenait le petit carnet de Hugh Irving entre ses mains. D'une écriture pressée et empâtée, Hugh avait recensé tout ce qu'il avait découvert du monde magique. Les cours, Poudlard, les sortilèges, les potions, les créatures. Chaque mot, chaque formule, chaque idée était traduite en langage binaire.
- C'est ce code qu'il a utilisé pour dévoiler aux moldus l'existence de la magie, affirma son examinatrice.
- Il ne l'a pas vraiment fait, remarqua Mael. Les Champions du Tournoi…
- Il a voulu le faire, c'est pareil.
- Non ce n'est pas pareil. Les codes sont là, pas dans son ordinateur, prêts à être balancés sur internet. Il avait encore plusieurs heures de travail, il pouvait changer d'avis.
- Il a trahi le secret magique d'une autre manière, monsieur Thomas.
Mael suivit l'examinatrice des yeux. Deux garçons de l'âge de Hugh patientaient dans la salle d'à côté.
- Erik Baxter et Nicolas Bordy. Inutile de vous en dire plus, si vous avez pris la peine de lire le dossier.
- Mael n'a pas eu beaucoup de temps pour se préparer, madame, le défendit le professeur Handmade.
Mael tourna quelques pages, cherchant le passage qui évoquait les amis de Hugh Irving. Deux moldus à qui Hugh avait communiqué l'emplacement exact de Poudlard et qui l'avaient cherché, en vain, car le lieu était incartable.
Mael songea que Hugh ne devait pas être le premier enfant à essayer de faire entrer des moldus à Poudlard, ce qui l'intéressa surtout était les quelques lignes qui concluaient les aveux des deux garçonnets. Un homme, qui « ne payait pas de mine et fumait sa cigarette jusqu'au mégot », leur avait proposé de les aider à s'introduire à Poudlard. Les enquêteurs avaient bâclé cette partie-là de l'enquête, persuadés que les gamins mentaient.
- Puis-je m'entretenir avec eux quelques instants ?
Le professeur Handmade hocha la tête avec un grand sourire et Mael n'attendit pas que son examinatrice confirme, traversant à toute hâte la pièce pour rejoindre les amis de Hugh Irving.
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Susie Finigan avait toujours rêvé d'ouvrir son restaurant, un lieu plein de vie où les sorciers trouveraient le réconfort d'un bon repas, et où ses amis se retrouveraient après le travail autour d'un verre. Plus chaleureux que le Chaudron Baveur, moins foisonnant que les Trois Balais, moins austère que la Tête de Sanglier. Un lieu que Susie imaginait plein de couleurs, de douceur. Un lieu à son image.
Les Poufsouffle étaient souvent réduits à des qualités peu glorieuses, loin de l'intelligence des aigles, de la ruse du serpent, et du courage des lions. On les dessinait toujours patauds, bons enfants mais sans grand talent, et on les associait à la nourriture presque toujours. Pourtant Poufsouffle ne comptait pas plus d'obèses que les autres maisons. La classe de Susie comptait de sveltes sportifs et des élèves qui faisaient parfois l'impasse sur leur dîner pour lire ou réviser leurs cours. Et malgré ses jolies rondeurs, Susie était sortie avec James Potter, et filait le parfait amour avec Oscar, l'homme parfait à ses yeux.
- Vous vous souvenez que vous ne serez pas notée sur la quantité, miss Finigan ? Le jury ne pourra pas tout goûter.
Susie se contenta de sourire poliment à son examinateur. Son plan de travail était divisé en deux, et la moitié de ses plats la satisfaisait pleinement. Elle avait juste profité du temps qu'il lui restait pour préparer quelques pâtisseries supplémentaires, qu'elle rapporterait à Poudlard. Elle avait hâte de retrouver Oscar et tous leurs amis et ne doutait pas que ses mets seraient appréciés lorsque chacun ferait son récit à la petite bande.
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Les murs sombres et décrépis donnaient à la petite pièce une allure lugubre. Jamais Mael n'aurait pensé que son test d'aptitude se déroulerait en partie dans une cellule.
- On ne parlera qu'en présence de notre avocat.
Mael soupira. Les amis de Hugh Irving se montraient difficiles à convaincre.
- Vous n'avez pas d'avocat ! J'essaie de sortir votre copain de la merde, je vous rappelle ! Aller, quoi, je vous demande pas l'impossible, juste de me dessiner le visage de ce type, que vous avez rencontré.
- On a déjà fait son portrait-robot. On a tout dit, tout est dans le dossier.
Mael fronça les sourcils. Il n'avait pas vu la moindre image dans leur dossier. Les gamins n'avaient pas l'air de mentir. Et s'ils disaient la vérité, c'est que quelqu'un avait pris le soin d'effacer toutes les traces de leurs aveux.
- Vous voulez bien me le montrer, à moi ?, tenta-t-il d'une voix adoucie, quoiqu'un brin tremblante.
Les deux garçons échangèrent un regard. Le plus blond des deux semblait réfractaire, mais le second tira quelques feuillets de son sac.
- J'avais fait une copie, juste au cas où. Et sachez que j'en ai plein d'autres, bien cachées.
Mael ne sut s'il devait sourire devant ce gamin très malin, ou se trouver mal parce qu'il le vouvoyait. Au lieu de ça il jeta un regard au portrait-robot et sentit l'adrénaline le gagner. Le portrait laissait découvrir un homme d'allure moyenne, entre deux âges, les lèvres jaunies par les mégots qu'elles serraient en permanence. Cet homme, Mael l'avait déjà vu en gare de King's Cross. Plusieurs fois, même. Un jour, il avait même parlé à Nalani. Et quelques mois plus tard, il avait quitté la gare avec Keith Corner. Et les frères Zigaro.
- Cet homme… Il a dit qu'il vous ferait entrer à Poudlard, c'est ça ?
- Ouais. Il faisait même pas le malin, ça semblait facile, on s'est dit que c'était arrivé plein de fois. On comprend pas pourquoi les flics de votre monde en font toute une histoire, ce type-là, ajouta l'adolescent en pointant le portrait-robot, il nous a jamais laissé entendre que c'était dangereux ou quoi, au contraire, ça paraissait même courant. Franchement il ressemblait pas à un brigand, il n'a rien d'impressionnant, quoi. Même son nom est commun, passe-partout.
Peter. Un prénom sans âge, sans charme. Pas plus que ceux de ses amis qui devaient les aider à intégrer Poudlard.
- Tom et Elvis. Ils sont frères, à ce qu'a dit ce Peter. Deux jeunes à peine plus âgés que nous. On n'avait pas de quoi avoir peur.
Mael hocha la tête, pour leur donner raison. Pourtant, au fond de lui, la panique atteignait son paroxysme. Et lorsque la porte s'ouvrit sur Alice, qui lui dévoila en quelques mots que son test d'aptitude la voyait travailler sur la même affaire que lui, Mael ne sut s'il en était soulagé ou s'il devait paniquer deux fois plus.
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Tlemcen, Algérie
Devant la beauté qui l'entourait, James avait tendance à oublier qu'il n'était pas un touriste. Les bâtiments, les arbres, les gens qu'il croisait, tout ce qu'il voyait le nourrissait d'un bonheur et d'une curiosité sans fin. Difficile pour lui d'oublier qu'il n'était pas là pour découvrir, mais pour aider à éviter le pire.
- Ils n'ont pas d'Aurors ?, s'étonna Mateus, dans un esperanto magique qui favorisait sa compréhension auprès de Sian et de James.
- Nous sommes chez les moldus, remarqua Sian. Les Aurors ne doivent pas être loin, mais nous sommes plus plausibles en tant qu'infiltrés.
- Nous devrions quand même les chercher, proposa James. Nous ne savons rien de l'affaire, ils pourraient nous briefer.
- Ouais !, approuva Mateus. Comment on fait pour les reconnaître ?
- Je ne crois pas que nous devions entrer en contact avec eux, songea Sian. Qui sait s'ils ne sont pas corrompus ? La question qu'il faut se poser c'est : pourquoi nous, et pas trois autochtones ?
- C'est un examen, rétorqua Mateus avec évidence.
- Non, c'est une mise en situation, rectifia James. Sian a raison. Nous devons nous débrouiller par nous-même, comprendre pourquoi nous sommes là. Et agir en fonction, ensemble.
- On ne se sépare pas ?, releva Sian. C'est une grande ville, on gagnerait du temps…
- Tant qu'on ne sait pas ce qu'on cherche ça ne sert à rien de s'affaiblir en s'isolant, pas vrai ?, nota Mateus avec malice, et sans doute un peu de peur.
James comprenait l'inquiétude de son ami, ils avaient été transportés dans un pays inconnu avec pour seule information qu'une entité magique troublait la communauté moldue et mettait donc en péril le secret magique. Rien de plus, rien de moins.
Les trois comparses s'installèrent en terrasse d'un restaurant, sirotant un thé à la menthe en observant les alentours, partant du principe que le Portoloin ne les avait pas menés sur cette place par hasard. Ça les arrangeait bien de le croire mais, au bout d'une heure, il ne leur restait plus beaucoup d'illusion.
- Je persiste à dire qu'il faut se séparer, soupira Sian. On va entrer dans cet énorme marché et chacun partira dans un sens, et…
- On n'est pas habitués à agir avec discrétion, on se fera vite griller, coupa Mateus.
- Seuls nous n'y arriverons pas, intervint James qui fixait le même endroit depuis de longues minutes.
- Tu penses à quoi ?, demanda Sian, soupçonneuse.
- A faire ce que l'on fait lorsqu'on débarque dans un lieu inconnu. Demander de l'aide.
- A qui ? A ma connaissance on n'a croisé aucun sorcier…Et je me vois mal m'adresser à un moldu en lui demandant si une entité magique l'effraie ou…
- Nous ne sommes pas les seuls à observer. Là-bas, dans le coin du marché, vont et viennent des gens qui ne font jamais plus de six pas, dans un sens puis dans un autre, sans jamais s'éloigner. Une autre personne arrive, ils échangent quelques mots, et ils se séparent. Le premier disparait, le second prend sa place. Regardez.
Une femme, la cinquantaine, bavardait avec un jeune adolescent qui devait avoir leur âge. L'échange ne dura qu'une minute, et la femme s'en alla, alors que l'adolescent commençait son manège, casque audio vissé sur la tête, cigarette à la main. Il allait et venait en dodelinant de la tête, battait le rythme de sa main droite, avec une nonchalance désarmante.
Une nouvelle personne se tenait à la sortie du marché, prête à prendre la place de l'adolescent. Sa posture laissait deviner un adulte, un homme aux cheveux poivre et sel dont la silhouette se dessinait au travers d'un nuage de fumée. Lui aussi tenait un mégot entre deux doigts.
James se redressa, faisant trembler la table.
- Je reviens, annonça-t-il.
Avant que Mateus n'écarquille les yeux et que Sian ne se lève, James avait déjà traversé la moitié de la place.
- Qu'est-ce qui lui prend ?, s'étonna Sian.
- Le gars qu'il surveille cache une baguette dans la poche arrière de son jean, expliqua Mateus sans quitter James des yeux. Il n'arrête pas de la toucher, comme pour vérifier qu'elle est toujours là. Sans doute pour se rassurer, aussi. Et le type là-bas, a un profil européen. Les fringues qu'il porte sont de la mode british. Soit c'est un Anglais, soit c'est un type qui se fait passer pour un touriste anglais.
- Qu'est-ce qu'on fait ?, paniqua Sian.
- Faisons confiance à James. Et gardons nos baguettes prêtes à l'action. Si notre ami perd de son assurance on n'attend pas, on fonce dans le tas.
- On aura l'air malins entourés de moldus !
- Le plus important c'est de nous protéger tous les trois.
- C'est aussi ce qu'il dirait, acquiesça Sian.
Leur conversation s'arrêta là. James venait d'accoster l'adolescent au casque. Tendus à l'extrême, Sian et Mateus se tenaient prêts.
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Les parents sorciers donnaient dans l'ensemble des prénoms très variés à leurs enfants.
Certains suivaient une tradition familiale. Le dragon avait engendré le scorpion, et les amis aimaient à taquiner Scorpius, prédisant qu'il nommerait son premier fils Lizard. Un reptile sinon rien.
Solenne portait le prénom de sa grand mère. Cinq aïeux avaient porté son patronyme avant que Clifford ne voie le jour. Les enfants d'Harry Potter portaient les prénoms des héros de la guerre, Susie celui de la chanteuse préférée de sa mère. Les parents d'Oscar, Nalani et Mael avaient fait une liste, un choix, une affection particulière.
D'autres parents, enfin, avaient fait appel à un visionnomeur. Cette pratique, très répandue il fut un temps, ne disparaissait jamais vraiment.
Une certaine partie de la communauté magique perpétuait ainsi l'ancienne tradition du monde des sorciers consistant à consulter un voyant spécialisé dans la recherche de prénoms : le Visionomeur.
Ces devins cultivaient le pouvoir de prédire l'avenir d'un enfant, dès sa naissance et même parfois alors qu'il était encore dans le ventre de sa mère, et de suggérer un prénom approprié. Le prénom de l'enfant était alors choisi dans le but de refléter la personnalité ou la destinée de celui qui allait le porter toute sa vie.
Le sujet n'intéressait pas outre mesure Juliet mais il l'intriguait, car elle cherchait à comprendre en quoi il pouvait être si important aux yeux de Keith. Celui-ci concluait rapidement la partie théorique de son test, visiblement pressé de passer à la pratique.
"... tend à disparaître car de nombreux parents préfèrent que leurs enfants choisissent par eux-mêmes ce qu'ils veulent faire de leur vie. Et par peur d'apprendre très tôt le sort peu glorieux de leur progéniture"
- Voilà qui est bien résumé. Quoique un peu sévère. Bien, passons à la pratique. Sur qui voulez vous effectuer votre test ? Nous n'allons pas l'utiliser sur miss Hawkes...
- Et pourquoi pas?, se proposa Juliet.
- Vous suivez votre propre test. Vous avez besoin de vous concentrer sur...
- Je pensais réaliser le test sur moi-même, coupa Keith.
- Certainement pas, jeune homme. On ne peut à la fois être lecteur et lecture.
- Et si chacun servait de cobaye à l'autre? Insista Juliet.
Dissimulant un sourire victorieux, elle vit Keith se décomposer. Tous deux savaient d'emblée que les examinateurs accepteraient. Et alors que le plan de Keith s'effondrait, celui de Juliet prenait un virage des plus intéressants.
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- Merde, merde et remerde !
Sian claqua une énième porte. Mateus s'écarta d'elle, sans pour autant s'éloigner trop. Il ne voulait pas la perdre mais la rage de Sian l'inquiétait quelque peu.
- On va le retrouver, affirma-t-il confiant. Je suis certain qu'il nous a laissé un signe, une trace, un repère.
Lorsque James avait accosté l'adolescent, de l'autre côté de la place, celui-ci l'avait attrapé par le bras vivement, pour l'entraîner à le suivre. Sian s'était redressée, Mateus avait jeté quelques pièces sur la table, sa baguette déjà brandie. Dans la précipitation, ils l'avaient perdu de vue quelques secondes. Et depuis, James demeurait introuvable.
- Dou you spique ingliche ?
Mateus observa l'homme qui s'adressait à eux. Ils se trouvaient au beau milieu d'un immense marché couvert, entourés de bruits, de parfums épicés et de couleurs.
Mateus palpa sa baguette qu'il avait coincée sur son aine, par mesure de protection. Sian était immobile. Pourtant, une seconde plus tard, elle avait dégainé un couteau court dont elle pressait la lame contre la gorge de l'homme qui leur faisait face.
