Posté le : 14 Mars 2015. I'm so fuck. Bon bah, hum, bonne lecture les gens !
PLAYTLIST
Numbers – FKA Twigs.
Waiting Game – BANKS.
Deep-Sea – Oh, Land.
Wolves – Kanye West, Sia, Vic Mensa.
Grid – Perfume Genius.
Glory – John Legend, Common.
This One Boy – OneGirlOneBoy.
Sad Girl – Lana Del Rey.
No Hope Left For Me – Blue Pills.
Solomon – Hans Zimmer.
Loser – 3 Doors Down.
Réponses aux reviews anonymes :
Guest : Avec cette fic, je suis obligée d'alimenter le suspens (sans pour autant en faire trop, parce que sinon c'est du teasing). Ce n'est pas évident de gérer les ficelles de l'intrigue, pourtant c'est un vrai amusement dont je ne me lasse pas.
Céline : Kendall était naturellement effacé dans l'histoire, c'est vrai. Mais cela correspond surtout à son caractère. C'est un garçon qui n'aime pas, malgré ce que l'on peut croire, être mis sous le feu des projecteurs. Il est très renfermé sur lui-même, mine de rien, et laisse les autres parler en premier. Avec le chapitre précédent, on lui redonne la parole, on s'arrête un moment sur lui, ses doutes, ses attentes, etc. C'était un moment important pour l'histoire et je suis très heureuse d'avoir vu autant d'excellents feedback. Tu en sauras plus sur les elfes de maison dans ce chapitre-ci !
Mili12 : Je trouve ça important que Kendall continue de défendre Nyx sur certains points. Ça prouve son attachement profond pour elle et son absence de mesquinerie. Il aurait très bien pu faire une interview pour salir davantage sa réputation, ou lancer des rumeurs douteuses sur son compte, ce qu'il n'a pas fait. Kendall est un garçon assez « noble » dans sa vision des choses. Il n'aime pas rabaisser les autres et il le dit très bien au cours de son pov. Je crois que Nyx ne mesure pas la chance qu'elle a eu de tomber sur lui et pas un autre... Pour ce chapitre-ci, on retrouvera Nyx et on commencera à avoir un rapide aperçu de ce qu'elle a pu penser ces dernières semaines.
Xoxoxo : Je te remercie pour tes compliments. J'essaie toujours d'offrir des histoires assez différentes les unes des autres à mes lecteurs. C'est chouette de savoir que cette fic plaise autat.
Nerisys : Tu n'es pas la seule à t'être demandé si tu avais loupé quelque chose pour Harry vu qu'il se retrouve propulsé à Londres d'un chapitre à l'autre. C'est une volonté scénaristique de ma part. Je trouve qu'avec les fics, on a tellement pris l'habitude que tout les évènements soient racontés et détaillés d qu'on se retrouve choqué face à des mini-ellipses. Perso, j'adore sauter des moments dans l'histoire puis y revenir via des souvenirs ou des dialogues. Les récits trop linéaires cassent la dynamique de la fic, et puis, si je l'avais dit, cela n'aurait plus été une surprise...
Nauline : Wow, le meilleur auteur ? Hum, il va falloir que je travaille pour être à la hauteur, sinon je risque de me faire taper sur les doigts. Ce chapitre a pris du temps à sortir mais j'en suis plus que satisfaite.
MeMyselfI : Pourquoi Nyx reste avec Arnold ? Eh bien, parce qu'elle a des sentiments plus forts pour lui que pour Kendall, que Arnold représente une certaine sécurité émotionelle dot elle a désespérément besoin. Cha et Nyx traversent une mauvaise passe, ça c'est vrai. Mais surtout parce que leur vie ont pris des tournants totalement opposés. Cha doit protéger Harry puisqu'elle a un lien de sang avec, et Nyx aime Arnold qui représente tout ce que Cha essaie d'éviter. Donc forcément, leurs intérêts sont incompatibles. Je n'ai pas de rythme régulier de parution, maintenant tu as dû t'en apercevoir. Je poste uniquement quand j'en ai envie.
Mess : Le personnage de Kendall est l'un des tous premiers que j'ai créé pour cette fic. Il était censé incarné « le gendre idéal » comme tu dis. Mais il cache autre chose dès le préambule. J'ai laissé plein d'indices sur sa véritable nature au cours de l'histoire, après c'est aux lecteurs de deviner par lui-même. Le zabnott sera officiellement intégrée à la fic d'ici quelques chapitres.
Samia : Merci pour ton commentaire. Je croise les doigts pour que ce chapitre t'emballe tout autant.
Fishina : Je ne pense pas qu'on puisse avoir pitié de Kendall, parce qu'il reste un garçon assez fort psychologiquement malgré tout. Il a dû surmonter pas mal d'épreuve et reste la tête haute malgré tout. On peut toutefois compatir, c'est vrai. Kendall aime cette image de mec parfait et s'est très intéressant de la voir se fissurer !
Guest 2 (il faudra te trouver un pseudo, c'est pas évident sinon) : J'ignore encore combien de chapitres il me faudra pour boucler cette fic, mais c'est vrai qu'on commence à s'en rapprocher. Tout du moins, on est dans le troisième quart de la fic. Je croise les doigts pour que ce chapitre t'emballe autant que les autres !
Tiramisu : Haha, mais c'est mon rôle d'anticiper les attentes des lecteurs ! Kendall a toujours été un personnage important pour cette histoire, malgré les apparences. Il apporte un certain équilibre et permet d'avoir un regard plus aigu et réel sur les choses. Je pense que Kendall a dû subir des choses très jeunes qui l'ont rendu plus distants que Nyx, sur certaines réalités. Sinon, Juno sait que Dylan lui donnera la réplique. Dawn a été définitivement écarté du casting depuis sa grève.
Mot du bêta - Eymeric : Nous voici de retour, pour vous... Non, je ne ferai pas cette blague. Je suis tellement heureux de vous retrouver tous ! J'ai attendu ce chapitre avec au moins autant d'impatience que vous, et en même temps c'était assez agréable cette pause prolongée. Car quand on se replonge dans le récit, tout est pareil, on retrouve les sensations avec plaisir, mais en même temps, tout est différent. Et ça dépote grave. J'espère que ça va vous plaire, vraiment. Bonne lecture les loulous !
Note 1 : Je sais avoir dit que ce chapitre serait entièrement consacré à Cha. Finalement, j'ai changé d'avis car je me voyais mal la dissocier de Nyx pour l'instant. On alternera donc les points de vue en se penchant un peu plus sur ce qu'il se passe autant à Sinuesa Valley qu'à Londres. Ceci me permet aussi de rapprocher toute l'intrigue concernant Harry de près de deux chapitres (et oui, je n'ai pas oublié mon bébé). Je pense que le chapitre 37 se focalisera plus sur Harry en faisant le point sur où il en est et ce qu'il a dû traverser durant l'été.
Note 2: Le site ayant quelque souci avec les caractères en gras, ma mise en page est légèrement foutue. Vous me pardonnerez.
NYX IS WATCHING YOU
Chapitre 36 : « Quatre jours en Enfer »
Sous-titre : « Nyx et Cha, seules »
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« Nyx Sommerhearst – d'aussi loin qu'elle pouvait s'en souvenir – avait toujours adoré la télévision. Il s'en dégageait une chaleur indescriptible, que cela soit dans les inflexions de voix des présentateurs, des couleurs tapageuses des publicités ou des horribles cliffhangers des séries. Mais celle qu'elle aimait par-dessus tout était sans aucun doute Harry Potter » (Chapitre 1)
« Charlotte Parker se faisait surnommer ''Cha'' en l'honneur de la planète vagabonde. (…) Cela lui allait d'ailleurs assez bien puisque Cha était continuellement en train de zoner dans les rues de Sinuesa Valley. Si elle n'avait pas été exclue jusqu'ici, c'est parc que Cha était une élève géniale. Pas brillante. Géniale. » (Chapitre 2)
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« L'Enfer est pavé de bonnes intentions », Samuel Johnson.
« La société devient Enfer dès qu'on veut en faire un Paradis », Gustave Thibon.
Premier jour
CHA
Il flottait au-dessus de Sinuesa Valley un parfum de mystère. Charlotte Parker, connue sous le diminutif de Cha, passait quelques jours dans sa ville natale. La fièvre électrisante de Londres était bien loin, et les rivages tranquilles de la vallée n'avaient jamais aussi bien servi de mirage. Depuis la fenêtre de sa chambre étriquée se trouvant au-dessus d'une galerie marchande, l'adolescente pouvait discerner le phare et même les contours du parc forestier.
Tout était si paisible que l'ambiance paraissait légèrement surréelle, tel un plateau de cinéma. Pourtant son flair légendaire ne l'avait jusqu'ici que trop rarement trompé. Il se passait quelque chose. Elle ignorait quoi, ni sous quelle forme cela allait surgir. Mais cela finirait bien par remonter à la surface. C'était définitivement dans les petites agglomérations comme Sinuesa qu'il se produisait toujours des évènements inexplicables.
Cha attrapa les jumelles de scout de son petit frère afin d'observer l'horizon. Il n'y avait pratiquement personne à cette heure-ci dans la rue. C'était plutôt curieux, car il y a un an jour pour jour, des groupes déambulaient un peu partout jusqu'à une heure avancée de la nuit. Elle se souvenait parfaitement des manifestants du Free Harry Movement qui distribuaient des tracts près de la mairie. Ils avaient toujours, pour ainsi dire, fait partie du décor.
Mais là, ils avaient totalement disparu de la circulation, un peu comme s'ils n'avaient jamais formulé la moindre revendication et que tout était revenu à la normale. Varro, son frère aîné, disait que c'était plutôt logique : Harry était libre désormais, le combat était terminé. Cependant, cette explication ne convenait pas à Cha. Harry disposait certes d'une liberté accrue, mais la véritable bataille – celle qui déterminerait son avenir dans la société – ne faisait tout juste que commencer. Pourquoi alors avaient-ils décidé d'un commun accord d'abaisser leur bannière ? Qui leur avait donné cette directive ? Pourquoi le FHM était-il devenu si discret ces derniers mois ? Que cela signifiait-il pour la suite des évènements ?
Le regard perçant de Cha s'attarda sur la gare. Là aussi, les choses avaient changé. Depuis la mort de Mr Sommerhearst, les gens ne s'y attardaient plus trop. Ils filaient le plus rapidement possible chez eux, alors qu'avant, le vendeur de sucreries parvenait toujours à satisfaire les voyageurs en attente. La boutique avait fermé il y a deux semaines dans une indifférence presque générale. Même Cha devait admettre qu'elle ne l'aurait jamais remarqué si, à son arrivée, elle n'avait pas eu faim en quittant le train.
La pharmacie des Bradsprit aussi ne restait plus ouverte la nuit : cette famille autrefois très appréciée était presque diabolisée depuis que Kendall avait fait le choix de poursuivre sa carrière dans le Harry Potter Show. Mais le choix, l'avait-il réellement ? Son contrat impliquait sept années de loyaux services, peu importe les circonstances. Il aurait été extrêmement difficile de se dérober. Pourtant, ça, les gens dans le coin s'en fichaient. Même de très bons amis du lycée avaient aussitôt arrêté de lui parler : « Kendall, t'es qu'un pauvre con », avait prononcé Will Rodger, l'attrapeur de l'équipe de Muggle Quidditch. « Je ne comprends pas que tu puisses continuer à te faire du fric pour cette émission de tarés ». Kendall avait depuis cessé de s'entraîner avec le restant du groupe, travaillant à l'écart ses accélérations et appuis.
