Si le ministère de la Magie dut admettre, au vu du souvenir de Tumter lors de la tragédie de Massalia, qu'il n'y avait rien de reprochable à l'inexpressif étudiant – pas même l'Imperium, car employé pour sauver la fillette –, la réputation des massaliens avait beaucoup souffert du manque d'action pour un bon nombre de personnes. Certes, on n'oubliait facilement que Tumter était capable de blesser un géant à l'aide d'un seul sortilège, mais les jeunes hommes de septième année, pour la plupart, semblaient à présent considérer que le nouveau Serpentard n'était ni un élève supérieur aux autres, ni même un duelliste à redouter. Les plus sensés se méfiaient quand même : Harry entendit ainsi Remus dire aux trois autres Maraudeurs que Tumter n'avait pas eu de véritable défi à relever. Mais la grande révélation de l'expérience menée en cours de potions, au regard de Harry, était le mystère que Moira se promettait d'élucider : à savoir, la fameuse photographie pour laquelle Tumter avait renoncé à s'enfuir.
Il ne faisait aucun doute, aux yeux du nouveau Gryffondor, qu'elle était la preuve irréfutable que Tumter avait rencontré Lily par le passé. Après la révélation qu'il avait eue après avoir bu la potion d'Introspection – celle où, à sa grande stupéfaction, Tumter s'était présenté chez ses parents peu de temps après leur meurtre pour récupérer l'alliance impériale –, Harry était convaincu que Lily avait été l'amour d'enfance de Tumter. La préfète-en-chef ne semblait se douter de rien, mais elle manifesta un plaisir sincère lorsque Moira lui apporta, le vendredi soir, la photo tant attendue de Tumter qui devait être envoyée aux Evans dès le lendemain matin.
Ce même lendemain matin, il régnait un agréable enthousiasme dans le château : les élèves ayant rapporté leur autorisation de sortie signée pourraient se rendre au village de Pré-au-Lard pour la première fois de l'année, mais les première et les deuxième années n'en éprouvaient aucune jalousie, car ils pourraient profiter des couloirs, des salles communes, de la bibliothèque et même du parc comme bon leur semblait – et sans qu'un élève plus âgé ne leur pique leur place, leur tas de feuilles ou qu'un préfet ne les rappelle à l'ordre.
Sean Davenport, le nouveau concierge, était le digne successeur de Rusard : dès son arrivée à Poudlard, il était entré en guerre contre Peeves, qui avait déversé un seau d'eaux sales dans le couloir d'enchantements « pour lui souhaiter la bienvenue », et les élèves coupables de souillures en tous genres. Lui-même Cracmol – Dumbledore, à l'évidence, réservait le poste aux sorciers ratés –, il adoptait néanmoins une toute autre politique que Rusard : à la moindre salissure, le fautif nettoyait. Toutefois, comme le soulignaient les plus observateurs, Davenport aurait bien plus de difficultés à se faire entendre quand il s'en prendrait aux têtes-fortes de Poudlard, tel que Mulciber.
− Je ne le trouve pas très gentil, commenta Moira.
Harry, la petite Serpentard et les filles de Gryffondor venaient de franchir le contrôle de Davenport, qui n'avait guère la même tolérance que les professeurs à l'égard de l'enthousiasme sans borne de Moira, à en juger par son reniflement méprisant lorsque celle-ci lui avait gaiement tendu son autorisation de sortie.
− En tout cas, poursuivit Moira d'un ton joyeux, il faut absolument que je passe chez Derviche&Bang ! Sophia m'a dit qu'elle y avait vu un nécessaire à coiffures qui plairait beaucoup à ma tata pour son anniversaire !
− Et moi, je dois passer par la papeterie, renchérit Mary.
− Du calme, grogna Liz. On a toute la journée pour faire toutes les boutiques qu'on veut.
Ils franchirent le portail et bifurquèrent par le sentier qui raccourcissait le trajet jusqu'à Pré-au-Lard.
