NdA : Mes scones à la confiture, nous voilà donc au commencement du chapitre 35 de nos Jolies Choses... Je dis les miennes, les vôtres, les nôtres ; parce que vu vos commentaires fabuleux elles vous appartiennent aussi d'une certaine façon. Malheureusement, un manque de temps terrible dû à la rentrée ne m'a permis d'envoyer une réponse qu'à quelques uns d'entre-vous... J'espère que vous avez passé de bonnes vacances et que votre rentrée démarre en douceur, dans la joie et la bonne humeur, ohoui ! Cette vignette adopte un ton différent des précédentes puisque nous entrons dans l'univers un peu impitoyable de l'adolescence ivre. J'ai envie de dire : BIENVENUE !


Ceux qui pouvaient être


Les anciens de Poudlard nomment cela « l'Initiation », avec des airs pompeux de grands prêtres.

Des années plus tard, les garçons de cinquième année s'en souviennent plus sinistrement sous l'appellation de « première Cuite » ; le souvenir olfactif d'un désinfectant fraîcheur boisée pour fosse sceptique se superposant parfois au faste avec lequel la chose a été présentée.

Quinze ans : l'âge d'homme, bande de petits agneaux, informe-t-on avec des voix suffisantes Al, Scorpius et les autres garçons de leur année lorsqu'ils pénètrent d'un pas hésitant dans l'Antre sacrée (juste l'utile et magnanime Salle sur Demande, largement découverte et usitée). Leurs homologues féminines sont invitées au spectacle, installées en hauteur, sirotant leurs jus de citrouille et détaillant avec des yeux de hyènes réjouies leurs condisciples masculins prêts à être bizutés avec cérémonie par leurs ainés.

Elles pensent avoir été conviées en leur qualité de grand public ; aucune n'a conscience que l'estrade sur laquelle elles sont perchées, vue du dessous, est rendue tout à fait transparente par un charme. Une vue imprenable censée motiver les agneaux. Rose Weasley, prévenue par son cousin, est venue en pantalon. Un soulagement pour la « stimulation » des initiés : elle est bien la seule.

C'est d'ailleurs James Potter II, qui, habillé d'une longue toge d'un violet éclatant, préside à l'ouverture de la vingt et unième Initiation de l'Histoire de Poudlard, les bras levés tel le Christ rédempteur.

Scorpius, qui a déjà eu maintes fois l'occasion de boire des vins de toutes sortes au cour de certains dîners, s'étonne, à mesure que les verres de rhum s'enchaînent, de percevoir avec un certain détachement tout le bouillon de soupe qui semble envahir sa boîte crânienne. Quand vient son tour, il entame le parcours d'obstacle d'un pas conquérant et presque sans tituber. Derrière lui, Al s'en sort beaucoup moins bien. Un septième année magnanime et plein de pitié lui tend le bras pour l'aider à surmonter sa sixième chute.

Vient le moment de la distribution des trophées, censés attester pour chacun de leur passage de l'état de gamin vaguement sexué à celui de véritable mâle. Les garçons de Serpentard sont les premiers à être décorés.

Endy Kincup se voit ainsi remettre un sachet plastique dont il ne sait que faire (« je te remets ce présent à ton image, parce que comme lui, tu aimes flotter au vent, la tête pleine de courants d'air », l'informe James), tandis que Donald Morisson brandit, ému aux larmes, une énorme boîte de conserve en cuivre (« parce que, mon petit Dono, en tant que conteur d'histoires géniales tu sembles toi aussi plein de haricots blancs fondants »). Flavien Corners inspecte, dédaigneux, sa bouteille de ketchup trop légère (« Flav', tu es comme cette bouteille vide ; sous un emballage prometteur, on a beau te secouer ardemment, rien de ce qu'on espère ne sort jamais de toi »).

Quand à Scorpius, il se tient très droit, transpercé d'ivresse et d'importance, au moment où James lui passe un collier en papier toilette autour du cou. (« Parce que certaines personnes ici connaissent ton rapport affectif avec le PQ... Ceci, pour que dans cette nouvelle étape de ta vie, tu ne perdes pas la main. ») A côté de lui, les yeux mouillés d'hilarité, Al contemple sa récompense : une photo de canard sauvage découpée dans un magazine de chasse moldu. (« Comme toi, une créature bruyante et ailée qui se passe de commentaires. »)

Al penche sur le côté, comme la tour de Pise. James, faisant mine de rajuster l'ornement sur les épaules de Scorpius, murmure à celui-ci :

- Si je vous permets de vous éclipser avant la fin des réjouissances, tu me promets de mettre tout de suite ce grand larron au lit ?