L'équipe n'avait toujours pas trouvé de coach remplaçant depuis le décès du père de Nyx. C'était lui qui l'avait fondée, après tout... Difficile de passer derrière une personne aussi importante pour la communauté. Cha savait qu'il était crucial pour les habitants de Sinuesa Valley de rester soudés. Et pourtant... pourtant, tout le monde partait de son côté. Elle-même ne voyait plus vraiment son avenir ici. La seule chose qui la retenait, c'était son petit frère Andy qui avait encore besoin d'elle. Il ne comprenait toujours pas ce qu'il se produisait et restait cramponné à Cha dès qu'il l'apercevait.
Elle aussi aurait voulu se blottir dans les bras de quelqu'un dire tout ce qu'elle avait sur le cœur. La seule personne au monde qui pouvait la comprendre ne lui adressait presque plus la parole. Nyx était à Londres en ce moment. Cha le savait, car on en parlait dans certains magazines : « Le look totally-in de la nouvelle petite-amie de Burst ! » « Nyx, nouvelle égérie du catwalk ? » « Arnold et Nyx : leurs vacances de rêves dans la capitale ». Cha avait dû en imprimer une bonne centaine des comme ça sur son lieu de stage au Guardian. Voir le visage de sa meilleure amie sur du papier glacé, au bras d'un parfait inconnu, lui retournait l'estomac.
Oh, évidemment Cha n'était pas partiale. Elle savait, au fin fond de ses tripes, qu'elle n'aimait pas Arnold. Et que, par conséquent, sa vision des choses en ressortait totalement déformée. Néanmoins, Cha ne pouvait que sentir le danger venir. Il ne ressortira sans doute pas là où on l'aurait imaginé. Mais il était là, il s'insinuait de partout, suintait de toutes les fissures possibles et inimaginables. Comment Nyx pouvait-elle flirter – en toute connaissance de cause – avec le fils de l'homme qui avait complètement bousillé sa vie ? Qu'était-elle donc devenue ?
NYX
Nyx était penchée à la fenêtre, observant la nuit tombée sur l'ensemble de la villa. La demeure des Burst resplendissait de mille feux et, peu à peu, les lanternes s'éteignaient pour les baigner dans l'obscurité. Des domestiques endimanchées sillonnaient le vaste jardin, ramassant les vestiges du barbecue et enlevant quelques feuilles mortes tombées dans les bassins. Le clapotis des fontaines l'apaisait et Nyx ferma les yeux, écoutant la rumeur à la fois proche et lointaine du Londres remuant. Deux bras l'encerclèrent en douceur et Nyx sourit tandis que le menton légèrement râpeux de Arnold se frotta contre sa joue.
– Alors, tu as aimé rencontrer mes cousins ?
– Ils sont adorables, répondit Nyx.
Cela faisait quelques jours qu'elle séjournait à la villa Burst, et elle n'aurait jamais pensé apprécier avec tant de ferveur cet endroit. Tout semblait avoir été conçu pour passer un moment de rêve, comme sur un nuage au paradis. Nyx avait le droit d'avoir sa propre femme de chambre, des vêtements neufs presque tous les jours, et des repas gastronomiques dès qu'elle claquait des doigts. Même si ce luxe clinquant – et presque agressif pour toute personne normalement constituée – la rendait mal à l'aise, Nyx estima qu'il s'agissait d'un très bon intermède.
Cette année avait été si horrible à vivre. Elle avait dû traverser tellement d'épreuves, tellement de torture psychologique, que ce repos était mérité. Elle le pensait sincèrement. Nyx avait le droit à tout ça même si cela impliquait que, paradoxalement, elle trouvât refuge dans la demeure de celui qui était la source de tout son mal.
Elle ne perdait jamais de vue que tout ceci appartenait, d'une manière ou d'une autre, à Andrew Burst. Mais celui-ci était loin désormais. Il était en prison, traité comme n'importe quel criminel de Grande-Bretagne, et ne reviendrait sans doute pas avant qu'elle soit de retour chez elle. Alors, il n'y avait rien à craindre. Rien à redouter. Arnold était là, et la protègerait envers et contre tout.
– J'ai beaucoup aimé que ta mère me présente à sa famille, ajouta-t-elle en se retournant légèrement. Ça compte beaucoup pour moi.
Arnold lui adressa un sourire sincère. Talia Burst avait fait venir quelques-uns de ses neveux et nièces, tous héritiers Nadgul. Maddox, Anjali et Sofia étaient tous bien plus âgés qu'eux, mais possédaient un naturel effarant lorsqu'il s'agissait de se faire des relations. Nyx ne savait toujours pas dans quoi ils travaillaient (mais, avaient-ils réellement besoin de travailler en venant d'une famille aussi puissante ?), et elle préféra garder le mystère. Ils auraient sans doute trouvé cela extrêmement déplacé qu'elle se renseigne comme ça, dès le premier jour. Et puis, c'était l'été. Et pendant l'été, plus rien n'avait alors d'importance.
Sofia lui avait fait une très jolie tresse ornée de minuscules barrettes en perle. Nyx n'avait osé se dérober, mais elle avait vu ces perles sortir d'écrins de velours par dizaine. Une seule poignée de celles-ci suffiraient à racheter la maison de n'importe qui dans Sinuesa, ça, elle s'en doutait. Elle n'avait pas non plus osé refuser les très nombreux cadeaux dont la couvrait Arnold. Inconsciemment, qu'un garçon prenne autant soin d'elle et la ramenait directement à son enfance, quand ses parents – tout particulièrement son père – pouvaient dépenser une fortune en gadgets, juste pour la voir sourire.
En tant que fille unique choyée, Nyx n'avait su se débarrasser de ce genre d'instinct qui la poussait à posséder toutes sortes de choses. Maintenant plus que jamais elle ressentait le besoin compulsif de posséder des choses nouvelles, des choses qu'elle oublierait aussitôt ou qu'elle ne mettrait jamais. Arnold comblait ce vide-là. Il le comblait même très bien.
– Ma tante Kandara t'a beaucoup aimé. Elle dit que tu es parfaite..., prononça Arnold.
Kandara Nadgul était la sœur aînée de Talia. Elle ne s'était jamais mariée et avait eu sa fille, Sofia, par insémination artificielle. Sofia possédait une insouciance à toute épreuve malgré ses vingt-deux ans. Elle vivait encore dans un monde idyllique où son oncle, Andrew Burst, n'était qu'un génie incompris.
Ce fut très dur pour Nyx de devoir endurer un tel discours sans ouvrir la bouche. Mais elle se voyait mal protester sous le propre toit d'Andrew Burst. Qu'est-ce qu'elle pouvait dire de toute manière à sa famille ? Ne savaient-ils pas déjà tous, au fond d'eux, que le producteur était complètement fourbe et pervers ? Ils ne pouvaient pas se voiler la face sur sa véritable nature, non ?
– … Kandara pense que c'est dommage que tu aies quitté l'émission. Elle a dit que tu passais très bien à l'écran et que..., enfin, que mon père avait eu raison d'insister sur ton retour.
Nyx lui accorda un maigre sourire. « Insister » était un euphémisme. Il l'avait très clairement menacée sous couvert d'un contrat juteux. Quel autre choix avait-elle pour protéger sa famille que de le suivre dans son nouveau délire monomaniaque ? Elle n'avait que quinze ans. Ce n'était qu'une petite fille. Pourquoi tout le monde, y compris Arnold, oubliait sa jeunesse ?
– Je ne me sens pas à l'aise face à une caméra, finit-elle par dire en détournant le regard.
Arnold s'installa à ses côtés, près de la coiffeuse baroque.
– Moi non plus je n'aimais pas ça au début. Puis tu finis par relativiser. Il y a pire comme boulot dans le monde que ça, tu ne crois pas ? (Il lui caressa la joue) Ce n'est peut-être pas le choix le plus... mmh, clean, mais, au moins, tu seras à l'abri du besoin plus tard. Tes enfants aussi.
« Mais à quel prix ? » songea-t-elle. « Qu'est-ce que ça me coûtera de plus que ce que j'ai déjà laissé ? J'ai perdu mon père, la confiance de ma meilleure amie. J'y ai laissé la santé de ma mère et mon intégrité. J'ai été menacée par plus d'une personne et insultée. Pourquoi voudrais-je continuer sur cette voie ? Est-ce que l'argent valait tant de choses à la fois ? » La Nyx d'autrefois aurait pu dire tout cela. Mais la Nyx de maintenant, celle fragilisée par la vie et ce monde cruel qu'est la télévision, ne trouva rien d'autre à rétorquer que :
– Tu as peut-être raison. C'est juste que... que je n'ai pas le courage de reprendre après tout ça.
– Prends ton temps, alors.
Le temps, c'était tout ce qui lui restait de toute façon.
CHA
Elle jeta un bref coup d'oeil à sa montre en plastique. Un vent brûlant souffla depuis la côte, soulevant légèrement la jupe de Cha. Depuis qu'elle faisait son stage dans le milieu du journalisme, Cha manquait peu à peu de patience. C'est fou ce que quelques petites semaines pouvaient influencer le restant de votre vie. Elle s'apprêtait à composer un nouveau message assassin quand une chevelure vermeille émergea d'entre les dunes de sable.
Meleen – la rédactrice en chef de la gazette du lycée – venait d'arriver, un grand appareil photo autour du cou. Ce matin-là, le ciel était si clair que Cha en serait presque devenue aveugle. Meleen finit par arriver à sa hauteur, d'un pas tranquille comme si elle n'était en retard de près de trente minutes.
– Je t'ai attendu, grommela Cha.
– Je sais, répondit Meleen avec un petit sourire tout en déposant un rapide baiser sur sa joue. Mais ma présence n'est-elle pas rafraîchissante ?
Cha lui jeta un regard torve puis dit :
– Ta présence était nécessaire, rien de plus. Tu as l'appareil photo, alors ? Il marche bien ?
– Il marche du feu de dieu, tu veux dire, précisa l'autre jeune fille. On est censé faire quoi, là, au juste ? (Elle tourna sur elle-même pour contempler les alentours) Je n'étais encore jamais venue de ce côté-là de la plage. C'est triste à mourir, tu ne crois pas ?
Cha sortit une carte de la ville de son sac à dos. Elle l'étala sur le sable, invitant Meleen à suivre de près :
– L'entrée principale se situe ici, du côté est. Nous, on est de l'autre côté du phare, à l'opposé, près de la forêt. C'est à l'orée du site forestier que Nasir et moi nous avons retrouvé Vector, l'elfe-robot de Sommerhearst. Dernièrement, Kendall et lui en ont repêché un autre près de la jetée. C'est dans le même périmètre. Le truc, c'est que pas mal d'elfes de maison disparaissent dans la région et réapparaissent comme par magie dans notre ville, complètement détraqués. J'ai demandé à mon frère d'aller consulter les registres de disparition de biens à la police. Et curieusement, ça se déroule toujours de la même manière...
– Peut-être que quelqu'un a juste envie que le ménage soit fait chez lui, supposa Meleen.
– Même un cinq étoiles n'aurait jamais besoin d'autant d'elfes.
– Tu m'as l'air bien renseignée.
Cha lui offrit un sourire désarmant.
– Il faut bien que quelqu'un se mette en tête de résoudre ce problème qui traîne. (Elle enroula la carte puis mordit dans une barre chocolatée) Mange un truc. Je ne sais pas combien de temps durera ce bordel.
