DEUXIEME PARTIE

Avril 1815

Chapitre 1

Il semblait à Elizabeth que les jardins de Pemberley arboraient une beauté sans limite, que chaque chemin qu'elle essayait lui offrait quelque chose de neuf et ravissant. En quinze jours de marches quotidiennes, elle n'avait pas fait le tour des recommandations de Darcy et Georgiana. Parfois, ils marchaient tous trois ensemble, parfois elle se promenait avec l'un ou l'autre, mais ce matin, le frère et la sœur étaient allés chevaucher. C'est pourquoi Elizabeth marchait avec Sarah, sachant qu'elle ne pouvait plus se promener seule sans susciter l'inquiétude du personnel, comme de son mari. Mais elle détestait être suivie par un serviteur. Ceci était un compromis, et qui se révélait agréable ; Sarah était, comme elle, une solide marcheuse, et appréciait autant qu'Elizabeth de découvrir les jardins de Pemberley. Par ailleurs, elle était discrète quand Elizabeth était silencieuse, mais conversait volontiers toutes les fois qu'Elizabeth engageait une discussion.

Elizabeth appréciait le silence actuel ; elle s'habituait à un nouveau rythme après sa longue période en ville, et en était encore à savourer ces instants calmes. Dans quelques jours, les Bingley allaient les rejoindre, et en tant qu'hôtesse, elle serait plus sollicitée. Mais pour l'instant elle profitait de la simplicité de journées passées à marcher, lire et écouter Georgiana s'entraîner au piano-forte.

Elizabeth sourit. Elle ne craignait plus le rôle d'hôtesse, même à Pemberley. Ses inquiétudes, à l'idée de reprendre à zéro avec une nouvelle domesticité plus nombreuse, étaient sans fondement. Bien sûr, il y avait eu plus de noms à apprendre, et Elizabeth n'était toujours pas sûre d'avoir vu toutes les pièces du manoir, mais elle n'éprouvait aucune difficulté à donner des ordres, avec une autorité qu'elle n'avait pas réalisé avoir développé à Curzon Street.

Mme Reynolds, bien loin d'être réticente à renoncer à son autorité sur la maison, avait été heureuse qu'une Mme Darcy vive à nouveau à Pemberley. Elle avait initialement été si déférente envers sa nouvelle maîtresse qu'Elizabeth avait dû l'attirer à part et lui demander de se comporter de manière plus similaire à l'autonomie qu'elle avait développée au cours des années. Cela avait plu à Mme Reynolds, et bien qu'Elizabeth n'eût pas tout à fait la même aisance à travailler avec la gouvernante de Pemberley qu'avec Mme Wright, elle estimait que cela viendrait avec le temps. Elle passait moins de temps avec M. Parker, le majordome, mais trouvait qu'il maîtrisait tous ses devoirs tout en la respectant autant qu'elle pouvait l'exiger.

Kitty et Mary lui manquaient ; elle s'était habituée à passer du temps avec elles à Londres ; sans la présence pleine d'entrain de Kitty pour animer les conversations, et avec moins d'invités à dîner, les soirées étaient certainement beaucoup plus calmes. Ils n'étaient restés qu'une nuit à Longbourn ; son père et sa mère manquaient à Elizabeth, mais elle ne pouvait imposer à Darcy et Georgiana de passer plus de temps auprès d'une Mme Bennet encore en proie au bonheur d'avoir une autre fille fiancée. Cette joie alternait avec des crises d'angoisse à propos de la pauvre Lydia, de laquelle ils n'avaient toujours pas reçu d'autre lettre. Enfin, Jane serait bientôt là, et M. Bennet avait menacé d'ignorer son aversion des voyages suffisamment longtemps pour réaliser une expédition jusqu'à Pemberley durant l'été.

Regardant sa montre, Elizabeth nota qu'il était temps qu'elles repartent vers la maison. Ils devaient rendre leurs premières visites au voisinage après midi, et elle ne souhaitait pas faire attendre Darcy ; ces visites étaient principalement organisées pour Elizabeth, afin qu'elle rencontrât les principales familles des environs, ainsi que les métayers du domaine. Elles rentrèrent en longeant le ruisseau, franchissant un taillis et arrivant en vue de la résidence, ainsi que de Darcy et Georgiana, qui pénétraient dans le champ au bord du ruisseau. Elizabeth ressentit un pincement de jalousie ; quelques chutes, quand elle avait débuté, avaient coupé court à tout désir de devenir une cavalière. Mais si elle avait su qu'elle se marierait dans une famille dotée d'une telle passion de l'équitation, elle aurait peut-être persévéré. Ils la virent, lui firent signe, et traversèrent le champ au grand galop pour rejoindre Elizabeth et Sarah.

