Boulevard des Airs – Emmène-moi

Of Monsters and men – Organs

P!nk- Try

-o-o-o-o-

I heard them calling in the distance

So I packed my things and ran

Far away from the troubles

I had caused with my two hands

Along we traveled on, with nothing but a shadow

We fled, far away…

Of Monsters And Men – Mountain Sound

-o-o-o-o

Luke n'avait jamais mis les pieds dans un aéroport. Malgré son inquiétude, il n'avait pu s'empêcher d'en être fasciné. Des gens du monde entier couraient, s'ennuyaient, téléphonaient, dormaient dans une diversité de vêtements, de visages et de langues absolument étourdissante.

Pour l'heure, il portait une casquette pour cacher son crâne chauve et brûlé, bien enfoncée pour dissimuler le haut de son visage, et faisait la queue pour le contrôle de sécurité. Il s'impatientait, et n'était pas sûr que ses nerfs allaient pouvoir tenir. Il fallait dire qu'Amora était d'une compagnie absolument insupportable, soit totalement mutique et fermée, soit intarissable de répliques humiliantes. Il ne voyait pas pourquoi il devait subir autant d'embêtements, sans parler de courir le risque d'être reconnu puis arrêté, alors qu'il voyageait avec une satanée magicienne qui pouvait faire cent kilomètres en un quart de seconde.

Au bout d'un moment, alors qu'il avait cru que la queue se mettait en mouvement mais qu'ils n'avaient avancé que d'un demi-pas, il n'y tint plus et chuchota :

« Je peux savoir pourquoi on prend l'avion alors que tu peux nous téléporter ?

- J'ai plus de deux mille ans, moustique, tu devrais avoir un peu plus de considération sur l'utilisation de mon énergie vitale.

Drama-queen, grommela intérieurement Luke.

- Je te rappelle que je suis recherché par le Shield, fit-il en baissant encore la voix, et sans doute le monde entier à l'heure qu'il est. Est-ce qu'on n'est pas en train de prendre des risques inutiles ?

- Relax, lança Amora d'un ton détendu, lorsqu'on est partis, leurs caméras de surveillance ont montré une de mes illusions, et je n'ai pas laissé de survivants qui pourraient les démentir.

Avec son passif, Luke s'interdit de frissonner à la phrase cruelle, et demanda plutôt :

- Et c'est quoi, cette illusion ?

- Tu te fais enlever par une escouade de russophones.

- Ah.

- Sachant que tu n'étais pas censé être détenu chez eux, expliqua Amora, le Shield en a pour des mois de négociations diplomatiques. Avec un peu de chance, ils vont croire au mensonge quand le Kremlin niera être à l'origine de l'opération. Si c'est le cas et qu'ils s'obstinent, les Russes comprendront qu'ils auront à gagner au change, et les mèneront en bateau à leur tour, en leur faisant croire qu'ils te détiennent. Dans tous les cas, nous sommes tranquilles jusqu'à ce que nous quittions Midgard.

- Tu es calée en géopolitique terrienne, ne put que balbutier Luke.

- C'était en option à Asgard. Thor a pris le Groot, je suppose que c'était adapté à ses capacités intellectuelles, fit-elle dans un ricanement sans voir la tête perplexe de Luke. Bref, à mes six cent ans, j'ai dû quitter le cursus général pour approfondir les études de magie. Vous voir vous agiter m'a manqué, alors j'ai continué à lire les corbeaux vous concernant. J'ai adoré toute votre guerre froide, vraiment, très réussi, fit-elle avec légèreté et presque nostalgie.

Luke avait arrêté depuis longtemps d'essayer de comprendre.

- Et donc, osa-t-il finalement demander, pourquoi on va aux Bahamas ? J'ai besoin de vacances aussi, mais est-ce le bon timing ?

- Le sarcasme te va mal, moustique. On y va parce que c'est la destination terrestre la plus proche de votre spatioport.

- What ? s'étrangla l'adolescent dans un chuchotement interloqué. On a un spatioport ?

- Quand je te dis que tu ne connais rien à ta planète, soupira Amora.

- Mais où est-ce qu'il est caché ? Ce n'est plus possible maintenant, on a des satellites, google maps, mince ! Où est-ce qu'on peut cacher un spatioport entier ?

- Vous appelez cette zone « le Triangle des Bermudes ».

- … Sérieusement ?

- Quoi, sérieusement ?

- Alors les accidents, c'était vraiment les extraterrestres ?

