Bonjour à toutes !
J'espère que vous allez bien :) Je suis ravie et un peu nerveuse je le confesse, de vous poster enfin le chapitre 37 de ma fic, soit l'avant-dernier chapitre...
Il a été conçu de façon un peu découpée et je dois vous avouer que la disparition d'Alan Rickman, mon cher et inégalable colonel Brandon, a eu un impact sur mon envie d'écrire... Il m'a été difficile de continuer à écrire sur un personnage que j'aime tant alors que son interprète qui a tellement bien su lui donner corps vient de disparaître. Cela a été un sentiment très étrange et désagréable, et je pense que l'on est encore nombreuses à pleurer sa disparition... D'ailleurs, je remercie à nouveau toutes celles qui m'ont envoyé des messages d'encouragement. Cela m'a beaucoup touché, je ne m'attendais pas à autant de gentillesse ! Merci beaucoup...
Avec le temps l'inspiration est revenue et même si ce chapitre comporte son lot d'événements que j'ai tenu à introduire de façons différentes afin d'éviter les redites avec ce que j'ai pu écrire dans les chapitres précédents, j'espère qu'il vous intéressera et vous plaira. Il sonne un peu comme la fin d'une époque pour moi (même si je sais que ce sera pire lors du chapitre suivant ! ) et j'ai très hâte d'avoir vos impressions !
Je vous souhaite une belle lecture et attend vos avis de pied ferme !
A bientôt
Justine
Chapitre 37
Le vent du changement
Recroquevillée sur le lit qu'elle occupait dans la chambre qui lui avait été assignée à Barton Park, Margaret fixait la penderie dans laquelle se trouvait sa robe de mariée. Ses joues étaient encore striées par les larmes qu'elle avait versé quelques heures auparavant, lorsque la plénitude qui avait été sienne durant quelques semaines avait volé en éclats par une simple phrase.
« Je suis désolé, Margaret... je crains que le mariage soit annulé... »
Margaret eut l'impression de recevoir une gifle tandis que le sol s'écroulait sous ses pieds. Les mots que venait de prononcer Thornton étaient en train de faire leur chemin dans son esprit parmi le brouhaha du aux nombreuses questions que posaient ceux qui l'entouraient.
« Annulé ?
- Mais pourquoi ?
- Que s'est-il passé ?
- Comment cela "annulé" ?!
- Quelles sont les nouvelles ? »
Nicholas avait l'air perdu face à ce déferlement d'exclamations, mais il se reprit afin de se lancer dans les explications tandis que sa mère venait vers lui avec sollicitude.
« Robert, mon bras droit... Il vient de m'envoyer un express où il m'explique que l'usine a... Il y a eu une manifestation par des employés d'une usine concurrente... Ils ont saccagé les locaux et s'en sont pris aux ouvriers... »
Des exclamations retentirent dans toute la pièce et Margaret prit seulement conscience de la présence de sa mère et de ses sœurs à ses côtés. Elle releva la tête et regarda le visage bouleversé de Nicholas qui la fixait, l'air désolé.
« Y a-t-il eu des victimes ? demanda Mr. Thornton, le visage tendu, faisant les cent pas dans le salon depuis qu'il avait appris la nouvelle.
- Deux ouvriers...
- Seigneur... ! s'exclamèrent les dames de concert.
- Ils ont commencé à mettre le feu, mais fort heureusement, il a pu être maîtrisé... Robert me demande instamment de venir le rejoindre pour constater l'étendue des dégâts, rendre visite aux familles endeuillées et traduire en justice les coupables... » expliqua Nicholas d'une voix qu'il s'efforçait de maîtriser.
Sa détresse serrait le cœur de Margaret, qui comprenait à présent que tout espoir de voir son mariage se dérouler comme ils l'avaient souhaité était réduit à néant.
« Je ne peux laisser à Robert le soin de tout gérer...
- Sans oublier que cela prend du temps, ajouta Mr. Thornton, l'air soucieux.
- Alors vous devez vous rendre là-bas... »
Tout le monde se tourna vers Margaret et la regarda avec surprise car c'était les premiers mots qu'elle prononçait depuis que Nicholas était rentré dans le salon. Elle le fixait, l'air grave. Ce dernier s'approcha et s'agenouilla face à elle.
« Je suis tellement désolé..., murmura-t-il, l'air suppliant.
- Ce n'est pas votre faute, voyons...
- Je répugne à vous laisser en un tel moment...
- Mais vous n'avez pas le choix, lui rappela Margaret d'une voix tremblante.
- Margaret... Ma chère et tendre Margaret... Je vais finir par croire que nous sommes maudits !
- Je le crois déjà... » répondit amèrement la jeune fille.
Elle ne put ajouter autre chose, faisant un grand effort sur elle-même pour ne pas fondre en larmes et maîtriser les tremblements de ses membres. Consciente que tout le monde les regardait, elle leva la tête et incita Nicholas à faire de même. Il se releva, serrant la main de Margaret dans la sienne.
« Je suis désolé, mais je ne peux rester plus longtemps, même si tout mon être refuse de partir... Je... »
Il s'arrêta un instant pour reprendre le fil de ses pensées troublées. Sir John vint à sa rescousse.
« Nous comprenons que vous devez avoir une multitude de choses à penser, mon ami, ne vous en faites pas.
- Avez-vous besoin de nous là-bas ? demanda Brandon. Serions-nous d'une aide quelconque pour vous ?
- Je vous remercie, colonel, mais je préfère vous savoir auprès de Margaret, répondit Nicholas avec un pauvre sourire. Mon père fera le voyage avec moi et...
- Je resterai ici, Nicholas, assura Mrs. Thornton en réponse au regard interrogateur de son fils. J'attendrai votre retour, si cela n'ennuie pas mes hôtes ?
- Pas le moins du monde, chère Mrs. Thornton ! s'exclama Sir John.
- Et vous pourrez séjourner à Barton Cottage si vous le souhaitez... » ajouta Mrs. Dashwood avec reconnaissance.
Mrs. Thornton les remercia chaleureusement et il fut convenu que Nicholas et son père partiraient sans plus tarder afin d'être à Milton le plus tôt possible. Des ordres furent donnés afin que leurs bagages soient préparés et chargés dans la voiture. Nicholas était mortifié face à tout ce qui allait devoir être annulé à la dernière minute. Les bans, les invitations, les préparatifs mis en place depuis des semaines... tout cela allait disparaître pour une durée dont il ne connaissait pas la fin.
Ce qui l'affligeait le plus était de devoir laisser Margaret au milieu de tout cela, du décor et de l'ambiance festive qui avait régné à Barton Park. Fort heureusement, sa mère serait à ses côtés, sans parler de la famille de la jeune fille, mais il aurait aimé ne pas l'abandonner à un sort si cruel. Il la voyait devant lui sans mot dire, retenant ses larmes avec dignité... Combien de temps pourrait-elle supporter cette situation en gardant cette même force de caractère ?
Lorsque les malles furent installées et la voiture prête à partir, tout le monde se leva et d'un accord tacite, seules Mrs. Thornton et Margaret accompagnèrent les voyageurs. Margaret salua Mr. Thornton avant de le laisser s'entretenir avec son épouse, puis elle se tourna vers Nicholas qui finissait de dire au revoir à sa mère.
Il lui prit les mains et la regarda avec intensité tandis qu'elle soutenait son regard, les yeux brillants de larmes qu'elle s'efforçait de contenir.
« Je vous promets de vous écrire tous les jours...
- Promettez-moi seulement que vous me reviendrez et que notre mariage aura enfin lieu... » répliqua Margaret avant de baisser la tête.
Nicholas lui prit le visage entre ses mains, la forçant à le regarder.
« Il faudrait me tuer pour que nous ne soyons pas mariés avant la fin de l'année, vous m'entendez Margaret ? Je vous jure que nous prendrons possession d'Orchideus Park en tant que mari et femme très bientôt ! »
Margaret le regarda, observant la flamme passionnée dans le regard de son fiancé, mais son cœur n'y était plus. Trop d'actes manqués avaient retardé leur union. Et si ce dernier incident fâcheux était le dernier pour leur montrer qu'ils ne pouvaient pas être ensemble ? Elle n'arrivait plus à croire en son bonheur futur tant que Nicholas serait loin d'elle.
« Je crois que votre père vous attend..., dit-elle après un silence.
- Margaret...
- Je suis désolée, Nicholas, mais je ne crois plus en rien à cet instant précis si ce n'est au fait que nous allons à nouveau être séparés pour une durée indéterminée et que je ne peux guère vous retenir ! répliqua Margaret, la gorge nouée, sentant sa résistance faiblir.
- Croyez au moins en moi... et en cela... » ajouta Nicholas en attirant Margaret vers lui.
Posant une main caressante sur la nuque de la jeune fille, Nicholas embrassa Margaret. Le baiser fut bref, mais passionné, tel une dernière promesse que leur avenir aurait une chance d'exister s'ils continuaient à y croire et à ne laisser aucun obstacle avoir raison d'eux.
Margaret avait les joues en feu lorsqu'il relâcha son étreinte, tant à cause des sentiments qu'elle ressentait que par la prise de conscience que leur baiser avait du être remarqué par les Thornton.
« Vous continuerez à croire en moi, Margaret ? demanda Nicholas, son souffle tout près de celui de Margaret.
- Oui..., murmura-t-elle bouleversée. Je vous le promets... »
Ils furent tirés de leur tête à tête par la voix de Mr. Thornton, qui attendait son fils dans la voiture. Après un dernier regard vers Margaret, Nicholas monta aux côtés de son père et la voiture s'ébranla après que le claquement sec du fouet eut déchiré le silence de cette nuit d'été si calme.
Regardant la voiture jusqu'à ce qu'elle disparaisse de son champ de vision, Margaret sentit le bras de Mrs. Thornton autour de ses épaules. Cette dernière la regarda affectueusement et l'encouragea à rentrer à l'intérieur. Margaret se laissa faire, trop éprouvée par la rapidité avec laquelle elle avait perdu tout ce en quoi elle croyait quelques instants plus tôt.
Lorsqu'elle entra dans le salon où tout le monde la regardait avec un mélange de pitié et de compassion, Margaret se sentit faiblir et se laissa choir sur le sol, le visage caché dans ses mains pour étouffer ses sanglots à défaut de les contenir. Tout ne fut qu'effervescence autour d'elle et Margaret ne sut comment elle se retrouva dans sa chambre quelques minutes plus tard.
Sa mère et ses sœurs étaient auprès d'elle, l'entourant de caresses rassurantes et de paroles consolantes tandis qu'elle sanglotait sur les genoux de Mrs. Dashwood, telle une enfant. Lorsqu'elle eut pleuré tout son soûl, elle leur assura qu'elles pouvaient la laisser seule, se sentant terriblement épuisée. Mrs. Dashwood et ses filles obéirent, conscientes que Margaret avait besoin de se retrouver seule à présent que la violence de son chagrin s'était dissipé.
Ce n'est que lorsqu'elles furent dans le couloir qu'elles commentèrent les événements à voix basse.
« Pauvre Margaret ! Pourquoi faut-il que le sort s'acharne autant sur elle ? s'exclama Mrs. Dashwood, les larmes aux yeux.
- Elle va avoir besoin de nous..., répondit simplement Marianne, l'air soucieux.
- Et de notre capacité à anticiper les choses et à agir avec tact, renchérit Elinor.
- Tu parles de tous les préparatifs mis en place qu'il faudra faire démonter au plus vite ? demanda Marianne en se mordant la lèvre.
- Entre autres...
- Sir John a l'air décidé à s'occuper des démarches administratives, répondit Mrs. Dashwood.
- Plus vite tout cela sera fait, mieux cela vaudra... »
Les trois femmes retrouvèrent les autres dans le salon et les informèrent de l'état de Margaret. Elles purent constater que Sir John n'avait guère perdu de temps malgré l'heure avancée de la nuit, sommant ses domestiques de ranger toute la décoration le plus tôt possible. Mrs. Dashwood lui en fut éperdument reconnaissante et le remercia avec chaleur. Puis tout ce petit monde se retira dans ses appartements, conscients que les jours à venir seraient moins festifs que prévu et leur demanderaient une attention certaine envers Margaret.
Avant de se retirer, Marianne fit un détour par la nursery où elle embrassa une dernière fois les jumeaux qui dormaient à poings fermés. Puis quelques minutes plus tard, elle et Brandon se retrouvèrent blottis l'un contre l'autre dans leur lit, silencieux.
« Pauvre Margaret..., soupira Marianne.
- C'est un moment bien pénible qu'elle traverse...
- Et elle a fait preuve d'un si grand courage, d'une si grande force lors des adieux ! Je n'en aurais pas été capable si cela nous était arrivé...
- Le crois-tu ?
- Oui... J'aurais essayé bien entendu... Mais tu sais combien il m'est difficile de lutter face à mes émotions et combien cela m'était impossible avant toi... Quoi qu'il en soit, nous aurons fort à faire pour égayer Margaret. As-tu des idées ? Je pensais qu'elle pourrait peut-être passer quelques jours chez nous ?
- Je n'y vois aucune objection, mais n'oublie pas que Mrs. Thornton a désiré rester pour se rendre utile auprès d'elle..., rappela Brandon.
- C'est vrai ! C'était très généreux de sa part...
- Oui, elle a l'air de beaucoup apprécier sa future belle-fille.
- Il faudrait être stupide pour ne pas l'apprécier ! s'exclama Marianne avec chaleur.
- En effet, et surtout après une remarque aussi passionnée ! répliqua malicieusement Brandon.
- Mais n'ai-je pas raison ? demanda Marianne après avoir puni Brandon d'un petit pincement sur le bras.
- Margaret est une jeune fille charmante et très gentille. Il faudrait avoir un très mauvais caractère pour ne pas l'apprécier à sa juste valeur, répondit Brandon d'un air plus sérieux.
- Oui... Et les Thornton sont des gens qui ont un cœur d'or... » murmura Marianne avant de déposer un baiser sur l'épaule de Brandon.
