"J'ai toujours été du genre têtu, quand je voulais un truc.

Remus dit que je suis monomaniaque, déraisonnable à la limite de l'obsessionnel quand je décide que quelque chose doit être à moi. Mais je crois que c'est juste sa façon à lui de se la jouer avec son vocabulaire de poseur.

Cela dit, je suis prêt à reconnaître qu'il n'a peut-être pas complètement tort.

Mon entêtement était l'une des rares qualités que mes parents appréciaient chez moi quand j'étais gosse. Avant que je m'entête à leur désobéir, évidemment. Alors même que j'étais à peine capable de tenir une baguette, je ne supportais pas de ne pas réussir à saisir ce que je voulais. Ça me mettais dans des rages noires - pas aussi noires que celles de Bellatrix, mais qui faisaient trembler les murs tout de même.

Si j'avais décidé d'arriver à reproduire un sort ou à lire une phrase, j'étais capable de m'entraîner pendant des heures s'il le fallait pour y parvenir. Je ne saurais pas trop l'expliquer. Je crois que, même aujourd'hui, j'ai du mal à accepter que les choses m'échappent. C'est comme si elles se foutaient de moi et couraient juste hors de portée jusqu'à me rendre dingue. Jusqu'à ce que j'ai l'impression que j'allais crever de convoitise si je ne réussissais pas à accomplir ce que j'avais en tête.

Je sais que cet aspect de ma personnalité fout la trouille à James et à Peter. Peut-être à d'autres gens qui n'ont pas osé me le dire. Mais je pense que c'est sans doute ce qui m'a le plus aidé dans la vie.

Je suis passé pour un dingue, j'ai sué sang et eau pour faire des trucs qui auraient pu m'envoyer bouffer les pissenlits par la racine bien avant mon heure, mais au final, j'ai toujours obtenu exactement ce que je voulais.

Alors, quoi qu'on puisse penser de moi, je continue de croire que, quand on veut vraiment quelque chose, il faut être prêt à faire n'importe quoi pour l'obtenir.

N'importe quoi, quelles que soient les conséquences."

Extrait du carnet de bord de Sirius Black

XXX

Chapitre 32 :

En attendant Septembre

Sirius cala confortablement son dos contre le dossier de son siège et mordit dans l'une des grenouilles en chocolat qu'il avait achetées quelques minutes plutôt à la femme au chariot. Il jurait qu'il n'y avait pas de meilleur moyen de supporter l'ennui d'un voyage en train que de manger.

Remus le soupçonnait de n'avoir jamais pris d'autre train que l'Hogwarts Express.

Il posa son regard sur la grenouille, dont la moitié supérieure avait disparu derrière deux rangées d'impeccables dents blanches, mais dont les pattes arrières s'agitaient encore faiblement.

Il fronça le nez. Il avait toujours trouvé l'idée d'aliments animés assez répugnante. Il tuait déjà suffisamment de petits animaux depuis que Sirius le laissait sortir pendant les pleines lunes sans avoir envie d'assassiner de malheureux batraciens. Fussent-ils en chocolat.

James, Sirius et Peter trouvaient ses réticences ridicules. Ils disaient que la nourriture animée ne souffrait pas.

Un jour où ils essayaient d'enfoncer un chocolat encore frétillant au fond de sa gorge pour renforcer leurs arguments, Lily Evans était arrivée. Elle les avait pétrifié tous les trois et elle avait dit que, quelques années auparavant, les médecins affirmaient encore que les bébés ne sentaient pas la douleur. Elle s'était ensuite tourné vers Remus, lui avait souri gentiment, et avait dit qu'elle ne mangeait pas de chocogrenouilles, elle non plus.

Puis elle avait mis fin à son Petrificus Totalus d'un coup de baguette et elle était partie, de cette démarche assurée qui faisait claquer ses semelles sur les pierres qui pavaient les couloirs d'Hogwarts.

James l'avait suivie d'un regard admiratif et avait mis un terme qu'il disait définitif à sa consommation de chocogrenouilles. Sirius n'avait jamais essayé d'obliger Remus à en manger de nouveau. Il avait cependant versé quelque chose dans le shampoing d'Evans quelques jours plus tard et elle avait gardé les cheveux verts presque trois semaines.

Remus ignorait s'il s'en était pris à elle parce qu'elle l'avait contredit ou parce qu'elle l'avait empêché d'obliger Remus à se ranger à son avis.

