Un grand merci à tous pour votre soutien. Vous êtes de bons coachs littéraires, vous savez.;)

Il y a sûrement un tas de fautes, je me corrigerai plus tard, promis. Là je suis un peu à la course pour être dans les délais que je me suis imposés.

Chapitre 36

Avis

Ma première nuit au Japon était mouvementée mentalement. Celle de Bella était paisible d'après son visage abandonné aux limbes. Rien d'étonnant à cela, la journée avait été rude.

Depuis que nous avions passé à un cheveu de nous perdre pour toujours, ses sommeils avaient changés. Ses étreintes inconscientes étaient plus fermes. Son corps autrefois alangui se recroquevillait maintenant contre le mien, comme si chaque membre en contact rassurait son subconscient sur ma présence. Loin de me plaindre de cette nouvelle intimité, je l'enroulais toujours de mes bras et nos jambes s'entremêlaient sous les couvertures.

Malgré le lit peu confortable, Bella dormait à poings fermés. Quoique... Cela faisait des mois qu'elle dormait aux côtés d'une créature aussi froide et dure que la pierre. Elle avait maintenant l'habitude des surfaces solides.

Elle s'était endormie émerveillée et reconnaissante de ce qui s'était produit cet après-midi. Moi je restais troublé. Akiko avait trouvé une manière bien particulière de prouver ses bonnes intentions et faire disparaître -un peu- ma méfiance. Je n'approuvais pas la méthode pour y arriver bien qu'elle fut efficace.

Quel paradoxe de détenir un don pareil. La nature du vampire, sa raison d'être première, se résumait à détruire des vies, à s'y abreuver. Tuer pour survivre, c'était ce qui nous définissait, ce qui faisait en sorte que nous peuplions l'imaginaire des humains d'histoires d'épouvante et surnaturelles. Nous étions craints, et avec raison. Certains spécimens, comme ma famille, avaient lutté contre cette nature destructrice, ce qui faisait de nous des êtres à part. Et voilà que l'un des nôtres possédait à la fois la faculté de détruire et réparer. Doublement à part. Tuer et guérir en même temps. Combiner les deux étaient impossibles. Combien d'années et de siècles s'étaient-ils écoulés avant que cette Akiko ne fasse un choix sur la voie à suivre?

Le dragon noir et blanc.

Je comprenais maintenant la signification de son nom. Elle était à la fois bonne et mauvaise, noire et blanche, lumière et ténèbres. Deux concepts, deux antipodes, deux notions disparates, dans le même corps et le même esprit. Gérer cette double personnalité ne devait pas être simple.

Les miens et moi étions nés submergés par le désir de détruire, mais nous avions choisi d'agir en bien, de devenir Bien. Nous avions forgé ce Bien, construit, il n'était pas en nous d'abord. Akiko, elle, était née ainsi, d'une essence à la fois bonne et mauvaise. Elle n'avait pas choisi le Bien. Il avait été présent en elle dès sa transformation. J'ignorais tout de son passé, mais ce fut sûrement une dure épreuve de gérer ces deux états à la fois.

Le personnage était de plus en plus complexe à mesure que j'en savais davantage sur elle. Les miens étaient ici depuis plus longtemps que moi et n'avaient toujours pas saisi toutes les facettes de notre hôtesse. J'avais l'impression que personne ne lèverait jamais complètement le voile de mystère qui entourait cette femme vampire.

Suite à l'incident de cet après-midi, elle ne m'avait pas laissé le temps de la remercier ni de présenter des excuses. Elle s'était retirée pour me laisser avec ma famille.

Ce furent des retrouvailles espiègles.

« On te l'avait bien dit que cette Akiko était spéciale! »

Avant d'ébouriffer allégrement Bella, Emmett s'était chargé de m'accueillir à sa façon, à coups de bourrades fraternelles.

Carlisle avait observé le front de mon amoureuse, fasciné.

« Elle nous avait parlé de son don, mais elle ne peut le pratiquer sans éveiller trop de questions et de soupçons chez les humains alors nous n'avions pas encore eu l'occasion de la voir à l'oeuvre. C'est extraordinaire. Les vaisseaux se sont dilatés complètement. »

Rosalie m'avait donné une tape amicale sur l'épaule.

« Tu n'as plus de raison de m'en vouloir maintenant. Disparu le bobo! »

Esmé avait serré Bella dans ses bras et rassurée cette dernière qui était encore passablement sous le choc. Ma mère ne m'avait pas trop grondé, consciente qu'elle aurait probablement agi de la même façon si elle avait vu Akiko se jeter sur Bella aussi vite sans aucun signe précurseur.

Depuis le chemin de gravier, Jasper m'avait fait un clin d'oeil complice -il maintenait ses distances automatiquement quand Bella était dans les parages- et Alice avait eu une petite mine malicieuse.

« Edward Cullen le gentleman qui frappe une femme? Tu me déçois vraiment, frérot. »

Je suppose que je devais me sentir coupable, mais bon. Cette Akiko n'avait pas choisi le moyen le plus subtil pour agir, après tout.

Alors que les miens avaient continué d'échanger leurs impressions avec ma compagne, les engrenages de mon cerveau s'étaient mis à tourner à toute vapeur. Enchaînant les hypothèses et les idées, je m'étais mis à contempler Bella, son regard tranquille et éteint. J'avais ensuite tourné les yeux vers le chemin qu'avait pris notre hôtesse.

Bella était trop en paix avec elle-même pour y songer et elle s'oubliait tellement, accordait si peu d'importance à son état que j'étais certain que jamais l'envie de le demander à Akiko ne lui effleurerait l'esprit. Mais moi je pouvais demander...

Alice avait vu la direction de mes décisions et m'avait arrêté en pensées.

« C'est inutile de lui demander. On l'a déjà fait. Nous lui avons posé la question dès qu'elle nous a parlé de son don. Ses capacités sont limitées. Elle ne peut s'occuper que des blessures, pas des maladies. Je suis désolée. »

Pendant quelques secondes je m'étais fait de fausses joies.

C'eut été trop beau pour être vrai.

La soirée s'était écoulée sans que cette Akiko ne réapparaisse. Notre famille s'était réunie dans la pagode-maîtresse du pavillon, plus grande que toutes les autres. C'était là que Esmé et Carlisle séjournaient officiellement, mais l'endroit servait plutôt de quartier général aux Cullen. Durant les journées de soleil, tout le monde s'y enfermait pour éviter que les humains du site ne les voient.

Ce soir-là j'avais appris beaucoup de choses sur ce qu'avaient fabriqué les miens avant notre arrivée. J'avais pu constater que les Cullen s'étaient facilement laissés imprégner par les coutumes des environs. Ces derniers jours, ils s'étaient mêlés aux humains plus qu'ils n'avaient jamais eu l'occasion de le faire. En raison des règles du site, personne ne posait de questions sur leur provenance et personne ne se méfiait de leur intimidante prestance vampirique.

On pouvait faire des tas de trucs ici; arts martiaux, musique, danse, peinture, jardinerie, méditation. Et les miens n'avaient pas hésité à imiter les humains. Esmé avait commencé à peindre, Rosalie s'intéressait à la danse, Jasper s'amusait au Shogi (une sorte d'échecs japonais beaucoup plus complexe et casse-tête), Carlisle se plaisait à découvrir les vertus de l'herboristerie, Emmett avait un penchant pour les arts martiaux et Alice avait un faible pour les tisseuses qui fabriquaient des vêtements de soie raffinés.

D'ailleurs, elle nous avait analysé, Bella et moi, de son oeil critique.

« Demain, je vais devoir m'occuper de votre cas. »

Alice avait fait subir à toute ma famille un changement radical. Vêtus de vêtements anciens, les Cullen avaient adopté la mode du coin. Bella et moi n'échapperions pas au traitement. Alice s'occuperait personnellement de nous mettre au goût du jour et mieux valait se soumettre à sa volonté quand elle s'était lancée parce que rien ne pouvait l'arrêter.

Dans l'ensemble, toute ma famille se plaisait ici et je sentais que Bella se laisserait très rapidement séduire par le site aussi.

Quant à moi, je trouvais toutes ces activités dignes d'un Club Med version asiatique. On aurait dit que Akiko avait créé un village vacances, ni plus ni moins.

Quoi qu'il en soit, je ne devais pas oublier ce qu'elle avait accompli aujourd'hui.

À présent redevenu pâle et lisse, je dévisageais le front de Bella sans relâche. Du bout des doigts, je dessinais la surface de sa peau. Le voir de mes propres yeux ne suffisait pas pour me convaincre. Cela relevait de la magie, littéralement.

Je croyais me faire discret, mais mes caresses finirent par la réveiller. Elle remua dans mes bras. Je me penchai à son oreille et fis de ma voix une berceuse pour la maintenir endormie.

« Pardonne-moi. Je ne voulais pas te réveiller. Rendors-toi. »

Les inflexions douces de mon timbre n'y suffirent pas. Le revers de ma main reposait toujours contre sa tempe et un vague sourire endormi apparut sur son visage lorsqu'elle saisit pourquoi je n'avais de cesse de frôler cette zone.