XXX

Ils commencèrent par les métayers ; leur landau partit dans la direction opposée à celle de Lambton. Elizabeth empoigna l'un des nombreux paniers qu'elle avait fait préparer par le personnel, remplis chacun d'un rouleau de calicot, de savon, de chandelles, de fruits secs et de morue salée. Darcy avait regardé les articles qu'elle avait choisis, et déclaré les paniers bien faits – tout ce qui s'y trouvait était avant tout pratique, mais un peu supérieur à ce que ses métayers pouvaient se permettre d'acheter. Ce n'est que quand Elizabeth les aurait rencontrés qu'elle aurait une meilleure idée des besoins individuels de chaque famille – quels enfants avaient grandis et avaient besoin de nouveaux vêtements, quels fermiers avaient besoins qu'on leur tricotât de nouveaux gants et couvre-chefs pour l'hiver.

Tout cela n'était pas complètement nouveau pour Elizabeth ; elle et Jane avaient parfois accompagné leur père et leur mère lors de leurs visites aux métayers de Longbourn. Néanmoins, quand le landau s'arrêta devant la chaumière du premier métayer, Elizabeth réalisa que les choses étaient bien différentes ici. La petite maison était en parfait état, tout comme la robe de la femme qui balayait le chemin en pierre menant à la porte d'entrée. Robuste, le visage rougeaud, elle plongea dans une profonde révérence en voyant le landau. Darcy aida Elizabeth à descendre du landau, puis lui fit franchir le portail.

« Mme Miller, permettez-moi de vous présenter mon épouse, Elizabeth Darcy », dit-il. « Mme Darcy, voici Mme Agnès Miller. »

« Je suis heureuse de faire votre connaissance, Mme Miller », dit Elizabeth, faisant une brève révérence. »

« Ravie d'faire vot' connaissance, Mme Darcy. Rentrez donc. Oui, je vous en prie, par là. »

Mme Miller posa le balai contre la maison et passa la porte d'un air affairé. Les Darcy la suivirent dans la chaumière, qui était simple, mais en aussi bon état que l'extérieur. Un jeune garçon âgé de cinq ou six ans était à l'intérieur, l'air surpris de les voir.

« Voilà Tom », dit Mme Miller. « Tom, va trouver ton père et dis-lui de se dépêcher de venir, y a les Darcy qui sont là en visite. »

Le garçon détala, et dans le silence embarrassé qui suivit, Elizabeth se souvint de son panier.

« Ceci est pour votre famille, Mme Miller », dit-elle.

« Eh ben, eh, merci beaucoup, Mme Darcy », dit Mme Miller, prenant le panier. « Aïe, vous êtes ben généreuse avec nous, comme vot' mari. »

« Je vous en prie », dit Elizabeth. « Comment va votre famille, allez-vous bien ? »

« Oui, madame, nous allons tous bien. Vous pouvez pas l'savoir, mais nous avons perdu notre petite Sarah il y a deux ans. Maintenant, c'est juste Tom et M. Miller et moi. »

« Je suis désolée d'entendre cela, Mme Miller. »

« Ah, ben, le temps est le meilleur des remèdes, et si Dieu le veut, nous en aurons un autre », dit Mme Miller, baissant les yeux ; Elizabeth réalisa qu'une partie de ses rondeurs étaient dues à sa grossesse.

« Oh, mes félicitations », Elizabeth rougit, mais réussit à sourire à la femme.

Tom et son père entrèrent à ce moment, tous deux essoufflés, et Elizabeth supposa qu'ils étaient revenus des champs en courant.

« Ah te voilà, Tom Miller », dit Mme Miller. « Les Darcy nous font l'honneur de nous visiter, et voici la nouvelle Mme Darcy – Mme Elizabeth Darcy. »

Le plus âgé des Tom la salua, et Elizabeth exécuta une révérence.

