Dans ce chapitre, Ayrèn pète une belle durite ! Ça commence à sentir mauvais...

Vous allez la dé-tes-ter ! Ah, ah !

Mille mercis pour les reviews, les follows, les fav'... Et un million d'autres mercis pour ma bêta Galataney !

Bonne lecture !

Leia ~


Chapitre 37.

LA MAISON DU BATELIER

Sous-titre : Le démon embusqué dans les ténèbres de l'âme


Précédemment

C'était un jeune garçon tout juste pubère et une parfaite copie de Bard, à cela près qu'il arborait encore quelques rondeurs juvéniles. Ses cheveux noirs, épais et ondulés, encadraient son visage comme un nuage de coton ; ses yeux, noirs également, avaient la même forme allongée que ceux de son père. À cet instant, ils reflétaient un trouble qui n'annonçait rien de bon pour la Compagnie.

« Calme-toi, Bain…, dit Bard d'une voix douce en s'agenouillant devant son fils. Reprends depuis le début. Qu'est-ce qui ne va pas ?

Quittant les Nains des yeux, l'enfant dit d'une voix angoissée :

— C'est notre maison !

— Notre maison ? répéta-t-il d'un air soucieux. Qu'est-ce qu'elle a, notre maison ?

— Des gens ! Des gens la surveillent ! »


Un peu plus tard...

« Vous êtes sûr qu'ils ne se feront pas repérer ? s'enquit Ayrèn.

— Certain, murmura Bard. Maintenant, suivez-moi. La maison est au bout de ce quai. Restez aussi naturelle que possible, les espions sont partout. »

Le batelier et son fils conduisirent Ayrèn, seule, le long d'un quai étroit. Au bout de celui-ci se trouvait une maison biscornue, à laquelle il manquait des bardeaux. La porte d'entrée se situait au premier étage, auquel on accédait par un escalier de planches gondolées. Une rambarde d'aspect peu avenant courait le long des marches jusqu'à une terrasse inclinée, où une porte à demi-dégondée était maintenue fermée par un sac de sable. L'air dégagé, les trois Humains gravirent les marches ; les planches grincèrent sur leur passage. Avant d'ouvrir la porte, ils vérifièrent une dernière fois si on ne les avait pas suivis.

Non, ils étaient seuls.

'Enfin, presque…'

Arrivé en haut des marches, Bard se pencha au-dessus de la balustrade. Il jeta une gaufrette racornie à deux pêcheurs qui mouillaient leurs hameçons en contrebas, depuis une petite barque. L'un d'eux lâcha soudainement sa canne à pêche pour attraper le biscuit du bout de ses doigts gelés ; il leva le menton et darda un regard ahuri au batelier.

L'air pantois du pêcheur arracha un rictus amer à Bard.

« Dites au Maître que j'ai fini ma journée, hucha-t-il. Vous pouvez rentrer chez vous. J'ai autre chose à faire que me coltiner ses barbouzes toute la journée. »

Puis il se détourna des deux espions qui prétendaient pêcher, et pénétra dans la maison avec Ayrèn et Bain sur ses talons.

Ils entrèrent dans un grand séjour orné d'une cheminée d'argile, où un feu de bûches mouillées crépitait déjà. La pièce faisait office de cuisine, mais aussi de salle à manger, de salon et de chambre ; un grand lit se trouvait tout au fond, caché à demi par une vieille tenture de jute qui pendait misérablement d'une tringle rouillée. L'ameublement était d'une sobriété austère. Il n'y avait là guère plus qu'une grande table, quelques bancs, des tabourets et une vieille commode.

Étant la dernière à être entrée, Ayrèn claqua la porte derrière elle. Elle plissa le nez et se retint de se pincer les narines : la maison remuglait le poisson fermenté et l'air y était saturé d'humidité et de fumée. Des lamelles de truite séchée pendaient au-dessus de la cheminée. Sur la gauche, une échelle de meunier descendait vers le rez-de-chaussée d'où refluait un courant d'air froid et, à droite d'une fenêtre fendillée, une unique porte entrouverte révélait l'existence d'une seconde pièce.

De celle-ci surgirent deux enfants en haillons de coton et de laine, gris de poussières. La première, une petite fille châtain au nez retroussé, se précipita pour sauter au cou du batelier, sa poupée de chiffon sous le bras. Sa queue-de-cheval sautillait derrière sa petite tête ronde tandis qu'elle courait. Au moment où elle tendit les bras, ses grands yeux verts tirant sur le bleu scintillèrent de joie.

« Mon papa ! s'extasia-t-elle. Où étais-tu passé ?

Elle emboutit rudement les jambes du batelier et les étreignit de toutes ses forces.

— J'ai eu un petit contretemps, mais tout va bien, répondit-il d'un ton rassurant en caressant le sommet de sa tête. Je suis content de te voir, Tilda. Tu as bien fait tes devoirs ?

— Oui ! Je les ai faits avec Charlotte ! Elle est vraiment très forte en calcul mental ! Moi, j'ai toujours besoin de mon boulier...

— C'est très bien. Mais la prochaine fois, je préférerais que tu les fasses avec Bain ou Sigrid plutôt qu'avec ta poupée. C'est d'accord ?

— Oh. C'est d'accord… » bougonna-t-elle en baissant les yeux, visiblement déçue.

La seconde fille, plus âgée, presque une femme, s'approcha à son tour et houspilla le batelier sans méchanceté :

« Père ! J'étais inquiète ! Nous avions fini par craindre que tu n'aies embouti l'ancien pont, au milieu de la Vieille Ville. Il paraît qu'un nouveau morceau s'est effondré, et qu'il tronque le chenal habituel.

— Oui. Je l'ai vu, et de très près ! déclara-t-il en se tournant vers la plus grande pour l'étreindre à son tour. Il y avait beaucoup de brouillard, et j'y ai échappé de peu ! Il a dû se briser dans la journée. Je ne l'ai vu que sur le retour.

— Tu as eu de la chance, comme toujours. » souffla-t-elle en le serrant contre elle.

Comme sa petite sœur, l'adolescente avait le nez en trompette et des yeux très clairs. Son visage avait toutefois perdu les rondeurs de l'enfance. Elle était frappante de beauté : un regard pénétrant, des lèvres pleines et des pommettes délicates animaient ses traits charmants. Ses cheveux châtains, d'une teinte plus foncée que ceux de sa cadette, étaient ramenés en un chignon désordonné juste au-dessus de sa nuque.

Pour autant qu'Ayrèn pût en juger, les enfants du batelier étaient de tournure avenante et de visage agréable, malgré la misère qui creusait leurs yeux. Leur défunte mère devait être d'une beauté à couper le souffle, au vu des enfants auxquels elle avait donné naissance. En mélangeant leurs trois visages, on devinait une femme aux traits harmonieux, aussi séduisants qu'angéliques. Pour le reste, il n'y avait ni gravure, ni peinture, ni quoi que ce soit à portée de vue dans cette maison qui permettait de dire qu'une femme eût vécu en ces lieux par le passé. Il ne subsistait d'elle que la frimousse de ses enfants.

Bard sortit à regret de l'étreinte, se défit de sa besace pleine de poissons et la tendit à sa fille aînée :

« Tiens Sigrid, voilà de quoi remplir nos estomacs.

— Tout ça ? s'écria-t-elle en soupesant le sac dès qu'elle l'eut attrapé. Il y a de quoi nourrir tout le quartier, là-dedans !

— Nous serons nombreux à table, ce soir.

— Nombreux ? Comment ça, nombreux ? »

Elle sursauta en remarquant Ayrèn, qui patientait en silence dans l'ombre de son père, adossée contre la porte.

« Qui est-ce ? reprit-elle avec curiosité.

— Quelqu'un qui avait besoin d'aide, répondit Bard en s'approchant du feu et frottant ses mains devant lui.

Il regarda Ayrèn par-dessus son épaule :

— D'ailleurs, je n'ai pas bien saisi votre nom. Vous êtes ?

— Ayrèn, répondit-elle sobrement.

Un rictus fendit son visage, et elle tira une révérence exagérée :

— Humble couturière. Pour vous servir. »

Elle se redressa dans un froissement de tissu, et le mouvement fit glisser son manteau de Scathaban. Son fourreau élégamment gravé poignit entre deux plis de son vêtement, et son pommeau aux reflets de vif-argent alluma un éclat blanc dans la pièce.

Le visage jusqu'alors si lisse de Sigrid s'assombrit d'un coup.

« Père, tu es fou ! s'écria-t-elle en posant avec fébrilité la besace sur la table à manger. Si un garde surprend cette femme avec une arme dans notre maison, tu seras mis aux arrêts ! »

L'information ne mit qu'une seconde à tinter dans l'esprit d'Ayrèn.