« Toujours aussi impressionné par les dons de Akiko? »

J'embrassai ses paupières qu'elle n'avait même pas la force d'ouvrir tant elle était trop près du sommeil.

« Toujours. Dors maintenant. »

Ce qu'elle fit non sans avoir d'abord enfoui sa tête au creux de mon épaule.

Son souffle chaud irradia ma peau à travers mon t-shirt et je retins un frisson.

Je laissai mes lèvres sur sa tempe revenue à la normale.

De la magie.

Avoir un tel don m'ouvrirait beaucoup d'horizons...

Tout à coup de curieuses pensées s'immiscèrent dans ma conscience. Ce dont j'avais été témoin aujourd'hui m'amena à de terribles réflexions, des pensées déconvenues et horrifiantes et des possibilités qui me révulsèrent. Je n'en revenais pas que des idées pareilles me traversèrent l'esprit. Il s'agissait d'idées nées de mon subconscient sur lequel je n'avais de contrôle, mais qui demeuraient quand même le résultat de mes désirs les plus profonds et les plus égoïstes.

« Qu'y-a-t-il? »

Je fus arraché de mes lugubres réflexions.

« Tu ne dors toujours pas? » m'étonnai-je.

« Je somnolais, mais j'ai ressenti une tension chez toi. Que se passe-t-il? »

La répulsion que m'inspiraient mes réflexions s'en était fait ressentir jusque dans mon corps. Si bien que Bella était à présent totalement réveillée et lucide.

Comme j'hésitais à répondre, elle fit ses propres déductions.

« Akiko est dans les parages? »

Jusque là, ma tension avait toujours eu qu'une seule origine et c'était cette vampire. Pas cette fois. Quoique... Il y avait tout de même un lien avec elle.

« Non, ce n'est pas ça.

-Alors pourquoi es-tu aussi... crispé? »

Je n'avais pas envie de faire part du côté sombre et arriviste de mon subconscient. Cette part de moi était si laide qu'il valait mieux la laisser là où elle était; dans un tiroir de ma tête fermé à double tour.

« Edward? »

Le souci que je décelai dans ses yeux me fit subitement céder.

« J'ai des pensées absolument égoïstes et dégoûtantes si tu veux tout savoir. »

Intriguée, elle se dégagea des couvertures et se releva sur un coude.

« Pourrais-tu être plus précis? »

Je me redressai à mon tour.

« Akiko peut guérir toutes les blessures.

-Et même réparer des os. » hocha-t-elle, pensive et encore un brin émerveillée par ce que les Cullen avaient révélé sur son don dans la soirée.

« Voilà. » décrétai-je comme si tout était clair.

« Quel est le rapport avec tes pensées? »

Mettre des mots sur lesdites pensées les rendraient plus réelles et plus écoeurantes. J'eus tellement de mal à les verbaliser que je regardai le plafond de la maisonnette, une surface neutre qui ne me renverrait pas un regard horrifié.

« Si... Si jamais nous deux... Si nous faisions... Si jamais je me permettais de... d'aller plus loin... Et que je dérapais au point de... »

Même si j'avais du mal à articuler, Bella comprit et fit le lien avec Akiko.

« Au point de me faire du mal, les talents de Akiko seraient utiles pour réparer ce que tu as cassé. » termina-t-elle.

J'échappai une plainte de dégoût que Bella interpréta pour un oui.

« Je me fais honte.»

Je singeai mon subconscient belliqueux.

« "Oh, on s'en fiche que tu souffres le martyre. Pas la peine de retenir ma fougue meurtrière; on a une vampire magicienne qui fera tout disparaître en un clin d'oeil, de toute façon!" Ça, bien entendu, ça vaut seulement si tu ne meurs pas sur le coup.»

Mes envies étaient telles que je cherchais inconsciemment un moyen de les assouvir l'esprit tranquille.

J'en eus la nausée.

Le front dans ma main, j'attendis une réaction. Puisque seul le silence me répondait, je levai un oeil craintif sur Bella.

« Je te répugne?

-Non, je suis juste ahurie par cette certitude implacable chez toi que ça finirait mal au point de penser à des solutions pareilles pour effacer le désastre que tu causerais inévitablement.

-J'ai appris à avoir le dessus sur le vampire assoiffé, pas sur... » Au point où j'en étais, autant dire le mot le plus descriptif à mon sens « sur la bête assoiffée d'union charnelle.

-Et union charnelle = ma mort assurée. Comment peux-tu en être certain avant d'avoir essayé? »

Essayer ? ! Le mot à lui seul provoquait une gamme d'émotions contradictoires dont la frayeur et l'excitation suprême prédominaient.

Je recouvris un certain sang-froid et tentai d'expliquer que j'avais des preuves de ce que j'avançais et pas besoin "d'essayer" pour savoir que j'avais raison.

« Mon don me permet de voir certains souvenirs des couples de ma famille qui sont... instructifs sur la nature vampire.

-En d'autres termes, tu as espionné la vie privée de ta famille? »

Elle pouffa.

Comment arrivait-elle à demeurer si détendue alors que je me trouvais dans un état d'écoeurement absolu?

« Pas à dessein. » me défendis-je. « Je n'y peux rien si les pensées des autres sont trop évidentes et bruyantes. J'essaie d'être discret, mais certains esprits sont si criards que rien ne peut m'échapper.

-Et ce que tu as observé malgré toi te mène à la conclusion que...?

-Que ce que nous autres vampires ressentons est si fort et intense que nous devenons nous-même " forts" et "intenses".

-Violents, autrement dit. »

J'approuvai d'un son rauque de dégoût.

« La nature vampire est plus animale qu'humaine.

-Oh, il y a des tas d'humains qui se comportent comme des animaux. Je suis peut-être une tigresse sadique, qui sait! »

Elle leva ses mains et courba ses doigts pour imiter des griffes qu'elle fit semblant de planter dans ma poitrine.

C'était une tentative d'humour pour me décrisper et cela fonctionna un peu.

J'attrapai d'une main les siennes. Si petites et si menues que l'imitation du tigre rappelait plutôt un inoffensif chaton.

« Oh non. Pas toi... »

Je conservai ses deux mains prisonnières des miennes, les contemplai. Il serait tellement facile de les broyer si je ne faisais pas attention...

« Tu es trop douce et aimante. »

Je menai ses jointures à mes lèvres.

« Trop tendre, trop pure. » murmurai-je contre sa peau. Je frottai ma joue contre sa paume, en humai son parfum unique.

Ses traits perdirent toute trace d'humour. Son corps s'inclina jusqu'à ce que son front heurte doucement le mien.

« Regarde-nous. Regarda ça. » Elle déposa un baiser sur les mains qui retenaient toujours ses doigts. Mon épiderme pétilla aussitôt d'allégresse. « Tu es peut-être un vampire avec un instinct plus animal qu'humain, ce que je perçois chez toi là, maintenant, n'a rien de violent. Au contraire. »

Je soupirai et l'abandonnai sur le lit.

« Hé... Où vas-tu? »

J'étais déjà de retour avec l'un des carreaux de papiers déchirés qui couvraient la porte de la maison -enfin, qui avaient couvert la porte jusqu'à cet après-midi. Je lui tendis le cadre pour qu'elle l'inspecte.

« J'ai défoncé une porte aujourd'hui. » lui rappelai-je, acerbe.

Elle n'accorda pas attention longtemps à l'objet et le déposa à côté du futon.

« Techniquement, c'est Akiko qui a défoncé la porte.

-Parce que je l'ai balancé dedans. Il suffit d'une fraction de seconde et je peux détruire n'importe quoi. »

À son tour de soupirer.

« Bon, d'accord, tu peux être violent, mais pas dans ces circonstances, pas avec moi. »

Quand je repris place en tailleur sur le matelas, elle s'immisça doucement entre mes jambes. Assise sur mes cuisses, elle entoura ses bras autour de mon cou.

« Ta confiance envers moi me sidérera toujours. » chuchotai-je contre sa joue.

« Il faut bien que quelqu'un ait foi en toi puisque tu es trop têtu pour le faire. »

L'arête de son nez caressa tranquillement ma mâchoire avant de laisser place à ses lèvres. Je fermai mes paupières, grisé par le baiser déposé sur ma peau. Le marbre froid tiédit au passage de sa bouche qui glissa jusqu'à ma tempe.

« J'aimerais que tu me fasses une promesse. » dit-elle au creux de mon oreille.

Ses cheveux épars me chatouillaient le visage et me déconcentraient.

« Encore une?

-Enfin... Ce n'est pas une promesse, mais plutôt une faveur.