- Tu étais là, tout-à-l'heure, près de cet adolescent, prêt à le remplacer.
Elle parlait un anglais hasardeux, mais compréhensible. Sa voix, sifflante et assurée, fit trembler Mateus. Il empoigna pourtant sa baguette, prêt à intervenir.
- Tu vas nous amener à lui. Tout de suite.
L'homme esquissa un semblant de sourire. Malgré l'intérieur étouffant, il tenait une cigarette entre ses doigts jaunis. Mateus regarda brièvement autour d'eux, mais personne ne semblait les observait. Sian appuya la lame contre la peau. Un filet de sang coula contre la gorge.
- Mène-nous à lui. Mène-nous à James, insista-t-elle.
- J'étais justement venu vous chercher pour cela. Alors range ton couteau, ma grande, et suis-moi.
Mateus posa une main apaisante sur le bras de son amie. Ils n'avaient pas d'autre choix que de suivre cet homme s'ils voulaient retrouver James. Sian abaissa son couteau mais le garda fermement en main, prête à s'en servir au moindre dérapage.
L'homme s'engouffra dans une des branches du marché, bien moins accueillante, où ils ne croisèrent bientôt que des hommes à l'allure de pirates qui leur firent froid dans le dos. Sian et Mateus comprirent qu'il s'agissait de la partie sorcière du marché, un lieu peu fréquentable pour qui ne cherchait pas à empoisonner son prochain.
Mateus observait les lieux et les gens avec tout autant de curiosité que Sian, qui en perdait de sa vigilance. Elle ne craignait que peu l'homme qui les accompagnait, au physique fluet et à l'aspect peu impressionnant. Aussi Sian fut tout aussi furieuse que surprise lorsque l'homme les plaqua contre le mur, Mateus et elle.
- Pas un mot, murmura-t-il. Il en va de votre vie.
Son ton s'était fait pressant, inquiet.
- Vous pouvez garder baguette et couteau mais surtout dissimulez-les. On va croiser des bonhommes qui sont pas des rigolos. On doit faire croire que vous être à ma merci. A mon service, vous comprenez ? Sinon vous êtes morts. Et James avec.
- Et vous avec ?, railla Sian.
Néanmoins elle se tint à carreau, car l'ambiance du couloir qu'ils empruntaient demeurait étouffante. Dans l'ensemble ils ne croisaient que des adultes, des hommes en grande majorité, parfois dotés de serpents qui rampaient sur leurs épaules. Ils semblaient venir de toutes les contrées, de tous les horizons, parlaient diverses langues, dont l'esperanto magique. Sian et Mateus tendaient l'oreille, essayant de ne pas laisser voir à quel point ils étaient fébriles. Alors qu'ils tournaient à gauche à un embranchement, ils aperçurent un homme de forte corpulence à l'accent chantant suivi d'une cage emplie d'enfants qui se tenaient aux barres le regard vitreux, l'air inerte.
Une adolescente marchait près de la cage, la peau noire, les cheveux rabattus en tresses épaisses bordées de perles. De nombreux colliers s'entrechoquaient à chacun de ses pas et elle agitait régulièrement un fouet contre la cage. Sa posture laissait entendre qu'elle était bien au-dessus des enfants, mais dévouée à l'adulte, qu'elle suivait avec soumission.
L'homme qui accompagnait Sian et Mateus étant occupé à négocier son entrée dans un énième couloir, les deux adolescents observaient la jeune fille au fouet, mimant son attitude pour passer, comme elle, inaperçus. Cela fonctionnait somme toute bien avec les adultes, mais pas avec l'adolescente elle-même qui cribla en eux un regard perçant. Sian se dépêcha de détourner le regard, mais pas Mateus. Et lorsqu'il fut entraîné par son amie, il eut du mal à décrocher son regard de celui de la fille au fouet.
- Mignonne, hein ?, railla l'homme en s'allumant une nouvelle cigarette.
Mateus ne répondit pas mais jeta un bref regard à Sian, à qui il rêvait d'expliquer la vérité. La fille au fouet, bien que Mateus ignore comment, lui avait parlé. Directement dans sa tête. Pour le mettre en garde. Et Mateus mit ses conseils en pratique. Il adopta une posture nouvelle, affaissant ses épaules, vidant son regard à l'extrême.
Sian en fit de même, et ils avancèrent ainsi pendant de longues minutes, jusqu'à atteindre un haut bâtiment.
- Qu'est-ce que tu nous amènes là ?, demanda une femme sans âge.
- Deux prisonniers, rétorqua l'homme qui les entraînait avant de cracher un nuage de fumée.
- Avec ou sans nombril ?
- Avec. Mais dociles.
- Tom ou Elvis ?
- C'est un interrogatoire ?, rétorqua l'homme. Quelle différence ça fait ?
- Je m'assure de ne pas laisser entrer n'importe qui dans l'Antre. Mais tu as raison, ça ne fait aucune différence, j'ai toute confiance en tes maîtres. Je ne peux fouetter ces deux-là ?
- Tu sais très bien qu'ils n'aiment pas qu'on joue avec la marchandise.
- Soit, soupira la femme. Je me suis bien amusée avec le premier, c'est déjà ça.
Sian et Mateus ne purent se retenir d'échanger un bref regard inquiet. Leur sang battait fort dans leurs veines et l'envie de retrouver James bouillait, plus vive que jamais.
- Venez, ordonna l'homme.
Il les attrapa par l'épaule pour les faire avancer plus vite avant de les plaquer à nouveau contre un mur.
- Elle n'a sûrement pas touché James, elle voulait juste vérifier si vous réagissiez et c'est ce que vous avez fait !
- Où est James ?
- Non loin de là, dans une pièce toute proche, répondit l'homme, énervé.
- Que risquons nous ?, lui demanda Sian. Qui cette femme peut-elle prévenir ?
- Elle n'a pas besoin de prévenir qui que ce soit, elle pourrait nous écrabouiller d'un claquement de doigts. Il faudra vous montrer très prudents lorsque vous sortirez d'ici.
- Vous allez nous laisser partir, alors ?
- Evidemment, sourit l'homme. Vous n'êtes mes prisonniers qu'au regard des autres. Je suis là pour vous aider à accomplir votre tâche, mais une fois celle-ci terminée, vous serez libres de faire ce que bon vous semble. Allez, venez, James doit s'impatienter.
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Keith et Juliet étaient assis l'un en face de l'autre. La pièce était plongée dans la pénombre - "pour vous mettre dans l'ambiance !"- avait ri un examinateur. Seul un feu lointain faisait voler sur leurs deux visages les ombres dansantes de ses flammes.
Ils avaient tiré au sort l'ordre de passage. Peu chanceux par habitude, Keith s'était vu proposer de passer le premier. Juliet s'était adossée avec nonchalance, se laissant compter un avenir en dents de scie, fait de malheurs et de renaissance. Keith lui prédisait un chagrin d'amour conséquent, qui ne tarderait pas à arriver, mais dont elle se remettrait un jour, sous la rencontre d'un homme diffèrent de tous ceux qu'elle avait connus jusque là.
- Encore faudrait-il que je sois amoureuse, avait contré Juliet.
Elle profitait que leurs examinateurs se soient écartés pour statuer du sort de Keith pour se pencher vers lui.
- C'était franchement lamentable. Digne du niveau de troisième année.
- Tu feras moins la maligne quand tu devras dépeindre ce que dessine ton thé, grommela Keith.
- Sérieux mon pauvre vieux on se serait cru dans un mauvais Shakespeare. A moins que... Attends, tu crois quand même pas être mon Romeo ?
- A vous miss Hawkes. Votre thé est prêt.
L'examinateur lui fit signe de le boire et Juliet ne quitta pas Keith du regard. Il tremblait, et elle était prête à tout pour le faire réagir, pour comprendre, pour le retrouver. Même à simuler un quelconque intérêt pour ce que contenait sa tasse encore fumante.
Pourtant, lorsqu'elle jeta un œil au feuilles tassées ce fut elle qui se mît à trembler.
Au fond de sa tasse les feuilles formaient une paire de lunette cassées, autrefois carrées, près de la paroi gauche en porcelaine. Toutes les autres feuilles étaient comme regroupées en une lettre parfaite, qui ne souffrait d'aucun doute. Un W
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Jean-Paul Sphère s'était toujours considéré comme un garçon comme les autres, un élève ordinaire. Mais les amis qu'il s'était choisi n'avaient rien d'ordinaire. "Il leur arrive toujours des bizarreries", avait-il dit à ses parents moldus. Sa mère avait été inquiète, au début. Mais son fils leur rapportait de bonnes notes de ce château dans lequel il était pleinement heureux. Quant à son père, il trouvait tout à fait normal que les couloirs du château hébergent des créatures tout aussi fantastique que dangereuses, et qu'il soit si facile que les élèves soient souvent en danger. "Vous prenez le train sur une voie qui ne devrait pas exister, vos calèches sont tirées par des chevaux sans chair que seuls ceux qui ont vu la mort peuvent voir, vous vivez dans un château médiéval plein de passages secrets et vous volez sur des balais." Il ne s'étonnait plus d'une Salamandre dans un couloir, pas plus que d'un laboratoire secret au fin fond d'une forêt dite interdite mais que son fils avait maintes fois exploré.
Jean-Paul, lui, refusait de trouver normal le danger qui poursuivait les élèves de Poudlard. L'ancienne directrice avait été congédiée, l'actuel directeur avait triplé les tours de garde, les préfets étaient plus nombreux, plus investis. Mais les disparitions ne faiblissaient pas, et la pensée commune ne s'en inquiétait pas, préférant parler d'absentéisme et des produits Weasley dont les élèves étaient friands.
Jean-Paul avait été enlevé, quelques années plus tôt. Une éternité à ses yeux. Depuis il avait grandi, obtenu d'excellentes notes à ses Buses, et avait secrètement aimé trois filles, trois de ses amies. La sérieuse et déterminée Solenne, la téméraire Juliet, et la douce Irina. S'il avait mis ses deux premiers béguins sur le compte des hormones adolescentes, Jean-Paul avait fini par s'avouer que les sentiments qu'il vouait à Irina n'avaient pas grand chose à voir avec son âge. Un membre un peu à part de leur bande d'amis. Une façon peu commune de s'énerver en silence. Un sourire qui penchait toujours un peu vers la gauche, comme les grimaces qu'elle réservait aux matchs de quidditch que livrait sa sœur.
Irina n'était pas Natasha et Jean Paul n'était pas James. Pourtant, tout comme son ami et les deux sœurs dont ils étaient amoureux, Jean Paul se sentait concerné par les événements qui ponctuaient leur scolarité.
En tant que né moldu, Jean-Paul avait cette impression latente de découvrir un monde nouveau, jour après jour. En première année il s'était demandé si la métamorphose était si différente des sortilèges. En deuxième année pourquoi la pureté du sang paraissait si importante aux yeux de certains. En troisième année il avait découvert que les créatures de ses contes d'enfant existaient réellement, et il avait appris à les soigner. En quatrième année il s'alarmait, entendant ses cousins parler de leurs cours de mathématiques. Il ne comprenait plus rien, il se sentait dépassé et s'inquiétait pour son avenir. L'année suivante et les Buses avaient remplacé ses inquiétudes par des masses de travail. Et ses inquiétudes étaient revenues durant sa sixième année, alors que Jean Paul se demandait ce que pouvaient bien faire les jeunes sorciers après Poudlard.
Le professeur Wine, qui enseignait les potions et représentait la maison Poufsouffle, où Jean-Paul avait été réparti, acceptait toutes les sollicitations des élèves de Poudlard. Elle se fit donc un devoir d'accompagner son jeune élève, de répondre à ses questions, de le rassurer et de lui donner quelques pistes de réflexions. « Sachez qu'aucune porte n'est fermée à l'avance. Même les domaines les plus difficiles à atteindre vous seront accessibles si vous le voulez vraiment. La seule question qui doit vous importer est : qu'est ce qui vous intéresse suffisamment pour que vous acceptiez d'y consacrer votre vie ? Bien sur vous pourrez changer d'avis, de voie. Mais je sais que vous ne vous lancerez pas à la légère. Alors choisissez un domaine qui vous intéresse vraiment. »
Tant de voies l'attiraient, tant de particularités l'intriguaient qu'il avait eu du mal à choisir l'une d'entre elles. La décision fut pourtant prise comme une évidence, alors que James s'envolait vers son destin et que chacun de leurs amis en faisait de même. Les horizons avaient beau diverger, un même feu brûlait en eux.
- Vous avez fait votre choix, Jean-Paul ?
Le jeune Poufsouffle se redressa, la confiance le gagnant alors qu'il souriait à sa directrice de maison.
- Oui, madame.
- La métaphysique est une branche bien méconnue des sciences magiques. Seul un Scio Magister, un maître du savoir, peut se vanter savoir ce qui existe au milieu, parmi, avec, entre, au-delà et après les êtres humains, les animaux et la nature.
- S'il me restait un infime doute, vous venez de l'éteindre, affirma Jean-Paul.
L'idée ne lui apparaissait d'aucune façon saugrenue. S'il s'était imaginé, petit garçon, étudier dans le domaine scientifique, sa renaissance dans le monde magique avait aiguisé une soif de savoir sans commune mesure.
L'Oracle de Poudlard, les mots quasi prophétiques que laissaient parfois échapper les frères Zigaro, la vague géante qui déferlerait sur le monde en n'épargnant qu'eux et leurs semblables, Memento Mori, dont Natasha avait partagé la traduction avec la bande d'amis. Tout cela devait bien avoir un sens. Et Jean-Paul était prêt à tout pour le percer.
Lors de ses premières années à Poudlard, Jean-Paul avait cru que les sorciers partageaient les croyances moldues. Mais les cours d'Histoire de la magie avaient vite réfuté cette idée. Les sorciers qui défendaient la pureté du sang, persuadés que les Sang-Pur étaient supérieurs aux nés moldus auraient-ils pu croire en un dieu moldu tout puissant ? Salazar Serpentard refusait d'enseigner la magie aux enfants de moluds, comment un sorcier tel que lui aurait-il pu croire en un dieu moldu, obéir à un dogme moldu ?
Il était plus probable que les sorciers aient leurs propres croyances. Jean-Paul était même persuadé – et cette idée l'amusait grandement – qu'avant l'établissement du Code International du Secret Magique, les sorciers n'aient pas cherché à cacher leur religion aux moldus, et que certains moldus aux oreilles indiscrètes aient propagés des histoires de dragons, centaures, et autres gobelins, qui seraient devenus des éléments « légendaires, folkloriques » pour le monde moldu.
Le sujet le passionnait. Et lorsqu'on lui présenta l'examinateur qui superviserait son travail, l'un des trente-neuf Scio Magister qui peuplaient le monde sorcier, Jean-Paul sut qu'il avait fait le bon choix.
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Hall d'entrée de Sainte Mangouste
- Eh bien, mon garçon, le ministère n'était pas assez intéressant, finalement ?
Daniel sursauta, sa tête cognant le mur contre lequel il s'était adossé après qu'un groupe de quinze sorciers aient traversé le hall en portant l'un des leurs, dont la tête était coincée dans un chaudron de bronze. La femme qui lui faisait face portait une longue robe verte sur laquelle était dessiné l'emblème de l'hôpital, une baguette et un os croisés, et dont le badge brodé de fil d'or laissait entendre qu'elle se nommait Cesaria Azilis.
- Bonjour madame. En fait je…
- Pas de madame ici, mon garçon. Aller viens, je t'offre un chocolat, tu me raconteras tout...
- C'est gentil mais...