Ils restèrent un instant sans parler puis Marianne rompit à nouveau le silence.
« Crois-tu que Mr. Thornton sera de retour bientôt ? demanda-t-elle.
- L'affaire qui le rappelle à Milton n'est pas anodine, soupira Brandon. Il va devoir y rester un certain temps afin que tout soit fait dans les règles, qu'il soit dédommagé et puisse remettre l'usine à flots... sans parler de l'aide qu'il devra apporter aux familles des deux ouvriers victimes. Ce sont des choses auxquelles il ne peut guère se soustraire en tant que propriétaire de l'usine, malheureusement.
- Oui, c'est naturel... Nous allons donc devoir être patients... »
Le lendemain, la matinée était déjà bien avancée que les lettres destinées aux invités du mariage pour les prévenir que la cérémonie était reportée avaient déjà été envoyées. Sir John s'était levé de bonne heure afin de ne pas perdre de temps et faire enlever les quelques préparatifs qui avaient été installés dans les jardins. A son réveil, Margaret ne vit donc rien d'autre que le jardin de Barton Park tel qu'elle l'avait toujours connu. Néanmoins, rien ne pouvait effacer le regret qu'elle avait dans son cœur à l'idée qu'elle allait encore devoir attendre le retour définitif de Nicholas avant de se marier.
Elle se força à descendre et retrouva ses proches qui l'attendaient patiemment autour de la table du breakfast, ayant mis au point plusieurs manières d'égayer la jeune fille.
« Ma chère Margaret, il ne faut surtout pas que vous restiez cloîtrée ici en attendant le retour de votre fiancé ! lança Mrs. Jennings dès que Margaret eut salué tout le monde. Avec ces autres dames, nous pensions vous emmener faire quelques emplettes pour votre future demeure. Vêtements, livres, mobiliers... Tout ce qu'il vous plaira !
- A moins que vous n'ayez une autre idée en tête, Margaret ? demanda Mrs. Thornton avec douceur.
- Vous êtes très gentilles et je vous remercie infiniment pour vos attentions, mais je pense que marcher un peu me ferait le plus grand bien, répondit Margaret.
- Eh bien allons tous nous promener ! approuva gaiement Sir John.
- Je crois que Margaret avait dans l'idée de se promener seule, Sir John..., intervint gentiment Marianne après avoir vu l'air embarrassé de sa sœur.
- Oh... mais oui, bien sûr ! s'exclama Sir John, confus.
- A la condition que cette promenade ne s'éternise pas trop..., ajouta Mrs. Dashwood d'un air anxieux à l'attention de Margaret.
- Je vous le promets, mère... » la rassura la jeune fille.
Le petit-déjeuner continua calmement, chacun mettant du cœur à parler de choses et d'autres.
« Colonel Brandon, mon fils m'a parlé de votre projet de construction concernant les maisons pour les nécessiteux de votre domaine, déclara Mrs. Thornton. Je trouve que c'est un projet louable ! Où en êtes-vous ?
- Nous devrions avoir terminé avant la fin de l'été, répondit Brandon. Mes ouvriers travaillent dur et sont efficaces, tout le monde met du cœur à l'ouvrage.
- C'est une excellent chose, approuva Mrs. Thornton.
- Y aura-t-il une inauguration, colonel ? demanda Mrs. Jennings.
- Eh bien... Je pense que ce serait valorisant pour tous ceux ayant travaillé sur ce projet..., avoua Brandon en souriant d'un air gêné.
- Ce serait très valorisant, en effet ! renchérit Marianne avec enthousiasme.
- Un événement des plus joyeux ! s'exclama Sir John.
- J'espère juste que tout sera terminé avant le début de la Saison, fit remarquer Mrs. Jennings.
- Vous ne souhaitez pas manquer votre Présentation à la Cour, belle-maman ? demanda Sir John d'un air espiègle.
- Vous me percez toujours à jour, mon gendre ! » s'exclama Mrs. Jennings en riant tandis que Lady Middleton était rouge de honte.
Margaret aurait pu être gênée que de tels propos soient tenus devant sa future belle-mère, mais à sa grande surprise, cette dernière regardait leurs amis avec amusement et Margaret elle-même dut réprimer une envie de rire.
« Je posais la question car il me semble que Mrs. Ferrars doit faire son entrée dans le monde, en revanche, poursuivit Mrs. Jennings avec un air taquin.
- Oh... cela n'a guère d'importance, éluda Elinor. Je suis déjà mariée et ne possède aucune demeure à Londres, cela n'a plus aucun sens.
- Bien sûr que si, ma chère ! Une dame bien comme il faut se doit d'avoir été présentée à la Reine !
- Rassurez-vous, Mrs. Jennings, même si je n'y prendrai pas autant de plaisir qu'il ne convient de le ressentir, je ferai mon entrée dans le monde cet hiver, répliqua Elinor en souriant. Mais je persiste à dire que tout cela n'a aucun sens...
- Lady Firth a tenu à l'introduire dans la bonne société, ajouta Mrs. Dashwood tandis que Marianne adressait un regard gentiment moqueur à sa sœur aînée.
- Vraiment ? Quelle excellente nouvelle ! Je suis ravie de l'entendre ! Et vous, Mrs. Brandon ? J'ose espérer qu'à présent vous organiserez des salons dans votre maison londonienne ? s'enquit Mrs. Jennings.
- Non, Mrs. Jennings, pour la simple et bonne raison que nous n'avons pas de maison à Londres, répondit Marianne en veillant à ne pas tenir compte d'Elinor qui lui retournait le regard qu'elle lui avait jeté quelques instants auparavant.
- Pas de maison dans la capitale ? répéta Mrs. Jennings, choquée. Mais voyons, Colonel Brandon ! Vous n'avez pas vendu votre garçonnière et offert une demeure digne de ce nom à votre épouse ?
- Mon appartement a bien été vendu mais pour ce qui est du reste, mon épouse et moi n'en voyons pas l'utilité.
- Cela ne se peut ! Qu'avez-vous appris à vos filles, Mrs. Dashwood ?!
- A quoi cela nous servirait-il ? Les jumeaux seront encore bien jeunes et vous savez que la vie mondaine n'a pas notre préférence..., rétorqua Marianne.
- Cela, je m'en suis rendue compte ! Votre style de vie ressemble presque à celui des moines ! Et pourtant, tout le monde déplore votre absence lorsque vous n'assistez pas à des réceptions, fit remarquer Mrs. Jennings.
- Vraiment ? demanda Marianne, surprise.
- Bien sûr ! »
Marianne échangea un regard amusé vers Brandon, qui lui sourit, l'air étonné. Ils ignoraient que leur compagnie était tant attendue dans les cercles mondains, mais connaissant le penchant de Mrs. Jennings pour faire de son avis une opinion courante, ils décidèrent sans se concerter de ne pas prendre cela au sérieux. Margaret en profita pour prendre congé et quitta Barton Park aussi rapidement qu'elle le pouvait. Le temps était ensoleillé et Margaret ferma les yeux l'espace d'un instant, éblouie. Elle regarda autour d'elle et après avoir vérifié que personne ne la voyait, elle courut hors du jardin, vers les grilles de Barton Park.
Elle éprouva une sensation de liberté qui lui donna un regain d'énergie et de bonne humeur et continua sa course. Elle savait où aller et elle ne s'arrêta que lorsqu'elle arriva devant l'arbre sous lequel elle et Nicholas s'étaient abrités lorsqu'il lui avait fait sa demande en mariage.
Margaret caressa doucement l'écorce de l'arbre et s'assit contre son tronc. Poussant un soupir à fendre l'âme, elle ferma les yeux et se remémora les moments de bonheur partagés avec Nicholas, priant pour que d'autres viennent rapidement leur succéder. Elle resta un moment perdue dans ses pensées, y puisant un certain réconfort.
Lorsqu'elle rentra à Barton Park, elle poussa une exclamation de surprise en voyant une jeune femme assise sur un des fauteuils du salon avec les autres dames.
« Barbara ! »
Les deux amies s'étreignirent avec tendresse avant que Margaret ne pose les questions qui lui brûlait les lèvres.
« Mais que faites-vous ici ? Comment allez-vous ?
- Je vais bien, je suis venue prendre de vos nouvelles, répondit Barbara. Mrs. Brandon a jugé bon de me faire venir auprès de vous. Je venais justement de recevoir l'express disant que le mariage était repoussé...
- Ma sœur me connaît bien..., dit Margaret en regardant Marianne avec gratitude. Je suis si heureuse de vous revoir !
- Voulez-vous que nous vous laissions seules ? demanda poliment Lady Middleton.
- Oh non, merci, Lady Middleton. Je ne me permettrai jamais de vous chasser de votre propre salon. Barbara et moi allons nous promener dans le jardin si elle le désire ? »
Barbara accepta et les deux amies quittèrent la pièce.
« Tu as eu une excellente idée, Marianne, fit remarquer Mrs. Dashwood.
- Je suis contente, Barbara va donner un supplément de force à Margaret, répondit Marianne. Son amie a toujours eu une influence bénéfique sur elle.
- C'est curieux, dit seulement Lady Middleton. Je n'ai jamais eu ce genre de relation avec mes amies... Et vous, Mrs. Brandon ?
- Eh bien, dans la mesure où ma meilleure amie est Elinor, je ne peux que comprendre Margaret, répondit Marianne en adressant un sourire à sa sœur.
- Mais elle est votre sœur, ce n'est guère comparable !
- Bien sûr que si ! s'insurgea Marianne.
- Ce que Marianne veut dire, c'est que l'amitié est un sentiment que l'on peut éprouver même envers sa propre sœur. Ne dit-on pas pour une amie qu'elle peut être l'égale d'une sœur ? L'inverse ne peut-il être vrai ? répliqua calmement Elinor en prenant la main de Marianne, l'empêchant ainsi de se quereller avec Lady Middleton.
- Sans doute... Je ne peux guère donner un point de vue personnel à ce sujet... Ma sœur et moi sommes radicalement différentes. » répondit Lady Middleton en haussant les épaules.
Marianne échangea un regard reconnaissant vers sa sœur qui osa un sourire amusé, comprenant qu'en effet, Lady Middleton et Mrs. Palmer étaient aussi opposées que le jour et la nuit. De son côté, Mrs. Thornton conversait avec Mrs. Dashwood au sujet de l'arrivée de Barbara. Elle avait pris un grand plaisir à rencontrer la meilleure amie de Margaret et le souvenir de l'amie qu'elle avait elle-même perdue il y avait des années de cela lui était revenu avec une grande émotion.
Pendant ce temps, les deux amies profitaient de se retrouver au calme pour échanger des confidences, chose qui ne leur était pas arrivée depuis le mariage de Barbara.
« Racontez-moi votre nouvelle vie, chère Barbara ! J'espère que vous êtes comblée de bonheur ? demanda Margaret.
- Oui, tout va très bien pour Alfred et moi, je vous remercie.
- Le cottage où vous logez vous plaît-il ?
- Il est parfait ! Et nous sommes non loin de votre future maison, que demander de plus ?
- J'en suis heureuse pour vous deux, répondit Margaret d'une voix sincère.
- Assez parlé de moi ! Comment allez-vous ? Dès que Mrs. Brandon m'a fait envoyer cet express en m'expliquant ce qui s'était passé, j'ai pas réfléchi longtemps avant de vous retrouver !
- C'est gentil à vous..., répondit Margaret en glissant son bras sous celui de Barbara.
- Vous êtes mon amie, c'est naturel, répliqua Barbara en souriant. Dites-moi tout... »
Margaret relata à son amie la soirée de la veille et la nouvelle qui avait contraint Nicholas à la quitter.
« Je ne sais que faire en l'attendant... Il me manque et j'attends désespérément de ses nouvelles...
- Je vous comprends mais ce n'est pas en vous apitoyant sur votre sort que le temps passera plus vite, Margaret. Vous êtes forte, vous avez de la ressource ! Je vous ai vu ne pas perdre pied lorsque vous étiez incertaine de ses sentiments pour vous alors que vous l'aimiez. Aujourd'hui, vous devez juste faire preuve de patience, mais vous êtes sûre que vous allez vous marier. C'est pas une bonne raison de se ressaisir ?
- Je le sais ! Mais je crois que j'étais tellement certaine que les obstacles étaient derrière nous que la déception n'en est que plus grande, se justifia Margaret.
- Bien entendu, mais je parie que vous pouvez mettre le temps que vous avez à profit pour vous consacrer à d'autres choses...
- A quoi pensez-vous ?
- Vous aviez pas un rêve avant de rencontrer Mr. Thornton ? Vous aviez pas des histoires à proposer ? demanda Barbara d'un air complice.
- Si... Bien sûr...
- C'est l'occasion idéale pour tenter de faire de votre rêve une réalité, vous croyez pas ? »
L'idée lancée par son amie venait de faire son chemin dans l'esprit de Margaret et cela la fit sourire. L'écriture lui avait toujours permis de rêver, de vivre d'autres vies que la sienne, de mettre des mots sur des sentiments ou des états d'âme qu'elle ne comprenait pas au premier abord. Et ces jours-ci, elle avait bien besoin de rêver...
Ce premier soir sans Nicholas et son père contrasta douloureusement avec celui de la veille, et tout le monde fut ravi de pouvoir compter sur l'entrain de Sir John et de Mrs. Jennings pour animer la soirée. Mrs. Thornton elle-même se joignit à eux en décidant de raconter quelques anecdotes amusantes sur Nicholas, espérant éveiller l'attention de Margaret, perdue dans ses pensées, et lui redonner le sourire.
Sa démarche eut du succès, chaque parent décidant de conter un souvenir amusant sur son enfant. Edward les ayant rejoint avant le repas, sa présence offrit un regain d'enthousiasme à Margaret. Ils venaient tout juste de rire à une anecdote que racontait Mrs. Dashwood au sujet de Marianne qu'un messager vint les rejoindre, portant deux enveloppes sur un plateau d'argent.
