Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.
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XXXVI
Prince sans quête
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Manta avait tout de suite deviné que quelque chose n'allait pas entre Horo Horo et Pino. Comme si ces deux-là pouvaient lui cacher quoi que ce soit de toute façon ! Preuve de leur lucidité, ils n'essayaient même pas de faire semblant.
Dès que Manta était revenu dans sa chambre, il avait immédiatement perçu la morosité de ses deux colocataires. L'enthousiasme qui l'emplissait suite aux auditions s'était évanoui instantanément. Horo Horo et Pino étaient étalés chacun sur leur lit en évitant soigneusement de se regarder. Manta avait préféré ne pas relever et aucun n'avait prononcé le moindre mot jusqu'à l'heure du dîner.
Au moment de descendre à la cantine, les deux autres se refusèrent le moindre regard et se contentèrent de s'adresser à Manta lorsqu'ils avaient quelque chose à dire. Le jeune garçon aurait pu en rire, tant c'était ridicule, ou jouer à feindre de ne rien voir pour les narguer mais il en était incapable. L'attitude de ses deux colocataires l'angoissait. Il détestait les tensions ou les mésententes. Il aurait préféré vivre dans un monde où tout le monde serait ami et s'aimerait joyeusement sous un soleil éclatant. Dommage.
En descendant l'escalier, Manta passa en revue toutes les solutions imaginables pour débloquer la situation sans en retenir une seule. Une fois à la cantine, il resta muet, incapable de les interroger, de les mettre en face de leur bêtise ou même simplement de leur reprocher la mauvaise soirée qu'ils lui faisaient passer. Il aurait préféré être ailleurs, à la table de Ren, Yoh et Ryû, par exemple, qui discutaient avec animation, à quelques mètres de là. Mais depuis quelques temps, ils ne mangeaient plus toujours ensemble, le soir. Manta ignorait si cela avait à voir avec la présence ponctuelle de Nichrom à côté de Horo Horo où à l'ambiance bizarre qui régnait au sein du groupe depuis que le directeur les avait sanctionnés. Manta préférait ne pas insister sur le sujet. Dès qu'il y pensait, sa gorge se serrait. Il avait hâte que ça passe. De toute façon, il était trop tard pour qu'il se dénonce comme les autres, maintenant. Ça ferait bizarre, non ? Tout irait mieux dans quelques temps, quand l'affaire se serait tassée.
Ils mangèrent sans discuter. Horo Horo jetait lui aussi de fréquents coups d'œil à la table d'à côté. Pino, en revanche, faisait de très risibles efforts pour se concentrer sur son assiette comme si de rien n'était et n'avait jamais autant justifié ses mauvaises notes en improvisation. Manta commençait à éprouver un léger agacement lorsqu'ils furent distraits par Nichrom, qui débarqua sans prévenir et posa d'autorité son plateau à côté d'Horo Horo.
Le garçon se poussa pour lui faire de la place avec meilleure grâce que d'habitude, ce qui tira un sourire discret à Manta. Depuis le début de leur relation, il n'avait pas manqué de remarquer le manque d'enthousiasme d'Horo Horo (et plaignait Nichrom qui paraissait sincèrement attaché à lui). Mais ce soir-là, le jeune Pache offrait une diversion bienvenue.
Le babillage de Nichrom fit son office et permit au repas de passer plus vite. À la sortie, Manta invoqua un prétexte quelconque pour revenir sur ses pas et se retrouver seul. Alors, la pression retomba légèrement de ses épaules.
Ce fut de courte durée. Bientôt, un pas résonna derrière lui. Manta se crispa involontairement. Il se retourna et croisa le regard clair de Pino qui l'avait suivi.
– J'ai lâché les tourtereaux, s'expliqua-t-il sobrement.
– Vraiment ? fit Manta avec une note d'ironie involontaire.
Difficile de ne pas imaginer Pino laissant sciemment Horo Horo aux griffes de Nichrom, juste pour l'embêter.
Les deux garçons marchèrent quelques temps en silence. Puis :
– Tu vas où au fait ? demanda Pino.
– Euh, improvisa Manta. Toilettes.
– On vient de les dépasser.
– Ah mais je vais aux autres, elles sont toujours sales, celles-là.