Sirius tenait beaucoup à ce qu'il partage la plupart de ses opinions, même lorsqu'il s'agissait de l'équipe à soutenir lors d'un match de Quidditch. De guerre lasse, Remus avait fini par acquiescer à presque tout ce que Sirius disait. Personne n'était dupe, et Sirius lui jetait parfois un regard trahi quand son mensonge était trop évident (comme cette fois où Sirius s'était lancé dans une diatribe contre toute forme de poésie, cette perte de temps qui ne racontait même pas une histoire complète par texte, et que Remus avait approuvé tous ses arguments sans lever le nez de son recueil de Yeats). Cependant, la paix était préservée.

Sirius termina de mâcher la malheureuse créature et leva son regard vers Remus. Ce dernier retint un soupir devant le pli obstiné de sa bouche. Quand il avait commencé à manger, Remus avait espéré que le sujet était clos.

Apparemment, il avait eu tort.

- Alors ? demanda Sirius, le regardant droit dans les yeux. - Non, répéta Remus, plus fermement.

Son ton devait être plus sec qu'il ne l'avait voulu, car James releva la tête du jeu d'échecs qu'il disputait avec Peter et lui jeta un coup d'œil aigu.

- Mes parents ne veulent personne chez nous, ajouta Remus pour bonne mesure. Tu sais pourquoi.

- Mais... je sais déjà que tu es un loup-garou !

- Mes parents n'ont aucune idée que quelqu'un est au courant. S'ils s'en rendaient compte, ils ne me laisseraient pas retourner à Hogwarts - ils auraient trop peur que les rumeurs se répandent.

- La pleine lune est le 17, contra Sirius. Je pourrais venir chez toi maintenant et repartir avant.

Remus se massa violemment les tempes, essayant de réduire au silence la douleur qu'il sentait sourdre dans son crâne.

Quand il avait une idée en tête, Sirius était incapable d'accepter un refus. Mais cette fois-ci, il faudrait bien trouver un moyen de le lui faire avaler : il ne pouvait certainement pas venir passer une partie des vacances d'été chez lui.

Il étouffa un ricanement nerveux à l'idée de présenter Sirius Black à l'agent Johnston en lui annonçant qu'il avait décidé d'inviter un ami à venir passer quelques jours à Hôly Mon's Cottage. Sirius voudrait-il participer aux expériences ? Se faire faire quelques prises de sang, peut-être ? Boire une ou deux potions pour que des hommes en robes blanches de guérisseur puissent voir ce qui se passait ?

- Nous partons en voyage, dit-il, le plus calmement possible. Nous ne rentrerons chez nous que pour les transformations. Mes parents adorent l'étranger.

- Ah ?

Sirius parut plus songeur que désappointé et Remus sentit un début d'angoisse agripper son estomac.

Retourner chez Johnston pour deux mois était déjà suffisamment difficile sans que Sirius passe le trajet de retour à lui ordonner de lui tenir compagnie pendant une partie des vacances.

Remus ne pouvait pas. Même s'il l'avait voulu (il ignore si c'est le cas ou non et refuse d'y réfléchir plus avant) il ne pouvait pas.

- Tu peux venir chez moi, alors, dit finalement Sirius.

Remus vit James et Peter échanger une grimace par-dessus l'échiquier posé en équilibre instable sur la banquette de leur compartiment. Les pièces étaient ballottées au gré de la progression du train et protestaient avec énergie dès qu'elles trébuchaient hors de leur case.

- Non, dit-il encore. Je dois passer les vacances avec mes parents, je ne les vois pas de toute l'année scolaire. Et ils ne veulent pas que j'invite qui que ce soit. C'est un moment réservé à la famille.

L'expression sur le visage de Sirius rendit son incompréhension évidente. Remus mordit sa lèvre inférieure pour s'empêcher d'ajouter qu'il avait suffisamment d'informations sur les Black pour dire avec certitude qu'il ne passerait même pas le seuil de leur demeure. Il avait le vague sentiment qu'il ne faudrait qu'un seul coup d'œil à M. Black pour déterminer ce qu'il était vraiment.

De surcroît, il ne pouvait pas jurer que ce dernier n'était jamais venu rendre visite à l'agent Johnston.

- Je parlerai avec tes parents en sortant du train, décida soudain Sirius.

Remus se leva brusquement. Sans dire un mot, il sortit du compartiment et referma la porte derrière lui. Puis il avança dans le couloir, sans savoir où il allait. Après tout, ce n'était pas comme s'il pouvait rejoindre d'autres amis.

Il entendit la porte du compartiment s'ouvrir et claquer derrière lui. Il ne se retourna pas, mais il reconnut immédiatement les pas qui s'approchaient de lui.

- Je ne vois toujours pas pourquoi tu ne pourrais pas passer quelques jours...