- Je viens d'enchaîner deux gardes, bonhomme, ce n'était pas une proposition. Tu préfères me suivre ou rentrer à Poudlard ?
- Euh...
- C'est bien ce qu'il me semblait.
Un peu sonné, Daniel se dépêcha de suivre la guérisseuse qui avançait d'un bon pas sans l'attendre. Durant leur court trajet, elle l'affubla de quelques sourires moqueurs mais pas bien méchants auquel Daniel répondit poliment. La guérisseuse leur trouva un coin tranquille et passa commande et Daniel se vit offrir ce chocolat chaud qu'il n'avait pas commandé.
- Alors, bonhomme, tu as seize ans ?
- Je sais qu'on dirait pas mais... Oui. Bientôt dix sept.
- Et quand tes profs t'ont demandé où tu voulais travailler plus tard tu n'as rien trouvé de plus original que de répondre le ministère de la magie ?
Définitivement moqueuse, oui, songea Daniel. Mais quelque chose dans l'attitude de la guérisseuse le mettait en confiance. Ses mains qui lui paraissaient douces, et ce regard qu'il devinait tout aussi doux malgré la mèche épaisse qui le dissimulait.
- En fait je me suis toujours vu étudier les créatures magiques. Pas les dragons ou les strangulots, plutôt les centaures, les gobelins et les loup garous. Comment ils vivent, mais surtout comment ils s'intègrent dans ...
- Ils ne s'intègrent pas, coupa la guérisseuse. Crois-moi, bonhomme, je travaille avec eux tous les jours, depuis des années, et le seul que j'ai vu s'intégrer n'est qu'à demi gobelin. Et encore, il n'a été recruté par personne, il est propriétaire d'un bar.
- Le crépuscule des fruits de mer, murmura Daniel en songeant au père de son vieil ami Eliott qui avait hérité de son père ses oreilles de gobelin.
La guérisseuse l'observa attentivement durant de longues secondes. Gêné, Daniel baissa la tête mais la guérisseuse lui releva doucement le menton, pour que leurs regards se croisent. Daniel ne s'attendait pas à pareil choc. Rien n'aurait pu le préparer à ce qu'il éprouvait en découvrant les yeux de la guérisseuse, deux noisettes, entourées d'un halo outre-mer.
- Je vais te raconter une histoire, bonhomme, ok ? Une histoire que je n'ai jamais raconté à personne. Pas même à ma fille.
Daniel songea à Soizic Azilis, la jeune batteuse de Gryffondor, et hocha la tête.
- Je n'ai pour seule famille qu'elle, petite lionne qui a un an de moins que toi.
Cesaria Azilis aborda cette famille oubliée, ces ancêtres méconnus, ces aïeuls qui n'étaient, pour elles, que des noms, gribouillés sur du parchemin fané.
« Je n'ai pas de famille à part maman », disait la petite Soizic. Et sa mère d'acquiescer, avec un semblant de tristesse dans le regard. Un regard étrange, à l'héritage insoupçonné. Deux noisettes chaleureuses, entourées d'un trait outremer.
Le regard des Mac Cairill.
Ayant remporté brillamment tous ses Aspics, Cesaria Azilis avait vu son plus grand rêve se réaliser en rejoignant l'hôpital de la communauté magique Britannique. Sa formation de Guérisseuse fut longue et Cesaria dut, comme l'ensemble des apprentis Guérisseurs, fournir de nombreux efforts. Suffisamment pour ne s'octroyer qu'une demi-journée de libre, pour dormir. Elle n'avait pour ainsi dire qu'une minuscule vie sociale, visitant ses parents une fois par mois et déjeunant un midi par semaine avec une ancienne camarade de Poudlard. Mais ça ne la dérangeait pas, sa vie, elle avait décidé de la consacrer aux autres, à leurs blessures, à leur guérison.
Peu de temps après l'obtention de son diplôme, la jeune Hermione Granger, qu'elle avait eu la chance de côtoyer une année durant à Poudlard, modifia considérablement les lois sorcières de leur communauté concernant le traitement des êtres hybrides. Il n'était pas rare, alors, que la jeune héroïne profite de sa célébrité chèrement acquise pour améliorer des centaines de vies humaines. Ou presque. La condition de vie des loups-garous fut son premier véritable dossier professionnel, avant qu'elle ne mobilise ses forces pour abonnir le traitement des elfes de maison.
Le directeur de Sainte-Mangouste avait alors confié à Cesaria Azilis sa première Mission d'Apprentissage, celle de s'occuper de volontaires nés ou devenus hybrides dès leur plus jeune âge.
L'affection que le Survivant et ses amis, et donc toute la communauté, portaient au jeune Teddy Lupin et à ses défunts parents eut raison du projet initial de Cesaria. Celle qui rêvait de traiter des cas aussi diversifiés qu'une harpie et un vampire peuvent l'être, n'eut d'autre choix que de restreindre ses ambitions aux loup-garous. « Ça changera », lui promettait son supérieur. « Un jour viendra où vous pourrez aider tous les patients qui en auront besoin. Mais pas maintenant. Maintenant on fête la victoire, on célèbre la paix, et on remercie le Survivant et ses alliés sans qui cet hôpital serait devenu le terrain de jeux des Mangemorts. »
Cesaria Azilis eut bientôt douze patients sous sa responsabilité. Ayant choisi la recherche au détriment de la pratique, Cesaria se contentait de recevoir ses patients, seuls ou en groupe, et d'observer leur mode de vie, afin de l'améliorer. Elle fournissait un rapport mensuel détaillé au ministère de la magie, en vue de la création de nouveaux décrets par nulle autre qu'Hermione Granger, futurement Weasley.
Ce travail enthousiasmait particulièrement la jeune Guérisseuse, qui allait de surprises en découvertes. La famille Pellegrin, entièrement constituée de loups-garous, la jeune et jolie Sophia, qui rêvait de tuer le loup en elle pour épouser son fiancé, un charmant jeune homme qui la soutenait avec amour, ou encore le vieil Adam qui, pourtant âgé de soixante-dix ans, craignait encore avoir contaminé ses trois enfants qui ne cessaient de lui prouver le contraire.
Parmi ses patients, il en était un qui ne venait jamais accompagné. C'était, de loin, son patient le plus taciturne et désagréable. Le plus séduisant, aussi. En professionnelle compétente et dévouée, Cesaria préféra enfouir toute attirance et se contenta, avec force dévotion et patience, d'accompagner au mieux cet homme mystérieux. En vain. Il refusait son aide, niait une quelconque avancée et restait muet lorsque Cesaria l'interrogeait sur sa vie. Exaspérée, Cesaria ne put que le menacer de stopper le travail qu'ils avaient entrepris ensemble depuis des mois et qui, contrairement aux autres patients, n'aboutissait à rien.
- Je ne comprends pas ! Vous vous êtes porté volontaire ! Vous avez insisté pour participer à ce projet ! Vous étiez prêt à coopérer ! Qu'est-ce qui vous a fait changer d'avis ?
- Vous.
Ce jour-là, écrasée par une honte qu'elle n'avait jamais ressentie, Cesaria ne cessa de se remettre en question. Ses collègues la soutenaient, ses parents la réconfortaient, sa meilleure amie maudissait ce « loup mal léché ». Mais rien n'y faisait. Son premier échec professionnel lui fit énormément de peine. Et le fait que ce soit avec ce patient qui ne la laissait pas indifférente n'aidait pas, bien au contraire.
Elle s'était même mise à pleurer, au beau milieu de son bureau. Et c'est ce moment très précis que le patient en question avait choisi pour débarquer dans son bureau.
- Désolé de vous déranger, Doc, mais je vous dois des explications.
- Vous ne me devez rien. Vous n'êtes plus mon patient et je ne...
- Je suis tombé amoureux de vous quand vous avez accepté mon dossier, ce jour-là. Le premier jour. J'ai cru que ça passerait, parce que je ne suis pas habitué, à voir des femmes et à tomber amoureux. Mais les infirmières ne me font pas cet effet-là. Même la douce Lucy qui est très gentille avec moi. Alors je n'ai pas pu, vous comprenez ? Je n'ai pas pu vous raconter, vous parler de ma mère qui vit loin de moi, de mon père qui m'a abandonné quand j'ai été mordu et que... que ma mère a tué. Je ne pouvais pas vous dire que j'ai trois frères, quelque part, et que je ne les connais pas. Je ne pouvais pas vous parler de la cave qui me sert de maison et de l'elfe qui me sert de famille. Je ne pouvais pas vous montrer mes bras et mes jambes, vous qui sentez toujours si bon, vous dont la peau semble plus douce que la crème à la vanille. Et même si vous êtes habituée à voir l'horreur, vous méritez de voir des corps beaux et robustes, musclés et bronzés, le genre de corps que doit avoir l'infirmier du second qui vous drague tous les matins. Je voulais pas vous montrer mes bras parce qu'ils sont plein de griffures. Et c'est pire sur mes jambes. Elles sont moches mes jambes. Bien trop moches pour une femme aussi belle que vous. Je voulais pas vous dire tout ça, vous savez ? Mais un de mes frère a débarqué hier soir. On se ressemble vraiment pas mais c'est mon frère, y a pas de doute. Il est noir et grand et fort. Il n'a pas de griffure mais il sait écouter. Et il tient l'alcool aussi bien que moi. C'est lui qui m'a dit de venir vous voir et de tout vous raconter. Il a dit que c'était important, qu'il valait mieux avoir des remords que des regrets. Il a dit... Il a dit que vous me tomberiez dans les bras, que vous ne pouviez que succomber. Il est un peu crétin mais je l'aime bien.
Elle avait succombé. Elle lui était tombée dans les bras. Elle n'en avait parlé à personne et lui non plus, sauf peut-être à Blaise Zabini, ce demi-frère sorti de nulle part qui avait décidé de ressouder une fratrie disparate.
Ils n'avaient passé que quelques mois ensemble. Quelques mois à mentir et à se cacher. Quelques mois à rire et à s'étreindre. Quelques mois durant lesquels elle avait envisagé tirer un trait sur la solitude.
Les nausées étaient arrivées telle une douche glaciale dans une vie de draps froissés et de sueur permanente. A l'hôpital, elle courrait d'un patient à l'autre, sans voir l'heure tourner, sans compter ni son temps ni ses efforts. Mais à peine sortie du bâtiment, la hâte et l'impatience la gagnaient comme jamais et elle transplanait directement dans les bras de cet homme qui lui faisait l'amour avec douceur et bestialité. Une vie passionnante, une vie vibrante, ardente. Une vie à laquelle une autre s'était greffée, sans en demander l'autorisation. Une vie contenue dans son ventre, qui grossissait bien trop vite selon elle.
- Il sera comme moi, je le sais !
- Rien n'est sûr. Tu le sais aussi bien que moi.
- C'est pas à toi que je vais apprendre les risques, bordel ! Sors-le de là ! Ne lui fais pas vivre ça !
- C'est mon enfant aussi, je te rappelle. Notre enfant. L'enfant d'un homme et d'une femme qui s'aiment, et pas seulement d'un loup-garou et d'une Guérisseuse. Je veux le garder. Je veux la garder. Je reste persuadée que c'est une fille.
- Tu ne la garderas pas. Pas toute seule. Je le sais.
Il était parti. Elle était revenue du travail dans une maison vide, sans aucune lettre, aucun souvenir auquel se rattacher. Elle avait espéré. Elle avait même contacté ses frères. Il n'était jamais revenu. Elle avait pris rendez-vous dans un hôpital français, peu désireuse d'expliquer à l'un de ses collègues pourquoi elle souhaitait interrompre sa grossesse. Tout s'était déroulé parfaitement, lui avait-on dit.
Elle avait noyé sa peine dans le travail, avait confié les loups-garous à un jeune collègue et s'était tournée vers les harpies. Moins de risque, se disait-elle. Il l'avait quittée depuis huit mois lorsqu'elle fut transportée au service des urgences. Elle avait fait un malaise en pleine cafétéria, alors qu'elle dégustait rapidement sa soupe de treize heures. Ils lui avaient fait passer une batterie de tests, lui avaient posé cent fois la même question. « Mais par Merlin, Cesaria, pourquoi ne nous as-tu rien dit ?! » Elle ne comprenait pas. Elle avait peur. Le Guérisseur mit quelques heures à comprendre et à prononcer les mots qui allaient changer sa vie, à tout jamais.
- Tu as fait ce que les moldus appellent un déni de grossesse.
- C'est impossible, avait-elle pu marmonner après quelques minutes d'incompréhension.
- Ça arrive bien plus souvent qu'on le pense...
- Pas à moi. J'ai...
- Je sais. La magie laisse des traces et les français sont très pompeux dans la réalisation de leurs sorts. Il devait y en avoir deux ou... La magie est pleine de mystères, tu le sais autant que moi. Ta fille a eu l'audace de s'accrocher à la vie, coûte que coûte. Elle a fait son choix. C'est à ton tour, maintenant.
L'orphelinat, l'adoption, l'abandon. Tout autant de mots qu'elle refusait de prononcer. Elle ne ferait pas vivre à sa fille ce qu'avait vécu son père. Elle lui prouverait, au contraire, que les enfants ne reproduisent pas toujours les schémas parentaux.
Et Cesaria eut raison. Soizic était une petite fille ordinaire, elle dormait dans une chambre et ne se transformait en nulle autre créature qu'un petit démon lorsqu'il s'agissait de ranger sa chambre. Une petite fille ordinaire qui faisait la joie et la fierté de sa mère. Une fille qui n'avait jamais rencontré son père, et qui en ignorait l'identité. Une fille aujourd'hui âgée de quinze ans, scolarisée à Poudlard, répartie quatre ans auparavant à Gryffondor.
Une fille ouverte aux autres, qui aimait tout autant sa « meilleure amie la lionne », Lily Evans, que sa « meilleure amie l'aigle », Briseis Delanikas.
Une fille ordinaire, avec des rêves, des passions et une forme étrange dessinée sur le bras. Une forme que tous prenaient pour une tâche de naissance. Une forme dont elle-même ignorait la provenance. Une forme tatouée sur sa peau alors qu'elle vivait ses premières heures, et qui s'était étirée, tout au long de sa croissance en une lettre parfaitement reconnaissable. W
Daniel était sonné. Sidéré. Et encore plus perdu que lorsqu'il était arrivé à l'hôpital. Que faisait-il là ? A quoi pouvait bien servir tout ca ?
- La réponse est en toi, bonhomme. La réponse elle est là, affirma la guérisseuse en appuyant sa main sur le cœur de Daniel. Tu ne le sais peut-être pas encore mais moi je le sais. Tu sais pourquoi ? Parce qu'on n'est pas si différents, toi et moi. Pas simplement parce que la magie des Mac Cairill brille en nous, mais parce qu'on partage la même envie de justice pour ceux qui ont trop longtemps été mis de côté.
- Pourquoi ?
- Tu veux vraiment le savoir ?
- Oui.
- Alors passe l'après-midi avec moi. Je ne m'occupe plus seulement des harpies, tu sais, mais de tous les êtres hybrides de notre monde. De tous ceux qui sont répertoriés, plutôt. Et toi... Toi tu pourrais t'occuper de tous ceux qui ne le sont pas.
- Comment ? Je veux dire... Comment voulez-vous que je les trouve ? Pour les aider il faudrait au moins que je sache où les trouver.
- Il faut d'abord que tu apprennes à les chercher. Suis-moi, bonhomme. La vraie vie commence maintenant.
