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Chapitre 51

Un mouvement sortit Alan de son sommeil anxieux. Il ouvrit les yeux. Durant quelques fractions de seconde, il se demanda ce qu'il faisait là. Puis la mémoire lui revint et l'angoisse en même temps. Son regard vola d'abord vers le lit de Don : celui-ci n'avait pas bougé. Rien n'indiquait un mieux dans son état : sa poitrine se soulevait régulièrement, mais son père savait que cela n'était dû qu'à l'action de la machine qui le maintenait en vie. Avec un soupir, il reporta son attention sur Charlie et comprit alors ce qui l'avait tiré du sommeil.

Le mathématicien s'agitait et marmonnait des formules incompréhensibles. Alan se pencha aussitôt sur lui, mettant la main sur son front pour vérifier s'il avait de la température, bien que le moniteur n'en indique pas. A ce contact, Charlie ouvrit les yeux :

- Charlie ! Charlie, tu m'entends ?

En même temps qu'il parlait, Alan actionnait le bouton d'appel pour les infirmières. Charlie fixait son regard sur son père, semblant ne pas comprendre ce qu'il faisait là :

- Papa ? Qu'est-ce qui se passe ? Où est-ce que je suis ?

Il chercha à se relever et Alan appuya les deux mains sur ses épaules pour l'en empêcher tout en répondant :

- Tu es à l'hôpital. Reste allongé, le médecin va venir.

- A l'hôpital ? Mais qu'est-ce que je fais à l'hôpital ?

Charlie avait l'air complètement perdu.

- Tu ne te souviens pas ?

- Non ? Qu'est-ce qui s'est passé ?

A ce moment-là, le médecin fit irruption dans la pièce. Il se trouvait au bureau des infirmières lorsque l'appel avait retenti et s'était directement dirigé vers la chambre. Dans son service, lorsqu'on appelait une infirmière, il savait que, la plupart du temps, il allait être demandé dans la foulée surtout lorsqu'il s'agissait de blessés dans un état aussi sérieux que ces deux patients. Il avait donc directement emboîté le pas à l'infirmière qui s'était levée pour répondre à l'appel.

En voyant Charlie éveillé, il demanda à Alan de quitter la pièce quelques instants tandis que l'infirmière tirait un rideau entre son lit et celui de son frère. A son corps défendant, Alan dut obtempérer aux ordres. Il n'avait aucun intérêt à s'opposer aux médecins. Il était tout à fait conscient du privilège qui était le sien à pouvoir rester auprès de ses fils et du fait qu'on pouvait fort bien le prier de s'en tenir, comme les autres familles, aux horaires de visite. Il ne devait donc surtout pas se montrer importun aux yeux du personnel médical.

« Allez donc prendre un café, lui conseilla le médecin en se penchant sur Charlie. Vous en avez besoin et mon examen va prendre un peu de temps. »

Alan quitta donc la chambre et se dirigea vers le distributeur de boissons situés au bout du couloir. En passant devant la salle d'attente, il s'entendit interpeller

- Alan, tout va bien ?

Il leva les yeux, et, étonné et touché, il découvrit Robin, Larry et Colby qui se levaient à son approche.

- Mais… Qu'est-ce que vous faites-là ? Je croyais vous avoir dit de rentrer.

- C'est ce que nous avons fait, dit Larry. Mais après une bonne douche, un repas chaud et quelques heures de sommeil, nous nous sommes dits que nous pourrions revenir prendre des nouvelles.

- Mais on n'a pas voulu nous laisser entrer, termina Robin.

- Je te mettrais tous ces gens en taule ! grommela Colby entre ses dents.

Alan avait du mal à comprendre ce qu'on lui racontait. Il regarda sa montre, un peu perdu :

- Mais quelle heure est-il donc ?

Il s'aperçut alors qu'il était plus de dix-sept heures. Il n'avait pas vu le temps passer, parlant à ses enfants en espérant les voir sortir de leur inconscience, dans une attente anxieuse que n'interrompait que la venue régulière des infirmières passant relever les constantes de ses fils jusqu'à ce qu'à bout de force, n'ayant plus de salive dans la bouche, il plonge malgré lui dans un sommeil agité durant lequel il n'avait cessé à aucun moment d'entendre les signaux émis par les deux moniteurs.

Il sursauta en s'apercevant qu'il avait ainsi somnolé une petite heure : bravo pour le garde malade ! se reprocha-t-il in petto.

- Alan… Est-ce que vous avez mangé au moins ? s'inquiéta alors Robin, se rendant compte qu'il paraissait totalement déconnecté.

- Mangé ?

- D'accord, décida Colby. Bon, en route pour la cafétéria. Et vous nous direz comment vont Charlie et Don.