-Je t'écoute. »

Elle ne parla tout de suite. Sa bouche effleura à nouveau ma mâchoire, en suivit la jonction jusqu'à la commissure de mes lèvres et les embrassa l'une après l'autre. J'en oubliai la faveur et ouvris ma bouche. Je perdais déjà le Nord rien qu'avec un baiser. Il n'y en avait pas un pareil. Ils étaient tous différents, tous porteurs de sensations nouvelles addictives et chaque grain de peau de nos lèvres mêlés étaient une étincelle de plus qui alimentait le feu de joie au coeur de ma poitrine et de mon aine.

Ce ne fut qu'au moment où mes mains s'emparèrent de son visage en coupe qu'elle déracina ses lèvres des miennes.

Je n'étais pas encore revenu sur terre quand elle dit entre deux souffles erratiques:

« J'ignore encore quelle décision tu prendras à mon sujet, en ce qui concerne ma mortalité, je veux dire. Je ne suis pas pressée et la décision que tu prendras me conviendra, quelle qu'elle soit. Toutefois, si jamais tu choisis de me transformer, je voudrais que tu fasses... que nous accomplissions quelque chose avant. »

Elle prit une pause pour respirer.

Elle savait que je la regardais, éperdu, et sourit.

« Je veux te prouver que tu ne peux pas me faire de mal, que j'ai raison de te faire confiance. Alors j'aimerais bien... faire un essai. Une fois transformée, je n'aurais plus l'occasion de te montrer que tu as tort de craindre le pire puisque je serais aussi forte et solide que toi. Et si jamais tu décides de me laisser telle que je suis, je voudrais au moins, une fois durant ma vie, que nous essayons. »

Essayer... Encore ce mot terrifiant et exaltant.

Je déglutis.

Essayer...

J'en crevais d'envie.

« D'accord. »

Quelle autre réponse pouvais-je donner? Je ne pouvais pas lui refuser ça, même si j'étais terrorisé.

La terreur était une émotion plus humaine que vampirique et en cela je fus plein de gratitude envers Bella. Elle me faisait vivre des sentiments plus proches de l'humanité. Et j'espérai être suffisamment humain aussi pour ce qu'elle m'avait demandé d'accomplir...

Elle sourit à nouveau et enfouit sa tête sous mon menton.

Je compris que ce ne serait pas ce soir qu'elle demanderait de faire une tentative. Elle me laisserait le temps d'assimiler le concept du mot "essai", de me familiariser avec l'idée qu'un jour je devrais faire fi de mes peurs.

Ses derniers mots prononcés trottèrent dans ma tête et je m'affligeai.

« C'est injuste.

-Quoi donc?

-Ça m'est égal de brider mes envies si ça peut te sauver. Mais ce n'est pas juste que tu sois... privée de cet aspect-là d'une relation à cause de moi. »

Elle haussa les épaules.

« Personnellement, je n'ai pas besoin de ça pour être heureuse. Je serais très ingrate de quémander davantage alors que tu es ce qui m'est arrivé de mieux. »

Petit velours sur mon coeur gelé. Je ne voyais pas venir le jour où je cesserais de ressentir cette incrédulité bienheureuse et cette folle plénitude de savoir que j'étais sa réponse à tout, autant qu'elle était la mienne.

« Mais... Je serais contente de faire cette expérience avec toi, de découvrir ce que c'est avec toi. »

Je raffermis ma prise.

« Je le voudrais tellement aussi. Si tu savais...

-Tout se passera bien. »

Bella était si confiante, si sûre d'elle et si pleine de sollicitude que cela donnait bien envie de la croire.

Je demeurai là, assis sur le futon, avec cette petite boule de confiance rassurante contre ma poitrine jusqu'à ce que je prenne soudain conscience de l'absurdité de la situation.

« J'ai peine à croire que nous parlons de sexe alors que nous sommes perdus au fin fond du Japon. »

Elle se retira de moi, bouche bée, les yeux agrandis portés sur mon visage.

« Ça alors!

-Quoi? Qu'est-ce qui ne va pas? » m'inquiétai-je aussitôt.

« Tu as dit le mot sexe! » s'exclama-t-elle d'un air faussement outragé.

« Heu... Il ne fallait pas?

-Ça sonne plutôt étrange de la bouche du vampire aux moeurs désuètes datant du dernier siècle. »

Elle réprima un grand fou rire.

Je roulai des yeux et me renversai sur le dos, la forçant à suivre le mouvement.

« Petite sotte. Rendors-toi à présent. La fatigue te fait dire des bêtises.

-Si je dis que je t'aime, tu considéreras ça comme une bêtise?

-Oh oui. Ce sera la plus énorme des bêtises que tu auras jamais dite. Et la plus merveilleuse aussi. »

Son rire vibra contre ma poitrine et elle se rendormit, béate, en murmurant les mots qui me faisaient toujours oublier tout tracas et qui apaisaient ma conscience.

Si Akiko avait le don de guérir les blessures, Bella était en soi un don de guérison à elle seule.

Le lendemain matin, une petite tornade vint kidnapper Bella pour de premiers essayages. Je les laissai partir sans trop rechigner, me rappelant avoir dit au petit monstre qu'elle pouvait s'incruster quand bon lui semble puisque nous lui devions la vie.

Je décidai de mettre à profit notre séparation pour faire ce que Akiko ne m'avait pas laissé faire la veille: m'excuser. Le temps était aussi gris que la veille, aussi n'eus-je pas à tenir compte du soleil.

Je repérai notre hôtesse dans sa pagode rouge qui se révélait en fait un substitut de son laboratoire à Tokyo. Elle continuait ses recherches même ici.

« Je n'accepte pas vos excuses. » me rétorqua-t-elle sans même lâcher des yeux le contenu d'une éprouvette rempli d'une substance chimique que je n'arrivai pas à identifier.

Démonté, je regardai le plancher. Bien fait pour moi. Je l'avais bien cherché.

Je me demandais comment faire amende honorable quand elle ajouta: « Car il n'y a rien à pardonner. »

Elle m'accorda un sourire en coin pour ensuite se concentrer à nouveau sur sa tâche.

Je me sentis libéré d'un certain poids malgré moi.

« Acceptez alors mes remerciements. Vos connaissances sur les lycans nous ont sauvé la vie. »

Si je ne pouvais pas encore baisser tout à fait ma garde, je pouvais au moins témoigner d'un peu de bonne foi et essayer de créer un climat plus détendu.

« Et merci d'avoir guéri ma compagne. Bella est très reconnaissante.

-Mais vous ne la laisserez pas me faire part de sa gratitude. Vous ne me faites pas encore assez confiance pour la laisser s'approcher. »

Voyant mes traits se refermer, elle me rassura.

« Ce n'est pas un reproche, Edward-san. Seulement une constatation. »

Décidément, elle faisait preuve d'une étonnante compréhension.

« Toutefois, cette méfiance constante me pousse à me poser des questions. Pourquoi avoir accepté de rester ici alors que ma présence vous rend si... inconfortable? Vous m'avez remercié pour mes services, vous n'avez plus de compte à me rendre alors vous pourriez vous en aller dès maintenant. »

J'haussai les épaules, ne sachant trop moi-même pour quelle raison je ne tenais plus à m'en aller.

« Esmé m'a dit que cette rencontre pourrait m'être bénéfique.

-Mais vous ignorez en quoi une menace potentielle peut être bénéfique. Don de guérison ou pas, je n'en demeure pas moins une vampire qui se nourrit de sang humain.»

Est-ce qu'elle avait aussi un don pour lire les pensées, ma foi?

« Je suis navré. Je n'y peux rien. Je ne peux pas m'empêcher de me soucier de la sécurité de ma compagne.

-L'éloigner de moi mettrait un terme à cette inquiétude alors pourquoi restez-vous?

-Parce que ma famille vous fait confiance. Et Bella a envie de connaître cet endroit... »

Mes yeux se perdirent sur la fenêtre aussi large qu'une porte. On voyait des gens se promener dans les ruelles au loin. Akiko suivit mon regard et parut encore une fois saisir le fil de mes pensées.

« Cet endroit vous intrigue. Vous le trouvez plus étrange qu'intéressant.

-Comment savez-vous cela?

-Les vôtres ont réagi de la même façon à leur arrivée. Je lis les mêmes questions dans vos yeux. Mais à cela s'ajoute la méfiance et l'inquiétude. »

Elle rangea ses instruments avec soin avant d'enfin se tourner vers moi.

« Voudriez-vous faire une promenade?

-Une promenade? »

Elle se dirigea vers la sortie sans plus attendre.

« Venez avec moi.

-Qu'allons-nous faire?

-Une entorse aux règlements. »

J'étais perplexe. Je la suivis néanmoins dans le dédale des escaliers qui menaient à différents pavillons. Nous passâmes près d'un édifice long et bas que je reconnus pour être un dojo. Depuis le seuil, j'aperçus plusieurs sortes d'armes accrochées aux murs; des katanas, des boucliers, des saïs, des nunchakus... Toutes les armes possibles japonaises y figuraient.

Le dojo était rempli d'humains, jeunes pour la plupart, et ils subissaient un entraînement intensif sous le commandement d'un maître d'arme. Ici, il n'y avait rien de serein et calme. Cela contrastait avec l'ambiance du site en général.