En suivant la guérisseuse Azilis dans les tréfonds de l'hôpital Sainte-Mangouste, Daniel ignorait ce qu'il ferait des heures plus tard, en quittant l'hôpital. Comment il aborderait Solenne, lui qui n'avait jamais osé parlé à une fille. Comment il la supplierait de l'aider à passer son été à Sainte-Mangouste, en tant que bénévole, comme elle le faisait depuis deux ans. Encore moins pourquoi. Pour comprendre, pour savoir, il lui fallait passer ces quatre prochaines heures avec une guérisseuse passionnée, qui allait lui communiquer toute sa ferveur. Quatre heures qui paraissaient futiles aux yeux des autres. Quatre heures qui allaient le faire grandir.
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Le lieu était somptueux. Les murs de mosaïques, la fontaine intérieure aux jets de saphir, les arbres grandioses et leurs fleurs aux couleurs incroyables. Néanmoins l'heure n'était pas à la contemplation pour James. Ligoté au milieu de la pièce, le visage tuméfié, les membres engourdis, il leva un regard apeuré en entendant la porte s'ouvrir. Le soulagement le gagna dès qu'il reconnut Sian et Mateus qui se précipitaient déjà vers lui.
Le tintement d'un briquet interrompit les questions qu'ils voulaient lui poser et tous trois se tournèrent vers l'homme aux cheveux poivre et sel.
- Qu'est-ce que vous lui avez fait !?, l'attaqua Sian en brandissant son couteau.
- Range-ça ma grande, pas d'arme dans l'Antre, c'est la loi.
L'homme fumait tranquillement, comme amusé par ses propres mots. Il avança avec nonchalance vers le fond de la pièce, plongé dans la pénombre, et en revint avec deux adolescents, le garçon que James avait accosté sur la place et la fille au fouet avec laquelle Mateus avait conversé mentalement.
- Le club des cinq est au complet, railla l'homme en tirant sur sa cigarette. Votre mission s'arrête là, et la mienne aussi.
Sian allait rétorquer mais la fille au fouet lui fit signe de se taire.
- Je m'appelle Evora, et voici Selim. Je suis Kenyane et j'étudie la magie en Ouganda, à l'Ecole de Magie Uagadou. Selim est Algérien et étudie la magie sous les cascades d'El-Ourit, non loin d'ici.
Evora s'interrompit, comme attendant une réponse. A ses côtés Selim souriait franchement.
- Je m'appelle James, et voici Sian et Mateus. Sian étudie au Cairn des Trois Royaumes, sur les rives du Kolttajärvi. Mateus étudie à Castelobruxo. Et moi à Poudlard.
Les liens magiques qui retenaient les poignées de James s'embrasèrent et il se dégagea vivement en massant ses poignées. Vif, il poussa ses amis alors que la chaise prenait feu.
- Mais c'est quoi ce bordel !, jura Sian en se protégeant le visage de son bras droit. T'aurais pu cuire sur place ! Ils sont fous les profs de nous donner un examen qui…
- Un examen ?, coupa l'homme en jetant son mégot dans le feu. Un examen donné en même temps à cinq élèves d'écoles différentes ? Vise plutôt la chaise. Ce qu'il en reste, devrais-je dire.
Les cinq adolescents suivirent son regard. Sur les restes carbonisés de la chaise reposaient cinq pierres, de différentes couleurs mais dont l'aspect brillait aveuglément. Comme pour les appeler. James reconnut celle du milieu, un grenat, et s'en approcha. Les cinq pierres avaient été posées sur de minuscules trous, ceux des boulons de la chaise qui avaient fondu. James compta treize emplacements. Huit étaient vides.
- Comme autant d'écoles magiques en plus des nôtres, murmura Evora.
Elle s'empara de la première pierre, une aigue-marine, et disparut aussitôt. James, Sian, Mateus et Selim n'échangèrent pas un regard. Ils n'avaient aucune question à poser, aucun doute quant à la marche à suivre. Chacun s'empara de la pierre qui l'attirait. Une brise plus tard, tous avaient disparus et seul demeurait Peter, qui alluma une énième cigarette. Sa mission s'arrêtait là.
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- Je ne comprends pas.
- Qu'est-ce que tu ne comprends pas ?, soupira Alice. Par Merlin, Mael, ça fait deux fois que je te lis le rapport !
Debout devant le bureau où Mael s'était installé, elle possédait une prestance et une autorité remarquables pour une sorcière si jeune. Elle avait trouvé sa voie, et deviendrait une Auror formidable, songea Mael.
- Je ne comprends pas le rapport avec James, c'est tout. Rien n'indique, dans le témoignage de Hugh Irving, que James puisse être…
- « C'était la nuit et il était plus grand que moi. Il était énervé, il voulait se défouler et c'est tombé sur moi. Il m'a frappé, vous pouvez voir le résultat sur les photos. C'est le fils du Survivant qui m'a fait ça. », lut Alice pour la troisième fois. Je ne vois pas ce qu'il te faut de plus !
- Et Albus ? Pourquoi l'enquête ne mentionne nulle part Albus ? S'il avait un alibi ça devrait quand même figurer dans le dossier, pas vrai ?
- Vrai, affirma Alice en fronçant les sourcils.
- C'était la nuit, aucun adulte ne peut prouver où il était. Est-ce que ses camarades ont été interrogés ? Pourquoi avoir mis ça sur le dos de James ? Qui a mis ça sur le dos de James ?
Alice ne répondit pas, se contentant de fixer Mael d'un regard inflexible. La réponse lui paraissait évidente. Un seul être était capable de perdre tout point de vue professionnel lorsqu'il s'agissait de protéger Albus, au détriment de son frère.
- Poursuis de ton côté. Je crois que notre test commun vient de prendre fin.
- Et toi ?
- Une confrontation avec mon futur boss s'impose.
- Sois prudente, Alice. C'est le Survivant. Il peut détruire ta carrière d'un claquement de doigt.
- Moi aussi je suis une fille de. Ma mère s'est battue contre des Mangemorts, mon père aurait pu être l'élu à la place d'Harry Potter. Et James est mon ami. Mon meilleur ami. Si on ne se bat pas pour ses amis, pourquoi on le ferait ?
Alice Londubat n'attendit aucune réponse et claqua la porte dans son dos. Leur test commun s'arrêtait là.
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James se laissait porter par un vent invisible, impalpable, qui le portait aux quatre coins du monde sans qu'il n'en comprenne la raison, ni la logique. Il avait essayé de lutter mais sa résistance était vaine et inutile, le vent le porterait à sa guise, que James l'accepte ou non.
Lysekil, comté de Västra Götaland, Suède. Cité de St Albans, Hertfordshire, Angleterre. Abidjan, Côte d'Ivoire. Los Angeles, Californie, Etats Unis.
Et enfin S-Hertogenbosch, Bois-le-Duc, Pays Bas. James avait plus précisément atterri dans le plus grand parc de Bois-le-Duc et arpentait l'un de ces chemins. Le parc était joliment dessiné en forme d'étoile dont chaque chemin formait une branche. En se rapprochant du centre très fleuri, James compta sept branches et ne s'étonna pas le moins du monde de retrouver au terme de sa promenade Sian, Mateus, Evora et Selim. A peine avaient-ils échangé un sourire que les deux dernières branches laissèrent découvrir un garçon et une fille qui les saluèrent prudemment.
Ils s'appelaient Bonnefoi. Ça ne s'inventait pas. Charlotte et Nicolas Bonnefoi. Des jumeaux, cadets d'une famille de grande renommée, fils et fille de Frans Petter Bonnefoi, responsable des relations internationales auprès du ministre de la magie du Benelux.
Charlotte et Nicolas étaient aussi différents qu'ils étaient liés. Extravertie et sanglante, Charlotte avait tout d'un esprit rebelle. Bon élève et charismatique, Nicolas faisait l'unanimité. Chacun avait ses propres passions, son cercle d'amis, mais tous deux avaient besoin de se retrouver seuls, tous les deux, pour alimenter ce lien particulier qui les unissait. Indispensable à leurs yeux, mais pas toujours évident. Car Charlotte et Nicolas avaient beau être frère et sœur, ils ne fréquentaient pas la même école.
Comme leur frère ainé, Charlotte étudiait à Beaux-Battons, en France. Charlotte, comme leurs deux petits frères, étudiait aux Pays-Bas. Deux écoles prestigieuses, parmi les onze plus célèbres du monde. Une volonté de leur père de les aider à ouvrir les yeux sur le monde, à partager leurs connaissances, leurs découvertes.
Charlotte et Nicolas appréciaient d'échanger sur ce point, moins sur les différences de système éducatif entre la France et les Pays-Bas que sur les mentalités et les coutumes. Beaux-Battons était une école historique, et l'école de Bois-le-Duc en avait longtemps été une annexe, avant de devenir une école à part entière. Nulle école en ce monde n'avait meilleur résultat que Bois-le-Duc.
La ville de Bois-le-Duc était à elle seule un exemple de partage et d'échange entre les moldus et les sorciers. De nombreuses familles moldues comptant au moins un membre sorcier s'étaient installées là. Les sorciers trouvaient facilement du travail et les moldus se consacraient au tourisme et à l'animation culturelle de la ville. Le ministère de la magie du Benelux possédait un département dédié à l'accueil et à l'intégration de familles étrangères et l'école de Bois-le-Duc accueillait des enfants du monde entier, souvent des nés moldus dont on favorisait l'hébergement des familles.
L'école, camouflée au centre d'un parc merveilleux invisible aux yeux des moldus possédait un réseau de souterrains, sous les remparts médiévaux de la ville, qui permettait aux élèves de rejoindre divers points incartables, dont trois terrains de quidditch et un petit port où des barques en roseau les menaient sur la rivière Waal et jusqu'au delta du Rhin. Les cours étaient programmés en matinée, et les élèves disposaient de leurs après-midi pour se consacrer au sport, aux arts et aux loisirs créatifs. Le niveau scolaire y était très élevé et les jeunes diplômés n'avaient aucun mal à trouver un bon emploi.
Tout au long de son discours, Nicolas Bonnefoi avait les yeux brillants, comme émerveillé par le monde qui était le sien. Et pourtant, subsistait en lui une envie de découvrir le monde que comprenait bien James. Lui-même se sentait privilégié de vivre à Poudlard et s'il comprenait que chaque élève de par le monde aimait son école pour les expériences qu'il y vivait et les relations qu'il s'y créait, il ressentait un bouillonnement commun aux jeunes qui l'entouraient. Tous voyaient le monde comme un long et fascinant chemin qu'ils avaient hâte de parcourir.
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Mael était plongé dans ses souvenirs. Leur cinquième année à Poudlard. Le Tournoi. La dernière épreuve. La peur, quand il avait vu les plus jeunes champions franchir le terme de la forêt interdite. Oscar qui ne cessait de répéter : « heureusement qu'Olivia n'y est pas. Heureusement qu'Olivia n'y est pas. ». Les murmures du tout Poudlard qui répétaient « C'est le fils d'Harry Potter. Il ne peut pas mourir. » Natasha qui grognait déjà contre le Survivant, ne comprenant pas pourquoi il n'intervenait pas, pourquoi il ne fonçait pas tête baissée dans la forêt pour en sortir son fils. Avant qu'il ne soit trop tard.
Mael n'avait jamais oublié les ruines, les pierres, les volutes de fumée. Un laboratoire dissimulé sous d'épaisses feuilles de lierre, des potions qui n'étaient pas enseignées à Poudlard, des poisons d'un noir profond, opaque. La peur et cette impression désespérée d'être aux portes de la mort.
Mael n'avait jamais oublié cette sombre nuit d'été où, ne trouvant pas le sommeil, James et lui s'étaient échappés dans le parc. L'ultime épreuve avait eu lieu la veille, et le dortoir les faisait suffoquer. Ils s'étaient allongés sur l'herbe fraiche. Et James avait raconté.
Ils s'attendaient à tout. A n'importe quel danger. La fumée épaisse ne les avait pas surpris. Ils avaient jeté quelques sorts, pour s'assurer qu'elle ne les mordrait pas, ne les endormirait pas ou toute autre chose somme toute banale pour une fumée magique et avaient fini par la traverser. Sur le qui-vive, bien sûr, mais sans grosse angoisse. L'effroi tenace qui les dévorait depuis le début du Tournoi avait fini par les quitter. Ils avaient peur de mourir, bien sûr, mais toujours moins que de ne jamais quitter cette forêt.
La fumée s'épaississait au rythme de leurs pas et n'avait à leurs yeux qu'un seul défaut. Elle dissimulait la vérité, aussi effrayante et dangereuse puisse-t-elle être. Ils avançaient ensemble, chacun surveillant à l'aveugle, baguette brandie sur le moindre bruit, le moindre mouvement perçu à travers les volutes.
Comme une longue traversée qui prenait fin, les cfhampions avaient ralenti le pas, se serrant les uns aux autres, dès que la nuit eut remplacé la fumée.
Oui, ils s'attendaient à tout ce que l'esprit sorcier peut inventer de plus effrayant, voilà pourquoi la surprise les avait immobilisés lorsqu'ils s'étaient retrouvé face à un objet encore jamais vu à Poudlard.
Un ordinateur. James en avait déjà vu quelques-uns, lorsque, plus jeune, il avait des copains moldus. A l'époque il avait appris à lancer une balle sans balai, avec le pied, à boire du soda et à jouer à des jeux moldus, avec la curiosité débordante d'un gamin qui découvre la vie. Plus tard il avait vu un ordinateur chez sa marraine, Hermione voulant que sa maison mi-moldue mi-sorcière reflète les deux mondes avec pertinence. Plus tard, encore, il en avait vu un dans l'atelier de son grand-père et avait pris un plaisir certain à regarder ce vieil homme aux yeux enfantins s'amuser du « génie des moldus ».
C'était un très vieux modèle et l'écran clignotait. Il n'était pas branché, mais ne possédait pas de batterie pour autant.
Sur l'écran, une image fixe, immobile. Une image moldue, sans aucun doute. Un portrait. Un garçon d'une douzaine d'années, le cheveu peu soigné, le visage poupon. Un visage qui ne leur était pas inconnu. Le visage de Hugh Irving.
Hugh Irving, ce garçon né moldu de onze ans, ce garçon qui n'avait pas d'amis, ce garçon qui ne trouvait pas le bonheur à Poudlard, ce garçon qui n'aimait pas la magie, ce garçon qui lui préférait les technologies moldues. Hugh Irving. Son image figée sur un vieil ordinateur. En plein milieu d'une épreuve. L'ultime.
Autour de son visage un langage, codé, informatique. Une même phrase prête à être envoyée sur des dizaines de sites, de forums, de réseaux sociaux, dans toutes les langues. « La magie existe ». Des blocs de texte sur « le fonctionnement de la monnaie sorcière », « l'emplacement des hauts lieux de la communauté », « les règles du quidditch », celles de Poudlard...
Hugh Irving avait trahi le Code International du Secret Magique. Et, visiblement, il s'y préparait depuis des mois.
Une affaire internationale d'une gravité certaine, dont l'issue reposait sur ces jeunes champions envoyés à l'abattoir. Ils avaient eu dix minutes. Dix minutes pour se mettre d'accord sur le sort de Hugh Irving. L'impunité n'était pas envisageable, et les adultes les forçaient à prononcer la pire des sentences. Entre leurs mains, la vie de Hugh, qui ne tenait plus qu'à un fil. Ils avaient le choix. Ils avaient choisi de ne pas choisir.