Scorpius sourit avec - il l'espère - beaucoup de perversion.

- Que dirait ta petite maman si elle savait que son fils ainé s'amuse à saouler son candide cadet parmis d'autres enfants, tss tss...

- Tu manques de persuasion, Malfoy, surtout avec tes yeux bilouteux.

- Qui est bilouteux ?! s'écrie Al en regardant autour de lui d'un air outragé.

James ajoute perfidement, dans une sorte de vocation ratée de Serpentard :

- Et avec tous les sons douteux qui provenaient de la chambre de Al pendant les vacances, je doute qu'avaler un verre cul sec soit la chose la plus innocente qu'ai fait mon délicieux petit frère...

- Ça va, ça va, marmonne le blond, dépité par les légumes trempant dans son esprit qui l'empêchent de répliquer aussi aisément qu'à son habitude. Assure-nous une brèche et j'emmène ce jeune homme faire de beaux rêves... J'espère sans bassine.

_.O.O._

- C'est le plus beau canard du monde ! hurle Al dans le couloir du deuxième étage en agitant son trophée vers le plafond.

- Al, il faut arrêter de faire du bruit, sourit Scorpius en le tenant lâchement par la taille.

- Du monde, Scorpius, du monde, insiste Al à voix basse.

La nuit est toute douce, Al se tortille dans tous les sens, et ce couloir est long, très long, un boudoir étiré sans fin dans les lueurs ésotériques des chandelles, il a déjà déchiré son collier en papier-toilette quand ils ont trébuché contre une armure à l'étage supérieure. Des lambeaux virevoltent encore à ses épaules, comme une traîne, et Al est épris d'un petit canard sur papier glacé.

- Du monde, du monde...

Ils font une pause contre la statue de Joshuah de Papimcourt. Al enfoui son visage dans le cou de Scorpius, les yeux fermés comme un pèlerin en terre Sainte. Il lui fait des embrassades sur la mâchoire, le long de la jugulaire, là où pulse le sang avant de gagner le cœur ou le front. Les organes de Scorpius s'infusent de baisers. Il réveille les tableaux quand il se met à gémir. Joshuah, irrité, dégage sèchement sa cape de marbre dans laquelle ils sont tendrement vautrés.

_.O.O._

Il a fallu dix minutes pour déshabiller Al. Quinze de plus pour le faire entrer sous la douche. Heureusement, personne n'était là pour voir Scorpius courser son ami nu et caquetant à travers toute la salle commune des verts et argents.

Le canard a dû se rendre, lorsqu'il l'a plaqué contre le sofa, et que le volatile avait envie de lui ; il en a alors profité pour le ramener là-haut avec des arguments pendables :

- Soit un bon garçon, viens te laver, et je m'occuperais de ton coin-coin plus tard...

_.O.O._

Al est maintenant assis sous le jet bouillant, un gant de toilette enfilé sur la main droite, un savon dans la gauche, parce qu'il veut être un bon canard dans une marre de shampoing, et lui montrer qu'il peut le faire tout seul. Scorpius dit d'accord, j'attends. Le miroir attire son attention, et il s'abîme un long moment dans la contemplation de ce jeune Adonis blond et débraillé (« salut, bel inconnu »), au travers d'une myriade de fourmis grouillantes. Ou des vers de terre ? Des fourmis ou des vers de terre ? Le petit-fils de Narcisse, enseveli sous des insectes imaginaires, se retourne, perplexe, pour demander son avis à l'héritier originel de celui qui donna son nom à un griseur d'enfants.

Le savon abandonné dans le bac de douche est comme une petite île flottante. Al se sert en effet du gant de toilette. Mais pas au bon endroit. Entre ses jambes écartées, le plaisir semble mousser, au sens propre comme au figuré.

- Al, proteste Scorpius, la voix pleine de buée.