- Eh, oh, se défendit Amora, on n'y est pour rien, nous. C'est vous qui avez commencé à éliminer les avions qui perçaient le bouclier magnétique pour garder ça secret.

Ils arrivèrent devant les tapis roulants et durent se taire. Luke y déposa son sac à dos, passa le portail automatique, et soupira intérieurement de soulagement. Il était stupide de penser qu'un détecteur de métal puisse repérer qu'il ait des pouvoirs, ou qu'il était la réincarnation du terroriste Loki, mais les différentes étapes de sécurité l'angoissaient tout de même.

Celle qu'il appréhendait le plus était sans doute l'étape de vérification des passeports, les leurs étant deux simples carnets de notes tendus par Amora. Mais l'employée les regarda avec naturel, les tourna, releva la tête pour comparer leurs visages avec des photos inexistantes, puis les leur rendit en lançant :

- Merci, bon voyage.

- Et ça, chuchota Luke une fois qu'ils se furent éloignés, ce n'est pas gaspiller tes pouvoirs ?

- Produire une petite illusion, au lieu de déplacer tous nos atomes sur deux mille kilomètres puis les remettre tous à la bonne place ? Non moustique, ça, ça s'appelle économiser mes pouvoirs."

Ils se rendirent à leur porte d'embarquement, Amora refusa de lui payer un donut, et ils montèrent à bord.

"Tu aurais pu me laisser le hublot, bougonna Luke en bouclant sa ceinture.

- N'y compte même pas.

- C'est la première fois que je prends l'avion !

- Moi aussi figure-toi. Je ne viens pas sur Midgard si souvent que ça, et ce n'est pas pour passer des heures à attendre au milieu d'une foule de midgardiens stupides et malodorants.

Luke leva les yeux au plafond de l'appareil et souffla par le nez, comme il en avait désormais l'habitude en compagnie d'Amora. À coté, subir la thèse d'Amandine prouvant par a plus b qu'il était un handicapé des sentiments à un stade critique, c'était du pur bonheur.

Il songea soudainement à quelque chose, et prit son courage à deux mains pour affronter le sale caractère de sa sauveuse.

- Eh, Amora, l'interpella-t-il. Tu te souviens des dernières paroles d'Hela ?

- Son sermon sur le destin ? Oublie ce qu'a dit cette petite sorcière.

- Ça faisait très « Destination finale », son truc.

- Encore une de tes références ? soupira la magicienne.

- C'est un film midgardien, expliqua Luke en remarquant qu'il commençait à copier le langage de son alliée. En gros, parmi un groupe d'amis, quelqu'un a une vision d'un accident qui va se produire, et grâce à ça, leur évite la mort. Sauf que la Mort va se venger et les reprendre un par un, tous dans des accidents horribles. La seule façon de s'en sortir, c'est de tuer quelqu'un d'autre.

- Intéressant, constata Amora, il faudra qu'on le regarde.

- Il y en a cinq.

- Oui, alors non. De plus, je suis sûre que c'est un ramassis de bêtises aussi énorme que votre Star Wars. Combien de fois il faudra vous dire qu'il n'y a pas d'explosions dans l'espace ?

- Et donc, la recentra Luke, si on remonte le temps, c'est ça qui va se produire ? Ceux qu'on aura sauvés, ils vont tous mourir quand même ?

- Non, abruti, sinon je ne m'échinerais pas à remonter le temps. C'est Thanos qui a perturbé le destin. C'est pour cela que l'univers entier le déteste. Et pas parce qu'il tue tout le monde, ça c'est normal.

- Ce n'est pas ce qu'elle a dit, persista Luke en croisant ses bras.

- Oui, booon, céda Amora, disons que je veux en sauver plus que prévu. Et comme mon âme vaut suffisamment cher pour les rembourser, elle veut juste me prévenir qu'elle va sans doute me prendre avec Thanos.

- En sauver plus, tu comptes Trin' dedans ? s'enquit Luke, profondément chamboulé à l'idée de devoir sacrifier une alliée pour sauver quelqu'un mort par sa faute.

- Qui ça, ton Midgardien ? Arrête, ça vaut une demi-âme ces machins-là, Hela s'en fiche. Nan, elle parle d'Asgardiens comme moi, qui en valent quelques centaines.

- Ce n'est pas très juste tout ça, une âme est une âme, non ? s'agaça Luke.

