C'est dingue comme chaque nouveau chapitre me prend plus de temps. Et ce n'est pas faute d'y travailler. Je vous jure que j'ai passé un paquet de temps sur ce chapitre à le rendre cohérent et à le maintenir dans la trame de mon histoire (car oui, j'ai écrit le fil rouge de l'histoire et je sais où je vais. Mais il faut que les éléments collent ensemble.)

Rien de vraiment nouveau dans ce chapitre, mais à présent, Emma n'est plus sur le bateau des pirates, elle retourne dans le monde civilisé, l'endroit où les femmes ne sont pas si faibles que ça si elles savent gérer leurs atouts... Et Arthur, par contre, ce n'est pas la grande forme.

Bonne lecture! Ça me ferait plaisir d'avoir vos commentaires une fois de temps en temps. Ils me manquent.


Chapitre 35: des personnes qui changent

Emma examina la serviette que la femme de chambre lui tendait. C'était une étoffe rare, trop belle pour servir dans une salle d'eau, même si cette dernière était également richement décorée. Cela l'étonnait. Elle n'avait rencontré Matthias qu'une seule fois dans sa vie, mais elle n'avait pas eu l'impression que c'était le genre de garçon qui aimait se vautrer dans le luxe et s'embarrasser d'objets inutilement couteux. Lors de son mariage avec Antonio, le Danois avait fait beaucoup de bruit en louant la qualité de la bière. Il avait même roulé sous la table avec Gilbert, le copain d'Antonio. Emma l'avait trouvé assez drôle, quoique bruyant. Elle n'avait jamais soupçonné une seule seconde que ce garçon bruyant, voire même vulgaire, puisse vivre dans cet écrin de porcelaine. Elle ne le connaissait pas aussi bien qu'elle ne le pensait, finalement. Déjà, il collaborait avec une bande de pirates. Il faisait quelques affaires malhonnêtes. Mais jusqu'où cela allait-il ? Avait-il demandé aux Kirkland de … tuer ?

Et puis, elle réalisa que la femme de chambre essayait de la convaincre de s'essuyer. La pauvrette l'avait aidée à prendre son premier vrai bain depuis près de quatre mois. Depuis qu'elle avait embarqué sur le navire espagnol à Anvers, elle n'avait jamais pu faire sa toilette qu'avec l'aide d'une petite bassine d'eau. Sur le vaisseau pirate, elle n'avait même jamais changé de tenue. Elle avait presque oublié la sensation divine d'être plongée dans une bassine d'eau parfumée. Elle avait la sensation d'avoir obtenu une nouvelle peau après s'être débarrassée de toute cette crasse. La jeune femme n'en revenait pas d'avoir réussi à tenir aussi longtemps sans savon, sans eau chaude et sans parfums. Mais ce qui la surprenait surtout, c'était qu'elle se sentait à présent mal à l'aise avec. Ce voyage l'avait-il tellement transformée ?

- « Quelle tenue souhaitez-vous porter cet après-midi, Madame ? » demanda la soubrette. Et là, Emma se mit vraiment à hésiter. Après avoir passé un mois entier dans la même tunique, revenir à ses robes noires de deuil ne la motivait pas tant que ça. Elle réalisait en un coup que ces tenues à corset étaient lourdes, peu confortables et entravaient considérablement ses mouvements. La jeune mère n'avait pas envie de retourner à toutes ces contraintes de la vie bourgeoise. La vie de pirate lui semblait soudainement beaucoup plus excitante. Qu'est-ce qui lui avait pris d'obéir à Arthur et de retourner sur la terre ferme ? Ici, tout allait être ennuyeux à mourir. Cet endroit lui donnait l'impression d'être une cage dorée.

Elle choisit sans regarder sa robe. Cela lui importait peu. Sa vie redevenait noire. La jeune femme avait connu un bref retour à la vie quand les frères Kirkland l'avaient enlevée et lui avait annoncé qu'Antonio était vivant. Elle avait connu leurs frasques et leurs disputes, mené pendant un peu plus d'un mois une vie aventureuse et très différente de celle d'aristocrate aux Pays-Bas espagnols. Mais tout s'était effondré avec la disparition de Lovino. Ses vieux démons avaient repris le dessus. Plus rien n'avait d'importance à ses yeux, mis à part son dernier fils Féliciano à l'abris chez les Edelstein, Guillaume qui désespérait d'épouser la fille qu'il aimait et Laurent qui devait toujours supporter les moqueries de ses geôliers.