_.O.O._

Plaqué contre le mur carrelé, le caleçon sur les chevilles, Scorpius laisse Al lui démontrer tous les bienfaits de l'hygiène intime et du savon au lait. Son ami n'a pas pris le temps de s'essuyer en sortant de la douche, lui sautant dessus avec des allures de cyclone trempé. Il presse son corps contre le sien et Scorpius a l'impression d'absorber une tempête savoureuse, il sent les cheveux noirs qui dégouttent dans son cou en petits ploc-plocs chatouilleux.

- Il y a des zones où il faut insister, explique Al, la voix encore crépitante d'eau chaude dans l'oreille de Scorpius. Tout canard ou dodo soucieux de son plumage sait ce genre de choses.

- Hhhn.

- Je te montre cette fois, mais la prochaine tu feras ça comme un grand.

- Hhhn ??!

- Bon d'accord, je resterais tout près pour t'aider au cas où...

- Mmmh...

_.O.O._

Les artistes sont des personnes stupéfiantes, décide rêveusement Scorpius quelques instants plus tard en remontant son pantalon. D'objets communs et usuels - tel qu'un gant de toilette - ils produisent des choses... Ehm... Des choses... D'une perspective neuve et stupéfiante. Oui, voilà.

Lavé, soulagé, essuyé, Scorpius décide qu'il est plus que temps pour eux deux d'aller au lit. Heureusement, Al n'est plus d'humeur à protester. Il se laisse enlacer, encore un peu humide, et insiste juste pour être un canard dorloté. Scorpius le soulève gentiment et cale ses cuisses de part et d'autre de ses hanches.

- Comme ça, Monsieur le canard ?

- Il était - tain - pe-tit navireuh...

Scorpius porte l'oiseau jusqu'au baldaquin, où il le roule soigneusement entre les draps pour finir de le sécher. Il retourne dans la salle de bain enfiler son pyjama et à son retour, Al-Sushi patiente sagement, lové dans les couvertures, sa tête dépassant arborant une expression d'attente végétative sous sa frange noire d'herbes folles.

- Tu avais oublié ça contre le lavabo, l'informe Scorpius, la photographie à la main.

Il la fourre sous leurs oreillers, en disant qu'ainsi il va veiller sur eux. Al se redresse pour l'embrasser et l'accueillir en petit nem entre les couvertures - on dirait qu'il assure l'emballage de feuille de riz et la viande haché, et Scorpius fait le soja et la menthe.

- Tu as oublié de te brosser les dents, remarque Al.

- Désolé... C'est si horrible que ça ?

Al l'embrasse à nouveau ; plutôt profondément et plutôt goulument pour une personne dont le vis-à-vis linguale a omis de se désinfecter au dentifrice. Mais après tout, on le leur serine suffisamment, n'est-ce pas, qu'ils sont à un âge où il devient important de se forger une opinion, oui ou non ?

- J'ai l'impression d'embrasser un pirate après une beuverie avec le Capitaine...

- Et le Capitaine avait les traits fourbes de James... Il faudra t'en plaindre à lui.

- Non, proteste Al en les faisant rouler sur le côté. J'aime bien ton côté corsaire aussi...

_.O.O._

Ils sont encore éveillés, à débattre langoureusement des prochains pillages que leur flotte entreprendra, quand ils entendent leurs camarades rentrer. Sans doute par égard pour eux, ces derniers s'efforcent d'être discrets. Et leurs efforts sont très sonores.

L'un d'eux se traine sur les genoux. C'est du moins ce qu'ils supposent, ricanant dans l'intime alcôve du baldaquin, en écoutant ce drôle de son appuyé, comme une serpillère lourde qu'on aurait promené dans toute la pièce. Un autre - Donald, aucun doute - exhortent ses amis au silence en proférant les « chut » les plus bruyants de la Création.

Un autre fait claquer les tiroirs des commodes et marmonne d'une voix geignarde, cherchant son pyjama partout, exigeant de savoir qui sont les hommes de Néandertals qui ont laissé trainer un gant de toilette tout gluant par terre dans la salle de bain, et toutes ses flaques partout, une vraie piscine, et qu'est-ce que le t-shirt de Albus fout suspendu à sa lampe à huile ?

Ils font semblant de dormir.

_.O.O._

- 'Pius... Tu es chou comme une fleur...

Scorpius ouvre un œil. Dans l'obscurité, Al le scrute d'aussi près qu'on puisse scruter quelqu'un. Il distingue ses traits qui se déforment un peu, comme convulsés par un rire contenu ; cet air qu'il a lorsqu'il était sur le point de dire une connerie...

