Bonjour !
Merci pour les reviews et le soutien !
Je vous souhaite une bonne lecture !
Chapitre 36
— Alors ?
— Difficile à dire…
Le vieux guérisseur à l'apparence rachitique et aux cheveux blancs en bataille tenait fermement la main droite d'Harold dans la sienne. Il lui demandait tour à tour de la serrer puis de relâcher. À chaque injonction Harold obéissait et Laek lui palpait l'avant-bras.
Pendant quelques minutes, il agit ainsi, automatiquement, sans se poser de questions et son regard se perdit sur les murs de la petite cabine où il se trouvait. Quelques timides rayons de soleil ainsi qu'une lanterne qui reposait sur une table dans un coin de la pièce venaient l'éclairer. Une carte des îles était accrochée au mur, il faudrait qu'il pense à la mettre à jour. Il était assis sur son lit, Laek en face de lui sur un tabouret. Après la réunion de la veille, il avait demandé que le Dragon des Mers soit amarré aux quais. Avec l'aile cassée de Krokmou, cela avait été la meilleure solution qu'il avait trouvée et il y avait passé la nuit. On lui avait bien proposé de s'installer dans l'une des maisons du village, mais il avait préféré décliner.
— Vous avez réussi à dormir ?
— Oui, mais j'ai fait des cauchemars. Je n'ai pas arrêté de voir Raina. Je m'en veux, c'est de ma faute. Hier, quand je l'ai appris, j'ai eu envie de… de tout casser, de me venger…
— Mais vous ne l'avez pas fait, affirma Laek avec une pointe d'interrogation.
— Non, bien sûr que non. Si je l'avais fait, ça aurait été renier le sacrifice de Raina, et les autres ont besoin de moi… Je dois me montrer fort pour eux, mais parfois… j'ai juste envie de tout laisser tomber.
— Qui ne le voudrait pas ? Avec toutes vos responsabilités, c'est compréhensible, mais quelqu'un doit faire le travail et vous êtes le plus apte, non ?
— Peut-être. Ce qui sûr en revanche, c'est qu'une fois que tout cela sera terminé, ils pourront tous aller à Hel.
— Vraiment ? répliqua Laek en laissant sous-entendre qu'il n'en croyait rien.
Harold pouvait dire ce qu'il voulait, il savait que ce qu'il venait de dire n'était pas vrai. Même s'il le voulait il serait incapable de laisser tomber tout le monde pour aller se reposer, explorer. S'il sortait vivant de toute cette histoire et qu'on avait encore besoin de lui après, il savait au fond de lui qu'il ne se défilerait pas.
Il se passa la main gauche dans les cheveux et regarda Laek qui lui souriait. Le vieux guérisseur était bien trop sage pour ne pas voir la vérité. Il se remit à son examen et ne revint pas sur ce qui venait de se dire.
— Et ce mal de tête ?
— Il est passé avec la nuit.
— C'est bien, une chose en moins à s'inquiéter. Mais vous n'auriez pas dû vous lever.
— Il le fallait, j'ai dormi trop longtemps…
— C'était un coma, pas une simple petite sieste, répliqua Laek en levant les yeux au ciel. Cela aurait pu aggraver les choses, vous en faites bien trop.
Harold marmonna pour lui-même qu'il aimerait bien en faire moins, et que le vieux guérisseur n'avait pas idée des difficultés qu'il avait à maintenir une bonne organisation entre tous ces fiers chefs vikings.
— Vous dites ?
— Rien, mais tu sais que tu peux me tutoyer, je te l'ai déjà dit.
Comme tous les nordiens, Harold trouvait que Laek en faisait trop. Même si parfois il lui arrivait de le réprimander pour son comportement risqué, il restait toujours respectueux envers lui et le fait qu'un homme aussi sage s'adresse ainsi à lui, l'embarrassait parfois un peu.
— Je connais Hagbard depuis qu'il est môme, j'étais même là à sa naissance, et je ne l'ai jamais tutoyé. Comme lui, vous êtes un chef, si ce n'est plus, alors n'attendez pas à ce que je change mes habitudes. Je suis trop vieux pour ça.
Harold souffla de dépit face à un tel entêtement, mais aussi de soulagement.
Forcément, vu comme ça…
Le guérisseur lui rendit sa main, puis il se leva du tabouret sur lequel il s'était installé pour examiner Harold. Celui-ci suivit le mouvement et il se retrouva debout, face au guérisseur.
— Pour votre bras, cela devrait passer avec le temps, mais je ne peux pas vous le promettre. Les chocs à la tête peuvent avoir de graves conséquences.
Le vieil homme avait pris un ton doux et compatissant, Harold ne pouvait que louer son honnêteté, mais cela n'en faisait pas pour autant une bonne nouvelle. L'esprit d'Harold ne pouvait s'empêcher d'imaginer les conséquences d'un tel problème s'il perdurait. Que se passerait-il s'il devait combattre ? Ou si sa main venait à lui faire défaut au moment crucial ?
— Il existe un moyen d'améliorer les chances que tout revienne à la normale ?
— Servez-vous quotidiennement de votre main, de votre bras. Faites des exercices. Après votre chute vous aviez une belle bosse, elle s'est résorbée depuis, mais tout n'est peut-être pas encore rentré dans l'ordre. Avec un peu de temps…
— D'accord… merci Laek.
Le guérisseur inclina légèrement la tête puis il commença à se diriger vers la sortie.
— N'hésitez pas à venir me voir.
— J'ai encore une question.
Laek s'arrêta au moment même où il allait ouvrir la porte et se retourna.
— Oui ?
— C'est toi qui as soigné Krokmou ?
— En partie, mon apprentie est plus douée que moi avec les dragons.
— Combien de temps prendra sa guérison ?
— Eh bien… les dragons guérissent assez vite, mais je pense qu'il va encore falloir attendre un peu. On m'a informé du voyage à venir, je pense qu'il pourra voler avant qu'on arrive à destination.
— Juste à temps pour un nouveau combat… marmonna sombrement Harold. Vous savez ce qui lui ait arrivé ?
— Je peux vous raconter ce que la jeune fille qui l'a trouvé m'a dit.
— La jeune fille ?
— Oui… fit le vieux guérisseur en cherchant son nom. Ma mémoire n'est plus ce qu'elle était… Blonde avec…
— Astrid. Astrid Hofferson, l'interrompit Harold.
— Je crois que c'est ça.
Harold ne voyait pas qui cela pouvait être d'autre et il était heureux de savoir que malgré la situation, elle s'était occupée de son ami.