Les organisateurs avaient accompli ce qu'on attendait d'eux. La communauté avait été entendue, préservée. Ils ne voulaient pas d'une reprise du Tournoi des Trois Sorciers, ils ne voulaient pas qu'un adolescent prenne autant de risques pour l'honneur de son école. Ils avaient été écoutés. Il y avait eu sept désignations au lieu d'une, quatre écoles au lieu de trois. Mais les risques aussi avaient été multipliés. Voldemort n'attendait pas les champions, la mort non plus. C'était plus grave, encore. Ils avaient entre leurs mains l'avenir du monde magique.
Quatre écoles parmi tant d'autres de par le monde, sept champions parmi des centaines d'élèves. C'était pourtant sur leurs épaules que tout reposait.
L'épreuve était terminée. La coupe était là, quittant définitivement la forêt interdite, mettant fin à sept heures de doutes et d'angoisse. Cinq personnes la brandissaient, sans aucune fierté, avec douleur et soulagement. L'angoisse demeurait, malgré la victoire. Les yeux étaient fatigués, éreintés, anxieux, tranchant avec l'éclat somptueux de la coupe.
Celle-ci fut jetée à terre avec un semblant de dégoût par les cinq champions. D'un même mouvement, d'un commun accord. Comme si leurs gestes étaient coordonnés, ils déchirèrent l'emblème de leur uniforme. La coupe fut laissée à même le sol, contournée, piétinée par la démarche boiteuse des autres champions qui sortaient peu à peu de la forêt.
Les organisateurs retenaient la foule, les jurés s'approchaient des vainqueurs. Cinq champions. Cinq porteurs de la coupe. Les cinq plus jeunes champions sélectionnés vrillèrent leurs yeux furibonds dans ceux des jurés. Nikolina Demireva, Adonis et Vivyan Parish, Nolan Donovan et James Potter refusèrent de répondre aux questions, aux sollicitations, aux pressions. La foule n'eut droit à aucun égard, pas plus que leurs familles. Ils attendirent leurs coéquipiers et gagnèrent l'immense tente qui abritait l'infirmerie du Tournoi, tournant définitivement le dos à cette étape de leur vie.
Ils laissaient à d'autres les discussions, les raisonnements, les décomptes et la victoire. Surtout la victoire. Elle ne les intéressait plus.
C'était le professeur Shiitaké qui avait pris en charge Hugh Irving, autant pour le soigner que pour le maintenir dans l'infirmerie, à l'abri des rumeurs.
C'était également à ce moment-là que James avait décidé qu'il ne travaillerait jamais au ministère. A ce moment-là qu'il avait choisi l'exil. Partir sur les routes, découvrir, rencontrer. Réinventer la coopération internationale, à sa manière.
– On devait faire un choix. Un choix qui impliquait la mort d'un gamin de douze ans et une affaire internationale. On devait choisir entre les regrets et les remords, entre l'inconnu, sous forme de probable bûcher, et la honte d'avoir tué un gamin.
– C'est impossible...
– C'est possible, au contraire. C'est leur mode de fonctionnement.
– Qu'est-ce que vous avez...
– On a choisi de ne pas choisir. Cette décision ne nous appartient pas, on n'a ni le recul ni les connaissances pour prendre de telles décisions. Encore moins pour en assumer les conséquences. On s'est mis d'accord, tous les cinq, les plus jeunes. Nolan et Nikolina ont libéré Hugh Irving, Vivyan Parish a lancé des tas de sorts sur cet ordinateur moldu. Ils ont essayé de nous en empêcher, ils voulaient nous pousser à nous battre, les uns contre les autres, pour se prouver que tel pays était le plus fort, le plus méritant, le... le vainqueur. Alors Adonis Parish et moi repoussions les sorts. La coupe était cachée derrière Hugh. Il était entouré d'explosifs moldus. Si l'on avait choisi de le tuer...
Ses amis avaient alors interrompu James. Tuer Hugh Irving ? Pourquoi ?, répétaient-ils, choqués.
– Les communautés magiques ont décrété que les moldus montaient en puissance et que briser le sacro-saint secret magique met en danger suffisamment de vies pour mériter la mort. Sauf que, si on avait choisi de ne pas le tuer, et donc de laisser les moldus découvrir nos... aptitudes, Hugh aurait explosé, pour bien nous montrer ce que les moldus peuvent nous faire.
– Tu veux dire qu'il était... condamné ?
– Je veux dire qu'on ne savait rien, on tâtonnait, on ne savait pas vraiment ce qu'il risquait, on a compris après, en sortant de la forêt. Le seul truc qu'on savait c'est qu'on ne voulait pas choisir. On ne voulait pas faire ce putain de choix qu'ils nous imposaient. Alors, quand Nolan et Nikolina nous ont montré la coupe, on n'a pas eu besoin de se concerter. On l'a prise ensemble, pour qu'il n'y ait aucun gagnant, pour que les véritables perdants se reconnaissent. Les organisateurs, tous ceux qui savaient et qui ont laissé cette horreur se produire.
Les champions avaient fait ce qu'ils devaient faire. Pas ce que leur gouvernement attendait d'eux. Les organisateurs de ce Tournoi voulaient des exemples, des arguments de campagne électorale, une image à glorifier, un martyr à citer. Chacun voulait montrer aux pays voisins la suprématie de son école, des décisions de «leurs» champions. Une lutte, une guerre dont les champions n'avaient pas voulu, lui préférant la victoire de l'entraide, de la solidarité et du bon sens sur les manipulations et l'ambition.
Le grade, les responsabilités, les carrières ne faisaient pas la force. La force résidait dans l'échange, l'entraide, la tolérance et l'union. Ce jour-là, à Poudlard, l'enthousiasme de la jeunesse avait eu raison de décrets poussiéreux. Et l'espoir grandissait.
Sauf pour l'un d'entre eux.
- Hugh... Pourquoi as-tu révélé au monde entier l'existence de la magie ?
- Au monde entier, faut rien exagérer, vos Oubliators ont tout effacé... Mais vous ne parviendrez pas toujours à passer derrière nous, vous savez ? Internet est bien plus rapide qu'un troupeau de gars à baguettes, il suffit que...
On lui avait posé la même question vingt fois, peut-être trente. Son avocat, un psychomage, ce Mael Thomas et surtout toute une batterie d'Aurors, toujours sur le même ton, las et désintéressé. Ces Aurors avaient bien moins fière allure que ce qu'il avait imaginé, ils n'étaient que des employés de bureau austères, rouillés par la paperasse, désespérés qu'aucun mage noir ne détruise des milliers de vie. Comment pouvait-on faire ce métier ? Etre Auror avait un sens en temps de guerre mais, à ce que le jeune homme menotté avait compris, la communauté vivait en paix, le ministre était apprécié et la « vraie vie » offrait moins de compétition absurde que Poudlard et ses maisons. Alors pourquoi ?
- Tu n'aimes vraiment pas Poudlard.
Mael Thomas semblait avoir compris cela, tout en ignorant les raisons.
- Pas de musique, pas de connexion internet, pas d'ordinateur, répéta Hugh Irving. Aucune de mes passions n'est présente, encore moins enseignée. Et puis les sorciers sont bizarres, des adolescents se sont suicidés, d'autres ont disparu pendant des heures, et les élèves sont partagés entre ceux qui accusent les fils de... tu sais, tes copains et toi, et ceux qui pensent au contraire que seul James Potter peut les sauver. Les gens sont méchants, aussi.
Mael hocha la tête, désignant le dossier du garçon d'un mouvement de tête.
- Il est écrit que tu as fait les frais de la méchanceté d'un élève. Aux Aurors qui t'interrogeaient tu as répondu « C'était un garçon. Un garçon aux cheveux bruns ébouriffés. Votre fils ». Tu parlais au directeur du bureau des Aurors, pas vrai ?
- Ouais. Le Survivant.
- Il a deux fils. James et Albus. Tu pourrais me dire lequel des deux t'a fait du mal ?
- Je n'en suis pas sûr. Mais... C'était avant que le directeur m'oblige à suivre des cours de soutien avec James Potter, et il a toujours été gentil avec moi. Un peu trop, même, à toujours essayer de me faire participer dans ses cours.
- Tu crois qu'il agit par culpabilité ?
- Je n'en sais rien.
- Donc, si tu ne sais pas qui d'Albus ou James t'a fait du mal maintenant, tu l'ignorais également à l'époque, pas vrai ? Pourtant le bureau des Aurors a conclu l'enquête en disant que « Hugh Irving accuse James Potter. Pas de poursuite car pas de preuve de sa culpabilité. Sujet à surveiller. » C'est le genre d'incriminations qui suivent un sorcier toute sa vie. Ca veut dire qu'il a un casier, même s'ils n'ont pu prouver sa culpabilité. Ca veut dire qu'ils n'ont jamais soupçonné Albus. Sais-tu pourquoi ?
- Harry Potter a dit que ça ne pouvait pas être Albus, qu'il le connaissait trop bien, que son fils n'aurait jamais fait de mal à un autre élève.
C'était avant qu'Albus attaque Natasha. Avant qu'il n'essaie de la tuer. Avant qu'il ne lance un sortilège impardonnable.
Le jour commençait à baisser. Déjà Poudlard l'attendait, et Maël n'avait pas vu la journée défiler. L'examinatrice lui apprit qu'elle attendait qu'il lui remette une vingtaine de rouleaux de parchemin sur l'affaire qui restait en cours. Maël hocha la tête, promettant de lui remettre le dossier quinze jours plus tard.
- En mains propres, si vous l'acceptez.
- Plait-il ?
- Je joindrai à mon dossier une demande de stage. Pour cet été.
- Nous prenons rarement en stage des élèves non diplômés.
La voix de l'examinatrice ne lui laissait guère d'espoir. Mais Maël n'était pas de ceux qui abandonnent sans se battre.
ooOOoo
James, Sian, Mateus, Evora, Selim, Charlotte et Nicolas parcouraient le même parc depuis deux heures. Dans l'attente d'ils-ne-savaient-quoi, chacun avait conté son histoire et les jumeaux et Selim s'amusaient à charrier James sur sa relation épistolaire avec « l'argentin et la suédoise », Nicolas n'arrêtant pas d'insinuer que James était un « précoce de l'international ». Ces remarques rendaient James nostalgique car elles lui rappelaient Jasper, qui le surnommait « l'internationaliste ».
De son côté, Mateus ne pouvait s'empêcher d'échanger quelques paroles avec les passants, et tous ceux qu'il rencontrait avaient droit à ses sourires et ses questions par dizaines. Sa surexcitation n'échappait pas à ses compagnons d'un jour et la plupart s'en amusaient, pendant qu'Evora et Sian gardaient un œil sur les environs, toujours sur leur garde.
Voyant le jour qui commençait doucement à décliner, le petit groupe s'installa au milieu du parc, épiant avec émerveillement l'école magique qui leur offrait ses murs protecteurs et son enceinte pleine de mystères.
- Vous ne trouvez pas bizarre que sur onze écoles magiques, cinq soient en Europe ?!, s'exclama soudain Selim. Je veux dire… Deux seulement sont situées en territoire africain, une seule aux Etats-Unis…
- Une seule en Amérique du Sud, approuva Mateus. Et seulement deux en Asie.
- Ces écoles-là sont les plus prestigieuses, il en existe des dizaines d'autres, fit remarquer Evora. Et la liste comporte officieusement onze écoles mais nous savons qu'elles sont treize.
Evora possédait une prestance qui imposait le respect. Alors que les six autres ressemblaient à n'importe quel adolescent, Evora détenait une sagesse indéniable, une voix qui ne donnait pas envie de lui donner tort. Si cinq de ses acolytes l'observaient avec une lueur proche de la dévotion, Sian lui vouait un respect indéniable.
- Les écoles européennes sont bien plus petites que certaines autres, ajouta la suédoise. Ilvermorny est trente fois plus grande que le Cairn des Trois Royaumes.
- Beaux-Battons est également douze fois supérieure à Bois-le-Duc en terme d'envergure et de nombre d'élèves, intervint Nicolas. Et Durmstrang est bien plus vaste encore !
- La preuve, près de dix nationalités y sont représentées, approuva Charlotte.
La réflexion s'empara d'eux, à l'exception d'Evora qui regardait tout autour d'eux régulièrement, ne parvenant à rester tranquille. Mateus s'approcha d'elle, posant une main tremblante sur le bras de la jeune fille dans le but de l'apaiser. Evora sursauta et manqua de lui enfoncer sa baguette dans la gorge.
- Vous croyez qu'on va rencontrer d'autres jeunes d'autres écoles ?, demanda alors l'argentin pour se donner une consistance.
- Ça me parait évident, rétorqua Charlotte. Le trajet est plus long pour eux, mais ils ne devraient plus tarder.
Les sept jeunes décidèrent de faire un tour dans Bois-le-Duc et Nicolas s'empressa de leur désigner tel ou tel bâtiment, truffant son récit d'anecdotes, tantôt drôles ou surprenantes, toujours passionnantes. La visite les occupa une petite heure, jusqu'à ce qu'une jeune fille à la peau caramel les aborde à la sortie d'un passage de pierre.
- Mon nom est Shekila, troisième œil de Ganesh, ambassadrice de l'Asie et de l'Océanie magiques.
Un Tilak prune ornait son front et lorsqu'elle fronça les sourcils pour observer ses vis-à-vis, la magie crépitait. James en conclut que la marque de forme arrondie qui formait comme un troisième œil était empreinte de magie.
- Vous n'êtes vraiment pas discrets, déplora soudain une voix au-dessus d'eux.
Un garçon filiforme sauta du plafond de pierre où il était accroché.
- Je m'appelle Chen, et je viens de Mahoutokoro
Si Chen étudiait dans la minuscule mais non moins prestigieuse école de magie du Japon, Shekila fréquentait l'Aasiiceeeno, une des écoles les plus peuplées et les plus vastes, qui occupait toute une île de l'océan indien, à mi-chemin entre l'Inde, la Malaisie et l'Australie. Des élèves venant de Chine, de Corée, du Pakistan et même de Nouvelle-Zélande y étaient inscrits. Pour avoir beaucoup lu sur cette école, James savait que seuls les enfants de familles aisées et aux pensées relativement modernes étudiaient à l'Aasiiceeeno. Les autres bénéficiaient d'un enseignement familial ou traditionnel.
- Nous serons bientôt au complet, nota Selim en regardant autour de lui avec avidité. Il ne manque plus que Durmstrang et Ilvermorny.
- Lorsqu'ils seront là nous serons seulement onze, rectifia Evora.
- Vous croyez vraiment que douze et treize seront là ?, grimaça Charlotte Bonnefoi.
- Je ne pense pas, songea James à voix haute. Je crois… Je crois que c'est à nous de les trouver.
- Tu crois qu'on est censés travailler ensemble, comme un groupe d'élus sur lesquels repose l'équilibre du monde ?, railla Sian.
- C'est un peu synthétique mais c'est bien ça qu'on attend de nous, sourit Shekila.
- T'as quoi, toi, douze ans ?, rétorqua Sian.
- Treize. Mais l'âge importe peu. Nous avons été choisis par nos écoles, comme bien d'autres élèves avant nous.
- Pourquoi ?, demanda James.
- Pour favoriser l'entraide internationale. Nous sommes les mieux placés pour atteindre le plus haut poste dans chacun de nos ministères, nous sommes destinés à travailler ensemble toute notre vie. Ce cours, cet examen, n'est qu'une mise en situation, une occasion de nous rencontrer, de nous prouver que nous ne sommes pas des illuminés isolés que les adolescents n'ayant que pour seul intérêt le quidditch rejettent.
- Euh… James et moi on aime bien le quidditch, releva Mateus avec un sourire timide.
- Vous vous connaissiez ?, s'étonna Chen.
- On correspond depuis près de six ans, expliqua James.