Meleen accepta une friandise après un moment d'hésitation.
– Tu sais ce qui nous attend ?
– Pas vraiment, non. Tout ce que je sais, c'est que cela ne sera rien de bon.
– Et... On est obligé de le faire nous-mêmes ? On ne peut pas juste appeler la police ?
– Le père de Nasir est le chef de la police. Il a refusé de lancer une enquête, même après la découverte de son fils et Kendall. Alors, j'imagine qu'il ne nous reste plus d'autre option. Tu viens ?
Cha lui tendit une main pour l'aider à se relever. Elles dévalèrent la profonde dune qui rejoignait les falaises abruptes de la côte. Un véritable mur de roche soutenait la ville de Sinuesa Valley qui faisait perpétuellement face à la mer. Cha se cramponna à certaines pierres, progressant avec précaution pour ne jamais tomber à l'eau. Sous leurs pieds, l'océan semblait s'agiter. À mi-chemin, Cha regarda où en était Meleen. Celle-ci tremblait, prise de panique.
– Hey ! s'écria Cha. Tu t'en fous ! C'est que de l'eau, ok ? Il ne t'arrivera rien.
– J'ai peur de la mer. Je... Je déteste cette putain de mer. J'aurais dû rester chez moi, bordel.
– Tu as peur de la mer ? répéta-t-elle sarcastiquement. Tu as peur d'la putain de flotte alors que tu es capable de combattre tout un système ? Tu te fous de moi, Calisser ?
Meleen semblait pleurer d'amusement et de colère.
– Si je crève ici pour des putains d'elfes, je te jure que j'envoie mon grand-père te botter l'arrière-train.
Cha tendit sa main pour l'aider à avancer contre la corniche. Elles progressèrent côte à côte puis, finalement, arrivèrent sous une sorte d'énorme arche de pierre. Cha sortit de son sac à dos une lampe torche qu'elle alluma aussitôt. La voûte devait faire environ cinq mètres de hauteur. C'était comme pénétrer dans une cathédrale.
– Je n'étais jamais venue jusqu'ici avant, avoua Meleen. Je ne savais même pas que ça existait.
– Je venais souvent là quand j'étais gamine et que mon père pétait les plombs. Je pensais qu'ici, personne ne pourrait jamais me retrouver. C'est un vrai labyrinthe, une bonne cachette, en somme. (Cha lui attrapa fermement la main) Il ne faudrait pas nous perdre, d'accord ? Prends cette craie et trace des croix contre les murs. Il ne faut pas parler trop fort, car l'écho est assez puissant.
– On... On est où exactement ? demanda Meleen en traçant sa première croix.
– Sous la ville, vers le quartier de la rocade. Mais nous sommes aussi juste au-dessus de la mer, au niveau zéro. Sinuesa Valley a été fondée au-dessus de tunnels sous-marins. (Meleen arqua les sourcils) Quoi ? Tu n'écoutais jamais le conférencier quand on faisait les visites municipales avec l'école ? Il l'a répété au moins une dizaine de fois.
– Non, je n'écoute pas en cours.
Le tunnel dans lequel elle progressait était si obscur que même à la lumière de la lampe, elles avaient l'impression de marcher dans le noir. De temps à autre, des sifflements persistants, comme des appels d'air, les faisaient frissonner.
– Ça fait souvent ça, rassura Cha. C'est normal. Quand la marée est haute, tous ces tunnels sont inondés. Mais ça ne sera pas avant une semaine, donc on n'a pas à s'inquiéter. Viens par là. De ce côté, je me souviens que c'est un cul-de-sac.
Elles bifurquèrent à gauche, puis encore à gauche. Meleen était si estomaquée qu'elle passait son temps à regarder tout autour d'elle.
– C'est incroyable, souffla-t-elle. Regarde ça !
Un peu plus loin, un énorme cratère laissait entrevoir la mer et ses va-et-vient. Meleen prit une photo. Elles s'arrêtèrent pour se reposer.
– Tu sais, ça me flatte que tu m'aies demandé de t'accompagner ici. C'est sans doute une mission suicide, mais je trouve ça tout de même flatteur.
Cha s'humecta les lèvres, la regardant droit dans les yeux. Elle se penchait doucement en avant quand un bruit de ferraille qui dégringolait les fit sursauter. Meleen se cramponna à elle. Cha lui fit signe de se taire. Elle se releva, dans l'expectative. Par un réflexe ridicule, elle se plaça devant Meleen. Le bruit métallique se rapprochait. Une ombre gigantesque se profilait sur les parois du tunnel. Tout à coup, arrivant à cloche-pied, un minuscule elfe de maison s'avança jusqu'au cratère d'eau sans les apercevoir. Il s'arrêta un moment puis vida le contenu de son lave-vaisselle en poussant un soupir d'extrême satisfaction.
Deuxième jour
NYX
Nyx n'avait jamais ressenti un tel sentiment de sécurité de sa vie.
Elle alla immédiatement se doucher lorsque les premières lumières du matin pénétrèrent dans sa chambre. Talia Burst était aux petits soins pour elle depuis son arrivée. Nyx ne savait pas comment faire pour lui montrer sa reconnaissance, mais elle essayait – aussi souvent que possible – de lui venir en aide. En effet, depuis l'incarcération de son mari pour abus de faiblesse sur mineurs, la mère de famille faisait tout pour essayer d'oublier ces affreux évènements. Nyx trouvait que, d'une certaine manière, elles se ressemblaient. Nyx aussi voulait tout oublier. Oublier la pression médiatique. Oublier le décès de son père. Oublier la culpabilité qui l'étreignait dès qu'elle pensait à sa mère. Oublier les reproches de sa meilleure amie. Oublier tous ces fichus paradoxes qui peuplaient sa vie. Ici, dans cette villa, tout semblait être hors du temps. Elle enfila un fin peignoir en soie qu'on lui avait offert et alla rejoindre le restant de la famille Burst pour le petit-déjeuner. Talia riait avec sa fille, Hermione, tout en feuilletant du bout de ses doigts manucurés un magazine.
– Oh, tu es déjà debout ? Assieds-toi là.
Hermione s'empressa de lui verser du jus d'orange. Pour Nyx, qui n'avait jamais eu de sœur, c'était vraiment très étrange d'être aussi bien acceptée dans une famille qui paraissait inaccessible. Longtemps, elle s'était imaginée que les Burst n'étaient que des gens bouffis d'orgueil et qui n'avaient aucun sens des réalités. Pourtant, elle adorait être ici, avec eux. Elle aimait le regard bienveillant qui lui était destiné.
– Je tenais à vous remercier de m'avoir accueilli. Je... Ces derniers temps, c'était loin d'être évident de rester chez moi.
– Oui, je comprends. Arnold m'a touché quelques mots à propos de Kendall.
Kendall n'était en réalité que le sommet de l'iceberg. Effectivement, c'était très dérangeant de l'avoir sous le nez à la moindre occasion. Parfois, elle se demandait même s'il n'aurait pas été préférable de faire semblant de l'aimer encore. Puis elle repensait au moment où il l'avait lâchement laissé tomber dans le studio.
Il aurait pu – non, il aurait dû – être là pour elle. Il aurait dû lui dire que c'était terminé pour son père, que cela ne servait plus à rien de jouer la comédie, car tout, absolument tout, était perdu. Au lieu de ça, il l'avait laissée dans l'ignorance la plus totale. Il l'avait privée du droit d'assister aux funérailles de son père. Il l'avait tenue en marge de sa propre existence, comme si cette décision lui appartenait de plein droit. Jamais Nyx ne pourrait pardonner un égoïsme pareil.
– Tu sais, avec le temps, tu ne le remarqueras même plus, assura Talia. Maintenant, tout ce qui compte, c'est ton histoire avec Arnold, non ? Est-ce que... Est-ce que ta mère est heureuse que vous vous fréquentiez ?
« Heureuse ? » Nyx eut un sourire sarcastique. Heureuse était loin, très loin, de la triste réalité. Sa mère et elle s'étaient assez violemment disputées à ce sujet. Sa mère l'avait épaulé lorsqu'elle s'était séparée de Kendall, mais jamais elle n'avait pu accepter qu'elle fréquente un Burst. Ce nom représentait trop de choses négatives pour leur famille.
Même si l'avis de sa mère était important pour elle, Nyx ne voulait pas s'empêcher de vivre à cause de stupides mises en garde. Elle avait trop longtemps vécu dans l'angoisse. Pour son entourage, sortir avec Arnold était la chose la plus débile qu'elle n'avait eût jamais faite. Mais selon l'opinion publique, Arnold représentait une opportunité en or. Nyx ne voyait pas les choses sous cet angle-là. Elle ne voyait que les sourires, les douces attentions et les moments tendres qu'ils partageaient. Elle se fichait de tout le reste. Et même si, pour l'instant, tout semblait trop beau pour être vrai, elle éprouvait une franche certitude qu'un bout de chemin se passerait à ses côtés.
– Ma mère et moi... on ne se parle plus beaucoup. Je crois qu'elle aurait préféré que je reste seule un moment.
Talia Burst lui caressa la joue.
– Une si jolie fille que toi ? Seule ? dit-elle comme s'il s'agissait d'une aimable plaisanterie. Les mères ont tendance à vouloir cacher ce qu'elles ont de plus cher. Tu es absolument parfaite. Et tu grandiras encore. Tu seras encore plus belle de jour en jour. Tu le sais ça ?
Talia l'observait avec une convoitise mal dissimulée. Elle finit par laisser son visage tranquille et éplucha une clémentine.
– Ta mère finira par se rendre compte que ta place n'était pas là-bas. Tôt ou tard, elle verra que tu as trop de potentiel pour être gardée prisonnière dans une ville de ploucs.
Nyx baissa les yeux vers son assiette. Alors, c'était ainsi que la plupart des Londoniens considéraient Sinuesa Valley ? Comme un vulgaire point sur un bout de carte ? Dans le cœur de Nyx, c'était bien plus que ça. Mais comment le faire comprendre à Talia Burst – qui avait toujours mené la belle vie – sans paraître grossière ?
– La plupart de mes amis vivent là-bas.
– Tu t'en feras d'autres, répondit Talia d'un bref haussement d'épaules. Si tu crois garder tes amis de collège et de lycée toute ta vie, tu te trompes. Hermione, tu peux me passer la confiture ?
Arnold finit par arriver et déposa un baiser sur le sommet du crâne de Nyx, puis s'installa à ses côtés, les yeux rouges.
– Tu as encore passé une nuit blanche ?
– … Ouais, je... je... (Il versa du lait dans un bol) je révisais un truc, tu sais. Pour le scénario de la seizième saison. C'était assez casse-tête à mémoriser, mais j'ai préféré, enfin, tu vois, rester concentré.
Ses réflexes manquaient clairement de précision lorsqu'il reposa la cruche. Hermione le regarda bizarrement puis finit par disparaître derrière un journal.
– Vous avez bien dormi ? demanda Arnold.
– Oui, tout était parfait, rassura Nyx avec un sourire. Vous avez tellement de chance de vivre ici.
– C'est vrai que c'est un très bel endroit, affirma Talia. Andrew et moi nous avons tout de suite eu un coup de cœur pour cette maison. Elle appartenait à la famille royale, il y a des siècles de ça. Andrew éprouve une certaine forme d'orgueil à l'idée de leur avoir chipé un de leur legs. Il a toujours eu la folie des grandeurs...