— Elle m'a dit qu'elle l'avait retrouvé près d'un dragon mort.
— Un dragon lui aurait fait ces blessures ?
— Ça correspond. Vous devriez lui en parler, elle vous répondra mieux que moi.
Lui parler… Ça c'est bien une chose que je compte faire… J'aurais déjà dû… depuis longtemps…
Harold sortit de ses pensées en entendant le guérisseur se racler la gorge. Il s'excusa et le laissa partir. Il finit de se préparer, enfila son armure et même si sa main droite fut un peu récalcitrante il réussit à mettre ses deux épées dans son dos. Il sortit ensuite de la cabine et se retrouva sur le pont du Dragon des Mers.
Le soleil se levait à l'horizon, il était encore tôt, il faisait frais, mais au moins le ciel était dépourvu de nuages. La journée serait sûrement belle. Lara et Ralf l'attendaient. La jeune fille aux cheveux auburn semblait perdue dans ses pensées et Ralf en le voyant lui donna un coup de coude pour la ramener parmi les vivants.
Il y avait ici et là quelques hommes qui vaquaient à leurs occupations. Ils n'étaient pas très nombreux, ce qui n'était pas étonnant malgré le fait que le Dragon des Mers ferait partie de la force qui partirait bientôt attaquer Drago. C'était sûrement le navire le mieux entretenu de toute leur flotte et il était toujours prêt au départ. Il n'y avait quasiment rien à faire.
Harold repéra Krokmou qui se trouvait un peu derrière les deux membres de la Garde Noire. Il était avec le cauchemar monstrueux de Ralf aux écailles presque aussi noires que les siennes et… Narya ! Qu'est-ce qu'elle fait là ? À l'instant même où Harold se posait la question, la réponse lui apparut avec évidence. Lara avait perdu sa dragonne et Narya sa dragonnière. Elles ont décidé de faire équipe, ça ne peut être que ça…
C'était à la fois une réponse logique et d'une tristesse sans nom. Elles étaient à elles deux la représentation parfaite de ses échecs. Il avait fait bien trop d'erreurs. En une seule bataille Drago avait démontré sa supériorité. Il n'avait même pas eu besoin de se servir de ses dragons, seulement de profiter de ce que la nature lui offrait et de la manipuler à son avantage. Sans oublier les troupes d'archers munis de flèches en fer de gronk capables de transpercer même les armures de la Garde Noire, il n'avait pas imaginé que Drago mettrait la main sur une telle arme et ce manque d'imagination leur avait coûté de nombreuses vies. Harold ne pouvait que se rendre compte du fossé qui les séparait, Drago était bien plus doué que lui pour la guerre.
Il avait sincèrement cru que ses dragonniers seraient faire face, mais la réalité était tout autre. Seuls Thorkell et Eskil avaient déjà connu de véritables combats à mort. Les autres avaient beau avoir reçu le meilleur entrainement qu'il pouvait leur fournir, ce n'était rien par un rapport à une véritable bataille, face au sang et à la mort. Il avait fait preuve d'arrogance et ses amis en avaient payé le prix.
Plus jamais… Plus jamais je ne laisserais cela arriver…
— Harold ? Tu vas bien ?
C'était Lara, elle et Ralf étaient venus à sa rencontre.
— Oui, j'étais… perdu dans mes pensées… Lara, je voulais savoir, toi et Narya…
— On a décidé de faire équipe. Tu sais après… on voulait continuer à combattre pour… eux. Je…
Harold pouvait voir la difficulté qu'elle avait à en parler, pourtant elle était là, prête à continuer malgré la douleur. C'était pour cela qu'il devait faire son maximum pour eux.
— Je comprends, fit Harold en lui posant une main sur l'épaule.
Voulant lui laisser un peu de temps, il se tourna vers Ralf.
— Tu as vu les autres ?
— Élia est passée, elle voulait te voir, mais tu étais avec Laek. Elle n'a pas voulu te déranger. Elle voulait que tu saches qu'Eldrid est partie avec un groupe de dragonniers pour sa mission de reconnaissance.
— Pas de membre de la Garde Noire ?
— Non.
— Elle ne voulait sûrement pas la dégarnir encore plus… Je suis sûr qu'elle sait ce qu'elle fait, tout ira bien, fit Harold pour lui-même. Autre chose ?
— Eskil est passé pour parler avec quelques marins, je crois qu'il avait des questions à leur poser. Wilhem et Ludorik se reposent, ils assuraient ta protection cette nuit…
Les deux dragonniers qui étaient aux prises avec le fils d'Erling, je n'ai même pas pris le temps de leur parler… Il faudra que je pense à y remédier et à m'occuper de ce chef.
— … et pour les autres ils aident à la sélection des dragonniers qui vont venir avec nous.
— Pas de problèmes ?
— Non, aucun. Tout se déroule comme prévu. Je crois qu'on peut dire que pour une fois tu as ta journée, fit Ralf avec un grand sourire.
Eh bien ça, c'est nouveau…
— Alors que veux-tu faire ? lui demanda Lara.
Elle s'était reprise, elle semblait plus sereine, l'idée d'une journée tranquille avait l'air de lui plaire.
— J'ai promis à Gueulfor que je passerais le voir. Il est encore tôt, mais il doit déjà être à la forge.
Il commença à avancer et ses amis lui emboitèrent le pas.
— Salut mon grand, comment tu vas ce matin ? demanda Harold en s'approchant de Krokmou.
Son ami lui répondit d'un léger coup de tête et Harold lui sourit. Il allait bien malgré que son aile soit cassée. Il avait encore un peu de mal à accepter cette vision, mais il savait aussi qu'il ne servait à rien de se voiler la face. Krokmou avait été blessé par sa faute, il devait prendre ses responsabilités et le soutenir jusqu'à sa guérison. Il lui parla encore un peu, s'assura que tout était en ordre entre eux, puis tous partirent vers la forge. Dragons et dragonniers côte à côte.
Comparées à la veille, les rues du village étaient bien moins bondées, quasiment tous les vikings s'étaient vu attribuer une tâche avec la mise en œuvre du plan d'Harold. Ce qui lui fit réaliser que le manque d'activité qu'il avait pu constater n'était en réalité pas dû au trop grand nombre d'hommes présents sur Beurk, mais plutôt au manque d'actions des chefs. Il aurait dû se poser plus de questions lors de la réunion.