« S'cusez-moi d'pas avoir été là, Mme Darcy, M. Darcy », dit M. Miller. « J'prépare les champs – y a plus qu'une semaine ou presque avant les plantations, j'estime. »

« Très bien », dit Darcy. « Que plantez-vous dans votre grand champ cette année ? »

« Des pommes de terre, M. Darcy, c'est notre années de pommes de terre. »

« Ah, oui, vous étiez aux choux l'an dernier, n'est-ce pas ? »

« Tout à fait, M. Darcy, et les pois et les haricots dans un des p'tits champs, des oignons dans l'autre. M. Richardson a dit qu'il viendrait discuter de ce qui ira bien dans les petits champs pour cette année. Il dit que mes récoltes ont si bien poussé l'an dernier, il va peut-être nous faire essayer les concombres. Juste une petite parcelle, au cas où ça ne prenne pas. »

« Nous n'avons pas souvent eu de chance avec les concombres », dit Darcy. « Mais vous vous occupez si bien de ces terres que je pense que vous pourriez y arriver. M. Smith a fait une belle petite récolte l'an dernier. »

« C'est vrai, ça ? Je parlerai aussi à Smith, alors, M. Darcy. Je vous r'mercie d'me l'avoir dit. »

« Très bien, M. Miller. »

Ils prirent bientôt congé ; ils avaient de nombreux métayers à visiter ce jour-là. Quand ils eurent rejoint la route vers la prochaine ferme, Elizabeth demanda :

« Les chaumières sont-elles toutes si bien entretenues ? »

« Presque toutes, oui », dit Darcy. « Ceux qui ne maintiennent pas leur maison en état risquent de perdre leur place de métayer. Je ne manque pas de postulants pour les fermes – la terre ici est fertile, et les termes du bail sont plus cléments que ce qu'offrent la majorité des domaines. »

Elizabeth se souvint de Mme Reynolds, décrivant celui qui était maintenant son époux comme le meilleur des propriétaires terriens, et se dit qu'elle commençait à comprendre pourquoi. Avec des baux aux conditions généreuses, les familles vivaient mieux que d'autres personnes de leur situation, pouvaient entretenir leur logis, et s'acheter des vêtements et ce dont elles avaient besoin. « Quand je pense qu'il fait tout cela, et réussit encore à dégager dix mille livres par an ! » se dit-elle.

A lui, elle dit : « C'est très généreux de votre part. »

« Je ne puis m'attribuer le mérite d'une telle générosité », dit Darcy. « Mon père, et son père avant lui, l'ont mise en action ; je me contente de perpétuer l'héritage familial. En fin de compte, cela profite au domaine, d'avoir de la stabilité chez ses métayers. »

Elizabeth ressentit une bouffée d'affection à son égard. Penser qu'il avait assumé toutes ces responsabilités à un si jeune âge, et avait eu la sagesse de conserver les traditions qui faisaient preuve de succès. Nombreux étaient les jeunes hommes – comme Stephen Mallory – qui, à sa place, auraient décidé de tirer autant d'argent que possible de leur domaine, même si cela se révélait stupide à long terme. Ils ne se seraient pas souciés du Corn Bill, et auraient gardé un loyer élevé, même si cela risquaient d'affamer leurs métayers.

« Qui a mis en place la rotation des cultures ? » demanda-t-elle.

« C'est mon père, mais M. Richardson et moi avons renforcé le contrôle de ce que l'on fait pousser », dit Darcy. « Les plus petites fermes, comme celle de Miller, sont sur une rotation annuelle ; les plus grandes utilisent le système de rotation de Norfolk : navets, orge, trèfle, froment. Richardson étudie de façon obsessive les rapports agricoles – il est rare qu'il suggère une culture qui ne prendra pas. Et certains des fermiers les plus audacieux, comme Smith, apprécient le défi de faire pousser quelque chose de neuf. Vous le rencontrerez demain, à moins que nous ne soyons exceptionnellement rapides aujourd'hui. »

Le landau passa un champ déjà labouré, laissant apparaître une terre d'une évidente richesse, et Elizabeth se réinstalla au fond de son siège.

XXX

Quand ils rentrèrent, il ne leur restait que peu de temps pour se reposer avant le dîner. Et en dépit de la propreté apparente de toutes les chaumières, Elizabeth se sentait poussiéreuse et épuisée en rentrant chez elle. Elle ne retourna pas dans ses appartements, cependant ; elle se dirigea immédiatement vers la pièce qui la ravissait le plus dans le manoir – la bibliothèque.

L'attrait de cette pièce était impossible à ignorer. Le silence, l'odeur délicieuse que son époux lui avait décrite dans ses anciennes lettres, le plafond élevé et les étagères sur de longues rampes de cuivre ; tout cela se combinait pour en faire un lieu qui ne pouvait qu'émouvoir les amoureux des livres. A cela s'ajoutaient des sièges extrêmement confortables – de larges fauteuils usagés – et une série de grandes fenêtres laissant pénétrer le soleil printanier. Aucune de ces choses, néanmoins, n'était la raison pour laquelle Elizabeth venait là. A la place, elle se rendit vers l'une des étagères sur le mur face aux fenêtres, tâtant sous la quatrième planche en partant du bas pour atteindre le petit loquet. Celui-ci fit un bruit sec, elle poussa l'étagère, et révéla la chambre secrète.

