Trois mois, je crois que c'est le plus long que vous ayez dû attendre. Trois mois pour bien bosser IRL, affronter des problèmes improbables, et enfin, plus positivement, se ressourcer la tête. Parce que, il faut le dire, quand on écrit continuellement, il faut finir par s'accorder des pauses pour s'aérer l'expression grammaticale.
Je vous conseille de relire un peu au moins le 34, mais au pire... Besoin d'un résumé ? On est parti !
Chapitres 35 et 36 nous on donné l'occasion de faire la connaissance du beau prostitué Isfán, qui s'est fait une joie d'initier notre cher Freyr lors de son adolescence à l'art délicat qu'il a lui-même exercé en la compagnie du malicieux Loki dans le chapitre 34. Ce chapitre-ci suit ledit chapitre 34. Loki et Freyr ont étouffé par 10 000 mots échauffés de conversation et d'arguments les dernières hésitations qui les séparaient. Conscient de la situation oppressante qui occupe l'esprit du Vane, Loki lui propose de se rendre, la journée suivante, aux Thermes de L'Ewöll, situés dans les souterrains secrets de la ville de Palshenarr. Un lieu étrange, dissimulé, théâtre de pratiques peu tolérées, et point de convergences de ressources magiques littéraires, intellectuelles et humaines (entre guillemets). Loki connaît bien ce lieu, peut-être encore plus que ce Freyr a pu imaginer. En ce qui le concerne, il lui reste à rencontrer Karan, maîtresse des lieux, pour être autorisé à les fréquenter.
Concernant Midran : revoyez la fin du chapitre 32.
Pour toout ce qui est langage alfe pour les grades : notes de fin du chapitre 32
Bonne lecture !
Chapitre 37 : Les Thermes de L'Ewöll
– Il aurait déserté ? Ce que vous évoquez ne me paraît pas suggérer cette éventualité, Général.
Le ton froid de Loki n'effleurait pas son état d'esprit. Il ne savait pas qui haïr, entre les trois gradés qui venaient lui livrer la nouvelle qui l'enrageait, les Nornes qui cherchaient à le faire batailler sur tous les fronts, et cet incapable de Midran dont personne n'avait plus la trace – Loki devait avouer qu'il était tenté de blâmer ce dernier, qu'il soit en fuite ou broyé sous les griffes de Nerthus.
Quel imbécile.
– Il pourrait avoir été la cible de nos ennemis, mais il est plus probable qu'il soit parti de son propre chef après les mots que nous avons échangés, avoua Imna.
La seconde tête de l'armée avait pris la suite des explications de son supérieur spontanément, et bien courageusement pour ce qu'elle évoquait. Elle s'attira l'œil mauvais de l'Asgardien.
– Précisez, Mohün-Åkon.
Elle ne se laissa pas décontenancer et maintint le regard émeraude qui la scrutait sévèrement.
– J'ai incité Midran Lagaheerson à décider rapidement de son avenir dans notre armée. Je l'ai informé qu'il ne pourrait revenir s'il ne se résolvait pas vivement à le faire, avoua-t-elle.
– Ce qui était faux en vertu de la permission que notre roi lui a accordée, siffla Loki.
– Mais vrai par expérience, Wën Dislóss'ena. Les hommes n'auraient pu accepter une telle marginalité. On ne quitte et ne rejoint pas l'armée selon son humeur.
Quelques instants, le régent demeura silencieux. Il était conscient de la véracité de ses propos, là où l'indulgence typique de Freyr idéalisait parfois un peu trop des situations délicates, comme pour cette permission d'absence indéterminée. Le problème était autre.
– Je doute, peu importe les mots tenus, qu'il ait déserté pour cette raison sans en informer ses proches. Considérez-le disparu, et recherchez-le en conséquence, ordonna-t-il.
– Bien, répondit immédiatement Jievn en se relevant aux côtés de ses deux lieutenantes.
– Encore une chose, précisa Loki. N'informez pas notre roi de cette situation.
Cette fois-ci, le Général ne fut pas prompt à l'approuver et son expression se durcit. Si Loki n'avait pas été aussi contrarié par ces nouvelles il se serait amusé de cette frustration si apparente et fréquente sur le visage du Ljósálfar en sa présence.
– Mon roi, s'opposa celui-ci, cacher quoi que ce soit-
– Est dans le seul intérêt de notre roi lui-même, croyez-moi, il a bien d'autres préoccupations, se permit de confier Loki. Ne puis-je vous faire confiance pour suivre cet ordre, Jievn-Foroïdèn ?
– Vous le pouvez, bien entendu, rétorqua fermement l'alfe, de toute évidence outré.
– Wën Dislóss'ena, intervint Imna, mentir au roi dans notre position demeure grave.
– Je prends l'entière responsabilité de cette décision. Autre chose ?
Jievn secoua la tête en lui répondant de façon trop audible pour que Loki passe davantage sous silence son animosité.
– Mohün-Åkon, disposez. Kaïs-Åkon, sortez, j'aurai encore besoin de vous. Foroïdèn, restez.
Saen s'exécuta dans la plus parfaite indifférence que Loki s'était habitué à voir gravée sur ses traits, mais Imna apparut beaucoup plus agitée par la tension de cet échange et l'inévitable remontrance que s'apprêtait à recevoir son supérieur. Loki se fit patient en l'ignorant ostensiblement jusqu'à ce qu'elle quitte la pièce.
Une fois qu'ils furent réellement seuls, il constata que Jievn se comportait également comme un guerrier excité par la perspective d'un affrontement. Cela ne le surprit pas, coutumier de ce scepticisme à outrance dirigé contre lui, mais il ne retint pas un soupir exaspéré.