A l'énoncé de leurs noms, Alan marqua un temps d'arrêt et sembla vouloir retourner en arrière :

- Je dois rester auprès d'eux, je ne peux pas les laisser. Charlie vient de se réveiller et…

- Quoi ? l'interrogation joyeuse de Larry le fit soudain prendre conscience de ce qu'il venait de dire.

- Oui, Charlie est réveillé.

- Magnifique ! Et Don ?

Alan hocha la tête, désemparé, ramené à son anxiété terrible au sujet de son fils aîné.

- Rien de nouveau.

- C'est plutôt bon signe alors, tenta de l'encourager Colby. Et pour Charlie ? reprit-il, voulant par là détourner Alan de ses idées noires.

- On l'examine en ce moment. Le médecin m'a dit d'aller prendre un café en attendant.

- Je pense que vous avez besoin de bien plus qu'un café, Colby a raison, dit Robin. Vous ne veillerez pas sur vos garçons si vous vous effondrez. Allez manger un peu et prendre l'air.

- Et puis vous avez besoin d'une bonne douche : je me suis permis de passer chez vous prendre quelques vêtements pour vous et les garçons quand ils sortiront, dit alors Larry en lui tendant deux sacs : l'un assez volumineux contenant le nécessaire pour ses fils, l'autre plus petit ne contenant qu'un change pour lui.

Il remercia le physicien, profondément touché de son geste. Pourtant il n'arrivait pas à se décider à quitter le couloir, à s'éloigner de ses enfants.

- Allez-y Alan, insista Robin. Je reste là et je vous promets de ne pas les quitter.

- Je voudrais savoir ce que pense le médecin.

- Il vous le dira quand vous reviendrez. Soyez raisonnable Alan. Deux têtes de mule qu'on ne peut pas raisonner suffisent dans votre famille non ?

Alan eut un pâle sourire :

- Vous avez raison. Mais surtout, vous me tenez au courant.

- Vous avez ma parole.

Colby et Larry accompagnèrent donc le chef de famille, qui, après avoir encore longuement hésité, se décida finalement à écouter la voix de la raison et à leur emboîter le pas.

Ils revinrent environ trois quarts d'heure plus tard. Alan s'était restauré, à son grand étonnement d'ailleurs. Il avait pourtant l'impression d'être incapable d'avaler une bouchée, mais ses compagnons avaient commandé trois repas complets et, après les deux premières bouchées, il avait sentit son estomac se desserrer. Pas au point d'absorber tout ce que Colby avait posé sur son plateau, mais assez pour restaurer ses forces après plusieurs heures de jeûne et d'angoisse.

Puis, après une halte dans les sanitaires où il avait pris une douche et avait changé de vêtements, il avait repris le chemin du service de réanimation, toujours encadré de Colby et Larry.

Arrivé dans la salle d'attente, ils s'aperçurent que Robin avait disparu et demandèrent à l'infirmière où se trouvait la jeune femme :

- Elle est auprès de son mari et de son beau-frère, lui répondit alors la femme.

Les trois hommes échangèrent un sourire fugace : bien sûr, comme seules les familles étaient autorisées auprès des patients, elle avait trouvé ce biais pour pouvoir rester un peu auprès de l'homme qu'elle aimait. Et puis, ce n'était pas vraiment un mensonge et Alan espérait bien que, d'ici peu, cette légère entorse à la vérité deviendrait réalité.

A condition que Don s'en sorte… ajouta aussitôt au fond de lui une horrible petite voix qu'il aurait aimé faire taire.

- Le docteur Helssworth vous attend dans son bureau pour vous parler de votre fils, Charlie, continuait l'infirmière à l'intention d'Alan.

- Merci mademoiselle, j'y vais tout de suite.

- Oh ! Monsieur Eppes, je vous en prie, entrez, dit le médecin alors qu'Alan, après avoir frappé à la porte, ouvrait à son invitation et se présentait sur le seuil.

- Voyez-vous un inconvénient à ce que mes compagnons assistent à notre entretien ? demanda alors Alan. Je préfèrerais n'avoir pas de compte-rendu à leur faire, c'est plus simple pour moi qu'ils entendent directement ce que vous avez à dire.

- Aucun problème, répondit le médecin. Asseyez-vous donc.

Larry et Alan prirent place dans deux fauteuils situés face au bureau du médecin, tandis que Colby s'appuyait à un guéridon situé à droite de la porte.

- Comment vont mes fils ? interrogea Alan d'une voix tendue.

- Il n'y a aucun changement en ce qui concerne Don.

- C'est plutôt une bonne nouvelle alors ? demanda Colby.

- Oui et non…

- Comment ça ? La voix d'Alan était tendue.