— Je ne comprends pas, pourquoi les chefs n'ont-ils pas envoyé plus d'hommes attaquer les positions ennemies ? Je sais qu'on n'a aucune idée d'où est la flotte de Drago et qu'Hagbard est plutôt du genre à réfléchir avant d'agir, mais je suis quand même resté inconscient trois semaines… Ils auraient dû vouloir en faire plus… Agir… Quand j'y pense, ils ne m'ont même pas présenté un plan…
La journée passée avait été tellement chargée d'informations qu'il n'avait pas saisi tous les tenants et les aboutissants de ce qu'il avait appris. Il s'était contenté du peu d'explications qu'on lui avait fourni et de ce qu'il s'était imaginé. Entre les blessés de la bataille et les îles qui avaient été prises, il avait sincèrement cru que les chefs avaient fait leur maximum. Il avait mis de côté une chose importante, trois semaines s'étaient écoulées, largement de quoi mettre en place un plan et pourtant c'était lui qui avait dû l'élaborer. Il aurait dû comprendre. Si ce n'est les remontrances qu'il avait faites à Snorr, la réunion s'était bien passée, trop bien même. Tous les chefs l'avaient suivi et il commençait même à se demander si Stoïck et Hagbard n'avaient pas simplement joué le jeu. Il avait du mal à croire que de tels chefs n'aient pas saisi avant son intervention qu'ils avaient fait exactement ce que Drago voulait.
— Eh bien… commença Ralf légèrement mal à l'aise.
— Les chefs ne s'entendaient pas, intervint Lara. Je veux dire ceux de notre camp. Entre Snorr qui voulait te destituer de ton titre, Almar qui voulait attendre que tu te réveilles et les autres qui étaient partagés sur ce qu'il fallait faire, ils n'arrivaient pas à se mettre d'accord.
— J'y crois pas, pourquoi n'avoir rien dit avant ?
— Euh… c'est-à-dire que… on… commencèrent ses deux amis.
— Laissez tomber, ce qui est fait est fait. Je comprends mieux pourquoi il n'y a eu aucune protestation hier. Vous pouvez m'en dire plus ?
Les deux dragonniers hochèrent la tête et Ralf prit la parole.
— Ton père voulait agir, il était plutôt remonté après ce qu'il t'est arrivé…
Il s'arrêta en voyant le regard légèrement incrédule d'Harold. Ce dernier avait dû mal à croire que son père tienne à lui après tout ce qu'il s'était passé entre eux, encore moins au point d'aller attaquer Drago sans réfléchir.
— Enfin… je crois que c'est à cause de ça. Il voulait attaquer Drago sans tarder, mais Hagbard l'en a dissuadé.
— Ils ont quand même fini par envoyer des navires pour prendre des îles, enchaina Lara. Mais… avec Ralf on a souvent été de garde et on a pu assister à certaines discussions. Pour la Coalition, Hagbard représentait le nord, mais derrière les chefs ne s'entendaient pas et heureusement qu'Einar et Grim sont repartis défendre le nord comme prévu sinon ça aurait sûrement été pire. Ils faisaient bonne figure en public et Hagbard retardait les choses avec Stoïck, mais il commençait à y avoir de plus en plus de tensions lors des réunions. Si tu ne t'étais pas réveillé, je ne sais pas ce qu'il se serait passé. Sans Protecteur…
— Je sais... Une fois, Hagbard m'a raconté que le titre avait été créé il y a plusieurs siècles lors d'une grande guerre pour éviter que les clans ne se fassent exterminer. Je commence à comprendre pourquoi… Moi qui pensais que mon père était borné… En fait ce n'est rien comparé à la fierté excessive des nordiens et de leur impossibilité à s'entendre sans quelqu'un comme moi.
— Ils ont prêté serment de t'obéir car tu es le Protecteur, leur fierté les empêche de le rompre, mais dès que tu n'es plus là…
— Ils reprennent leurs anciens travers, refusant de recevoir des ordres d'un autre chef, et ce, jusqu'à ce qu'il soit trop tard, compléta Harold avec une mine renfrognée.
Il avait du mal à comprendre comment des chefs pouvaient être si inconscients. Il ne s'agissait pas d'une simple guerre pour un bout de territoire. À la fin, s'ils perdaient cette guerre ils n'auraient que le choix entre la soumission et la mort, pourtant ils continuaient à faire preuve d'arrogance. C'était à qui commanderait telle bataille, qui obtiendrait le plus de gloire… Il se demandait comment son père faisait. À première vue, il semblait diriger les membres de sa coalition sans soucis, mais Harold se demandait si en réalité il n'avait pas fait des compromis, est-ce qu'il les avait menacés ou avait-il trouvé un moyen de les faire s'entendre. Il n'en savait rien, il lui aurait bien demandé, mais mieux valait éviter vu leur relation.
— Le principal c'est que tout se soit arrangé, fit Harold après un moment. Laissons ça de côté pour l'instant, on arrive.
La forge n'était plus qu'à quelques mètres. Harold demanda à tout le monde d'attendre à l'extérieur et seul Krokmou le suivi. L'odeur du métal chaud était omniprésente, les forgerons étaient déjà au travail. Il les salua et se dirigea vers Gueulfor. Un grand sourire apparut sur son visage et il mit de côté la lame dont il s'occupait.
— Harold ! Content de te voir !
Krokmou sembla légèrement vexé de ne pas avoir été inclus et il le fit comprendre d'un petit grognement que Gueulfor n'eut pas de mal à interpréter.
— Toi aussi Krokmou, je suis heureux de te voir, fit le forgeron.
Une fois encore Harold fut un peu étonné de l'aisance avec laquelle son vieil ami s'était adapté à la présence des dragons, en particulier celle de Krokmou.
— Tu aurais un moment ?
Pour toute réponse l'ancien mentor d'Harold lui mit une main dans le dos et l'entraina avec lui à l'arrière de la forge, au même endroit que la veille. Il prit deux gros rondins de bois qu'il mit à la verticale, il s'assit sur l'un d'entre eux et fit signe à Harold de faire de même.
— J'ai un peu de temps, je me disais qu'on pourrait reprendre notre discussion d'hier si tu n'es pas trop occupé.
— Ne t'inquiètes pas pour ça, les autres peuvent bien me remplacer, dit Gueulfor d'un ton qui laissé présager qu'il en avait fait bien assez. Tu voulais en savoir plus sur l'aileron, je dois avoir les plans pas loin, continua-t-il en se levant.
Il se dirigea vers un établi, il souleva quelques outils, poussa un morceau de métal et il finit par trouver ce qu'il cherchait. Il s'agissait d'un rouleau de parchemin, il s'approcha d'Harold et lui tendit.