– Sinuesa Valley, c'est ça ? interrompit Hermione. C'est bien le nom de ta ville ? (Nyx acquiesça) Alors cette page devrait t'intéresser... Elle intéresserait aussi Papa, d'ailleurs, ajouta-t-elle plus bas, et plus pour elle-même.
Mais Nyx ne l'avait presque pas entendue. Elle lisait déjà voracement le petit article, étalé sur une étroite colonne de l'édition du matin : « Deux lycéennes découvrent un cimetière d'elfes de maison » : ''Hier matin, dans la ville côtière de Sinuesa Valley, deux lycéennes ont fait une très étrange découverte. Elles ramènent alors de leur virée souterraine de nombreux clichés accablants. Sur ces derniers, nous distinguons très clairement un amoncellement de robots elfes de maison détériorés et dont les microprocesseurs auraient été sauvagement ôtés de leur boîte crânienne. D'après la police scientifique, la plupart des spécimens – enregistrés grâce à leur code-barre – étaient portés disparus par leurs propriétaires depuis de nombreuses semaines. Le capitaine de la brigade de Sinuesa se dit surpris par cette découverte. En effet, nul n'aurait pu supposer qu'une scène aussi macabre se déroulerait dans une ville aussi tranquille.''
Nyx finit par déposer le périodique devant elle, blême. Alors, c'était donc là qu'avait dû être retenu captif Vector pendant tout ce temps ? Mais... Comment avait-il fait pour s'échapper, alors ?
– Les elfes de maison que... que ton père a fabriqué, tenta Nyx à l'adresse de Hermione, ils sont waterproof ? Mes parents en avaient acheté un et ça c'est assez mal terminé.
– Oh, oui, répondit l'autre adolescente. Papa a pensé à tout. Il avait peur que des gens essaient de leur faire prendre un bain, donc leur enveloppe corporelle ne redoute pas l'eau. Enfin, dans une certaine mesure... Ce n'est pas parce qu'ils sont waterproof qu'il faut s'amuser à les surexposer à l'eau, non ? (Hermione dévora une tartine) Je crois que Papa a intégré dans leur circuit électrique une sorte de programme qui leur permet de reconnaître les intempéries afin d'adapter leur attitude à la pluie, à la neige ou au soleil... Il disait qu'on ne savait pas où ces elfes évolueraient, et que donc, c'était à nous de les perfectionner avant de les vendre.
– Andrew s'était mis en tête de nous amener les prototypes, répliqua Talia d'un ton cinglant. Alors pendant deux mois j'ai eu deux satanés elfes qui préparaient ma nourriture. C'était infernal. Ils mettaient toujours soit trop de sel, soit trop de sucre. Et puis, leurs yeux étaient tout bonnement effrayants. Je suis bien contente d'être débarrassée de ces saletés.
Un majordome se faufila discrètement jusqu'à eux pour déposer un latte macchiato devant Talia Burst. Cette dernière attrapa le calepin où elle griffonnait sans cesse le contenu de ses repas ainsi que leur valeur calorique et énergétique. Tout ce qu'elle avalait était soigneusement pesé par son personnel, et calibré afin que cela tienne son rigoureux régime alimentaire. Nyx n'avait jamais croisé jusqu'ici quelqu'un d'aussi obsédé à la fois par la nourriture et par la minceur.
– On a eu pas mal de conversations à ce propos, ajouta Hermione d'un ton bien plus conciliant. Papa disait que les elfes électroniques incarnaient le futur, et que bientôt, on ne pourrait plus se passer d'eux. Son objectif, sur le long terme, c'était de commercialiser des robots bien plus perfectionnés avec une enveloppe corporelle plus avantageuse. Il en avait commencé un dans son laboratoire. Une fille qui s'appelle Arianna.
– J'ai dit à Andrew d'arrêter le projet, coupa Talia. C'est complètement dingue de sa part de vouloir créer un robot sous l'apparence d'une jeune fille tout à fait innocente. On ne sait pas quel genre de malade l'achèterait pour faire je-ne-sais-quoi avec !
– Il vaut mieux que cela soit une poupée qu'avec une vraie fille, fit remarquer Arnold. Le projet Arianna est un bon projet, cela pourrait aider pas mal de monde. Papa l'avait imaginé pour les personnes à mobilité réduite en hommage à son père décédé. À la fin de sa vie, grand-père ne pouvait rien faire seul alors qu'avec une Arianna, il n'aurait presque plus eu de souci à se faire, non ? Tu en penses quoi, Nyx ?
Elle en avait le souffle coupé.
– Je... Je ne sais pas quoi dire.
Cha
Cha découpait l'article de journal concernant les elfes de maison puis l'épingla sur son mur des bizarreries. Cela faisait des mois qu'elle collectait des informations concernant le Harry Potter Show. C'était assez ironique, car, au début, cette émission n'était qu'un ramassis de conneries complètement addictif.
Maintenant qu'elle avait vu l'envers du décor, qu'elle comprenait avec discernement tous les enjeux, elle se sentait prise d'une envie folle de tout savoir. Elle voulait connaître une bonne fois pour toutes comment ils arrivaient à créer toutes ces inventions. Elle désirait voir d'elle-même les impacts que cette émission avait sur la société. Elle souhaitait mettre la main sur la formule miracle qui leur permettait de couvrir une audience aussi massive. Tout cela était encore une énigme pour Cha.
Pourtant, elle en avait fait du chemin depuis ses premières constatations. Est-ce que, désormais, elle pouvait avoir le même discours qu'il y a un an ? « Tu sais, Nyx... Y'a un gars qui disait que ce n'est pas nous qui fixons les règles du jeu. On ne décide pas ce qui est bien ou ce qui est mal. C'est la société qui nous l'apprend. Et parfois, malgré tous les discours grandiloquents du monde, on peut te faire passer quelque chose de mal pour bien, juste parce que ça arrange les comptes de tout le monde. Est-ce que ça reste un acte abject ? J'en sais rien, mais Kendall marque un point : cette supercherie rend des millions de personnes heureuses. Harry est devenu le Jésus Christ des temps modernes se sacrifiant pour l'amour de l'humanité... Me regarde pas comme ça, Nyx, tu sais que c'est la vérité. Moi je dis qu'on doit le laisser dans sa bulle et ne jamais interférer. Parce que si un putain de débile lui disait la vérité, Harry pourrait très mal réagir. Déjà qu'il n'est pas très stable cette année, d'après ce qu'on raconte... Il pourrait, j'en sais rien moi... faire une grosse connerie. Dans le genre irréversible. »
Tout cela semblait s'être déroulé il y a des milliers d'années. Cha ne pouvait plus penser ainsi, pas après tout ce qu'elle avait appris sur l'émission, sur Harry. Cha attrapa son sac à bandoulière puis quitta sa chambre. Andy et Varro jouaient tranquillement à la console, affalés sur le canapé.
– Laissez-moi à bouffer pour ce soir, scanda-t-elle en attrapant ses clefs.
– Tu vas où ? demanda Andy d'une toute petite voix après avoir appuyé sur pause.
– Voir une amie.
– Nyx ? Nyx est revenue de ses vacances ? Oh, la, la, je l'aimais beaucoup quand elle passait à la télé. À l'école primaire, tout le monde parlait que d'elle. Elle a trop de la chance d'être l'amoureuse de Ron Weasley. C'est une vraie star !
– Ouais..., c'est une vraie star maintenant, répéta Cha d'un ton lourd de sens. Bon, à ce soir.
Cha dévala les escaliers en essayant de repousser ses idées moroses dans un coin de la tête. Inutile de s'inquiéter pour Nyx à présent. Sa meilleure amie était très certainement en train de se dorer la pilule quelque part, à ne plus se souvenir du commun des mortels. Alors, ouais, pourquoi s'inquièterait-elle de quelqu'un qui ne donne plus aucune nouvelle ? Cha grimpa dans le bus dès qu'elle l'aperçut et s'installa au fond, ses écouteurs enfoncés dans ses oreilles.
Une fois près du quartier de la Baie des Roses, là où vivaient les Bradsprit, Cha marqua l'arrêt et s'approcha de la maison de Meleen, se trouvant dans une impasse. Les Calisser possédaient une étroite demeure aux lambris orangés. Parfois, au crépuscule, les murs de la bâtisse se confondaient avec le soleil couchant. Avant même qu'elle puisse sonner, Meleen ouvrait déjà la porte pour sauter dans ses bras.
– Je t'ai attendue presque toute la journée ! dit-elle d'un ton surexcité. Attends, viens, regarde, j'ai préparé tout plein de trucs. Tu aimes les gâteaux comme ça ?
Cha accepta volontiers ce qu'elle lui proposait. Elles s'installèrent dans le salon spacieux et baigné de lumière. À côté, son appartement paraissait presque miteux. Mais Meleen semblait ne pas prêter de réelle importance à ça. Elle avait juste l'air heureuse de l'avoir ici.
– Tu as vu l'article ? s'empressa-t-elle de demander. On a même parlé de nous dans le journal télévisé.
– Oui, ils en ont parlé pendant deux minutes, rétorqua Cha, amère. À mon avis, cela aurait dû faire la Une. C'est bien plus important qu'une grève de chauffeurs de bus si tu veux mon avis...
– Ils auraient pu ne pas en parler du tout, tu sais, fit remarquer Meleen. Au moins, maintenant, les gens savent ce qui est arrivé à leur elfe après qu'ils aient été enlevés.
– Non, pas vraiment en réalité. Ils savent qu'on leur a pris leur cervelle, et ça c'est quelque chose qu'on avait deviné depuis longtemps. On ne sait toujours pas qui se cache derrière tout ça, ni pourquoi, ni ce que sont devenus tous ces microprocesseurs.
Meleen lui caressa la joue d'un air insouciant.
– C'est le travail de la police ça, maintenant. Allez, détends-toi un peu. Tu n'as que quelques jours à passer à Sinuesa Valley et tu veux vraiment te pourrir tes jours de repos avec cette histoire ?
– Non... Loin de là. C'est juste que je me pose encore pas mal de questions.
– C'est normal, rassura l'autre.
– Tes parents, ils en pensent quoi de toute cette histoire ?
Meleen fronça des sourcils.
– Qu'est-ce que mes parents ont à voir là-dedans ?
– Ils faisaient partie du FHM, non ? Ils doivent bien avoir une opinion sur une affaire aussi énorme, non ?
– Mes parents disent qu'il faut... qu'il faut faire profil bas en ce moment. Le FHM a hérité d'une sale image après les émeutes qu'il y a eu. Ils ne veulent pas faire de vague jusqu'aux prochaines instructions.
Cha se redressa.
– Quelles instructions ?
– Eh bien, les instructions de là-haut. Le FHM est dirigé par quelqu'un et cette personne nous donne une ligne de conduite à adopter en fonction des évènements. Là, on doit plus rien faire et attendre. Mes parents continuent d'aller aux réunions. C'est là qu'ils ont appris pour la nouvelle tactique. Dans la nouvelle circulaire, ils disent qu'on doit adopter un comportement passif-agressif.
– Passif-agressif ? répéta Cha, incrédule. Et vous suivez cette circulaire à la lettre ?
– Oui, c'est ce à quoi on s'engage en devenant membre... (Meleen cessa aussitôt de parler) Pourquoi est-ce que cela t'intéresse autant ? Tu veux devenir membre, toi aussi ?