Celle-ci était, comme promis, vieille et moisie. Les meubles avaient au moins cent ans, le papier peint semblait sur le point de se décomposer, et Elizabeth devait porter sa propre bougie pour avoir la moindre lumière. Et pourtant, elle l'adorait. Elle se souvenait de son excitation à l'idée de voir cette pièce, et de l'excitation de son mari à la lui montrer, ainsi que la bibliothèque elle-même, l'apothéose de sa visite des principaux endroits de la propriété.

Ils étaient maintenant mariés depuis un an et un mois, et Elizabeth avait pris sa décision. Cette pièce, cette pièce très intime, serait l'endroit où elle lui dirait ce qu'il avait sans doute déjà réalisé, qu'elle était stérile. Qu'elle, la fille d'une femme qui avait donné le jour à cinq filles en bonne santé, l'une après l'autre, n'était pas capable de concevoir même un enfant.

Elle s'était engagée dans ce mariage confiante dans le fait qu'elle ne connaîtrait pas ce genre de difficulté. Elle avait maintenant honte en réalisant qu'elle n'avait aucune notion de ce qu'il adviendrait de Pemberley après le décès de son époux, étant donné son échec à produire un fils. Elle ne savait même pas si le domaine était entailedi ; Elizabeth n'avait jamais éprouvé autant de sympathie pour sa mère qu'elle en avait désormais. Frances Bennet devait avoir été également sûre qu'elle concevrait des fils, même si la mère d'Elizabeth avait conservé des raisons d'espérer, à tout le moins – chacune de ses grossesses lui avait donné une chance d'avoir un fils.

Elizabeth avait toujours considéré qu'elle était douée d'un grand courage, mais elle en manquait pour aborder ce sujet avec son époux. Il lui semblait qu'admettre la chose à voix haute la rendrait plus réelle, que cela l'engagerait irréparablement sur un chemin menant vers une vie sans enfants. Admettre cela auprès de lui, son époux qui avait gaiement joué au sol dans ses habits de soirée avec les garçons des Gardiner, lui semblait la chose la plus difficile qu'elle eût jamais à faire, et elle envisageait d'en parler d'abord avec Jane, quand elle arriverait.

« Je savais que vous seriez là », dit Darcy, la surprenant au point de lui faire presque lâcher la bougie.

« Cette chambre secrète ne va pas être très utile si vous savez que je serai là à chaque fois. »

« Je ne suis pas d'accord. Il n'y a guère de meilleure chose qu'une pièce secrète dans ma demeure où je sais pouvoir trouver ma femme », dit-il, effectuant les quelques pas dont il avait besoin pour l'embrasser.

Elizabeth posa sa bougie sur une table d'aspect ancien, afin de pouvoir répondre à son baiser, et se trouva remplie du désir de se laisser tomber dans le mobilier poussiéreux, et de réaliser une nouvelle tentative d'avoir un enfant. Mais, mais l'inconvenance, alors qu'elle venait à peine d'être installée comme maîtresse de maison !

« Je crois que nous devrions réserver cela pour ce soir », dit-elle.

« La porte a une serrure », dit-il, fermant l'arrière de l'étagère derrière lui, et glissant un vieux verrou en place. « Et le personnel ne vient laver ici que quand la famille est absente. La chambre secrète ne marcherait pas très bien si n'importe qui pouvait s'y rendre à tout moment. »

« N'importe qui sauf le maître de maison. »

« Eh bien, il y a certains avantages à être le maître de maison. »

Elizabeth mit fin à ses faibles protestations et le laissa l'embrasser jusqu'à une chaise ancienne, se laissa asseoir là et sentit sa main sur sa cheville, remontant ses jupes. Il y avait là quelque chose qui ébranlait tout son être, cette chose délicieuse, dangereuse qui défiait toute bienséance, quelque chose qui chassa presque entièrement ses pensées précédentes sur ce qu'elle devait faire dans cette pièce. Elle lui dirait ; elle devait lui dire. Mais pas ce jour-là.


7 Entail : disposition par laquelle un domaine, à défaut d'héritier mâle, passe à une autre branche de la famille.