– Je vous invite à ne pas m'interrompre, Général.
Je ne dois pas avoir besoin d'ordonner pour que tu obéisses, sifflait sa fausse indulgence, et Jievn sembla le comprendre sans souci. Accoudé sur le trône, Loki déposa son menton contre son poing fermé et toisa le Ljósálfar un instant.
– Voyez-vous, si je souhaitais réellement vous mettre dans l'embarras, je vous inciterais à m'invectiver sévèrement tout comme votre impulsivité évidente vous le dicte, et utiliserais cette offense pour vous écarter de vos fonctions, expliqua calmement l'Ase. Donc arrangez-nous en vous contentant de m'écouter attentivement... La régence relaie deux fonctions principales : perpétuer le règne d'un roi absent, ou renouveler une politique inadéquate avant que la famille royale ne soit contestée et renversée. Dans notre cas, le roi m'a confié la continuité de son autorité sur Álfheim… Gravez ce mot dans votre mémoire, Général. Je n'ai ni la bêtise ni l'insolence d'œuvrer en son nom séparé des subordonnés avec lesquels il a su se faire respecter des Ljósálfars. Néanmoins, j'entends que vous me témoigniez la même loyauté et la même confiance qui me permettent de vous livrer l'exécution de mes décisions. La même loyauté que je voue à notre roi, la même confiance dont il m'honore par le titre de régent. Est-ce clair ?
Jievn l'avait écouté, il n'était pas idiot. Loki ne s'était pas attendu à autre chose de la part d'un homme que Freyr avait gardé à ses côtés plusieurs siècles ; le Vane s'encombrait rarement d'incompétents. Pourtant, loin d'être naïf, il réalisait que ce ne serait pas suffisant pour dissiper la méfiance qui régnait à son égard. Loki se savait incompris et remis en question constamment, tout particulièrement par ses subordonnés. Il agissait en dehors de la scène, mentait à ses alliés dans leur intérêt, trahissait leur confiance lorsque la situation le demandait, jouait un rôle, allait soupirer auprès de l'ennemi pour mieux l'éliminer. Ses méthodes exigeaient la confiance et l'obéissance parfaites, rarement la coopération. La méfiance n'avait pas sa place dans son jeu si solitaire et complexe.
Cette méthode pouvait se révéler salvatrice dans bien des cas, mais tout aussi destructrice si ses pions décidaient de remettre en question ses choix retors. Et Jievn ne semblait pas de nature à se plier ainsi à sa volonté, il n'avait pas oublié le prince fou de rage qui aurait pu tuer son roi par le passé. Et d'une certaine façon, Loki sentait que le problème siégeait exactement là, au point central de sa relation avec Freyr : le Général doutait de sa loyauté. Pour lui, que cet Ase leur demande de mentir à leur souverain signait son désir de s'affranchir des rênes de son mentor et de prendre sa place à Álfheim. Le maître trahi par l'élève, n'était-ce pas odieusement classique ?
Mais si Loki ne mentait sur cette disparition que par pur souci envers Freyr, il ne le formulerait jamais devant Jievn. Pour cette fois, il allait compter sur l'intelligence de son interlocuteur, et considérerait qu'il n'agirait pas dans son dos. Il écarta le sujet.
– Un dernier détail, Général. Puis-je compter sur le fait qu'aucun lien particulier ne vous unit au Mohün-Åkon Imna Vunaüdrè, votre seconde ?
Cette fois-ci, Jievn se laissa surprendre. Les qualités indéniables d'observation de Loki ne le trompaient jamais. Il retint un rictus victorieux.
– Je pense que nous nous sommes compris, Général. Disposez, et faites entrer Saen Kaïs-Åkon.
L'alfe était bien trop fier pour se défendre sur le dernier point que son supérieur avait abordé. Il se reprit rapidement et s'inclina pour quitter la salle sous le regard satisfait du régent.
~oOOoooOOo~
Si sa magie n'avait pas été aussi active, Freyr aurait pu croire, comme leur serviteur l'en avait informé, que Loki dormait. L'Ase avait bien les yeux fermés, le nez dissimulé par le drap fin de leur couche, mais en aucun cas il ne se reposait. Soucieux, le Vane s'accroupit et s'approcha de son visage inconscient. Il sourit, désapprobateur, lorsque la tempe du Jötunn se contracta brièvement. Il se pencha.
– Reviens, Loki, tu te négliges, souffla-t-il à son oreille.
Quand il s'écarta légèrement, deux pupilles étrécies le fixaient confusément. Prenant en pitié son trouble manifeste, Freyr poursuivit :
– Tu t'appropriais la perception de ton clone… S'est-il produit quelque chose à Álfheim ?
Loki cligna des yeux un instant et les plissa. L'aîné se préparait à répéter la question quand il entrouvrit les lèvres :
– Rien de notable.
Freyr se redressa.
– Tu devrais dormir, si ton clone ne t'as pas communiqué la nécessité de partager ses informations. Tu es un mage puissant, ne te rends pas vulnérable en des temps si critiques.
Loki roula sur le flanc pour tourner le dos à son aîné – qui n'était pas trop inquiet de sa réaction, certain que le compliment l'avait bien trop réjoui pour qu'il puisse se vexer d'une quelconque façon.
– Je ne suis pas un enfant, grommela-t-il.
– Oh, mais c'est qu'il semblerait que tu en sois convaincu…
– Quoi qu'il en soit, t'entendre ne va certainement pas me reposer.
– Eh bien, ricana Freyr. Tu es en forme, finalement.
– Comme je te le disais.
Freyr leva les yeux.
– As-tu dîné ? Demanda-t-il soudainement.