Devenir membre, non. Cha n'aimait pas trop l'idée de se vendre corps et âme à une association sans visage. Mais savoir ce qu'il s'y passait en détail pouvait être hautement enrichissant.
– Est-ce que je peux voir cette circulaire ?
Meleen sembla embarrassée.
– Il faut être membre pour la lire. Si mes parents apprennent que j'ai...
– Ils ne sauront rien du tout, ok ? Ça restera entre nous.
Nyx
Le téléphone sonnait perpétuellement occupé. Au lieu de s'en inquiéter, Nyx en était même soulagée. Elle aurait eu du mal à affronter la voix emplie de culpabilité de sa mère. Alors qu'elle avait cruellement besoin d'elle, Nyx avait préféré fuir loin de Sinuesa Valley, loin de la réalité. C'était tellement plus réconfortant de vivre cette sorte de parenthèse où rien ne pouvait l'atteindre.
Cependant, la date de son retour s'approchait. Elle ne pouvait pas rester chez Arnold indéfiniment. Il finirait par en avoir marre de la voir partout. Et puis, ce n'était pas des choses qui se faisaient... Sa vie était encore à Sinuesa Valley, dans ses rues espacées à chercher la présence de ses amis. Mais vers qui pourrait-elle encore se tourner ? Cha l'avait appelée à plusieurs reprises. Leurs conversations s'étaient limitées à quelques échanges de courtoisie, comme si Cha n'avait pas eu la réelle intention de composer son numéro.
C'est à ce moment précis que Nyx sut qu'elle n'avait pas forcément fait le choix le plus raisonnable : elle aurait dû écouter sa mère. Elle aurait dû rester chez elle. Flirter avec le fils de Burst mettait toutes ces certitudes sens dessus dessous. Cha lui en voulait pour une raison obscure. Elle avait du mal à le formuler, mais cette sorte de colère était bel et bien là, à gagner du terrain au fil des jours. Nyx savait qu'à son retour, Cha ne l'accueillerait pas les bras ouverts. Alors qui ?
Les filles de sa classe étaient à peu près toutes intéressées par la popularité et ne constituaient pas des personnes dignes de confiance. Nyx réalisa qu'à force de vivre une relation quasi exclusive avec Cha, cela l'avait complètement coupée de possibles nouvelles amitiés. Les membres de l'équipe de Muggle Quidditch, quant à eux, ne lui parlaient plus que par pitié. Son père avait été leur coach, alors...
Nyx accepta, avec regret, de ne plus avoir personne vers qui se tourner. Elle allait donc entamer sa première année au lycée de Sinuesa en étant considérée comme une sorte de bête de foire qui ne devait sa célébrité qu'à une marque de shampoing, une apparition dans une télé-réalité et pour être sortie avec deux garçons de la même émission. Comment en était-elle arrivée là ? C'était absolument tout ce qu'elle avait toujours cherché à fuir !
Arnold entra dans la pièce, un immense sourire sur les lèvres. Aussitôt, le sentiment de désarroi qu'elle éprouvait s'évapora pour laisser place à quelque chose de bien plus bienfaiteur. Il l'embrassa avec douceur et s'agenouilla face à elle :
– Tu n'es pas sortie de cette maudite maison depuis deux jours. Ça te dirait d'aller faire un tour dans Londres ?
Londres était un milieu hostile une jungle grouillant de regards dérangeants.
– Je n'ai pas très envie d'aller là-bas. Si on sort, ils nous prendront en photo.
– Et alors ? On s'en fout complètement ! Qu'ils continuent de nous prendre en chasse. Ils sont si insignifiants que je ne les vois pas. Je ne vois que toi.
Il arrangea une de ses mèches brunes derrière son oreille. Les cheveux de Nyx avaient repoussé au cours de l'été. Ils n'étaient toujours pas aussi longs que l'an dernier. Néanmoins, ils touchaient désormais ses épaules, encadrant son visage de façon avantageuse.
– Ce n'est pas en te cachant ici qu'ils finiront par t'oublier, fit remarquer Arnold en pressant légèrement ses mains. Les gens ont une sacrée bonne mémoire lorsqu'il s'agit de potins people.
– Et dire qu'avant j'adorais les lire dans le cabinet du dentiste, marmonna-t-elle.
Arnold rit doucement.
– Je sais que c'est horrible d'être de l'autre côté de la barrière. Mais tu verras, au fur et à mesure, tu finiras par t'y faire. Il y a des côtés très positifs à tout ça : tu ne seras plus obligée de faire la queue partout où tu passes, on t'enverra tout un tas de fringues et de produits gratuits, tu auras le droit à des vacances de rêves... Et tout ça en échange de quoi ? D'un seul sourire. (Arnold l'embrassa encore) Tu ne crois pas qu'il y a plus dur comme métier dans le monde ?
Nyx acquiesça. Elle n'avait pas à chercher bien loin pour savoir que des gens travaillaient sans relâche toute leur vie pour arriver à un salaire misérable. Son propre père avait dû franchir tout un tas d'obstacles pour en arriver là. Lui, il était très fier de la savoir prise dans le casting officiel de la série.
– Alors..., reprit Arnold, tu veux sortir ?
Elle finit par enfiler des sandales et le suivit dans les escaliers. Dehors, une voiture avec chauffeur les attendait déjà. Nyx s'arrêta un moment : en réalité, Arnold n'aurait jamais accepté le moindre refus. Parfois, elle en oubliait presque par qui il avait été élevé... C'était dans des moments comme ceux-là que son nom prenait toute sa splendeur. Burst. Il était un Burst. Et il le serait probablement toujours, quoi qu'il en dise.
– Tu as un endroit de prédilection ? interrogea-t-il.
– Non, pas vraiment.
Ils roulèrent jusqu'à un quartier branché de la capitale où toute la jeunesse dorée s'y retrouvait pour faire parler d'eux. Quand ils s'arrêtèrent, Nyx fut prise d'une angoisse sourde. Arnold lui prit la main et l'entraîna au-dehors, là où le ciel était éclatant.
Troisième jour
CHA
Cha faisait son sac.
Il était déjà temps de rejoindre Londres pour ses tout derniers jours de stage au Guardian. Elle déposa en vrac quelques vêtements et plia la circulaire du FHM dans une des poches latérale. Ce n'était qu'une photocopie, mais Cha n'était pas idiote au point de la laisser traîner partout. Cela avait été suffisamment ardu de convaincre Meleen de la lui procurer pour tout gâcher à cause de simple négligence.
– Tout est prêt ? demanda Varro en faisant irruption dans sa chambre.
– Oui, je crois, répondit-elle en jetant un coup d'oeil autour d'elle. On peut y aller.
Elle déposa un baiser sur le sommet du crâne d'Andy qui pleurait déjà de ne pas la voir assez :
– Je reviendrai bientôt, chuchota-t-elle. Promis, dès que le stage sera terminé, je reviens à Sinuesa pour t'embêter.
Andy acquiesça doucement, la croyant sur parole. Il regarda son frère aîné et sa sœur quitter l'appartement avec un sac de voyage. Andy était tellement habitué à rester seul qu'il se remit aussitôt à ses propres activités. Dehors, il faisait si chaud que Cha n'avait qu'une envie : une petite virée sur la plage. Mais elle se devait de quitter tout cela encore quelques semaines. La prochaine fois qu'elle viendrait, il ferait sans doute trop froid pour mettre le moindre orteil dans l'eau.
– Si tu as oublié quelque chose, appelle-nous, formula Varro.
– Quoi ? Tu grimperas aussitôt sur ton cheval blanc pour m'apporter tout ce dont j'ai besoin ? répliqua-t-elle avec un sourire en coin.
– Je suis ton grand frère. Les grands frères sont censés faire ce genre de chose, non ?
Cha haussa des épaules. Varro avait tellement de tact ! Ils marchèrent en silence jusqu'à la gare, se trouvant à cinq minutes à pied de chez eux. Les alentours étaient presque déserts, car, depuis le décès de Mr Sommerhearst, les gens redoutaient de s'y attarder. Varro déposa sa main sur l'épaule de sa sœur :
– Prends soin de toi. Et écris-nous.
– Varro, arrête de faire ta drama-queen. Je ne vais qu'à Londres. C'est à moins d'une heure d'ici en train.
– Pour moi, c'est à l'autre bout du monde. (Cha attrapa son sac) Oh, et laisse-moi un peu de filles aussi !
– Je n'y manquerais pas, rigola-t-elle en lui faisant des signes de la main.
Son train finit par ouvrir ses portes aux nombreux voyageurs. L'été, Sinuesa Valley avait pour habitude d'offrir sa plus belle vitrine de ville balnéaire. Cha glissa sur son nez ses grandes lunettes noires puis s'enfonça dans son siège. Tout ça allait lui manquer, même si ce n'était que temporaire. Cha savait qu'une fois à Londres, elle serait si prise par son quotidien qu'elle ne verrait pas le temps passer. Elle regrettait toutefois de ne pas avoir eu le temps de discuter plus longuement avec Kendall.
Elle sortit son téléphone portable de sa poche et lui envoya un court message afin de savoir comment il se portait. Cha hésita un moment puis en composa un autre, pour Nyx : « Salut. Je suis passé à Sinuesa Valley quelques jours. J'ai pensé à toi. » Elle n'avait rien d'autre à ajouter, même si cela paraissait maladroit. Le contact avait été comme brisé depuis le jour de l'anniversaire de Harry.
Cha s'en voulait d'avoir été si... bornée. Elle ne trouvait pas d'autre mot pour qualifier son attitude face au désarroi de Nyx. Cha avait repensé à leur dernière altercation encore et encore, sans jamais comprendre de quelle façon leur amitié avait pu filer entre leurs doigts. Maintenant, leurs différences étaient plus flagrantes encore que le reste. « Tu ne l'as pas vu comme moi je l'ai vu », avait prononcé Nyx en parlant de Harry, « Il m'a regardé avec... avec tellement de haine, tellement de... Je ne saurais pas t'expliquer, au juste. Mais si tu l'avais vu, tu ne prendrais pas ça à la légère »
Est-ce que Nyx avait, malgré elle, mis le doigt sur une corde sensible ? Harry était-il réellement une bombe à retardement pour les autres et lui-même ? Pouvait-il faire preuve de violence ? Est-ce que Cha était devenue aveugle au point de ne pas vouloir réaliser l'évidence ? Et si, à cause de ses liens avec Harry, Cha finissait par perdre Nyx ?
Cha détailla ses mains. Ses veines étaient légèrement saillantes à force de les avoir serrées. Les liens du sang passaient-ils toujours – même dans ce cas précis – avant tout autre chose ? Cha devait-elle privilégier le bien-être de Harry, qui était son cousin, plutôt qu'épauler Nyx qui avait aussi besoin de sa présence ? Pendant des mois, Cha pensait pouvoir réaliser les deux que d'une certaine manière, les sorts de Harry et de Nyx étaient liés. Désormais, elle n'était plus sûre de rien... Nyx ne voulait plus avoir à faire avec le Harry Potter Show. Harry avait repoussé Nyx, car elle sortait avec le type qui s'était moqué de lui en se faisant passer pour son meilleur ami. Et Cha... Cha elle restait au milieu, à les regarder se maudire mutuellement.