Margaret sursauta en reconnaissant l'écriture de Nicholas et fut reconnaissante à Sir John de lui permettre de lire la lettre en privé tandis que Mrs. Thornton rangeait soigneusement dans la poche de sa robe l'enveloppe qui lui était adressée. Lorsque Margaret fut seule dans le salon, elle décacheta fébrilement l'enveloppe et ne put empêcher ses mains de trembler d'excitation alors qu'elle prenait connaissance des mots de son fiancé.
« Ma bien-aimée Margaret,
Je n'ose songer à l'état dans lequel je vous ai laissé sans être accablé par les remords et le chagrin. J'imagine que vous devez vous insurger en lisant le mot "remords" mais même si je n'ai pas demandé à ce que la crise ouvrière touche mon usine, je ne peux que me sentir responsable de ne pas vous apporter le bonheur que je souhaite vous procurer chaque jour. J'ai confiance en ma mère, en votre famille et en vos amis pour vous soutenir et j'espère que votre joie de vivre et votre pugnacité vous sont également d'un grand secours.
Je vous écris après avoir retrouvé mon associé et ami, qui m'a montré l'étendue des dégâts. De grands travaux de rénovations sont inévitables et cela prendra du temps. Nous avons déjà contacté les personnes capables de nous fournir une aide plus que bienvenue pour tout cela. Mon père a eu l'occasion de travailler avec du monde qualifié lorsqu'il était dans les affaires, aussi n'a-t-il guère tardé à prendre contact avec ses connaissances. Concernant l'aspect humain, cela est le plus difficile... La perte de deux de mes ouvriers les plus zélés et les plus consciencieux ne peut être rachetée par n'importe quelle aide financière. Après avoir achevé ma lettre, j'irai rendre mes hommages à leurs familles. Le souvenir de votre sourire et votre regard m'aideront à faire face à cette tâche, ô combien difficile.
Il sera très ardu de procéder à un jugement des coupables. La révolution industrielle touche tous les ouvriers et aucune usine n'est à l'abri de coups d'éclats de ce genre, aussi devrons-nous prier et espérer qu'aucune autre manifestation d'ouvriers mécontents ne vienne se mettre en travers de notre route.
Concernant mon retour parmi vous, ma chère Margaret, je n'ose vous donner de date précise, car les démarches à accomplir sont nombreuses et, comme me l'a fait judicieusement remarquer mon père, je ne peux déserter ma fonction sous peine de perdre toute crédibilité aux yeux des personnes volontaires pour nous apporter l'aide nécessaire pour faire renaître notre usine de ses cendres.
Les nouvelles ne sont pas aussi positives que je souhaitais vous l'annoncer, mais des possibilités s'offrent à nous et nous devons nous accrocher à cela. Je vous aime, Margaret, et me marier avec vous, vous promettre de vous chérir toute ma vie lors de mon retour, me fait supporter les épreuves plus que je ne l'aurais cru. J'ose vous demander de m'attendre encore, ma chère et tendre, et nous serons bientôt réunis à nouveau.
Transmettez mes chaleureuses salutations à votre famille, aux Middleton et à Mrs. Jennings et quant à vous, ma Margaret, recevez tout mon amour...
Votre...
Nicholas Thornton »
Margaret se sentit mitigée en lisant ces lignes. Son espoir de voir Thornton lui revenir plus tôt qu'elle ne l'aurait cru s'évanouissait, et pourtant, la tendresse avec laquelle il lui écrivait lui laissait entrevoir le lien qui les unissait et que même ce triste incident n'arrivait pas à défaire. Les larmes aux yeux, mais un sourire apaisé aux lèvres, elle alla retrouver les autres dans la salle à manger et leur relata les nouvelles. Ils ne furent guère étonnés par ce qu'ils entendirent, leurs attentes ayant été moins idéalistes que Margaret au sujet d'un prompt retour de Thornton.
Tout en écoutant Margaret, Marianne fut soulagée de voir qu'elle avait l'air plus sereine et prenait les nouvelles avec philosophie. A n'en pas douter, la conversation qu'elle avait eu avec Barbara l'avait considérablement ragaillardie et elle se félicita d'en avoir eu l'idée.
La nuit venue, Margaret rédigea une réponse pleine de tendresse et d'optimisme à Thornton, lui assurant de sa patience et de son amour avec cet humour et cette fraîcheur qui avait conquis son cœur.
Les jours qui suivirent, chacun tenta de reprendre ses activités. Margaret avait passé le plus clair de son temps à écrire, suscitant les questions de chacun, auxquelles elle ne souhaitait pas répondre, se contentant de se cacher pour écrire plus à son aise. La conversation qu'elle avait eu avec Barbara l'avait encouragé à poursuivre son rêve et lui permettait ainsi de passer le temps de façon plus sereine.
Marianne et Elinor se quittaient rarement, allant souvent se promener dans le parc de Barton avec leurs enfants, en compagnie de leur mère, Mrs. Thornton, Mrs. Jennings et Lady Middleton. Les Ferrars repartaient le soir-même pour le Dorset, rejoints par les Brandon, qui avaient jugé bon de retourner à Delaford. Brandon devait encore superviser les travaux en cours et Marianne avait envie de retrouver la quiétude de sa demeure. Même si elle avait de l'affection pour ses hôtes, le calme et la paix qui régnaient au manoir étaient tout ce qu'elle demandait.
Margaret avait eu la mauvaise surprise de recevoir une lettre de John et Fanny dans laquelle ils lui exprimaient leurs regrets de voir que leurs doutes sur son « union potentielle » avec Mr. Thornton s'étaient révélés exacts, une telle alliance ne pouvant être qu'une plaisanterie en raison de la différence sociale existant entre eux. Cette charmante missive vit sa destinée réduite en mille morceaux avant de finir au feu, Margaret déclarant haut et fort que peu lui importait les liens du sang, jamais les Dashwood ne viendraient à son mariage. Ils auraient seulement droit à une carte leur annonçant la célébration de son union avec Thornton, afin de les réduire au silence.
Personne ne tenta de l'en dissuader. Après leur dernière entrevue avec les Dashwood et les Ferrars, Marianne et Elinor ne cherchaient plus leur compagnie et d'un accord tacite, tous décidèrent que la paix entre les familles régnerait grâce à l'indifférence des uns envers les autres.
Marianne profita également de son dernier jour dans le Devonshire pour rendre visite à Rose Winslet. Les deux amies se retrouvèrent avec joie et émotion. Devenues mères toutes deux à quelques jours d'intervalles, elles en profitèrent pour se présenter leurs nouveaux-nés. Comme il était à prévoir, chacune s'extasia sur l'enfant de l'autre, trouva de la fierté en entendant les louanges sur son propre enfant et prit soin de s'enquérir de l'état de santé de la mère.
Tout ce petit monde se retrouva dans le salon où Rose proposa du thé à Marianne avant de s'installer face à elle, l'air rayonnant.
« Comme je suis heureuse de vous revoir, chère Marianne !
- Moi également, Rose, assura Marianne en souriant.
- Des jumeaux ! Comment vivez-vous cette surprise ?
- Ma foi, de la meilleure façon qui soit ! rit Marianne. J'ai tellement désiré un enfant que je ne vais certainement pas me plaindre d'en avoir deux !
- Bien entendu, approuva Rose. Mais n'est-ce pas épuisant ?
- Peut-être un peu... mais j'essaie de déléguer le moins possible et de prendre soin de mes enfants du mieux que je le peux.
- Je vous comprends tout à fait ! J'imagine que le Colonel doit être aux anges lui aussi...
- Vous avez trouvé les mots justes. Il est un père merveilleux et m'aide beaucoup... au grand dam de la nourrice, qui aimerait se sentir plus utile !
- Je l'imagine ! Mon époux est plus présent que je ne l'aurais cru avec Anthony... » répondit Rose en caressant la joue rebondie de son fils, qui dormait dans son berceau à côté d'elle.
Puis se tournant vers Marianne, elle sourit d'un air entendu.
« Peut-être qu'un jour nos deux familles seront amenées à s'unir ?
- Oh ! s'exclama Marianne après un instant d'incompréhension. Ce serait amusant... et peu impossible car j'espère que nos enfants seront amenés à se voir souvent.
- Cela va sans dire. Nous ne sommes pas si loin après tout... Mais la vie est pleine de surprises et peut-être que nos enfants choisiront d'épouser un autre parti que celui que nous imaginons pour eux.
- J'ignore comment vous arrivez à anticiper l'avenir avec autant de conviction ! rit Marianne. Parler des futurs prétendants de mes enfants... voilà qui est effrayant, en vérité. J'avoue néanmoins en parler à l'occasion pour taquiner mon époux, qui déteste ce sujet plus que moi !
- Je ne voulais pas vous mettre mal à l'aise, s'excusa Rose.
- Pas le moins du monde, Rose, la rassura Marianne. Simplement, j'espère que mes enfants auront un parcours amoureux moins épineux que celui de leurs parents...
- C'est le lot de toute mère de s'inquiéter à ce sujet, approuva Rose. A propos..., continua-t-elle d'un air peu assuré. Non, je risque à nouveau de vous mettre dans l'embarras...
- Qu'y a-t-il ? demanda Marianne en voyant son amie hésiter à lui parler.
- C'est que... Lady Firth vous a-t-elle parlé à propos de la Saison prochaine ?
- Elle m'a prié d'y assister, mais rien de plus.
- Le ferez-vous ?
- Dans la mesure où Lady Firth a réussi à convaincre ma sœur aînée de faire son entrée dans le monde cet hiver, je ne peux que m'y rendre pour la soutenir, répondit Marianne en souriant.
- Cela va de soit, mais... Avez-vous songé à organiser des salons ?
- Non. Comme je l'expliquais à Mrs. Jennings il y a peu de jours, je ne possède pas de demeure à Londres pour cela.
- Alors il faudrait que vous en ayez une ! s'exclama Rose avec enthousiasme.
- Mais pourquoi cela ? Pourquoi serait-ce si important ?
- Marianne, je sais combien Londres n'a pas été tendre avec vous. Cependant, si vous organisiez des salons, vous auriez tout mon soutien, mais surtout l'appui de Lady Firth et de Mrs. Darcy, qui sont des membres influents dans la bonne société. Cela vous permettrait de tourner pleinement la page au sujet de l'incident fâcheux de cet hiver, mais surtout, cela serait un excellent tremplin pour vos enfants.
- Mes enfants ? répéta Marianne, surprise.
- Oui. En étant influente à Londres, vous augmentez leurs chances d'être bien vus dans la bonne société et de faire de bons mariages si nos espérances concernant une union entre nos familles ne se réalisent pas.
- Un tel discours me surprend, venant de vous..., avoua Marianne, perplexe.
- Je sais que cela sonne de façon très opportuniste et que ce procédé n'est pas de ceux que j'affectionne le plus, mais il comporte ses avantages pour nos enfants... » reconnut Rose.
Marianne garda le silence. Les paroles que venaient de prononcer Rose lui rappelaient les propos qu'avait tenu Mrs. Ferrars à Elinor lors de sa dernière visite. Néanmoins, les motivations de Rose et de Lady Firth - car Marianne n'ignorait pas qu'elles étaient dans la confidence toutes deux - étaient plus louables. Instinctivement, elle porta son regard sur ses enfants endormis dans leur berceau. Elle voulait leur bonheur mais n'avait jamais cru que la vie à Londres, ses salons et ses relations soient essentiels pour cela.
Rose la regarda attentivement.
« Je ne voulais pas vous embarrasser, Marianne. Mais vous êtes mon amie et je pense que vous et le Colonel devriez réfléchir à cette idée... »
Le ciel revêtait ses couleurs orangées à mesure que le soleil déclinait lentement lorsque les Brandon arrivèrent à Delaford. Marianne ne put retenir un soupir de soulagement lorsqu'elle vit apparaître les bois familiers, les collines et les sentiers qu'elle connaissait si bien et avait appris à aimer. Les grilles de Delaford Manor étaient ouvertes, prêtes à les laisser rentrer chez eux.
Lorsque les Brandon posèrent le pied à terre, Mrs. Dorothy et Mr. Carlton vinrent les accueillir, ravis de retrouver leurs maîtres. Néanmoins, Marianne remarqua avec amusement qu'ils étaient plus impatients de revoir Arthur et Julietta. Aux questions qu'ils lui posèrent au sujet du mariage de Margaret, Marianne dut leur apprendre la décevante nouvelle et reçut tout leur soutien.
Après s'être mis à l'aise et avoir pris des nouvelles de tous, Marianne put jouir d'un moment de calme bienvenu, le berceau de ses enfants à portée de main. Après les avoir nourri avec l'aide de Mrs. Welsh, Marianne les couvrit de baisers avant de les laisser en paix. Elle les contemplait avec tendresse et se souvint qu'elle n'avait pas encore eu l'occasion de parler du projet de Rose à Brandon.
Elle attendit qu'il vienne la rejoindre le soir dans la nursery. Ils avaient naturellement instauré un rituel avec leurs enfants au moment du coucher. Après s'être fait habillés pour la nuit, ils se retrouvaient dans la nursery et prenaient chacun leurs enfants dans les bras, les berçant en chantonnant en chœur des mélodies. Marianne avait émis l'idée que lorsque les jumeaux seraient un peu plus grands, elle et Brandon pourraient leur raconter une histoire à tour de rôle. Cela faisait parti de leurs moments à eux et ils ne voulaient les céder à personne d'autre.
Après avoir déposé Arthur dans son berceau, Marianne se tourna vers Brandon et lui fit un sourire radieux avant de se blottir contre lui. Bras dessus, bras dessous, ils quittèrent la nursery et allèrent dans leur chambre. Après s'être glissés sous les draps et une fois que Marianne eut posé la tête sur le torse de Brandon, ce dernier commença la conversation.
« Tu ne m'as pas raconté comment s'était passée ta visite à Mrs. Winslet ?
- J'attendais justement que nous soyons seuls pour t'en parler..., avoua Marianne, ravie que Brandon ait abordé le sujet.