Et elle se réveilla. Effectivement, il y avait encore beaucoup de gens à protéger. Comment avait-elle pu être aussi égoïste et à ne penser qu'à sa petite personne ? Elle devait retourner en Europe s'occuper de Féliciano. Elle devait aller à Bruxelles pour convaincre son père de laisser Guillaume épouser la petite princesse du Liechtenstein. Et surtout, en ce moment même, elle devait tout faire pour délivrer Lars des sales pattes de cet Ecossais lubrique. Elle se regarda dans le grand miroir. La femme de chambre était occupée à nouer les lacets de la robe de satin noire. C'était une tenue qui lui montait jusqu'au cou et ne laissait pas apparaître le moindre morceau de peau. Elle avait l'air d'une religieuse dans cet accoutrement. Elle ne parviendrait certainement pas à attendrir Mathias Khǿler dans cette tenue austère. A juger sa réaction lorsqu'il l'avait vue sortir du carrosse en tenue de marin d'eau douce, il devait être assez ouvert d'esprit. Bref, si elle voulait le convaincre de l'aider à sauver un corsaire hollandais, il fallait qu'elle quitte ses habits de future béguine. Elle interpella sa femme de chambre.

- « Je vais en mettre une autre, finalement. Trouve-moi la tenue la plus légère de ma garde-robe. »


Le poing de Mathias heurta de plein fouet la bouche d'Arthur.

- « Tu n'es même pas fichu de veiller sur un petit garçon de moins de huit ans ? »

- « C'était un accident, un accident ! »

- « Il ne fallait même pas le laisser se balader seul sur le pont ! Tu savais à quel point il était précieux pour moi. Comment as-tu pu laisser ce petit disparaitre au fond des océans ?»

Mathias n'aimait décidément pas la tournure des événements. C'était déjà suffisamment triste que l'enfant quitte ce monde si jeune, mais cela perturbait également les plans du gouverneur. Sans le petit Lovino, sa marge de manœuvre vis-à-vis d'Antonio était trop limitée. Le pirate espagnol allait être furieux quand il apprendrait la mort de son fils. L'ainé de la famille Khǿler était persuadé qu'il voudrait se venger sur son otage, bébé Emile, car c'est ce qu'il aurait fait à sa place. Cette situation était vraiment mauvaise. De plus, à présent qu'Emma portait à nouveau le deuil, il était pratiquement impossible de la glisser dans son lit sans avoir recourt à la force. Le capitaine du Migratory Bird avait définitivement ruiné tous ses plans. Que faire à présent ? Qu'est-ce que Lukas avait en tête ?

Ce dernier entra justement dans la pièce, un plateau dans les mains

- « Imbécile de Mathias, tu vas arrêter de crier. Ca ne sert à rien à présent. »

- « Il a tué mon futur fiston ! » vociféra son grand frère.

- « Je ne l'ai pas tué. C'était un accident. J'ai failli mourir en sautant à la mer pour essayer de le rattraper. »

- « Vous allez vous calmer tous les deux. Nous devons réfléchir ensemble. Nous sommes dans le même bateau. Alors asseyez-vous et prenez une tasse de thé. »

Il posa le beau service en porcelaine de chine sur la table. Prendre le thé avait toujours été une tradition entre ces trois collaborateurs de l'ombre. Arthur était particulièrement friand des thés chinois et ses associés de Tranquebar avait pris l'habitude de l'accueillir en lui offrant les meilleures feuilles qu'ils pouvaient se procurer. Leurs réunions commençaient toujours autour d'une tasse de thé et de petits gâteaux secs, et ce n'était que le soir que le gouverneur commençait à sortir son alcool.

- « Il ne mérite pas son fichu thé ! » s'exclama Mathias.

Lukas lui répondit simplement en le giflant. « La ferme, crétin ! » Puis, il se retourna vers l'Anglais.

- « Asseyez-vous. Nous avons des mauvaises nouvelles également de notre côté. »

Le pirate fronça ses gros sourcils. Il s'assit et attendit poliment que le jeune homme aux cheveux argentés serve la boisson chaude dans les tasses.