Pour une raison que j'ignorais, Akiko tenait à ce que nous les observions s'exercer.

Je ne dis rien mais mon air questionneur ne lui échappa pas.

« Vous vous demandez pourquoi ils s'entraînent. »

J'acquiesçai.

« À quoi cela peut servir d'apprendre à se battre? Nous ne sommes plus en tant de guerre. Encore moins à l'époque où on utilisait ce genre d'armes.

-Personne n'apprend à se battre ici. Le Ko Bu Do est une discipline, un moyen de retrouver le Shûshin, c'est tout. »

Voilà un mot que je ne connaissais pas.

-Le Shûshin?

-L'Équilibre.

-L'Équilibre...

-Ou la paix intérieure, comme dirait les occidentaux. Certains le font en jardinant, en tissant, en méditant ou en exerçant un art martial. Chacun trouve le moyen qui lui convient le mieux pour arriver à la même fin: l'Équilibre. »

Elle me jeta un coup d'oeil suspicieux.

« Vous trouvez encore que je parle comme un guru. »

J'avais du mal à garder mon sérieux.

« Excusez-moi. »

Je me ressaisis, non sans mal.

« Donc, tous ces gens sont ici parce qu'ils ne sont pas en paix.

-C'est une façon cavalière de dire les choses. Les gens qui échouent sur Otoshi sont en quête de réponses pour la plupart.

-Des réponses à quoi?

-À toute question que peut se poser l'homme. Au Japon, les existences sont réglées au chronomètre. Performance et réussite sont de rigueur dès le plus jeune âge. On ne peut se permettre d'être faible, de faire des erreurs. Le moindre échec est perçu comme un déshonneur pour la famille. Mon peuple est un exemple de droiture et de sévérité que bien d'autres pays devraient suivre. Mais tout mode de vie a ses mauvais côtés. Nous sommes sans pardon quand un individu n'est pas conforme aux attentes.

-Alors ces gens sont ici parce qu'ils ont échoué quelque part?

-Certains oui. Nous sommes un peuple orgueilleux et lorsque nous commettons une erreur, plutôt que de l'admettre, nous fermons les yeux. »

Il était fascinant de constater à quel point Akiko s'identifiait aux japonais. Après leur transformation, les vampires avaient l'habitude de se dissocier des humains, de leur pays d'origine. Ils se considéraient comme une race différente et leurs racines humaines n'existaient plus. Akiko, elle, se voyait comme une japonaise à part entière, faisant partie intégrante de ce peuple.

« Les gens qui sont ici ne veulent pas fermer les yeux. Ils sont là pour se ressourcer, retrouver foi en eux. Et quand ils sont prêts à affronter la réalité, ils s'en vont, pour ne plus jamais revenir. Certains restent quelques semaines, d'autres plusieurs années, tout dépend du temps qu'ils mettent à trouver le Shûshin. »

Je portai encore attention aux hommes en sueurs qui s'entraînaient avec acharnement.

« Je ne vois pas en quoi se battre peut aider à trouver des réponses.

-L'Homme est fondamentalement violent. Nous sommes conditionnés à être civilisés, mais notre nature véritable n'en est pas ainsi. »

Elle incluait aussi la race vampire dans le lot. Je compris que, humain ou non, nous étions de la même origine, selon ses convictions.

« Certains ont plus de mal à contrôler le tatsu en eux. Ils deviennent alors des marginaux, des criminels et parfois même des meurtriers. Les gens que vous observez sont là pour apprendre à canaliser le tatsu, à le contrôler parce qu'auparavant ils s'étaient laissé dépasser par lui. »

En d'autres mots, il s'agissait de jeunes délinquants, des ados dissipés, réalisai-je.

« Ils apprennent à être moins violents en se battant? Ce n'est pas un peu contradictoire?

-Les vôtres diraient que ces gens ont trouvé un moyen de se défouler, d'exorciser la violence en eux. C'est beaucoup plus que ça en réalité. Le Ko Bu Do est une discipline, un art. Le maîtriser, c'est aussi maîtriser son existence. En apprenant à manier une arme convenablement, à respecter les règles du combat, ils apprennent à se maîtriser eux-même et à respecter les règles de la société d'où ils viennent.

-Le tatsu... » méditai-je. C'était un mot différent pour désigner le dragon. « Le mauvais dragon... » traduisis-je. « C'est une métaphore animale pour décrire la part mauvaise en tout être humain, je suppose.

-En tout être, pas seulement humain. » rectifia-t-elle. « Et Kuroshuro Miya, le dragon ni bon ni mauvais, est un symbole d'Équilibre ici, un idéal à atteindre si vous voulez. Kuroshuro Miya ne nie pas le mal en lui, ni le bien. Il les accepte comme deux entités égales. L'un ne peut exister sans l'autre. »

De son pas léger, elle quitta le dojo et prit un autre escalier. Je la suivis encore, me demandant où est-ce qu'elle voulait en venir en me racontant tout ça.

« Je suppose que les occidentaux connaissent le Yin et le Yang, ces signes blancs et noirs qui s'épousent et se complètent? »

J'eus un sourire fugitif et rêveur, me rappelant les pensées de Bella. Elle nous avait comparé à ces deux entités.

« Oui, bien sûr.

-C'est un peu le même principe. Ici, on apprend à trouver l'équilibre entre le blanc et le noir, entre le bon et le mauvais, le bien et le mal, le début et la fin, le positif et le négatif... »

A cet instant, nous croisâmes un jeune homme en train de tailler un petit arbre dans un jardin.

« ... la douleur et la guérison. » qu'elle termina dans sa tête, en regardant le jeune japonais concentré sur sa besogne. Il était trop loin pour nous entendre alors je me permis de parler de lui à voix haute.

« Les mots douleur et guérison vous sont venus instantanément à l'esprit à sa vue. »

Je repérai une certaine mélancolie sur son visage.

« Ici, il n'y a pas que des gens qui ont fait des erreurs de parcours. Otoshi et son domaine sont considérés par plusieurs telle une escale, un détour pour mieux affronter plus tard la grande route de leur existence. D'autres, au contraire, ne considèrent pas cet endroit comme un détour, une pause, une halte. Ils le considèrent plutôt telle une fin, un dénouement. »

Avec une affection manifeste, elle reposa les yeux sur le jeune homme au loin.

« Kakeiru est l'un de ceux qui ont choisi Otoshi pour terme.

-Terme?

-C'était l'un de mes patients à Tokyo. Il est atteint d'un cancer. Il en a tout au plus pour quelques mois. »

A ses mots, j'eus un léger pincement au coeur. Je le regardai plus attentivement et remarquai à travers son visage paisible une pâleur maladive et sous son kimono on devinait un corps chétif, faible.

« Il était très en colère, révolté, plein d'incompréhension. Il trouvait illogique qu'un jeune homme fringant comme lui soit contraint de mourir. Je lui ai dit que le grand air de la nature lui ferait du bien et lui ai conseillé de venir faire du camping dans la forêt Jin Pa pour s'aérer l'esprit. »

Elle eut un sourire espiègle qui me fut communicatif.

« Vous ne lui avez pas donné d'indication précise mais il a fini par trouver le torii. » compris-je.

« En effet. Il a gravi la montagne et depuis il n'est jamais redescendu. Il a trouvé ce qu'il cherchait; l'acceptation. Il est serein maintenant. Il est content de finir ses jours ici. »

Je ne connaissais pas ce jeune homme. Mais j'éprouvai un élan d'admiration pour lui. Je le trouvai courageux d'être en paix avec la mort, une notion qui me serait toujours étrangère et redoutable.

Je comprenais maintenant un peu la vocation de Kurushuro Miya et ce qu'Akiko voulait dire par "refuge". Nous étions loin du village-vacances et je déplorai mes pensées de la veille à ce sujet. Pour autant, je ne voyais pas où cette conversation menait.

« Pourquoi me racontez-vous tout ça?

-Je vous l'ai dit: je fais une entorse aux règles. On doit découvrir soi-même l'Âme de cette montagne, mais votre inquiétude et votre méfiance vous en empêchent. J'ai donc pris la liberté de vous montrer ce qui vous échappe.

-Et en quoi me serait-ce utile de comprendre l'Âme de cette montagne?

-Esmé-san n'a sans soute pas tort; c'est peut-être ici que vous trouverez vous aussi des réponses à vos questions. »

Je fronçai les sourcils.

Quelles questions?

Est-ce que ma famille lui avait dit quel dilemme me tourmentait à propos de l'avenir de Bella?

Et si c'était le cas, croyait-elle vraiment que ce serait ici que je trancherais, que je prendrais une décision définitive?

J'étais plutôt sceptique.

Akiko me laissa sur ces dernières paroles auxquelles je réfléchis tout en remontant vers le pavillon des Cullen. Et quand j'arrivai au sommet, je me rendis bêtement compte que je n'avais pas éprouvé le besoin de suivre mentalement les déplacements de notre hôtesse pour m'assurer qu'elle n'irait pas errer trop près de Bella.