- Vous vous êtes disputées ? demanda Brandon en fronçant les sourcils, intrigué par le ton employé par Marianne.
- Non, pas du tout, rassure-toi. J'ai rencontré son fils. Il est adorable et se porte bien. Puis nous avons parlé... à propos de l'avenir de nos enfants et de Londres...
- Londres ?
- J'étais sceptique au début, mais Rose, Lady Firth et Mrs. Jennings semblent tellement sûres d'elles que les propos de Mrs. Ferrars semblent plus acceptables vus sous cet aspect, expliqua Marianne en relevant la tête pour faire face à Brandon.
- De quoi parles-tu, Marianne ? » demanda Brandon, de plus en plus surpris.
Marianne lui relata la conversation qu'elle avait eu avec Rose dans l'après-midi et la manière dont ses doutes avaient progressivement cédé la place à l'acceptation.
« Qu'en penses-tu ? demanda-t-elle anxieusement. Je sais bien que nous n'avons jamais envisagé de passer toutes les Saisons à Londres, ni même pensé que cela pourrait être bénéfique à nos enfants. Mais à présent que j'ai entendu les points de vue plus objectifs et dénués de tout égoïsme de nos amies, je me demande si l'on ne devrait pas reconsidérer la situation ?
- Eh bien... puisque tu me le demandes, je pense qu'il serait judicieux d'avoir une maison à Londres, en effet. C'est une idée qui revient souvent lorsque je pense au fait que l'on ne pourra pas toujours être logés chez des amis lorsque nous voudrons nous rendre dans la capitale. Je sais également que ce qui s'est passé l'hiver dernier ne nous a pas laissé de bons souvenirs de la vie londonienne, mais je pense depuis longtemps que si tu reviens là-bas et décide d'organiser des salons, tu ne pourras que montrer aux mauvaises langues que tu es plus forte que ce qu'elles ont cru.
- Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela auparavant ? demanda Marianne, surprise.
- J'attendais le bon moment. Tu étais bouleversée par ce qui s'était passé, je n'allais pas aborder le sujet alors que tu essayais d'aller mieux et que tu te concentrais sur ta grossesse, répondit Brandon en effleurant la joue de Marianne d'une caresse.
- Je te reconnais bien là, sourit Marianne avant d'embrasser la paume de la main de Brandon. Crois-tu que passer quelques mois à Londres sera bénéfique pour nos enfants ?
- La vie à la campagne et en bonne compagnie ne leur porterait pas préjudice, bien au contraire. Mais disons que Londres leur permettrait de rencontrer du beau monde... et des gens hypocrites également mais cela leur forgera le caractère, répondit Brandon en souriant.
- Et ils pourront faire des mariages d'amour avec de bons partis, qui sait ? ajouta Marianne d'un air taquin.
- Mon Dieu, Marianne ! Tu penses déjà à cela ? s'exclama Brandon en riant.
- C'est la faute de Rose ! se défendit Marianne d'une voix malicieuse. Quoi qu'il en soit, nos enfants seront élevés avec l'idée qu'un mariage, qu'il soit avantageux ou non, ne vaut rien s'il est sans amour. Et ce n'est pas le temps qu'ils passeront à Londres qui y changera quoi que ce soit !
- Alors tu es décidée ? Tu aimerais avoir une maison à Londres et tenir des salons ? demanda Brandon plus sérieusement.
- Oui... Si tu es d'accord, je n'y vois aucune objection. Mes amies m'ont redonné confiance en moi et m'ont assuré de leur soutien. Je sais que je serai inévitablement jugée, mais ce sera alors à moi de leur montrer que je n'ai pas à rougir, déclara Marianne, l'air optimiste.
- Voilà comment j'aime ma Marianne. Déterminée et confiante... » répondit Brandon avant d'attirer la jeune femme à lui.
Dès le lendemain, Brandon écrivit à son régisseur, Mr. Taylor, pour lui demander de se mettre en quête d'une demeure à Londres. Depuis la vente de son appartement sur St. James's Street, il avait gardé de côté l'argent que cela lui avait rapporté, prévoyant son utilité au moment venu. A présent, il se félicitait d'avoir si bien anticipé les événements. Il donna à son régisseur les limites qu'il se fixait pour l'achat de la demeure et lui recommanda de lui écrire dès qu'il aurait trouvé quelques biens susceptibles de les intéresser lui et Marianne.
Brandon n'avait jamais aimé la vie à Londres, ses faux-semblants, ses minauderies et ses jugements hâtifs sur autrui. Il avait été ravi de découvrir que Marianne, en dépit de son jeune âge, lui ressemblait sur ce point et aimait passer le plus clair de son temps loin de l'agitation de la capitale. Néanmoins, il reconnaissait que son rang dans la société lui incombait de passer quelques temps à Londres afin de lier des connaissances, plus particulièrement pour Marianne, dont il souhaitait lui voir nouer des amitiés avec d'autres personnes que son cercle d'amis habituel.
Malgré le peu d'attrait que lui offrait la ville, il devait lui reconnaître que des gens biens en faisaient parti, et qu'il était ridicule de ne pas chercher à mieux les connaître. Brandon avait suivi avec ravissement l'amitié qui s'était nouée entre Marianne et Mrs. Darcy, mais aussi avec Lady Firth. Même si son épouse s'en défendait, il savait qu'elle avait tout pour charmer les membres intelligents et humbles de la bonne société grâce à sa spontanéité et sa gentillesse. Cela n'avait pas manqué et la seule chose qui avait noirci ce tableau plein d'espoir avait été les commérages fondés sur une jalousie malsaine l'hiver dernier.
Fort heureusement, les amies influentes de Marianne ne l'avaient pas abandonnée et lui avaient même redonné confiance en elle pour qu'elle décide de donner une seconde chance à Londres. Brandon était fier d'elle et désireux de voir la bonne volonté de son épouse porter ses fruits, même s'il ne doutait pas de son succès.
De son côté, Marianne envoya une lettre enthousiaste à ses amies pour leur annoncer sa décision et sa recherche d'une demeure londonienne. Elle n'avait plus peur et se sentait capable de faire des merveilles. Avoir organisé le mariage de Beth, son anniversaire de mariage et de multiples pique-niques lui avait donné confiance en ses talents d'organisatrice et de maîtresse de maison. Mais plus que ces événements, c'était surtout la naissance de ses enfants qui l'avait transformée. Marianne ne vivait que pour son mari et ses enfants et elle voulait le meilleur pour eux. Elle savait donc qu'elle allait devoir prendre sur elle afin de réussir à leur faire honneur et ne plus commettre de faux-pas.
Bien évidemment, elle et Brandon avaient convenu que leur séjour à Londres ne durerait pas toute la Saison, seulement les mois les plus rudes de l'hiver. Ils avaient également pensé à convier les Ferrars et Mrs. Dashwood à séjourner dans leur future maison. Ce serait surtout une bonne chose pour Mrs. Dashwood, qui risquait de se retrouver seule à cette époque de l'année une fois Margaret mariée. Mr. Thornton ayant sa propre maison à Londres, il allait sans dire qu'ils en tireraient profit lors de la Saison.
« Je trouve que c'est une excellente chose que tu décides de suivre le conseil de tes amies, Marianne, déclara Elinor après que sa sœur lui eut relaté sa prise de position.
- Vraiment ? Tu ne me trouves pas hypocrite après tout ce que j'ai pu dire sur Londres et ses salons ? s'enquit Marianne.
- Loin de moi une telle idée, Marianne ! rit Elinor. Au contraire, tu as mûrement réfléchi à la situation et cela prouve simplement que tu te sens capable de faire des concessions pour le bien de tes enfants.
- Donc... tu reconnais que ce serait finalement une bonne chose pour eux de passer quelques semaines là-bas ?
- Je vois où tu veux en venir Marianne, et je tiens à te rassurer. C'est la manière avec laquelle la mère d'Edward parlait de Londres et son désir de me ravir ma fille pour lui donner une éducation basée entièrement sur le paraître qui me répugne. Je sais pertinemment que toi et Christopher n'avaient pas de telles ambitions.
- En effet ! Et justement, nous avions pensé lui et moi que lorsque nous aurons notre maison à Londres, vous pourrez en profiter, annonça Marianne. Nos amies seront là-bas et nous pourrons nous voir souvent, nous serions tous ensemble et je refuse que mes enfants se montrent à la bonne société s'ils ne sont pas avec leurs cousins !
- Eh bien soit ! rit Elinor devant l'aplomb de sa sœur. J'en parlerais avec Edward, bien entendu. J'espère qu'il fera fi de la présence de sa mère à Londres...
- Oh... Cela est vrai, ils risquent d'être amenés à se croiser, se souvint Marianne.
- Je ne pense pas que cela sera un obstacle insurmontable pour Edward, mais tu comprendras que je préfère lui demander son avis avant de te promettre notre présence, répondit Elinor avec gêne.
- Bien sûr que je comprends ! assura Marianne en posant une main sur celles de sa sœur.
- Mais je pense que si lui ne veut pas aller à Londres, il n'empêchera pas nos enfants de s'y rendre. » répondit Elinor en serrant la main de sa sœur d'un air complice.
Puis les deux sœurs en vinrent à évoquer Margaret, dont Elinor avait eu des nouvelles. Elle passait le plus clair de son temps à écrire et avait reçu des nouvelles de Mr. Thornton.
« Il a reçu l'aide financière qu'il espérait, mais des formalités administratives le retiennent toujours là-bas. Il ne parle pas d'un retour prochain de façon optimiste, expliqua Elinor.
- Comment Margaret vit-elle la chose ? Le 31 juillet approche à grands pas...
- Oui, soupira Elinor. D'après notre mère, elle partage son temps entre l'écriture, Mrs. Thornton, avec qui elle discute beaucoup, et Barbara.
- Je me sens tellement inutile...
- Ne vois pas les choses ainsi, Marianne, la rassura Elinor. Margaret comprend nos obligations et ne désire pas accaparer tout le monde. Tu devrais recevoir une réponse de sa part à la lettre que tu lui as écrite dernièrement. Elle ne nous oublie pas et apprécie que nous prenions de ses nouvelles.
- Bien... J'espère simplement qu'elle pourra bientôt nous donner une date précise pour son mariage. » répondit Marianne.
Les jours ne s'écoulèrent pas de la même manière selon où l'on se trouvait, à Delaford ou à Barton Cottage. Si les habitants du manoir étaient gagnés par la frénésie et l'euphorie qui accompagnaient la fin des travaux de construction entrepris par Brandon et son équipe, les résidentes du cottage se trouvaient être dans une langueur mélancolique.
En effet, malgré les tentatives de Mrs. Dashwood et Mrs. Thornton pour égayer Margaret, cette dernière semblait toujours être à des lieux de ses interlocutrices. La dernière lettre qu'elle avait reçu de son fiancé ne lui avait pas permis d'espérer son prompt retour. Elle avait été près de lui avouer que peu lui importait la sauvegarde de ses biens, elle l'aurait épousé même s'il avait chuté de quelques rangs sur l'échelle sociale.
Pourtant, Margaret faisait contre mauvaise fortune bon cœur et encourageait Nicholas dans ses démarches, lui assurant encore et toujours de sa patience et de son amour. Elle avait pu discuter de nombreuses fois avec sa mère et sa belle-mère au sujet de l'apaisement que lui procurait la force de son affection pour Nicholas. Ces dernières en avaient été ravies, craignant malgré les apparences qu'une telle attente aussi injuste ait raison des sentiments de la jeune fille.
Mrs. Thornton appréciait de plus en plus sa future belle-fille et n'hésitait jamais à l'accompagner lors des promenades quotidiennes qu'elle faisait à travers les vallées de Barton. Ces balades leur permettaient de se confier plus facilement l'une à l'autre et de partager bon nombre de choses qu'une belle-mère et sa belle-fille ne se disent parfois jamais, ne se sentant pas toujours à l'aise l'une avec l'autre. Ici, la situation était bien différente et les deux femmes en tiraient avantage.
« Mr. Thornton doit vous manquer, fit un jour remarquer Margaret. Toute l'attention est attirée sur moi, mais j'imagine que vous en souffrez aussi...
- Ne vous inquiétez pas, chère Margaret, la rassura Mrs. Thornton. Mon époux et moi avons déjà été séparés, et même si cela ne nous est jamais agréable à l'un comme à l'autre, nous arrivons à y faire face pour vous et Nicholas.
- Vous êtes si gentils ! Vous ne pouvez imaginer la piètre idée que je me faisais des belles-familles en voyant celles de mes sœurs !
- Ce n'est pas moi qui aurait pu vous en dissuader ! rit Mrs. Thornton. Je ne devrais peut-être pas vous le dire, mais... ma belle-mère et moi avons du passer beaucoup de temps l'une avec l'autre pour nous apprécier.
- Désapprouvait-elle votre union ?
- Oui... En réalité, elle m'en voulait d'avoir repoussé une première fois la demande en mariage de son fils, répondit Mrs. Thornton avec un petit sourire. Puis lorsque mes sentiments ont été clairs et que Mr. Thornton et moi avons décidé de nous fiancer, ma belle-mère a dû changer d'avis... par amour pour son fils. Passée cette période, je peux affirmer sans mentir que la mère de mon mari a été d'une grande gentillesse envers moi et que nos rapports ont été au beau fixe jusqu'à sa mort en hiver dernier.
- J'en suis ravie pour vous, répondit Margaret avec douceur.
- Pourtant, la manière dont les choses se sont déroulées m'avait beaucoup affecté à l'époque et je m'étais jurée de ne jamais avoir les mêmes rapports avec la femme que choisirait mon fils.
- Vous n'avez pas changé d'avis lorsque j'ai repoussé la demande en mariage de votre fils ? demanda Margaret non sans rougir.
- Oh ! Au contraire, cela m'a fait sourire. J'étais intimement persuadée qu'une Margaret qui repousse la demande en mariage d'un Thornton risquait de revenir sur sa décision, répondit Mrs. Thornton avec un certain amusement. Et lorsque Nicholas nous a avoué les motifs de votre refus, je n'en ai plus eu l'ombre d'un doute.
