Manger bio
« La jeune dame prépare de la compote de pomme cet après-midi » annonça Rufus, l'expression si longue qu'il aurait pu assister à l'enterrement de sa grand-mère sans prendre la peine d'en changer.
« Et alors ? » interrogea Orga qui tentait de se concentrer sur sa fiche d'impôts – on avait pas idée d'inventer pareille horreur, à quoi bon vivre plus longtemps si c'était pour souffrir deux fois plus ?
Le barde fit la grimace.
« Elle est dans une de ses phases nature. »
Le mage déicide fit la moue. Ah, c'était pour ça. A intervalles irréguliers, la fille du Maître se souciait de sa santé – ou de son poids, difficile de suivre le rythme et de toute façon, Minerva n'assumait jamais ses périodes régime alors que toute la guilde savait que ses jeans la serraient aux entournures – et s'embarquait l'espace d'une semaine voire deux dans un délire « bio », comme on disait. C'est-à-dire lait de soja, gâteaux sans gluten et légumes certifiés sans pesticides.
A titre personnel, Orga se méfiait de tout ce cirque. Comme disait le proverbe, tonneau vide fait toujours grand bruit, alors ces histoires de basses calories et de réduction de cholestérol…
« E r'semble à quoi, la compote ? »
Le blond fronça les sourcils.
« Je crois que mademoiselle a passé les pommes entières dans le mixeur… Comment expliques-tu ces espèces d'échardes brunes dans le produit final, autrement ? »
« Epices » riposta sobrement la montagne de muscles.
« Effectivement » reconnut Rufus, « mais ça n'avait ni le goût ni l'odeur d'une quelconque épice. L'hypothèse restante est donc celle des morceaux de pépin. »
« T'es qu'une fiotte » renifla Orga. « Pour trois malheureux pépins… »
Le poète regarda son collègue de travers derrière son domino rouge.
« Tout le monde n'a pas la chance d'être un omnivore invétéré, tu sais. »