- Et nous sommes jumeaux, ajouta Nicolas en désignant sa sœur.
- Nous aussi on se connait, ajouta Selim en désignant Evora. Depuis trois ans. Une affaire de drogue sorcière qui circulait dans mon école.
- Quel est le rapport ?, demanda Chen.
- Mon frère, répondit sombrement Selim. Il a commencé à consommer et puis… Il en est mort. Il correspondait avec Evora, ils s'étaient rencontrés pendant un stage d'art chamanique. Pour me protéger, ma mère m'a envoyé à Uagadou et Evora m'a reconnu, je ressemble pas mal à mon frère. Et puis un prof de mon école est venu me voir, pour me parler de vous, de nous. C'était mon frère qui était destiné à prendre cette place.
L'émotion se lisait sur son visage. James et Mateus avancèrent d'un pas mais Evora, jusque-là froide et distante, entoura les épaules de Selim d'un geste tendre. Tous baissèrent la tête, partageant la peine de Selim. Les neuf jeunes gens de treize à dix-sept ans se sentaient proches les uns les autres alors qu'ils n'avaient partagé au mieux que quelques heures. Au plus profond de leur être, une flamme nouvelle brûlait.
- Wahou les beaux gosses !
Une tornade aux cheveux blonds platine coupés dans un carré féminin s'arrêta au beau milieu du cercle qu'ils formaient et les observa tour à tour, esquivant brièvement les filles pour s'attarder sur les garçons à qui elle jetait des clins d'œil aguicheurs.
- Je m'appelle Brooke, je viens de New-York et j'étudie à Ilvermorny.
L'Américaine avait seize ans. Ni trop grande, ni trop petite, elle possédait un charme et une assurance incroyable. Même si elle parlait l'esperanto magique, elle exagérait un accent américain avec une fierté non dissimulée.
- C'est quoi vos p'tits noms ?, susurra-t-elle en s'approchant de Nicolas et de Chen.
Levant les yeux au ciel, Charlotte les présenta tous, alors que Sian jouait avec son couteau, qu'Evora détaillait Brooke des pieds à la tête d'un air réprobateur et que les garçons lui souriaient bêtement. La petite Shekila marchait autour d'eux les yeux fermés, sont Tilak brillant de mille feux.
- Il arrive, annonça-t-elle d'une voix mystérieuse.
Inconsciemment, Charlotte et Nicolas s'approchèrent de James, et Sian retint son souffle. En Europe, et malgré les années qui passaient, la réputation de Durmstrang était plutôt mauvaise. Une injustice, pour une école mystérieuse et secrète, certes, mais irréprochable depuis l'éviction d'Igor Karkaroff et la nomination de Predrag Bjelac comme directeur. Bjelac possédait une prestance qui forçait l'admiration, celle d'un homme aux mille vies. Tantôt chasseur de géants en Tasmanie et d'esprits au Pérou, Auror de grand renom, c'était un homme de voyages et sans peur, capable de travailler parmi les dragons et les êtres de l'eau les plus mortels. Avec ses élèves on le disait intransigeant, mais respectueux. Il avait accepté d'assurer l'intérim après la disparition de Karkaroff. Puis sa sœur avait succombé à la maladie et lui avait confié l'éducation de ses trois fils et Predrag Bjelac avait définitivement pris la direction de Durmstrang. « Jusqu'à ce que mon dernier neveu ne quitte l'Institut », avait-il concédé, persuadé qu'à ce moment-là, il repartirait sur les routes.
L'aîné avait été diplômé six ans plus tôt et était devenu un brillant potionniste. Le second passait le plus clair de son temps dans les eaux les plus troubles du globe. Il étudiait les êtres de l'eau et maîtrisait huit langues. Quant au dernier, élève de sixième année de l'Institut, il était le meilleur stratège de Durmstrang, jouait comme batteur dans l'équipe qui remportait le championnat depuis quatre ans, parlait couramment le russe, l'anglais, le danois et le tchèque, pratiquait le dessin, la musique et trois arts martiaux sorciers. Et c'est ce garçon qui se tenait devant eux.
- Bonjour, je m'appelle Slawomir Bjelac. Je suis né en Lettonie d'un père Estonien et d'une mère Lituanienne. J'étudie et je vis à Durmstrang, avec mon oncle.
Cette fois ce furent les filles qui ne purent réprimer un intérêt charmé. Slawomir possédait la carrure des guerriers du Nord, et ses longs cheveux ondulés auburn et ses yeux clairs lui donnaient l'apparence d'un viking au cœur tendre. James échangea une grimace amusée avec Mateus avant de s'élancer vers le nouveau venu.
- Salut, je m'appelle James, ravi de faire ta connaissance.
Une poignée de mains et deux sourires plus tard, James lui présenta tous ces jeunes aux visages de mille couleurs qui les entouraient.
ooOOoo
Londres, Hyde Park
Les parcs de Londres fourmillaient de passants, de touristes, de sportifs, de familles. A peine arrivés, les enfants se déchaussaient et couraient dans l'herbe tendre à la poursuite des écureuils qui, peu sauvages, se pliaient à ce rituel pour sa conclusion alléchante. Les parents dépliaient d'épaisses couvertures colorées avant d'y déposer victuailles et pain frais. Une fois le pique-nique prêt, ils appelaient les chérubins et dévoilaient un petit sachet de noix, comme pour remercier les écureuils d'avoir veillé leurs enfants.
Assise sur un banc, au beau milieu de ce manège, Natasha ne prêtait guère attention à ces scénettes qui l'avaient pourtant toujours amusée. Cinq livres étaient posés près d'elle, en une tour qui menaçait de s'effondrer à chaque brise. Elle tenait le sixième d'une main tremblante, les sourcils froncés, les yeux rivés sur l'image de Tuan Mac Cairill, attendant une réponse que le dessin ne semblait pas prêt à lui donner. Pas encore.
- 'Jour charmante demoiselle.
Elle n'était pas encore habituée à se faire accoster, elle laissait ces chimères aux jolies filles comme Lysa Ferton. Elle avait James. Les autres garçons n'existaient pas. Cette fois-ci, pourtant, Natasha leva son visage bronzé vers l'inconnu, intriguée par cette voix éraillée d'un autre temps.
L'homme qui lui faisait face n'était pas très grand, et son sourire rassurant ne laissait voir que trois dents.
- Bonjour monsieur.
- Jolie voix, jolis yeux, approuva le vieil homme. Dis, tu saurais me dire où ton grand-père fait ses bêtises ?
La jeune fille fronça les sourcils, étonnée que l'on demande après ses grands-parents, qui ne connaissaient personne d'autre à Londres que leur petite famille. Natasha était d'autant plus intriguée que la présence de ses grands-parents à Londres était imprévue. Ils ne venaient les visiter qu'une fois, grand maximum, par an, souvent lors des fêtes de fin d'année. Une fois venue la fin de leur séjour, ils voyageaient façon moldue et gratuitement, acceptant en contrepartie de mettre des semaines, parfois des mois à regagner la Russie. Cela avait été une grande surprise pour Anastasia et elle de les découvrir installés dans le canapé défoncé du salon.
« On nous a payé le voyage », avait marmonné Igor avant d'ajouter à contrecœur devant l'insistance de ses petites filles qu'ils avaient rendu service à quelqu'un qui s'était révélé extrêmement riche, au point de leur offrir leur premier voyage en avion, en première classe de surcroît.
- C'est à mon petit fils qu'ils ont rendu service, expliqua le vieil homme qui lui faisait face.
Elle regarda sur sa gauche, assez loin, cherchant où le vieil Igor pouvait bien distribuer des bonbons sorciers aux enfants moldus. Elle le trouva près du lac, tout à ses éclats de rire alors qu'autour de lui une dizaine d'enfants s'amusait des broussailles turquoises qui poussaient sur le crâne de l'un d'eux.
- Merci, dit le vieil homme qui avait suivi son regard. Rien n'est plus rassurant en ce monde qu'un vieil enfant qui ne grandira jamais, pas vrai ?
Natasha se contenta de hocher la tête d'un mouvement hasardeux. Le vieil homme n'avait pas l'air méchant. Elle l'avait déjà vu, sur une photographie que ses grands-parents ne quittaient jamais malgré leurs voyages à répétitions.
Tous deux se saluèrent d'un mouvement de tête avant que le vieil homme ne se tourne une dernière fois vers elle.
- Pas mal, tes lectures. Instructives, vraiment. En apprendre plus sur le monde c'est parfois découvrir qui l'on est, et qui sont ceux que l'on aime.
Un clin d'œil plus tard l'homme avait disparu. Il réapparut dans son champ de vision quelques secondes plus tard, avançant d'un pas extrêmement rapide pour un homme de son âge vers le lac où Igor l'accueillit d'une étreinte fraternelle.
Le cœur de Natasha battait plus fort. Le clin d'oeil du vieil homme tournait en boucle dans sa tête. La paupière, ridée. La pommette légèrement violacée par le temps. L'iris formant une noisette sans défaut, entourée d'un anneau outremer.
L'homme avait les yeux de James. Les yeux de Tuan Mac Cairill.
ooOOoo
Les onze apprentis sorciers venant des onze coins du monde s'étaient assis en cercle, échangeant et partageant sur les us et coutumes de chacun.
Ils abordaient peu leur scolarité, car une sorte de tabou les empêchait d'évoquer de précieux détails. Seuls quelques points connus de l'histoire arrivaient à franchir leurs lèvres.
Le nombre élevé d'animagus parmi les élèves de Uagadou, les robes des élèves de l'école japonaise, qui changent progressivement de couleur en fonction de l'apprentissage de leur porteur, la magnifique fontaine de Beauxbatons, au milieu du parc de l'école, supposée apporter guérison et beauté, portant le nom des Flamel.
Des anecdotes qu'ils avaient lues et qui leur étaient confirmées sans plus de détails. Slawomir avait bien essayé de leur décrire l'emplacement de Durmstrang, toujours resté secret malgré les siècles, un blocage empêchait ses acolytes de le visualiser.
Aucun ne pouvait détailler les raisons qui l'avaient mené ici et maintenant, pas plus qu'ils ne pouvaient expliquer s'ils étaient venus seuls ou s'ils avaient partagé leur matinée, comme l'avaient fait James, Sian et Mateus. Ils n'avaient pas le même âge, le même niveau, et James ignorait si tous avaient dû passer, comme lui, un test d'aptitude.
Mais une même passion les animait, alors qu'ils évoquaient leurs rêves. Tous rêvaient de parcourir le monde et de se laisser griser par ce qu'il avait à leur offrir.
Une perspective partagée qui se précisait, alors qu'ils s'étaient vus observer par des membres de la Confédération Internationale des Sorciers. Mais, étrangement, nul d'entre eux n'avait cherché à obtenir une réponse, se contentant des anecdotes et des sourires des membres de ce groupe peu commun.
Et ce cercle que personne ne voulait rompre créa à son tour les sourires de ceux qui les observaient et qui étaient fiers d'avoir trouvé leurs successeurs.
ooOOoo
Oscar et Nalani étaient de retour à Poudlard, lessivés mais heureux après leur épreuve haute en couleur. Le premier de leurs amis à venir à leur rencontre fut Louis, bien que Louis n'ait jamais ressemblé si peu à Louis.
Echevelé, sale et couvert de bandages, il les apostropha d'une voix aiguë
- Salut ça va ? Vous n'avez rien ? Tout s'est bien passé ? C'était bien votre épreuve ? Vous rentrez tard, vous étiez loin ?
- Mais enfin Louis, le coupa Nalani, que t'est-il arrivé ? Tu es blessé ?
- Oh ça non c'est rien, juste mon épreuve, et d'ailleurs en parlant d'épreuve, on vous a dit quelque chose ? On sera noté ? Quel professeur était avec vous ? Est-ce que...
Un grand éclat de rire se fit entendre avant que Clifford ne pose une main amicale sur l'épaule de Louis.
- Hey mon pote, il paraît que Glacey te cherche. Une histoire de notation, je crois bien.
Livide, Louis prit ses jambes à son cou.
- J'crois bien qu'il est stressé notre petit loup, sourit Clifford. Et avant que tu n'hyperventiles, Oscar, Louis n'a rien, juste quelques égratignures causées par un Boutefeu chinois.
- Oh, soupira Oscar, visiblement peu soulagé.
- Et toi, ton épreuve ?, demanda Nalani.
- Cool. Une succession d'expos dans des galeries peu connues.
- Dans quel intérêt ?, rétorqua Nalani, dubitative.
- De devenir mécène, répondit Clifford avec un énorme sourire.
- Pepper ?
- Elle essaie de produire des teintes de couleurs rares dans une salle de Potions.
Nalani et Oscar échangèrent un sourire entendu. Clifford était, de loin, le plus rusé de leurs amis, il n'était pas surprenant que sa bataille permanente pour trouver grâce aux yeux de Pepper l'ait vu choisir le mécénat pour venir en aide aux jeunes artistes quand Pepper voulait justement se destiner à la peinture.
- Vous venez ? On est juste là-bas. Il ne manque plus grand monde, maintenant.
Nalani hocha la tête et Oscar la retint quelques secondes.
- On ne lui a rien dit.
- Il ne nous a rien demandé.
- Mais ils vont le faire. Mael, Susie, James... Ils voudront savoir.
- Eh bien on leur dira la vérité, répondit Nalani sans cacher sa fierté.
La Croatie et le Portugal n'avaient jamais organisé la Coupe du Monde de quidditch. Ils n'avaient pas assez d'infrastructures sorcières pour accueillir les sorciers du monde entier. Alors Nalani et Oscar avaient eu l'idée de leur faire accueillir la Coupe du monde ensemble. Une idée saugrenue et audacieuse. Une idée qu'ils avaient eue ensemble, au même moment, simultanément.
- C'était un grand coup, affirma Nalani.
- Énorme, approuva Oscar.
Le professeur Brinks n'avait pas été le seul à les féliciter, le directeur du département des jeux et sports magiques s'était déplacé en personne et il ne faisait aucun doute que les deux amis se verraient prochainement offrir le poste de leurs rêves. Nalani et Oscar avaient fêté leur succès sur une promesse, celle d'assister à cette coupe du monde ensemble et entourés de tous leurs amis.
- Dans dix ans, songea Nalani en regardant Mael qui, au loin, essayait de calmer l'angoisse de Susie en marchant sur les mains, hilare.
- Dans dix ans il sera là, Susie aussi, moi aussi. Dans dix ans nous serons toujours les mêmes, nous serons toujours ensemble. Nous aurons juste bien plus d'influence au département des sports, suffisamment pour réserver deux fois plus de places.
- Autant ?, s'étonna Nalani. Pourquoi deux fois plus ?
- Pour nos enfants. Ils ne seront pas encore à Poudlard mais je suis persuadé qu'ils seront déjà passionnés de quidditch !, prédit Oscar les yeux brillants.
- Faudra réserver toute une tribune alors, songea Nalani. Je suis sûre que James aura cinq gosses, au moins.
- Et moi je suis certain qu'il en aura encore plus.
- On parie ?
Le Poufsouffle et la Serdaigle se sourirent. Ils ignoraient de quoi l'avenir serait fait, mais ils savaient qu'ils pourraient toujours compter l'un sur l'autre. Et lorsqu'ils se serrèrent la main, ce fut pour entamer une tradition. Ce pari était le premier, et il en annonçait des dizaines, des centaines d'autres.
ooOOoo
Onze mains tendues vers le ciel. Sur chaque paume une pierre brillait de mille feux. Bleue, verte, rouge, orange, jaune, ambrée, violette, mauve, rose, translucide et grenat.