Loki grogna mollement pour acquiescer, malgré tout fatigué. Freyr soupira :
– Décidément, tu veux me contrarier, je ne comptais pas manger seul.
– Bon appétit.
Le Vane haussa les sourcils.
– Tu as une manière particulière de me faire taire ce soir.
– J'en ai bien d'autres, titilla Loki.
Freyr sourit, intéressé et joueur.
– Je ne perdrai plus une seule occasion de te parler, dans ce cas…
Le regard émeraude, désireux et vif, reparut pour se planter dans le sien lorsque Loki se retourna sur le matelas.
– Va dîner, je compte dormir, et notre conversation ne part pas dans la bonne direction.
– Ladite direction est connue pour rendre très somnolent-
– Bon appétit, Freyr.
Le Vane rit et tourna les talons. C'était tout à fait le genre d'échanges qu'il affectionnait avec Loki, tout ce qu'il avait manqué de perdre autrefois, s'était-il rappelé grâce à une note qu'il avait reçue de la part de Freyja, peu après le départ de Loki de son bureau. Sa sœur avait usé d'un ton narquois, que Freyr ne manquerait pas de remarquer même à l'écrit, pour lui annoncer que Méalna, confiée par Isfán aux enseignements rigoureux de l'Ufargilsöl-Isggð, se plaçait parmi les apprentis les plus performants des quatre cents du même siècle. Elle savait que son frère s'exaspèrerait qu'elle l'en informe en insistant implicitement sur sa faiblesse passée pour l'ancien ièrban.
Mais cette intéressante relation avec cet homme ne se détachait pas du souvenir douloureux que laissait le conflit d'Álfheim qui l'avait violemment séparé de Loki. Et combien s'était-il senti heureux et soulagé en retrouvant sa forme recroquevillée sous ses draps, paisible. C'était la première fois, depuis Álfheim, voire depuis son mariage avec Gerd, que leur relation redevenait naturelle et agréable. Quatre siècles, partagés entre l'incertitude, la jalousie, la honte, la haine, la folie et le désespoir, avaient creusé de profondes plaies entre eux avant cet instant. Enfin, après si longtemps, ils pouvaient s'autoriser à se lier de nouveau.
D'une certaine façon, Freyr se satisfaisait de se souvenir précisément de la douleur de la reconquête Álfheim, du pardon vain de Loki – il était dès lors bien trop tard pour restaurer quoi que ce soit entre eux –, de sa chute hors de l'Arbre-Monde, de son retour catastrophique sur Midgard, de son enfermement… Sans l'idée de ce qui aurait dû les séparer maintes fois, comment aurait-il pu comprendre pleinement sa chance présente, et réaliser qu'il se battrait de toutes ses forces pour la conserver ?
Lorsqu'il revint après son repas, il ne s'étonna pas de sa brièveté. Il désirait intensément la présence de l'Ase contre lui. Il glissa dans son dos, déposa son front contre sa nuque et ramena ses mains contre ses omoplates. Il sentit et entendit le souffle contenté qui lui répondit. Hésitant à s'exprimer, Loki le devança :
– Notna Draïmun.
Freyr sourit et déposa un baiser contre la nuque à peine exposée du Jötunn, drapée dans une suite de boucles encre.
– Notsen Draïn, murmura-t-il.
Il perçut le sourire de Loki quand il le titilla :
– J'ai du mal à croire que tu sois assez attaché à vos déclinaisons pour refuser de me répondre dans la même langue…
– Nous sommes à Vanaheim, ronronna Freyr.
– Emu'k Oïllun.
– De l'alfe ? C'est un bon compromis, admit-il. Emu'k Oïllun, Loki.
Après quelques minutes, il vint dégager d'une main quelques mèches noires qui venaient lui chatouiller le visage. Riant légèrement, Loki répondit en glissant une jambe sur les siennes d'un toucher si léger qu'il en fit frissonner atrocement le Vane.
Freyr lui mordit la nuque en grognant indistinctement :
– Dors, insolent.
Loki se contenta de se moquer silencieusement.
~oOOoooOOo~
Freyr se crispa à l'instant où le premier son lui parvint. Il n'avait d'abord pas su comprendre pourquoi il s'était réveillé, oppressé et épuisé, mais maintenant que le halètement sourd de Loki lui parvenait, il ne pensait même plus à bouger, figé dans son écoute anxieuse.
Un gémissement grave et souffrant le tira de son immobilité il roula pour faire face à l'Ase. Sa voix et sa respiration étaient si proches, si intenses, que Freyr l'aurait cru éveillé s'il n'y avait pas eu cette angoisse démesurée pour faire vibrer sa magie et agiter sa silhouette en des spasmes brutaux qui n'avaient rien de conscient. Vite, malgré une certaine nervosité, il se résolut à le tirer de son sommeil.
Prononcer son nom n'eut aucun effet, alors il finit par lui saisir une épaule. Et quelle violence lui répondit : un coup de bras à la trajectoire incertaine manqua de venir l'assommer et le prince commença à se débattre.
– Loki, cesse ! Gronda-t-il vivement sans hésiter à l'immobiliser rapidement sous son poids.
Il continua de s'agiter, mais cette fois-ci, il ne dormait plus, seule une agressivité induite par sa souffrance précédente alimentait sa transe. Freyr déploya sa magie en un voile épais autour d'eux pour évacuer sa terreur.
Dans le cas d'un lien comme le leur, la magie de l'autre s'apparentait à un véritable cocon, une promesse de sécurité. Peu à peu, cette méthode apaisa l'Ase, dont les pupilles hagardes recommencèrent à se concentrer sur son environnement. Freyr, qui le plaquait toujours fermement, les vit se poser sur lui, troublées. Loki continuait à souffler lourdement. Sa voix franchit difficilement sa gorge, sèche et faible, sans pouvoir former un seul mot avant qu'il ne tourne la tête pour tousser plusieurs fois puis laisse son crâne retomber contre son oreiller, l'air épuisé. Freyr le relâcha et glissa sur le flanc contre le plus jeune. Il laissa une main luisante de magie diffuser celle-ci dans sa poitrine.