- Écoute-moi moustique, fit Amora en se tournant vers lui avec l'air de vouloir l'étrangler, comme à chaque fois qu'il ne comprenait pas quelque chose suffisamment vite. Plus une âme a une espérance de vie longue, plus elle a d'impact sur celles qui l'entoure, et donc sur l'univers. Tu me suis jusque là ? C'est comme comparer un éphémère à un baobab. Qui a capitalisé le plus d'expérience, des souvenirs, d'émotions, de tragédie, de joie et de sagesse dans sa vie ? L'un a vécu quelques heures, l'autre plusieurs milliers d'années, et la valeur de leurs âmes n'a rien à voir. Et Trin' et Brune, c'est pareil.

Pour Amora, les Midgardiens etaient des éphémères. C'était donc de là que venait son stupide surnom de « moustique ». Luke espéra qu'elle surnommait tous les midgardiens ainsi, et que ce n'était pas personnel. Mais s'il lui demandait, elle serait capable de mentir pour l'énerver.

Tant pis, il voulait savoir.

- Oui, tu n'es pas un midgardien ordinaire, tu vas normalement vivre plus longtemps. Tu n'es pas un éphémère, tu es un moustique.

À la place de s'énerver, et bien que certain de se faire rembarrer sans obtenir de réponse, Luke s'enquit :

- C'était qui pour toi, cette Brune ?

- Ce qu'était Trin' pour toi, avoua de manière surprenante Amora. Maintenant fous-moi la paix moustique, se braqua-t-elle finalement, tu m'énerves, à faire bzz bzz autour de moi comme ça. Dors un peu, tu veux ? Tu ne la mets jamais en veilleuse ? Ces douze dernières heures, tu as failli te faire tuer, t'es vraiment fait tuer, puis tu as ressuscité. Tu ne crois pas que ça mérite une sieste, et de me foutre la paix jusqu'aux Bahamas ?

- J'ai passé trop de temps attaché à un lit, marmonna Luke en la provoquant intentionnellement. J'ai besoin d'agir.

- Ne me force pas à t'assommer. Je me contrefiche de ton sommeil, j'ai besoin que tu me laisses tranquille avec tes questions. »

Luke la foudroya du regard, la magicienne lui renvoya des éclairs plus meurtriers que les siens, et l'adolescent finit par détourner les yeux dans un long chip méprisant.

Il leva la tête vers le plafond de l'appareil, et constata qu'il était effectivement épuisé.

Après ce qu'il lui parut une poignée de secondes, Amora lui lança dans l'oreille :

« DEBOUT MOUSTIQUE. On est arrivés. »

De mauvaise humeur et encore endormi, Luke se laissa à nouveau guider à travers les mêmes contrôles, et ils dépassèrent tous les touristes à la peau trop pâle pour le climat local qui attendaient leurs monstrueux bagages.

Lorqu'ils mirent un pied dehors, la différence de chaleur et d'humidité fut stupéfiante. On était mi-mai, et pourtant, Luke avait envie de retirer tout ce qu'il avait sur le dos. Habitué au climat sec de Cleveland, il trouva également l'air très lourd, voire poisseux.

« Les gens vont en vacances ici ? s'étonna-t-il avec le nez froncé d'inconfort.

- Si cela peut te rassurer, je ne comprends pas non plus. Je préfère la forêt.

Comme si Amora s'était subitement rendue compte qu'elle était trop amicale, elle lui aboya :

- Allez, on bouge ! On n'a pas de temps à perdre, je te rappelle, tu veux que Thanos tue la moitié de l'univers parce que tu traînes ?

- C'est toi qui sais où on doit aller ! protesta Luke. Si jamais t'avances, là, oui, je vais te suivre !

- Il faut qu'on bosse sur ton insolence, moustique !

- Il faut qu'on bosse sur ton sale caractère !

- Tais-toi ou je t'en colle une !

- Vas-y, essaie, pour voir !

De manière très déstabilisante, Amora se mit à lui sourire, avant de lui lancer :

- C'est bien, tu reprends du poil de la bête. C'était pénible de te voir te recroqueviller à chaque mot.

- Attends, t'es dégueulasse avec moi depuis le début, juste pour ça ?

- Non, parce que tu es insupportable. »

Luke jeta définitivement l'éponge et décida de l'ignorer jusqu'à ce qu'ils volent la gemme à Thanos.

Ils prirent un taxi pour les emmener au port, Amora débitant l'adresse dans une parfaite langue locale, ce qui enthousiasma grandement le chauffeur. Alors qu'ils papotaient dans des accents chaleureux et inconnus, Luke se dit que la magicienne était vraiment étonnamment à l'aise sur Terre. Elle devait souvent se mêler parmi eux et vivre sans pouvoirs, comme un Américain allant en vacances dans un pays du Tiers-monde. Il y en aurait d'autres comme Luke sur Terre qui se cacheraient discrètement ? Il serait moins seul dans son cas qu'il ne le pensait ?