« Tout était plus simple, il y a un an, quand Nyx et Harry évoluaient chacun dans leur cocon », pensa-t-elle. Aussitôt, Cha regretta que cette idée lui ait traversé la tête. La simplicité n'était pas forcément une bonne chose. Le wagon qu'elle occupait était pratiquement vide. Cha se permit de sortir la circulaire du FHM pour la relire une énième fois :
« Le Free Harry Movement adresse à tous ses membres ses plus sincères félicitations. Nous avons remporté le bras de fer contre le zoo humain qu'avait fondé Andrew Burst. La présidente du FHM, Caspia, recommande à chacun d'entre vous la plus grande des discrétions. Étant en phase transitive, l'émission de télé-réalité est le centre de nos principales préoccupations. Il est crucial que nous montrions notre bonne volonté pour assoir notre légitimité parmi les dirigeants du groupe de la BBC. Longtemps perçu comme une minorité tapageuse et radicale, le FHM pâtit encore au jour d'aujourd'hui d'une funeste réputation. En faisant preuve de paix ainsi que de cohésion sociale, nous montrerons que nous seuls sommes aptes à remanier le paysage audiovisuel britannique et mondial. Le Harry Potter Show n'est que le commencement d'une éreintante entreprise dont chacun d'entre vous est le principal actionnaire. Il est temps que le FHM s'offre un tout nouveau visage. Voici quelques-unes de nos recommandations :
1. Ne manifestez plus de nuit. Ayez votre visage à découvert. L'organisation que vous supportez est porteuse de valeurs d'avenir. Il n'y a aucune raison d'avoir honte ou avoir peur.
2. Expliquez autour de vous tous les accomplissements du FHM ces dernières années. Prouvez grâce à des statistiques, des faits, des lois, que le FHM a raison.
3. Soyez patients. Ne précipitez pas les choses en utilisant la violence, ou en organisant des actions non validées par le central. Notre chère leader a un plan. Placez votre confiance en elle. »
NYX
Nyx se redressa en voyant son téléphone portable vibrer.
« Salut. Je suis passé à Sinuesa Valley quelques jours. J'ai pensé à toi. – message de Cha. »
Nyx n'aurait jamais cru que sa meilleure amie briserait la glace en premier. Maintenant, elle s'en voulait de ne rien avoir tenté pour recoller les morceaux. Elle fixa pendant un moment son écran sans savoir quoi répondre. Nyx effaça ses deux premiers messages, ne les jugeant pas satisfaisants. Excédée, elle glissa son téléphone dans sa poche et décida de s'aérer l'esprit dans les dédales du manoir victorien.
Arnold s'était rendu dans le centre-ville afin de réviser avec les autres acteurs le script de la seizième saison. Le personnage de Ron Weasley se révèlerait petit à petit, prenant une dimension bien plus profonde. Cela demandait une attention constante de la part de Arnold qui devait ajuster son ton à chacune de ses nouvelles répliques.
D'un autre côté, Nyx avait aussi entendu dire que le personnage de Blaise Zabini serait davantage mis en avant, ce qui occasionnerait des moments embarrassants à vivre pour les deux jeunes hommes. Lorsqu'il revenait des studios, Arnold n'en parlait jamais. Pourtant, Nyx savait que les choses pouvaient à tout moment déraper entre lui et Kendall.
Kendall avait considérablement changé. Il n'était plus aussi conciliant et bienveillant. Nyx en avait eu de très mauvais échos et, d'une certaine manière, elle se sentait responsable de ce changement. Elle continua de marcher le long du couloir et finit par tomber sur une porte entrouverte. C'était une spacieuse chambre d'enfant, bourrés d'objets dérivés du Harry Potter Show. Nyx poussa légèrement le battant, prise d'un élan de curiosité. Elle effleura quelques peluches du bout des doigts. Tout semblait sortir tout droit d'un magazine. N'importe quel enfant aurait rêvé d'avoir cette pièce pour lui tout seul...
– Qu'est-ce que tu fiches ici ?
Nyx sursauta. En faisant volte-face, elle croisa Hermione Burst, tenant dans ses bras des draps sentant le linge propre.
– Tu n'as rien à faire là, poursuivit-elle, excédée.
– Je... Je suis désolée. Je pensais qu'il n'y avait personne.
– Oh, alors ça te donne donc le droit d'aller où bon te semble ? Je te ferai dire que tu es notre invitée. Tu n'as pas à dépasser les limites. Ça, c'était la limite ! Personne ne rentre jamais ici sans l'autorisation de mes parents !
– Ça suffit, déclara la voix froide de Talia Burst, qui semblait avoir écouté un fragment de leur conversation. Hermione, tu n'as pas à lui parler de cette façon. Nyx ne savait pas ce que cette pièce représente pour nous. Tu ne peux pas la blâmer pour ça.
Hermione se mordilla la lèvre, comme si elle mourrait d'envie de répliquer quelque chose de particulièrement nocif. Elle finit par déposer le tas de draps sur un fauteuil puis s'en alla en enjambées furieuses. Même si la porte claqua, Talia Burst n'exprima pas la moindre once de contrariété. Elle s'avança vers les draps et commença à lentement les déplier. Ils étaient imprimés à l'effigie de Harry. Son immense visage serein flotta dans la pièce tandis que Talia secouait le drap.
– C'était la couverture préférée de Polux, prononça-t-elle. Il était surexcité à chaque nouvel épisode. Il espérait pouvoir être recruté comme silhouette pour ses onze ans. Andrew a toujours refusé. Il disait que cela serait un milieu hostile pour lui.
– Mais ça ne l'a pas empêché d'envoyer Arnold à sa place.
Les mots avaient glissé d'eux-mêmes en dehors de sa bouche :
– Je suis désolée, ajouta Nyx, précipitamment. Je ne voulais pas dire que...
– Tu voulais exactement dire ça. Je sais que tu aimes Arnold, et que lui aussi t'aime. Je sais que pour toi, Andrew et moi l'avons toujours traité différemment. Mais c'est faux. Arnold est notre enfant, comme Hermione, comme Polux. Sortir avec lui depuis seulement quelques semaines ne te donne pas le droit de juger notre famille. Les choses ne sont pas si simples, Nyx. Elles ne sont jamais simples, sauf, peut-être, pour les gens simplets de Sinuesa Valley.
– Personne n'est idiot à Sinuesa.
– Et personne n'est méchant dans le Harry Potter Show, rétorqua la mère de famille. Pas même mon mari. Tu penses peut-être que tu as grandi avec plus de valeurs dans le cœur qu'aucun de mes enfants. Mais c'est faux. C'est te leurrer que de croire ça (Talia changea la taie d'oreiller). Si tes parents étaient milliardaires, si tu avais été élevée dans le seul but de vivre aux bras de gens riches, si tu avais baigné dans ce monde-là, tu serais incroyablement plus pourrie que nous. Andrew, lui, a toujours su préserver son sens de la réalité. Tu n'as qu'à poser tes yeux sur nos enfants pour voir que nous sommes des gens biens. Arnold est un garçon adorable. Hermione est une jeune fille intelligente et pleine de fougue... quant à Polux (Elle regarda autour d'elle), il était un enfant tellement généreux. Tu ne peux pas imaginer. Alors, oui, tu as le droit de penser ce que tu veux.
Nyx la dévisagea, circonspecte. Talia déposa un baiser sur sa joue et s'en alla, le lit à moitié fait. Dès qu'elle fut certaine d'être seule, Nyx composa sa réponse pour Cha :
« Est-ce que l'on pourrait se voir ? Tu en penses quoi de demain après-midi ? Je connais un endroit assez tranquille près de ton travail ». Nyx n'eut pas à attendre longtemps avant de recevoir un : « C'est d'accord ».
Quatrième jour
CHA
Cha avait eu de grandes peines à s'endormir tant elle redoutait sa rencontre avec Nyx. Elle avait peur de ce qui sortirait de sa bouche, du fossé qui s'élargirait entre elles, mais qui était – d'une certaine façon – inévitable. Sa journée au Guardian se déroula comme à l'ordinaire : on lui donna de nombreux documents à photocopier, des notices à rédiger, des plannings à ajuster. Malgré la pression constante de son poste, Cha avait l'esprit ailleurs. Elle jetait souvent des coups d'oeil à l'immense horloge toisant l'open space des journalistes.
À l'heure de sa pause déjeuner, Cha vérifia qu'elle n'avait plus aucune tâche à accomplir avant de filer par la porte de derrière. Elle commanda deux bagels à un vendeur ambulant avant de se diriger vers le lieu de rendez-vous. Nyx avait choisi un endroit à l'abri des regards, près d'un des ponts enjambant la Tamise.
Cha s'attendait à patienter longtemps avant d'apercevoir Nyx. Mais celle-ci arrivait déjà, jetant des regards anxieux tout autour d'elle. Cha sauta du muret qu'elle occupait et s'essuya les mains contre son short en jean. Elle se sentit tout à coup nauséeuse et nerveuse au possible. Nyx s'approcha et lui adressa un sourire timide :
– Tu vas bien ?
– Pas mal, répondit Cha, plus par politesse que par véracité. Tu... Tu es très bien comme ça. Je veux dire, vivre à Londres te va bien.
– Je retourne à Sinuesa d'ici quelques jours. Je dois retrouver ma mère, passer du temps avec elle avant la rentrée.
Cha ne dit rien, envahie par un certain malaise. En effet, dès septembre, Nyx ferait sa première année au lycée tandis que Cha y terminerait ses études. Elle se demandait si, d'ici là, tout rentrerait dans l'ordre. Est-ce que, finalement, elles finiraient par retrouver leur complicité d'antan ?
– Je suis contente de te voir, ajouta Nyx, ça me fait beaucoup de bien.
– À moi aussi. Simplement, je n'ai pas beaucoup de temps. Je n'ai qu'une pause d'une heure et... et il va falloir aller droit au but. J'ai toujours peur de t'en parler par téléphone ou sur le net parce que je me dis que quelqu'un peut regarder.
– Qui ça, au juste ? Je ne suis pas importante au point de...
– Tu te trompes. Tu es devenue importante malgré toi, avec l'article, avec ton départ du show, ta carrière et tout le reste.
– Je gère ça.
– Tu ne gères rien du tout. Il se passe des trucs vraiment bizarres en ce moment. Ça m'inquiète.
– Les choses ne peuvent plus être les mêmes, c'est vrai. Mais si on commence à flipper à propos de rien, on ne vit plus, expliqua Nyx. Ce qui nous est arrivé ces derniers mois craint, je sais. Pourtant, à un moment donné, il va falloir surmonter tout ça. On a la vie devant nous.
– Donc tu préfères continuer à aller de l'avant, sans jamais te retourner ?
– Dès que je me retourne, j'ai envie de baisser les bras. Mais ce n'est pas comme ça que j'ai été élevée.
– Il y a de grandes raisons d'être inquiète, Nyx. Même si ça te fait chier de le voir, il faut pourtant être aveugle pour ne pas remarquer tout ce climat bizarre depuis quelques semaines...
– Qu'est-ce qui est bizarre ? Que tout soit parfaitement calme et rangé depuis que Harry a gagné son procès ? Tu es en manque d'action, c'est ça ? Tu voudrais dégoter le bon article ?
– Tu es complètement lobotomisée ou quoi ? Ce n'est pas à propos de renommée. C'est à propos de sécurité, d'intégrité. Tu sais, ce genre de principes qu'on ne t'apprend pas sur un plateau télé !
Nyx détourna la tête.
– Tout ce que je te demande, c'est de m'écouter très attentivement. Il se passe quelque chose. Ce n'est pas parce que nous ne pouvons pas le voir, qu'on ne peut pas non plus l'anticiper. Tu ne peux pas faire comme si tu ne voyais rien, dit Cha, alarmée. Tu ne peux pas nier tout ce qu'il se passe autour de toi.