– C'était un cauchemar violent, commenta-t-il doucement.
Loki voulut répondre, mais encore une fois, il fut interrompu par une puissante quinte de toux. Freyr se leva pour lui apporter de l'eau, et quand il fut de nouveau à ses côtés, le dieu de la Malice s'était redressé contre la tête de lit. A la faible lueur des étoiles, ses yeux brillaient. Il saisit sans un mot le verre que Freyr lui tendit.
– J'étouffais, l'éclaira-t-il juste quand il eut pris une gorgée. Quelque chose… m'étranglait. Même maintenant…
Freyr continua de l'observer avec un souci évident, tandis qu'il portait une main à son cou prudemment. Après un long silence, il murmura, hésitant :
– Freyr, ta magie, pourrais-tu…
– Bien sûr, allonge-toi.
Tous deux reprirent place, l'un en face de l'autre. Lorsque Freyr commença à étendre doucement sa magie autour d'eux, il posa une main sur Loki, près de son sternum. Progressivement, il sentit le jeune dieu se détendre.
– C'était bien trop réel, chuchota-t-il au bout de quelques minutes.
– Ta réaction le montre, admit Freyr en soupirant. Tu penses qu'il s'agit d'une vision, n'est-ce pas ?
Loki palpa sa nuque puis sa gorge.
– Je suis peu sensible aux visions, articula-t-il de sa voix rauque avant de s'étirer la mâchoire plusieurs fois. Néanmoins… les rares que j'ai eues se sont toujours distinguées par ce type d'intensité.
Freyr sourcilla et déposa son autre main contre le cou du jeune prince pour venir remplacer celle qui, fébrilement, effleurait la peau à répétition.
– Nous resterons attentifs, murmura-t-il.
Nul mage n'ignorait la survenue d'une vision, particulièrement lorsque celle-ci semblait si agressive. L'inquiétude de Loki n'avait rien d'anecdotique. Il glissa entièrement sa magie contre lui, l'enveloppant, et l'Ase ferma les yeux de nouveau. Freyr se rapprocha et ils parvinrent progressivement à retrouver un semblant de calme, seulement possible grâce à la magie. Autrement, il savait que Loki n'aurait pu se rendormir, ou même, n'aurait voulu le faire.
~oOOoooOOo~
– Sommes-nous encore loin du… Loka-Slóð ?
– C'est ce qui arrive lorsque quelqu'un tient absolument à marcher, Freyr.
L'intéressé sourit en frôlant affectueusement une branche sur son chemin, que l'épaule de Loki avait juste écartée de son passage indifféremment.
– Pour une fois que nous avons un jour pour nous, autant le ponctuer d'une entrevue solitaire avec la nature, souffla-t-il au jeune impatient.
– Eðlu en vanirien, si je me souviens bien. Vous la personnifiez.
– Vanaheim est une terre très sauvage, à laquelle nos ancêtres ont dû se soumettre plusieurs fois…tout particulièrement lorsqu'il leur a fallu épouser les caprices des immenses mers Svéragg et Tiivrin. Nommer la Nature par le mot Eðlu, c'est reconnaître la relation indéfectible qui nous lie à elle, comme nos cœurs à celui d'Yggdrasil.
– Je vois, répondit respectueusement Loki.
D'humeur bavarde, le Vane poursuivit :
– Nous avons toujours été surveillés. Épiés dans chacune de nos initiatives en dehors de nos palais, contraints de révéler nos moindres faits et gestes... La solitude n'était possible que par la magie, s'amusa-t-il. J'éprouvais, et j'éprouve toujours, un certain plaisir à tromper le palais avec un clone...
Le jeune dieu qui se frayait un chemin à travers la végétation devant lui ricana.
– C'est de cette façon que je me rendais aux Thermes de l'Ewöll, j'admets que j'en tirais également une certaine satisfaction… Dans ce cas, je comprends que tu préfères prendre ton temps.
– Contrairement à toi. Tu sembles pressé d'atteindre le… Loki, étais-tu vraiment obligé de donner ton nom à ces passages ?
– J'ai découvert les localisations des Loka-Slóð au terme de longs calculs. Je suis le premier, ce sont les miens.
– Mais personne ne le sait, tu es seulement soupçonné de les utiliser par la communauté magique. Si encore tu avais rédigé quoi que ce soit à leur propos-
– Je ne veux pas qu'un autre les connaisse.
– C'est exactement ce que je dis.
– Mais Freyr, tu es là pour constater mon génie, rappela l'Ase.
L'aîné rit, attendri par l'arrogance de son ancien élève.
– Tu ne m'as révélé que certains passages, et non pas la façon de tous les déterminer… Je t'enseigne, et c'est ainsi que tu me remercies ? Loki, tu aimes bien trop conserver ton savoir, tu ne me laisses pas l'occasion de flatter ton génie.
– Alors je t'en donnerai les secrets, comme preuve de ma bonne foi.
– Après des siècles et des siècles d'apprentissage, d'affection et de complicité ? Tu me touches, plaisanta le Vane.
– J'entends ce reproche.
– Et tu le moques.
– Bien entendu, ronronna le prince.