Il regrettait maintenant de ne pas être allé dans cette école de mutants dont son père lui avait parlé. Il était curieux de découvrir d'autres capacités, et de tenter de les reproduire avec sa magie. Et puis, s'il revenait un jour sur Terre, il doutait de pouvoir reprendre sa vie d'avant.

« Allez, descends moustique, c'est ici. »

Le taxi redémarra en leur faisant de grands signes, montrant qu'il avait beaucoup apprécié la jeune femme. Luke fronça le nez. S'il savait. Avec ses deux mille ans, Amora aurait pu être l'une de ses aïeules au centième degré. Il était vrai qu'elle donnait plutôt l'air d'avoir trente-cinq ans, passant sans problème pour la mère célibataire de Luke, ce qui les arrangeait bien. L'ado écarquilla soudain les yeux. C'était quoi, une mère, était-ce agressif comme elle, ou gentil comme un père ?

« Brolduk, jura soudainement Amora, interrompant ses pensées. Tout a changé ici, la boutique n'est plus là.

- Quelle boutique ? s'enquit Luke.

- Une boutique de souvenirs, qui sert d'entrée cachée vers le spatioport, qui lui est à trois cent kilomètres d'ici. Il faut absolument que je la retrouve.

Luke se mit à chercher autour de lui, mais des boutiques de souvenirs, de serviettes de plage et de bouées fluos, il y en avait des centaines autour d'eux. Et au bout d'une ruelle, entre deux bicoques, un carré d'un bleu hypnotisant.

- Je n'ai jamais vu la mer, avoua soudainement Luke.

- Sérieusement ? s'étonna Amora en tournant la tête vers lui, l'air étonnamment concernée.

- Je n'ai vu que Cleveland et New York dans ma vie, expliqua l'adolescent avec un brin de honte.

- S'il y a bien un truc joli sur votre planète, c'est la mer. Bon, je vais traîner dans le port, pour essayer de retrouver cette satanée boutique de souvenirs. Va voir la mer. Rendez-vous ici à, mettons, seize heures. Prends-toi quelque chose à manger, ordonna-t-elle en lui filant dix dollars, j'ai vu de vrais moustiques plus épais que toi. Ne te fais pas repérer ou je te re-brise la nuque, fit-elle agressivement en lui plaquant des lunettes de soleil sur le nez. »

Luke se détourna et commença à s'éloigner, retirant les lunettes pour se masser le nez en ronchonnant. Un objet lui vola dans l'arrière du crâne, et il émit un cri de douleur outré en se retournant.

« Crème solaire ! lui hurla dessus Amora. Je suis sérieuse, si tu t'es transformé en un homard hideux, je te laisse ici !

- Je te déteste ! répliqua Luke sur le même ton en ramassant le flacon orange.

- Encore heureux !

- Dégage !

- Fais-moi un beau château de sable ! »

Luke s'éloigna à grand pas furieux. Cette femme était insupportable. Il avait vraiment hâte de trouver Thanos ; soit il mourrait, soit tout rentrerait dans l'ordre. Dans les deux options, il ne voyait plus Amora.

Au bout de la rue lui apparut soudain une étendue de sable doré, et d'immenses rouleaux blancs et turquoises.

La puissance de l'eau lui fila des frissons.

Trin' n'avait sans doute jamais vu la mer, et lui, son père ne l'y avait jamais emmené.

Il s'avança plus près et se laissa tomber sur la plage brûlante. Il contempla l'immensité pendant un long moment, assourdi par le fracas des vagues, se sentant subitement épuisé. Assis sur le sable, ses genoux contre son torse, et sous un ciel bleu si immense qu'il aurait pu l'avaler, Luke éclata soudain en sanglots. Les larmes qu'il retenait depuis sa libération tombèrent sur le sable, et retournèrent à l'océan. Il eut l'impression d'essorer son chagrin jusqu'à se froisser le cœur, et d'être laissé complètement sec, sans la moindre goutte d'eau en lui.

Au bout d'un long moment, il parvint à se calmer. Il sortit de son sac les serviettes en papier qu'il avait prises dans l'avion, et se moucha en se sentant heureux d'être seul sur cette langue de sable. Entre deux vêtements, il tomba sur son Starkpod encore à soixante-dix pourcent, et remercia silencieusement son père. Il mit ses écouteurs dans ses oreilles, et écouta Try, de P!nk. Il savait que c'était la chanson qui avait donné à Trin' le courage de se déclarer au cinéma, deux mois plus tôt.