Je me méfiais de moins en moins.

Je n'avais pas encore décidé si c'était une bonne ou une mauvaise chose lorsque je tombai sur Carlisle. Il étudiait diverses herbes médicinales qui poussaient dans un potager. Il m'adressa un de ces sourires paternels dont il avait le secret qui m'incita à l'approcher.

« Trouver des réponses à mes questions. »

Toute ma famille était au courant du choix que j'avais entre les mains, mais personne n'en avait discuté, ni entre eux, ni avec moi. Le moment était peut-être venu de le faire.

Le choix que j'avais à effectuer sur l'avenir de Bella était en lien direct avec ma famille. De ma décision dépendrait le sort des miens, en quelque sorte. Peu importe le choix fait, il les affecterait. Ils considéraient tous Bella comme un membre du clan et leur avis sur la question méritait d'être entendu. Qui sait, cela m'aiderait à choisir une issue.

Les conseils de Carlisle pouvaient m'être bénéfiques. Après tout, décider de me transformer ou de me laisser mon humanité avait dû représenter un choix aussi difficile que le mien.

Je m'accroupis auprès de lui et je commençai à jouer avec une feuille verte entre mes doigts. Carlisle devina que j'étais préoccupé et stoppa sa besogne.

« Quelque chose ne va pas? C'est Akiko qui t'inquiète à nouveau?

-Non. »

Je n'attaquai pas tout de suite la question et jetai un regard circulaire au jardin.

« Tu te plais ici, n'est-ce pas?

-Il est plutôt rare de marcher parmi les humains sans se soucier des questions que nous suscitons et j'avoue apprécier cette tranquillité, cette discrétion. » dit-il, songeur. « Mais tu n'es pas venu t'entretenir avec moi d'Otoshi, n'est-ce pas.

-J'ai besoin de ton avis.

-À propos de quoi?

-De l'avenir de Bella. »

Il me considéra un instant avant de baisser les yeux et de réfléchir.

«Tu as déjà dû faire un choix semblable avec moi, avec Esmé, Rosalie et Emmett. Que ferais-tu à ma place?

-Les circonstances sont différentes. Vous étiez tous à l'article de la mort. Pas Bella. Vous n'aviez plus rien à espérer de la vie. Et même si je savais que vous alliez de toute façon mourir, j'ai hésité longtemps avant d'agir. Surtout avec toi. Tu es le premier que j'ai transformé. J'ignorais si ce que je faisais était bien ou mal. Je l'ignore encore aujourd'hui et je suppose que je me demanderai toujours si j'ai eu raison de le faire. J'ai déjoué la nature, le cours des choses, j'ai manipulé les fils du destin.

-Donc je ne devrais pas déjouer la nature non plus.

-Je l'ignore, Edward. J'ignore ce que tu dois faire. Je voudrais que mon premier fils reste heureux et je sais que la disparition de Bella te détruira, que tu lui survives ou non. Le père voudrait t'éviter cette épreuve et l'humain perdu en le vampire voudrait que tu acceptes le destin de toute chose vivant en ce monde; la naissance, la maturité, le vieillissement, la mort. »

Du grand Carlisle. Trop sage pour décréter, même après 100 ans, que le choix qu'il avait fait était le bon. Il assumait ses actes, mais il ne se passait pas un jour sans qu'il ne se demande si sa décision était juste.

Je triturais toujours entre mes doigts la feuille verte.

Si j'optais pour la transformation de Bella, est-ce que moi aussi je passerais chaque jour de mon éternité à me demander si ma décision était la bonne?

Carlisle parut deviner la tournure de mes songes.

« Puisque jamais nous n'arriverons à déterminer si transformer Bella est mal ou bien, il faut aborder la question sous un autre angle. Que crains-tu le plus, Edward? Que Bella regrette ton choix de la transformer, plus tard quand elle aurait vécu le phénomène? »

Ce fut en me posant la question que je réalisai le fin fond du problème. C'était exactement ça que je craignais; que Bella ait les mêmes regrets que moi, qu'elle réalise trop tard que son humanité était précieuse.

« Oui. »

Mon père sourit, compréhensif.

« Toi, moi et notre clan n'avons pas choisi de devenir ce que nous sommes. C'est pour cette raison que nous percevons notre identité comme un mauvais sort, une infamie. On nous a imposé un état autre que celui que nous avions toujours connu et cru comme seule bonne existence possible. Si ce soir de 1918 tu avais eu toute ta conscience, tout loisir de faire un choix lucide, si je t'avais proposé de devenir ce que je suis, d'avoir un sursis, peut-être aurais-tu mieux vécu cette transformation, ce nouveau mode de vie, si tu avais pu choisir en toute connaissance de cause. Bella, elle, sait déjà ce que nous sommes. Elle connaît, qu'en surface je te l'accorde, les conditions pénibles de notre mode de vie. Bella est donc la première humaine qui accepterait de son plein gré de rejoindre nos rangs. Cela change considérablement la donne. Elle ne peut pas regretter ton choix, Edward. Je crois que si elle avait eu à regretter quoi que ce soit, ce serait déjà fait. Malgré tout ce qu'elle a vécu depuis que nous la connaissons, elle ne nous a toujours pas tourné le dos. Elle ne tolère pas ce que nous sommes. Elle l'accepte, c'est ce qui fait toute la différence. Dans ces conditions, je doute que subir notre sort l'amène un jour à le regretter.

-Je devrais donc te demander humblement d'en faire une des nôtres.

-Non. Je crois que personne d'autre que la principale concernée ne devrait décider de son propre sort. »

Ses yeux s'égarèrent dans le vide, méditatifs.

« C'est peut-être là que se situe le mal et le bien. Il est mal d'imposer une nouvelle existence à quelqu'un sans demander son avis. Il est bien de laisser la personne décider ce qu'elle veut devenir.

-Elle se fiche de choisir. Elle me laisse carte blanche. »

Il posa une main paternelle sur mon épaule.

« Alors il te reste à décider si tu es prêt à la laisser partir quand la maladie ou la vieillesse l'emportera et non pas décider si le choix que tu fais est mal ou bien, si tu agis en Bien ou en Mal, car là-dessus tu n'arriveras jamais à trancher. Ni toi ni moi ne sommes en mesure de savoir si un acte, un mode de vie, une parole, une voie, est bien ou mal. La vérité absolue, la décision la plus juste et la meilleure n'existent pas.

-Mais tu crois que nous sommes damnés. »

Son expression s'assombrit.

« J'ai grandi dans un univers endoctriné par la religion. J'ai été élevé dans la haine de notre nature et j'ai malheureusement (ou heureusement, tout dépend du point de vue) transmis à mes... nouveaux-nés ce dédain de nous-même. Je relativise beaucoup aujourd'hui, mais au fond de moi, je croirai toujours que ce que nous sommes est une damnation. Je n'y peux rien, j'ai été conditionné à haïr ce que je suis de mon vivant humain. Mais pas Bella. »

J'agitai lentement la tête de haut en bas, pensif.

« Merci Carlisle. »

Je lui tendis la feuille et me levai.

« Pas de quoi, fils. Ma porte est toujours ouverte. »

Je pris congé avec le sentiment que je n'étais pas plus avancé, mais les paroles de Carlisle donnaient tout de même matière à réflexion.

En marchant, je croisai la maison qu'occupaient Rosalie et Emmett et les bruits d'un soudeur en marche m'attirèrent à l'arrière de la demeure. Rosalie s'y trouvait, concentrée sur un bolide à deux roues appuyé sur sa béquille. C'était une moto magnifique, dernier cri, aérodynamique, bâti pour la course. Le véhicule moderne futuriste était en parfaite contradiction avec les lieux et la vampire en kimono penchée sur la bécane.

« Où as-tu déniché cet engin? » questionnai-je.

Je m'approchai et examinai d'un oeil appréciateur la nouvelle acquisition de Rose. Fière, elle lâcha la pièce qu'elle soudait et caressa le cuir de la selle.

« Une vraie petite merveille, n'est-ce pas? Je l'ai trouvé à Tokyo. C'est au Japon qu'on peut mettre la main sur les meilleurs bolides de ce genre. J'y effectue quelques modifications de mon cru pour maximiser sa performance.

-Et comment l'as tu amené jusqu'ici?

-Je l'ai mise sur mes épaules et j'ai grimpé la falaise.

-Tu l'as essayé?

-Pas encore. Il me faudrait une piste en ligne droite, ce qui est introuvable dans le coin avec toutes ces montagnes. Je vais la faire expédier à Forks bientôt. J'attendrai notre retour pour la tester. »

Elle leva sur moi un regard jubilatoire.

« Jaloux?

-Énormément. » avouai-je.