- Il me manque..., soupira Margaret, les yeux soudain embués de larmes.
- Je le sais, mon enfant..., répondit Mrs. Thornton en lui prenant le bras avec affection.
- Pensez-vous qu'il reviendra bientôt ? J'essaie d'être forte pour lui, mais chaque jour qui passe réduit mes espérances à néant..., avoua Margaret d'une voix tremblante.
- Soyez sûre qu'il fait tout pour vous revenir rapidement...
- Je le sais... Mais cela est terriblement long !
- Bien entendu. Mais restez confiante. Peut-être rentrera-t-il plus tôt que vous ne le croyez ? »
Marianne était à son secrétaire, le berceau où ses enfants dormaient installé non loin d'elle. Elle examinait avec attention les lettres que le régisseur de Delaford leur avait envoyées. Il n'avait guère perdu de temps pour mener ses recherches et offrait aux Brandon le choix de cinq demeures situées au cœur de Londres. Brandon avait eu l'occasion d'en prendre connaissance lors de l'arrivée du courrier et avait laissé les lettres à Marianne avec un petit mot à son intention. L'inauguration des nouvelles maisons approchant à grands pas, il devait partir de bonne heure le matin pour ne rentrer que tard le soir, souvent sans avoir pu échanger quelques mots avec Marianne.
Cette situation n'enchantait pas Marianne, qui aurait aimé passer davantage de temps avec son mari et leurs enfants, mais elle savait que les circonstances étaient exceptionnelles et soutenait Brandon dans son projet. Pour l'heure, elle devait se contenter du billet que Brandon lui avait laissé en attendant son retour. Une tasse de thé à la main, elle lut et relut plusieurs fois les nombreuses descriptions des maisons, essayant de visualiser laquelle serait la plus accueillante et adaptée pour sa famille.
Après moult réflexions, son choix se porta sur deux maisons qui lui semblaient réunir les critères qu'elle et Brandon attendaient. Dans son billet, Brandon lui expliquait qu'il hésitait entre deux demeures, mais ne souhaitait pas lui en faire part avant qu'elle n'ait elle-même fait son choix, ne désirant pas l'influencer. Ils voulaient prendre leur décision ensemble.
Elle cajolait ses enfants lorsqu'elle reçut un express venant de Londres. Intriguée, elle fronça les sourcils en voyant le nom de l'expéditeur, puis décacheta la lettre avec empressement. Elle poussa une exclamation de surprise et se mit à rire, les larmes aux yeux. Très émue, elle secoua la tête et se tourna vers ses enfants, aux portes du sommeil.
« La vie est décidément pleine de surprises... » leur murmura-t-elle.
Les lueurs du jour commençaient à faiblir lorsque Brandon fit son retour à Delaford. Fatigué, mais heureux de retrouver la douceur de son foyer, il monta prestement les marches du perron et salua Mr. Carlton, qui l'attendait pour lui prendre ses affaires. Il devança son maître en lui annonçant que Marianne était dans la nursery. Brandon le remercia et monta dans sa chambre où il revêtit des vêtements propres avant d'aller rejoindre Marianne et les enfants.
Il entrait alors qu'elle terminait de nourrir Julietta. Lorsqu'elle le vit sur le seuil de la porte, elle lui adressa un sourire rayonnant et lui fit signe d'entrer tandis que la nourrice qui s'était occupée d'Arthur mettait ce dernier dans son berceau.
Marianne remercia Mrs. Welsh pour son travail et la nourrice quitta la nursery. Brandon alla vers Marianne et l'embrassa tendrement avant de baiser le front de Julietta. Repue, cette dernière agita une main vers le menton de son père, le faisant sourire.
« Tu lui as manqué..., remarqua Marianne en la lui donnant.
- C'est réciproque, répondit Brandon en nichant Julietta contre lui avant de se pencher vers le berceau d'Arthur. Et mon petit Arthur, comment va-t-il ?
- Bien. Ils ont été adorables.
- Les voir seulement quelques instants le matin et le soir est un supplice. Ils me manquent terriblement, avoua Brandon en caressant la joue de son fils.
- Et moi ? T'ai-je manqué ? demanda Marianne d'une voix mutine.
- Tu me manques toujours... » répondit simplement Brandon d'un ton caressant.
Après avoir fredonné quelques airs à leurs enfants, Marianne et Brandon se retirèrent doucement de la nursery et allèrent dans leur salon privé où Marianne avait demandé à ce que soit servi leur repas. Ils le dégustèrent en parlant de leur journée.
« Nous devrions inaugurer les maisons d'ici la fin août. Tout se déroule comme prévu et cela me permettra de passer davantage de temps auprès de vous trois, annonça Brandon en posant sa main sur celle de Marianne.
- C'est une excellente nouvelle en effet ! s'enthousiasma la jeune femme. Je commençais à croire que toutes les journées se dérouleront comme celle qui vient de s'écouler et je t'avouerai que cela m'a effrayé...
- Ne t'inquiète pas, c'est temporaire, la rassura Brandon. Jamais je ne pourrai supporter d'être si longtemps séparés de vous.
- De toute manière, je ne l'aurais pas permis. Je t'aurais retenu ici de gré ou de force ! répliqua Marianne d'un air déterminé.
- Vraiment, Mrs. Brandon ? demanda Brandon d'une voix amusé.
- Méfiez-vous d'une femme jalouse du temps que son mari consacre aux autres, colonel Brandon. Elle pourrait vous surprendre ! rit Marianne.
- J'en prends note... »
Puis la conversation dévia sur les maisons qui leur avaient été proposées. Marianne montra ses deux choix à Brandon et ils éclatèrent de rire en voyant qu'ils avaient eu les mêmes goûts. Après quelques minutes de réflexion sur celle qui leur plaisait davantage, ils en vinrent à porter leur préférence sur une demeure située non loin de celle des Knightley, à Kensington. Spacieuse, lumineuse et proposant suffisamment de pièces pour permettre aux Brandon de recevoir leurs proches, elle réunissait les critères qui laissait leur imagination les projeter dans cette maison le temps de quelques mois. Ils décidèrent d'écrire leur réponse dès le lendemain afin que Mr. Taylor puisse faire les démarches nécessaires et fixer un jour durant lequel ils pourraient visiter la demeure et signer les papiers.
« Nous y voilà... Es-tu prête pour ces changements dans notre vie ? demanda Brandon alors qu'ils se blottissaient l'un contre l'autre pour la nuit.
- Oui... Tant que je suis avec toi et les enfants, je peux faire face à n'importe quel changement, assura Marianne. Oh ! A propos ! s'exclama-t-elle. Tu ne devineras jamais qui nous a écrit ce matin ! »
Margaret avança d'un pas décidé vers le bureau de poste en cette matinée ensoleillée du dernier jour de juillet. Elle s'était levée avec un pincement au cœur, songeant avec amertume que ce jour-là aurait dû être le plus beau de sa vie. Nicholas lui avait fait parvenir une lettre la veille dans laquelle il lui expliquait que ses affaires n'avaient pas pris la tournure escomptée et qu'il devait encore être présent afin de rectifier des erreurs dans le partage de ses biens.
La jeune fille avait répondu avec le plus d'optimisme possible, sachant que si elle laissait transparaître sa déception, elle ajouterait un poids supplémentaire à la peine de Nicholas. Elle se doutait qu'il ne serait pas dupe, mais au moins l'épargnait-elle de son mieux et lui montrait-elle par là qu'elle savait prendre sur elle et l'attendait, comme elle le lui avait promis.
Les conseils de Barbara couplés aux encouragements de sa mère et de Mrs. Thornton l'avaient aidé à rendre ce jour particulier malgré tout. Plutôt que de se lamenter, elle avait décidé de prendre son courage à deux mains et de proposer son manuscrit à une maison d'édition. Le cœur battant à tout rompre, elle regarda l'employée du bureau de poste soupeser le paquet d'un air intrigué avant de le déposer dans une caisse destinée aux courriers à expédier.
Après avoir payé la somme demandée, elle se hâta de partir. Elle était à la fois fière d'elle et angoissée. Fière d'avoir franchi le pas et terrifiée à l'idée que la réponse soit négative et que cela l'empêche d'écrire à nouveau. Elle eut un sourire en se souvenant de la réaction outrée de Barbara lorsqu'elle lui avait confié cela. Non, elle ne devait pas s'arrêter à ce que les gens pourraient dire de négatif, mais continuer à faire ce qu'elle aime. Sans parler du fait qu'écrire était indispensable à Margaret et elle n'avait besoin de l'aval de personne pour continuer à le faire.
Lorsqu'elle rentra à Barton Cottage, elle fut accueillie par sa mère. Cette dernière posa son ouvrage et vint à elle pour l'embrasser.
« Tu étais bien matinale aujourd'hui, ma chérie..., fit-elle remarquer.
- Ne vous inquiétez pas, maman. J'avais une lettre à envoyer...
- Oh... Je vois ce que cela peut être... » répondit Mrs. Dashwood d'un air entendu.
Comprenant que sa mère devait faire allusion à une lettre qu'elle aurait pu envoyer à Thornton, elle jugea bon de ne pas démentir. Elle n'avait pas voulu parler de sa décision d'envoyer son roman afin de ne pas voir la déception de sa mère si jamais elle essuyait un refus.
« Comment vas-tu, mon ange ? demanda anxieusement Mrs. Dashwood.
- Demain sera un jour meilleur, répondit Margaret en refoulant ses larmes.
- J'imagine... Il doit partager les mêmes sentiments que toi aujourd'hui et vos échanges épistolaires sont une petite consolation... Mais songe à la joie que vous aurez en vous retrouvant enfin !
- Si seulement ce jour pouvait venir rapidement ! N'est-ce pas ironique ? Après tant de mois à douter de la force de mes sentiments et de ma capacité à pouvoir m'engager, à présent que je n'ai plus aucun doute et que je serais prête à l'épouser sur-le-champ cela m'est impossible !
- Cela t'est impossible aujourd'hui, mais ce jour viendra... Ce n'est qu'une question de temps et de patience, mais cela se fera, Margaret. » assura Mrs. Dashwood en serrant sa fille dans ses bras.
Voyant que Margaret gardait le silence, Mrs. Dashwood continua :
« Les Middleton nous invitent pour un pique-nique dans quelques jours. Il y aura tes sœurs et leurs familles. Cela devrait t'égayer un peu... »
Les jours qui précédèrent le pique-nique donnèrent quelque peu raison à Mrs. Dashwood. En effet, Margaret trouvait sa mère ravie de retrouver ses filles et ses petits-enfants lors de cette réunion champêtre chez les Middleton et cela lui mit du baume au cœur et lui fit attendre avec impatience ce jour qui s'annonçait joyeux et lui permettrait de moins s'attarder sur son vague à l'âme.
Lorsque le jour du pique-nique arriva, Margaret constata avec ravissement qu'ils auraient un temps superbe. Elle descendit rejoindre sa mère et Mrs. Thornton qui l'attendaient devant la voiture qui devait les mener à Barton Park et les trois femmes prirent la route, enjouées et bavardant gaiement sur la journée qui s'annonçait. Peu de temps après, leur voiture arriva devant le perron de Barton Park et Margaret remarqua que les Brandon et les Ferrars étaient déjà arrivés.
Elles n'avaient pas mis un pied à terre que Sir John vint les accueillir avec un empressement et une jovialité inégalable.
« Ah ! Mes chères amies ! Que c'est bon de vous revoir ! s'exclama-t-il, les bras ouverts.
- Plaisir partagé, Sir John, répondit Mrs. Dashwood, l'air ravi.
- Entrez ! Entrez vite ! Tout le monde vous attend ! » les pressa-t-il.
Margaret échangea un regard amusé avec sa mère et Mrs. Thornton. Elle sera toujours surprise par l'enthousiasme débordant de son cousin pour des plaisirs aussi anodins qu'un pique-nique. Elles entrèrent dans le hall et entendirent le bourdonnement des voix de leurs proches leur parvenir du salon.
« Tout le monde est déjà là ? s'enquit Mrs. Thornton.
- Absolument !
- Dire que nous sommes plus proches de Barton et nous arrivons les der... »
Margaret suspendit sa phrase lorsqu'elle entra dans le salon. Au milieu des visages souriants de ses sœurs et de leur famille, des Middleton et de Mrs. Jennings, son regard avait croisé celui dont elle espérait ardemment le retour depuis deux semaines.
« Nicholas ! » s'exclama-t-elle d'un voix étouffée, bouleversée.
Ce dernier la regarda en souriant, radieux. Vaincue par l'émotion, Margaret ne put retenir ses larmes, faisant pousser à ses compagnons quelques exclamations compatissantes de circonstances en de tels moments. Nicholas vint à elle et lui prit la main avec tendresse.
« Ma chère Margaret..., murmura-t-il. J'espérais vous surprendre...
- C'est réussi... ! rit Margaret à travers ses larmes. Si je ne vous aimais pas autant et si je n'étais pas aussi heureuse, je pourrais vous en vouloir... !
- Je n'en attendais pas moins de vous... Mais si cela peut vous rassurer, j'ai obtenu l'accord de votre mère pour organiser cette surprise... » chuchota Nicholas d'un air complice.
Margaret se tourna vers sa mère et la vit très émue. Elle et Mrs. Thornton se tenaient côte à côte et regardaient le jeune couple avec tendresse.
« Vous étiez toutes deux dans la confidence ? demanda Margaret.
- Oui..., répondit Mrs. Dashwood d'une voix nouée.
- Et je vous remercie pour avoir gardé le secret, intervint Nicholas. Je me doute qu'il n'a pas du être facile pour vous de voir votre fille aussi triste sans pouvoir lui faire part de nos retrouvailles imminentes...
- Cela n'a pas été simple, mais je savais que la joie que Margaret éprouverait serait plus grande... et vous avez pu être rassuré, par la même occasion, répondit Mrs. Dashwood.