- L'obsidienne et le corail, murmura Evora, saisie comme ses semblables par l'émotion.
Au regard interrogateur de Sian, Evora poursuivit.
- Nombre de magies ancestrales attribuent un pouvoir magique à certaines pierres précieuses et semi-précieuses. Il en est treize reconnues par tous. Le Grenat, commença-t-elle en désignant James, l'aigue-marine, le rubis, la topaze, l'émeraude, le saphir, la turquoise, le lapis-lazuli, l'améthyste, le quartz...
A chaque nouvelle pierre Evora désignait l'un d'entre eux, jusqu'au péridot que tenait Brooke dans sa main, puis elle ferma les yeux et désigna la mer en murmurant « corail » avec dévotion, et fit un grand geste du bras en désignant les terres à perte de vue en murmurant « obsidienne » avec admiration. Tous avaient les yeux rivés vers elle, partagés entre intérêt et curiosité. Jusqu'à ce que James intervienne.
- Tu penses que le corail représente l'Atlantide et l'obsidienne cette école itinérante légendaire.
Ce n'était pas une question, aussi Evora se contenta de l'observer. D'égal à égal. Le silence s'imposa, alors que tous se regardaient, réfléchissaient, laissaient leurs corps frémir, leur cœur espérer. Puis les lumières qu'émettaient les pierres flanchèrent. Chacun se concentra sur la sienne avec étonnement, mais avant qu'ils n'aient pu comprendre ce qu'il se passait, ils disparurent. Sans bruit et sans laisser de trace.
ooOOoo
Londres, appartement de la famille Kandinsky
Natasha avait installé un paravent autour du lit, pour préserver leur intimité et conserver l'attention totale de James qui observait les lieux avec beaucoup de curiosité, comme à chaque fois qu'il découvrait un nouveau lieu. Il s'était montré amusé de voir la pagaille qui régnait dans la chambre des filles Kandinsky, et son regard s'était un temps voilé lorsqu'il s'était arrêté devant la table de chevet de chacune des sœurs. Les photographies et les objets personnels qu'elles se prêtaient, qui appartenaient à l'une et donc aux deux autres avaient rendu James nostalgique. Avant que Natasha ne le fasse tomber sur son lit d'un croche-pied expert.
Blottie dans ses bras, elle l'écoutait parler de cette folle aventure qu'il avait menée, et des rencontres qu'il avait faites. Elle l'avait vu exagérer la beauté de Brooke-l'Américaine pour la rendre jalouse – ce qui avait parfaitement fonctionné -, vanter les mérites de Chen, Evora et Shekila, qui semblaient partager une sagesse ancestrale, parler avec émotion de ses retrouvailles avec Sian et Mateus, avant qu'il ne termine par l'étudiant de Durmstrang, dont il livrait un portrait étonnant.
- Parce qu'il est batteur en plus ?, le coupa Natasha, les yeux écarquillés.
James se contenta d'acquiescer, l'air soudain triste. Blottie dans ses bras, Natasha le sentit se tendre, comme s'il cherchait à s'éloigner d'elle. Elle replia ses bras autour de lui, s'agrippant plus fort encore à corps nu et chaud qui la faisait chavirer.
- Ne vas pas t'imaginer des trucs, James, je ne connais pas ce Slawomir et si c'était le cas je suis certaine qu'il me laisserait totalement indifférente.
- Il parle plusieurs langues, maîtrises diverses pratiques artistiques et sportives.
- Un vantard.
- Il est slave.
- Et ? Je suis née en Angleterre, je te rappelle, et je ne compte t'abandonner pour une autre juste parce qu'il est Russe.
- Il est batteur.
- Et ?, sourit-elle. Je joue au même poste, je suis sans doute bien plus douée que lui, il n'a rien à m'apprendre que je ne sache déjà. Alors que toi, t'es poursuiveur, c'est bien plus intéressant d'écouter ta vision du quidditch, parce qu'elle sera forcément différente de la mienne.
- Il est séduisant. Genre vraiment beau gosse.
- Tu veux dire plus que toi ? Je m'en fiche, tu sais. A mes yeux c'est toi le plus beau.
- Peut-être que quand tu le rencontreras tu penseras différemment.
Natasha détourna le regard, restant songeuse un moment.
- Peut-être que tu tomberas amoureux de Sian ou d'Evora quand tu quitteras Poudlard. Vos routes vont sûrement se croiser, souvent, et les tentations seront grandes. On ne se verra que pendant les vacances et…
- J'ai passé quatre ans à attendre et espérer que tu t'intéresses à moi, coupa James en ramenant leurs visages l'un contre l'autre. Aucune autre fille au monde n'a ce que tu as. Parce qu'aucune autre fille au monde n'est toi. Et c'est toi que j'aime.
Natasha s'abandonna dans les bras de James, leurs corps s'étreignant avec tout l'amour qu'ils se vouaient. La jeune fille n'oubliait pour autant pas le temps qui filait bien trop vite à ses yeux, les vacances qui les empêchaient de se voir tous les jours, et cette nouvelle année scolaire où James passerait ses Aspics. Il quitterait Poudlard dans moins d'un an. Et déjà elle redoutait l'avenir.
James avait fermé les yeux, le nez plongé dans les cheveux de Natasha qu'il caressait tendrement. Il adorait mélanger ses doigts aux mèches rebelles de sa petite amie, en apprécier l'odeur fleurie et les petits nœuds qu'il démêlait avec précaution. Lui ne pensait pas à l'avenir, plutôt au passé qu'il décryptait sans cesse depuis deux jours.
« Tu penses que le corail représente l'Atlantide et l'obsidienne cette école itinérante légendaire. »
A peine avait-il prononcé ces mots en direction d'Evora que le visage de ses compagnons de fortune avait disparu. Les grandes montagnes s'étaient comme évaporées, et James était de retour dans le bureau du professeur Ganesh. Il n'avait pas ressenti les effets du transplanage, ni d'aucun moyen de transport jusque-là connu. C'était comme se réveiller après un rêve particulièrement réaliste, et James avait eu peur, un instant, de s'être simplement endormi dans le bureau de son directeur de mémoire et d'avoir fantasmé cette aventure et ses rencontres. Mais le Grenat dans sa main l'avait rassuré, avant qu'il ne trouve sur le bureau un document à son nom, signé par le professeur Ganesh.
« Monsieur James Sirius Potter – Test d'aptitude – Choix numéro 1 : Relations Internationales – Niveau : très élevé – Note : Optimal »
Il s'était senti soulagé, heureux, fier même. Et puis il avait remarqué les deux petites enveloppes à son nom. L'une portant une mention « ne s'ouvrira qu'au bon moment » et signée par un « vieux James » énigmatique. La seconde écrite par le directeur Briscard, le convoquant à un entretien privé. Et secret.
- Il te veut quoi, à ton avis ?
Les mots de Natasha formaient des caresses chaudes contre sa peau. Il lui avait tout dit, ne lui avait rien caché. Natasha possédait un esprit de discernement important à ses yeux, et il aimait l'idée qu'ils partageaient tout, même si chacun gardait son jardin secret. Il ne lui avait rien dit, par exemple, concernant la gueule de bois de la veille, ni comment Clifford, Mael et lui s'étaient jetés dans le lac pour un pari quelconque, encore moins qu'il avait dû se rendre en caleçon accroché dos à dos avec Nalani dans la salle de bains des préfets, remplir la baignoire de mousse à la fraise, rester dix secondes totalement immergés et rentrer à la salle sur demande, couverts de mousses, en sautant à pieds joints.
Lorsqu'elle lui avait fait signe que la voie était libre et que tous les membres de la famille Kandinsky s'étaient rendus au cinéma sans elle, il l'avait longtemps serrée dans ses bras. Elle lui avait dit « tu sens la fraise », avec un soupçon d'amusement, et James avait juste répondu qu'ils avaient eu besoin de décompresser. Natasha n'avait pas insisté, Irina étant rentrée épuisée de son propre test d'aptitude.
- Elle a dû prendre la parole en plein Magenmagot, tu te rends compte !, s'était-elle exclamée, admirative.
C'était une chose qui surprenait toujours James, lorsqu'ils parlaient les uns des autres, la fratrie Kandinsky ne dissimulait pas son amour débordant. Une évidence à leurs yeux qui restait étrangère à ceux de James.
Si Irina avait dû donner son avis concernant une affaire d'utilisation illégale de la magie noire devant de brillants juristes, Louis avait dû faire face à une furieuse dragonne qui avait perdu ses trois bébés à peine sortis de l'œuf. Tous les amis n'avaient pas parlé aisément, Pepper était restée pensive une bonne partie de la soirée, Alice avait prétexté que le bureau des Aurors avait exigé d'elle la plus grande discrétion et Mael avait rapidement raconté qu'il avait accompagné un soigneur, un éthologue et le responsable d'une réserve de volatiles magiques en plein centre de Londres, alors qu'une libellule géante crachait des jonquilles sur des centaines de moldus. « Je m'en suis bien sorti », avait dit Mael en forçant un sourire. James avait cherché à en savoir davantage mais les exploits d'Oscar et Nalani les avaient tous occupés une bonne partie de la soirée, tout comme les récits de Keanu et Solenne qui étaient pourtant rentrés de Sainte Mangouste couverts de sang.
Chacun avait parlé à son tour, pressé par des amis captivés. Il avait fallu beaucoup de musique, de bièraubeure et de victuailles préparées par Susie dans son atelier de cuisine moderne magique pour qu'ils se détendent et tournent définitivement le dos aux tests hauts en couleur qu'on leur avait fait subir. James s'était beaucoup amusé, mais le Grenat pesait lourd dans sa poche et James avait du mal à l'oublier.
James se retourna doucement dans le petit lit de Natasha, gardant sa petite amie contre lui, ses doigts jouant avec le grenat.
- Elle t'obsède cette toute petite chose, murmura Natasha, compréhensive. Tu ne m'as pas répondu. Tu as une idée de ce que te veut Briscard ?
- Aucune.
- Mais ça sera forcément en rapport à… à cette pierre et à ces jeunes comme toi.
- Comme moi ? Je nous ai trouvés tous si différents…
- Mais animés des mêmes valeurs, des mêmes envies, de la même curiosité. Je comprends que tout ça te trouble, t'impressionne mais ce que tu as vécu… c'est pas n'importe quoi, James. Vous êtes des sortes d'…
- Ah non, ne prononce pas ce mot. Pas toi. Je ne suis l'élu de rien ni de personne.
Le visage de James se ferma. Natasha se redressa, ramenant d'un geste le drap sur sa poitrine dénudée.
- Je suis désolée James mais… Ce qui t'est arrivé n'a rien d'ordinaire. Et tu ne peux pas l'ignorer juste parce que tu es le fils de ton père et que tu ne veux pas devenir un héros à ton tour…
- Je ne suis pas un héros, coupa James d'une voix froide. Désolé de te décevoir mais si tu veux à tout prix sortir avec un héros, je peux t'en présenter un.
Il se redressa à son tour, la gorge nouée, se rhabillant avec hâte, mais Natasha l'arrêta.
- James, ne nous disputons pas à ce sujet. Je trouve sain que l'on se dispute, c'est l'affaire de tous les couples, mais je refuse que l'on se dispute à cause de… ton père.
James soupira, marmonnant que, pour une fois, son père n'y était pour rien. Bien sûr que les arguments le touchaient, mais il ne voulait pas se voir, ni voir Sian, Mateus et les autres, comme des héros qui se lieraient pour sauver le monde
- Vous n'êtes pas une ligue de justiciers, ok. Si un méchant sorcier se pointe pour assassiner des centaines de moldus vous ne serez pas les premiers envoyés sur le front, ok. Mais vous aurez une responsabilité immense quand même. Préserver la solidarité et l'entraide entre les communautés du monde, ce n'est pas rien. On n'a peut-être tout simplement pas la même définition de ce qu'est un héros. Toi tu penses à ton père, et je te comprends. Moi je considère que sauver une vie est un acte héroïque, alors penses à tous les guérisseurs qui sont des héros à mes yeux. Et Mael, à sa manière, deviendra un héros. Préserver le secret magique tout en protégeant les sorciers et les moldus c'est déjà un acte héroïque. Et je te parle même pas des batteurs de l'équipe nationale d'Angleterre qui sont, à mes yeux, les plus grands héros de tous les temps.
James esquissa un sourire attendri et se rallongea près de Natasha qu'il attira contre lui. Il murmura « pardon », rassuré que leur première dispute n'ait duré qu'une minute. Natasha balaya ses excuses d'un baiser, empoignant ses cheveux avec fébrilité, signe qu'elle avait elle-même eu peur de cette ébauche de dispute.
- Et si on profitait de notre dernière demi-heure de liberté ?, proposa James d'une voix qui se voulait charmeuse.
Il sentit sa petite amie sourire dans son cou et la sentit se redresser avant qu'il n'ait pu la retenir. Assise à califourchon sur lui elle désigna le t-shirt et le jean qu'il avait revêtu avec hâte. Puis elle plongea sous le lit, à la recherche de quelque chose. Elle émergea avec sa batte, et James s'empressa d'ôter son t-shirt, l'air faussement terrifié. Victorieuse, Natasha se jeta sur lui, priant Merlin pour que sa famille ne rentre pas trop tôt du cinéma.
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Poudlard
Lorsque tu repenseras à ce jour, tu ne te souviendras ni de la date, ni de la raison qui t'avait conduit dans le bureau du directeur. Tu oublieras le temps pluvieux qui s'abattait contre les carreaux des fenêtres. Tu oublieras cette longue mèche qui te donnait l'apparence d'un adolescent rebelle et le goût des lèvres de cette fille que tu fréquentais alors. Mais jamais, tout au long de ta vie, tu n'oublieras les paroles de Brossard Briscard. Jamais.
Tout commencera par un sermon. Un parmi tant d'autres, ni le premier, ni le dernier. Avais-tu coloré l'herbe du parc en rose fluo ? T'étais-tu battu pour défendre l'un de tes amis ou protéger un petit Serpentard ? Avais-tu remplacé le vin des elfes par de l'alcool sorcier le plus puissant qui soit, assommant chaque professeur et annulant tous les cours de l'après-midi ? Sans doute. Cela résumait bien tes frasques habituelles.
Le professeur Briscard aura sans doute paru ennuyé de voir entrer l'un de ses plus brillants élèves, il aura pris sa voix la plus lasse, aura ajouté une page dans ton dossier déjà très épais et t'auras donné une punition quelconque, sévère mais juste. Tout cela n'a guère d'importance.
Car tout aura réellement commencé lorsque tu auras posé les yeux sur le tableau éveillé du professeur Dumbledore. Celui-ci t'observait de ses yeux si bleus, si pénétrants, et tu te seras senti gêné de décevoir un homme tel que lui. Certes, tu ne l'as pas connu et ce que tu sais de lui n'est relaté que dans d'épais grimoires, mais tu en sais assez pour te sentir tout petit, à peine un nourrisson atrophié qui ne grandirait jamais. Ca non plus tu ne l'oublieras jamais, ni comment tu avais baissé les yeux humblement face à cet homme que tu respectais avec émerveillement. Le professeur Briscard avait suivi ton regard, et un éclat de tristesse avait perlé dans ses yeux. Bien sûr, tu ne l'avais point remarqué, tout occupé que tu étais à enfoncer ta tête dans tes épaules robustes, à cacher ta timidité et ta honte dans ta carrure de poursuiveur.
Tu n'oublieras pas non plus les mots qu'avaient prononcé le directeur Briscard ensuite, ni l'intérêt que ceux-ci avaient éveillé en toi.