− Ce n'est pas un peu dangereux que tu quittes Poudlard ? demanda alors Lily à Harry. Avec le groupuscule de Burrow qui cherche toujours à te mettre la main dessus…
− Je leur ai montré que j'étais le plus malin, il y a donc des risques pour qu'ils tentent leur chance d'une façon plus directe, admit Harry en haussant les épaules. C'est la raison pour laquelle je ne ferai pas la visite avec vous : j'aurais déjà fort à faire pour me sauver moi-même, inutile que j'aie à me soucier en plus de camarades.
− Très aimable de ta part, dit Mary d'un air soulagé. De toute façon, il y a des Aurors qui surveillent le village.
− Et Burrow était directeur du Département de la justice magique, objecta Liz.
Mary lui lança un regard noir, contrariée que la grande brune ait réduit à néant sa tentative de se rassurer.
− Harry s'en sortira, affirma Moira d'un air confiant. Il doit être le cavalier de Lys', personne n'oserait mourir ou être kidnappé en sachant cela !
Mary hocha la tête d'un air déconcerté, mais la réflexion de la petite brune amusa beaucoup Lily.
− A ce sujet, vous avez trouvé vos cavaliers ? demanda Harry d'un ton vaguement intéressé.
− Pitchoun et moi iront ensemble, dit Lily.
Moira approuva vigoureusement et resserra davantage sa prise sur le bras de la préfète-en-chef.
− C'est même moi qui vais choisir sa robe !
− Oui, enfin, faudra quand même que je la valide, hein, dit Lily d'un air un peu méfiant.
− Liz y va avec Remus, ajouta Mary en se remémorant toutes les informations qu'elle avait récoltées au cours des derniers jours. Tamara ira avec Winters, Lisa a refusé l'invitation d'Irving, Lucy y va avec Huddle, Rebecca avec Mooner et moi, avec Strand.
− Et les Serpentard ?
− Je doute que Gamp accepte l'invitation de Haustin, cette année, car elle ne voudra pas abandonner Ava. Les garçons, de toute façon, ne sont plus accompagnés depuis notre cinquième année. Je me demande bien si Tumter va s'y rendre, tiens... et surtout avec qui !
Elle adressa un regard en biais à Lily, mais la préfète-en-chef feignit de ne pas l'avoir entendue.
Pré-au-Lard leur apparut après un virage du sentier. Comme le Chemin de Traverse le jour des fournitures, les passants étaient plus nombreux que jamais : la sortie scolaire impliquant évidemment des étudiants, les sorcières et les sorciers en congés semblaient avoir considéré qu'ils ne risquaient pas grand-chose à se rendre au village, et ils arpentaient la grand-rue dans tous les sens, s'attardant même parfois devant les nouvelles vitrines comme s'ils avaient momentanément oublié la terreur que la moindre halte leur inspirait en temps normal. A peine l'entrée de Pré-au-Lard franchie, Moira entraîna joyeusement les jeunes femmes de Gryffondor vers Derviche&Bang. Harry les regarda s'éloigner avec un léger sourire, puis il prit la direction de la rue de la Tête de Sanglier.
Il n'avait pas beaucoup réfléchi sur le moyen d'aborder le barman de l'auberge : l'homme pourrait refuser tout commerce avec lui sous prétexte qu'il était élève ou dans le viseur du groupuscule de Burrow, mais c'était avant tout ses relations avec Dumbledore qui inquiétait Harry. Il se souvenait très bien de l'entretien entre Dumbledore et Voldemort lorsque celui-ci était venu demander le poste de défense contre les forces du Mal – et dissimuler le diadème de Serdaigle dans la Salle sur Demande : Dumbledore avait cité les Mangemorts attendant Voldemort à la Tête de Sanglier, ce qui l'avait amené à démentir être omniscient mais simplement « ami avec les barmans du coin ». Or, Harry préférerait tenir Dumbledore à l'écart des manigances qu'il préparait dans le laboratoire.
Bifurquant dans une rue parallèle à l'artère principale, Harry aperçut l'enseigne de l'auberge que chaque coup de vent faisait se balancer en grinçant : une tête de sanglier ensanglantant une nappe blanche. Les fenêtres étaient aussi crasseuses que la dernière fois où il y était venu, et lorsqu'il poussa la porte, le pivotement souleva un petit nuage de poussière qui tourbillonna dans le rai de lumière.