- Rassuré ? » répéta Margaret en reportant son attention sur Nicholas.
Ce dernier la regarda en souriant mais Margaret pouvait discerner une légère appréhension dans son regard. Lui prenant les mains, il les posa contre son cœur.
« Margaret... Accepteriez-vous de m'épouser dès demain ? » demanda-t-il.
Margaret resta un instant interdite, le temps de comprendre pleinement les paroles que venait de prononcer Nicholas.
« Demain ?! Mais... comment ? Rien n'est prêt... je...
- La question n'est pas là, Margaret, la coupa doucement Nicholas. Seriez-vous prête, vous, à m'épouser demain ?
- Oui... Oui, bien sûr ! répondit Margaret, les larmes aux yeux. Je n'ai jamais été aussi prête !
- Alors... dans quelques heures nous serons enfin unis... Est-ce ce que vous voulez ? » répondit Nicholas d'une voix émue.
Margaret ne put que lui répondre par un rire légèrement étranglé par l'émotion et hocha la tête. Puis elle regarda autour d'elle et remarqua la foule de visages qui les observaient avec attention.
« Vous le saviez tous ? demanda-t-elle.
- Il y a quelques jours, Mr. Thornton nous a envoyé une lettre nous annonçant son retour et son désir de faire le mariage le lendemain, expliqua Marianne en essuyant furtivement les larmes qui perlaient au coin de ses yeux.
- Mais alors...
- Alors tout est prêt à être installé pour que nous puissions nous réunir ici pour le déjeuner du mariage, l'orchestre sera là dès demain et nos invités également, continua Nicholas.
- Oh mon Dieu ! Vous avez pensé à tout ! s'exclama Margaret, bouleversée.
- J'ai essayé... Je ne laisserai plus rien ni personne se mettre en travers de notre mariage. » répondit Nicholas d'un ton passionné.
Margaret lui baisa la main et prit soudainement conscience du monde qui l'entourait. Dans son émotion, elle n'avait pas salué son futur beau-père, qui vint à elle en arborant un large sourire. Puis tout le monde vint l'embrasser et Margaret apprit que Betsy, sa femme de chambre, allait arriver d'une minute à l'autre avec la voiture envoyée par Sir John, apportant sa robe de mariée et les autres affaires dont elle aurait besoin. Tout avait été organisé d'une main de maître et Margaret était impressionnée par la discrétion de ses proches à ce sujet, et spécialement de sa mère, qui avait toujours eu les plus grandes difficultés à cacher quoi que ce soit à ses filles.
Cette dernière attira d'ailleurs Margaret vers elle, bientôt rejointe par ses deux filles aînées et Mrs. Thornton. Elles ne devaient pas perdre une minute pour vérifier si la robe de Margaret avait besoin de retouches et revoir les essais pour la coiffure. Margaret se sentit happée par un tourbillon euphorisant qui lui parut surréaliste tellement elle se sentait heureuse. Regardant une dernière fois Nicholas d'un air rayonnant, elle suivit tout le monde à l'étage où Lady Middleton leur présenta la chambre où elle passerait la nuit.
Les deux heures qui suivirent furent emplies de rires et d'excitation. La robe avait bien besoin d'être retouchée, Margaret ayant perdu un peu de poids suite aux derniers événements. La coiffure fut décidée davantage par paresse que par réel choix de la part de Margaret car au bout du troisième essai, son crâne criait grâce et elle ne pouvait plus tenir en place. Néanmoins, elle reconnut qu'elle préférait cette coiffure aux autres. Une partie de ses longs cheveux bouclés avaient été ramenés en chignon piqué par des perles derrière le sommet de son crâne tandis que le reste de sa chevelure descendait en cascade dans son dos.
Mère, sœurs et belle-mère approuvèrent son choix, qui la mettait en valeur, mais s'amusèrent à taquiner la future mariée qu'elles voyaient impatiente de rejoindre son fiancé dont elle entendait la voix qui s'élevait des jardins alors qu'il supervisait la mise en place de la décoration. Puis ayant pitié d'elle, elles la laissèrent le retrouver une fois que la coiffure fut défaite. Elles la virent prête à s'élancer hors de la chambre avant de se rendre compte de son manque de retenue, ce qui rendit le tout assez comique. Margaret sortit le plus calmement possible de la pièce, prenant soin de fermer la porte derrière elle avant de courir vers les escaliers, qu'elle descendit avec une rapidité qui ne passa guère inaperçue aux oreilles de ces dames qui éclatèrent de rire.
« Quel bonheur de la voir si heureuse ! s'exclama Marianne.
- Et quelle surprise Mr. Thornton lui a fait ! ajouta Elinor.
- Comment avez-vous réussi à garder le secret, maman ? demanda Marianne.
- J'ai fait ce que toute mère aurait fait pour le bonheur de sa fille, répondit simplement Mrs. Dashwood en regardant par la fenêtre où elle put voir Margaret rejoindre Mr. Thornton d'un pas enjoué.
- Mrs. Dashwood a été d'une force de caractère louable ! renchérit Mrs. Thornton. Nous nous sommes entraidées afin de ne pas flancher l'une et l'autre et commettre une étourderie.
- J'imagine que vous avez pris le soin de vérifier si Margaret était prête à un changement aussi rapide dans sa vie, n'est-ce pas ? demanda doucement Elinor.
- Évidemment, sourit Mrs. Dashwood. A une époque, elle n'aurait sans doute pas apprécié de se voir ainsi prise de court, sans avoir eu le temps de dire adieu à une part de son ancienne vie... Mais elle a eu le temps de s'y préparer lorsqu'elle était censée se marier la première fois, aussi je ne pense pas m'être trompée.
- Je ne crois pas, en effet... » répondit Marianne en regardant elle aussi par la fenêtre.
Margaret marchait au bras de Nicholas, laissant échapper de temps à autre un petit rire joyeux.
« J'en déduis que mon retour vous fait plaisir ? demanda Nicholas en souriant.
- Vous ne pouviez pas en douter ! Si ?
- Non, je n'avais aucun doute. Juste la peur de vous brusquer en vous proposant de m'épouser sans vous avoir prévenu de mon retour, mais votre mère vous connaît mieux que moi et elle a pu me rassurer...
- Oui... Elle me connaît mieux que vous pour l'instant, répliqua Margaret, l'air rayonnant malgré la rougeur qui avait envahi ses joues.
- En effet..., sourit Nicholas.
- Mais, je ne vous ai pas demandé comment les négociations se sont passées pour votre usine ! s'enquit soudain Margaret.
- Si je suis ici c'est que tout s'est plutôt bien déroulé, rit Nicholas.
- Ne vous moquez pas !
- Je ne me moque pas, je vous le jure ! rit Nicholas de plus belle. Malgré ce que je vous ai fait croire dans mes dernières lettres pour garder ma surprise intacte, l'usine devrait bientôt rouvrir, mais avec davantage de sécurité pour les ouvriers... et je compte laisser une plus grande responsabilité à Robert afin de rester le plus souvent ici avec vous, ajouta-t-il plus sérieusement.
- Vraiment ? Mais... ne vous ennuierez-vous pas ici ? balbutia Margaret.
- Avec vous ? Je ne pense pas, non, répondit Nicholas d'un air malicieux. Et puis, nous aurons un domaine à entretenir... et je compte bien vous emmener avec moi lors de mes voyages d'affaires, si le cœur vous en dit...
- Je vous suivrai partout, vous devriez le savoir, murmura Margaret d'une voix caressante.
- Ma chère et bien-aimée Margaret... » répondit tendrement Nicholas avant de déposer un baiser sur les lèvres de la jeune fille.
Marianne retrouva Brandon en compagnie de Sir John et de Mrs. Jennings, dans le salon. Ces derniers étaient en grande conversation et Marianne n'eut pas le temps d'interroger Brandon du regard que Mrs. Jennings se dirigeait vivement vers elle.
« Enfin vous avez suivi mon conseil ! Je suis si heureuse ! s'exclama-t-elle avec enthousiasme.
- Votre conseil ? répéta Marianne, perplexe.
- Acheter une maison à Londres, voyons ! rit sa vieille amie.
- Oh ! Je vois que mon mari a été loquace à ce sujet, répondit Marianne en coulant un regard amusé vers l'intéressé.
- Il a bien fait ! Je n'arrêtais pas de lui faire des reproches sur son refus d'investir dans une maison londonienne... Je pense qu'il en a eu assez ! répliqua Mrs. Jennings avec malice.
- Je ne voulais pas vous faire languir trop longtemps, chère madame, répondit courtoisement Brandon, non sans adresser un sourire amusé à Marianne.
- Vous savez retomber sur vos pieds, Colonel ! Quoi qu'il en soit, je suis heureuse pour vous quatre. C'est un bel investissement ! Avez-vous déjà signé les papiers ?
- Eh bien, nous comptons nous rendre à Londres pour visiter les deux demeures que nous avons retenu avant de faire un choix définitif, expliqua Marianne.
- Excellent... Et quand partez-vous ?
- Oh... Je ne sais pas encore, nous attendons une réponse de notre régisseur. Mais tout devrait être prêt avant la Saison, si c'est cela qui vous inquiète, ajouta Marianne en souriant.
- Vous avez pensé à tout, c'est très bien, mais je n'en attendais pas moins de vous ! »
Puis la discussion s'orienta sur le mariage à venir, où chacun fit part de sa joie pour les jeunes mariés. Enfin, Marianne put se retrouver seule avec Brandon lorsque Sir John fut appelé pour superviser une installation, tandis que Mrs. Jennings se hâtait de rejoindre Mrs. Dashwood, qui venait de descendre.
« Veux-tu que nous allions ailleurs ? » demanda Brandon.
Marianne hocha la tête, surprise, et ils partirent main dans la main vers le petit salon. Brandon prit soin de refermer la porte derrière eux et un petit sourire flotta sur ses lèvres lorsque son regard se posa sur le piano-forte.
« Tiens, cela me rappelle des souvenirs...
- Oui..., acquiesça Marianne, rêveuse. Tu imagines que c'est ici que nous nous sommes rencontrés pour la première fois ? Ici que Margaret t'as demandé comment étaient les Indes, avec sa candeur encore si enfantine et...
- Ici que j'ai su que je tombais amoureux pour la première fois depuis des années, répondit Brandon en caressant la joue de Marianne.
- Alors que moi j'ignorais encore le temps qu'il me faudrait pour m'en rendre compte ! répliqua Marianne en levant les yeux au ciel.
- Je ne t'ai jamais posé la question mais... je suis curieux de savoir ce que tu as bien pu penser de moi lorsque nous nous sommes rencontrés ? demanda Brandon.
- La curiosité est un vilain défaut, colonel Brandon ! rit Marianne en passant ses bras autour du cou de Brandon.
- Tes pensées étaient donc si terribles que cela ? s'enquit Brandon, l'air faussement choqué.
- Bien sûr que non ! Je me souviens t'avoir trouvé une agréable physionomie et un visage très doux. Et j'ai particulièrement apprécié la manière avec laquelle tu as répondu à Margaret. Mais j'ai surtout été frappée par la tristesse de ton regard et ton côté taciturne alors que j'étais persuadée que tu devais avoir de nombreuses choses intéressantes à raconter.
- J'ai essayé de te le montrer lors de nos discussions...
- Tu y es arrivé, je t'assure, sourit Marianne.
- Mais j'étais intimidé, continua Brandon.
- Par moi ?! s'exclama Marianne avant d'éclater de rire. Non !
- Si ! Tu ignores l'effet que tu as sur un homme amoureux de toi, ma douce, répondit Brandon.
- J'en ai eu quelque aperçu..., murmura Marianne avant d'embrasser Brandon avec tendresse. Mais, continua-t-elle, j'imagine que tu ne m'as pas fait venir ici pour que nous évoquions notre première rencontre, si ?
- Non, en effet. J'ai reçu une lettre de Mr. Taylor..., annonça Brandon d'un air mystérieux.
- Que dit-il ? demanda fébrilement Marianne après avoir poussé une exclamation de surprise.
- Nous sommes attendus à Londres dès que nous le souhaitons.
- Parfait ! Et... quand veux-tu que nous y allions ?
- Fin août, après l'inauguration, qu'en dis-tu ? Le temps pour moi de nous réserver quelques chambres dans une bonne auberge.
- Je vais peut-être te surprendre, mais j'ai hâte d'y être ! s'exclama Marianne avec enthousiasme.
- Tu ne pouvais pas me faire plus plaisir, ma chérie, répondit Brandon avec tendresse.
- Doutais-tu de ma bonne résolution ?
- Non. Mais cela me rassure de voir que je ne m'étais pas trompé. »
Le 6 août 1818, le soleil fit timidement son apparition dans un ciel légèrement couvert. L'air était lourd et l'atmosphère chargée d'excitation. Un jardin se trouvait être le théâtre d'allers retours perpétuels de domestiques vérifiant que toutes les installations de tables, tentes et décorations étaient à leur place, tandis qu'au-dessus d'eux, dans une chambre de Barton Park, une jeune fille s'apprêtait à vivre le plus beau jour de sa vie.
« Maman, ne pleurez pas... ! s'exclama Margaret en sentant ses yeux lui piquer.
- Je ne pleure pas... C'est juste que... tu es magnifique mon ange ! » répondit Mrs. Dashwood en joignant les mains contre sa poitrine.
Margaret se tenait devant le miroir de la chambre dans laquelle elle avait passé la nuit. Le reflet lui renvoyait l'image d'une jeune fille rayonnante sans qu'elle se mette à sourire, son regard parlant pour elle. Sa coiffure et sa belle robe en soie blanche qui laissait entrevoir ses bras nus lui donnaient l'allure d'une princesse. Seules ses épaules légèrement voûtées face à la prise de conscience qu'elle ressentait à l'idée que sa vie allait changer la trahissaient. Elle avait longuement discuté avec sa mère la veille au soir, au sujet de ses peurs et de ses devoirs en tant qu'épouse et en avait craint l'effet sur ses yeux. Fort heureusement, il n'en était rien. Margaret resplendissait. A ses côtés se trouvaient sa mère, mais aussi Marianne et Elinor.