Toujours très satisfaite de susciter l'envie chez les autres, Rosalie eut un petit rire sardonique. Puisqu'elle était de bonne humeur et ouverte, j'en profitai pour aborder le sujet épineux qu'elle n'aimait pas et évitait délibérément: Bella.

« Puis-je te parler? »

Immédiatement, elle fut sur ses gardes. Je parlais très rarement à Rosalie. En dehors des frivolités mécaniques, nous n'avions jamais de conversations dites profondes. Et quand le besoin de parler franchement s'imposait, c'était rarement une partie de plaisir, ni pour elle ni pour moi.

« Qu'est-ce qu'il y a?

-Tu connais l'ultimatum que Bella a lancé. »

Elle prit un torchon et astiqua le réservoir à essence histoire de camoufler son agacement.

« Alice l'a vu et nous en a fait part.

-Que devrais-je faire à ton avis?

-Prendre sur toi et survivre à sa mort. » cracha-t-elle sans détour.

« Je ne devrais pas la transformer alors... »

Je me rappelai un certain soir à Forks. Après la mauvaise blague faite par Victoria au téléphone, Rosalie avait clairement fait part de son désaccord sur mes fréquentations.

"Abandonne-la ou transforme-la. Elle sera toujours en danger si elle reste avec nous en tant qu'humaine. Alors soit tu sors de sa vie et tu l'abandonnes, soit elle rejoint les nôtres."

« Ce n'est pas le discours que tu tenais auparavant.

-Je me fichais de ce que Bella perdrait à ce moment-là. Ça m'était égal. Aujourd'hui...

-Aujourd'hui, tu l'apprécies un peu plus et tu ne veux pas qu'elle soit malheureuse. » devinai-je.

Elle jeta son torchon d'un geste rageur et me dévisagea, furibonde.

« Tu n'as pas le droit de lui faire ça. Tu n'as pas le droit de lui prendre son humanité. Tu la priverais de beaucoup de choses... » Ses épaules jusque là raides s'affaissèrent. « La chance de... Pouvoir...

-Pouvoir enfanter. » complétai-je, plein d'affliction.

« Oui. » soupira-t-elle. « Sans compter tout le reste; l'aigreur qu'apporte les années écoulées, notre perpétuelle insatisfaction alimentaire, notre isolement des autres humains... » Un rire de pitié envers elle-même la secoua. « C'est flatteur d'être à la fois admirée et crainte, mais lassant. Si j'avais su ce qui m'attendait, j'aurais préféré que Carlisle me laisse mourir au fond de cette ruelle. »

Elle reprit le torchon pour se donner une contenance et recommença à astiquer.

« Emmett est venu mettre un peu de baume sur tout ça; sa fraîcheur, sa désinvolture, sa façon puérile de prendre tout à la légère, de ne pas se faire du souci pour rien, d'aller de l'avant sans regarder en arrière... Sans lui, je serais à la dérive. » murmura-t-elle.

« Donc Bella doit rester humaine.

-Elle a tellement de chance. Je prendrais volontiers sa place.

-Vraiment? Même aveugle?

-C'est un bien petit prix à payer pour être normale.

-Mh. »

Je baissai les yeux sur la bécane, sans réellement la voir.

« Seulement, si elle reste humaine, je ne suis pas sûr que je pourrais...

-Lui survivre, je sais. » qu'elle exhala, exaspérée. « Il aurait été plus sage que tu tombes amoureux d'une fille comme Tanya. Le sort de notre famille ne serait pas en jeu. Tu nous as attiré un paquet d'ennuis depuis que tu as jeté ton dévolu sur une humaine.

-Je sais.

-Et l'introduire dans nos rangs réglerait tous les problèmes. Mais je reste persuadée que c'est... mal. On ne peut pas lui faire ça. En même temps, je ne veux pas que notre famille parte en fumée. Alice, Esmé... tout le monde sera déjà anéanti quand elle mourra alors arrange toi pour tenir le coup. Ils ne supporteront pas une perte de plus. »

J'esquissai un sourire en coin.

« Tu parles des autres, mais qu'en est-il de toi?

-Je suppose que je serai triste aussi. »

Mon sourire s'accentua. Je voyais dans sa tête une autre réalité qu'elle avait du mal à admettre à elle-même.

« Tu seras anéantie comme tous les autres. Tu ne détestes plus autant Bella qu'avant. »

Sa main cessa de faire des cercles avec le torchon. Puis elle haussa les épaules.

« Je gaspille mon énergie à détester quelqu'un qui fait partie de la famille. Ça ne me sert à rien de la haïr puisque tu ne peux plus retourner en arrière et la laisser tomber. »

Elle n'avouerait jamais de vive voix sa profonde tristesse à l'idée que Bella puisse disparaître.

Je n'insistai pas.

« L'humanité de Bella est la solution. » résumai-je.

« Oui. Notre existence est une aberration. Et je ne souhaiterais à personne, pas même à mon pire ennemi, de devenir ce que je suis. »

Je hochai la tête, assimilant ses paroles.

« Merci Rosalie. »

J'étais prêt à me retirer. Ma soeur le sentit et m'agrippa soudain le bras. Son regard plein de détresse chercha le mien.

« Survis-lui, Edward. Trouve la force de le faire, je t'en prie. Laisse-la avoir une vie humaine comme nous en rêvons tous. Apprends à la laisser s'éteindre comme tout être humain se doit de le faire. »

Emu, je soutins ses grands yeux insistants avant de laisser le frère moqueur surgir.

« Je te manquerais à ce point? »

Elle lâcha mon bras et envoya d'un revers de la main une mèche blonde voler derrière son épaule avec désinvolture.

« Absolument pas. Je serais ravie que tu passes l'arme à gauche. Tu me casses les pieds depuis des décennies. C'est à la peine des autres que je pense. Je n'ai pas envie de supporter leur deuil. »

Je ne fus pas dupe de cette indifférence hautaine. Elle le savait, aussi m'accorda-t-elle un bref clin d'oeil, rare moment de complicité, avant de retourner s'affairer sur son bolide.

Je secouai la tête et quittai la cour arrière, souriant, quoiqu'encore plus songeur.

Penser à l'avenir de Bella et parler d'elle à mon père et Rosalie déclenchèrent un début de malaise dans ma cage thoracique. Mentionner mon amoureuse sans arrêt alors qu'elle était absente me mettait dans un état de drogué en manque.

Je pénétrai les appartements de Jasper et Alice, décrétant que cette dernière avait eu amplement le temps de faire ses satanés essayages.

Emmett et Jasper disputaient une partie de shogi. La porte de la chambre des maîtres était close. L'odeur lancinante de ma compagne eut le mérite de me calmer un peu. Mais le battement de son coeur était aussi invitant que du miel pour une mouche.

Jasper me vit lorgner la porte coulissante avec envie.

« Interdit d'entrer ou de regarder par l'esprit d'Alice. » me prévint-il en déplaçant un pion.

Je rongeai mon frein.

Je pouvais peut-être patienter en questionnant à leur tour mes frères.

Emmett me devança.

« Nous savons ce que tu es venu nous demander. »

Il avait les yeux rieurs en pointant du menton la porte de la chambre. Assurément, c'était Alice qui les avait prévenu.

« Et quel est votre avis?

-Demande à Carlisle d'en faire une des nôtres. » proclama Jasper.

Il faisait rouler une pièce entre ses doigts nerveux.

« Tu es bien... vindicatif. »

Il me jaugea avec mépris. Mais ce mépris ne s'adressait pas à moi. Il se méprisait lui-même.

« J'ai chassé pas plus tard qu'hier. Elle est dans la pièce à côté et ce coeur qui bat me donne malgré moi l'eau à la bouche. Son odeur traîne en volutes légères dans la maison et la moindre respiration me brûle la gorge. Chaque jour est une lutte constante et je suis las, Edward. J'aimerais être comme vous, pouvoir regarder Bella comme une soeur et non comme une tentation. Et le seul moyen pour y arriver, c'est d'en faire une des nôtres, j'en ai peur. »

Il se replongea dans sa partie, amer.

Je fus désolé et plein de compassion, mais je savais que Jasper ne voulait pas de pitié ou d'apitoiement sur son sort.

« Merci pour ton avis. » me contentai-je de dire avant de tourner les yeux sur Emmett.

Ce dernier grommelait en raison de Jasper qui venait apparemment de le mettre en mauvaise posture sur la planche.

« Emmett?

-Mh...? Ah, oui. Eh bien, moi, je l'aime comme elle est la taupe. Seulement, ce serait bien si ce clan n'éclatait pas en morceaux. On aura tous le moral au tapis quand Bella mangera des pissenlits par la racine alors transforme-la et n'en parlons plus. »

Emmett avait une façon très directe et simpliste de résoudre des problèmes. Je n'en attendais pas moins de sa part. De tout notre clan, c'était le seul que notre identité ne dérangeait pas -ou presque. Emmett ne s'embarrassait jamais de regrets. Son humanité ne lui manquait pas. À quoi pouvait servir de se lamenter sur son sort? Mieux valait aller de l'avant et prendre ce que la vie donne sans se soucier du reste.