Un rire lui échappa lorsqu'il fut forcé de s'arrêter, la taille saisie d'un bras par un Freyr venant mordre son épaule, l'humeur joueuse. Il profitait ainsi de la tenue ordinaire de Loki, dénuée de toute épaulette métallique, une tenue simple qui lui rappelait leurs heures passées à étudier la magie, pour lesquelles l'apparat d'un prince n'était pas adapté. Affiner sa maîtrise de la magie et lire à son propos nécessitaient une tenue confortable.
– Sortir t'enthousiasme réellement, remarqua Loki.
Oui, en plus d'éprouver un malin plaisir à fuir son palais sans que quiconque ne s'en doute, Freyr adorait disposer de son temps à sa guise. Et si c'était pour se rendre aux Thermes que Loki avait vanté avec tant de respect, il n'en était que plus enthousiaste.
– J'aime faire ce que je souhaite, répondit-il seulement.
– Et moi donc… Relâche-moi, nous sommes arrivés.
Freyr s'exécuta et suivit le regard de son compagnon vers le renfoncement d'une courte falaise qui longeait la forêt. Puis il l'observa parcourir la paroi de ses paumes avec concentration et s'arrêter dans un creux net de la roche.
– Il y a eu un éboulement devant le passage, indiqua-t-il.
Sans un mot, Freyr s'avança vers la roche. Tous deux s'étaient rapidement mis d'accord sur le fait que Loki, forcé de maintenir son clone à Álfheim, ne devait en aucun cas gaspiller sa magie, et qu'il serait préférable d'utiliser la sienne. Il ouvrit sa main à plat devant lui. L'Ase le regarda accumuler l'humidité de l'air en une masse flottante d'eau. Natif royal d'une terre marine comme Vanaheim, la manipulation d'un élément aussi symbolique n'avait pas de secret pour Freyr.
– Dirige-la juste derrière ma main, conseilla Loki.
Freyr hocha la tête et le filet d'eau alla se faufiler derrière la roche terreuse. Il l'étendit en un voile qui grandit jusqu'à pousser l'obstacle progressivement, sans perturber l'équilibre de l'ensemble des rochers.
– Parfait, souffla Loki lorsque la cavité fut révélée. Je te laisse passer devant.
Le roi hocha la tête et s'infiltra dans l'espace, où il disparut immédiatement. Sans se faire prier, Loki le suivit vers le royaume doré.
~oOOoooOOo~
Loki ne put retenir un sourire sur les derniers mètres de leur chemin, non seulement par anticipation de son retour dans les souterrains de Palshenarr, mais aussi par pure satisfaction en se retournant vers le Vane, d'humeur excellente.
Durant leur court trajet dans les montagnes et leur survol de la ville sous forme de faucons, il n'avait pu manquer son enthousiasme évident. Freyr irradiait d'un contentement parfaitement communicatif. Il observait tout, se montrait bavard, profitait du paysage sans se hâter vers leur destination. Loki savait qu'il ne se comporterait pas si naturellement s'il avait été accompagné par un autre, et il en éprouva un plaisir certain.
– C'est ici ? Interrogea le roi lorsqu'il s'arrêta devant une colline rocheuse.
Loki acquiesça et lui fit signe d'attendre. Une bonne minute plus tard, la terre s'écarta d'elle-même et un passage s'ouvrit devant eux. Ils entrèrent dans le tunnel révélé, et Loki donna quelques explications :
– Tout d'abord, nous allons à la rencontre de Karan, la maîtresse des lieux, et de son Conseil. Ce sont eux qui déterminent qui peut devenir membre des souterrains.
–Un Svartur Fiðrildi, se rappela Freyr.
– Exactement. Je serai considéré comme ton tuteur, puisque je t'ai introduit à ces lieux. Il est très avantageux d'en avoir un pour attester que les Thermes de l'Ewöll peuvent sans crainte t'accorder leur confiance. Néanmoins, il m'est formellement interdit de te donner la moindre information sur la nature de ton entretien avec Karan et le Conseil.
– C'est compréhensible, admit le Vane.
– Une dernière chose, Freyr, souffla le jeune dieu en s'arrêtant devant une porte métallique, que son interlocuteur devina rapidement être celle de Karan. Lorsque nous passons d'étrangers à Svartur Fiðrildi, notre titre disparaît aux yeux des habitants de ce souterrain. Garde cela à l'esprit.
Le Vane hocha la tête, et Loki poussa la porte. La pièce qu'elle révéla, agitée par de vives conversations, tomba immédiatement dans le silence. Un grand nombre de tableaux divers, dissidents, habillaient ses murs d'un ton jaune orangé très chaud. Sur le plancher sombre, des coussins disposés en arc de cercle servaient de sièges à Karan et son Conseil. Ils se replacèrent dessus progressivement, seule une femme s'en détacha pour approcher d'eux. Karan, très certainement.
Drapée dans un épais manteau à collerette vert opaline striés de quelques nuances dorées et noires, surplombé par un sceptre lévitant, la femme que Freyr découvrit lui rappela les autorités mages de son royaume, toujours lourdement parées. En comparaison, son visage, d'apparence un peu plus jeune que celui de son ancien élève, affichait une certaine bienveillance. Ses iris d'un vert plus saturés que ceux de Loki – qui les avait plus froids – attiraient facilement le regard. La partie gauche de son visage arborait deux tatouages en forme de longues griffes, l'un partant de son œil, dirigée vers le bas, et l'autre du milieu de sa mâchoire, dirigée vers le haut.
Elle s'arrêta face à eux et détailla le jeune prince franchement. Lorsqu'elle s'adressa à lui, ses yeux se plantèrent dans les siens sans hésitation.
– Nous ne t'avons plus vu depuis des décennies. J'aurais pensé ton regard bien différent, après avoir eu vent de tes actes.