Les murmures s'interrompirent brièvement, le temps que les clients déjà attablés lancent un coup d'œil vers le nouveau venu, comme s'ils s'attendaient à une mauvaise surprise. Puis les silhouettes encapuchonnées revinrent à leurs affaires. Le barman, un homme à l'air revêche arborant une longue chevelure et une grande barbe grises, parut franchement irrité de découvrir un étudiant de Poudlard dans son établissement. Son regard bleu électrique se promena avec sévérité sur le visage de Harry. Il dut l'identifier, car son agacement enfla quasi-instantanément et le barman accueillit son jeune client avec un grognement interrogateur.
− Une Bièraubeurre, s'il vous plaît, dit Harry.
Cette fois encore, l'homme lui rappelait étrangement quelqu'un, mais il n'eut guère à chercher longtemps dans sa mémoire : comme si son esprit avait développé une sorte d'autonomie, il mit l'image du barman sur un côté et remonta le temps jusqu'au jour où, à l'occasion de la fête organisée pour célébrer les nominations d'Hermione et de Ron en tant que préfets de Gryffondor, Maugrey Fol Œil lui avait montré une photo présentant l'Ordre tel que Dumbledore l'avait fondé. Et presque aussitôt, la voix rocailleuse de Maugrey résonna dans sa tête comme s'il se tenait à côté de lui : « Voici Abelforth, le frère de Dumbledore… »
Indéniablement, la technique d'organisation de l'esprit de Grinval était très utile, mais Harry eut peine à croire qu'il n'eut pas fait le rapprochement avant. Car à présent qu'il avait identifié le barman, la ressemblance entre le directeur de Poudlard et lui était plus que frappante, même si Abelforth était plus jeune.
Le barman lui lança un regard méfiant en posant une bouteille poussiéreuse de Bièraubeurre sur le comptoir. Il semblait avoir compris que Harry ne le fixait pas sans raison.
− Autre chose, ajouta Harry, profitant d'être seul au bar.
Abelforth lui jeta un coup d'œil courroucé, comme s'il estimait avoir accompli son travail dans les règles.
− Quoi ? grommela-t-il.
Harry plongea une main dans un pli de sa robe de sorcier et en sortit une liste résumant les ingrédients utiles au Brouillard du Cauchemar.
− Je sais que vous entretenez certaines relations capables de me fournir… certaines choses, murmura Harry, en posant la liste sur le comptoir. J'apprécierai que vous fassiez appel à l'une d'elles pour m'aider à réunir ceci… et en laissant votre frère en dehors de ça, évidemment.
Abelforth ne parut guère surpris par l'allusion à son frère. Plus irrité que jamais, il posa les deux mains sur son comptoir et approcha son visage tout près de celui de Harry, ses yeux bleu très clair fixant ceux, vert et rouge, de l'adolescent :
− J'ai entendu dire que tu étais très bien renseigné, Potter, mais ce n'est pas un gamin qui va m'impressionner, dit-il à voix très basse.
− Je ne cherche pas à vous impressionner, se défendit Harry sur le même ton, je vous demande de m'aider.
− Et c'est quoi, ce truc, au juste ? interrogea Abelforth dans un murmure.
− Des ingrédients, répondit Harry.
− Je ne fais pas les ingrédients, grogna le barman.
− Mais vous connaissez Mondingus Fletcher, non ? répliqua Harry.
Abelforth le fusilla du regard, visiblement furieux qu'il connaisse au moins l'un de ses contacts.
− Donne-moi une seule bonne raison de contrarier mon frère, Potter, qu'on rigole ! marmonna-t-il.
− Le contrarier ? répéta Harry en haussant les sourcils. Je fais appel à vous pour que vous m'aidiez à défendre Poudlard, Abelforth, pas à enfreindre le règlement. Je suis prêt à vous confier 30 Gallions, négociez avec l'un de vos contacts et gardez ce que vous ne lui aurez pas donné, mais obtenez-moi ces ingrédients.