« Tout te paraît très simple.

-Évidemment que c'est simple. Pourquoi tu te prends la tête? Ce n'est pas comme si elle était répugnée à l'idée de devenir ce que nous sommes, après tout. T'as pas le droit de parachuter ton lancier sur mon général d'argent. » termina-t-il en jetant une oeillade courroucée à son adversaire.

« J'ai parfaitement le droit. Je suis en zone de promotion. » rétorqua l'autre, placide. « Donne-moi ton général.

-Pas question.

-N'attends pas que je vienne le chercher. Donne-moi ta pièce et joue. »

Je ne tirerais plus rien de bon de ces deux-là alors je ne posai pas davantage de questions. De toute façon, j'avais saisi l'essentiel; tous les deux voulaient que Bella deviennent vampire et ils n'avaient que faire si c'était mal ou bien, juste ou injuste.

« Et mon avis à moi, tu le veux? »

Alice...

Son ouïe lui avait permis de saisir notre conversation depuis la pièce d'à côté. Son statut de vampire lui permettait à la fois de s'occuper de Bella et de s'entretenir mentalement avec moi.

« Oui, s'il-te-plaît.

-Je crois que ça vaut mieux si Bella est transformée. Seulement, je doute que mon avis compte vraiment. Je n'ai absolument aucun souvenir de ma vie de mortelle ni de ma transformation. Je ne souffre pas de manque ni de regrets parce que je ne sais pas ce que c'est d'être humaine, je ne m'en souviens plus. Le peu que je sais c'est grâce à toi. Tu as vu mon passé à travers James et ce que j'ai découvert n'était pas très gai. Je ne suis donc pas en position de pouvoir juger convenablement la situation. Moi, j'aime bien ce que nous sommes. Cette existence me plaît, mais est-ce que ce serait toujours le cas si j'avais connu autre chose, si j'avais su ce que c'était qu'une vie d'humaine? Je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est que je ne veux pas perdre la seule famille que j'ai connue. Je ne veux pas que notre clan soit détruit. Et j'aime Bella. Résultat: elle doit nous rejoindre. »

Eh bien, ça faisait trois Cullen qui se fichaient de l'éthique et qui voulaient Bella dans nos rangs maintenant.

« Que vois-tu dans l'avenir?

-Rien. Je ne verrai rien de concret tant que tu n'auras pas pris de décision. Tu ne peux pas te baser sur le futur pour faire ton choix. Tout dépend de toi. C'est toi qui construis l'avenir, pas le contraire. »

Elle n'avait pas tort.

« Merci Alice.

-Tout le plaisir est pour moi. Trêve de réflexion. J'en ai terminé avec Bella. Tu peux entrer! »

Pas trop tôt.

Je quittai les duellistes qui ne tarderaient pas à en venir aux coups si ça continuait ainsi. En entrant dans la chambre, j'eus la curieuse impression d'expérimenter ce que c'était que d'avoir une attaque cardiaque.

« Tadam! » fit Alice en désignant la nouvelle Bella qui chancelait sur ses chaussures de bois.

Je me pétrifiai d'émerveillement.

Alice lui avait relevé les cheveux en chignon lâche et lui avait passé un kimono d'un bleu pâle aux manches évasées et aux motifs de fleurs blanches. Une très large ceinture blanche entourait sa taille et épousait ses formes en subtilité.

Le tableau était... sublime, époustouflant. Mais le sujet bougonnait.

« C'est tellement serré que je dois marcher les jambes collées l'une à l'autre. Et avec des chaussures pareilles, je manque de me casser la figure à chaque pas.

-Shuut! Ne gâche pas mon plaisir! » gronda Alice. En voyant ma mâchoire décrochée, elle gloussa. « Et celui d'Edward! Je crois bien que ça lui plaît. »

Me plaire? ! J'étais hypnotisé.

« Tu... Tu es magnifique. »

Curieusement, les bougonnements cessèrent et Bella baissa le menton, les joues rosies.

J'allais à sa rencontre, les bras tendus, en transe, quand le petit monstre m'agrippa par le collet et m'entraîna vers un paravent.

« C'est ton tour, maintenant! »

En moins de deux, je me retrouvai attifé d'un pantalon noir large à sept plis appelé hakama, de chaussettes blanches et de sandales.

« Et voilà le travail. »

Elle s'éloigna pour juger le résultat, les bras croisés. Elle approuva d'un hochement satisfait de menton et me poussa jusqu'à Bella qui tentait de se déplacer sans marcher sur ses manches qui touchaient le sol.

«Je retourne chercher d'autres vêtements au pavillon des tisseuses. Rattrape-la, elle va trébucher dans deux secondes et demie. »

Bella se dirigea vers moi, bien déterminée à faire mentir Alice, mais trébucha comme prévu. Elle tomba dans mes bras, gênée.

« Flûte. »

Je réprimai un rire dans ses cheveux.

J'étais bien prêt à lui remplacer toutes ses chaussures par ces sandales de bois si elle tombait toujours ainsi au creux de mes bras.

Les mains qui avaient atterri à plat sur ma poitrine se firent exploratrices. Elle examina l'accoutrement avec attention et je tâchai de demeurer stoïque, même quand elle compta les sept plis du tissu en faisant le tour de mes hanches.

« Toi aussi tu es magnifique. Mais ça, tu es habitué de l'entendre.

-Ce que peuvent dire les autres ne m'atteint pas. C'est plus vrai et authentique dit de ta bouche. »

J'effleurai le tissu de son kimono. C'était presque aussi doux que sa peau.

Je m'inclinais pour déposer mes lèvres sur les siennes quand le visage du géant apparut dans l'entrebâillement de la porte.

« Alors, on fait mumuse les tourtereaux? »

Un coussin en pleine figure lui servit de réponse.

« Retourne jouer avec Jasper! »

Peu sensible au ton menaçant, il nous examina.

« Pas mal du tout. Plutôt jolie la taupe.

-La taupe te remercie, mais elle aimerait bien que tu cesses de faire des grimaces de gorille. »

L'affreux visage déformé qu'il arborait se transforma en hilarité explosive.

« Toujours aussi perspicace, la taupe!

-Pousse-toi un peu Emmett, tu ne vois pas que j'ai les bras chargés? » rouspéta Alice derrière lui.

Zut. Le petit monstre était déjà de retour.

Je fus arraché des bras de Bella et jeté dehors.

« Ouste! Du balais, vous deux! Je n'en ai pas fini avec elle! »

Une plainte de torture émana de mon amoureuse.

« Oh non... Je t'en supplie Alice, je n'en peux plus! »

Ma soeur fit la sourde oreille et me ferma la porte au nez.

Jasper ricana devant mes airs de martyrs.

« Elle est sans pitié. » dit-il, tendrement exaspéré par le comportement de sa compagne. « Bon! » Il frotta ses mains l'une contre l'autre. « Arrête de faire le clown et viens affronter ta défaite comme un homme Emmett.

-Quelle défaite? »s'offensa l'autre. « Je suis loin d'être vaincu! »

Le duel reprit.

Afin d'éviter la tentation d'emprunter les yeux d'Alice pour regarder Bella, je remis le nez dehors.

J'avais ma dose -trop brève- de ma lune, je pouvais tenir le coup une petite heure de plus maintenant.

Autant profiter de l'occasion pour terminer ce que j'avais commencé. Il ne restait plus qu'Esmé à entendre.

Je la repérai assise sous un cerisier. Elle avait une tablette à dessin en main et s'amusait à immortaliser le paysage.

« Bonjour Esmé.

-Bonjour Edward. »

Elle eut un sourire lumineux à mon approche. Je m'installai face à elle, toujours conquis par sa tendresse maternelle.

« La mode japonaise te sied bien. » approuva-t-elle.

« Merci.

-Alors, que penses-tu du domaine de Kuroshuro Miya en fin de compte?

-Difficile à dire. Je suis plus intrigué que charmé pour le moment.

-Et Bella?

-Elle est plus ouverte que moi à ce genre de choses. »

Elle opina du chef, d'accord avec moi. Esmé avait toujours admiré Bella pour sa capacité à se laisser émerveiller de tout et de rien.

« Où est-elle? Il est plutôt rare de ne pas vous voir tous les deux ensemble.

-Alice joue à la poupée avec elle. »

Elle rit et m'observa ensuite en silence quelques moments.

« Tu as quelque chose à me demander, toi.

-Alice t'a prévenu aussi?

-Non. Je l'ai deviné. On appelle ça l'intuition maternelle. »

Elle laissa de côté sa tablette. Son sourire et ses traits attentifs m'incitèrent à poursuivre.

« Je ne sais que faire pour Bella. »

Pas besoin d'expliquer de quoi il était réellement question. Elle comprit où je voulais en venir.

« J'aimerais pouvoir t'aider, mon chéri. Vraiment. Je doute pouvoir le faire. J'ai bien peur que mon avis ne soit pas du tout objectif.