Avec quelque énervement, elle s'approcha du batelier qui se réchauffait devant le feu et s'exclama dès qu'elle arriva à son niveau :

« J'espère avoir mal entendu. La détention d'épées est interdite, ici ? Je suis curieuse de savoir comment vous comptez remplir votre part du contrat dans ces conditions !

— Chaque chose en son temps, Dame Ayrèn…, se défendit le batelier d'une voix calme. Vous aurez vos armes. Mais avant, il nous faut accueillir vos amis. »

Sans un regard pour l'épéiste, il jeta un coup d'œil glissant à travers un carreau couvert d'étoiles de givre. Il n'y avait pas âme qui vive sur les quais. Les pêcheurs espions avaient disparu.

« Personne en vue. C'est le moment. Bain, va les chercher ! » finit-il en s'adressant à son fils.

Le jeune garçon opina du chef et se précipita dans l'échelle de meunier qui descendait vers le rez-de-chaussée. Méfiante, Ayrèn le suivit. Quand elle atteignit le niveau inférieur, elle comprit l'origine du courant d'air froid qui en remontait jusqu'au séjour. Au lieu de la salle d'eau à laquelle elle s'était attendue, elle y découvrit une grande ouverture sur le dehors, au niveau du chenal qui passait derrière la maison de Bard. Un petit quai s'avançait directement sur les eaux sombres ; une vieille barque y était amarrée. Sur sa gauche, cachés derrière un rideau grossièrement filé, Ayrèn devina l'existence d'un baquet et de latrines en bois qui débouchaient directement sur le lac.

Bain ouvrit le rideau et toqua trois coups secs sur le bois des latrines. Une demi-seconde plus tard, le sommet d'une tête grincheuse en émergea.

« Si jamais tu racontes ça à qui que ce soit, je t'arrache les bras ! prévint Dwalin d'une voix menaçante.

Il releva la planche des cabinets et se hissa hors de l'eau en rouspétant entre ses dents. Croyant bien faire, Bain se pencha pour l'aider.

— Laisse-moi ! gronda Dwalin en repoussant violemment ses mains.

— En… en haut ! Allez en haut ! » bégaya le jeune garçon en massant ses mains endolories, un peu effrayé.

Le Nain grogna pour seule réponse, et passa en trombe à côté d'Ayrèn pour rejoindre le niveau supérieur et le feu qui l'y attendait.

Un à un, les autres Nains et le Hobbit poignirent hors des latrines, tous grelottants, pleins d'eau et s'ébrouant comme des chiens mouillés. Ils gravirent l'échelle de meunier en file indienne en frictionnant leurs bras avec vivacité, laissant dans leur sillage une coulée d'eau glacée. S'ils avaient l'air entiers, leur fierté était gravement meurtrie (1). Pas un n'osa échanger un regard avec Ayrèn. Ils étaient encore trop embarrassés pour cela.

Voyant pas moins de treize Nains bourrus et un drôle de petit personnage frissonnant monter l'échelle et s'agglutiner autour de leur cheminée, Sigrid se sentit pâlir.

« Papa, pourquoi y a-t-il tous ces Nains qui sortent de nos toilettes ? s'inquiéta-t-elle, la plus grande confusion se dessinant sur son visage.

La cadette se précipita vers son père en serrant sa poupée contre son cœur. Les yeux pétillant d'émerveillement, elle demanda :

— Ils vont nous porter chance ? »


Chez Bard

Quelques éternuements plus tard

Bain mit de l'eau à bouillir dans une grande marmite émaillée, dans laquelle il jeta des feuilles de thé et quelques précieux morceaux de sucre.

« En attendant que le thé soit prêt, vous pouvez mettre vos vêtements à sécher devant le feu, proposa le batelier. Nous vous en prêterons des secs jusque-là.

Il se tourna vers ses filles :

— Sigrid, Tilda, allez dans la chambre le temps que nos hôtes se mettent au sec. »

Les deux jeunes filles s'éclipsèrent sur-le-champ derrière le rideau qui, une fois tiré, séparait le grand lit du reste de la pièce. Les Nains purent alors se délester de leurs atours mouillés. Ils furent rapidement torses nus, et commençaient à retirer leurs pantalons. Guère enthousiaste à l'idée de se trouver au milieu d'une troupe de Nains nus comme des vers, Ayrèn choisit ce moment pour rejoindre les filles de Bard de l'autre côté de l'épaisse tenture de jute.

Depuis la petite chambre, plongée dans une semi-obscurité, Ayrèn entendit les Nains renifler et retirer leurs derniers vêtements en claquant des dents. Le foyer rougeoyant de la cheminée renvoyait leurs ombres mouvantes sur la tenture. Ils marmonnaient davantage qu'ils parlaient, et leurs conversations se ponctuaient çà et là d'éternuements sonores qui faisaient trembler les murs et vibrer les carreaux.

Bain et Bard leur distribuèrent des couvertures et des vêtements secs, que les Nains acceptèrent sans discuter malgré le fait qu'ils fussent visiblement trop grands pour eux.

« Ces habits ne sont pas à votre taille, mais ils vous tiendront chaud, affirma Bard avec prévenance.

— C'est gentil, je vous remercie ! » renifla Bilbo.

Le Hobbit fut bien le seul à remercier le batelier et son fils pour leurs égards. Les Nains, quant à eux, s'étaient contentés de grommellements obligés.

De son côté de la tenture, Ayrèn vit Sigrid s'agenouiller à côté du lit et allonger le bras en dessous du sommier à la recherche de quelque chose.

« Je vais vous prêter quelques vêtements chauds, indiqua la jeune fille en tirant une vieille malle de sous le lit. Ils étaient à ma mère. Ils sont un peu vieux et sentent le renfermé, mais ils devraient vous aller. Maman était grande, elle aussi.

— D'accord. » répondit simplement Ayrèn en s'inspectant négligemment les ongles.

'J'ai du sang d'Orque sous les cuticules…' se dit-elle en grimaçant.

Elle se frotta les mains par réflexe, comme si elles étaient encore souillées de sang frais. Reniflant de dégoût, elle désangla son plastron de cuir et le passa au-dessus de sa tête, puis elle détacha Scathaban de sa ceinture. Elle déposa ses deux précieux artefacts sur le lit et continua de se dévêtir en silence.

Profitant qu'elle fût en train de se déshabiller et que sa grande sœur s'acharnait à ouvrir les attaches un peu rouillées de la malle de leur défunte mère, Tilda grimpa furtivement sur le matelas bosselé et s'assit en tailleur à côté de l'arme et de la cuirasse. Elle lâcha sa poupée et avança ses mains vers l'épée avec envie.

« Pas touche, prévint Ayrèn sans méchanceté.

Prise sur le fait, la cadette retira ses mains.

— Non, non…, bredouilla-t-elle en faisant la moue. Je voulais juste regarder.

— Je t'ai à l'œil, ajouta l'épéiste en tirant sur son pantalon pour le retirer.

— Oui, madame… »

Sans jamais quitter totalement la jeune fille des yeux, Ayrèn termina de se dévêtir, jusqu'à ne porter plus qu'une large culotte détrempée, retenue sur ses hanches par une fine ceinture boutonnée. Ses cheveux étaient encore mouillés, et le bout de sa tresse laissait une traînée humide sur sa peau nue, entre ses omoplates.

Un hoquet bruissa depuis le lit. Alertée, elle leva le nez et aperçut en coin les regards médusés des deux jeunes filles qui observaient son corps dénudé.

Leurs yeux insistants indisposaient Ayrèn, mais ils ne l'offensaient pas. Elle avait conscience que son corps pouvait susciter quelques étonnements, surtout aux yeux des Humains. Elle était plus grande que la plupart des mâles de son propre peuple, et ses longs membres étaient renflés au niveau des muscles. Un seul coup d'œil permettait de comprendre à quel point elle était solide et pleine de force. Ses innombrables cicatrices lui conféraient une aura sauvage. Et l'incongruité de la puissante Dracà-cwellere ne s'arrêtait pas à son physique : quand elle parlait, sa voix était féminine et chantait avec un accent d'un exotisme ravissant, mais elle s'exprimait avec toute la franchise audacieuse et libérée d'un homme.

Sigrid s'approcha d'elle à petits pas, et lui tendit une pile de vêtements froissés en fixant ses abdominaux avec des yeux ronds.

« Un problème ? demanda Ayrèn en attrapant les habits.

— Vous êtes drôlement bien bâtie, pour une femme, fit observer Sigrid.

La remarque de la jeune Humaine était formulée d'une telle façon qu'elle fit tiquer Ayrèn.

— Pour une femme ? répéta-t-elle en tirant sur le tissu pour le défroisser. J'ignorais que seuls les hommes avaient le privilège d'avoir des muscles.

— Avouez que ce n'est pas courant.