Avant même d'avoir compris ce qu'il faisait, Remus se retrouva face à Sirius. Sa main droite enserrant sa gorge, il le pressait contre la paroi recouverte de moquette rêche qui vibrait doucement au rythme du train.

- Je ne peux pas, d'accord ? gronda Remus entre ses dents serrées. Je ne peux pas.

Il continua de presser Sirius contre le mur, faisant attention à ne pas broyer sa trachée. Il supposait qu'il lui faisait mal, cependant.

Sirius le regarda un instant comme s'il ne l'avait jamais vu auparavant. Puis, les yeux écarquillés, il hocha précautionneusement la tête. Remus relâcha doucement sa gorge. Il s'apprêtait à faire un pas en arrière quand Sirius attrapa son visage à deux mains et le ramena brutalement vers lui. Leurs dents s'entrechoquèrent. Remus eut un cri de protestation étouffé. Mais, alors que ses lèvres s'ouvraient, il sentit quelque chose de tiède et d'humide pénétrer dans sa bouche.

Pétrifié, il demeura immobile alors que Sirius pressait ses lèvres contre les siennes au point que Remus croyait sentir des bleus se former sur les siennes, et explorait sa bouche avec sa langue comme s'il essayait de l'apprendre par cœur. Remus n'aurait pas su dire si c'était aussi répugnant qu'il l'avait pensé en première année quand il avait vu des couples s'embrasser dans les couloirs d'Hogwarts. Il n'aurait pas non plus su dire si c'était plaisant.

Une des mains de Sirius agrippait maintenant son bras et il sentait ses ongles s'enfoncer dans sa peau à travers sa fine chemise.

C'était comme... se noyer, pensa-t-il.

Il s'aperçut soudain que, sans s'en rendre compte, il avait fermé les yeux. Il se hâta de les rouvrir. Il espérait que Sirius n'avait rien remarqué.

Il mordit la langue dans sa bouche. Pas trop fort, juste un avertissement.

Leurs lèvres firent un bruit mouillé écœurant en se séparant. Sirius respirait bruyamment et le regardait avec une intensité inhabituelle, même pour lui.

Remus était presque certain qu'il avait remarqué.

Sa tête lui paraissait étrangement légère et il prit tout à coup conscience du fait qu'il n'avait pas rempli ses poumons d'oxygène depuis que Sirius l'avait attrapé.

Il inspira brutalement et se mit à tousser. Il s'écarta de Sirius, toussant et ahanant comme s'il émergeait de l'eau.

Quand il eut retrouvé son souffle, il se redressa, certain que son visage était cramoisi. Sirius était toujours adossé au mur, l'observant avec intérêt.

Était-il fou ? Le toucher de cette façon au beau milieu d'un train, là où n'importe qui pourrait les voir ! Avait-il donc déjà oublié ce qui s'était passé avec Regulus ? Snape croyait aussi tout savoir... S'ils ne faisaient pas attention, d'ici la rentrée, tout le monde penserait qu'ils s'adonnaient à des activités peu recommandables. Les rumeurs se propageaient toujours, aussi ridicules soient-elles.

Même s'il essayait de l'expliquer, personne ne comprendrait que Sirius jouait seulement à l'un de ces petits jeux de pouvoir qu'il affectionnait. Remus ne serait pas étonné qu'il embrasse aussi James et Peter quand cela le prenait.

Non, les autres penseraient qu'ils avaient ce genre de relation, aussi impossible que ce soit.

- On ne se verra pas cet été, dit Remus, d'une voix rauque qu'il peinait à reconnaître. Pas de lettre, pas de visite, rien. Et mes parents ne viennent pas me chercher à la sortie du train.

Sirius hocha la tête. Puis il sourit et il retourna dans leur compartiment sans insister. Remus demeura dans le couloir, à écouter le train avancer.

Il était soulagé que Sirius ait plié aussi facilement. Bien sûr, il savait ce que ça signifiait - Sirius n'abandonnait ce qu'il voulait que lorsqu'on lui donnait quelque chose qu'il voulait encore davantage en échange.

Remus préférait ne pas penser à ce dont il s'agissait.

Il essuya ses lèvres du revers de la main et attendit cinq minutes avant de rejoindre son compartiment.

XXX

Quand le train ralentit, Remus se leva pour descendre sa malle des étagères métalliques sur lesquels les bagages étaient rangés durant le trajet. Sirius se leva automatiquement pour l'aider. Remus le remercia et sortit du compartiment. Sirius s'était comporté tout à fait normalement pendant le reste du trajet, comme s'il ne s'était rien passé.