-Dis toujours.

-Bella est ma fille, au même titre que tu es mon fils. Et une mère ne veut pas perdre ses enfants. Alors, si la seule solution pour vous garder tous les deux est de faire de Bella une des nôtres... »

Ses paroles restèrent en suspens, consciente que c'était la mère qui parlait, pas l'individu doté de jugement partial et de bon sens.

« Je comprends. »

Avant de reprendre la parole, Esmé changea la page de sa tablette et commença un nouveau dessin.

« Ceci est mon avis personnel, mais il ne doit pas influencer ton choix. Une mère veut aussi le bonheur de ses enfants alors leurs désirs passent avant les siens. » Elle leva un instant les yeux de son dessin. « Es-tu heureux Edward? »

La question me prit au dépourvu, mais la réponse fusa sans que j'aie besoin d'y réfléchir.

« Oui. Oui, je le suis.

-Et elle, est-elle heureuse?

-Oui. »

C'était la première fois que je pouvais affirmer, sans crainte, ce fait indéniable. Auparavant, j'aurais émis des réserves. J'aurais dit que Bella était heureuse pour l'instant. Mais depuis cette histoire avec Igor et le loup-garou, j'avais compris que Bella était et serait toujours heureuse. Parce que j'étais là et le serais toujours. Il n'y avait plus de doute, plus de peurs. Seulement la profonde et exaltante certitude qu'elle était comblée et épanouie.

« Le tout est maintenant de savoir si tu parviendrais à retrouver une certaine forme de ce bonheur advenant le cas que Bella disparaisse un jour.

-Retrouver une forme de bonheur? Tsst. Peu probable. »

De nouveau son attention se maintint sur la tablette. Son crayon s'agitait dans sa main pleine d'assurance et précise. Je ne voyais pas ce qu'elle dessinait puisqu'elle maintenait la tablette à la verticale.

« La comparaison est hasardeuse sans doute, mais j'ai déjà affronté la perte de ce qui me maintenait en vie, tu sais. Le décès de mon seul enfant m'a tuée, au sens propre du terme. Je ne pouvais pas supporter de vivre sans lui alors j'ai commis l'irréparable. Mais Carlisle m'a ramené. Il m'a donné une seconde chance. Et quand j'ai posé les yeux sur toi pour la première fois, j'ai bien cru que mon coeur mort de mère avait eu un regain de vie. Alors, tu vois, malgré cette épreuve atroce, j'ai retrouvé une autre forme de bonheur, grâce à toi et Carlisle, les pionniers du clan Cullen. La perte d'un partenaire d'éternité est loin d'être comparable à la perte d'un enfant, me diras-tu. Tous deux sont pourtant une forme d'amour puissante et impérissable. Et je suis l'exemple vivant qu'il est possible de survivre à la perte d'un amour pareil. »

Je lui souriais même si elle ne me regardait pas. Elle apposa un dernier point sur la page, tint la tablette à bout de bras pour examiner le résultat de loin, puis sourit à son oeuvre. Sourire qu'elle partagea avec moi aussi.

« Merci... Maman. »

Elle tendit la main par-dessus la tablette et caressa ma joue.

« Bella affirme être heureuse et je la crois volontiers, mais... Une mère veut le bonheur de ses enfants, t'ai-je dit. Un bonheur parfait. Et ceci peut te donner une idée de ce que je considérerais comme étant le bonheur absolu pour ma fille. »

Elle arracha la page de sa tablette, me la tendit et se leva. Sa main caressa mes cheveux et elle s'éloigna de son pas tranquille pour me laisser seul avec le dessin.

Quand je me penchai sur la feuille de papier, j'écarquillai les yeux.

C'était un portrait de Bella.

Esmé n'était pas amateur d'art pour rien. Elle était elle-même une artiste extrêmement douée. On aurait dit que je regardais une photo noir sur blanc. Les traits étaient identiques, effectués à l'échelle.

Il y avait une seule différence avec la véritable Bella; celle que je contemplais sur papier me renvoyait mon regard. Elle regardait droit dans les yeux le spectateur.

Esmé avait dessiné une Bella guéri.

Ce n'était pas une Bella vampire. C'était juste une Bella qui avait ses deux yeux, qui pouvait plonger son regard dans le mien.

Du bout des doigts, je caressai la surface du papier. Longtemps je demeurai accroché au portrait, les yeux dans les yeux de cette Bella. Esmé avait tellement bien saisi toute l'âme de ma compagne, tellement bien rendu toute la vie et la lumière qui avait brillé dans son regard, tout l'amour qui avait rempli ses prunelles...

Je pris douloureusement conscience que ces deux étoiles me manquaient atrocement. Je chérissais déjà le souvenir de cet échange visuel qui avait été trop court et ce dessin me rappelait avec une acuité désarmante à quel point son regard m'était précieux.

De tous les avis recueillis aujourd'hui, ce fut assurément celui de Esmé qui me percuta le plus.

Elle avait envie que ce portrait prenne vie.

Et moi aussi.


A suivre.


Chapitre tranquille, je sais. Il n'avait pas du tout été prévu au programme celui-là, mais j'ai eu soudain envie d'accorder un peu d'attention aux Cullen. Je trouvais important qu'ils aient leur mot à dire et qu'on sache un peu ce qui se passe dans leur tête.

Quelques trucs d'intérêt général à dire. Hum. Certains d'entre vous m'avaient déjà demandé combien de chapitres aurait le dernier tome. J'avais dit 10, je crois. Eh bien... Oubliez ça. Je crois que je ne m'en sortirai pas en bas de 15. Même 20. Huhu.

Ah, aussi, je reçois beaucoup de MP concernant un certain personnage de l'histoire alors j'ai décidé de faire une réponse générale ici pour tout le monde bien que je me spolie un peu. Alors, voilà: OUI, Pachacamac va revenir. Quand et comment, ça je ne le dis pas. Contents? ;) Pour l'instant, je me concentre sur Akiko que je commence à peine à explorer.

Merci à Marie (oh comme je suis contente! Je vais enfin pouvoir te répondre en privé!), Loubna (merci pour ces remarques très élogieuses, huhu. L'ironie du hasard voulait que je mène nos deux voyageurs quelque part dans le désert arabe, mais j'ai changé mes plans. Ils devaient rencontrer le clan égyptien d'ailleurs mais les circonstances (en l'occurrence mon inspiration) ont mené Bella et Edward ailleurs malheureusement. J'avais écrit quelques passages où ils se promènent parmi les pyramides. J'ai avorté plusieurs autres destinations pour ne pas faire un récit trop long. Ils devaient entre autre aller à Madagascar, en Grèce et en Italie, mais j'ai laissé tomber. Un jour, dans un « à côté », je publierai ces passages coupés, qui sait), Fantasy17 (contente que ma version de l'histoire te plaise jusqu'ici. Bonne fin de lecture si tu continues jusqu'au bout^^), Princetongirl (toujours ravie de te savoir dans le coin ;)), Phoenix (À quand le compte fanfiction? Ce serait bien de pouvoir te répondre en privé parce que tes commentaires donnent envie de faire de longues réponses et j'abuse déjà trop de cet espace publication à mon goût. M'enfin je vais te répondre sur mon blog, t'as qu'à chercher un post avec ton pseudo. Merci pour tes remarques constructives et je tâcherai de faire attention à l'avenir^^), Edhelin (tant mieux si ça t'a fait rire! Tu as bien saisi l'essence d'Akiko :) Edward laisse Bella deux fois; la première à Nikko dans la voiture et la seconde... bon, s'éloigner de dix mètres de la maison je n'appelle pas ça « quitter » Bella. La première fois, il la sait en sécurité dans la voiture et il n'y a personne autour à part des touristes. Il ne voit donc pas d'inconvénient à la laisser quelques minutes. La seconde fois, il est dans un état content et soulagé parce que sa famille est sur le point d'arriver. Il relâche un peu Bella pour mieux accueillir sa famille qui allait apparaître bientôt du bord de la falaise, un endroit dangereux pour Bella malgré le garde-fou, d'où sa décision de la laisser seule dans la maison. Ces comportements ne m'ont donc pas semblé incohérents sur le coup, mais je tâcherai d'éviter ce genre de confusion à l'avenir^^), Satuzoki (oui oui les découvertes ne font que commencer. Ouf, merci, c'est rassurant de savoir que je suis parvenue à bien dépeindre le Japon. Difficile de bien cerner un pays quand on a jamais voyagé. En tout cas, merci pour ce commentaire plein d'enthousiasme!), Lyry (le temps aura été moins long cette fois, j'ai mis moins d'un mois à pondre la suite ;) Merci pour ton appréciation fan-très-curieuse^^) Aussidagility (Oh désolée :( Akiko n'est pas forte à ce point hélas. Je n'ai pas tes tracas mais je me doute que ce doit être pénible parfois. Paix et sérénité à toi et gros bisous), Angelsonrisa (oui oui très très bientôt comme tu peux le constater, lol).