- Et bien, que son état soit stable est encourageant bien évidemment. D'un autre côté, il n'y a aucune amélioration visible. Il est toujours incapable de respirer seul et la fonction rénale n'est pas rétablie.

- Autrement dit, il est toujours en danger, conclut Alan d'une voix blanche.

- Malheureusement oui. Mais vous saviez que les prochaines quarante-huit heures seraient cruciales n'est-ce pas ?

Alan hocha la tête, accablé. Bien sûr qu'on le lui avait dit. Mais pour autant, il ne pouvait pas s'empêcher d'espérer un miracle. Quarante-huit heures avant de savoir si son fils vivrait : cela semblait une telle éternité ! Il sentit Larry poser une main compatissante sur son bras et releva la tête. Il n'avait pas le droit de flancher, pas maintenant. Il prit une profonde inspiration et questionna alors :

- Et pour Charlie ?

- Alors par contre, les nouvelles sont plutôt encourageantes. Il est parfaitement conscient, même s'il souffre d'un terrible mal de tête, et ne semble présenter aucune séquelle à part…

- A part ?

Larry venait d'intervenir, une note de panique dans la voix. Alan aussi s'était figé sur son siège : et si on allait leur dire que Charlie ne serait plus jamais comme avant ? Qu'il ne raisonnait plus de cette manière si particulière qui était la sienne ? Que les mathématiques lui étaient devenues aussi hermétiques qu'elles l'étaient en général au commun des mortels ?

- Et bien, il semble qu'il souffre d'amnésie rétrograde.

- Amnésie ? s'affola Alan.

- Non, rien de grave, temporisa aussitôt le médecin. Il a simplement oublié les événements d'hier soir. Pour le reste il se souvient parfaitement de qui il est, ce qu'il fait et il m'a même développé une partie de ses travaux sur l'émergence cognitive lorsque je lui ai fait part de cet état de chose. Je peux vous garantir que son cerveau semble fonctionner parfaitement : je n'ai pas vraiment compris tout ce qu'il m'a dit, mais ça m'a semblé positivement brillant. Non, il a juste occulté les derniers événements. Ses souvenirs s'arrêtent vers dix-sept heures hier, au moment où il est rentré chez vous et reprennent à son réveil cet après-midi.

- Mais à quoi est due cette amnésie ? interrogea Larry. A sa blessure à la tête ?

- Ce peut en effet être physiologique. Mais ça peut aussi être psychologique. Le cerveau érige une barrière pour se protéger des événements indicibles. Et votre fils a vécu des heures particulièrement difficiles. Son frère a été maltraité et abattu sous ses yeux, il y a de quoi ébranler plus d'un système nerveux.

- Mais vous pensez que la mémoire va lui revenir ?

- Peut-être, peut-être pas. Difficile à dire pour le moment.

- Pour le reste, ça va aller ? questionna Alan.

- Comme je vous l'ai dit, tout devrait bien aller. Je l'ai tout de même programmé pour une IRM de contrôle demain en fin de matinée. Ainsi nous serons fixés. Et si, comme je l'espère, il n'y a rien de particulier, nous pourrons le transférer dans le service neurologie.

A ces mots, Alan blêmit. Il n'avait pas pensé à cette éventualité. Bien évidemment, il était ravi que son cadet aille mieux. Mais si on le changeait de service, il allait de nouveau être déchiré entre ses deux garçons. Il savait que le temps qu'il passerait avec l'un il se tourmenterait pour l'autre et se ferait des reproches de ne pas être auprès de lui.

- Vous ne pourriez pas les laisser ensemble ? s'enquit-il presque timidement, connaissant déjà la réponse.

Le médecin posa un regard compatissant sur lui, comprenant ce qu'il ressentait, mais il ne pouvait pas déroger au règlement :

- Malheureusement c'est impossible, dit-il. Si votre fils est sorti d'affaire, nous ne pouvons pas le garder en soins intensifs. Vous comprenez bien que, d'une part, nous pouvons avoir besoin de ce lit à tout moment, et que, d'autre part, l'assurance refusera de prendre en compte des frais d'hospitalisation dans un service inadéquat.

- Bien sûr, je comprends.

- Ne vous inquiétez pas Alan, on trouvera une solution pour que vos garçons aient toujours quelqu'un auprès d'eux, le rassura Colby.

- Merci, répondit-il, reconnaissant.

- Et puis, ajouta Larry. Ne vous mettez pas martel en tête pour ce qui n'a pas encore eu lieu. Après tout, Charlie peut avoir besoin de rester encore un moment ici et…

Il s'arrêta, bouche bée, comprenant soudain la portée de ce qu'il venait de dire au regard horrifié que les autres portaient sur lui. Puis il s'empourpra de honte en s'apercevant qu'il venait, ni plus ni moins, d'émettre à demi-mot le souhait que l'état de Charlie reste assez alarmant pour qu'on doive le garder en soins intensifs.