NYX
– Je pense seulement à me protéger, voilà tout, rétorqua sa meilleure amie.
– Oh, et la seule façon de te protéger du danger était de te rapprocher du danger lui-même... C'est parfaitement logique, après tout, répliqua-t-elle, cynique.
Nyx eut un bref mouvement de retrait, croisant les bras contre sa poitrine.
– J'ai agi de manière impulsive, mais je me sens mieux comme ça. Tu devrais m'épauler au lieu de me blâmer pour une décision qui ne t'appartenait pas... Kendall et moi, ça ne pouvait pas marcher. C'était bien trop parfait, comme si tout était déjà écrit à l'avance.
– Cela n'a absolument rien à voir avec Kendall, répondit Cha. Kendall est devenu un ami proche et ce grâce à toi. Mais je ne te fais pas la gueule parce que tu l'as quitté. Tu pourrais l'avoir lâché pour un troll que j'en aurais rien à faire. Ce qui me dérange, c'est que... que tu ne l'as pas fait proprement. (Nyx s'apprêtait à ajouter quelque chose) Attends, laisse-moi finir. On sait tous à quel point c'était dur pour toi d'être enfermée dans un biome sans avoir le moindre contact avec ta famille. On a tous compris, d'accord ? Je ne minimise pas ce que tu as vécu et je n'essaie pas de me mettre à ta place. Tu as trouvé du réconfort en la seule personne qui était disponible pour toi à ce moment-là et c'est un réflexe naturel. Tu avais besoin de te raccrocher en quelque chose et, d'une certaine manière, je suis reconnaissante envers Arnold que de t'avoir prise sous son aile. Je n'ai rien contre ce type. Je ne le déteste pas, si c'est que tu imagines. Le problème, outre le fait qu'en sortant avec lui tu as brisé une amitié, c'est que... c'est le fils de Andrew Burst...
– Je sais tout ça !
– Tu le sais, mais tu refuses de voir ! cria Cha. Que se passera-t-il, à ton avis, quand son père adoptif sortira de prison ? Que se passera-t-il quand Burst demandera à Arnold de choisir entre sa vie confortable et une idylle adolescente ? Ce garçon aime plus son père que tu ne le soupçonnes. Je n'ai pas envie que tu te retrouves au milieu d'un énorme conflit familial. Tu n'as pas ta place avec eux. Ils se serviront de toi pour parvenir à leurs fins...
– Je ne suis pas... je ne suis plus actrice, Cha. Rien ne peut m'arriver. Ce stupide contrat est terminé. Je fais ce que je veux de ma vie.
– Ton père est mort en espérant te protéger. C'est peu charitable de ta part que de te mettre dans une situation inextricable de toi-même, seulement quelques mois après.
Nyx gifla Cha.
– Ne parle plus de mon père. Ne te sers plus de sa mort pour me faire culpabiliser d'un truc dont je ne suis même pas responsable, pleura-t-elle.
– Tu n'es peut-être pas responsable de ça, mais tu es en ce moment même pleinement responsable de tout ce qui va se produire. S'il faut qu'on se dispute ou qu'on se batte pour que tu réalises dans quoi tu t'embarques, vas-y, sers-toi de moi comme d'un putain de punching-ball, s'écria Cha. C'est à ça que servent les amis. Ils te disent la vérité, même si elle est dure à entendre.
– La vérité c'est que tu agis avec moi comme si... comme si je pouvais tout gérer à la fois. Je ne suis pas toi, Cha. Je ne suis pas ce genre de fille à pouvoir être distante et... et avertie sur tous les trucs qui vont probablement arriver. Tu veux m'entraîner dans un de tes nouveaux délires où je vais devoir me méfier de tout le monde ! Je ne veux plus me méfier. J'en ai marre de... de mal dormir la nuit parce que je suis devenue ça, tout ce que je déteste. J'en ai marre de devoir constamment me justifier, de faire attention à qui je parle et à ce que je dis. Est-ce que, pour une fois, j'aurais juste le droit de vivre ?
Cha esquissa un geste pour lui prendre la main, mais Nyx se déroba. Cha enfonça alors les siennes dans ses poches.
– Il vaut mieux souffrir maintenant, dans la continuité des choses, plutôt que plus tard lorsque tu te penseras en sécurité. Tu n'es pas en sécurité ici. Tu ne peux pas vivre dans l'illusion que tout ira bien et que Burst lui-même te laissera tranquille sous prétexte que tu sors avec son fils. Cela sera sans doute même pire. Tu te souviens de ce que tu m'as dis ? Andrew Burst prévoyait de caser les personnages de Ron Weasley et Hermione Granger ensemble. Tu contraries ce plan. Tu crois encore qu'il sera ravi de te voir pendu au bras d'Arnold quand il sortira de prison ?
Nyx essuya ses larmes.
– On ne choisit pas qui on aime, poursuivit Cha en regardant tout autour d'elle. C'est vrai. Je... Si je pouvais choisir sur le champ une personne à aimer, crois-moi, ma vie serait beaucoup plus simple. J'ai saisi que tes sentiments pour Arnold étaient profondément sincères. Lui aussi a l'air de tenir à toi. J'aimerais pouvoir crier félicitations, mais je ne peux pas.
– Pourquoi ? murmura l'autre d'une voix enrouée.
– Entre vous deux, il y a un monde. Et ce monde-là est cruel, et méchant. Je ne veux pas que tu sois prise là-dedans. Ça pourrait être pire que tout ce que tu n'as jamais eu à affronter. Il faut que tu lui dises au revoir avant que cela ne devienne ingérable.
– Alors, maintenant que je suis heureuse, tu me demandes de tourner le dos à tout ça ?
– Ça, répliqua Cha, ce n'est que de la poudre aux yeux. La maison, les voitures, l'argent, la célébrité... Tout ça n'est qu'une vaste mise en scène pour t'endormir. Arnold est en train de faire quelque chose dont tu n'as pas idée : il te créé une petite tour d'ivoire pour que tu te sentes bien avec lui. Mais quand tu voudras partir, cela sera impossible. Tu n'as rien à faire avec ces gens ! Tu ne les connais même pas ! Tu as vraiment envie de tout risquer sur un simple coup de bluff ? De parier que tout se passera bien dans le meilleur des mondes ?
– J'ai envie d'y croire, oui, soupira Nyx. Traite-moi de conne, c'est juste que... que tellement de mauvaises choses nous sont arrivées que j'ai envie de voir l'aspect positif.
– Tu n'es pas conne. C'est ton droit d'être optimiste.
– Mais tu me demandes de ne pas faire confiance à Arnold, continua Nyx, les larmes aux yeux. Tu me demandes de ne faire confiance qu'à toi. Seulement à toi.
Cha sembla à court de mots, ce qui était hautement inhabituel.
– Tu es possessive, Cha. Je ne veux plus suivre aveuglément chacun de tes avis. J'ai envie de faire mes propres choix, même si je dois me tromper sur toute la ligne. Tu essaies de me modeler à ton image, mais je ne suis pas toi. Je ne serai jamais comme toi... Alors oui, il est possible que je souffre prochainement. Et la seule consolation que j'aurai c'est qu'il s'agit de mon entière décision.
Cha se mordilla les lèvres puis finit par prononcer :
– Qui suis-je pour te refuser le libre arbitre ?
Cha déposa un rapide baiser sur sa joue et finit par s'éloigner. Elle ne semblait pas lui tenir rigueur de l'avoir frappée. Pourtant, Nyx savait qu'elle avait dépassé une énorme limite. Cha avait horreur de la violence, qu'elle soit physique ou verbale, pour l'avoir elle-même essuyé étant plus jeune.
– Tout se passera bien, garantit Nyx en la regardant partir. Arnold a beau être un Burst, il me protège.
« Il me protège », pensa-t-elle encore tandis que Cha disparaissait. Car pour Nyx, l'affection que lui portait Arnold agissait sur elle comme d'un talisman.
À l'aube du cinquième jour
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D'un gris sale, les murs ne laissaient pas entrevoir le ciel. Allongé sur un matelas inconfortable, il repensait à tout ce qui lui manquait. L'odeur des cheveux de sa femme, les sarcasmes de sa fille, le rire de son fils... Lequel ? Il ne savait plus. Andrew essaya de s'étirer, en vain. Ses jambes, ses bras, ses épaules, étaient fermement maintenus grâce à des lanières d'un cuir épais et des chaînes.
Au début, il s'était débattu comme un démon. Mais après... après il s'y était habitué. Il se répétait toujours : « L'isolement est une putain d'illusion. On ne doit pas baser nos attentes uniquement sur ce que l'on voit. C'est ainsi que nous nous aveuglons de toutes les possibilités du réel ». Andrew Burst songeait souvent des choses, à demi conscient : « Je n'ai pas peur. Je n'ai jamais eu peur. Rien ne peut m'arriver ici. Je suis attaché, mais en sécurité. » Il se construisait sa propre façon de penser, son seul moyen de s'évader : « Rien n'existe. Tout cela n'était qu'un autre monde. Je suis le vide. Rien d'autre que moi n'existe ».
Il avait lu quelque part, lors de ses années à l'université, que nier l'existence du monde facilitait grandement sa reconstruction personnelle. Alors, Andrew avait cessé de s'intéresser à ce qu'il se passait en dehors des murs. Il ne demandait plus pour sa femme et ses enfants. Il ne posait plus la moindre question à propos du show, son œuvre, sa vie. Il était entré dans une sorte d'hibernation psychologique, pour se prémunir de la folie.
Si on l'avait attaché, c'est parce que même du fin fond de sa cellule de haute sécurité, Andrew Burst était parvenu à semer la zizanie. On lui avait placé, tout autour de la bouche, un demi-masque de camisole qui l'empêchait de parler. Car c'était uniquement avec ses mots – perfides et glacés – qu'il avait réussi à créer le chaos. Il avait d'abord longuement étudié les allers et venues des gardes. Il observait leurs traits, leur attitude.
Dès qu'il fut certain d'en trouver un correspondant à ses attentes, Andrew n'avait pas longtemps attendu. Il s'en était pris à un type légèrement joufflu et qui transpirait légèrement dans son uniforme de garde le type angoissé par excellence. Une proie toute désignée. Andrew lui avait parlé des milliards qu'il avait sur un compte en banque, et des millions qui affluaient encore, au moment même où ils étaient en train de parler. Il lui avait promis cent cinquante mille livres s'il transmettait un message pour lui. Cent cinquante mille livres, pour Andrew, ce n'était qu'un amuse-gueule. Mais pour un mec comme ce garde, cela représentait une retraite, une maison, un projet, une vie. Andrew avait tissé sa toile dans cette prison.
Malheureusement, les gens parlent. Quelqu'un finissait toujours par cracher le morceau. Les mesures de sécurité autour de sa cellule avaient été réévaluées à la hausse. Andrew avait été déchu de son droit de visite et avait passé des jours, des semaines, des mois peut-être, allongé dans le noir, à attendre que cette parenthèse se referme. Car la prison ne pouvait être qu'une parenthèse.
Dehors, on avait besoin de lui. Les choses ne pouvaient qu'aller mal sans lui. « Rêve. Il ne te reste plus que les rêves pour survivre, crétin. Continue de rêver. Bientôt, tout ce cirque sera fini. Tu rentreras à la maison. » Andrew avait refusé de se nourrir. L'administration carcérale avait rétorqué en le plaçant de force sous perfusion. Un charmant ordre de sa femme, apparemment. « Talia... tout en délicatesse », pensa-t-il avec colère et orgueil mêlés.