Ce n'était pas parce que le chagrin brûlait dans sa poitrine qu'il allait mourir. Il devait se lever, et tenter le coup.

Il fut seize heures, alors il contempla une dernière fois la mer, puis retourna d'où il venait. Au bout de la ruelle, Amora l'attendait déjà. Elle avait trouvé des lunettes de soleil et une casquette vert pastel. Il se souvenait que son père lui avait dit avec sarcasme que c'était la panoplie intitulée « je suis un citoyen ordinaire et non un super-héros ».

« Tu as fait fort, moustique, l'accueillit la magicienne. Je n'avais jamais vu quelqu'un attraper un coup de soleil aux yeux avant.

- La ferme, marmonna-t-il.

- Contrairement aux apparences, je ne moque pas. C'est normal de pleurer après avoir retrouvé sa liberté.

- Fais pas semblant de me comprendre, cracha soudain Luke. En quelques jours, j'ai tout perdu. Mon copain, mes amis, ma liberté, mon père et ma magie. Tu peux en dire autant ?

- Moi, au moins, je n'ai pas perdu mes couilles, pleurnichard, renifla Amora avec son éternelle expression pas impressionnée. Rien n'est jamais perdu pour toujours. Sauf pour les petites fourmis midgardiennes, peut-être. Mais toi, tu as l'âme de Loki entre tes côtes. Si tu arrêtes de chouiner cinq minutes, tu vas pouvoir te battre pour récupérer ce que les Nornes t'ont pris. Cette discussion est terminée et je t'emmène au spatioport, ou bien je t'achète une boîte de mouchoirs, et tu restes là à pleurer jusqu'à la fin de tes jours ?

- T'es vraiment rien qu'une connasse, marmonna Luke en lui emboîtant le pas. »

Il rentra la tête dans ses épaules un quart de seconde avant de se recevoir une taloche à lui briser à nouveau la nuque.

« Tu es très mal élevé, mais j'aime déjà mieux ça. Remets tes lunettes, tu as vraiment une tête affreuse.

- J'ai été très bien élevé, c'est juste que le respect doit être réciproque.

- Une patrouille approche, moustique idiot, mets tes lunettes, insista Amora. Sois sûr que si ton signalement est diffusé quelque part sur Terre, c'est bien ici. »

Ils se mirent à avancer, et croisèrent quatre policiers qui parurent ordinaires à Luke, à l'exception d'un petit scanner étrange à leur ceinture. Il en fit part à Amora, qui lui répondit :

« Diffuseur holographique de portrait robot. Au moindre petit doute, ils te scannent avec ça, et ton visage est testé pour tous les profils criminels de la galaxie.

- Et les touristes ne se doutent de rien, qu'on peut accéder à un spatioport à partir d'ici ?

- On cache plus facilement quelque chose au milieu d'un bazar fait de plein d'autres choses. Un humain dans une foule, un arbre dans une forêt, une boutique de souvenirs au milieu d'autres boutiques de souvenirs. »

Amora s'était subitement arrêtée, et Luke suivit son regard. Un magasin de touriste tout à fait ordinaire se tenait devant eux. Il y avait des bouées flamands rose et des serviettes de plage en forme d'ananas. La glorieuse entrée du spatioport de la Terre.

Le plus triste était que s'il s'en sortait vivant, Luke ne pourrait raconter ça à qui que ce soit, car personne ne le croirait.

Alors qu'ils allaient entrer, son ventre émit un gargouillement sonore.

« Je t'avais dit de manger ! le sermonna Amora. Bon, ce n'est pas grave, j'ai faim moi aussi, et j'aurai davantage de réserve de magie si on se nourrit. Des idées ?

- Un cheeseburger, répondit Luke sans réfléchir.

- Typiquement américain ça, le goût de chiotte en nourriture.

- Mon père mangeait toujours un cheeseburger après avoir été enlevé.

- Il l'a été souvent ?

- Quelque fois.

- Bon, pourquoi pas, après tout, je sors d'emprisonnement aussi. Mais un vrai cheeseburger, alors. »

Ils trouvèrent finalement une petite baraque avec des burgers maison. Luke dut reconnaître qu'ils étaient meilleurs que ceux des fast food dont il avait l'habitude, et que ça lui rappelait même le meilleur burger de sa vie, celui de son premier jour d'école. Son père l'avait emmené pour le féliciter pour avoir passé l'épreuve avec brio et sans avoir révélé ses pouvoirs. En une matinée, il s'était même déjà fait son premier copain d'école : Trinité.