Freyr s'étonna de la familiarité de Karan, et du délicat sujet qu'elle se permettait d'aborder. Pourtant, Loki ne l'avait-il pas prévenu ? Son titre n'avait aucune valeur en ces lieux.
Il le sentit légèrement crispé alors qu'il attendait les prochains mots de la maîtresse des lieux.
– Sois à nouveau le bienvenu parmi nous, Loki, laissa finalement tomber Karan, au terme de quelques secondes tendues. Je vois que tu n'es pas seul, c'est une nouveauté.
Loki toujours silencieux, le regard de son interlocutrice glissa subitement vers Freyr.
– Bienvenue à vous, roi d'Álfheim et de Vanaheim.
Imitant Loki, il se contenta de hocher la tête. Dans la salle, quelques murmures s'élevèrent.
– Silence, siffla Karan. Pas de considérations politiques inutiles, ce n'est pas notre rôle.
– N'y a-t-il pas des exceptions ? Grogna quelqu'un.
– N'oublie pas les principes de ce lieu, Ogsá, réprimanda-t-elle sans prendre la peine de se retourner. Disposez, membres du Conseil, je vais m'occuper seule de nos invités.
Chacun quitta la pièce sans un mot, et seul demeura un vieil homme dans le fond, attablé, un livre ouvert devant lui. Karan n'exigea pas sa sortie et lâcha un long soupir. Pour la première fois de cette entrevue, un sourire monta à ses lèvres, puis elle s'éloigna de nouveau vers sa place au centre de la pièce pour leur permettre d'avancer.
– Je craignais que tu nous aies oubliés, Loki, avoua-t-elle en laissant tomber au sol son imposante tunique et son sceptre d'un geste de la main, découvrant une tenue jais beaucoup plus proche du corps qui traçait sa silhouette agile.
Auparavant autoritaire, son apparence devint subtilement provocante.
Loki ricana.
– Voyons, Karan, quel mage aussi talentueux que moi se refuserait les secrets de ce lieu ?
– Et n'emmènerait pas son mentor les découvrir à ses côtés ? Termina-t-elle en se retournant à nouveau dans leur direction. Je suis ravie de faire votre connaissance, Roi Freyr. Le Meistara d'un mage tel que Loki ne peut qu'attiser ma curiosité.
– N'en attendez pas autant de ma part, répondit-il prudemment, heureux que la jeune femme ne soit pas outrée par sa présence comme ses conseillers.
– Je vois que vous ne partagez pas la modestie légendaire de ce garçon, ironisa-t-elle avec un vague geste de la main vers l'Ase. C'est de bon augure pour l'épreuve qui vous attend si vous souhaitez intégrer ce lieu. Loki sait combien son caractère l'a desservi autrefois... Heureusement pour lui, j'étais d'humeur patiente.
– C'est vrai, avoua le concerné. Dois-je vous laisser ?
– C'est le règlement. Ce sera court, reviens dans une heure. Le Conseil n'interviendra pas, tout comme pour toi. Votre statut ne permet pas que l'épreuve soit entendue par un large public.
– Bien, souffla le prince.
Il déposa une main sur l'épaule du Vane avant de s'éclipser. Freyr se reconcentra sur Karan, qui lui fit signe de s'asseoir sur l'un des larges coussins de la pièce. Face à lui, à un mètre de distance seulement, elle prit également place en tailleur.
– Loki est si avare de ses secrets… Jamais je n'aurais pu penser qu'il partagerait à quiconque celui de ce lieu. J'admire l'homme pour qui il a choisi de le faire, déclara-t-elle avec un sourire léger. Puis-je vous nommer Freyr ?
– N'est-ce pas d'usage, de toute façon ?
Le vieil homme resté dans la pièce, que Freyr n'avait pas vu se lever, déposa devant lui une tasse haute remplie d'une infusion asgardienne dont il apprécia immédiatement l'odeur.
Karan acquiesça.
– Je vois que Loki vous a déjà informé à ce propos, c'est parfait, Freyr. Détendez-vous, et nous pourrons commencer.
Le dieu plissa les paupières, amusé par la perspective de cette épreuve et relaxé par le caractère agréable de son hôte.
Rien ne le prépara aux mots qui franchirent ses lèvres :
– Cher Freyr, commença-t-elle doucement… Comment voyez-vous votre enfance ?
~oOOoooOOo~
Loki patientait tranquillement, assis contre une paroi de verre près de la porte, loin de l'échange – qu'il savait réticent – de Freyr et Karan. Un livre épais en main, récupéré dans la bibliothèque impressionnante des Thermes, il se mordillait l'index, plongé dans l'intrigue complexe d'un roman qu'il se souvenait avoir commencé par le passé. L'humeur adoucie par les gargouillis lointains d'une chute d'eau bouillonnante, il oublia pleinement son environnement jusqu'à la sortie de Freyr.
Et alors il sourit, entre la tendresse et l'amusement, lorsqu'il croisa le regard sonné du Vane.
– Je sais que ce n'est pas un entretien des plus agréables, compatit-il en se redressant.
Freyr lui renvoya un regard las.
– J'espère que tu sauras détourner mes pensées de cette conversation…
Loki glissa une main sous un pan du manteau de son vis-à-vis et la déposa au creux de son dos. Il fit doucement aller sa paume, caressante, contre le fin tissu qui le séparait encore de sa peau. Outrepassant son air distrait et tourmenté, un sourire du Vane marqua son plaisir à ce contact subtilement provocant.
– N'aie crainte à ce propos… Murmura Loki contre son oreille.