— Tiens.
Harold le prit et le déroula, il s'agissait du croquis de l'aileron que portait désormais Krokmou, il reconnaissait ici et là le travail qu'il avait effectué de nombreuses années auparavant ainsi que les ajouts du forgeron. Il l'étudia rapidement, posa quelques questions à Gueulfor qui y répondit avec plaisirs, puis il roula la feuille et lui tendit le rouleau.
— Ce n'est pas la peine, garde-le, tu en auras plus besoin que moi. Tu sais ce que ton père pense des dragons depuis… enfin, tu sais, ta mère et… toi.
Harold ne répondit pas. Que pouvait-il dire ? Gueulfor était ami avec Stoïck et il refusait de l'entrainer dans son histoire avec son père. Il se souvenait de ce qu'Astrid lui avait dit sur son état depuis sa disparition, sur sa tendance à boire de manière excessive. Il s'était attendu à retrouver son ancien mentor complètement transformé, ce qui était en quelque sorte le cas, mais c'était plutôt dans le bon sens du terme. Soit il lui cachait son état, soit il s'était repris depuis sa réapparition, et il ne voulait pas lui donner une raison de replonger. S'il lui disait ce qu'il s'était passé entre lui et son père cinq ans auparavant, son amitié avec Stoïck qui avait pourtant résisté à bien des épreuves volerait sûrement en éclats.
— Il a toujours été borné, continua Gueulfor, mais depuis… ton départ c'est devenu encore pire, il n'en fait qu'à sa tête. Rien que cette idée de mariage, je ne suis même pas sûr qu'Astrid en ait vraiment envie, fit le forgeron en secouant légèrement la tête.
Et voilà, il faut que ça revienne, encore et toujours ce foutu mariage. Il va vraiment falloir que je trouve un moyen de régler cette histoire avant que ça n'aille trop loin…
— Tu aurais vu ça, il s'est arrangé pour donner un statut particulier à sa famille afin que son mariage puisse lier Beurk dans une alliance. De toute ma vie je n'avais jamais vu ça, pas étonnant qu'elle soit partie… Enfin, tu n'y es pour rien, mais tu sais elle s'est inquiétée pour toi, elle allait souvent demander de tes nouvelles…
— Elle s'est inquiétée… Il faut vraiment que je lui parle, fit Harold songeur avant de remarquer le regard interrogatif de Gueulfor.
Pendant un instant il hésita à lui parler, mais il renonça. À une certaine époque, il l'aurait sûrement fait, mais avec tout ce qu'il se passait ces derniers temps il préférait éviter. À la place il changea de sujet.
— Je voulais te poser une question… Pourquoi as-tu aidé Krokmou ?
— Tu veux dire, pourquoi j'ai aidé un dragon ? demanda Gueulfor qui avait compris ce qu'Harold demandait vraiment. J'ai passé un peu de temps avec votre forgeron, Wieland, et les dragons qui l'aident à faire le fer de gronk, d'ailleurs tu ne voudrais pas me donner la recette ?
Un léger silence s'installa durant lequel Harold chercha quoi répondre et Gueulfor reprit.
— Laisse, je comprends pourquoi vous ne pouvez pas nous la donner. En tout cas, j'ai passé du temps avec les dragons et j'ai compris qu'ils sont différents de tout ce qu'on a toujours cru alors quand le tien a eu besoin d'aide…
Krokmou qui s'était couché à côté d'Harold releva la tête en comprenant qu'on parlait de lui et Harold posa une main sur son ami. Il regrettait presque d'avoir fui, s'il avait su à l'époque que des personnes comme Gueulfor, Astrid, Varek étaient prêtes à le soutenir, peut-être qu'il aurait agi autrement. Mais il n'aurait pas rencontré Thorkell ni tous ses autres amis, et aujourd'hui la guerre aurait pris une tout autre tournure, bien plus dramatique. En cela, ce qu'il avait fait était une bonne chose.
— Merci Gueulfor, si tout le monde pouvait être comme toi sur Beurk.
— Ah ça, c'est qu'on en fait plus des comme moi, dit-il avant de se mettre à marmonner. Des Gueulfor partout, ça…
— Gueulfor tu es là ? Ah, te voilà… euh… Harold tu es là aussi, fit un nouveau venu.
— Bonjour Varek, vous voulez que je vous laisse ? demanda Harold.
— Oh non, je venais dire à Gueulfor que Brand, le chef du clan Vracken voulait le voir. C'est à propos d'une épée, termina Varek en se tournant vers le forgeron.
— C'est vrai, je vais y aller. On continuera plus tard Harold. Fais attention à toi.
— Toi aussi Gueulfor.
Le forgeron partit et Harold se tourna vers Varek qui semblait hésiter sur l'attitude à adopter.
— Tu as un peu de temps Varek ? J'aimerais te parler.
— Oui… Moi aussi j'espérais pouvoir te parler.
Harold sourit légèrement et jeta un regard autour de lui. On pouvait entendre le bruit du martèlement du fer et des discussions entre les forgerons. Ce n'était pas l'endroit idéal pour la conversation qu'Harold espérait avoir.
— On pourrait peut-être aller dans un endroit… disons… plus calme.
— Suis-moi, je sais où on pourrait aller et j'aimerais te montrer quelque chose, termina Varek en faisant attention à ne pas élever la voix.
Les deux jeunes hommes quittèrent la forge entrainant à leur suite, en sortant, Lara et Ralf ainsi que leurs dragons. Ils traversèrent la grande place en silence et Harold comprit à la direction qu'ils prenaient qu'ils allaient certainement vers la forêt.
— Harold… Je voulais te dire, je suis désolé pour le mariage. Je voulais juste faire croire au chef qu'Astrid avait une bonne raison de retourner dans le nord, je ne pensais pas que ça irait si loin, qu'il organiserait son union, fit Varek en baissant le regard et en se triturant les mains.
— Je… C'est bon Varek, je comprends. Tu voulais aider Astrid, ce n'était sûrement pas ta meilleure idée, mais au moins tu as essayé, tu as été là pour elle…
Au contraire de moi, je n'ai fait qu'empirer la situation.
— On finira par trouver une solution, continua Harold en tentant de convaincre Varek.
Il ne voulait pas imaginer un autre scénario.
— Je l'espère.
Ils continuèrent d'avancer en silence, chacun plongé dans ses pensées. Ils croisaient de temps à autre des vikings venant pour aider ou transportant des matériaux, mais rapidement ils se firent plus rares, comme les maisons en bois qu'ils longeaient. Ils se rapprochaient de la forêt et du grand mur en pierres grises presque noires que Stoïck avait fait construire et qu'Harold commençait à apercevoir.