« Tu chouines, lui reprocha Amora quand elle surprit son regard mélancolique.

- Non, protesta Luke, je me rappelle.

- Le passé est passé, moustique, c'est dans le titre. Il t'a construit, il a fait de toi qui tu es, mais il est contreproductif de rester tourné vers lui.

- Je ne suis pas d'accord, nia calmement Luke. Est-ce que ce n'est pas parce que tu chéris ton passé que tu trouves la force de voler une gemme à un type comme Thanos ? Parce que ça va te permettre d'y retourner ?

Le poing sur la table le fit à peine sursauter, prouvant qu'il commençait à s'habituer aux sautes d'humeur imprévisibles de la magicienne. Les autres clients se tournèrent vers eux, se rendirent compte qu'il s'agissait d'un adolescent qui avait dépassé les bornes avec sa mère, et retournèrent à leur assiette.

- Tu ne sais rien de moi, moustique, lança Amora d'une voix basse et menaçante. Ne fais pas comme si c'était le cas.

- Et toi, tu pourrais arrêter d'être un yoyo émotionnel ? lança Luke sans se laisser impressionner. Je pensais qu'avoir deux mille ans rendait sage et paisible.

Amora se renfonça dans son siège en soufflant par le nez, et lança :

- Je ne sais pas quel autre stupide film t'a mis cette idée dans la tête…

- Star Wars, tu l'as vu Star Wars, pas vrai ? Bah Yoda, il lance des trucs incompréhensibles comme toi, mais au moins, il ne pète pas des gros câbles dans les restos, lui.

- Star Wars est un ramassis de bêtises sur tous les points. Vivre deux mille ans est une expérience difficile, il n'est pas rare de devenir fou ou instable vers les dernières centaines années de sa vie.

- Comme pour Loki ? s'enquit doucement l'adolescent.

- Tu en discuteras avec lui ultérieurement. Mais oui, un peu comme Loki. Les émotions s'accumulent, et deviennent plus extrêmes qu'avant, concéda l'Asgardienne en pliant et dépliant ses doigts. Thor déclenchait toujours un typhon ou deux chez vous dès que Loki faisait des siennes.

- Il en déclenchera d'autres quand sa fille lui présentera quelqu'un, je pense, se moqua Luke.

Subitement, Amora leva la tête pour planter ses yeux dans Luke, comme cherchant pourquoi il avait dit une chose pareille. L'adolescent en fut mal à l'aise très rapidement, et marmonna en cherchant à échapper au regard :

- Quoi, qu'est-ce que j'ai dit ?

- Tu ne sais donc pas ?

- Je ne sais pas quoi ? fit Luke en s'inquiétant immédiatement.

- Il y a environ un mois, Thanos a rasé Xandar, une base stellaire importante, pour y récupérer une autre gemme, celle du pouvoir. Décidant qu'il était temps d'intervenir, Thor a préparé une expédition pour le combattre. Cet idiot s'est fait tuer avec de nombreux guerriers et… guerrières valeureuses d'Asgard, souffla-t-elle en tentant de cacher son instant de faiblesse. C'est l'agitation du retour des survivants de l'escouade qui m'a permis de m'échapper des geôles du palais.

- Thor est mort, balbutia Luke, complètement sous le choc. Thor est mort, et nous, on va s'attaquer au type qui l'a tué ?

- C'est l'idée, oui.

- Mais c'est du suicide, gémit Luke avec panique. Thor était un dieu, et nous, on est quoi, à coté ?

- J'ai dit que je n'étais pas sûre qu'on s'en sorte vivants. Mais pas que c'était du suicide.

- Tu es forte à ce point-là ?

- Non, j'ai besoin de tes pouvoirs pour réussir.

- Mais, mais je croyais que tu voulais le trouver en cinq jours, et tu as dit que je ne pourrais pas me servir de mes pouvoirs avant six semaines !

- Calme-toi, moustique, tes semblables nous regardent.

Luke jeta un regard autour d'eux, et les autres clients baissèrent rapidement le regard vers leur plat.

- Je vais t'emmener sur une planète, reprit doucement Amora, appelée Něråma.

- Néraema ?

- Něråma.

- Něræma, réessaya Luke.

- C'est mieux. Le temps s'y écoule très lentement là-bas. Je prendrai le temps de t'entraîner au combat et de rééduquer ta magie. Et seulement ensuite, nous partirons chercher des alliés, et trouver Thanos.