- « Emile a disparu, » annonça ce dernier sans détour. « Cela s'est passé dans la nuit de son arrivée. »

Mathias regarda son cadet avec étonnement. Il ne comprenait pas où il venait en venir. Mais il eu la sagesse de ne pas l'interroger. Le garçon au regard impénétrable pouvait devenir terrifiant quand il était contrarié. Il valait mieux le laisser parler.

- « A première vue, il semble qu'il se soit enfui de lui-même, mais je pense qu'Antonio Carriedo n'est pas étranger à sa disparition. Après tout, il a essayé d'enlever tes deux mousses à deux reprises. »

Arthur bondit de son siège.

- « Quoi ? Alfred et Matthew ? Où sont-ils ? »

- « Ils sont ici et ils vont bien, ne t'inquiète pas. Ils bénéficient d'une surveillance spéciale dans la mesure où ce voyou pourrait réapparaitre à tout moment. »

L'Anglais se rassit. Il n'aimait pas ça. Qu'est-ce qu'Antonio pouvait bien vouloir à ses petits protégés chéris ?

- « Qu'est-ce qui vous fait croire qu'il a enlevé Emile ? A-t-il fait une revendication ? »

- « Non, mais peut-être qu'il attend juste le bon moment. Imagine le scénario d'il y a dix jours, avec ces pirates qui ré-attaquent vos hommes en ville ou dans le port. Si à l'instant où Mathias veut envoyer la milice vous porter secourt, il brandit mon petit frère… »

- « Je vois… Mais rien ne prouve qu'Antonio détienne le garçon. »

- « En fait, ce maudit espagnol est actuellement la seule personne capable de le retrouver, » lâcha Mathias, désireux de reprendre sa place dans la conversation. « Il détient toujours la boussole Thorvalsen.»

- « La boussole ? »

- « Tu sais très bien de quoi je parle. Je parle du trésor de famille que ce maudit Carriedo nous a volé et qui est le secret de sa réussite. »

- « Tu ne m'as jamais parlé de ça. »

Le gouverneur regarda son interlocuteur d'un regard méfiant.

- « Je t'en ai parlé à notre dernier entretien. »

- « Tu parles de cette soirée où tu as essayé de me tuer avec ton absolute vodka ? »

Mathias de comprendre que son interlocuteur avait beaucoup moins bien supporté la boisson que lui et qu'il avait oublié la moitié de ce qu'ils s'étaient dit. Allait-il devoir se fatiguer à tout ré-expliquer ?l

Arthur but une gorgée de thé.

- « Qu'est-ce que c'est que cette histoire de boussole secrète ? »

- « Une relique du temps des vikings. Elle permet de trouver n'importe quelle personne n'importe où dans le monde. Ce fichu pourfendeur de taureaux possède sans aucun doute une mèche de cheveux de sa femme et c'est ainsi qu'il a compris qu'elle était retenue sur ton navire. »

Et suite à ces explications, des souvenirs commencèrent à remonter dans la tête du pirate. Oui, le gouverneur lui avait expliqué comment ce débutant avait réussi à le suivre dans l'archipel des îles Gambiers et lui barboter sous ses yeux son précieux trésor. Comment avait-il pu oublier cette histoire ? Il se sentait ridicule. Il était en train de perdre toute crédibilité vis-à-vis de ses associés. Lukas continua

- « Où que tu ailles, Antonio retrouvera sa femme. Mais s'il ose essayer de venir la chercher ici, j'aurai l'occasion de récupérer mon bien. Et si je récupère ma boussole, je pourrais retrouver Emile. »

Toute l'affaire devenait en un coup beaucoup plus claire. C'était donc pour ça qu'il l'avait forcé à lui livrer la jeune femme, pour mieux manipuler son époux.

- « Et maintenant, » enchaîna Lukas, « réponds-moi honnêtement. Penses-tu être capable de t'emparer de cette boussole quand nous t'en donnerons l'ordre ? »

Arthur sourit.

- « Un jeu d'enfant. Si je comprends bien, vous voulez vous servir d'Emma comme appât, en la cachant quelque part dans le palais de telle façon qu'Antonio sera obligé d'utiliser votre précieux artefact familial pour la retrouver ? Mon rôle sera de vous prêter main forte pour le neutraliser une fois que vous serez certains que le jeune garçon n'est pas son otage?»

Le jeune homme aux cheveux argentés fixa celui aux gros sourcils de son air éternellement neutre.

- « Sauras-tu le faire ou non ? Parce nous avons des doutes, suite à l'accident avec Lovino Carriedo.»