- Un petit chou-fleur !

...ce qu'il fait.

- Al, grésille Scorpius avec une vague nausée. Il faut dormir...

- Tu as raison, se reprend Al. Dodo.

Silence.

- Dodo... Dodo, dodo, dodo, dodo...

- Al ! Ronchonne Scorpius en lui embrassant le nez. Sois mon canard que j'aime la nuit...

- Le canard aguiché ?

- L'autre.

- Le canard avec le bec sous l'aile ?

- Voilà.

- D'accord... Prête-moi ton bras pour me cacher alors...

- Tiens.

- Merci, soupire Al, niché sous son aisselle.

_.O.O._

L'aube reprend piteusement ses esprits, liée d'un patchwork gris et de crânes souffreteux.

- Qu'est-ce qui se passe ? lâche Flavien Coners, l'équilibre précaire et l'air de s'être fait piétiné par un troupeau d'hypogriffes.

Près de la fenêtre du dortoir, Al, enveloppé dans une couverture, l'expression pâle et terrible des gens qui viennent de subir un choc d'importance capitale, renifle :

- J'ai tout renié ; je me suis pris pour un canard, Scorpius, un canard ! Moi qui depuis si longtemps ai eut l'ambition unique d'être un dodo... Je me suis trahi, trahi...

Flavien ne peut s'empêcher de rire, d'autant que la détresse de Al semble parfaitement sincère. Il ne rit pas par cruauté ; il le fait parce que c'est forcément exagéré. Oui, à ce niveau-là, c'est obligatoirement une farce grotesque.

Ça ne l'est pas. Et Scorpius, le pyjama enfilé sur l'envers, a l'expression aussi défaite qu'un survivant de Tchernobyl. Il prend Al dans ses bras, et lui souffle des mots qui semblent très doux, très moelleux, petites chocs cotonneux pour lui bourrer le cerveau, et éponger la bille. Flavien se marre en les regardant et Scorpius l'envoie cordialement se faire foutre.

_.O.O._

Ce midi-là, au déjeuner, le ciel perlé de nuages semble intolérablement lumineux aux pupilles des garçons de cinquième année.

- Alors, Al, demande Flavien d'un ton suintant de hauteur. Tu es quoi maintenant ? Une autruche ? Un avion ? Une fourchette ?

- Je suis celui qui t'emmerde, répond l'interpelé avec un sourire jovial. Quand à la fourchette qui se plantera dans ta cuisse jusqu'au sang si tu m'agaces... Je serais elle aussi.

Flavien se tourne vers Scorpius et dit d'un ton railleur :

- Il a l'air bien plus confiant que ce matin. Tu as trouvé les mots justes, je suppose ?

Je peux être ce que je veux, je peux être ce que je veux, je peux être ce que je veux, je peux être ce que je veux, je peux -

Scorpius lui fait un sourire un peu de travers ; le genre de rictus tranquille et fielleux dont il aurait gratifié un ennemi, avant que celui-ci ne soit englouti par la bestiole mortelle et silencieuse qui s'était glissée dans son dos.

Être planté en Flavien, ses crocs d'aiguille goutant à l'arôme sirupeux de son sang, ses papilles d'acier froid envahit par la saveur de la lymphe...

Ce midi-là, dans une fraction infime de sa tête, avant que la dernière molécule d'alcool ne s'évapore du circuit de son organisme, Albus Potter était un petit trident d'argent enfoncé dans un muscle tendre comme de la margarine.


A suivre...

Je me permets ici une petite RAR, bien que j'avais décidé pour des histoires de réglement de ne plus en faire et prié tout le monde de m'envoyer leurs e-mail à la place ; mais il fallait vraiment que je trouve un moyen de répondre à cette personne. Assomoir, si tu passes par ici : je suis navrée que les Jolies Choses te manquent au fil des semaines. Même si je n'abandonne pas cette histoire, il est vrai que mon rythme est bien moins fréquent qu'auparavant et je comprends que ce soit frustrant. J'en suis sincérement désolée, bien que j'ai mes raisons. Ensuite, j'ai été très touchée par ta review sur fictionpress. C'est en effet le tout premier commentaire sur une de mes histoires originales, et ça me fait tellement chaud au coeur de voir que mes écrits peuvent être appréciés dans un cadre autre que celui de Harry Potter. Merci.