— Varek, je voulais te demander. Hier je n'ai pas vu les jumeaux à la réunion, ils vont bien ?
Il n'avait jamais été très proche d'eux, mais il savait qu'ils faisaient partie du groupe d'Astrid, et après ce qu'elle venait de vivre avec Raina, il pouvait au moins s'assurer que ses amis allaient bien.
— Kognedure a été blessée durant le combat, mais ne t'inquiètes pas elle va bien, précisa immédiatement Varek en voyant qu'Harold commençait à s'en vouloir. Vos guérisseurs se sont occupés d'elle et avec vos onguents elle a été rapidement remise sur pied. Bien sûr, il faut qu'elle fasse attention, mais… je veux dire les guérisseurs du nord sont bien plus compétents que ceux d'ici. En temps normal elle serait encore au lit.
— C'est le moins qu'on puisse faire. Donc ils ne voulaient pas venir à la réunion ou Stoïck ne voulait pas d'eux ?
Il pouvait facilement le comprendre, s'ils étaient toujours aussi doués pour créer des catastrophes, les éloigner d'une réunion aux enjeux importants était sûrement une bonne idée.
— Le chef n'avait rien dit, ils n'étaient peut-être même pas au courant qu'il y avait une réunion. Depuis que Kognedure va mieux, on ne les voit presque plus. Je ne sais pas trop ce qu'ils font, avec tout ce que je dois faire, je n'ai pas vraiment le temps d'aller les voir, dit-il avec une légère amertume face à cet état de fait.
Il le comprenait, cela pouvait être assez irritant de ne pas pouvoir voir et parler à ses amis à cause de la somme de travail à abattre. Le seul bon point, c'était qu'une fois la guerre terminée tout rentrerait dans l'ordre.
À peu près tout du moins.
— Stoïck les avait chargés de mettre des pièges dans la forêt, peut-être qu'ils continuent. D'ailleurs, je vous conseille à tous de faire attention où on va marcher. Normalement le chemin qu'on va prendre est sûr, mais on ne sait jamais…
— J'aimerais bien éviter de perdre un pied ou pire, fit Harold avec un petit sourire.
Après ce qu'il avait appris la veille, passer du temps avec Varek lui faisait du bien, mais à l'instant même où il en prenait conscience il songea que celui-ci avait connu Raina, qu'il avait passé du temps avec elle. Il n'avait pas pensé que lui aussi avait pu être affecté par sa mort. Il avait beau essayer de se montrer fort, la tristesse le gagna, son sourire disparu et Varek sembla comprendre de quoi il retournait car il ne dit rien, laissant à Harold le temps dont il avait besoin.
Ils arrivèrent face au grand au mur, il était assez impressionnant. Harold n'avait cependant pas l'esprit à s'extasier devant les prouesses accomplies par son ancien peuple. Ils se dirigèrent vers les grandes portes qui étaient gardées par deux guerriers et Harold remarqua les balistes qui étaient installés en haut des tours. Savoir que de telles armes existaient ne lui plaisait pas vraiment, mais ils étaient en guerre et il ne dit rien. Ils franchirent les portes sans problèmes, Varek dirigea le petit groupe vers un sentier qui s'enfonçait entre les arbres.
— Alors, tu nous emmènes voir ton dragon ? demanda Harold.
Varek le regarda avec surprise, au contraire des deux dragonniers qui les accompagnaient, ils devaient avoir été informés. Rien de très étonnant au sein de la Garde Noire.
— Tu es au courant ?
— Bien sûr, R… on m'a fait des rapports, répondit avec tristesse Harold.
— Je suis désolé, c'était quelqu'un de bien. Elle était gentille, elle m'a aidé…
Oui et bien plus encore, comme les autres, et ils sont morts à cause de moi.
— Je… C'est un gronk, c'est bien ça ? demanda Harold en changeant de sujet.
Il ne voulait pas parler de Raina, pas pour l'instant, c'était trop difficile.
— Je vais te la présenter, viens c'est par là.
Varek le guida à travers la forêt, le menant sur le sentier sinuant entre les hauts sapins de l'île. Ils discutèrent un peu, principalement de la vie de Varek sur Beurk. La manière dont les choses avaient évolué après sa disparition, le renforcement de la rancune de Stoïck pour les dragons, comment il avait découvert le secret d'Astrid. Mais aussi comment il avait réussi à se rendre indispensable auprès de Stoïck en sachant faire preuve de diplomatie auprès des chefs. Harold connaissait déjà beaucoup de choses, mais il laissa parler Varek, cela semblait lui faire du bien d'être libre de dire ce qu'il voulait comme il le voulait. Il avait changé, il était doué dans ce qu'il faisait, intelligent aussi. Il comprenait pourquoi Astrid lui avait tout révélé.
— C'est ici.
Ils étaient arrivés dans une zone légèrement dégagée au sol de terre dure, face à une paroi rocheuse recouverte de plantes en tout genre. Varek se dirigea vers elle, et à peine était-il arrivé devant qu'il tira sur les branchages, le voile de verdure laissa alors place à l'entrée d'une grotte.
— Bouledogre ! C'est moi !
Harold entendit le pas lourd d'un dragon résonnant contre les murs de pierre, un gronk aux écailles marron foncé en sortit. La dragonne se rapprocha de Varek et en voyant les intrus elle se raidit.
— Tu n'as rien à craindre, ce sont mes amis, fit Varek.
Malgré les paroles de son dragonnier, la dragonne ne relâcha pas pour autant sa garde, et Harold sentit Krokmou se placer à ses côtés.
Génial, deux dragons surprotecteurs.
— Eh bien, on dirait qu'elle est décidée à te protéger contre n'importe quoi. Tu me laisses faire ? demanda Harold en désignant Bouledogre.
Varek lui fit un signe de tête et Harold commença à combler la distance les séparant en tendant la main en avant.
— Alors ma grande comment ça va ? Je ne te veux aucun mal, moi et Varek on est amis, fit Harold en le désignant.
Il était évident que la dragonne comprenait ce qu'on lui disait, elle jeta un coup d'œil à Varek qui hocha la tête.
— Tu sais moi aussi je suis ami avec les dragons, tu vois, lui c'est Krokmou. Lui et moi on est ami depuis longtemps et là-bas tu as Narya et Funeste. Tu n'as rien à craindre.