Se mêlant à la foule d'élèves, Remus descendit du train. Il attendit sur le quai que James, Peter et Sirius soient aussi sortis. Après tout, ils ne se verraient plus pendant deux mois.

Soudain, quelqu'un passa très près de lui. Surpris, il tourna la tête et croisa le regard noir de Severus Snape. Ce dernier jeta un coup d'œil autour de lui.

- N'oublie pas ma proposition, Lupin, souffla-t-il. En septembre...

Il hocha la tête et s'éloigna. Sirius apparut quelques secondes plus tard, les yeux plissés d'un air vindicatif.

- Servilus te parlait ? demanda-t-il d'un ton faussement désintéressé.

- Non. Pas vraiment, répondit Remus.

Sirius l'observa encore, puis il acquiesça, visiblement rasséréné.

James et Peter vinrent les saluer rapidement - leurs parents respectifs attendaient déjà sur le quai et semblaient impatients d'échapper à la foule. Remus n'avait pas vu les parents de Sirius. Il vit cependant Regulus sortir du train, traînant péniblement sa malle derrière lui. Il avait encore un corps d'enfant, et il aurait été difficile de manœuvrer une malle en lévitation par l'étroite porte de son wagon avec tous les élèves qui se bousculaient vers la sortie. Après tout, Regulus n'était encore qu'en seconde année.

Remus le regarda descendre et tourner la tête en tous sens. Il croisa son regard et une expression d'horreur et de dégoût teinté de quelque chose proche de la terreur passa sur son visage. Il était évident qu'il n'avait pas oublié ce qu'il avait vu dans la bibliothèque.

Et qu'il pensait que tout était de la faute de Remus.

Peut-être avait-il raison, songea vaguement Remus en le regardant s'avancer vers un elfe de maison particulièrement laid.

Après tout, autant que Remus sache, Sirius ne jouait pas aux mêmes jeux avec James ou Peter. Ou qui que ce soit d'autre.

Alors peut-être avait-il inconsciemment fait quelque chose qui avait déclenché le phénomène. Lui ou l'Autre, comment savoir ?

- Oh non, pas lui, marmonna Sirius.

Remus, tiré de ses pensées, se tourna vers lui pour voir qu'il observait lui aussi son frère.

- Je déteste cet elfe, continua-t-il.

- Je dois y aller, intervint Remus. Mes parents m'attendent à la maison.

Sirius le regarda un instant, son visage très proche du sien. Remus craignit presque qu'il n'essayât de l'embrasser encore une fois. Il sentit ses paupières papillonner alors que le souffle de l'autre garçon faisait frémir la chair de son visage.

- D'accord, dit finalement Sirius. En septembre...

Il leva sa main et enserra brièvement son poignet d'une façon qui était devenue si familière au fil des mois que l'étreinte ne lui évoquait presque plus une menotte. Et Remus aurait voulu rire de la similarité entre son "au revoir" et celui de Snape, mais il ne le pouvait pas. Alors il dit :

- Bonnes vacances.

Sirius attrapa de nouveau son poignet, serrant assez fort pour laisser une marque rouge sur sa peau pendant quelques minutes, avant de tourner les talons. Remus ne resta pas pour le voir rejoindre l'elfe. Il fendit la foule et traversa le mur qui menait à la gare des moldus.

Sa malle posée sur un chariot, il avança vers la sortie.

L'agent Johnston attendait.


N/A : merci encore une fois à tous ceux qui ont pris la peine de laisser un commentaire. J'ai l'impression qu'il y a quelques bugs avec le site parce qu'en ce moment, beaucoup de reviews passent en anonyme (ou alors avec le nom du commentateur mais sans lien de réponse). Pff, l'informatique...

Sur un autre chapitre, une lectrice s'est plainte des typo et des fautes d'orthographe. Comme je le lui ai dit, je suis sûre qu'il y en a puisque je n'ai pas vraiment le temps de relire à fond - je le fais une fois avant de poster et c'est tout. Je pourrais relire plus de fois, mais produire un chapitre de fiction immobilise déjà deux jours d'écriture par semaine et je suis sur cinq projets d'écriture en même temps (cette fiction et quatre pour lesquels je suis payée et qui ont donc une légère priorité, puisque je pars étudier à l'étranger dans deux mois et que tout coûte très cher... ^^'). Je ne peux pas vraiment me permettre de mieux raffiner tout ça - quand cette fiction sera terminée, je ferai sans doute une relecture de l'ensemble. Pour le moment, si je veux poster régulièrement je dois garder les choses telles quelles sont.

Cependant, si vous voyez une faute, n'hésitez pas à me le signaler et je corrigerai. Merci ^^.