Le barman parut légèrement déconcerté et l'observa attentivement, sans nul doute intéressé par l'offre.
− Fort bien ! lâcha-t-il dans un chuchotement. Mais tu avances les 30 Gallions !
Harry plongea la main dans une poche de son uniforme et en sortit une bourse pleine à craquer de Gallions. Le lendemain de sa décision de solliciter Abelforth, il avait envoyé une lettre tamponnée du blason des Grinval pour obtenir la somme qui lui serait utile à convaincre le barman de la Tête de Sanglier de lui prêter main-forte.
Abelforth ramassa la bourse et la glissa sous le comptoir sans même chercher à savoir si le compte y était, puis il ramassa le morceau de parchemin en jetant un regard circulaire aux clients attablés.
− Finis ta Bièraubeurre et va-t'en, grogna-t-il.
Harry n'avait aucune envie de s'attarder, de toute façon, car Lily n'avait pas tout à fait tort : la Fraternité ne se gênerait sûrement pas pour tenter un kidnapping au beau milieu de Pré-au-Lard s'il le fallait, alors il valait mieux ne pas rester trop longtemps dans un commerce quelconque ou elle trouverait un plan d'attaque pour l'acculer, et il serait alors à sa merci.
Vidant sa Bièraubeurre, il laissa un pourboire à l'attention d'Abelforth puis sortit de la Tête de Sanglier, plutôt satisfait du déroulement de sa conversation avec le barman. Rejoignant la grand-rue, il prit le chemin de la sortie du village, se retournant plus ou moins régulièrement pour vérifier que personne ne le suivait. La foule d'élèves, de jeunes gens et d'adultes le perturbait quelque peu, car il était incapable de déterminer d'où pouvait provenir la menace – et par « menace », il entendait « mortelle ou non ». Les Maraudeurs n'avaient rien compris au message que Remus leur avait transmis, mais c'étaient surtout les Serpentard dont il se méfiait le plus, car susceptibles de se voir confier une mission par Lord Voldemort.
Harry atteignit pourtant la barrière sans embûche et entreprit de l'enjamber. Il y serait sans doute parvenu si sa robe de sorcier, au moment où il passait l'autre jambe par-dessus la clôture, n'avait pas opposé une résistance. Sa baguette magique parut bondir d'elle-même de sa poche alors qu'il pivotait pour la braquer entre les yeux de…
− Réflexe intéressant, dit Bowman d'un air mi-surpris, mi-malicieux.
− Qu'est-ce que tu me veux ? grogna Harry en abaissant son bras armé.
− Venir avec toi, dit la petite Serpentard comme si c'était l'évidence même.
− Hors de question, répliqua Harry en s'arrachant à la prise exercée par Bowman.
− Ne me prends pas pour une bille, Potter ! Je sais très bien que tu as l'intention de transplaner, et Dumbledore est un expert en légilimancie, rétorqua Bowman d'un ton malveillant. Tu as promis à Choupinette de lui montrer la Chambre des Secrets et tu as accepté la présence de Lys' quand tu combattais l'homoncule : il serait très facile de convaincre Lawson que tu cherches à draguer l'une des deux…
− Et ? dit Harry d'un ton goguenard.
− Ne sous-estime pas la jalousie des autres, Potter, ricana Bowman. Tes petites démonstrations sont seulement intellectuelles et rapportées par d'autres : si les admirateurs de Lys' et de Choupinette sont tranquilles depuis que nous sommes revenus, ils n'hésiteront pas à mener la vie dure à un rival...
Harry fut tenté d'envoyer paître la Serpentard, mais il dut reconnaître qu'elle ne manquait pas d'arguments. Sa popularité commençait tout juste à devenir positive au sein de Poudlard, il serait stupide de sa part de s'attirer les remontrances d'un nombre indéfini d'élèves. Et puis, après tout, ce n'était pas comme s'il s'apprêtait à rejoindre un lieu secret où il trouverait quelque chose d'important, se dit-il.