Harold n'était désormais plus qu'à quelques centimètres de Bouledogre. L'un et l'autre se fixaient du regard. Comprenant que le guerrier en noir qui lui faisait face disait la vérité, la dragonne appuya sa tête contre sa paume. Harold la caressa quelques instants puis il recula et regarda Varek. On pouvait lire dans ses yeux sa curiosité, mais aussi autre chose, comme de l'admiration. Ce qui se retrouvait chez les deux dragonniers de la Garde Noire. Ils avaient beau connaitre Harold depuis un moment et avoir en partie été formés par lui, la manière dont il s'y prenait avec les dragons était toujours aussi impressionnante.
— Harold… tu as accepterais de m'entrainer ? demanda Varek avec espoir.
Harold pouvait faire ce qu'il voulait de sa journée et l'idée de la passer avec Varek et les dragons n'était pas pour le déplaire. Il accepta sans hésitation la demande.
— Très bien, tu pourrais commencer par me montrer ce que vous savez faire tous les deux.
Varek se rapprocha de sa dragonne, celle-ci semblait être excitée à l'idée d'aller voler, il monta dessus et ils décollèrent. Ils volèrent un peu, slalomèrent entre les arbres et Harold leur demanda d'essayer quelques figures simples, mais il vit tout de suite Varek se raidirent. Il n'était pas confiant.
— J'ai une idée, venez par ici, fit Harold en désignant une zone dégagée.
Bouledogre s'y rendit et commença à faire du sur place, Varek toujours sur son dos.
— Très bien, maintenant Varek ferme les yeux et laisse ta dragonne agir comme elle le souhaite. N'essaye pas de contrôler ce qu'il va se passer.
— Ce qu'il va se passer ? demanda Varek avec une légère inquiétude.
Harold fit signe à ses amis de se mettre en place, Lara et Narya se positionnèrent face à Varek, à plusieurs mètres, et Ralf plus près.
— Que va-t-il se passer Harold ?
Varek fermait toujours les yeux, mais on sentait à quel point il était tendu.
— Narya va te tirer dessus…
— Quoi ?!
Varek avait ouvert les yeux, mais il était trop tard, Harold avait déjà fait signe à Lara, et Narya avait effectué un lancer d'épines. Varek ne pouvait plus rien faire, heureusement pour lui Bouledogre réagit à temps pour leur éviter de se faire transpercer.
— Tu es malade !
Harold rigola légèrement, ce qu'il n'avait pas dit à Varek c'est qu'il ne craignait rien. Ralf et Funeste s'étaient positionnés assez près pour les écarter de la trajectoire si Bouledogre n'avait pas réagi au bon moment.
— Tu vois, tu peux faire confiance à ta dragonne. Elle agira toujours au mieux, c'est sûrement le point le plus important, apprendre à se faire confiance et à se connaitre. On recommence ?
Varek qui était un peu énervé par ce qui venait de se passer se calma rapidement à l'entente des explications. Il venait de faire le rapprochement avec ce que Raina avait essayé de lui enseigner, à la différence qu'elle y avait été bien plus doucement, sans danger de mort.
— D'accord, mais tu es sûr de toi, on ne risque rien ?
— Rien du tout, je te le promets.
Ils reprirent l'entrainement, répétant plusieurs fois l'exercice, puis ils enchainèrent avec plusieurs autres activités, dont des vols au-dessus de la forêt auxquels Harold ne put prendre part. Krokmou ne pouvant pas voler, ses amis se relayèrent pour entrainer Varek. La matinée s'écoula ainsi au rythme des exercices ayant pour but de rapprocher dragon et dragonnier, des figures aériennes et des simulations de combat.
Quand la faim commença à se faire sentir, Harold envoya Ralf et son dragon chasser. Varek leur rappela de faire attention aux pièges, puis ils partirent pour ne revenir qu'une heure plus tard avec quelques lapins. Ils les préparèrent et se regroupèrent autour d'un feu pour manger. Ils avaient ramené de vieux troncs d'arbre qu'ils avaient trouvés dans la forêt et tous y prirent place avec soulagement. Ils étaient morts de faim.
— Ça faisait longtemps qu'on n'avait pas fait quelque chose comme ça, fit Ralf avec un sourire avant de mordre dans une cuisse de lapin fumante. C'est un peu comme si tout était revenu à la normale.
Harold avait également eu ce sentiment, mais une ombre planait toujours dans son esprit. La perte de ses amis était bien trop récente pour qu'il puisse profiter complètement de l'instant présent. Il comprenait cependant ce que pouvait ressentir Ralf, lui aussi devait pleurer leurs amis, mais retrouver un semblant de normalité lui permettait de ne pas y penser, d'avoir l'impression que ce n'était qu'un mauvais rêve.
— Harold, je me demandais… quand la guerre sera terminée, tu… tu comptes faire quoi ? Tu crois que tu pourrais convaincre ton père d'accepter les dragons ? demanda Varek.
Il y avait de l'espoir dans sa voix, il n'était pas difficile de comprendre pourquoi, maintenant qu'il avait Bouledogre il ne voulait pas la perdre. En revanche, Harold pu voir flotter dans le regard de Lara et Ralf de l'inquiétude, ils craignaient qu'il ne les quitte pour revenir sur Beurk.
— Je… Varek je ne sais pas. Ce qui est sûr c'est que je ferais respecter le traité qui a été passé, mais si Stoïck ne veut pas de dragonniers sur Beurk je ne pourrais rien y faire… tu seras toujours le bienvenu dans le nord, sache-le.
— Mais si les choses changent ? Si ton père s'excuse, s'il accepte les dragons, est-ce que tu reviendras ?
Revenir… L'idée lui était déjà passée par la tête, mais pour ça il devrait abandonner ses amis, il pourrait toujours aller leur rendre visite et il le devrait de toute manière pour vérifier que le traité était respecté là-bas aussi, mais il perdrait sûrement son titre de Protecteur du Nord. S'il n'en avait jamais réellement voulu, il devait admettre qu'il appréciait ce que cela lui avait permis de faire et il craignait les conséquences si les clans du nord redevenaient totalement indépendants.
Il y aurait toujours la possibilité de nommer quelqu'un d'autre, mais…
Il ne savait pas si cela fonctionnerait, si un autre Protecteur que lui serait accepté, s'il arriverait à maintenir la cohésion. Il ne voulait pas voir tout son travail réduit à néant et en vérité il n'était même pas sûr de vouloir revenir sur son île natale.