- « Ce n'est pas la même chose du tout ! Neutraliser un groupe d'adultes est tout à fait dans mes cordes. »

- « Il ne s'agit pas seulement de les neutraliser. S'il détient vraiment notre petit frère, quand Antonio réalisera que toute sa précieuse famille est au palais, il essayera forcément de jouer cette carte. La marge de manœuvre sera très limitée. Si tu échoues, Emile sera en grand danger et là… »

Les deux nordiques lancèrent un regard si froid à leur interlocuteur que ce dernier sentit son sang se glacer.

-« … Je te tuerai de mes propres mains, avant même de régler le cas de cet espagnol, » termina Mathias.

Arthur comprit le message. S'il échouait à récupérer cette boussole magique, son alliance avec les Khǿler serait terminée pour de bon.

Ce fut alors qu'un domestique vint annoncer que Madame Carriedo avait terminé sa toilette et qu'elle attendait son hôte sur la terrasse.

- « Et elle, qu'est-ce que vous comptez en faire ? » demanda Arthur. Il ne voulait pas qu'elle souffre d'avantage. Il lui avait déjà fait assez de mal en la séparant probablement pour toujours de son fils. Mais il se doutait que les Khǿler n'auraient aucune pitié. Le grand blond eut un sourire mauvais.

- « Je dois admettre qu'elle est encore plus belle que dans mes souvenir. Même après avoir mis au monde deux enfants, elle a toujours le corps audacieux d'une toute jeune femme à peine sortie de l'adolescence. »

Le pirate comprit où il voulait en venir. Il la mettrait dans son lit qu'elle le veuille ou non.

- « Je veux dire… qu'est-ce que tu vas lui expliquer ? Que son mari va tenter de l'enlever et qu'elle doit t'épouser si elle tient à ce que tu lui laisse la vie sauve ? »

- « Oh, ce sera quelque chose de ce genre. Je suis très tendu depuis la disparition d'Emile et j'ai besoin de me défouler.»

Emma était définitivement dans de sales draps, mais Arthur ne pouvait pas intervenir. Il avait besoin de son alliance avec Mathias. Il ne retrouverait pas facilement une autre grande ville où il pourrait revendre son butin et où son équipage pouvait se balader sans prendre le risque de se faire pourchasser par la milice locale. Il ne devait plus penser à elle. De toute façon, elle ne l'aimait pas. Il savait que s'il lui proposait de s'enfuir avec lui, elle allait le repousser et la malédiction s'accomplirait le soir même. Il n'y avait rien à faire.

En face de lui, Mathias terminait de manger un biscuit.

- « Soit. Disons que nous te confions la mission de récupérer la boussole et si c'est le cas, les otages. Dois-tu te préparer, ou as-tu besoin de quelque chose pour cette tâche ? »

Arthur but une nouvelle gorgée de thé avant de répondre.

- « Si l'opération s'était déroulée sur mon bateau, je n'aurai eu besoin de rien. Personne ne peut me vaincre sur mon terrain. Mais si cela doit se dérouler dans la ville et dans ton palais, je dois reconnaître les lieux. Il faut que je m'adapte. »

- « Alors voyons ça tout de suite. Mon intuition me dit que l'Espagnol va bientôt revenir. »

Le gouverneur se leva.

- « Lukas, je te confie la visite guidée. Je dois m'occuper de ma « fiancée ». Cela ne se fait pas de faire patienter une dame. »

Son cadet se contenta d'hocher la tête. Mathias quitta la salle d'un pas léger. Les deux autres terminèrent leur thé en silence. Lukas fixait le pirate de son éternel regard énigmatique. Ce dernier finit par lui demander ce qu'il lui voulait.

- « Tu n'as pas tout dit au sujet du gamin, n'est-ce pas ? »

- « Qu'est-ce que tu veux dire ? »

- « Tu est un mauvais menteur. Tes yeux disent toujours le contraire de ce que tu dis. Par exemple, ils brillent toujours lorsqu'il est question de la veuve Carriedo, ce qu'il prouve qu'elle te plait. »

Le visage de l'anglais rougit.

- « Ce n'est pas vrai » !