– C'est bien vrai, ça. On se demande qui passe par là…
Manta se mordit la langue, contrarié. Pino n'avait pas l'air de vouloir le lâcher. Et il ne pouvait pas lui dire de le laisser tranquille ! Même s'il avait la sale impression que Pino le suivait pour ne pas avoir à rester seul.
Il dut jouer son rôle jusqu'au bout, alla aux toilettes et attendit quelques minutes, isolé dans sa cabine. Assis sur la cuvette, les doigts croisés sur le pantalon, il se sentait idiot. Il détestait faire ça, mentir à ses amis, prétendre alors qu'il n'avait pas envie d'être avec eux. Son regard se posa sur ses poignets aux lignes ténues. Dix jours plus tôt, il avait songer à s'entailler, comme Chocolove. Il ne savait pas vraiment ce qu'il lui avait pris. La semaine avait été stressante. Ils attendaient les conséquences de leur randonnée à Ozoresan-Fumbari. Et puis il y avait eu l'affaire des pointes de Nichrom. Yoh et Ryû qui s'étaient dénoncés. Sans lui. Les autres qui lui en avaient voulu sans jamais l'admettre. La honte, tout cela. L'idée lui était venue en se curant les ongles, à la salle de bains. Il avait eu envie de se faire mal. Ce serait une forme d'expiation. Mais à peine la pointe de ses ciseaux – les petits de couture qui lui servaient à couper les rubans de ses chaussons – avaient-ils approché sa peau qu'il s'était senti mal. La nausée l'avait gagné. Ensuite, il avait passé dix bonnes minutes à se frotter nerveusement les poignets.
Il avait envisagé de ne plus venir à la cantine, aussi. De cette façon, il ne dérangerait plus. Les autres ne seraient plus mal à l'aise à table. Le problème, c'est qu'arrêter de manger ne lui convenait pas non plus. La faim était insupportable. Il ne comprenait pas comment Achille faisait pour tenir. Il y était retourné. Sans savoir si les autres lui en voulaient toujours ou pas.
Avec une pointe de tristesse, Manta. Les gens comme Chocolove ou Achille avaient au moins quelque chose à quoi se raccrocher. Même si c'était malsain. Lui, il n'avait rien. Ou du moins, pas le courage d'aller jusqu'au bout. Pas les nerfs pour ce genre de choses.
Il prit une profonde inspiration et tira la chasse. À présent, il était obligé de sortir. Pino l'attendait patiemment, à la porte.
– Je monte, fit Manta.
– D'accord, je te suis.
– Je vais me coucher tôt, ce soir, hein.
– Pas de révisions ?
– Non. Demain matin, j'ai rendez-vous avec M. Maxwell, pour ma variation.
Le visage de Pino s'arrondit de stupeur, puis il se souvint.
– Ah oui, j'avais oublié ce truc-là.
Il quittèrent les toilettes et Pino laissa retomber la porte avec un soupir.
– Moi, ma choré n'est pas finie.
– La mienne non plus, fit Manta, j'ai juste le début. J'espère que ça suffira.
Ils gagnèrent les escaliers en silence, plongés dans leurs pensées. Soudain, posant le pied sur la première marche, Pino lança :
– Je me demande ce qu'il a, Horo, en ce moment.
Les oreilles de Manta se dressèrent. Était-ce pour cela que Pino le suivait depuis tout à l'heure ?
– Pourquoi ? Il est comme d'habitude.
– Tu trouves ? Il nous parle à peine !
– Tu exagères un peu.
– Pas de beaucoup ! Il n'y en a plus que pour son Nichrom. Et quand c'est pas lui…
Pino s'interrompit. Manta lui laissa un peu de silence, dans l'espoir qu'il se confie davantage mais son camarade garda pour lui la suite de sa phrase.
– Je ne pense pas que ça soit contre toi, se hasarda Manta. Et pour Nichrom… si j'ai bien compris, il ne compte pas rester longtemps avec lui…
Pino tiqua.
– Ce n'est pas vraiment ça, le problème…
Manta laissa venir les mots.
– Il ne se confie plus à moi. Quand il a un truc à dire, un problème, tu vois.
– Il n'a peut-être pas de problème pour le moment !
– Bien sûr qu'il en a. Il n'a aucune envie de sortir avec Nichrom et sa blessure l'inquiète. Je le vois bien. Je suis son meilleur ami !