— Je ne sais pas Varek, fit Harold en secouant la tête. Même si mon père s'excuse, je ne sais pas si je reviendrais, j'ai vu le regard que tout le monde me lance ici… La seule raison qui pourrait me faire rester…
Il ne termina pas sa phrase, il n'y avait qu'une personne qui pouvait lui donner une raison de rester et c'était avec elle qu'il voulait en parler, pas avec Varek. Ce dernier sembla comprendre, il ne tenta pas de relancer la conversation sur ce sujet. À la place il la fit dévier sur les dragons et Harold sauta sur l'occasion. Tout le monde participa et quand le repas se termina, la somme des connaissances de Varek sur leurs amis ailés avait doublé, si ce n'est plus.
Harold proposa que l'entrainement continue encore quelques heures et quand elles furent écoulées ils dirent au revoir à Bouledogre, puis ils prirent la direction du village.
— Varek, tu pourrais m'emmener voir le fils d'Erling, j'aimerais lui parler.
C'était un problème qu'il voulait régler au plus vite et puisqu'il était avec Varek autant en profiter.
— Euh… Oui, il s'appelle Durandal. Il y a un problème ?
— Il a essayé de tuer certains de mes dragonniers…
— Qu… quoi ? Pourquoi n'avoir rien dit ?
— Je ne veux pas impliquer tous les chefs, c'est déjà assez difficile comme ça de les faire s'entendre. Tu accepterais de m'aider à régler cette situation ?
— Bien sûr, je vais t'aider. Vu l'heure, il doit être en train de s'entrainer sur une plage. Je pense savoir où, ce n'est pas très loin, par contre le terrain est un peu accidenté pour s'y rendre.
Vu la configuration de l'île, ce n'est pas très étonnant…
— En fait le mieux… commença Varek avant de s'arrêter.
Il ne semblait pas être sûr que son idée soit vraiment bonne.
— Le mieux serait… reprit Harold en faisant comprendre à Varek qu'il devait continuer maintenant qu'il avait commencé.
— Eh bien, ça serait d'y aller en dragon, mais Krokmou ne peut pas voler… Il faudrait le laisser, fit-il légèrement mal à l'aise. Le chemin n'est vraiment pas très large…
Harold regarda Krokmou, il vit dans ses yeux qu'il n'était pas franchement pour cette idée. Harold lui-même doutait que ce soit la bonne chose à faire, mais il devait aussi reconnaitre qu'emmener son ami par un chemin risqué pour lui au vu de son état n'était pas non plus une bonne idée.
Harold souffla avant de s'agenouiller devant Krokmou.
— Désolé mon grand, mais là on ne va pas pouvoir faire ça ensemble. Tu vas aller avec Ralf et Funeste, d'accord ? Vous allez m'attendre au mur, dit Harold en jetant un regard à Ralf qui hocha la tête. Je te promets que je n'en ai pas pour longtemps.
Malgré les paroles convaincantes d'Harold, Krokmou ne se laissa pas berner. Il lui donna un coup de queue pour lui montrer ce qu'il pensait de tout cela, son nouvel aileron provoquant un petit bruit métallique au contact de l'armure noire, et il lui tourna le dos, se dirigeant vers le cauchemar monstrueux. Lara et Ralf sourire du comportement typique du furie nocturne tandis que Varek se retenait de rigoler. Harold lui-même avait bien du mal à se retenir de sourire.
Au moins il n'a pas changé.
Il se dirigea vers Lara et Narya tout en faisant signe à Varek d'approcher.
— Tu penses pouvoir nous porter tous les trois ma belle ? demanda Harold tout en caressant la dragonne aux écailles rouge terne.
Pour toute réponse, celle-ci émit un petit bruit que tous interprétèrent comme un oui et Lara monta sur la dragonne suivie d'Harold et de Varek.
— On y va ma belle, fit Lara en donnant une petite tape sur l'encolure de sa dragonne pour lui dire que tout le monde était prêt.
Narya décolla. Ils prirent rapidement de l'altitude et avec la journée sans nuages qu'ils avaient, Harold eut une vue dégagée sur la forêt en contrebas ainsi que sur le village qui débordait d'activité.
Lara se retourna légèrement et s'adressa à Varek.
— Par où ?
— Là-bas, répondit le jeune beurkien en désignant la zone vers laquelle ils devaient se diriger.
Lara indiqua la direction à sa dragonne, celle-ci prit immédiatement de la vitesse et il leur fallut à peine quelques minutes pour atteindre leur destination, la plage n'était vraiment pas très loin à dos de dragon.
Il y avait là, sur le sable, cinq hommes qui formaient un grand cercle autour de deux guerriers qui se battaient à mains nues. Harold profita de la descente pour les observer. Il s'agissait de véritables forces de la nature, sûrement capable de vous étrangler d'une seule main, mais à les voir se battre ils ne devaient être bons qu'à cogner. Ils misaient tout sur leur force, une chose qui était loin de suffire en combat.
Narya se posa à quelques mètres d'eux et tous descendirent de son dos. Les guerriers avaient arrêté leur combat, Durandal était venu se placer à leur tête. Harold s'avança vers lui, Varek à sa droite et Lara à sa gauche.
— On n'a pas besoin de vous ici, je vous conseille de décamper rapidement, clama d'un ton menaçant le chef au nez tordu.
— Je suis venu pour régler la situation, rétorqua Harold avec un ton calme.
— Régler la situation ? Par ta faute, mon père est mort ! Tu te crois capable de le ramener à la vie ?!
— Et moi j'ai perdu plusieurs de mes amis, je suis désolé pour ton père, mais cela ne te donne pas le droit de t'en prendre à mes dragonniers !
Durandal avait serré les poings, il était évident qu'il était prêt à exploser. Heureusement, Varek décida d'intervenir.
— Durandal, Harold a raison, ce que tu fais ne t'apportera rien. J'ai eu l'occasion de discuter plusieurs fois avec ton père, il n'aimerait pas cela…
— Toi on t'a pas sonné ! Occupe-toi de tes affaires ! Mais puisque vous voulez régler ça de manière civilisée, j'ai une proposition à te faire…
Harold avait envie de régler cette histoire pour que les choses ne s'empirent pas dans le futur, mais il n'aimait pas vraiment le ton que Durandal avait pris ni la manière dont il regardait Lara.
— Dis-moi.
— Un duel, elle, fit-il en désignant Lara, contre l'un de mes hommes. Si elle gagne, tu as ma parole que je ne te causerais plus aucun problème, par contre si je gagne, mon clan n'aura pas à respecter le traité sur les dragons.
— Très bien, j'accepte, répliqua immédiatement Harold.