− Très bien, céda-t-il finalement, mais ne t'attends pas à une aventure palpitante.
− Nous verrons le moment venu, se réjouit Bowman.
Rejoignant Harry de l'autre côté de la barrière, elle lui emboîta le pas dès qu'il entama sa descente de la pente rocailleuse.
− Où est-ce qu'on va, au fait ? demanda-t-elle avec enthousiasme.
− A Loutry-Ste-Chaspoule, répondit Harry de mauvaise grâce.
− Pour y faire quoi ? s'enquit Bowman.
− Visiter le cimetière.
Il n'aurait su dire comment l'idée lui était venue, mais il s'était réveillé un matin avec cette étrange inspiration, comme s'il avait lu la légende de Benny Bannon la veille. Harry ne s'attendait à rien, pas même à apercevoir l'if qui aurait enterré Bannon, mais quelque chose le poussait à s'y rendre.
− Charmant, commenta Bowman d'un ton narquois.
Harry estima qu'ils s'étaient suffisamment éloignés du village pour pouvoir transplaner.
− On transplane directement dans le cimetière, décréta-t-il.
− C'est toi qui commandes.
D'un même mouvement, ils tournèrent les talons et s'enfoncèrent dans l'obscurité du transplanage. Harry avait presque l'impression de sentir l'enthousiasme de Bowman à travers les ténèbres. Il espérait seulement qu'il ne se produirait rien de particulier qui pourrait attiser la curiosité de la Serpentard et, par extension de ses amies si elle leur racontait quelque chose.
Loutry Ste-Chaspoule, village paisible niché entre plusieurs collines, apparut alors sous un ciel grisâtre duquel tombait une pluie fine et fraîche. Le cimetière avait été aménagé le long de l'église, parsemé de tombes blanches, grises, usées ou neuves, parfois même envahies par le lichen. Il n'y avait qu'un seul arbre, un if, mais Harry était à peu près certain que la légende de Benny Bannon y était pour beaucoup : il y avait sûrement eu des Moldus, le soir où Bannon était mort, la légende était peut-être connue des villageois qui avaient choisi de ne conserver que l'if présumé responsable de la disparition de l'ancien héros.
− Alors, qu'est-ce qui nous amène ici ? demanda Bowman d'un air intéressé.
− La légende de Benny Bannon, répondit Harry.
− Tu espères trouver son corps ? s'étonna quelque peu la Serpentard qui, à l'évidence, connaissait l'histoire.
− Non, dit simplement Harry.
Parcourant les rangées de pierres tombales, ils atteignirent bientôt l'if qui se dressait au beau milieu d'un carré de pelouse. Son tronc massif aurait pu contenir Harry et Bowman sans problème, et son branche s'étendait si loin que quatre rangées de tombes profitaient de son ombre en été.
− Si les ifs peuvent vivre deux mille ans, celui-là doit être déjà bien vieux, commenta Bowman.
Harry sortit sa baguette magique et décrivit une ligne verticale en direction du tronc. La Serpentard se retourna pour surveiller qu'aucun témoin n'assistait à la scène, jetant de temps à autre des regards par-dessus son épaule à mesure que Harry réitérait son charme de Révélation tout autour de l'arbre, sans succès.
Peut-être s'était-il trompé, songea-t-il. Il avait espéré que Grinval s'était inspiré de Rumors pour créer tous les endroits secrets disséminés dans Poudlard, que ce n'était pas un hasard si l'ancien Serpentard avait retrouvé cette espèce de parcours du combattant contenant la Baguette du Donneur-Donnant inventé par Rumors. Il pensait que retrouver le nom de Rumors dans le journal intime de Grinval puis dans la légende de Benny Bannon, n'était pas une coïncidence, que quelque chose l'encourageait à s'intéresser à Rumors…
Harry laissa échapper un infime soupir en revenant auprès de Bowman, qui affichait un étrange sourire.
− Quoi ? s'étonna-t-il en reportant son attention sur le tronc, croyant avoir manqué quelque chose.
− J'ai découvert quelque chose, dit Bowman d'un ton rusé, mais il faudra y mettre le prix.