— Ça le serait davantage si les femmes disposaient de la même liberté que les hommes, rétorqua Ayrèn. Enfin… peut-on vraiment parler de liberté dans une ville comme la vôtre ? J'en doute. Alors de l'indépendance des femmes ? Ah ! Encore moins.

Sigrid inclina la tête sur le côté, l'air curieux :

— Je ne vois pas où vous voulez en venir.

— Tant mieux ! » dit Ayrèn, égrenant un petit rire forcé.

Coupant court à la discussion, Ayrèn tendit le vêtement devant elle pour vérifier s'il restait encore des zones froissées qui mériteraient d'être déchiffonnées. Elle grimaça quand elle se rendit compte qu'il s'agissait d'une robe longue d'un gris ardoise délavé, cintrée au niveau de la taille et rehaussée d'un col subtilement échancré. Elle fut tentée de demander à porter autre chose, mais se ravisa d'emblée. Après tout, ses propres habits ne mettraient que quelques heures à sécher ; elle pourrait les revêtir rapidement et pouvait bien se contenter de cette robe en attendant.

Seulement, quand vint le moment de l'enfiler, elle déchanta très vite. Le vêtement était trop petit. Il coinçait au niveau de ses fesses. Elle sautilla sur place en tirant sur le tissu par à-coups pour en forcer le passage. Après plusieurs tentatives infructueuses, elle poussa un grognement exaspéré.

« C'est beaucoup trop petit, il n'y a rien à faire…, râla Ayrèn à voix basse.

Elle se tourna vers Sigrid :

— Vous n'auriez pas autre chose de plus grand ? »

L'aînée fit non de la tête d'un air navré.

Tandis qu'Ayrèn retirait la robe en marmonnant en Lossoth, la jeune Tilda descendit du lit d'un bond, passa sa tête par le rideau et cria :

« Papa, la madame ne rentre pas dans la robe de maman !

Stupéfiée, Ayrèn se tortilla pour se dégager de la robe coincée sur ses fesses en sifflant :

— Chuuut !

Ignorant cette réaction, Tilda ajouta :

— Ça ne passe pas à cause de ses fesses. Elle dit que la robe est trop petite et qu'il n'y a rien à faire ! »

Ayrèn plaqua une main sur son front dans un 'clac !' et poussa un profond soupir d'irritation. Des ricanements retentirent de l'autre côté du rideau. Leurs sombres silhouettes s'agitaient sur le tissu alors qu'ils riaient. Elle les devinait, échangeant des regards amusés et des rictus moqueurs. Elle savait aussi que Thorin fixait ses pieds avec insistance tandis qu'il rougissait.

La voix de Bard lui parvint dans un écho feutré :

« Elle est arrivée avec un pantalon, elle peut bien en mettre un autre. Il doit en rester un des miens quelque part. Et donne-lui une de mes chemises et mon pull en laine. Ils sont rangés derrière le guéridon !

— Tout de suite ! » répondit Tilda avec candeur.

Elle sortit sa tête du rideau et le referma d'un même mouvement. Elle s'activa aussitôt en carapatant autour du lit à la recherche des vêtements pour Ayrèn. Cette dernière s'empêcha de lui mettre une taloche derrière la tête quand elle détala comme une souris à côté d'elle, et tira une dernière fois sur la robe pour s'en dépêtrer.

Sigrid récupéra précieusement la robe de sa défunte mère et murmura d'un ton d'excuse :

« Désolée, ma sœur peut parfois être... très enthousiaste.

— Ce n'est pas grave, soupira Ayrèn. Je ne suis plus à une humiliation près, avec eux...

— Dites-moi, vous êtes vraiment couturière ? demanda Sigrid sans transition. Vous n'y ressemblez guère, si je puis me permettre. Je ne connais pas une seule couturière qui aurait les moyens de s'offrir une si belle épée et une telle armure, pas plus qu'une autre qui aurait votre physique. Et vos... cicatrices. »

La familiarité de la question et des remarques qui l'avaient suivie hérissa Ayrèn. Lui dardant un regard furieux, elle cracha :

« Ça vous regarde ? Non. Alors apprenez à vous mêler de vos affaires. »

Sigrid eut un hoquet de surprise et crispa ses mains sur la robe. Blessée et honteuse, elle baissa les yeux et se précipita de l'autre côté du lit pour y ranger le vêtement dans la malle. Sa lèvre inférieure tremblait. Ses yeux étaient embués. Elle semblait sur le point de pleurer.

Fatiguée, Ayrèn claqua sa langue sur son palais et balaya ses propres scrupules d'un geste de la main.

« Pardonnez-moi, dit-elle du bout des lèvres. Je n'ai plus l'habitude de converser avec des… Humf. Laissez tomber.

— C'est moi qui vous demande pardon, chuchota Sigrid en frottant ses yeux du revers de sa manche.

Elle referma la malle dans un 'clic !' et la glissa sous le sommier.

— J'ai fait preuve d'une curiosité indiscrète, continua-t-elle à mi-voix. Je suis vraiment une hôte déplorable. »

Embarrassée par cette discussion, Ayrèn lui tourna le dos et croisa les bras sous sa poitrine nue. La jeune Tilda revint peu après cela, les bras chargés de vêtements d'homme et d'une épaisse paire de chaussettes trouées. Cette fois, Ayrèn put les enfiler sans mal. Les boutons étaient légèrement tendus au niveau de son buste, mais pour le reste, la tenue lui convenait. Elle passa le pull distendu par-dessus sa chemise trop ajustée, rattacha minutieusement Scathaban à sa ceinture, puis ouvrit la tenture et retourna auprès de la Compagnie sans un regard pour les deux jeunes filles (2).

En la voyant émerger de leur côté du rideau, les Nains pincèrent les lèvres pour ne pas rire. Leurs vêtements pleins d'eau pendaient ça et là dans la pièce, leurs bottes étaient entassés non loin de l'âtre, et eux-mêmes s'étaient affublés des habits prêtés par le batelier : les manches étaient trop longues, les boutons tendus au niveau de leurs torses massifs, et le bas des pantalons était ourlé plusieurs fois. Ils avaient un petit air comique, comme ça. Parmi eux, Thorin regardait en effet ses pieds en rougissant. Kíli était assis à l'écart, sur un banc, ramassé sur lui-même avec un regard vitreux. Bard et son fils, assis côte à côte sur un banc, adressèrent à Ayrèn un sourire appuyé. Le Hobbit était trop frigorifié pour sourire, mais son amusement ne faisait aucun doute.

Engoncé dans son chapeau fourré détrempé, Bofur fit un petit signe de la main à Ayrèn pour attirer son attention et, dès qu'elle eut posé les yeux sur lui, il désigna Bombur du doigt et fit onduler ses sourcils comme des vagues.

« Même combat ! railla-t-il, un pétillement diabolique dans le regard. Vous devriez commencer un régime ensemble.

Le quolibet faillit la faire rire, mais elle préféra riposter :

— Pour un Nain avec de la calvitie, vous êtes drôlement culotté.

Il resta interdit.

— Je n'ai pas de calvitie ! criailla-t-il, le visage cramoisi.

— Ça reste à prouver, répliqua-t-elle en mimant quelqu'un qui ôtait son chapeau.

— Ah ! Je demande à voir ! s'exclama Dwalin en riant.

— Oh, tu peux parler, toi ! s'offensa Bofur. T'as le crâne aussi lisse qu'un œuf dur !

Dwalin le lorgna en levant un sourcil, l'air amusé.

— Attention à ce que tu dis, mon gars. Tu ne sais pas ce que tu risques. »

Les deux Nains se levèrent d'un même élan, et avancèrent l'un vers l'autre jusqu'à se trouver nez-à-nez. Ils tiraient une mimique terrible, entre la grimace et le rire. Les Nains s'agitèrent joyeusement autour d'eux ; leurs conversations se concentraient désormais sur l'état plus ou moins dégarni du crâne de Bofur, et sur la perspective d'une belle bagarre entre lui et Dwalin. S'engagea très vite un simulacre de lutte, où la tête de Bofur eut tôt fait de finir coincée dans une clef de bras du grand Nain guerrier. Dwalin ne le relâcha que lorsque Bofur devint tout bleu.

Profitant de la diversion et ravie d'avoir détourné l'attention de la Compagnie, Ayrèn s'avança discrètement vers la cheminée. Bilbo était assis devant, une couverture sur le dos, encore tout tremblotant et sirotant une tasse de thé fumante. D'un geste d'une grande douceur, elle lui fit une petite tape dans le dos. D'abord surpris, il leva le nez vers elle. Puis il y eut un moment, très court, où leurs regards plongèrent l'un dans l'autre avec une affection dénuée de la moindre gêne. Elle lui demanda ensuite avec ses yeux si tout allait bien. Il hocha la tête en reniflant, puis tendit ses jambes pour approcher ses pieds nus du feu. La chaleur le fit soupirer de bonheur. La joie qu'il manifestait à cet instant arracha un sourire de connivence à Ayrèn.