Il avait ponctué sa réponse d'un petit sourire. Varek le regardait avec de grands yeux incrédules et Durandal avait perdu de sa superbe, il ne s'était pas attendu à une telle réponse aussi rapidement.
— Lara tu veux bien…
— Je m'en occupe, dit-elle en s'avançant.
— Mork ! Renvoie-moi ça du trou d'où ça sort ! vociféra Durandal.
Un guerrier de quasiment deux mètres s'avança, chauve, les muscles saillant, bâti comme une montagne. Les deux champions se mirent face à face, tous les autres guerriers s'écartèrent pour former un cercle et Harold, suivit de Varek, rejoignit Durandal.
— Tu vas perdre Dragon Noir, ça ne va pas prendre longtemps, lança avec moquerie le chef.
— Oh c'est sûr, pour être rapide, ça va l'être…
Durandal le regarda bizarrement, il commençait à se demander si Harold ne lui cachait pas quelque chose. Voir quelqu'un d'aussi confiant dans une telle situation le mettait mal à l'aise.
— On devrait peut-être fixer des règles, intervint Varek.
Au ton qu'il avait employé, Harold était presque sûr qu'il croyait que Lara allait perdre et qu'il valait mieux s'assurer que le combat n'irait pas trop loin.
— Celles que tu voudras, dit Harold à Durandal.
Une nouvelle fois celui-ci le regarda avec un regard suspicieux, il commençait vraiment à douter.
— Le premier à se retrouver dans l'incapacité de se battre sera déclaré perdant. Vous pouvez vous battre avec les armes que vous voulez, seules les blessures graves sont interdites !
Mork envoya l'un de ses compagnons chercher son épée qui reposait avec les armes de toute la bande dans un tas un peu plus loin. Quand le guerrier revint avec l'arme, Harold ne put s'empêcher de laisser s'échapper un petit sifflement. C'était l'épée la plus grande qu'il n'ait jamais vue, la lame devait presque faire deux mètres et avec la force que devait détenir Mork, elle était sûrement capable de couper un homme en deux. Lara pour sa part se contenta de dégainer une épée bien plus modeste et de la main gauche elle se saisit d'une dague. Les deux guerriers étaient prêts.
— Vous pouvez commencer ! s'exclama Varek.
Le signal était à peine donné que Mork faucha les airs de sa lame, ne se préoccupant pas le moins du monde des consignes qui avaient été données. Un tel coup aurait pu couper Lara en deux si celle-ci ne l'avait pas évité. Elle s'était baissée puis précipitée vers son adversaire lui lacérant l'arrière du genou gauche de plusieurs coups rapide de dague. Les blessures n'étaient pas très importantes, mais le guerrier ne pourrait sûrement plus se battre correctement avant un moment. Durandal se mordit la lèvre, il ne pouvait rien dire après ce que Mork avait tenté et il le savait.
— Je suis désolé pour votre homme, fit Harold.
— Désolé ?
— Pour sa fierté, dans moins d'une minute il sera par terre, une épée sous la gorge…
Harold avait prononcé sa phrase d'un ton léger, mais avec une telle conviction que Durandal blêmit légèrement. Il ne voulait pas croire que son champion allait perdre, mais on pouvait voir au fond de ses yeux qu'il sentait qu'Harold disait la vérité.
Mork voulut se retourner pour porter un coup à Lara qui s'était placé un peu en retrait sur sa gauche, il s'appuya sur son genou blessé et inconsciemment sous l'effet de la douleur il ralentit légèrement, juste assez pour que la guerrière à l'armure de nuit lui donne un puissant coup de pied dans la rotule. La jambe fragilisée du guerrier ne put plus supporter son poids, entrainé par son élan et le poids de sa lame il s'effondra par terre. Il n'eut pas le temps de reprendre ses esprits que Lara était sur lui, son épée pointée sur sa gorge. Le combat était terminé.
Maintenant, voyons voir si ce chef est intelligent.
Harold se tourna vers Durandal et le regarda dans les yeux. Il pouvait y lire sa colère, mais aussi une chose qui lui plut, de la résignation. Il était loin d'être bête et Harold comprit que toutes les actions qu'il avait menées et que l'on aurait pu qualifier d'idiotes, d'inconscientes, n'étaient en réalité que le fruit de son chagrin et de sa colère. Il cherchait quelqu'un sur qui se venger pour la perte qu'il avait subie.
— Je… Tu as gagné. Dis-lui de laisser Mork maintenant, demanda Durandal en laissant s'échapper un peu de sa colère.
— Lara, c'est bon.
La jeune guerrière retira sa lame de la gorge de Mork, les rangea dans leurs fourreaux et revint vers Harold.
— Tu tiendras ta parole ? demanda Harold.
— Je suis un homme de parole !
Harold lui tendit la main et pendant un instant Durandal ne lui rendit qu'un regard noir, puis il lui serra la main.
— Si tu veux, je peux demander à certains de mes maitres d'armes de venir entrainer tes hommes, proposa Harold.
Le chef fut étonné des paroles d'Harold, son regard changea, il devint moins rancunier, plus respectueux.
— Eh bien, s'ils peuvent leur apprendre à se battre moitié aussi bien que tes guerriers, ce n'est pas de refus. Mais je ne te pardonne pas pour autant, mon père est mort à cause de tes décisions.
— Nous ne devrions pas nous battre entre nous, Drago est le véritable ennemi ne l'oublie pas.
Le chef ne répondit pas, il savait au fond de lui qu'Harold disait la vérité et il commençait même à avoir de l'estime pour lui malgré ce qu'il s'était passé.
— Je t'enverrais des maitres d'armes et aussi un guérisseur pour ton homme, continua Harold en désignant Mork que ses compagnons relevaient.
Il salua ensuite le chef d'un signe de tête puis il partit vers Narya avec ses amis.
— Bien joué Lara.
— Merci, mais ce n'était rien.
— Rien ? demanda Varek avec étonnement. C'était une véritable montagne, tu l'as battu en même pas quelques minutes.
— Les montagnes c'est facile à faire tomber, répliqua Lara.
— Et les duels sont la plupart du temps facile, compléta Harold. Il n'y a qu'un ennemi, on sait où il est, l'air n'est pas rempli de hurlements, c'est totalement différent d'une bataille… termina-t-il sombrement.
Oui, totalement différent… J'aurais dû y penser avant et privilégier les simulations de batailles pour entrainer tout le monde, ils auraient été mieux préparés…
Il était trop tard pour y changer quoi que ce soit, bientôt ils partiraient au combat et ils côtoieraient de nouveau la mort.