Manta sourit.
– Je pourrais me vexer !
Pino ouvrit la bouche, gêné, conscient d'avoir gaffé, mais son colocataire l'arrêta aussitôt.
– C'était une blague. Je sais, ne t'inquiète pas. Je comprends. Et je suis sûr qu'il le sait, que toi aussi, tu es son meilleur ami. Alors pourquoi est-ce qu'il ne te parlerait plus ?
– Ce n'est pas qu'il ne me parle plus… en fait on n'a plus que des conversations banales. Du « passe-moi le sel ». Et quand il me parle, il a la tête ailleurs. Ça ne fait pas longtemps mais je le sens. Et il est tout le temps fourré soit avec Nichrom, soit avec Ren.
Manta comprit immédiatement que c'était ce deuxième nom qui inquiétait le plus Pino.
– Je n'ai pas tellement cette impression, commenta-t-il avec malaise. Pas vraiment…
Pourtant, plus il y pensait, plus ça semblait réel. Horo Horo s'asseyait souvent à côté de lui. Faisait des messes basses avec lui à la récréation. Revenait de plus en plus fréquemment dans la chambre en disant « j'étais avec Ren ».
C'était quand même beaucoup de souci pour pas grand-chose, songea finalement Manta. Mais peut-être n'était-il pas bien placé pour en juger ? Il n'avait jamais eu de meilleur ami. Pas comme Horo Horo et Pino. Jamais il n'avait fait l'expérience de ce genre d'amitié passionnée, exclusive au point de conduire à la jalousie. Il les avait parfois enviés, il devait l'admettre. Peut-être avait-il eu tort.
– Tu devrais lui parler, lui suggéra-t-il. Lui dire ce que tu ressens.
Manta avait l'horrible impression de donner des conseils nuls. Mais ça n'avait pas l'air de déranger Pino.
– C'est déjà fait. Je n'ai pas réussi à m'expliquer.
Comme ils étaient arrivés à leur étage, le grand blond s'arrêta devant l'escalier, signifiant qu'il voulait poursuivre leur conversation.
– Il a fait celui qui n'avait rien compris, reprit-il plus bas. Je préférerais limite qu'il me le dise, au lieu de juste… s'éloigner.
– Te dire quoi ? Que c'est « fini » ? On ne rompt pas avec ses amis comme pour une relation amoureuse ! Pas vrai ?
– C'est pas ce que je veux dire. En fait…
Une porte s'ouvrit et l'interrompit. Pino se tut et se retourna. Une tignasse bleue émergea d'une des chambres. Manta salua Horo Horo d'une main mais Pino ne fit pas un geste. De là où il était, Manta devina qu'il s'agissait de la chambre de Yoh et éprouva un léger pincement de cœur. Il aurait préféré que rien ne vienne donner davantage raison à Pino…
Horo Horo leur adressa un sourire distrait et regagna leur chambre. Dès qu'il eut disparu, Pino jeta un regard quasi-triomphant à Manta.
– Ce n'est qu'une coïncidence…
– Oui, bien sûr.
Une pointe d'agacement saisit Manta. Il eut brusquement envie de lui demander ce que ça pouvait faire, de toute façon, que Horo Horo se confie ailleurs. Ça pouvait arriver. Ce ne serait pas la première amitié à se déliter peu à peu, même entre deux personnes qui partageaient une chambre. La vie était ainsi faite. Et peut-être que Pino aurait dû remettre en question la qualité de son affection ou de son écoute, avant de s'étonner.
Mais il retint ces paroles un peu trop fielleuses, surpris par sa propre rancœur.
Laissant là Pino, il retourna à leur chambre. Horo Horo était allongé sur son lit, bras croisés sous sa tête. Manta lui adressa un petit sourire, gêné par tout ce qui s'était dit dans son dos. Il allait passer en revue les notes sur sa chorégraphie pour l'entretien du lendemain lorsqu'il entendit la voix de Pino résonner dans le couloir.
– Horo Horo ? claironna-t-il. Oui, il est là, je viens de le voir passer.
L'intéressé se redressa vivement et marmonna un juron. L'instant d'après, Nichrom entrait en coup de vent et se jetait sur lui. Manta se fit tout petit et s'enfonça profondément dans sa relecture. Les choses n'étaient pas près de s'arranger.
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