À l'autre bout de la pièce, elle vit Balin et Thorin discuter calmement près d'une fenêtre, à l'écart de l'agitation créée par les autres Nains.

Ayrèn s'en inquiéta.

« Vous ne devriez pas rester si près de la fenêtre, souffla-t-elle en s'approchant d'eux. On ne sait pas qui nous observe. Les espions sont peut-être revenus… à supposer qu'ils soient seulement partis ! »

Thorin la regardait s'avancer vers eux d'un œil souriant.

La tendresse de cette attitude déstabilisa Balin, qui fronça les sourcils en levant les yeux vers Ayrèn. Il vit la même expression sur le visage de l'Humaine ; il n'en fut que plus préoccupé.

« Tu as raison, admit Thorin sans remarquer l'étonnement de son ami à la longue barbe blanche. Mais il y a quelque chose qui m'intrigue sur le toit de cette maison…

Il avisa à nouveau l'extérieur avec attention.

— Par la barbe de Durin, c'est une Arquelance de Nain ! » s'écria-t-il incrédule.

Intriguée, Ayrèn se pencha à son tour et regarda par-delà la fenêtre. Une nappe de brouillard s'était de nouveau levée au-dessus des eaux et des quais, rendant invisible le rez-de-chaussée des maisons. Elle remonta une gouttière des yeux et, sur le sommet d'un toit rehaussé d'un mirador, elle aperçut une immense arbalète à quatre branches.

« Ce n'est qu'une vieille arbalète ! dit Ayrèn en se redressant. Tu as la tête de quelqu'un qui vient de voir un fantôme.

— C'est parce que c'est le cas ! intervint Balin, tout aussi remué. La dernière fois que nous avons vu une Arquelance comme celle-ci, une ville était en flammes ! C'était le jour où le dragon descendit du Nord pour s'emparer d'Erebor… Le jour où Smaug détruisit Dale. »

Il croisa les bras et échangea un regard peiné avec Thorin.

Puis Balin poursuivit gravement :

« Girion, le Seigneur de la ville, avait rassemblé ses archers pour tirer sur la bête. Mais toutes les flèches ricochaient sur son cuir. La peau d'un dragon est terriblement résistante... Vous en savez quelque chose, Tûnin Razak !

— En effet…, agréa-t-elle sombrement. Plus résistante que n'importe quelle armure.

Le vieux Nain opina du chef en passant ses doigts dans sa barbe.

— À ma connaissance, fit-il d'un air concentré, seules votre épée et une flèche noire tirée par une Arquelance sont capables de transpercer les écailles d'un dragon. Mais trop peu de ces projectiles furent fabriquées naguère, car leur fabrication était excessivement coûteuse. Cette erreur fut comprise trop tard… (Il soupira tristement.) Voyant que les simples flèches de ses archers n'avaient aucun effet sur Smaug, Girion prit place à l'Arquelance située en haut de la plus haute tour de Dale, à côté de son horloge d'argent. Mais Smaug était habile. Il esquivait chaque flèche noire, une à une, et ripostait avec des trombes de feu. La réserve s'épuisait. Girion fit une dernière tentative... mais il manqua. »

Ayrèn et Thorin accueillirent le récit de Balin d'un bref silence. Derrière eux, le reste de la Compagnie continuait à rire du pauvre Bofur : Dwalin lui avait arraché son chapeau et l'avait lancé à travers la pièce. Il s'était coincé entre deux poutres du plafond. Tête nue et dégarnie, Bofur poussa un gémissement de désespoir en tournant comme un lion en cage en-dessous de son couvre-chef, tandis que les autres éclataient de rire autour de lui.

Après un regard bienveillant pour la joyeuse scène qui se déroulait derrière lui, Thorin eut un sourire amer :

« Si les Hommes avaient atteint leur cible ce jour-là, cela aurait changé bien des choses… »

Un crissement de chaise retentit tout à coup dans leur dos. C'étaient Bard et son fils, qui s'étaient brusquement levés. Quelque chose comme un air de reproche plissait leurs visages.

« Vous parlez comme si vous y étiez ! constata Bard d'un ton irrité.

— Tous les Nains connaissent cette histoire, répliqua Thorin avec un certain orgueil.

— Alors vous savez que Girion a touché le dragon ! intervint Bain, ses yeux noirs luisants d'un engouement mal contenu. Il a délogé une écaille sous son aile gauche ! Un dernier tir, une ultime tentative... Et il aurait tué la bête ! C'était le meilleur archer de son temps, il en était capable ! Mais le dragon est parvenu à détruire l'Arquelance et l'horloge d'argent de Dale avant qu'il n'en ait eu l'occasion... »

Un rire gras retentit derrière Bain et son père. C'était celui de Dwalin ; il ricanait encore du malheur du pauvre Bofur, qui venait d'empiler deux tabourets l'un sur l'autre, dans l'axe de son couvre-chef pendu au plafond. Il était en équilibre précaire au sommet de la tour chancelante, agitant un bras pour se stabiliser et levant l'autre pour tenter de récupérer son bien.

Sourire en coin, Dwalin plaça une jambe derrière un pied du tabouret érigé en bas de la pile, et rit encore :

« Cette histoire d'écaille n'est qu'un conte pour enfants des Hommes, mon p'tit gars. Rien de plus ! »

Et il faucha le tabouret d'un coup de pied. Toute la pile s'effondra d'un coup avec un fracas retentissant, et Bofur se cassa la figure dans un cri de surprise.

Des hurlements de rire secouèrent la plupart des Nains, qui se tenaient l'un l'autre pour ne pas en rouler par terre. Toujours devant la fenêtre, Thorin et Balin échangèrent un rictus amical. Même Ayrèn trouva la scène particulièrement tordante ; elle avait plaqué une main sur sa bouche pour contenir un ricanement. Assise sur le bord du lit, à côté de sa grande sœur, la jeune Tilda pleurait tant elle riait ; elle hoquetait en s'étranglant sur ses rires de crécelle. Sigrid, toutefois, paraissait plutôt déconcertée par ce qu'elle voyait, et s'inquiéta des dégâts que cette agitation allait causer sur leurs maigres possessions.

L'hilarité quasi générale était si tonitruante qu'elle s'entendait certainement dans tout le quartier. Craignant qu'elle n'attire l'attention des espions sur sa maison et qu'elle ne mette en danger ses enfants, Bard se précipita vers le tas de tabourets où Bofur était bloqué, bras et jambes emberlificotés dans les barreaux de bois. Il hissa le Nain sur ses pieds en tirant sur ses coudes, tendit le bras pour attraper son chapeau et, dès qu'il l'eut décroché, il le jeta à la figure du Nain avec quelque agacement.

« Taisez-vous donc ! hucha-t-il avec un air préoccupé. Vous allez nous faire repérer ! Nous finirons tous aux geôles !

— Oh, tout bien réfléchi, ce ne serait pas si grave ! grommela Bofur en enfonçant son précieux chapeau sur son crâne dégarni. Nous serions très vite sortis. Nous avons une arracheuse de porte avec nous.

— Une quoi ? répéta Ayrèn en cachant son rictus derrière sa main.

— Vous m'avez parfaitement entendu, Tûnin Razak ! J'aurais aussi pu vous qualifier de défonceuse de herse, mais c'était un peu trop vulgaire à mon goût.

Cette fois, elle n'y tint plus. Elle éclata de rire :

— Tenez votre langue, Maître Nain. Ou je plume votre tête de ce qui lui reste de cheveux !

— Ah ! s'écria-t-il en s'esclaffant bruyamment. Et pourquoi pas un scalp, tant qu'on y est ?

Prise au jeu, Ayrèn dégaina Scathaban de quelques pouces et fit courir ses doigts le long de sa lame.

— Ça peut toujours s'arranger…, susurra-t-elle en dévoilant ses dents.

Cette fois, à l'inverse de ses pairs, Bofur ne riait plus du tout :

— Le pire, c'est que vous en seriez capable..., marmonna-t-il.

— Peut-être. Venez-là, qu'on essaye. »

Ayrèn avait prononcé ces mots en plissant ses yeux de démon, lui donnant un air sinistre qui tranchait curieusement avec son sourire enjoué. Bofur blêmit et n'osa plus ajouter un mot.

Debout derrière lui, Bard paraissait décontenancé. Il avait écouté leur conversation avec une curieuse attention, et s'étonnait encore du comportement de l'Humaine. Elle le perturbait. Quelle femme se permettait une telle conduite ? Certainement pas une couturière. Aucune femme de sa connaissance ne lui ressemblait. Alors qu'était-elle ? Une mercenaire au service des Nains ? Une criminelle ? Une tueuse à gage ? Il n'arrivait pas à la situer. Et plus il y réfléchissait, plus ses propres hypothèses sur la nature de cette femme l'effrayaient.