− Quoi ? répéta Harry, déconcerté.
− Si tu laisses Choupinette prendre une photo de toi et de Lys' dansant un slow, je te dis ce que c'est, assura la Serpentard.
− D'accord, d'accord, dit Harry avec impatience. Qu'est-ce que tu as découvert ?
L'air réjoui, Bowman tendit le doigt vers le branchage qui s'étirait juste au-dessus d'eux. Harry leva les yeux : les arilles de l'arbre n'offraient guère un spectacle remarquable, sauf une, argentée et luisant telle une petite lune.
− Elle a dû s'allumer quand tu as lancé ton premier sortilège et que je vérifiais que personne ne nous regardait, dit Bowman. Tu vois que tu as bien fait d'accepter que je t'accompagne !
Harry hocha vaguement la tête et se hissa sur la pointe des pieds pour cueillir l'arille improbable. Au moment où il la décrocha, toutefois, il comprit son erreur, car la bille, comme un ballon rempli d'air, se dégonfla et laissa dégouliner son liquide argenté et brillant. Au contact du sol, celui-ci répandit aussitôt des nappes de brouillard en faisant presque disparaître Bowman de son champ de vision. La Serpentard se hâta de lui saisir le bras, méfiante, tandis que la purée de pois s'épaississait un peu plus à chaque goutte qui tombait des doigts de Harry.
Lentement, des bruits leur parvinrent, d'abord lointains et inintelligibles, puis plus proches et identifiables : de nombreux rires, apparemment étouffés par un mur – ou peut-être par le brouillard lui-même – et qui s'élevaient à quelques mètres devant eux. La clarté du jour parut s'assombrir, comme si la nuit tombait, et les nappes opaques se déchirèrent progressivement, révélant peu à peu la silhouette d'une façade. Ils aperçurent d'abord les fenêtres, car éclairées, puis la grosse porte de bois brut. Un courant d'air chassa les dernières écharpes de brouillard, et les deux adolescents levèrent la tête sur une enseigne de bois gravée de symboles que Bowman n'avait jamais vus – mais que Harry connaissait très bien, car il les avait vus dans le grimoire de Leandros.
Déconcerté, Harry reprit ses esprits en entendant des pas lourds. Il eut tout juste le temps de reculer, entraînant Bowman dans son bond, que la porte s'ouvrit à la volée sur une silhouette massive et armée d'un saut. L'homme parut sur le point de jeter le contenu du récipient mais, voyant les deux adolescents, il changea de trajectoire afin de ne pas les arroser d'eaux sales.
− Vous avez quel âge ? interrogea-t-il alors d'un air soupçonneux.
Harry cilla. Il ne se serait jamais attendu à ce que l'homme puisse les voir : il croyait visiter un souvenir d'une manière plus impressionnante qu'avec une Pensine.
− Dix-sept ans… répondit-il.
Du coin de l'œil, il vit Bowman lui lancer un coup d'œil incrédule, mais l'homme était trop occupé à lancer de nombreux regards méfiants en tous sens pour la remarquer.
− Alors, entrez, ce n'est pas prudent de rester dehors à une heure aussi tardive, dit-il d'un ton abrupt.
Il tourna les talons pour retourner dans ce qui était, de toute évidence, une auberge. L'endroit était éclairé d'un entrelacs de cordes auxquelles étaient suspendues des globes lumineux à peine plus gros que l'arille argenté – ils brillaient avec plus d'intensité et donnaient aux clients une pâleur fantomatique. Tout paraissait être en bois : les chaises, les tables, les gobelets, les assiettes, et au lieu de manger avec des couverts, les gens se servaient de fins pics, semblables à des baguettes, ou directement de leurs doigts. Le seul meuble plus ou moins luxueux s'avérait être le comptoir, poli et verni. Ici et là, des portes permettaient de rejoindre d'autres pièces. Toutefois, malgré la pauvreté apparente de l'auberge, ce fut surtout le spectacle offert par la clientèle qui cloua Harry et Bowman sur place.