- « Tu es officiellement nul en mensonges. Je parie que tu perds toujours aux jeux de cartes, n'est-ce pas ? Une dernière fois, qu'est-ce que tu caches à propos du gosse ? »

Arthur hésita car il ne voulait pas perdre ce qu'il lui restait de crédibilité vis-à-vis des seigneurs de Tranquebar. Mais le jeune homme en face de lui étudiait les forces occultes et avait cru à l'existence de Calypso. Il lui en avait parlé au tout début de leur collaboration. Lukas était la seule personne en ce monde qui ne le prendrait pas pour un imbécile. Il finit par s'expliquer.

- « Que tu me crois ou pas, il y avait « quelqu'un d'autre » présent lors de la noyade du petit Lovino. C'était une créature du genre de celle qui m'a sauvé lorsque j'étais petit. »

Le Norvégien ne répondit rien, comme à son habitude. L'Anglais se sentit obligé de continuer.

- « Cela ne change probablement rien. Les nymphes mettent en général des années à relâcher leur proie. Le fils de Carriedo aura grandit de dix ans et personne ne le reconnaîtra, pas même ses parents. C'est pour cette raison que j'estimais qu'il était inutile d'en parler. Et de plus, c'est une histoire complètement idiote, n'est-ce pas ? J'ai du délirer alors que la pression de l'eau me faisait perdre connaissance. »

- « Je te crois, » annonça le Norvégien d'un ton monocorde.

- « Pardon ? »

- « Tu es la preuve vivante que les nymphes surveillent toujours notre monde. La boussole que Carriedo nous a volé dépasse également l'entendement humain. Je continue de te faire confiance. »

Arthur n'était pas sûr de comprendre ce que le jeune homme aux cheveux couleur cendre voulait dire.


Mathias entra sur la vaste terrasse à l'Italienne de son palais. La belle Emma était assise sur un banc, une ombrelle à la main, et un serviteur lui servait une boisson fraîche. Mathias fut, une fois de plus, stupéfait. La sauvageonne qu'il avait saluée deux heures plus tôt s'était métamorphosée en cygne, non, en déesse antique. Emma portait une fine tenue en soie noire (cadeau de Francis) ornée de dentelle de Lille, de fils argenté d'Espagne et de perles grises d'Extrême Orient, avec un large décolleté et des manches ouvertes au trois quart. Elle n'avait de veuve que le titre. Toute la peau qu'elle exhibait n'était que provocation et le reste, que parure. Qu'est-ce qu'elle était désirable. Sa poitrine était si généreuse. Le Danois n'avait qu'une seule envie, celle d'immobiliser sa proie sur la table de pierre, de déchirer la robe et de la prendre brutalement. Il brûlait de lui faire porter ses propres enfants. L'idée de voir la jeune fille gémir de douleur ou de plaisir sous ses assauts rendait sa culotte très étroite.

Mais il parvint à se contenir. Bébé Emile passait avait sa satisfaction personnelle. Il ne toucherait pas à la jeune femme tant que son précieux petit frère ne serait pas en sécurité. Après cela, il laisserait exploser sa nature de viking barbare. Et ce jour là, elle serait à lui, rien qu'à lui. Et elle ferait tout ce qu'il lui ordonnerait, absolument tout…

Mais il savait qu'il ne devait pas griller les étapes. Pour que sa vengeance soit vraiment parfaite, il devait commencer par s'emparer de son cœur. Le problème était qu'il n'avait pas beaucoup de temps devant lui. Antonio était parti à la recherche d'Emile il y a neuf jours. Il pouvait revenir d'un instant à l'autre. Mathias estimait qu'il avait moins de deux jours pour remplacer ce seigneur déchu dans le cœur de son épouse et de nombreuses personnes auraient tendance à dire que c'était absolument impossible. Mais le Danois n'était pas n'importe qui et il avait une grande confiance en ses qualités de séducteur. Il ne connaissait pas non-plus le sens du mot « impossible ».

Alors il se contenta de saisir la main de la jeune femme et d'y déposer un galant baiser.

- « Madame, sachez que je suis profondément attristé par les malheurs qui vous accablent. S'il est en mon pouvoir de chasser votre chagrin ne serait-ce qu'un instant, donnez moi un ordre et je l'exécuterai… »

Elle lui répondit en un demi-sourire qu'il était aussi charmant que dans ses souvenirs. Le blond ne savait pas vraiment comment interpréter ses paroles. Il ne se souvenait pas vraiment s'il avait fait bonne impression lors de leur unique rencontre à son mariage. Il se rappelait surtout de la bière que ce Gilbert Beilschmitt lui avait fait déguster.