Un frisson parcourut son échine. Bard secoua la tête pour évacuer sa tension et, constatant que les Nains faisaient toujours autant de tapage qu'avant, il leur intima à nouveau de se taire.

Mais les Nains continuèrent de rire longtemps après cela. Bard dut encore s'y reprendre à plusieurs fois pour réussir à obtenir le silence. La tâche était d'autant plus ardue que Bofur s'était pris un pied de tabouret dans la figure, et qu'un bel œil au beurre noir commençait déjà à colorer ses paupières. Loin d'apitoyer ses congénères, leurs ricanements n'en firent que redoubler d'intensité.

Quand la maison retrouva enfin le silence, Thorin profita de l'accalmie pour s'approcher de leur hôte.

Il lui demanda d'une voix cassante :

« Vous avez pris l'argent. Où sont les armes que vous nous avez promis ?

Bard baissa les yeux vers lui, l'air songeur. Il paraissait débattre encore en lui-même des suites à donner au contrat qui le liait à la Compagnie. Il était de plus en plus perplexe sur les motivations qui avaient poussé les Nains à voyager dans ces contrées, et brûlait d'en savoir plus à ce sujet.

— Attendez-là, finit-il par dire en étouffant sa curiosité. Je vais les chercher. »

Le batelier tourna sur ses talons et emprunta l'échelle qui menait au petit quai du rez-de-chaussée. On l'entendit s'affairer autour de la barque qui y était amarrée. Bain descendit peu après pour l'aider. Les deux sœurs, quant à elle, venaient de disposer le plastron, les bottes et les vêtements d'Ayrèn devant la cheminée pour les faire sécher. Elles étaient désormais assises autour d'un seau plein d'eau ; Sigrid pelait des pommes de terre en discutant gaiement avec Tilda, qui se chargeait de vider les poissons avec une habileté admirable pour une enfant de son âge. Une odeur de viscères empuantait l'air, surpassant les remugles d'humidité et de fumée.

Profitant que la famille du batelier fût occupée ailleurs, Balin, Ayrèn, Thorin et ses deux neveux poursuivirent une conversation à voix basse.

« Demain commence le dernier jour de l'automne, commença Thorin d'un air inquiet.

— Le jour de Durin tombe après-demain, ajouta Balin en se grattant la barbe. Nous devons avoir atteint la Montagne avant cela.

— Et si on n'y arrive pas ? Si on ne réussit pas à trouver le passage caché à temps ? s'alarma Kíli d'une voix faible.

Ne tenant plus debout, il avait péniblement tiré un tabouret jusque-là pour s'asseoir. Sa jambe le cuisait. Elle était parcourue de vagues de frémissements inquiétantes.

— Si on n'y parvient pas à temps, alors cette quête aura été inutile ! conclut Fíli en chuchotant d'une voix grave.

— Gandalf nous a donné rendez-vous sur les contreforts de la Montagne, rappela Ayrèn en ajustant son pull distendu sur ses épaules. Il nous aidera à trouver le passage. Ne perdons pas espoir si tôt. Nous avons encore un peu de temps devant nous.

— Pas tant que ça, rétorqua Thorin. Il faut compter encore un jour de voyage pour atteindre le flanc d'Erebor. Même dans le meilleur des scénarios, nous n'aurons qu'une seule journée pour trouver l'entrée secrète avant le coucher du soleil. Sans compter que... »

Ils se turent tous soudain car, au même moment, Bard et Bain remontèrent dans le séjour en portant une curieuse cargaison. Ils firent place nette sur la table à manger, et y déposèrent un drap pourpre détrempé, enroulé autour de divers objets d'aspect saugrenu. 'Sûrement les armes !' se dit Ayrèn en s'approchant avec curiosité. Elle fut très vite suivie par le reste de la Compagnie, qui se répartit en cercle autour de la table.

Sous les yeux impatients de l'assemblée, le batelier défit les lanière de cuir qui retenaient le drap et en dévoila le contenu.

Un moment de silence suivit l'ouverture du paquet.

Puis des murmures de stupéfaction s'élevèrent dans la pièce.

« Qu'est ce que c'est que ça ? grogna Thorin en saisissant un des objets.

Il tenait un vieux bâton orné d'un piquant fendu et d'un gros hameçon rouillé. Il était couvert d'une fine couche visqueuse, comme s'il était resté trop longtemps dans une eau marécageuse.

— Une fourche-croche, faite avec un vieux harpon. » déclara Bard.

Fíli se mit sur la pointe des pieds et attrapa un épais marteau au milieu de la pile d'objets entassés pêle-mêle sur la table.

« Et ça ? s'effara-t-il.

— Un brisoir. C'était une tête de marteau de forgeron, expliqua le batelier. C'est un peu lourd, c'est sûr, mais si vous devez vous défendre, ce sera toujours mieux que rien ! »

Les Nains se saisirent des outils qui restaient sur la table et les étudièrent sous tous les angles, les soupesant tout en partageant des œillades courroucées.

« On dirait un harpon-courbe de Forodwaith ! s'étonna Ayrèn en attrapant un long harpon à anse, terminé d'un double crochet dentelé.

— Parce que c'en est un, affirma Bard. J'ai juste remplacé le revêtement de la poignée pour une meilleure adhérence.

— Ingénieux, mais inutile, dit-elle en sentant l'exaspération la gagner. Cet outil sert à chasser le phoque dans les trous de la sinaaq, mais c'est trop difficile à manier pendant un combat. Même un couteau de cuisine serait plus efficace pour se défendre. »

Et elle reposa le harpon-courbe sur la table avec un râle de mécontentement. Les Nains étaient furieux.

Cette fois, le batelier resta sans voix, et l'ombre d'un souci creusa son front. Derrière lui, Bain avait reculé de quelques pas. Alertées par la mine défaite de leur père, les deux jeunes filles interrompirent leur épluchage des pommes de terre et le vidage des poissons. D'instinct, elles se glissèrent derrière la silhouette d'Ayrèn, pensant à tort que celle-ci, étant Humaine, les protégerait en cas de débordement.

Ayrèn leur adressa un regard irrité. Elle fronça les sourcils, ce qui lui donnait un air dangereux, car les flammes qui flamboyaient dans la cheminée éclairaient son visage par en-dessous.

L'attitude de la grande Humaine fit frissonner les deux jeunes filles. Sigrid serra Tilda contre elle et baissa les yeux. Pour autant, elles restèrent derrière elle, encore animées par l'espoir qu'un instinct maternel s'éveillerait en l'épéiste, et qu'il la pousserait à les défendre.

Rien de cela ne se produisit en Ayrèn. Elle y était insensible. Elle se contenta de croiser les bras et d'observer les Nains autour d'elle. Ils faisaient une cohue incroyable et grognaient des insultes en Khuzdûl à tout-va.

Regrettant amèrement d'avoir donné tout l'or qui lui restait pour payer le contrebandier, la voix de Glóin survint avec offense :

« Nous avons payé pour des armes, des armes forgées ! Des épées, des haches ! Pas pour des fourches de paysan et des cannes à pêche sommairement bricolées !

— C'est une blague ? » s'énerva Bofur en jetant un curieux râteau sur le drap rouge.

Le vieil outil atterrit dans un tintement fracassant sur le milieu de la table, la faisant trembler. Les quelques Nains qui avaient attrapé une arme les lâchèrent à leur tour sur la grande tablée en grognant. Leurs barbes ondulaient tandis qu'ils ronchonnaient en s'agitant. Ils étaient furieux.

« Ils ne vont pas tout casser, au moins ? s'inquiéta Sigrid en se penchant vers Ayrèn. Cette maison et ce qu'elle contient est tout ce qu'il nous reste !

— Je ne pense pas qu'ils iront jusque-là, répondit Ayrèn à mi-voix. Ils sont plutôt grognons dans leur genre, mais ils ne sont pas méchants. Ils ne casseront rien...

Très contrarié, Bombur se laissa tomber sur un tabouret. Les pieds cédèrent sous le poids, et le Nain s'étala au sol en poussant un cri de surprise.

— … excepté ce tabouret, j'imagine. » se reprit Ayrèn en levant un sourcil.

Agacé par tant de protestations, la voix de Bard monta d'un cran :

« La détention d'armes est interdite aux civils. Vous ne trouverez rien de mieux à des lieues à la ronde, si ce n'est dans l'armurerie de la garde, où les armes sont toutes étroitement surveillées et sous clefs ! »

Les deux guerriers, Thorin et Dwalin, échangèrent un regard entendu.

Arborant les traits las d'un vieux sage, Balin se fraya un passage parmi l'agitation jusqu'au prince Nain.