- Des alliés ? releva Luke.

- Ils s'appellent les gardiens de la galaxie. Ce sont eux qui ont empêché à un sbire de Thanos de mettre la main sur la gemme. »

D'accord. Thor était mort, et c'était horrible, et ils allaient mourir. Pourtant, de manière complètement aberrante, Amora avait l'air ridiculement confiante. Au moins, ils n'allaient pas s'attaquer à Thanos tout de suite. Mon dieu, il allait en faire des cauchemars toutes les nuits. Tout ça pour, apparemment, une pierre au pouvoir de remonter le temps, parmi d'autres, aux noms différents. Aux pouvoirs différents ?

« Tu pourrais m'en dire plus sur ces gemmes ?

- Je t'en parlerai quand nous serons en route vers Něråma. Pour l'instant, ne perdons pas plus de temps. »

Ils payèrent leur repas, sortirent du restaurant, et traversèrent la rue pour entrer dans la boutique de souvenirs. Amora dépassa sans les regarder les étagères portant des petites statuettes de vahiné, et alla se planter face au comptoir. Luke la suivit avec précipitation pour l'entendre dire :

« La crème solaire a beaucoup augmenté cette saison.

- Nous avons des stocks en gros qui pourraient vous satisfaire, fit le commerçant en se levant pour les guider vers l'arrière boutique.

Ils passèrent derrière un rideau de coquillages blancs qui cliquetaient en s'entrechoquant, et se retrouvèrent face à une porte blindée. Tandis que le faux commerçant tapait un code à seize chiffres, Luke chuchota :

- C'était quoi, ce mot de passe ridicule ?

- Oh, la ferme, le chambra Amora avec un léger sourire d'amusement. »

Luke sourit à son tour. Il commençait à mieux cerner l'Asgardienne et son sens de l'humour.

La porte s'ouvrit, le commerçant les invita à passer, et la referma derrière eux. Luke promena ses yeux partout avec surprise. La pièce ultra moderne et vide tranchait avec le fouillis de la boutique qu'ils venaient de quitter. Les seuls éléments notables étaient un cercle lumineux fixé au sol, ainsi qu'une porte ovale donnant sur un petit habitacle blanc, et deux hommes lourdement armés.

« Bonjour et bienvenue, leur dit celui de droite. Pourriez-vous éviter de parler de planètes et de pouvoirs dans les restaurants du port ? La confidentialité et la sécurité de cette entrée sont un challenge suffisamment difficile.

- Ce sera fait, nos excuses, murmura Amora en filant doux pour une raison inconnue de Luke.

- Mettez-vous un par un sur le cercle lumineux.

- Vas-y chaton, fit la magicienne en prenant son sac et en poussant doucement l'adolescent vers la machine. Allez, n'aie pas peur. »

Le surnom soudain effraya presque davantage Luke que les deux mitrailleuses des deux gardes. Il comprit rapidement que c'était leur couverture mère-fils, et fit comme si c'était normal. Il se mit avec prudence sur le cercle, qui se mit à briller plus fort, et tout à coup, des centaines d'hologrammes se mirent à défiler en transparence sur son corps.

Fasciné par la technologie avancée, Luke leva sa main, qui une seconde avait trois doigts, la seconde d'après était un tentacule, puis un filament, une pince, un sabot, une nageoire…

« Restez tranquille, voyageur, intervint un des hommes.

- Ne bouge pas, chaton. Veuillez l'excuser, c'est sa première fois. »

Le défilement des corps et des visages avait beau être extrêmement rapide, le processus dura longtemps. Jusqu'à ce que, comme Amora le craignait, la machine ne se stoppe, l'hologramme de l'adolescent recherché ayant retrouvé son original. Les gardes mirent Luke en joue, tandis qu'une voix enregistrée rapportait d'une voix fluide :

Correspondance à quatre-vingt-dix-neuf pourcent. Luke Yinsen Stark, terrien, porteur de superpouvoirs, auteur d'une tuerie de masse.

Par précaution, Amora avait joué la mère célibataire niaise et innocente pour pouvoir se glisser entre les deux douaniers. Sans perdre une seconde, elle plaqua ses paumes sur leurs tempes, et affirma d'une voix calme mais ferme :

« Vous n'avez pas reconnu cet enfant et vous allez nous laisser monter dans cette capsule.