Il ne s'attendait pas à ce que Karan les rejoigne dans ce couloir rocheux, mais puisqu'il n'était vraiment pas du genre à bondir ostensiblement pour éviter d'être vu si près du souverain, son expression demeura égale. Il devait même s'avouer une certaine fierté à exhiber ce lien avec la certitude qu'il ne serait pas méprisé en ces lieux. Freyr ne s'éloigna pas non plus, stoïque. Karan, quant à elle, se contenta d'une brève observation de leur contact avant de se focaliser sur Loki.
– Vous allez voir Selín, n'est-ce pas ? Adresse-lui mes salutations.
Loki haussa un sourcil.
– Qu'a-t-il encore fait ?
– Rien de bien dramatique, soupira Karan.
– Pas plus que d'habitude, conclut l'Ase en ricanant. Je lui transmettrai.
La jeune femme hocha la tête, pensive.
– Freyr, comme je le pressentais, je vous apprécie. Vous êtes Svartur Fiðrildi. Disposez des souterrains de Palshenarr comme vous le souhaitez.
Respectueusement, le Vane acquiesça et ils se saluèrent avant de se quitter. Sur le chemin qu'il désigna, Loki s'arrêta dans une autre pièce pour récupérer deux manteaux pliés et deux masques peints.
– Il est traditionnel de les porter, encore plus avec notre notoriété, expliqua-t-il. Il est parfaitement interdit de révéler l'identité d'un Svartur Fiðrildi, mais évitons d'en tenter quiconque.
Après cela, Loki fut prompt à les guider à travers le souterrain, mais il n'oublia pas le trouble bien perceptible du Vane qui marchait à sa droite, en léger retrait, de toute évidence pensif.
– Karan peut discerner le mensonge de la vérité de manière infaillible, expliqua-t-il à travers son masque. En posant cette question, à laquelle peu répondraient de façon parfaitement claire et honnête, elle demande à son interlocuteur de s'exprimer avec sincérité sans même lui faire confiance. Cela lui permet de distinguer les différents tempéraments des personnes qui s'aventurent ici, tout comme de connaître l'essence même de leur passé. Ce passé lie intimement ces personnes au Thermes et à Karan.
– Et tu t'es montré borné durant cet échange autrefois, c'est cela ?
Loki ricana.
– Tu as donc noté son commentaire à ce propos... Oui, la même conversation qui vous a pris une heure en a duré six pour moi. Je ne suis pas un fervent adepte de la vérité, même inconsciemment, et Karan s'est acharnée. C'était certainement devenu plus un jeu qu'une épreuve, même si elle a avoué qu'elle ne m'aurait pas laissé repartir, j'avais trop de talent, s'amusa-t-il. Karan est la mère de ces souterrains, elle fait tout pour connaître ses… enfants.
Derrière lui, Loki entendit un petit grondement de gorge approbateur.
– L'aspect intrusif de cet entretien est à la fois un pacte et une menace, statua le Vane.
– Exactement. Les diverses activités des Thermes peuvent se révéler sombres et frôler l'illégalité, Karan sait qu'elle accueille peu de créatures bien-pensantes. Elle refuse la candidature des plus malsaines, mais pour les autres, les lie à elle par ce passé. Trahis les règles, et elle n'hésitera pas à utiliser l'autorité qu'elle a sur les Svartur Fiðrildi et leur passé pour se venger.
Freyr hocha la tête et revint au niveau de son élève, maintenant interrogé par sa façon de s'exprimer.
–Tu apprécies Karan. Et tu es familier avec elle.
– On peut dire cela.
Le roi haussa un sourcil, taquin.
– Eh bien, tu ne m'en dis pas plus ?
Loki arborait à présent un regard plus sérieux, si bien que Freyr n'attendit pas son explication.
– J'ai ma réponse, murmura-t-il en écartant la capuche de son manteau noir pour délivrer ces mots à son oreille. Quel séducteur tu fais…
Loki leva les yeux.
– Moi qui me taisais… Je suis un peu surpris par ton enthousiasme.
– Surpris ou déçu ? Fredonna le souverain en tapotant du bout des doigts le creux des omoplates du Jötunn imperturbable. Ne t'inquiète pas, je suis juste pragmatique : derrière toi, tu as de longs siècles sertis d'un titre princier, je passe probablement mon temps à rencontrer tes anciennes conquêtes. Je n'ai pas le temps de faire un scandale pour chacune.
Loki s'esclaffa soudainement, pris de court par une telle déclaration.
– J'aurais dû me douter que tu serais capable de répondre une sottise pareille. Ne t'attends pas au même sentiment de ma part.
Freyr rit à son tour. Il aurait été bien fou de demander une telle indulgence à Loki, si possessif, inquiet et jaloux, mais il voulait croire que cela passerait avec le temps.
En attendant…
– Aurais-tu besoin d'attention, jeune prince ? Ronronna-t-il, toujours aussi près.
– Non, nous arrivons.
Le Vane délivra une tape amicale sur le flanc de l'impitoyable Ase. Puis l'étroit couloir qu'ils suivaient depuis quelques minutes déboucha sur un dôme immense et il se fascina pour la beauté du lieu, sans faire attention au jeune dieu qui s'éloignait en retirant son masque pour rejoindre la réception au centre. Un halo de lumière naturelle parvenait en fin rayons depuis une fenêtre de verre en haut du dôme pour frapper les parois de roches bleues étincelantes, parcourues de lianes luisantes desquelles tombaient quelques grappes de fruits orangés. Incrustés dans les pierres du dôme, des carreaux peints, ornées de dessins et de symboles magiques, transparaissaient toujours lisiblement derrière quelques fins amas de mousse ocre, et Freyr se prit à tenter de les déchiffrer curieusement avant que son attention ne soit attirée par une exclamation surprise…et peu noble.
– Damnée soit la vision du Cornu si la mienne me trompe, Loki !