- « Vous sentez-vous à l'aise dans ce palais ? Je n'ai pas tellement l'habitude d'accueillir des dames de votre qualité. Je craignais que l'appartement que j'ai fait aménager ne soit pas assez … confortable. »

Emma de comprendre que tout ce luxe qui l'avait surprise lors de sa toilette avait été déployé spécialement pour elle. C'était un peu déroutant, mais elle parvint à le dissimuler.

- « Rassurez-vous. Je trouve votre décoration remarquable, » répondit-elle en souriant. « Mais il est vrai que je ne m'attendais pas à ce qu'il fasse aussi chaud dans ce pays. C'est bien embarrassant que le deuil m'oblige à porter le noir. Si je ne reste pas à l'ombre, j'ai bien peur de m'évanouir. »

De son sourire le plus charmeur, le Danois annonça qu'il avait une bonne solution à ce problème.

- «Savez-vous qu'en Inde, la couleur du deuil n'est pas le noir, mais le blanc ? Si vous le souhaitez, je peux faire confectionner de nouvelles robes dans ces tons-là. Vous vous sentirez tout de suite beaucoup mieux. »

- « Vous feriez cela ? Mais ne vous donnez pas cette peine. Je vais déjà vous ruiner en vous revendant nos propriétés aux Philippines. »

- « Ne parlons pas d'argent tout de suite. Commencez par vous reposer et vous détendre. Je vous emmènerais visiter la ville demain et ferait venir des couturiers. »

Mathias était trop charmant, trop gentil, trop généreux. Cela mettait Emma de plus en plus mal à l'aise. Les paroles d'Arthur lui revenaient en mémoire. « Emile pense qu'il escorte la fiancée de son grand frère. » Le pirate n'aurait donc rien inventé ? Etait-il plus honnête qu'elle ne l'aurait cru ? Mais tant pis, sa priorité était de faire libérer Lars.

- « Cher ami, si vous tenez vraiment à me rendre le sourire, il y a bien quelque chose que vous seul pouvez faire… »

- « Je suis votre dévoué serviteur, Madame. »

- « Vous souvenez-vous de mon frère Laurent ? Enfin… j'imagine que non, vu qu'il ne s'est jamais présenté à l'autel lors de nos doubles noces. Vous ne l'avez donc jamais rencontré… »

Le gouverneur eut un joyeux sourire.

- « Comment oublier un tel incident ? C'était du jamais vu ! Le marié qui parvient à fuir à l'anglaise ! Et j'ai beaucoup entendu parler de lui par la suite. Vous devez savoir que votre père nous a déjà écrit à son sujet. Il est très préoccupé par l'idée que son fils et héritier vagabonde sur les mers en tant que corsaire d'une nation ennemie. »

Le visage d'Emma s'illumina.

- « Alors les choses devraient être plus simples à expliquer. Je ne sais pas si votre… « Collaborateur » vous l'a dit, mais les Kirkland ont réussi à le capturer lors de notre précédente escale à Tranquebar. »

Mathias ne sourit plus. Comment ça, Arthur avait fait prisonnier le Hollandais Gagnant ? Il ne lui en avait jamais parlé.

- « Pensez-vous que vous pourriez le convaincre de le libérer ? Ou au moins faites-le transférer dans une de vos prisons. Les Kirkland ont de très mauvaises intentions à son égard… L'aîné a…» Et elle rougit. Quand elle s'imaginait le grand roux tenter de faire des avances à Laurent, cela semblait tellement bizarre.

Le gouverneur ne l'écoutait plus qu'à moitié. Le pirate anglais détenait Lars van Dijk et il ne lui en avait rien dit. Laurent de Maele… s'il pouvait mettre la main sur lui, son accord avec le millionnaire flamand était sauvé.

Une nouvelle fois, il baisa la main de la jeune femme.

- « Je vous remercie pour cette information, Madame. Ce fichu flibustier ne m'en avait pas fait part. Je m'en occupe sur le champ. Profitez un peu du jardin et de la fontaine en attendant. »

Et il partit sans donner d'avantage d'explications. Emma ne réalisait pas ce qu'elle avait fait, et ce que cela allait entraîner. Le clocher de l'hôtel de ville, tout proche, sonnait la troisième heure de l'après-midi.