« Thorin…, commença-t-il d'une voix calme.

Le prénom du Nain fit tressaillir le batelier.

— Prenons ce qu'on nous propose et partons, continua le vieux Nain. Je me suis déjà débrouillé avec moins que ça, tout comme toi !

Balin haussa la voix pour s'adresser au reste de la Compagnie :

— Bien, allons-nous en !

— Non, vous n'allez nulle part ! ordonna Bard avec fermeté.

— Qu'avez-vous dit ? rugit violemment Dwalin, s'indignant du ton du batelier.

Comprenant que la situation s'envenimait, le batelier éclaircit ses propos pour dissiper tout malentendu :

— Les espions surveillent cette maison, ainsi que tous les quais et les docks de la ville. Et vous êtes trop nombreux pour passer inaperçus ! Vous devrez donc attendre que la nuit tombe avant de partir. »

Les explications de Bard arrachèrent des soupirs de mécontentement aux Nains de la Compagnie. Mais chacun d'eux comprit l'avertissement qui se cachait derrière ces mots, et le danger qu'ils encourraient s'ils décidaient de passer outre.


Le calme avait regagné la demeure bien avant que la nuit ne commence à tomber. Les humeurs allaient et venaient rapidement avec les Nains. Cette fois, il n'y eut aucune occasion de rire, et tout resta très silencieux. L'ambiance était morose, quoique sereine. La pièce était bien chaude autour du feu, mais dès qu'on s'approchait de l'échelle de meunier, il faisait presque aussi froid que dehors. Fuyant le courant d'air, les Nains s'étaient rassemblés autour du feu ronronnant, et somnolaient l'un contre l'autre en attendant que la nuit survînt.

Recroquevillé sur un banc, Kíli faisait ses meilleurs efforts pour contenir sa souffrance. Ses yeux brillants et sa pâleur cadavérique trahissaient néanmoins son état. Il était tellement endolori et ankylosé, tellement meurtri et contusionné qu'il pouvait à peine tenir debout ou avancer en trébuchant pour trouver un tabouret sur lequel se reposer. Il avait l'aspect sauvage d'un loup qui se serait coincé la patte dans un piège et qui aurait été oublié là, blessé et affamé. Óin s'affaira à nettoyer de nouveau sa plaie à la cuisse et de la panser avec un bandage propre. La blessure l'inquiétait ; il n'avait constaté aucune amélioration dans son aspect, et une affreuse odeur remuglait depuis l'intérieur de ses chairs putrides. Rien de ce qu'il faisait ne semblait y remédier.

S'il ne le montrait guère, Thorin était extrêmement préoccupé par la santé déclinante de son neveu. Il lui jetait fréquemment des regards discrets, dissimulant chaque fois son inquiétude derrière le masque implacable de son autorité.

« Ça ira, pour Kíli ? lui murmura Ayrèn avec sollicitude.

— Je pense que oui, répondit-il simplement.

Elle dénota une touche d'incertitude dans l'intonation de son amant.

Et il ajouta, si doucement qu'elle fut seule à l'entendre :

— Je prie pour que ce soit le cas. »


Quand il fut assuré que le repas était presque prêt et que personne ne manquait de rien, Bard se vêtit pour sortir. Trop fatigué, trop apathique pour remarquer quoi que ce soit, aucun membre de la Compagnie ne le vit s'apprêter.

Aucun, sauf Ayrèn.

Toujours à l'affût, ne connaissant aucun moment de répit, elle tendit l'oreille. Elle l'entendit demander furtivement à son fils de garder un œil sur la Compagnie et de ne la laisser partir sous aucun prétexte. Puis il sortit en claquant la porte derrière lui. Il avait l'air pressé.

Ayrèn s'étonna de son insouciance, car il laissait ses enfants seuls avec des inconnus, sans autre garantie de leur sécurité que leur bonne volonté. Suspicieuse, elle s'approcha d'une fenêtre pour le regarder partir.

Elle le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse au détour d'une ruelle. Dans quelques heures, elle pourrait voir la nuit tomber lentement et colorer les quais dans son nuancier de noir et de gris. Mais, à cause de l'épais brouillard qui régnait presque constamment en ces lieux, il était impossible d'avoir une idée précise de l'heure.


Peu après le départ du batelier, les enfants servirent à la Compagnie un copieux ragoût de poisson et de pomme de terre. Ils le nappèrent d'une épaisse sauce montée au beurre, acheté au seul épicier du marché grâce à l'argent de la Compagnie. C'était la première fois que la maison sentait bon. Tout le monde mangea à pleines dents, heureux comme tout de remplir leurs estomacs jusqu'à s'en rendre presque malades. Le ventre renflé, ils sentirent qu'ils allaient pouvoir s'assoupir avec contentement. Le feu crépitait dans l'âtre. Les couvertures étaient abîmées mais épaisses. Ils allaient pouvoir retrouver quelques forces avant de reprendre la route.

Maintenant qu'elle était repue et que la pression était enfin retombée, au moins pour un temps, Ayrèn se sentit prise d'une grande fatigue. Elle s'excusa auprès des autres et s'avança vers la seconde pièce, qui s'avérait être un cellier. Elle y avait repéré un banc qui, une fois dégagé de ses cagettes de pommes de terre, ferait un bon siège sur lequel se reposer.

Elle retira juste assez de cagettes pour s'aménager une place puis, quand elle les eut posées au sol devant elle, Ayrèn put enfin s'asseoir. Elle avança ses fesses sur le banc, posa ses pieds en hauteur, sur les pommes de terre, puis s'adossa au mur et croisa les bras sous sa poitrine.

'Une sieste me fera le plus grand bien…' pensa-t-elle, sentant déjà la fatigue alourdir ses paupières.

Épuisée, elle ferma les yeux et ajusta sa position en se pelotonnant dans ses vêtements secs.

Aux frontières du sommeil, elle sentit quelqu'un franchir le seuil du cellier et s'approcher d'elle. Elle ouvrit paresseusement un œil, et la silhouette de Thorin se dessina devant elle.

« Je te dérange ? dit-il quand il remarqua sa mine endormie.

— Un peu, admit-elle d'une petite voix. Tu as besoin de quelque chose ?

— J'aurais souhaité que nous discutions des suites de notre plan.

— Notre plan ? ironisa-t-elle en bâillant. Parce que nous avons un plan ? J'avais plutôt l'impression qu'on ne faisait rien d'autre qu'improviser, depuis le début de ce voyage.

Thorin fronça un instant les sourcils, se demandant si cette remarque se voulait une insolence.

Puis il eut un petit rire penaud :

— C'est plus vrai que je ne voudrais l'admettre. »

Tout soupirant, il retira les dernières cagettes du banc et s'installa à côté d'Ayrèn. Il l'observa un moment en silence, subjugué par l'effet qu'elle avait sur lui. Mais tout aussi extasié d'amour qu'il fut pour l'Humaine, il ne put s'empêcher un froncement de sourcils désapprobateur en voyant qu'elle n'avait pas dénatté sa chevelure. Des mèches sauvages s'échappaient de tous côtés, et une demi-frange ondulée ombrageait son front opalin.

D'un geste, il écarta les cheveux qui cachaient le haut de son visage et les glissa derrière ses oreilles en marmonnant :

« Tu as gardé cette tresse affreuse.

— Mes cheveux sont devenus trop longs. Je préfère les laisser comme ça, c'est plus pratique.

— Je vais t'envoyer Fíli pour t'en faire une plus... présentable. Ne bouge pas.

Il allait se lever, mais la voix fatiguée d'Ayrèn l'arrêta :

— Non, pas maintenant. Je ne suis pas d'humeur à me faire tripoter les cheveux.

— Comme tu voudras, dit-il en haussant les épaules. Je disais ça pour toi. »

Il se rassit et ajusta sa position auprès d'elle. Leurs coudes se touchèrent. Le contact les fit frémir.

« J'ai hâte que nous ayons enfin un moment à nous, chuchota-t-il tout bas. Un vrai. Pas ces petits moments que nous arrachons au présent comme des voleurs. Nous sommes ensemble tous les jours, mais tu me manques chaque jour davantage... »

Ayrèn eut un sourire charmé. Elle s'appuya un instant contre lui et, rougissante, elle lui murmura quelques mots pleins de désir en susurrant contre sa joue. La respiration du Nain s'accéléra. Ses oreilles devinrent rouge tomate. Il fut ardemment tenté de dévorer ces lèvres tentatrices qui gazouillaient si près des siennes. Une douce chaleur chatoya dans son ventre à mesure que les mots se firent plus suggestifs. L'instant était délicieux. Presque inespéré. Puis son amante se tut et s'éloigna lascivement de son visage. Leurs souffles ralentirent. Leurs regards avides s'assagirent. Tous deux savaient dominer leur passion sous la férule de leur raison : ils reprirent une assise plus distante et retrouvèrent rapidement leur couleur accoutumée.