Entièrement nu, un homme dansait sur toute la surface d'une très longue table sous les vivats des convives, de toute évidence très à son aise dans le plus simple appareil. Un peu plus loin, de robustes gaillards à l'air de brutes alternaient une poignée de leurs repas et une lampée de bière. L'un d'eux ne tarda pas à se lever et se dirigea vers une porte en titubant, ses mains s'affairant sur son pantalon qui laissa échapper son sexe bien avant qu'il n'ait eu parcouru la moitié du chemin – et dès que la porte se fut refermée, une femme éméchée s'empressa de quitter sa table pour aller le rejoindre. Une autre n'avait rien vu : agenouillée sous une autre table, elle paraissait avoir déjà fort à faire avec le pénis de son voisin. Gloussant bruyamment, une serveuse – qui devait autant consommer que servir, d'ailleurs – avait été projetée sur les genoux d'un client qui exhibait à présent sa poitrine imposante pour y enfouir son visage. Mais le plus incroyable, aux yeux de Harry, c'était qu'une grande partie des clients donnait l'impression de trouver ce spectacle normal, continuant à manger comme si de rien n'était.
− Dis-moi que je rêve, murmura Bowman, ahurie.
− Ne faîtes pas attention, dit le barman depuis son comptoir.
Harry s'arracha à sa contemplation ébahie et entraîna Bowman jusqu'au bar.
− Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il, encore sous le choc.
− Vous ne le savez pas ? s'étonna le barman. C'est la fête ! La nouvelle est tombée en début de matinée : nous sommes libres !
− Libres ? répéta Harry sans comprendre.
Le barman lui lança un regard méfiant. Puis, lentement, il le fit glisser vers sa clientèle, comme pour s'assurer que personne n'avait entendu Harry. Il plongea alors les mains sous le comptoir pour en sortir trois gobelets, une bouteille de cristal contenant un liquide ambré et une coupole de bois contenant des gâteaux apéritifs dont Harry n'avait jamais entendu parler – ils avaient la taille de cacahuètes, sauf qu'ils étaient bleus et translucides.
− Attention, mon p'tit, murmura le barman en remplissant les gobelets. Nous sommes rares à considérer que la mort de l'Empereur n'est pas une libération…
Harry l'entendit, mais le barman avait déjà rangé la bouteille et avalé une poignée de gâteaux quand il comprit ce qu'il venait de lui dire. L'Empereur était mort ? Ils étaient à l'époque du décès d'Astaroth ? Comment était-ce possible ?
Le barman s'accouda sur le comptoir, l'air quelque peu sombre, ramenant Harry à la « réalité ».
− Ca me fait bougrement plaisir de rencontrer quelqu'un qui partage mon point de vue, mon p'tit, avoua-t-il. Il fallait s'attendre à ce que l'Empereur meurt un jour, mais j'avais espéré que ça n'arriverait pas de mon vivant. La mort de l'Empereur, c'est… la fin de la paix, de l'ordre, de la justice. Ceux qui regrettent sa mort se font égorger et ceux qui la fêtent subissent le même sort, c'est pour ça que je vous ai dit qu'il valait mieux rentrer… Et vas-y que ça s'entretue, ça viole, ça pille, ça brûle à travers tout l'Empire. « L'Ère humaine commence », scandent-ils, et je ne crois pas qu'il aurait pu arriver pire chose… La princesse s'est détournée de son héritage, et je doute très sérieusement que Marvennor se laisse séduire par la souveraineté…
Le barman regarda par-dessus l'épaule de Harry et se redressa. La serveuse potelée passa derrière les visiteurs, contourna le comptoir et consentit à ranger sa poitrine seulement une fois qu'elle eut posé son plateau.
− Va voir qui est prêt à encaisser ! aboya le barman.
− Moi, je suis toute prête à encaisser, gloussa la femme en repartant.
− Grosse truie, grogna le barman.
Harry réfléchit à toute vitesse.
− Qui est Marvennor ? demanda-t-il.
− Vous n'êtes pas du coin, hein ? dit le barman avec un rire bref.
− Nous venons de très loin, reconnut Harry.