Le Cornu, c'était ce genre d'expressions qui ne pouvaient exister que loin des palais, parmi les plaisanteries discrètes du peuple. Autrement, désigner publiquement Heimdall de cette façon – car c'était bien de lui dont il s'agissait – constituerait une offense certaine, et ce, malgré le fait qu'aucun dieu du palais n'ignorait les surnoms familiers qu'on leur associait. Freyr ne s'étonna pas de voir un rictus sur le visage de Loki, s'amusant ostensiblement d'un tel irrespect envers ses pairs.
En revanche, il ne put cacher son choc lorsque le jeune homme qui venait de s'exprimer ainsi se jeta sur l'Ase, ou du moins, c'est de cette façon qu'il le perçut en assistant à leur étreinte réciproque, nouée d'un bras autour des épaules. Personne ne pourrait se comporter aussi familièrement avec Loki sans que ce dernier ne cherche à l'égorger pour cette insolence. Depuis quand son ancien disciple permettait-il un tel comportement de la part d'un autre que son impulsif de frère, impossible à raisonner même s'il avait voulu essayer de le faire ?
Freyr fut reconnaissant que son masque cache ses expressions, car loin de son flegme royal, la perplexité la plus totale devait peindre ses traits. Il observa encore un instant les deux individus, plongés dans leurs retrouvailles, échangeant quelques mots tandis que le plus petit dieu tenait encore distraitement une main de son régent, et nota l'aisance Loki lorsqu'il inclina la tête de son interlocuteur d'un index sur le menton pour glisser une remarque sur le tatouage qui ornait tout le côté droit de son visage. Le geste en lui-même n'étonna pas le Vane : contrairement à ce qu'on pourrait attendre d'un homme aussi isolé que Loki, il était tactile, et cela, uniquement dans un rapport de complicité, toujours teinté de supériorité. C'était une liberté qu'il prenait grâce à son titre envers ceux qu'il n'embarrassait démesurément en agissant ainsi – à moins de chercher sciemment à les déstabiliser, ce qui, admettait-il, relevait d'une des activités favorites du jeune prince.
Ce toucher motivé par une pointe d'arrogance constituait une marque de possessivité et d'appréciation de la part de Loki. Un bon signe, en somme, lorsqu'on n'avait pas à revendiquer un titre égal ou supérieur au sien. Il s'avérait tout à fait avantageux d'attirer la possessivité d'un prince, gage de protection.
– Meistara minn, entendit-il à son adresse, tandis que le Jötunn lui indiquait de les rejoindre.
En le désignant de cette façon, Loki ne cherchait pas à briser leur accord d'abolir leur relation de maître à élève : il ne l'appelait pas ainsi personnellement, mais uniquement afin d'informer le troisième homme de son statut, et surtout de sa considération pour lui. Au-delà de ce que leurs rangs respectifs suggéraient, nommer Freyr ainsi, c'était le reconnaître sincèrement et intimement comme son aîné, son mentor et son égal face à autrui, et affirmer qu'il en était fier.
Malgré sa conscience de la place qu'il occupait aux yeux de Loki, une attention si naturelle de sa part réveillait toujours un doux plaisir chez le Vane.
– Je te présente Selín, déclara son régent en portant à nouveau son regard sur le second Ase. Il dirige tout le département des souterrains que l'on nomme Tengile.
– Naútoss, Selín, salua-t-il.
Une habitude commune des Ases et Vanes dont Freyr avait un peu perdu l'usage en régnant sur Álfheim, nommée Geün'Heð, consistait en l'absence d'un salut réciproque pour deux individus de rangs différents. Le supérieur pouvait se dire enchanté de la rencontre par le terme « Naútoss », tandis que le second était implicitement honoré, et ne devait le formuler : l'évidence de son honneur rendait absurde et insultante l'idée même de le souligner. Freyr devina que ce comportement restait de rigueur, malgré leur absence de statut en ces lieux, puisque Selín s'exprima directement :
– Freyr Meistara, vous avez contribué à l'enseignement de ce mage incroyable, et l'avez également convaincu de venir ici accompagné ? Quel talent… cela force l'admiration la plus sincère.
Amusé par la récurrence de ce type de commentaires, Freyr le corrigea :
– Détrompez-vous, pour ce second exploit je n'ai pas eu à argumenter.
– Pardon ? Ne me dites pas qu'il a proposé cela de lui-même ?
Loki grimaça :
– Je suis encore là, Selín.
– Toi qui es possessif envers les secrets du sous-Palshenarr... ? Continua l'Ase en pivotant vers le prince. L'Epée aux mille fourreaux me pourfende, Loki !
Après avoir gardé le silence le temps d'une brève réflexion, Freyr entrouvrit les lèvres, perplexe :
– Par les Nornes, ne me dites pas que « l'Épée aux mille fourreaux » désigne Fandral...
Loka-Slóð : "Chemins de Loki" ; ce sont les passages entre les mondes dont Loki connaît les secrets. Dans cet fic, Loki est le Marcheur d'Yggdrasil (surnom utilisé par Freyr au chapitre 24), le seul mage ayant découvert la localisation de tous les passages et leur fonctionnement par une logique de magie proche des mathématiques. Freyr est le seul à le savoir : les mages sont toujours très dissimulateurs pour éviter que leur savoir ne s'ébruite. J'en reparlerai probablement.
Naútoss : "Enchanté", dans le contexte d'une conversation de salut non réciproque (Geün'Heð).
Note : Bon, Jievn et Imna, vous avez été repérés ! Rien n'échappe à Loki…
Note 2 : Fandral, tu ne vois pas comment le peuple te dépeint ! Fais un petit effort !
PS : ouiouiouijevaispenseràmettrel'explicationdupoèmedeschapitres35et36