« Tu parlais d'un plan ? reprit Ayrèn d'une voix inaltérée.

— ... Oui.

— Je t'écoute, dans ce cas. »

Avant d'en dévoiler plus, Thorin profita d'un grand pli dans sa veste pour dissimuler la main qu'il glissa dans le dos d'Ayrèn. Il la caressa avec lenteur. La laine grossièrement tricotée de son pull était rêche et pleine d'aspérité, mais ses doigts devinaient au travers les courbes de ses hanches et le creux subtil de ses reins. Ils savourèrent ensemble la douceur de ce contact. Le simple fait de se trouver aussi près l'un de l'autre, de se toucher, les comblait de joie.

« Nous mettons les voiles dès la nuit tombée, reprit-il. Nous faisons un saut à l'armurerie pour y récupérer les armes et l'équipement dont nous avons besoin, et nous prenons directement la direction de la Montagne.

— Bien compris, acquiesça-t-elle doucement.

— Il faudrait que tu ailles parler aux rejetons du batelier. Ils doivent savoir où se trouve l'armurerie. Ils feront plus confiance à une Humaine qu'à n'importe lequel d'entre-nous.

Elle fit une moue agacée :

— Maiksuk, maiksuk (3) ! J'ai déjà effrayé la grande, je crois. Je ne suis pas certaine de savoir encore comment parler à des enfants de ma propre race.

— Il faudra tout de même que tu essayes, insista-t-il sans cesser de choyer son dos. Nous ne pouvons pas nous permettre d'errer sur les quais sans savoir où aller. Nous comptons donc sur toi pour obtenir quelques informations utiles.

Ayrèn soupira et, ajustant sa position contre la main du Nain, elle dit d'un ton résigné :

— Très bien, je vais essayer. Mais je ne promets rien. Je n'ai strictement aucune patience avec les enfants.

— C'est déjà ça. Merci, Ayrèn. »

Il la gratifia d'un sourire, puis demanda :

« Alors, qu'est-ce que ça fait d'être soudainement entourée d'êtres humains ?

— Franchement ? Très bizarre ! répondit-elle en plissant le front. Je n'ai plus l'habitude. J'ai vécu dix ans Sous La Colline, avec les Hobbits de la Comté. Je m'étais habituée à baisser la tête pour parler aux gens. Depuis notre arrivée à Lacville, je me suis régulièrement surprise à regarder des ventres et des torses plutôt que des visages ! (Cet aveu arracha un rire à Thorin.) Mais en fin de compte, je suis heureuse d'avoir eu cette chance. Des femmes, des hommes, des vieillards, des enfants... Il y en a partout ! Et ils ne tiennent jamais en place. Ils s'agitent comme des fourmis surprises par la pluie ! Malgré leurs défauts, les Hommes sont toujours pleins d'effervescence, de spontanéité, de vigueur ! À vrai dire, je crois que j'avais oublié ce que ça faisait, de les côtoyer. »

Thorin accueillit sa réponse d'un hochement de tête tandis qu'il glissait son pouce sous son pull, puis sous sa chemise trop ajustée. Là, il poursuivit ses caresses sur sa peau nue en longeant le creux qui suivait la ligne de sa colonne. Ayrèn tressaillit, puis s'apaisa lentement au contact de ces doigts pleins de chaleur.

Quand il sentit qu'elle se relaxait sous ses caresses et que sa peau pâle se couvrait d'une légère chair de poule, il poursuivit d'un sourire :

« Et ça te manque, de vivre avec eux ?

Elle haussa les épaules :

— Je ne sais pas. Peut-être ! Mais je suis heureuse chez les Hobbits. Ils sont plus casaniers que les Hommes, quoique paisibles et bon-vivants. Je ne pense pas que je voudrais retourner vivre auprès des Humains, après cette aventure. »

La main caressante de Thorin se figea. Il avait peur de comprendre.

Il resta silencieux un moment, puis ajouta en hésitant :

« Tu... veux retourner dans la Comté ?

— Dès cette Quête terminée, oui. Ma maison est là-bas, tout comme celle de Bilbo. Nous ferons le voyage de retour ensemble. »

Il retira sa main et déglutit avec nervosité. Il aurait presque pu croire qu'Ayrèn plaisantait, si son expression n'avait été si sérieuse.

« Tu ne resteras pas... à Erebor ? demanda-t-il. Même pas à Dale, quand nous l'aurons reconstruite ?

— Dale ? C'est quoi ça, Dale ? s'étonna Ayrèn, regrettant déjà la chaleur de la main du Nain sur sa peau. Balin en a parlé tout à l'heure, mais je ne savais pas du tout de quoi il s'agissait.

Thorin prit un peu de temps avant de répondre, d'une voix étonnamment vive :

— C'est une ville humaine, bâtie devant les portes de la Montagne. Elle a été détruite par Smaug juste avant qu'il ne prenne d'assaut Erebor. C'est devenu une ville fantôme. Personne n'a osé s'y aventurer depuis. J'espère… la reconstruire, sitôt la Montagne reprise. »

Le front de Thorin se creusa lorsqu'il se remémora malgré lui la chaleur des flammes du dragon, la cacophonie des hurlements de douleur, l'odeur de chair brûlée, la densité des fumées incandescentes qui lui carbonisaient les poumons de l'intérieur.

Sans remarquer son trouble, Ayrèn s'exclama :

« Ah ! Maintenant que tu le dis, ça me rappelle en effet quelque chose. Mais pourquoi resterai-je à...? Oh.

Elle décroisa ses bras et se redressa soudain. Puis elle se pencha vers lui et chuchota d'un débit précipité :

— Thorin, je ne peux pas rester. Je ne pourrai pas rester.

— Pourquoi ?

— Tu me poses la question alors que tu connais déjà la réponse. Une Humaine n'a rien à faire chez les Nains.

— Quand j'aurai récupéré l'Arkenstone, aucun Nain n'osera s'opposer à mes décisions, et encore moins sur mon choix de compagne ! dit-il d'une voix empreinte d'autorité. Si c'est ta légitimité à mes côtés qui t'effraie, ne te tracasse pas. Un décret royal fera rapidement taire les mécontents.

— Mais je ne veux pas de mécontents ! objecta-t-elle fermement. Tu ne comprends pas ? Je ne suis pas là pour voler une place qui n'est pas la mienne !

— Cette place est la tienne et la tienne seule. Je n'y veux personne d'autre.

— Thorin, si nous réussissons à reprendre Erebor, tu seras sacré Roi. Ton peuple s'attendra à ce que tu prennes les décisions qui s'imposent. Tu ne peux pas leur donner une Reine qui n'est pas de leur race. »

Thorin la regardait d'un air désemparé. Son visage venait de perdre toutes ses couleurs.

« Si l'idée de vivre à mes côtés te rebute autant, pourquoi n'as-tu pas mis fin à tout cela quand tu en avais l'occasion ? demanda-t-il d'un ton de reproche. Pourquoi ne pas en finir tout de suite, tant que nous y sommes ? »

À force de sentir son cœur se ratatiner dans sa poitrine, à force de gêne, il avait rougi.

Tout à fait déstabilisée, Ayrèn commença en bégayant :

« Je ne… Je ne suis pas… ! Je n'ai pas envie que nous arrêtions de nous... Il faudrait que je… Humf. »

Elle ouvrit encore plusieurs fois la bouche, essayant désespérément de trouver les mots pour lui répondre. Après plusieurs tentatives, elle sentit le sang affluer dans ses joues et ses oreilles. La logique du Nain l'avait laissée sans voix, et sa question résonnait dans son esprit comme le coucou d'une vieille horloge. Pourquoi continuer à le fréquenter si elle ne projetait même pas de poursuivre cette relation après l'accomplissement de la Quête ?

Incapable de s'exprimer de façon cohérente, complètement perdue dans le méandre de ses propres contradictions, elle finit par murmurer :

« Je ne sais pas... »

Cette réponse ne satisfaisait pas le Nain. Pire : elle le décevait. À cet instant, il regarda Ayrèn en face. Il vit une lueur d'hésitation rutiler dans les yeux bridés de l'Humaine, qu'il trouvait d'un doré troublé.

Thorin murmura avec amertume :

« Je pense que tu connais déjà la réponse. Tu es juste trop... butée pour t'en rendre compte. »

Et il retourna dans l'autre pièce d'un pas lourd, sans prendre le temps d'attendre qu'elle lui réponde.


Bilbo arriva peu après dans le cellier, l'air soucieux. Il avait vu l'expression pleine de tristesse du prince Nain qui venait de s'en éloigner, et s'était inquiété de la tournure de la conversation qu'il avait pu avoir avec Ayrèn. Entrant lentement dans la petite pièce, il remarqua tout de suite l'expression défaite de son amie, et vint s'asseoir à côté d'elle.