− Vous le connaissez sous un autre nom, alors, affirma l'homme. Certains disent que c'est un Aîné, d'autres le perçoivent comme une sorte de métaphore, mais il n'y a personne pour douter de son existence et de son pouvoir incommensurable. On raconte que l'Empereur l'a longtemps recherché, en vain. Il sait tout sur les personnes qui le rencontrent, il leur apparaît parfois même dans leurs rêves, et à chaque fois qu'il prend la parole, il propose un marché.
Le Marcheur de Mort, pensa aussitôt Harry.
− On raconte qu'il est immortel, poursuivit le barman. Je veux bien le croire : ce n'est pas tout le monde qui se présente seul face à cinq mille hommes et en ressort vivant ! La rumeur dit que c'est lui qui a achevé l'Empereur, mais ma belle-sœur prétendait aussi attendre un enfant de lui, alors… Avec lui, aucune incartade ne serait tolérée et le monde marcherait bien plus sur la tête, comme on dit…
Une femme poussa un cri de douleur et, machinalement, Harry et Bowman se retournèrent, mais ils n'auraient peut-être pas dû : car loin d'être en danger, la cliente en question avait simplement été surprise par le chemin par lequel son partenaire était passé pour la pénétrer. Reportant leur attention sur le barman, ils constatèrent qu'il les regardait à présent d'un air pensif et intrigué.
− Un problème ? demanda Harry avec une légère méfiance.
− Vous me rappelez quelqu'un, avoua le barman. Enfin, votre tenue me rappelle quelqu'un… Depuis que vous êtes rentrés, je cherche, je cherche, mais impossible de…
− Teegan Rumors ? proposa Harry.
Le barman fronça les sourcils, l'air concentré, puis, lentement, sa mémoire parut retrouver ses souvenirs.
− Vous vous appelez Harry ? interrogea-t-il.
Harry haussa les sourcils, surpris.
− En effet.
− Le nom que vous m'avez donné n'est pas celui-là, mais votre prénom avait tellement plu à ma fille qu'elle a choisi d'appeler son chat comme ça, dit le barman en s'accroupissant derrière le bar. Il m'a laissé quelque chose à votre intention… Très honnêtement, je m'étonne moi-même de ne pas m'en être débarrassé, depuis le temps… Ah, le voilà !
Lorsqu'il se releva, il posa sur le comptoir un boîtier maintenu fermé par un crochet. Harry le prit et fit pivoter le crochet pour soulever le couvercle : à l'intérieur, des cartes, semblables aux Chocogrenouilles, dont le verso se parait de quatre têtes de mort, chacune agrémentée de divers figures, symboles, objets – il reconnut le crâne à l'œil gauche rouge d'Astaroth, le crâne tatoué de runes incompréhensibles de Beherit et celui, surmonté de trois étoiles, de Bossoumba. Le dernier ne pouvait être que celui de Malphas, le sommet du crâne enflammé et chaque orbite habité d'une tête de mort miniature.
− Il manque le crâne de Morgan, fit remarquer Harry.
− Parce qu'il n'était pas roi, expliqua le barman, mais il a quand même sa carte. C'est assez étonnant que vous ayez hérité de la collection complète, ça fait bien cinq cents ans qu'elle n'est plus éditée…
Et pourtant, la personne qui l'avait déposée à l'intention de Harry semblait s'être procuré une collection quasi-neuve.
Le barman lança un regard par-dessus l'épaule de Harry et fronça les sourcils.
− Vous devriez partir, votre amie commence à attirer l'attention, déclara-t-il. Les verres sont pour moi.
− Merci, dit Harry, surpris.
Refermant le boîtier, il le glissa dans une poche et plongea sa main dans celle contenant sa baguette. Prenant la Serpentard par le bras sans accorder la moindre attention au spectacle orgiaque donné par certains clients, Harry et Bowman ressortirent de l'auberge. La porte eut à peine le temps de se refermer qu'une vague de brouillard les engloutit instantanément pour les ramener dans le cimetière de Loutry-Ste-Chaspoule – à leur époque.