Conscients du malaise du physicien, personne ne commenta sa nouvelle gaffe et Alan prit congé du médecin en le remerciant encore et en lui serrant la main. Toutefois, lorsqu'ils quittèrent la pièce, Colby fusilla Larry du regard et celui-ci répondit à son reproche muet par une mimique penaude.

En sortant du bureau, Colby annonça qu'il retournait au F.B.I. donner des nouvelles à ses collègues, mais que David ou Nikki viendraient très vite prendre la relève. Larry, encore honteux de sa maladresse, se contenta de bredouiller quelques vagues excuses avant de partir, de s'enfuir plutôt, informant qu'il avait une conférence à donner qu'il ne pouvait pas remettre mais qu'il reviendrait dès les premières heures du jour le lendemain et demandant à Alan de bien saluer Charlie pour lui.

Lorsque ses deux compagnons eurent disparus, Alan retourna auprès de ses fils. Robin était assise dans le fauteuil situé entre les deux lits. Elle était tourné vers Don et tenait sa main dans les siennes. En s'approchant, Alan constata qu'elle avait les yeux rouges : elle avait pleuré. Il lui posa la main sur l'épaule pour la réconforter. Elle s'en voulut de ne pas se montrer plus forte : c'était à elle de réconforter cet homme dont les deux enfants, sa seule famille, étaient en danger, même si Charlie paraissait en bonne voie.

- C'est dur de le voir ainsi, murmura-t-elle cependant, la voix brisée.

- Je sais. On est tellement habitué à le voir maître de la situation.

- Oui. Il s'arrange toujours pour nous faire croire que tout ira bien. Il ne se plaint jamais et ne veut surtout pas qu'on s'inquiète pour lui.

- Et pourtant on s'inquiète quand même.

- Oui, on s'inquiète quand même.

Ils se turent un instant, perdus tous les deux dans la contemplation du visage blafard de celui qu'ils aimaient, priant du plus profond de leur être pour qu'il revienne parmi eux. Puis Robin poussa un profond soupir, semblant s'efforcer de reprendre le contrôle de ses émotions.

- Charlie s'est endormi, mais le médecin m'a dit que ça allait.

- Oui, je l'ai vu.

Alan fit alors un compte-rendu succinct de ce que lui avait dit le médecin.

- Il ne se souvient vraiment de rien ?

- Apparemment pas.

Elle jeta un regard incertain vers le mathématicien, puis revint vers le lit de Don.

- Même pas de…

Alan eut un geste découragé. Il s'apercevait que la même pensée les avait traversé. Si Charlie ne se souvenait de rien, ça allait être à eux de lui annoncer l'horrible nouvelle de l'état précaire de son frère. Comment allait-il prendre ça, lui qui idolâtrait littéralement son aîné, bien qu'il s'en défende ? Puis il haussa les épaules : inutile de se mettre martel en tête par avance. De toute façon, même s'il se souvenait de tout, il aurait bien fallu mettre Charlie au courant de l'état de Don qu'il ignorait forcément. Attendre et voir, attendre et espérer… c'était devenu sa devise pour le moment.

L'infirmière, entrant dans la chambre pour changer la perfusion de Don, leur fit remarquer que le règlement n'autorisait les visites que d'une personne à la fois et Robin prit rapidement congé en précisant qu'elle reviendrait le lendemain matin. Comme Alan s'étonnait qu'elle puisse se libérer pour la deuxième journée consécutive, elle précisa avoir posé trois jours de congés pour être auprès de l'homme qu'elle aimait et de sa famille. Il lui fut infiniment reconnaissant de ce geste dont il savait qu'il n'avait pas dû être facile. Et sa reconnaissance s'accrût encore lorsque, quelques minutes plus tard, un brancardier apporta un lit de camp dans la chambre. Il savait que c'était à l'influence de Robin qu'il devait de n'être pas refoulé à la fin des visites, comme les autres parents de malades. Et, sans en avoir la confirmation, il se douta que c'était à elle qu'il devait cette nouvelle entorse dans le sacro-saint règlement hospitalier. Quels étaient les arguments développés par la juriste ? Sans doute ne le saurait-il jamais. Mais elle prouvait, une fois de plus, qu'elle était une redoutable négociatrice.

Après avoir jeté un dernier coup d'œil à ses fils, Alan s'étendit sur le lit de camp et, malgré son inquiétude, il ne tarda pas à s'endormir, percevant au plus profond de son sommeil le rythme obsédant du réanimateur qui maintenait Don auprès de lui.

(à suivre)