Parfois, quand l'ennui devenait trop puissant, Andrew construisait des algorithmes dans sa tête. Les suites de nombres parvenaient toujours à le distraire. Il s'imaginait, au plafond, un grand tableau noir. Il inventait des lignes de code, des schémas, des constructions inédites. Andrew Burst préparait un plan pour son grand retour. Il ne voulait pas que tout ce temps passé en prison soit perdu. Il en était absolument hors de question. Il était fort. Suffisamment fort pour surpasser tout cela l'air de rien...
Des bruits de pas retentirent dans le long corridor. De nombreuses portes furent ouvertes. Andrew ouvrit lentement les yeux, un sourire s'étirant sur ses lèvres. La personne – non, elles étaient plusieurs – se rapprochait. Andrew tendit l'oreille. Il crut deviner quatre cadences différentes. La porte blindée de sa cellule coulissa dans un bruit infernal. Un homme à l'allure austère s'approcha.
– Je suis Garett Johnson, le directeur de la prison. Nous sommes ici pour vous libérer sous ordre du procureur de Londres. Vos amis ont constitué un dossier en béton que n'importe quelle cour de justice ne saurait réfuter, alors, j'imagine que vous êtes libre... Qui l'aurait cru, hein ? (Andrew commença à respirer précipitamment, de joie mal contenue) Nous allons vous détacher. Pas de geste brusque, pas de morsure, pas de coups, ou sinon nous constituerons un nouveau mandat contre vous pour agression de l'autorité dans l'exercice de ses fonctions. Donc à votre place, j'y réfléchirais à deux fois. Est-ce que j'ai votre parole que vous n'essaierez pas de faire de mal à mon personnel ? (Andrew hocha lentement de la tête) Bien, occupez-vous de lui.
Une femme de la quarantaine et un jeune homme s'occupèrent de le délier de ses chaînes. Le masque fut ôté en dernier. Nerveusement, Andrew passa sa langue sur ses lèvres gercées. Il se redressa péniblement, le dos lui faisant atrocement mal. Comment avait-il pu ignorer aussi longtemps toutes ces douleurs ?
Il essaya de se lever, mais resta légèrement courbé. Le directeur de la prison le regarda avec un profond mépris puis le laissa passer. Flanqué par deux gardes, Andrew Burst avança doucement le long du corridor. La distance lui semblait sans fin. Et, s'il n'était pas aussi attaché aux apparences, Andrew aurait cédé depuis longtemps à l'idée de prendre ses jambes à son cou. Il dut cependant patienter, franchir tous les portiques de sécurité.
On l'autorisa à se doucher puis se changer dans les vestiaires. C'était exactement les mêmes vêtements que lors de son arrivée, le costume dans lequel on l'avait jugé coupable du sort de Harry. Andrew se sentait presque mal à l'aise dedans, comme si cela n'était que la peau de quelqu'un d'autre d'un autre lui. Il n'arriva pas à nouer sa cravate, ses doigts étant rigides tant ils étaient restés à plat contre la literie. Andrew laissa le reste derrière lui. Il voulait sortir de là. Il avait passé bien trop de temps ici.
La prison n'avait pas été ces murs. Car, après tout, dans les studios, il lui arrivait de passer deux ou trois jours dans les entrailles du biome à ne pas voir la lumière du soleil. Le véritable enfermement fut d'être contraint à rester allongé, jour après jour d'être nourri grâce à une machine et de ne rien voir d'autre que ce morceau de mur.
Andrew repensa à son père, devenu tétraplégique à la fin de sa vie. Plus jeune, Andrew le considérait comme une larve, quelqu'un qui ne méritait même pas de respirer le même air que lui. Mais maintenant... maintenant qu'il avait lui aussi expérimenté la paralysie... Andrew dut admettre que son père avait été l'homme le plus courageux qu'il n'avait jamais rencontré. Il avait fallu près de trente ans pour qu'il le réalise.
Dehors, sur le parking de la prison, une spacieuse berline noire aux vitres teintées l'attendait. Le chauffeur alla ouvrir la portière arrière et une jambe apparut. Andrew pressa le pas. C'était sa femme. Talia sortit de la voiture et l'attira immédiatement contre elle. Elle passa sa main dans ses cheveux et le serra fort, comme si elle craignait qu'on la prive une nouvelle fois de lui.
– Si on essaie encore de me foutre là-dedans, dis-leur de me tuer, chuchota Andrew, ému. Je ne supporterai pas la prison deux fois.
– Tu ne retourneras en prison. L'enfer, ce n'est pas pour toi. Ta place est à mes côtés. Tu n'as pas le droit de me laisser seule, c'est compris ? On nous a déjà pris Polux, pleura-t-elle. Ne les laisse pas détruire ce qu'il y a entre nous. Ne les laisse pas briser l'homme que j'ai connu.
– Il est toujours là, répondit Andrew. Plus vivant que jamais.
Des flashs crépitèrent et Andrew et sa femme se tournèrent vers l'origine du bruit. Le cliquètement familier des appareils photos changea du tout au tout leur attitude. Talia ravala ses larmes tandis que son mari redressait ses épaules d'un air presque princier. Ils se dirigèrent d'un pas tranquille vers les journalistes, comme si tout cela les tenait dans une parfaite indifférence.
Ils étaient tellement habitués à l'omniprésence des journalistes que cela faisait presque partie du décor. Andrew et Talia Burst savaient que, pour prospérer, ils se devaient de danser la valse avec eux rester à la fois proches, tout en conservant une bonne distance. Le monde entier n'attendait sûrement pas à une sortie de prison avant la mi-septembre, comme le juge Carroway l'avait préconisé. Il avait tout juste passé un mois en prison. Un homme aussi puissant que lui, ayant autant d'« amis » à travers le monde, ne pouvait pas être mis à l'écart. Les gens riches et célèbres ne se rendaient pas en prison. Ils avaient des passe-droits, des « circonstances atténuantes ». La vie était faite ainsi.
De l'autre côté du grillage, les journalistes et cameramen se pressaient vers eux afin d'obtenir la meilleure image possible.
- Mr Burst, lança un journaliste plus hardi que les autres, vous êtes en direct sur Sky News ! Est-ce que vous avez un message à transmettre suite à votre incarcération ?
Andrew avait eu un mois entier pour réfléchir. Il se tourna vers la caméra et dit d'une voix ferme mais mesurée :
- Le rôle des médias c'est de faire oublier toute la misère du monde grâce à des strass et des paillettes. Nous détournons la population des véritables problèmes de la société grâce aux célébrités. Une catastrophe naturelle ? Programmons les Oscars près d'une plage ensoleillée. Une dette financière sans précédent ? Parlons de la villa que cette actrice s'est achetée. La crise de la faim ? Débattons sur le régime de cette chanteuse. Les vedettes pensent être en haut de la chaîne alimentaire, mais en réalité, ils sont les êtres les plus vulnérables et pathétiques jamais portés. Et s'ils pensent le contraire, ils se trompent lourdement. Tout ceci n'est qu'une vaste mise en scène pour modeler la pensée collective. Ce qui était moralement condamnable il y a vingt ans, est fortement encouragé aujourd'hui. Pas grâce à une subite souplesse de la loi. Mais parce qu'un cinéaste ou un télévisionnaire l'a décidé. Les images, c'est ça, le vrai pouvoir. Et pendant que vous voyez ce message, plusieurs séquences d'images ont défilé sur votre écran à une vitesse si phénoménale que votre rétine les a à peine détectées. Mais votre cerveau lui... Ah, le cerveau... Lui, il sait tout. Il a vu sans réellement le voir. Ça ne fait rien. Tout est gravé là-dedans, à jamais, associé à une notion quelconque pour que vous puissiez réagir comme NOUS le voulons en temps voulu. Vous êtes un produit de consommation. Vous ne pouvez pas vous échapper. Votre vie appartient à celui qui produit ces images. (Andrew avança d'un pas) Dans cette société prônant la surmédiatisation, vous vous rendrez compte que vous ne possédez rien hormis votre boîte crânienne pour penser. Cette constatation faite, il sera trop tard. Ma mission a été remplie à la perfection. (Il sourit à la caméra) Je suis Andrew Burst, fondateur de la plus grande émission de télé-réalité jamais conçue, et je vous regarde.
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Note d'auteur : Je sais, ce chapitre s'est vraiment fait attendre. Je me sens un peu libérée de l'avoir désormais fini après tous les tracas qu'il a bien pu me causer. Cet hiver a été très mmh... turbulent, dirons-nous. J'ai dû faire avec plein de changements dans ma vie et ça n'a pas été simple. J'ai aussi eu le malheur de perdre un brouillon assez détaillé de Nyx (brouillon qui comportait les trames principales passées et à venir). Du coup, cela m'a découragé de devoir tout reconstituer, chose que je n'ai toujours pas finie !
Ensuite, j'ai essuyé un gros ras-le-bol par rapport à certains lecteurs trop impatients et irrespectueux vis-à-vis de ma vie privée (ok, ok, je sais, je suis une diva). C'est maintenant réglé donc je peux désormais évoluer en toute sérénité. En clair, ceci plus cela plus machin a conduit à cette espèce de vide de près de quatre mois. J'ai essayé de me mettre à la rédaction une centaine de fois sans y parvenir. Je pensais à trop de trucs, ou sinon je me disais « C'est du gros caca. Ils vont te jeter des pavés dans la face si tu postes un truc pareil ». Et plus les semaines passaient, plus cela me semblait insatisfaisant, car l'attente, donc l'exigence, serait accrue.
En parlant d'exigence, j'avoue que (et je sais pas comment le dire sans passer pour quelqu'un de complètement désaxé) parfois, ça me blase de voir dans des commentaires des critiques (attention, constructives, hein, toujours) où on relève des détails microscopiques et qu'on essaie de me coincer là-dessus. Ok, je suis une grosse faux-cul, car je ferais sans doute pire à votre place, haha (paie-toi ma gueule de schlag (je sais, ça fait beaucoup de parenthèses à la minute, mais j'ai un crédit à épuiser depuis tous ces mois d'absence)).
En fait, vu que j'adooore avoir raison quand il s'agit de mes fics, voire toutes les fics de l'univers, j'ai envie de m'arracher les cheveux par poignées quand on repère des failles dans mon récit, et dieu seul sait qu'elles sont nombreuses... Alors du coup, vexée comme Hitler après la Première Guerre mondiale, je ruminais une vengeance personnelle contre tous les lecteurs trop curieux, perspicaces et éveillés intellectuellement (rire sadique).
Tout ça pour dire qu'en fait, j'en étais arrivé à un point où je voulais juste écrire pour moi, et pas pour faire plaisir au voisin ou pour gagner un point de popularité or whatever. J'avais envie de retourner aux bases, de retourner dans l'état d'esprit où j'écrivais parce que ça me plaisait de trop et non pas par obligation tacite. Et je crois que, d'une certaine manière, j'ai perdu ça en cours de route. Surtout avec Nyx. Il y avait tellement d'attente, d'exigence, de commentaires, que je ne pouvais plus me louper. Je ne peux toujours pas me louper, en fait. Je parle comme si j'étais Antoine Daniel, tsais. Faut que je me calme. En gros, je schématise le paradoxe : votre avis me fait peur, mais j'aime avoir de vos nouvelles.
Ciao, et à la revoyure !