Très émues, les quatre femmes s'observèrent sans dire un mot. Le mariage de Margaret, la fin de sa vie de jeune fille pour devenir femme, leur permettait de se remémorer quelques souvenirs et, avant tout, de voir combien la petite Margaret avait grandi.
« Bien... Nous y voilà..., murmura Margaret, soudain intimidée.
- Tu es resplendissante, Meg..., déclara Marianne avant d'embrasser sa sœur avec tendresse.
- Une véritable princesse, renchérit Elinor, non moins émue.
- Merci...
- Pouvez-vous nous devancer, mes filles ? » demanda Mrs. Dashwood à ses deux aînées.
Les deux sœurs acquiescèrent et sortirent de la chambre bras dessus, bras dessous. Margaret interrogea sa mère du regard et la vit sortir quelque chose de la poche de sa robe en soie, couleur d'ambre. Margaret reconnut la broche en forme de papillon qu'elle avait porté pour le bal durant lequel elle avait rencontré Mr. Thornton.
« J'avais pensé qu'elle irait très bien sur ta robe..., révéla Mrs. Dashwood en souriant.
- Oh maman... ! » souffla Margaret, émue par l'attention et ce qu'elle évoquait comme souvenirs.
Elle serra sa mère dans ses bras, refoulant ses larmes.
« Même si tu portes un autre nom, même si tu deviens une épouse et une mère... tu restes à jamais ma petite fille, ma chérie, murmura Mrs. Dashwood avec tendresse.
- Je vous aime tellement, maman !
- Je le sais mon ange... »
Les deux femmes desserrèrent leur étreinte et se regardèrent en souriant.
« A présent, il est temps pour toi de rejoindre une autre personne qui veux t'aimer pour la vie... »
Margaret acquiesça et prenant le bras que lui offrait sa mère, elle descendit dans le salon où les attendaient les Middleton, les Brandon et les Ferrars, ainsi que Mrs. Jennings. Les autres invités étaient déjà à l'église en compagnie des Thornton. Marianne serra le bras de Brandon avec émotion en voyant apparaître sa sœur et sa mère. Margaret fut chaleureusement complimentée sur sa belle apparence et Mrs. Jennings et Sir Middleton s'essuyèrent furtivement les yeux avant de serrer la jeune fille dans leurs bras.
Puis, il fut l'heure de partir pour l'église de Barton. Margaret monta en voiture avec sa mère, Edward et Elinor, tandis que Marianne et Brandon se retrouvaient avec Mrs. Jennings, laissant les Middleton ensemble. Ils ne dirent mot, exceptée Mrs. Jennings, qui devait faire part de sa joie et de son émotion à ses compagnons. En réalité, ils étaient tous émus et fébriles par la journée qui les attendait. Marianne se sentait soulagée et heureuse pour sa jeune sœur et lorsqu'elle posa les yeux sur Brandon, elle vit à travers son air que les mêmes sentiments semblaient l'habiter.
Lorsqu'ils arrivèrent devant l'église, les trois sœurs s'embrassèrent affectueusement avant que Marianne et Elinor aillent se mettre en place pour précéder Margaret et Edward. Après avoir embrassé sa fille et lui avoir arrangé son voile, Mrs. Dashwood attira l'attention de Margaret sur une personne qui se dirigeait vers elle d'un pas vif.
« Barbara ! s'exclama Margaret en serrant son amie dans ses bras.
- Margaret ! Vous êtes sublime ! J'espérais tant vous voir avant votre entrée !
- Je suis si heureuse de partager ce jour avec vous...
- Et moi donc ! rit Barbara. Mais je ne vais pas vous retenir longtemps... Tout le monde vous attend ! » ajouta-t-elle avec un clin d'œil complice.
Margaret vit partir sa meilleure amie et sa mère dans l'église et se tourna vers Edward. Ce dernier la regardait en souriant, ému.
« Bien... Êtes-vous prête, capitaine Margaret ? demanda-t-il en lui tendant son bras. Enfin... si vous m'autorisez encore à vous appeler ainsi dans l'intimité ?
- Bien évidemment ! Je ne veux pas que mon mariage m'exempte de ce surnom, répliqua Margaret en riant malgré sa gorge nouée. Bien..., ajouta-t-elle après avoir pris une grande inspiration. Allons-y... »
Elle n'était pas si tôt entrée dans l'église que les premières notes de Vide cor Meum s'élevèrent et son regard troublé croisa immédiatement celui de Nicholas.
Marianne regarda sa jeune sœur, désormais Mrs. Margaret Thornton, monter dans la calèche, bientôt rejointe par son époux. Tous deux rayonnaient et adressaient des sourires à tous ceux qui croisaient leurs regards. La cérémonie s'était déroulée comme dans un rêve et quelques inévitables larmes avaient coulé, mais beaucoup d'amour et de bonheur s'étaient mêlés et tous les invités étaient d'humeur joyeuse en ce beau jour.
Les Thornton et leurs amis étaient fort à l'aise et faisaient une excellente impression à chacun, se réjouissant sincèrement du bonheur des jeunes mariés. Même la tante de Nicholas, pourtant d'un naturel superficiel et auparavant peu ravie par l'union de son neveu avec une jeune fille de condition inférieure, était enthousiaste.
Marianne avait retrouvé ses amis avec joie. Les Firth, les Darcy, les Bingley, les Winslet, les Knightley, les Palmer, les Crawford... Tous avaient fait le déplacement et le cortège de félicitations ne semblait plus avoir de fin. Le colonel Fitzwilliam et sa jeune épouse étaient également de la partie et Marianne et Brandon eurent ainsi l'occasion de les féliciter à leur tour pour leur récente union.
Puis tout le monde fut prié de prendre la direction de Barton Park pour le repas de mariage. Le trajet fut des plus animés, chacun commentant avec enthousiasme la cérémonie qui avait eu lieu.
« Eh bien, ça y est, ma chère Mrs. Dashwood ! lança Mrs. Jennings. Votre dernière fille est mariée, vous devez être soulagée !
- Je ne doutais pas qu'elle se marie un jour, mais son époux a dépassé mes espérances. C'est un gentleman charmant, tout comme mes deux autres gendres, répondit Mrs. Dashwood avec un sourire à l'attention de Brandon, seul représentant de ses gendres dans la voiture.
- Oh cela est bien vrai ! Et puis, imaginez ma surprise en voyant la belle-famille de Margaret ! Ils sont si gentils et si attentionnés envers notre petite Margaret... Cela change de ces énergumènes qu'ont eu vos filles aînées, les pauvres !
- Je pense qu'Elinor est la plus à plaindre, Mrs. Jennings, tempéra Marianne en souriant. Ma belle-sœur et moi nous entendons à merveille à présent...
- Oui, il est vrai, reconnut Mrs. Jennings. Mais je ne supporte pas que mes petites protégées soient aussi peu appréciées à leur juste valeur ! Oh ! Et comme je suis contente que les Dashwood ne soient pas ici ! Je ne vous cache pas que voir leurs mines déconfites m'aurait grandement amusé, mais cela n'aurait pas été agréable pour Margaret. »
« C'est avec une grande joie aujourd'hui que nous accueillons dans la famille Thornton une autre Margaret. Mon épouse ne me contredira pas si je vous dis que, certes nous avons une belle-fille, mais nous avons surtout gagné une fille. Et pas n'importe laquelle ! Une jeune fille sensée, spontanée, généreuse et gentille. La femme parfaite pour notre fils. Nous ne pourrons jamais assez remercier la famille de Margaret, ainsi que ses amis. Vous avez laissé cette charmante jeune fille devenir celle qu'elle voulait, vous l'avez entourée et choyée afin qu'elle soit celle qu'elle est devenue. Nicholas n'a jamais été aussi heureux que depuis sa rencontre avec Margaret. Je sais que leur parcours pour être enfin réunis a été semé d'embûches, mais tout cela est derrière vous à présent, mes enfants. A Margaret et Nicholas ! Nous vous souhaitons tous nos vœux de bonheur ! »
Le discours de Mr. Thornton laissa Margaret en larmes, tandis que Nicholas était en proie à une vive émotion. Les invités bien que très touchés par ces paroles, décidèrent de laisser aux jeunes mariés le temps de se remettre de leurs émotions en toute discrétion en augmentant le volume de leurs bavardages. Ainsi, Marianne eut l'occasion de discuter avec Elizabeth et Georgiana Darcy, ainsi que Jane Bingley.
« J'espère que vous n'êtes pas trop fatiguées par le voyage ? s'enquit Marianne en faisant allusion à la grossesse des deux sœurs.
- Non, tout va bien. Tout se déroule à merveille, répondit Elizabeth avec un grand sourire.
- J'en suis ravie pour vous. La grossesse est une chose épuisante...
- Oui, mais lorsqu'on voit vos enfants, on ne peut que se réjouir de son dénouement. » répondit Jane en souriant.
En effet, Marianne avait saisi l'occasion de voir ses enfants avant le repas pour les présenter à ses amies qui n'avaient pu être présentes lors de leur baptême. Elles avaient bien évidemment été conquises et regrettaient de ne pas être plus proches de Delaford pour les voir souvent. Marianne en avait profité pour leur annoncer son prochain investissement pour une maison à Londres. La nouvelle avait été accueillie avec une grande joie par ses amies, ravies de voir enfin les Brandon s'établir à Londres pour la Saison.
« Cela nous promet des hivers animés et en bonne compagnie ! s'exclama Georgiana avec un enthousiasme qui surprit Marianne.
- Vous respirez le bonheur, Georgiana, fit-elle remarquer en souriant.
- Oh... C'est un jour de fête aujourd'hui..., répondit la jeune fille non sans rosir.
- Georgiana, vous vous trahissez ! répliqua Elizabeth en riant.
- Dois-je en conclure que tout est arrangé entre vous et Mr. Spader ? » demanda Marianne d'un air complice.
Georgiana hocha la tête, un grand sourire flottant sur ses lèvres. Marianne la félicita, ravie que la jeune fille, si méfiante avec la gent masculine, ait trouvé l'amour. Puis Marianne eut l'occasion de discuter avec Lady Firth, qui lui réitéra son soutien pour la Saison prochaine, ainsi qu'avec Mrs. Winslet, Mrs. Knightley et Mrs. Fitzwilliam. Le temps déjà couvert se mit soudain à tourner à l'orage et tout le monde fut invité à rentrer à l'intérieur. Ce fut un joyeux brouhaha qui ne déplut pas aux invités, ni aux jeunes mariés.
Margaret était sur un nuage et retint quelques instants Nicholas avant qu'ils ne rentrent avec les autres.
« De l'orage le jour de notre mariage... Cela ne vous rappelle-t-il rien ? demanda-t-elle d'un air complice.
- Les orages me sont devenus précieux depuis que l'un d'entre eux a vu naître nos fiançailles, Mrs. Thornton, répondit Nicholas avant de baiser la main de Margaret.
- Mon Dieu... Je rêvais tellement que vous m'appeliez enfin ainsi, murmura-t-elle, les yeux brillants.
- Pas autant que moi, Mrs. Thornton ! »
Lorsque tout le monde fut rassemblé dans la salle de bal et les musiciens installés, les jeunes mariés furent invités à prendre place sur la piste de danse.
« Il me semble que je vous devais une danse ici... J'aurais pris du temps pour honorer ma promesse, mais je crois que nul autre jour n'aurait pu être plus approprié, déclara Nicholas en offrant son bras à Margaret.
- Non, en effet... » répondit la jeune fille en souriant.
Ils prirent place au milieu de la piste et commencèrent à danser, portés par la valse qu'interprétaient les musiciens. Margaret se serait cru dans un rêve, virevoltant avec grâce dans les bras de son mari, les yeux plongés dans les siens.
« Je reconnais cette broche..., murmura-t-il soudain.
- Vous vous en êtes souvenu ? demanda Margaret avec surprise.
- Je saurais décrire tout ce qui s'est passé durant notre première rencontre... »
Marianne regardait le jeune couple d'un œil attendri lorsqu'une voix susurra à son oreille :
« Enfin pourrons-nous avoir un moment rien qu'à nous ? »
Marianne se retourna en souriant et fit face à Brandon. Il lui tendit la main et Marianne la prit sans hésiter avant de rejoindre les jeunes mariés, suivis par les autres couples.
« Tu es en beauté, ma douce... » murmura Brandon sans quitter Marianne des yeux tandis qu'il posait une main sur sa taille.
Il est vrai qu'avec sa robe en soie couleur grenat et un joli collier de diamants, Marianne était sublime. Elle était surtout ravie de pouvoir à nouveau se mouvoir avec grâce, cela changeant de la dernière valse qu'ils avaient dansé et où elle était affublée de son ventre imposant.
« J'ai l'impression de ne pas t'avoir vu de la matinée..., fit remarquer Marianne. Entre tout ce qu'il y avait à penser... et personne pour nous laisser seuls.
- Cela m'a paru long à moi aussi, ma douce, avoua Brandon.
- Je n'avais pas assisté à un autre mariage depuis le nôtre et je dois t'avouer que revenir à l'église de Barton a réveillé en moi de nombreux souvenirs...
- Sans doute les mêmes que les miens, répondit Brandon en souriant.
- Tu étais si beau dans ton uniforme, continua Marianne d'un air mutin.
- Et toi si radieuse dans ta robe de mariée.
- Ce jour-là, ce moment où j'ai posé les yeux sur toi alors que nous allions enfin être unis... j'ai compris que c'était toi qui allais me rendre heureuse, que tu étais celui que j'attendais depuis toujours... » confia Marianne.
Brandon la fit tournoyer, leurs mains enlacés tandis qu'il pouvait voir le regard ému de Marianne. Il la serra alors contre lui et effleura son oreille de sa bouche.