- Rien à signaler, fit le douanier de gauche en baissant son arme, veuillez s'il vous plaît monter à bord de la capsule. »

Le douanier de droite cessa également de menacer Luke, et ce dernier, après avoir hésité, se mit à courir vers la deuxième petite pièce ronde et blanche. Amora attendit quelques secondes, puis retira rapidement ses mains, récupéra le sac de Luke et se précipita à son tour. Une fois à l'intérieur, elle appuya sur les boutons de fermeture et de départ, et la capsule se mit en mouvement pour plonger vers le sol.

Déterminant que le danger était passé, Luke se tourna vers Amora et se moqua :

« Tu es un jedi, en vrai. Tu vois que Star Wars, ce n'est pas que des conne… »

Amora vacilla et Luke se précipita pour la stabiliser et la faire s'asseoir sur la banquette. Bon sang, pourquoi était-elle aussi lourde ? À vue de nez, il aurait dit soixante-dix kilos, pas deux cent !

« Hey, s'inquiéta-t-il, ça va ?

Elle opina de la tête, prenant quelques secondes pour se reprendre avant de répondre :

- Le contrôle mental élaboré demande beaucoup d'énergie. Nous avons pris l'avion dans l'hypothèse où j'aurais à faire ça. Content, à présent ? fit-elle en levant des yeux sévères vers lui.

- Pas trop, murmura Luke, parce que nous sommes toujours sur Terre, et que tu as l'air à sec.

- Cela devrait aller, à présent. Votre spatioport a beau être récent, c'est l'un des plus mal famés de la galaxie. Soumettre les gens au fichier galactique avant d'entrer est une pure hypocrisie. »

Luke faillit perdre l'équilibre quand la capsule arrêta de descendre et changea brusquement de direction. Les parois auparavant blanches se firent transparentes, et les lumières de la capsule montrèrent un paysage de fond marin.

« Wow, souffla Luke en observant les coraux chatoyants.

- C'est assez sympa ce qu'ils ont fait, concéda Amora. Trois cent kilomètres de rail menant directement au spatioport, en quelques minutes. »

D'abord sceptique sur le temps de trajet donné par la magicienne, il sentit progressivement l'accélération peser sur son corps, et dut s'asseoir à son tour. Les poissons et les coraux passaient maintenant beaucoup trop vite pour qu'il puisse distinguer quoi que ce soit.

« Bien, lança Amora pour lui faire quitter sa contemplation. Règle numéro 1 dans ce spatioport, tu ne me quittes pas d'une chaussure.

- Semelle, corrigea aussitôt Luke.

- C'est pareil, s'agaça-t-elle. Règle numéro deux. Ils ont été bannis il y a une trentaine d'années, mais on n'est jamais trop prudents : dans ce spatioport traînent peut-être des Skrulls. Tu ne dois faire confiance à personne, surtout pas aux enfants et aux personnes âgées. Si jamais pour une raison quelconque, nous sommes séparés, à mon retour, tu dois me poser une question personnelle.

- Je croyais que je ne te connaissais pas, fit Luke avec un sourire de petit malin.

- Très drôle, moustique. Mon alcool préféré est le chouchène elfique. On récapitule : si un enfant trébuche et tombe, tu…

- … L'aide ? proposa-t-il.

- FAUX ! Tu t'écartes et tu observes ton environnement à la recherche d'autres menaces.

- Ça n'a aucun sens ! protesta énergiquement l'adolescent.

- Là-bas, ça en a, et tu veux rester en vie maintenant, pas vrai ? Bon, de toute façon, tu ne me quittes pas d'une chaussure.

- Semelle.

- ON S'EN FOUT. »

Dans quelques secondes, vous serez arrivés au Spatioport de la Terre, les interrompit une voix enregistrée. Nous vous rappelons que vos armes doivent être référencées et conformes à la réglementation. Merci de bien vouloir surveiller vos bagages et effets personnels. Tout le personnel du spatioport vous souhaite un excellent voyage dans nos système solaire et galaxie.

La capsule ralentit progressivement, puis se mit brusquement à monter en ligne droite. Au bout d'une poignée de secondes, elle ralentit encore, se stoppa, et ouvrit ses portes. La lumière vive aveugla leurs yeux qui s'étaient habitués au bleu sombre des fonds marins. Dévoré par la curiosité, Luke baissa ses lunettes de soleil qui étaient sur sa casquette, attrapa son sac, et sortit de la capsule. L'adolescent fit quelques pas sur le quai, mangeant du regard ce qu'il voyait. Après un long moment de contemplation, il ne réussit à souffler qu'un très éloquent :

« Wow. »