Il prit ses mains dans les siennes et demanda d'une voix douce :

« Tout va bien, Ayrèn ? Tu as l'air contrariée.

— Laisse-moi tranquille ! » siffla-t-elle en retirant ses mains avec brusquerie.

Un grognement résonnait dans sa poitrine. Bilbo retint un cri et recula son visage en voyant que ses grands yeux dorés s'étaient teintés de noir.

« Ay… Ayrèn ? fit-il du bout des lèvres.

— Quoi ? Qu'est-ce que tu me veux ?

— Rien, j'étais juste inquiet, et…

— Dégage ! »

Le mot avait franchi ses lèvres retroussées comme le sifflement d'un serpent.

Choqué, Bilbo bégaya :

« Je voulais juste m'assurer que tu allais bien… Pardon, je ne vais pas te déranger plus longtemps. Excuse-moi. »

Il voulut se lever, mais Ayrèn l'attrapa par le bras pour le retenir.

« Valars tout-puissants ! s'écria-t-elle d'une voix blanche. Bilbo ! Je suis si désolée ! Je ne pensais pas un mot de ce que je t'ai dit ! Le poison me... ! »

Sa voix mourut à mesure que l'horreur l'envahissait toute entière.

Comme dans les geôles du Roi Thranduil avant cela, une nausée lui étrangla la gorge. Elle plaqua ses mains sur sa bouche et ferma violemment les yeux, se sentant prête à vomir. Ses yeux brûlaient. La tête lui tournait. Sa poitrine se parcourait de frémissements, en rythme avec le grondement qui vrombissait derrière ses côtes.

« Ayrèn, respire. Calme-toi..., chuchota Bilbo en l'entourant de ses bras. Tu fais encore une crise, c'est ça ?

— Je suis si désolée, je suis tellement, tellement désolée… »

Ayrèn cacha ses yeux pleins de larmes derrière ses mains. Elle qui ne pleurait jamais, elle sentait pourtant que la moindre émotion supplémentaire allait la faire éclater en sanglots. Des milliers de pensées l'assaillaient, aussi sombres que maléfiques. La plus pressante, la plus horrible de ces pensées, lui intimait d'égorger tous les habitants de Lacville, d'embrocher leurs enfants et de torturer la Compagnie jusqu'à ce qu'ils crèvent comme de vulgaires clébards errants. Elle savait exactement comment procéder pour qu'aucun d'eux n'en réchappe. La voix lui disait comment faire. Taillader l'artère de la nuque d'un coup net, précis, qui ne laissait aucune chance à la survie. Plonger la pointe de Scathaban dans le nombril, transpercer les viscères et déjointer deux vertèbres de l'autre côté du corps d'un mouvement souple du poignet. Puis bouger, esquiver, disparaître, trancher, piquer, réapparaître, vive comme le vent d'hiver et meurtrière comme le souffle incandescent du dragon. Et elle les voyait, tous, étendus par terre, les gorges ouvertes, les ventres béants, hurlant dans d'atroces gargouillis, à saigner jusqu'à ce que mort s'ensuive. Même si quelqu'un tentait de l'en empêcher, il tomberait sous le couperet de son courroux démoniaque avant d'avoir eu le temps de brandir son arme.

Bilbo continuait d'étreindre Ayrèn, sans se rendre compte de l'ampleur de ce qui la submergeait à ce moment. Les Nains continuaient de bavarder tranquillement dans la pièce voisine, sans faire attention à eux. Et elle avait toujours Scathaban à la ceinture. Elle était prête à la dégainer. Elle le sentait. Quelque chose le désirait, au plus profond de son âme torturée.

Alors que sa main se mouvait d'elle-même avec lenteur, parcourue de tremblements incontrôlables et violents, le Hobbit se hissa vers son visage et frotta son nez contre le sien, dans un tendre kunik lossothal.

Sans s'arrêter d'effleurer le bout de leur nez, il murmura tout bas :

« Tu es forte, Ayrèn. Tout ira bien. Et je ne t'en veux pas. Tu es exténuée, je le vois bien. L'enfermement dans la prison des Elfes t'a beaucoup affaiblie. Je serais bien sot de te reprocher ce petit écart d'humeur. »

La main d'Ayrèn s'arrêta à quelques pouces du pommeau de Scathaban.

'Je ne peux pas le tuer…' réalisa-t-elle avec horreur. 'Je ne… À quoi pensais-je ? Par la prunelle scintillante de mes ancêtres, à quoi est-ce que je pensais ? Je…' Son visage se tordit d'une grimace d'écœurement. Sauf que cette fois, c'était elle-même qui la dégoûtait. 'Est-ce que je deviens folle ? Non. Impossible. Pas moi. J'ai passé dix ans à me prélasser dans la Comté. Mon esprit ne peut pas s'être perverti si vite. Et pourtant, toutes ces voix… Je les ai bien entendues. Je ne les ai pas imaginées… Alors ça veut dire que…' Ses yeux s'agrandirent ; ils brûlaient toujours. 'Pas déjà ! Valars tout-puissants, ne me laissez pas sombrer ! J'ai commis des erreurs, mais j'ai accompli votre Volonté divine ! Ne me laissez pas seule face à eux ! Je vous en supplie ! Je vous en supplie...'

Cette fois, Bilbo devina le trouble qui agitait le fil des pensées d'Ayrèn. Il cessa le kunik.

« Ayrèn, tes yeux sont sombres..., se soucia-t-il. Tu as absolument besoin de dormir. La fatigue empire ton état.

— Je ne comprends même pas pourquoi je me suis énervée, rétorqua-t-elle faiblement. J'étais juste un peu contrariée par ma discussion avec… »

Ayrèn n'acheva pas sa phrase et détourna les yeux. Elle ne voulait plus que son ami y vît la noirceur qui s'y était installée. Elle ne savait même pas si elle allait se dissiper un jour. Cette seule idée suffisait à la faire trembler.

« Justement, s'inquiéta Bilbo. C'est encore plus inquiétant si tu déclenches une crise aussi... facilement. N'oublie pas ce qui est arrivé à ton grand-père, Framdur.

— Je ne risque pas de l'oublier…, murmura-t-elle sombrement. C'est moi qui ai été contrainte de l'achever, quand il a tenté de me tuer après avoir basculé…

Le Hobbit écarquilla les yeux.

— Tu ne m'avais pas dit que c'était toi qui l'avais…

— Je n'ai pas très envie d'en parler, le coupa-t-elle en fronçant les sourcils. Cela ne mérite même pas que l'on s'attarde dessus.

— Je comprends. »

Il n'en dit pas davantage, bien qu'il brûlait d'en savoir plus et de connaître les circonstances qui avaient confronté Ayrèn à la folie meurtrière de son grand-père. Il craignait que la plus petite, la plus subtile insistance ne déclenchât une nouvelle crise chez l'Humaine. Ses émotions étaient si extrêmes à ce moment qu'il ne prendrait le risque d'aucune contrariété.

Une idée lui vint, et il se leva d'un coup.

« Ne bouge pas, je reviens ! » dit-il soudain.

Il sortit du cellier en trottinant et y revint une minute plus tard. Il portait un grand édredon gris sur ses bras tendus ; il le déposa sur les genoux d'Ayrèn :

« Voilà. Tu auras bien chaud, là-dessous. »

Ayrèn le remercia d'un sourire fatigué, déplia la couverture et la tira jusque sous son menton, tandis que Bilbo la disposait sur ses jambes. Elle ajusta sa position contre le mur et cala ses pieds entre deux pommes de terre bien charnues. Bilbo tapota ses orteils pelotonnés sous l'édredon et ajouta d'une voix très basse :

« Maintenant, dors. Nous avons encore une heure ou deux devant nous avant que la nuit tombe. Je veillerai à ce que personne ne te dérange. »

Ayrèn n'entendit même pas la fin de sa phrase. Elle s'était déjà endormie.


Notes :

(1) Ils étaient entrés par les toilettes. Les... toilettes. Là où on fait… Aherm. Oui, bon, vous savez parfaitement ce qu'on y fait ;

(2) Les raisons de son attitude fuyante étaient multiples. Tout d'abord, les enfants l'avaient toujours rendue un peu nerveuse, d'autant que les regards insistants de Sigrid et Tilda et la façon avec laquelle elles la dévisageaient ne lui plaisaient guère. Au-delà, et sans qu'elle ne fût prête à l'admettre, elle regrettait d'avoir parlé si sèchement à la plus grande. Son propre comportement lui échappait de plus en plus, et la moindre contrariété la faisait sortir de ses gonds ;

(3) « Mauvaise idée », en Lossoth.