« Et moi j'ai compris que malgré tout l'amour que j'éprouvais déjà pour toi le jour de notre mariage, je ne t'ai jamais autant aimé qu'aujourd'hui... et t'aimerais davantage demain et tous les autres jours que nous passerons ensemble... »
Marianne fit un grand effort sur elle-même pour dissimuler son émotion.
« Le mariage vous fait dire de ces choses, colonel..., réussit-elle à dire sans pour autant regarder son mari dans les yeux.
- Vous ai-je mis mal à l'aise, Mrs. Brandon ? demanda-t-il d'un air faussement innocent.
- Non... Mais il est des confessions à ne pas dire lorsque nous sommes au beau milieu d'une valse, devant autant de personnes. J'en oublie mes pas... ! s'exclama Marianne en riant.
- Cela me permet de vous guider d'un peu plus près, ce qui n'est pas pour me déplaire... » avoua Brandon d'un air charmeur.
La magie de la valse prit alors fin et l'orchestre joua des airs plus entraînants où tout le monde participa avec plaisir. Margaret était ravie de danser tant qu'elle le souhaitait avec son mari, mais aussi tour à tour avec ses beaux-frères, son beau-père et Sir John. Néanmoins, cela ne l'empêchait pas d'observer ses invités afin de vérifier que tout se passait au mieux. Elle remarqua ainsi avec soulagement que Barbara et son mari étaient bien accueillis, Georgiana ayant tenu à leur être présentée, curieuse de les rencontrer après en avoir tant entendu parler. Beth se montrait également des plus charmantes avec eux et semblait avoir repris des couleurs et de la gaieté depuis la dernière fois, ce qui avait grandement rassuré Marianne et Brandon.
Les danses continuèrent un bon moment avant que la réception prit fin. Puis l'heure des adieux s'imposa, curieux mélange de tristesse et d'excitation pour Margaret, qui étreignit longuement ses sœurs et sa mère. Nicholas l'attendit patiemment, comprenant les sentiments qui habitaient sa jeune épouse. Lorsqu'elle fut prête, elle se tourna vers lui d'un air radieux malgré ses yeux brillants de larmes. Nicholas vint à elle et lui baisa la main.
« Êtes-vous prête, ma chérie ? lui demanda-t-il avec douceur.
- Plus que jamais. »
Il l'aida à monter dans la voiture et se pencha par la fenêtre.
« Merci à tous d'avoir contribué à la joie de cette journée ! A bientôt ! » s'exclama-t-il avec joie.
Puis la voiture s'élança, emportant les jeunes mariés loin de Barton Park.
« Comment allez-vous, Mrs. Thornton ? demanda Nicholas en prenant délicatement la main de Margaret dans la sienne.
- Émue, heureuse, nostalgique et pleine d'espoir..., répondit Margaret en souriant. C'est drôle, mais je ne pensais pas être aussi heureuse que je le suis actuellement...
- Est-ce un compliment ? demanda Nicholas d'un air interloqué.
- Bien sûr ! rit Margaret. Je m'attendais à être heureuse, mais plutôt triste... Or, je ne pense qu'au fait que je vais passer ma vie à vos côtés et cela me comble de joie. »
Nicholas s'approcha alors doucement de Margaret, prit son visage entre ses mains et l'embrassa avec tendresse.
« Je t'aime tellement, Margaret... » murmura-t-il, mêlant son souffle à celui de la jeune fille.
Margaret ne répondit qu'en lui rendant son baiser avec fougue. Elle n'avait plus autant d'appréhension qu'auparavant et attendait avec impatience la suite de ce nouveau chapitre de sa vie. Il était prévu qu'ils passent la nuit à Orchideus Park avant de prendre le lendemain la route pour l'Irlande où ils resteraient une semaine jusqu'à leur départ pour Florence.
Margaret posa sa tête contre l'épaule de son mari et soupira d'aise. A cet instant, elle se sentait la jeune femme la plus heureuse du monde et l'avenir ne lui paraissait plus terrifiant. Elle avait désormais hâte de le connaître.
Marianne rentra de sa promenade avec sa mère, qu'elle avait accompagnée chez les Ferrars. Après le mariage de Margaret, Mrs. Dashwood avait été invitée à séjourner quelques temps chez les Brandon, puis chez les Ferrars, afin de ne pas vivre de façon trop brutale le départ de sa benjamine. Marianne et Elinor avaient décidé, avec l'approbation de leurs maris, de se partager le temps de séjour de leur mère.
Pourtant, le partage n'avait pas été des plus équitable car les Brandon devaient organiser l'inauguration et leur prochain départ pour Londres. En effet, un jour après leur retour à Delaford, Brandon était revenu des chantiers l'air heureux, annonçant que les travaux étaient terminés. L'inauguration pouvait enfin avoir une date et les quelques habitants de Delaford dans le besoin d'une meilleure demeure verraient enfin leurs attentes récompensées.
Marianne rentrait donc au manoir et n'avait pas fait quelques pas dans le hall d'entrée que la voix de Brandon s'éleva au-dessus d'elle, l'invitant à le rejoindre dans la nursery. Intriguée, elle courut au premier étage et retrouva son mari et ses enfants.
« Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle.
- Regarde Julietta ! » s'exclama Brandon, fébrile.
Puis il se pencha vers sa fille et lui parla d'un air enjoué avant de souffler contre son petit pied.
« Elle sourit ! Oh Christopher ! Tu as vu comme elle a souri ? s'exclama Marianne avec enthousiasme, sans quitter des yeux sa fille.
- Oui ! Je n'en revenais pas lorsque c'est arrivé ! Veux-tu essayer ? »
Marianne prit la place de Brandon et l'imita. Elle parlait très souvent à ses enfants avec un ton enjoué et propre à les éveiller et avait souvent espéré faire naître un sourire sur leurs visages, mais sans succès. Elle poussa une petite exclamation en voyant à nouveau sa fille sourire, son visage fin et gracieux semblant s'éclairer et illuminer tout ce qui se trouvait autour d'elle. A cet instant, Marianne eut l'impression qu'un sourire de son enfant valait tous les rayons de soleil.
« Oh ! C'est incroyable !
- Elle est magnifique...
- C'est bien, mon trésor, continua Marianne en prenant sa fille dans ses bras. Et mon petit Arthur ? Va-t-il aussi nous offrir le cadeau d'un sourire ? demanda-t-elle en s'approchant de son fils.
- J'ai essayé, mais il résiste encore. Pourtant, je crois voir qu'il a très envie de nous sourire, lui aussi ! répondit Brandon en prenant son fils contre lui.
- Je suis sûre que c'est pour bientôt, assura Marianne en déposant un baiser sur le front d'Arthur.
- Je crois que je ne serai jamais rassasié de leurs sourires, avoua Brandon en regardant ses enfants avec tendresse.
- Moi non plus... Et imagine le jour où nous arriverons à les faire rire !
- Mon Dieu ! Je leur conseille d'apprendre à faire semblant de dormir pour que j'arrête de les embêter, ce jour-là ! » s'exclama Brandon en riant.
Marianne éclata de rire et regarda son mari avec tendresse. Ce dernier s'en rendit compte.
« Tu dois te dire que ce n'est pas une attitude qui sied à un colonel, n'est-ce pas ? demanda-t-il en souriant.
- Au contraire. Je me disais que tu avais tout du père que j'espérais pour nos enfants, répliqua Marianne. Et je t'en aime davantage... du moment que tu n'oublies pas que tu es aussi mon mari, tout est parfait !
- Rassure-toi, s'il y a deux choses que je n'oublie pas, c'est bien mon rôle de mari et celui de père. » assura Brandon avant d'embrasser Marianne.
Quelques semaines plus tard, sous un beau soleil de fin août, Brandon et Marianne se tenaient devant un parterre de villageois qui attendaient avec impatience de découvrir les nouvelles maisons et les divers aménagements qui avaient été créés pour améliorer le confort des plus nécessiteux de Delaford. Brandon eut des mots encourageants et très élogieux envers les personnes qui avaient pris part aux travaux, n'oubliant pas de rendre hommage à Wilson et à sa famille.
Marianne n'était pas peu fière de son époux et très heureuse de voir les mines réjouies des habitants de son domaine. Elinor, Edward et Mrs. Dashwood étaient également présents. En découvrant les maisons rénovées et celles qui avaient été construites, ils mesurèrent pleinement l'ampleur de la tâche qui avait été exécutée et félicitèrent chaleureusement les ouvriers, mais également Brandon. Ils comprenaient à présent combien il avait du donner de son temps pour mener à bien son projet, et les sacrifices que cela lui avait coûté à lui, mais aussi à Marianne.
Cette dernière avait pourtant tenu à participer à la fête de façon active en proposant un pique-nique pour toutes les personnes présentes lors de l'inauguration. Ainsi, des tentes pour se protéger de la chaleur avaient été dressées, de même que des nappes déposées sur l'herbe. Les cuisiniers de Delaford avaient beaucoup travaillé pour offrir à tous un repas simple, mais de circonstances et délicieux. Marianne se sentait utile et ravie de faire naître quelques sourires sur les visages des gens de son domaine, sa grossesse l'ayant freinée dans ses activités de dame patronnesse.
Puis, à la grande surprise des Brandon, eux aussi eurent droit à une attention de la part de leurs gens lorsque quelques uns se mirent à sortir leurs instruments de musique et à jouer des airs entraînants qui invitaient à la danse. Touchés, Brandon et Marianne se mêlèrent aux danseurs et invitèrent ceux qui n'osaient pas se joindre à eux à faire de même. Ainsi, Marianne eut le plaisir de voir Mr. Carlton et Mrs. Dorothy danser ensemble, quittant un instant leur poste et leur sérieux pour s'amuser un peu. La fête prit fin deux heures plus tard et tout le monde se dispersa, heureux de cette journée riche en émotions.
Marianne eut l'occasion de discuter un peu avec sa mère et sa sœur tandis que Brandon et Edward échangeaient encore quelques mots avec certains villageois encore présents.
« C'était une belle fête, n'est-ce pas ? demanda Marianne.
- Très belle, en effet, répondit Mrs. Dashwood. Delaford et ses habitants vont prendre un nouveau départ.
- Sans doute... En tout cas, ceux qui avaient besoin d'améliorations dans leurs maisons se sont vus bien servis.
- C'était un beau projet, ajouta Elinor. Ce serait une excellente idée si d'autres maîtres prenaient cette initiative.
- Je suis presque certaine que lorsque Mr. Thornton aura bien établi son domaine il fera de même, répondit Marianne en souriant. Quoi qu'il en soit, Mr. Crawford a déjà demandé à Christopher de lui apprendre comment il lui était possible d'aider les villageois qui l'entourent. Il a besoin de se rendre utile et désire inculquer cette envie à Andrew le plus tôt possible.
- C'est fort louable de sa part, remarqua Mrs. Dashwood.
- Tu parlais de Mr. Thornton... Tu as également reçu une lettre de la part de Margaret, j'imagine ? demanda Elinor à Marianne.
- Oh oui ! Je suis si heureuse pour elle ! J'étais sûre que Florence lui plairait... Et elle m'a donné envie de visiter l'Irlande ! Nous devrions nous y rendre un jour et loger chez les Winslet là-bas, mais pas avant que les jumeaux aient atteint un âge raisonnable pour un tel voyage.
- Et ce départ pour Londres ? demanda Elinor en riant devant l'enthousiasme de sa sœur.
- Nous partons en fin de semaine, répondit Marianne. Je pense que nous prendrons rapidement notre décision concernant la maison et ne resterons que deux jours dans la capitale. »
Les trois femmes se séparèrent quelques minutes plus tard lorsque Brandon et Edward vinrent les rejoindre. Marianne prit le bras que lui offrait Brandon et ils cheminèrent tranquillement vers le manoir, sous un beau soleil couchant. Alors qu'ils se trouvaient au-dessus d'une colline surplombant le village, Marianne se retourna.
« Regarde tout ce que tu as accompli, mon amour..., murmura-t-elle en montrant les maisons que l'on pouvait apercevoir.
- Ce que nous avons accompli, rectifia Brandon.
- Oui, toi et les ouvriers, je ne les oublie pas...
- Bien sûr, mais par nous, je parlais aussi de toi, la coupa doucement Brandon.
- Moi ? répéta Marianne en levant la tête vers lui.
- Crois-tu que j'aurais réussi à mener à bien ce projet si je n'avais pas reçu ton soutien, tes encouragements, et ton sens du sacrifice ? Non. Et je ne parle même pas du fait que tu aies organisé cette petite fête d'une main de maître, ajouta-t-il en lui prenant les mains.
- Ce n'était pas grand chose, mais je suis ravie que cela leur ait plu, répondit Marianne.
- Si cela leur a plu ? Ils étaient enchantés ! s'exclama Brandon. Ils sont venus me trouver à la fin de la fête pour me remercier et me dire combien ta participation les avait touché. Ils t'apprécient beaucoup, ma douce. Si tu avais des doutes sur ta capacité à être une bonne maîtresse et dame patronnesse, ils peuvent être dissipés. Ils ont ressenti les choses comme moi. Tu es celle qu'ils attendaient... »
Plus touchée par ses paroles qu'elle n'aurait su le dire, Marianne l'embrassa. Brandon lui rendit son baiser avec passion, promenant ses mains sur la taille et la nuque de la jeune femme. Marianne caressa la joue de Brandon.
« Merci... Merci de me dire tout cela, mon amour..., répondit-elle avec émotion lorsqu'ils se séparèrent. Voilà qui devrait continuer à m'encourager pour le rôle que je jouerais dans les salons de Londres...
- Mais c'est le but, ma douce. Mrs. Brandon, soyez assurée que vous allez mettre tout Londres à vos pieds ! » annonça Brandon d'une voix solennelle.
Puis sans crier gare, il souleva Marianne de terre pour la prendre dans ses bras et tourna sur place, encouragé par les éclats de rire de la jeune femme qui se mêlaient aux siens.
A Alan Rickman, un acteur inoubliable dont la prestance, la voix, le sourire et le regard ont sublimé un personnage magnifique et inspiré cette histoire...