- Ah Dumbledore, avait-il soupiré. Un grand homme. Chaque personne qui l'a un jour rencontré pourrait vous le dire. Il a eu des réfractaires et même quelques problèmes judiciaires. Il avait eu quelques retenues, aussi, quand il avait votre âge. Un très bon élève, notamment en…
- Vous l'avez connu ? Je veux dire… Vous étiez en classe avec lui ?
Tu t'étais senti ridicule. Cela non plus tu ne l'oublierais jamais. C'était la première fois que tu voyais le directeur perdre de sa réserve et éclater de rire. Un rire fort et doux à la fois qui détonnait tant son apparence ne laissait pas entendre qu'un tel homme puisse rire. A cet instant, tu songeas à de vieux films et à cet acteur moldu, Sean Connery. Tu songeas que Briscard lui ressemblait trait pour trait. Et ça non plus tu ne l'oublierais jamais.
- Non, jeune homme. Lorsque je suis arrivé à Poudlard, Dumbledore y enseignait depuis quelques années. Je vois que cela vous intrigue… Posez cette question qui vous brûle les lèvres.
- Avez-vous connu mes grands-parents, monsieur ?
- Oui. Notamment celui dont vous tenez le nom. J'ai très bien connu les Maraudeurs même si je n'utilisais pas ce quolibet car j'étais plus âgé qu'eux, mais il est entré dans l'histoire. Vous savez, à l'époque, ils n'étaient pas très connus. A peine plus que Lily Evans. James Potter et Sirius Black l'étaient pour leurs frasques et, plus tard, James l'a été pour son physique et son don pour le quidditch. C'était un élève apprécié, loyal avec ses amis. Il était apprécié pour lui-même et non pas pour son nom. Il était issu d'une famille qui avait une certaine renommée mais la célébrité du nom est venue après, avec votre père.
Tu t'étais renfrogné. A quoi pensais-tu à cet instant-là ? Tu t'en souviens, James. Je suis sûr que tu t'en souviendras toute ta vie. Tu pensais à ton nom, à ta filiation, à la vie que tu aurais menée si tu n'avais pas été le fils du Survivant. Aurais-tu aimé porter un autre nom ? Tu te disais que tu étais un Potter, que tu ne pouvais changer cela, et puis… tu aimais ta famille et ça te suffisait. Tu aurais simplement aimé qu'elle soit un peu moins célèbre.
A ce moment-là tu étais perdu dans tes pensées, et c'est assez judicieusement que ce coquin de Briscard avait prononcé l'une des phrases les plus importantes que tu aies entendu jusque-là.
- Avez-vous déjà entendu parler de l'Armée Blanche ou des Anonymes de Babel, James ?
Toute ta vie tu te souviendras avoir fouillé intensivement dans ta mémoire, comme à chaque question que te posait ton directeur. Oui, tu avais bien lu ce nom quelque part, mais ça te paraissait si flou, à l'époque. Si mystérieux.
- C'est tout à fait normal, jeune homme. Même maintenant, alors que l'Armée Blanche n'est plus, ses anciens membres n'ont jamais fait la lumière ni sur leur appartenance, ni sur leurs missions. Sachez que j'en faisais partie.
Toute ta vie tu te souviendras de ton estomac qui s'était noué, de ton cœur qui s'était mis à battre plus fort. Et de cette chaleur née à l'intérieur de toi, mystérieuse et pleine de curiosité. Cette chaleur était celle de l'évidence, d'une certitude. Cette chaleur était celle d'une porte qui s'ouvrait sur ton avenir. Cette chaleur grandissait en toi à mesure que les questions débordaient de te lèvres.
L'Armée Blanche compte combien de membres ? Les membres viennent de tous les pays, de tous les continents ? De toutes les écoles magiques ? Des onze principales ? Des treize ?
Toute ta vie tu te souviendras de la réponse du directeur Briscard. Un simple sourire amusé, des lèvres scellées alors que les tiennes ne retenaient plus les mots, les questions qui fusaient par dizaines.
Toute ta vie tu te souviendras de ce que signifiait ce sourire. Une invitation à t'interroger, un conseil, un soutien, un encouragement.
Toute ta vie tu te souviendras du coup que tu as joué, pour obtenir un peu plus d'informations.
- J'imagine que vous n'ignorez pas la teneur du test d'aptitude que je viens de suivre.
- Je ne l'ignore pas, c'est bien pour cela que je vous ai fait venir.
- Pour me conseiller de rester en contact avec ceux que j'ai rencontré ?
- Vous semblez dubitatif. Tel que je vous connais, James, je ne pense pas me tromper en affirmant que votre opinion de vous-même n'est pas très haute et que vous doutez d'être au niveau. Pourtant le fait que vous vous soyez retrouvés là où vous étiez n'est pas anodin. Et c'est à vous de le comprendre, James.
- C'est… C'est comme un rôle que vous me donnez. Et je ne suis pas certain de vouloir jouer ce rôle pour ou dans notre communauté. Ce que je veux, moi, c'est parcourir le monde, pas seulement le monde magique d'ailleurs, j'aimerais aussi observer le côté moldu et…
- C'est dans votre intérêt et dans notre intérêt à tous. Nous avons besoin des moldus. Bien plus qu'eux ont besoin de nous. La paix est vitale. Si certains sorciers continuent de se croire au-dessus des hommes et de ce que la vie et la nature ont créé, nous courons à notre perte. Les moldus ont une force que nous ne posséderons jamais : le nombre. Ne leur donnons pas l'envie de se liguer contre nous.
- Je ne pense pas être le mieux placé pour préserver la paix entre nos deux mondes.
- C'est pourtant ce que vous ferez, entre autres choses, comme n'importe lequel de nos communs qui se soucierait de la paix.
- Mais… pourquoi m'expliquer tout cela, professeur ? Et quel est le rapport avec le test d'aptitude que j'ai suivi ?
- Les « trois G » ne sont pas à Poudlard par hasard, James. Et s'ils ont organisé ce test, et si je vous ai convoqué ici, pour vous parler, c'est parce que vous n'êtes pas seul. Parce qu'ils sont de votre côté. Parce que je suis de votre côté. Parce que nous sommes membres de l'Armée Blanche, tous les quatre. Et parce que vous en ferez bientôt partie, James.
Tu ne te souviendras pas de la fin de votre discussion. Le directeur Briscard avait refusé de poursuivre sur ce sujet-là et les formules de politesse n'avaient pas tardé.
Mais toute ta vie tu te souviendras des derniers mots prononcés par ce bon vieux Briscard avant que tu ne quittes son bureau.
- Désirer obtenir des réponses à ses questions est légitime, James. C'est pour cela que je vous ai convoqué aujourd'hui. Pour vous donner une piste à explorer. Les obstacles qui ont jalonné votre enfance et votre adolescence vous ont meurtri. Votre bras, le poids de l'héritage, le manque de soutien de votre famille, le Tournoi ont peu à peu brisé ce qui avait fait votre innocence, vos illusions d'enfant. Une imminente sorcière a dit un jour que l'imagination est ce qui permet d'avoir de l'empathie pour les gens qui ont horriblement souffert et d'agir en leur faveur. Le danger de l'inaction provient selon elle des gens qui préfèrent ne pas exercer du tout leur imagination. Ils préfèrent se cantonner confortablement dans leur propre expérience, ne jamais se soucier de savoir comment ils se sentiraient s'ils étaient nés dans un autre contexte. Ils peuvent refuser d'entendre des cris ou de regarder l'intérieur des cages. Ils peuvent fermer leur cœur et leur esprit à toute souffrance qui ne les touche pas personnellement, ils peuvent refuser de savoir. Vous pouvez être tenté d'envier les gens qui peuvent vivre ainsi, sauf que vous ne croirez jamais qu'ils font moins de cauchemar que vous. Choisir de vivre dans des espaces étroits amène une forme d'agoraphobie mentale, et c'est ainsi que l'on se perd dans ses propres terreurs. Je pense également comme elle que ceux qui manquent volontairement d'imagination voient plus de monstres et sont souvent plus effrayés que les autres. Et vous savez où nous mène la terreur. Vous savez ce qu'engendre la peur de l'autre.
Toute ta vie tu te souviendras avoir froncé les sourcils le temps d'entendre, de comprendre, de digérer les mots de ton directeur. Et toute ta vie tu te souviendras de l'audace et de la confiance de ta réponse.
- J'ose croire que l'humain en face de ce qu'il découvre sera toujours tenté d'en chercher le secret. Et que la curiosité l'emportera toujours sur l'indifférence.
Et jamais tu n'oublieras le dernier sourire que t'accorda le directeur de Briscard, débordant de fierté.
ooOOoo
James n'avait su que faire, que dire. La solitude n'avait jamais été une bonne alliée mais il avait peur des questions que poseraient forcément ses amis en le voyant.
Pourtant le petit mot de Juliet, qui avait invité tous ses plus proches amis à dormir à la belle étoile au sud de l'Angleterre pendant que ses parents dînaient en amoureux, réchauffait le cœur de James. Mais pas au point de se précipiter comme il avait voulu le faire une heure plus tôt.
Il lui semblait avoir pris dix ans depuis son entrevue avec le directeur. Alors même s'il savait que ses amis avaient commencé à rejoindre Juliet, James avait longuement arpenté le parc de Poudlard, seul.
Le départ de la grande majorité des élèves conférait au domaine un aspect hors du temps, solennel. Le cadre parfait pour songer au monde qui l'entourait, à la vie qu'il voulait mener.
Il avait échangé quelques banalités avec le professeur Hagrid, qui accordait davantage de liberté à ses créatures sans le danger permanent de les voir blesser un élève. James avait écourté sa visite, jamais très rassuré en présence de scroutts a pétard.
C'est en longeant la forêt qu'il avait compris qu'il était observé. Le grand duc austère qui lui avait apporté la mystérieuse missive. L'oiseau de déplaçait, planant sur quelques mètres avant de se poser sur une branche d'où il attendait l'avancée de James. Avant de s'envoler à nouveau des que James le dépassait. Le ballet étrange détendit James qui s'en amusa avant que l'évidence ne le frappe. Malgré tout ce qu'il venait de vivre et l'étrangeté de la chose, il sut ce qu'il avait à faire. Il se laissa glisser au sol, à genoux, et sortit quelques affaires. De quoi écrire une lettre, ni trop courte ni trop épaisse. Puis il s'avança vers l'oiseau qui le contemplait avec sévérité.
"Tu attends ma réponse, pas vrai ? Eh bien la voici."
James glissa le parchemin plié entre les serres de l'animal avant de se détourner de lui, l'impression du devoir accompli.
Il aurait tout le temps de repenser à ces deux jours, de se morigéner, de douter, d'avoir peur. Mais à l'instant présent, alors que les vacances débutaient à peine, il renvoya l'avenir à sa place. Loin, très loin, pour rester celui qu'il était envers et contre tout, un adolescent pressé de retrouver ses amis et de passer la meilleure des soirées en leur compagnie.
Toutefois, alors qu'il marchait vers les portes de l'enceinte du château, il choisit de faire un bref détour par la stèle que la communauté avait érigé pour rendre hommage aux victimes de la Bataille de Poudlard. Penser à cette guerre qui avait fait de lui un enfant de héros le menait à d'autres interrogations encore, sur les guerres qui avaient déchiré le monde sorcier, de par le monde. Un peu comme trois siècles plus tôt, lorsque treize communautés s'étaient liguées contre un mage d'Asie qui voulait abolir les us et coutumes des communautés voisines et leur imposer les siennes, résolument plus modernes.
- C'était un acte de rébellion pour les insoumis de conserver leurs différences.
James observa le directeur Briscard, assis sur la branche d'un grand chêne, avec l'élégance de l'animagus qui vivait en lui.
- Ils nous ont offert une chance inestimable. La diversité sera toujours plus riche que l'uniformité.
- C'est pour cela qu'il faut la conserver.
Ce n'était ni un conseil ni un souhait, James le devinait. Le professeur Briscard venait de lui faire une proposition.
- J'en suis, affirma-t-il.
- Personne ne vous demande de vous montrer héroïque, James. Mais vous ne pouvez nier que l'on se rassemble autour de vous. La preuve.
Le directeur sauta de l'arbre avec une souplesse impressionnante pour un homme de son âge. De l'avantage de pouvoir se transformer en chat à loisir.
Il lui tendit une lettre et James se précipita pour la lire, déjà inquiet.
"Mes amis, j'ai besoin de vous. Birkenhead, samedi, six heures. Keith."
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Green Claw Farm, falaises des Cornwall
"Je ne sais pas si vous cherchez à me faire peur, ou à m'encourager.
Je ne sais pas si nous portons le même prénom ou si vous m'avez joué un tour.
Je ne sais pas qui vous êtes, j'ignore quelles sont vos intentions. Et vous ne me connaissez pas davantage.
J'oublierai peut-être ce jour, quel temps il faisait, comment l'été s'annonçait beau.
J'oublierai peut-être pourquoi j'étais encore a Poudlard en ce début de juillet.
Je croirai peut être en une punition, pour une farce lourde de conséquences, en une commémoration comme notre communauté en connaît des dizaines, en un rattrapage tardif.
Mais jamais je n'oublierai le goût des lèvres de cette fille que je fréquente. Et si vous me connaissiez, jamais vous ne douteriez de ce qui est pour moi une certitude.
Ce que je ferai de ma vie, quel homme je deviendrai, je ne vous le dirai pas. Ce n'est ni une vengeance ni une honte, encore moins de la peur. Je ne veux pas vous mentir. Je ne veux pas me mentir.
Je ne sais pas ce que que je ferai de ma vie, quel homme je deviendrai. Et cela me convient. J'en suis même très heureux. Parce que savoir à l'avance ce que je ferai de ma vie, quel homme je deviendrai signifierait faire une croix sur ce qui fait a mes yeux la beauté de la vie. La surprise engendre la curiosité, elle même nous entraînant vers l'autre pour apprécier ce qu'il a de différent, ce qu'il a à nous apprendre. Je ne voudrais pas d'une vie sans surprise. Et j'ose croire que vous n'en voudriez pas non plus. James"
La bouche s'étira, le visage levé vers le ciel. Aux pieds des falaises les vagues se confrontaient aux rochers, dans un ballet somptueux d'écume et de remous.
Le vieux James laissa la lettre s'envoler, la fougue des mots rejoignant celle de la nature, tel une évidence.
Les bras lâchés contre son tronc, les paumes ouvertes aux deux truffes qui flairaient la peau, jouaient, jappaient.
- Mes chéries, sourit le vieil édenté. L'heure de notre séparation approche. Mais vous ne me manquerez pas, parce que là où vous allez, je ne serai jamais loin. Vos nouveaux maîtres sont un prolongement de l'ancien, et a leurs côtés vous serez heureuses. Dans un mois jour pour jour, le jeune James saura la vérité. Sur vous, sur moi, sur la vie, sur sa vie.
- Et nous serons là pour le soutenir, promit Athena avec dévotion.
Graziella se contenta de japper joyeusement. Quand elle fut seule face aux déferlantes, elle ferma les yeux et inspira l'odeur iodée.
Le moment est venu pour moi de rejoindre Scorpius Malefoy pour ne jamais plus le quitter.
Le moment est venu pour Athéna de retrouver James Potter.
Le moment est venu pour James Potter de devenir qui il est.
Un chapitre qui sent la fin, si vous voulez mon avis. Et j'espère avoir le votre ! Alors on clique sur le petit bouton « review » et on se retrouve très vite (enfin... tout est relatif, vous commencez à me connaître) pour le chapitre suivant, qui s'intitulera « les révélations de Keith Corner ».
